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EFFET DE LUSTRE

— Routine, libertinage, chansons ! me répondit galamment Fabrice, tandis que bras dessus, bras des-

sous, nous allions à pied à l'Opéra, après dîner. Certes, je n'entends pas nier les forces actives et très-réelles de la sensibilité et de l'imagination. Je dis seulement que tu tournes à la non-valeur, au rococo, en faisant de ta vie un couplet de ballade... qu'il faut être de son siècle; qu'il faut, écrivain, marchand, avocat, s'attaquer au positif, au solide, au vrai !

— Tu généralises trop, mon cher Fabrice, à propos d'une nuance de caractère; nous avions commencé par un échange de remarques sur la fidélité en amour, dont je reste grand partisan, malgré tes objections. A quoi, pour m'accabler, tu ripostes que, malgré tous ces beaux discours, mon cœur a changé plus de trente fois, pour parler poliment.

— Il est de fait que je t'ai connu amoureux de plus de trente femmes, pour parler clairement.

— Pardon, c'était toujours d'une seule, de la même, et j'en aurai été amoureux depuis le premier jour jusqu'au dernier.

— Pur argument de poète sensuel !

— Est-ce ma faute, si celle à qui je ne demanderais pas mieux que de m'engager pour toujours a toujours égaré mon avide poursuite, ou trompé mon ardeur par de perfides ressemblances ?

La toile se leva sur cet incomparable Don Juan, dont l'Opéra donnait une éclatante reprise. Si je détaillais mon admiration pour les continuelles beautés de cette œuvre divine, j'en aurais pour trop longtemps. Dona Elvire venait d'entrer en scène, folle de don Juan ; tour à tour elle brûlait de lui percer le cœur dans sa jalousie, et dans sa piété espagnole elle frémit de le voir courir à la damnation éternelle de son âme.

Vers huit heures et demie , une loge des premières, restée vide jusque-là, fut occupée par quatre personnes:

deux hommes paraissant âgés, et deux femmes, belles et hautaines, de vingt-deux à vingt-cinq ans.

Fabrice connaît tout le monde à l'Opéra, et il regarda attentivement dans cette loge. Il me nomma l'une des dames; elle était là avec son mari ; quant à l'autre couple, jeune femme éblouissante et sexagénaire dévasté, il les voyait pour la première fois, et cela l'étonnait.

Après avoir déclaré que la nouvelle venue était d'une beauté sans seconde, il me conseilla d'user de ma lor gnette pour en juger. Alors je poussai un petit cri.

Fabrice m'examina avec surprise, et presque d'un air de blâme.

Nous étions assis au milieu des stalles d'orchestre, c'est-à-dire confondus parmi deux ou trois cents hommes vêtus exactement comme nous. Fabrice avait donc beau jeu à me prier d'être calme, attendu que, si j'espérais que la belle étrangère fixât une seconde les yeux sur moi avant la fin du spectacle, le plus simple était de me conduire tout de suite chez l'aliéniste du coin.

Pendant quelques minutes, j'oubliai tout à fait Leporello et Zerline, et don Juan, et je contemplai avec ravissement la créature qui s'épanouissait comme une fleur du Paradis sur le rebord vulgaire de cette loge.

— Est-ce que, par hasard, interrompit Fabrice avec une ironie de mauvaise grâce, tu l'aurais déjà vue dans un monde antérieur? Tu t'étonnes de ce que je parle déjà si couramment ta langue ! Ce n'est pas, mon cher, plus difficile que cela. Ah ! bien, j'y suis, c'est elle, ton type, ton idéal... la fée qui est venue faire cadeau d'une marotte à ton berceau.

— Justement, c'est cela, répondis-je à Fabrice.

— Je suis à mille lieues, m'assura mon ami, de songer à t'être désagréable... mais cette clame de beauté

m'a vraiment l'air de trop s'intéresser au bon vieillard qui l'accompagne, son mari sans doute, pour que tu aies lieu d'espérer son attention ce soir ; du reste, c'est la merveille d'ici.

Mon agitation était sans pareille. Ce fut bientôt le tour de Fabrice à être surpris. Pendant l'entr'acte, toute la partie intelligente de la salle n'avait d'yeux que pour l'adorable inconnue, qui, tournée vers un des messieurs âgés assis au second rang, ne livrait plus à notre admiration que son profil de jeune déesse et les proportions exquises de son buste.

Mais, vers le milieu du second acte, alors que l'attention du public était restituée, sans partage à la scène, je reçus Yinfluence céleste. Je n'eus pas besoin de lever la tête.

— Ami Fabrice l dis-je tout bas à mon voisin... tu as de bons yeux... tâche, sans te faire remarquer, de voir qui cette dame examine en ce moment.

Au bout de trois secondes, la réponse de Fabrice fut un coup de genou fort expressif, accompagné d'un murmure difficilement contenu.

Je risquai alors un furtif examen de la loge, et je fus comme ébloui par le miroitement lointain des verres d'une lorgnette fixée sur moi.

Si je regardais déjà comme un succès d'avoir étonné le scepticisme de Fabrice, qui est très-élégant de sa personne, tandis que moi, je ne brille que par la sensibilité, jugez combien, pour des raisons plus sérieuses, je fus heureux de me sentir enfin atteindre par des voies si extraordinaires au nœud de ma destinée.

Je ne me montrai pas si ridiculement sot que d'affronter de nouveau les éclairs de la lorgnette, et je fus récompensé de ma discrétion, car après un quart d'heure Fabrice me dit :

— Si cela peut te plaire, elle serait maintenant capable de faire ton portrait à un cheveu près.

— Voilà cependant, mon cher Fabrice, dis-je avec une insupportable exagération de fausse modestie, voilà qui devrait corriger un peu ton système de négation absolue à l'endroit de ce magnétisme moral dont je revendiquais tout à l'heure devant toi la puissance. Je te jure que je n'ai jamais parlé à cette admirable femme ; et cependant, tu pourrais témoigner que, sous peine de s'afficher de la plus malséante façon, elle ne saurait m'accorder plus d'attention qu'elle le fait.

— Cela se complique, me répondit Fabrice piqué au jeu, presque autant que moi-même, sauf que mon cœur battait avec force et que mes joues étaient en feu.

— Elle vient, dit-il, de te faire remarquer au vieux Brummel qui l'accompagne. Tout à l'heure, ils seront quatre à te coucher en joue... Non, les deux autres se retirent ; il ne reste plus que ta victime et le grand prêtre.

Le quatrième acte s'acheva, sans que notre surprise à tous deux eut diminué; mais, en outre de la surprise, j'éprouvais, moi, comme un assaut bizarre au dedans. Je ne suis jamais de sang-froid, même dans le naturel et le prévu : jugez de ma contenance devant le merveilleux! Pourtant mon voisin, désormais rassis, n'épargna rien pour rabattre de mon triomphe. «Je doute fort, me dit-il, que ce soient des grands seigneurs... J'ai mes soupçons... Du reste, je vais en avoir le cœur net : je n'aime pas à être intrigué si longtemps. »

Dansl'entr'acte, Fabrice, dont le bavardage commençait à m' agacer, d'autant plus qu'il s'y mêlait le ton de persiflage propre aux surnuméraires de ministère, Fabrice, dis-je, était allé saluer dans sa loge madame X..., qui reçoit tous les mardis, et chez laquelle mon cama-

rade espère rencontrer un jour l'homme influent qui lui vaudra ce bout d'étoffe rouge qui est tout son idéal. Je ne le revis plus qu'une fois le reste de la soirée, et encore ne reparut-il, à mon avis, que pour me dédier cette communication désobligeante :

— Allons, je ne me trompais guère : ta princesse et son guide n'existent pas, et tombent on ne sait d'où. Madame X..., qui est drôle ce soir, dit qu'elle n'a jamais vu d'aussi grands inconnus.

Ici je ne pus résister à une petite vengeance.

— Inconnus de madame X... c'est possible, lui dis-je, mais non pas de l'ambassadeur à Londres, d'après ce qu'on vient de me dire.

Cet ambassadeur est le frère du ministre. Fabrice se mordit la lèvre, et me laissa. Depuis, nous fûmes longtemps sans nous rencontrer.

A la sortie, je passai devant le grand escalier ; beaucoup d'hommes attendaient, selon l'usage. Du premier coup d'œil, je constatai l'absence de ceux que je cherchais. Cependant ils ne pouvaient être déjà partis. Au dehors mugissait une averse, dont l'écho remplissait le grand vestibule. Je remontai l'escalier, et, presque à la dernière marche, je faillis me heurter contre un groupe de gens qui vraiment n'avaient pas trop l'air pressés de descendre. J'aurais pu, dans ma hâte, passer outre sans regarder ; et alors tout était dit, ou du moins ma destinée n'aurait pas ressemblé à ce qu'elle est devenue. Mais le hasard voulut que je regardasse, et ce fut tout un éblouissement.

Celle-là même qui m'attirait était en dialogue réglé avec le compositeur illustre qui restera parmi les grands noms artistiques de ce siècle. Sans écouter, je fus littéralement forcé d'entendre. On remerciait le grand homme de façon à me démontrer qu'il avait offert la

loge. Jusqu'à présent, rien d'extraordinaire, rien qui empêchât de croire à une princesse , attendu que les plus grands de ce monde sont ceux qui ont le plus de plaisir à aller au spectacle gratis. Cependant le glorieux vieillard, après avoir répondu de spirituelles gracieusetés à la. belle des belles, se retira juste comme mes yeux se rencontraient avec ceux de cette non moins étrange qu'adorable personne. Elle me regarda venir comme si elle m'eût attendu, et, lorsque je fus à trois pas d'elle, elle me sourit divinement, et fit un signe à son respectable compagnon, lequel était occupé à se blinder le larynx et la poitrine d'une double éeharpe, en vue de l'air du dehors. A ces précautions, j'aurais dû deviner l'homme qui avait eu de grandes obligations à son gosier.

— Père, dit-elle, voici M. Évariste.

C'en était trop, cela ne pouvait durer. Eh quoi ! mon nom sortait de pareilles lèvres, et j'étais là, bègue, effaré, hébété, ne me souvenant de rien... hésitant entredix noms de femme'!.. Pourtant je n'avais jamais vu à une seule autant de grâce. Soudain le charme se dissipe, la langue se délie :

— Esther Régniez !

— Enfin vous m'avez reconnue... et mon père aussi, je suppose?

Non. La vérité est que M. Régniez a bien plutôt l'air d'un diplomate que d'un ancien croque-note.

Ah ! voilà, voilà ce que c'est que d'avoir toujours eu des manières naturellement distinguées, et de plus une sœur très-belle, veuve d'un riche banquier de Bruxelles et morte dernièrement sans enfants. Elle leur avait laissé un bon souvenir d'elle après sa mort. Ce n'était pas le diable, comme on dit, mais cela permettait de ne plus donner de leçons que pour l'amour de l'art.

Sans faire grande attention à moi, ce père si plein de précautions pour lui-même dit à sa fille :

— Tout compte fait, il vaut mieux que tu m'attendes au foyer, où il n'y a plus personne : je vais envoyer un commissionnaire chercher uue voiture ; j'avais dit au cocher d'attendre rue Drouot, mais il pleut trop fort pour que nous Pallions retrouver là.

J'aurais dû m'offrir; j'en eus peut-être la pensée, mais je ne l'exécutai pas, et mon adorable Esther ne m'en voulut pas trop: carelle me fit gentiment une petite place à côté d'elle sur le banc du foyer, et elle se livra à des émerveillements assez flatteurs en somme sur le plaisir et l'imprévu d'une pareille rencontre. Je déclarai, moi, n'avoir qu'une chose à lui dire, à savoir que je n'avais jamais aimé qu'elle. Elle me regarda comme pour s'assurer que je ne plaisantais pas.

— J'y comptebien, sembla dire son regard; mais il ne faut pas rire de ces choses-là.

Le père Régniez fut très-long à trouver son commissionnaire, ou celui-ci le fut encore davantage à "se transporter de la rue Le Peletier à la rue Drouot : toujours est-il qu'après dix minutes on vint éteindre les lustres du foyer et implicitement nous exhorter à descendre. Esther prit mon bras; elle était si belle, que nous fûmes un point de mire pour les groupes encore nombreux des abords de l'escalier. Esther n'en fut pas effarouchée, et, avec un naturel joyeux, me raconta comment elle venait de faire à Spa la connaissance du sublime maestro. Elle avait même chanté devant lui; puis il s'était prêté à renouer la connaissance à Paris, et il leur avait donné cette belle loge de première. Je l'écoutai ravi, parce qu'un accent de sincérité enfantine animait ses paroles; ensuite, parce qu'elle était belle et bonne, mais surtout, oh ! mon cœur! parce qu'elle

ressuscitait à mes yeux tout un monde endormi depuis longtemps sous le gazon des cimetières, parce qu'elle était de celles devant qui l'on oserait pleurer.

Eh quoil toute cette scène de magie et de fascination pour aboutir à l'idylle de deux braves cœurs bourgeois qui, après avoir joué au petit mari et à la petite femme sur les bancs de l'école, reprennent ensemble le vieil air? Oui, dans une huitaine, je serai le mari d'Esther, et à cette pensée mon cœur se gonfle. Elle se rappelle aussi, bien que moi les jours dorés, elle croit fermement chacune de mes paroles; elle est résolue et gaie comme l'aurore. Moi, j'ai été un peu battu par la vie. Tant mieux ! et voilà un assez bon modèle de mariage à offrir à nos descendants... si l'on se marie encore dans trente ans.

S'il est permis de restreindre dans une formule, précise le va-et-vient d'une existence humaine, cette ombre ballottée au souffle de tant de vents contraires, on peut dire que jusqu'alors la vie de Gardel s'était passée à réfléchir.

Gardel était un jeune homme de vingt-huit ans, doué d'un cœur honnête, et habitant en commun avec son ami Brissey un pavillon entouré de verdure, situé dans l'une des avenues qui bordent celle des Champs-Elysées.

Gardel n'était point né à Paris, mais il y avait presque toujours vécu depuis l'âge de dix ans, époque de son entrée au collège. Et, durant tout ce temps, si on en excepte les heures consacrées à de graves études et aux auteurs sympathiques, Gardel n'avait rien fait que douter, osciller entre le pour et' le contre de toutes choses.

N'est-ce pas là trop souvent le triste et réel contenu de ce beau grand mot : réfléchir ?

Je sais bien que tout nous propose continuellement l'usage de la réflexion, du rentrer en soi. Mais il en est de la réflexion comme de la sagesse elle-même, c'està-dire qu'il faut en bien étudier les routes et ordonner ses provisions avant d'y voyager : autrement l'on risque fort de ressembler à ces malheureux qui, selon les termes brûlants de Pascal, voient toujours trop pour nier, et trop peu pour s'assurer.

C'était là le mal de Gardel.

Il était la victime d'une invincible paresse de la volonté. A l'état de nature, Gardel n'osait pas. Sa mère avait été une femme détachée de la vie, et d'une sensibilité exaltée qui souvent faisait plus que de toucher à la maladie.

Son père, encore vivant, exerçait la profession de chimiste amateur dans la cité d'Abbeville; et, pour tout sermon, ce père avait simplement recommandé à son fils de se méfier de l'absinthe et des lorettes (on disait des lorettes alors) : ce qui peut être envisagé comme l'un des commencements de la sagesse, mais ne saurait en être le terme. Est-ce dans le laboratoire paternel que Gardel avait puisé le goût des expérimentations ? Le fait est que de même que certaines gens tentent des essais sur leur estomac, Gardel en pratiquait sur son caractère, sur son âme, afin de découvrir dans quelle voie il rencontrerait la fixité que lui avait refusée la nature.

Ses succès dans l'étude du droit et dans celle de la médecine permettaient à Gardel d'aborder à son choix l'un ou l'autre état à vingt-cinq ans. Il opta pour la médecine, et fit mettre une plaque en cuivre sur la porte de son appartement, rue d'Alger. Et même un petit

traité qu'il publia vers le même temps, sur n'importe quelle affection de l'humérus, le fit estimer des gens qui croient s'entendre à cela.

Un beau jour, il enleva lui-même la plaque de cuivre, invita les huit ou dix familles qui composaient déjà sa clientèle ordinaire à s'adresser ailleurs, quitta la rue d'Alger, et s'en alla vivre avec son ami Brissey, ingénieur au chemin de fer de l'Ouest, et dont nous parlerons plus tard. Ceux qui crurent d'abord que Gardel venait de faire un superbe héritage cessèrent de le croire en voyant la vie modeste qu'il continua de mener. D'autres attribuèrent cette retraite aux bizarres scrupules de Gardel et à son peu de foi personnelle dans la médecine. Nous n'avons pas lieu, nous, d'expliquerce changement autrement que par l'instabilité du personnage.

Garde! ne serait digne d'aucun intérêt s'il avait été un de ces hommes sans poésie, qui changent d'affections, de goûts et de projets, comme certaines femmes changent d'amants, sans chagrin, sans plaisir, sans quelquefois même le savoir. Tel n'était pas Gardel. Ceux que je viens de dire se résolvent en une heure à mille choses nouvelles, et il n'avait jamais, lui, pu se résoudre à rien.

Cependant il avait ses heures de bien-être et des éclairs de gaieté. Brissey , un dilettante d'esprit et d'humeur, aimait beaucoup la conversation habituelle de GardeL

L'incendie d'un grand amour trompé avait-il donc dévoré en avril la moisson de cette âme et laissé des

cendres grises en la place des verts épis ? On l'aurait pu croire ; toutefois, à la connaissance de plusieurs amis, les liaisons attribuées à Gardel étaient de cet ordre paisible qui rentre dans la famille de l'habitude.

Donc il hésitait entre ces deux problèmes: comment faire ? et pourquoi ?

Cette perpétuelle inquiétude était composée, chez lui, à doses égales , d'une grande bonne foi naturelle, de la crainte d'être surpris par les choses de la vie, du désir de connaître, et d'un besoin positif de se décider, victorieusement combattu par les fragilités de sa nature nerveuse. Le sort l'avait gratifié d'une beauté jeune et intelligente; à ses façons et à son langage, le meilleur inonde le reconnaissait pour sien ; une brusque timidité , non sans grâce, donnait du piquant à cette irréprochable correction. Gardel souffrait lorsque l'attention des autres se fixait sur lui; sa bonté envers les humbles et les pauvres jaillissait d'un cœur admirable; mais, quoique ce rêveur ne fût pas devenu misanthrope , ses rapports avec les hommes n'étaient plus les mêmes qu'autrefois. Il avait débuté danslavie sociale par nourrirpourtoutel'humanité des sentimenlsextraordinaires, c'est-à-direqu'il paraissait content d'elle et prêt à servir ses semblables en masse.

Le calcul n'entrait pour rien dans cette universelle douceur, qui chez grand nombre de gens est une simple précaution d'hygiène, dictée parla crainte du bruit, l'horreur des éclats de voix, et chez un plus grand nombre encore, affaire d'intérêt privé.

Le rêve de Gardel, dans ce temps-là, c'était que tout le monde l'aimât, ou du moins que personne ne dît du mal de lui. Alors il ne savait ni refuser ni résister ; il ne soupçonnait pas encore que ceux qu'il obligeait pussent l'appeler mesquin, égoïste, banal... (voir le vocabulaire des parasites). Dans ce temps-là, il écrivait chaque matin environ dix lettres, contenant autant de réponses favorables à des demandes d'argent. Pour satisfaire à toutes, Gardel les fractionnait toutes... et tout le monde était mécontent.

2b2 GARDEL.

Pendantsixmois ou plus employés de la sorte, il n'eut pas le temps de lire un beau livre, d'aimer une belle femme, ni même de déjeuner à son aise.

Heureusement, le plus franc de ses amis lui tint un jour ce langage:

— Reconnais la vanité de ton ambition. Il est trop visible que tu cherches à être approuvé partout et de tous. Il est impossible que tu y arrives ; mais, en le supposant possible, n'y aurait-il point constamment, aussi près que de toi à moi, quelqu'un pour te reprocher d'être l'ami de tout le monde? Quand on est, comme toi, né intelligent et bon, il faut aimer n'importe qui, n'importe quoi, d'un amour principal, s'y dévouer, mais n'aller pas éparpiller le long des rues le trésor de sa bonté, car alors ce beau fleuve d'or n'est plus qu'une pièce de cent sous..; Qui parlait ainsi? — Brissey.

A partir de ce jour, Gardel choisit ses protégés et mesura ses dons; puis il se dit :

— Si c'était vraiment faute d'un grand amour que je sens à ce point mon cœur vide de joie, et mon esprit las avant la bataille! Pourtant, j'ai rencontré beaucoup d'hommes épris; et, au meilleur de leur félicité, ils étaient tristes; tous avaient l'air d'appeler le ciel à leur aide, et à témoin que leur foi était grande, que leurs vœux furent sincères, et que leur peine est immense. Tous paraissaient plutôt expier une noire faute, que goûter même l'ombre du plaisir. Je les ai vus, au bras de leurs plus aimées, de celle dont l'absence suppliciait leurs cœurs, et ils étaient tristes. Ce n'est donc pas faute de chérir une femme que je souffre tant : vous le voyez, Brissey.

— Ami Gardel , j'ai passé par là, et veuillez croire qu'avant de demander au ciel la durée de mes jours, je le supplie de me garder ma paix d'aujourd'hui.

Ce Brissey, célibataire de trente ans , était le modèle parfait de l'homme qui a bien arrangé sa vie. Moins riche que Gardel, il jouissait mieux de l'argent; il ne perdait pas de temps, ce qui est le seul moyen de n'avoir jamais l'air affairé, et il avait pris pour devise ces trois mots: discrétion, exactitude, sobriété.

Quant aux appréciations malignes dont il avait pu être l'objet, Brissey s'était mis entête qu'il faut, pour maintenir l'équilibre du monde, qu'un certain nombre de paroles soient prononcées, chaque jour, par les envieux et les imbéciles. Il savait qu'il existe à Paris et à Londres, non moins qu'à Vervins et à Barbezieux, une classe d'êtres, privés de noblesse d'âme, de dignité, de talent et de succès, rampant aussi bas que le sol, mais âpres à la curée, et dont c'est toute la vie de poursuivre du reproche d'avarice et d'égoïsme l'homme qui aime et qui travaille. Les plus perfides vous en gratifient un jour, entre deux sourires , à une table d"amis; vous ne ripostez pas très-fermement à ce que vous jugez d'abord une plaisanterie, et le tour est fait. Défiez-vous de la familière bonhomie, dont s'autorise le premier venu, pour vous parler de vous-même.

Lorsqu'il allait au bal^ Brissey dansait. Il n'avait jamais l'occasion de parler mal de personne, ayant dès longtemps fait son étude d'éviter tout voisinage antipathique. Son tailleur l'habillait irréprochablement. L'heureux Brissey eût trouvé un coupé libre, les jours d'averse, à la sortie du bois.

254 GÀRDEL.

On citait de la jeunesse de cet homme d'esprit un épisode caractéristique :

Il avait aimé de toute son âme une femme, qui dut se rendre à Bordeaux, pour des affaires de famille. Elle y resta deux mois, que Brissey employa à se faire le plus désolé, le plus taciturne et le plus maigre des hommes. Au jour fixé pour le retour de cette personne, il se mit à sa fenêtre, regarda les voitures aller et venir, et du fond de la route il vit arriver, d'un trot pénible, un pauvre petit fiacre poudreux, dont la risible architecture était traînée par un pauvre petit roussin efflanqué; et sous l'éclatant soleil d'un pur matin de septembre , le morne conducteur de cette machine prodiguait, avec des gestes de caricature, d'inutiles coups de fouet à ce fantôme de cheval.

Brissey suivait d'un œil moqueur cette scène des bords du Styx, quand une voix secrète lui dit :

— Ami, réveille-toi, que ton regard s'allume, que ton cœur palpite , c'est là-dedans qu'est renfermée cette brillante adorée, attendue par toi avec une farouche impatience; c'est ce sapin hétéroclite, cette rosse aux abois, et ce cocher inouï, qui te la ramènent après deux mois d'absence.

A l'ordre de cette voix, il se fit une révolution dans l'intérieur de Brissey: il se demanda s'il était d'un homme sain d'esprit de perdre sans retour l'appétit et le sommeil, de risquer le bonheur du présentetle repos de l'avenir pour le contenu d'un petit fiacre poudreux; et, sur cette bizarre considération, Brissey posa la main sur son cœur et ne le sentit plus battre... pour elle.

Peut-être aussi était-il las de l'attendre.

Mais tout de suite vous voyez que nous n'avons point affaire à un troubadour.

Il y avait environ six ans que Gardel et Brissey entre-

tenaient des rapports d'amitié, et qu'ils se voyaient tous les matins à déjeuner, et le soir au théâtre ou au cercle. Un jour qu'ils étaient en visite chez une vieille dame, celle-ci leur énuméra les ennuis de la propriété, et leur apprit qu'elle cherchait à louer dans le quartier des Champs-Elysées un pavillon complet avec jardin, pouvant loger un ménage , ou bien deux amis et un domestique. En quittant cette darne , Gardel et Brissey s'en allèrent dîner ensemble, et là, ils décidèrent d'unir désormais leurs existences dans la communauté d'habitation: c'est ainsi qu'ils devinrent les occupants du pavillon.

Plustard, ils s'avouèrent l'un àl'autre qu'ils avaient d'abord redouté les suites d'un premier élan, mais qu'à présent ils se trouvaient heureux de vivre sous le même toit.

Après déjeuner, l'ingénieur sortait, et ne reparaissait au logis qu'à la nuit.

Gardel était plus sédentaire , à moins qu'il ne se fût éveillé sur des idées trop noires. En ce cas , il se livrait à de fabuleuses marches dans la campagne, en revenait épuisé. Il trouvait au retour Brissey commodément assis dans un fauteuil de cuir gris, et fumant d'odorants cigares.

Alors, il lui disait :

— Gomment vous y prenez-vous donc, ami Brissey, pour garder cette clarté d'âme? Vous avez beau dire, Brissey , il n'est pas juste que vous soyez content pour toujours, et que moi, je désespère de le devenir jamais. Je ne crois plus, voyez-vous, à la promenade, ni aux voyages. Tenez, aujourd'hui, j'ai fait six lieues à pied, et c'est à peine si j'ai soif d'un verre d'eau; c'est la pire maladie qui soit, de ne rien désirer. Parfois, Brissey, il me semble que si j'aimais...

— Je ne vous le conseille pas, les soucis d'amour vous tueraient.

2o6 GARDEL.

— Vous vivez bien, Brissey, vous qui êtes, en apparence, moins solide que moi, et qui prétendez avoir beaucoup aimé.

— Gela est très-vrai, mais moi je n'ai jamais été sentimental. Autrefois, craignant de le devenir, je choisissais mes bien-aimées parmi celles qui ont des noms étrangers, imprononçables, et qui ont reçu la vie et habitent on ne sait où.

— Pourquoi ce raffinement?

— Parce que si ces belles s'étaient appelées d'un nom commun de femme ou de vertu, Jeanne ou Clémence, je suppose, et qu'elles eussent demeuré rue de Richelieu, après qu'elles m'auraient trompé, j'aurais dû encore, tous les jours, entendre leurs noms et passer près de leurs maisons. Avec mon système, je suis forcé d'oublier, et de la sorte notre incomparable Paris possède toujours le pouvoir de me distraire.

— Mon cher, vous n'avez jamais aimé.

— Je vous demande pardon; j'ai été aussi loin qu'il est permis dans cette voie, c'est-à-dire que j'ai fait des dettes; que je me suis brouillé et même battu avec des amis de deux ans, pour des amies de deux heures. Aujourd'hui même, je n'ai pas encore pris ma retraite, mais je suis un officier rangé.

— Vous avez beau sourire et hausser les épaules au nom de l'amour, vous ne ferez pas, Brissey, qu'il ne soit encore le meilleur des maux.

— L'idée est de Casimir Delavigne, ami Gardel. Je puis enrichir votre écrin d'une autre définition encore : L'autre jour, clans un volume de critique, l'auteur appelait l'amour : la plus charmante des passions. C'est aussi très-gentil, vous voyez. Gardel, détrompez-vous, je ne ris pas de l'amour, j'en ai peur, et même il ne m'a jamais semblé plus redoutable que depuis qu'il a cessé

s'écria Brissey avec un mélange de bouffonnerie et de sincère exaltation, jadis, le visage découvert, tu visais en plein air le cœur de ta victime! Jadis, tu étais un dieu, un général, un ménestrel... Aujourd'hui, tu n'es plus qu'une fièvre maligne.

Ainsi causaient tous les soirs les deux amis, puis chacun regagnait sa chambre.

Ce soir-là, avant de monter, Brissey dit à Gardel :

— Dans la chaleur du débat, mon splénétique ami, j'ai oublié de vous remettre votre courrier.

Et il lui tendit une enveloppe contenant une carte.

— C'est une invitation, à vous adressée, par M. Thibaud, que vous ne connaissez pas. M. Thibaud, administrateur de la compagnie de l'Ouest, est de mes cousins. Il vient d'acheter un château, et il sera flatté de vous y voir à dîner, jeudi à cinq heures. J'ai promis pour vous... Bonne nuit.

— M. Thibaud est trop bon... J'accepte, ne fût-ce que pour le plaisir de vous accompagner.

— Quel dommage, Gardel, que vous soyez inconsolable, car en vérité vous êtes bien élevé.

Le jeudi suivant, Gardel et Brissey arrivèrent de compagnie chez M. Thibaud, à la Verrière, station intermédiaire entre Versailles et Bambouillet. M. Thibaud était un gros petit homme, très-adroit lorsqu'il s'agissait d'affaires, et dans les choses de la convivialité , pour emprunter aux Anglais un mot qui nous manque, familier et cordial. Il commença par étreindre fortement la main de Gardel; puis au monient de passer dans la salle du banquet, du sein d'un groupe où il était allé chercher la dame la plus âgée, Thibaud cria tout d'une haleine :

— Gardel, votre bras à Valentine !

Gardel eut envie de se frotter les yeux. Valentine! qu'était-ce que Valentine? où était Valentine? ïl y avait là une douzaine de dames, qui continuaient de causer tranquillement. Pouvait-il, sans se donner pour un soi, se précipiter parmi elles, et leur dire : « Mesdames, laquelle de vous s'appelle donc Valentine? » Gardel, très-mal à l'aise, ne retrouva un peu de calme que lorsqu'il eut vu toutes les dames disparaître chacune avec son partner. Il se dit : « Valentine en était sans doute, et n'aura pas entendu l'appel de M. Thibaud; je suis sauvé. » Alors, il se dirigea vers Brissey, lequel était occupé à causer très-agréablement avec une jeune femme, vêtue d'une robe d'étoffe violette, assez décolletée pour laisser voir de ravissantes épaules sous une pèlerine de dentelle. Ses cheveux châtains étaient aussi ornés d'une pointe de dentelle, qui venait aboutir à la naissance du front.

— Brissey, dit Gardel, après avoir salué profondément la dame, il m' arrive une chose absurde. M. Thibaud vient de me recommander très-péremptoirement d'offrir mon bras à Valentine. Or, vous savez très-bien que je n'ai jamais vu Valentine, moi.

La clame en robe violette partit d'un franc rire, et dit, en accompagnant ses paroles d'une révérence modèle :

— Permettez-moi de vous la présenter.

— Je suis un animal, pensa Gardel, en admirant Valentine, qui avait déjà son bras passé sur celui de Brissey.

— Mon cher, ajouta ce dernier, tout mon sang est à votre service... mais je ne saurais vous céder le bras de madame.

D'abord, Gardel trouva que cela était trop juste, et s'apprêta à suivre modestement le couple mis en gaieté

par sa confusion. Puis, durant le court trajet qu'il fit derrière eux, il jugea que Brissey aurait pu mieux entendre la courtoisie envers un ami, étranger dans la maison, présenté par lui-même, et aussi délicatement impressionnable que l'était Gardel. 11 aurait volontiers excusé la conduite de Brissey, si une ardeur d'amoureux en eut été la cause... Mais Brissey amoureux, au point de s'oublier et d'oublier un peu les convenances, cela était difficile à accepter. Cependant le Destin réservait à Gardel une compensation, dont il fut informé par cette rapide remarque de Brissey à Yalentine :

— Tiens, il est votre voisin.

Gela fut dit d'un ton sec.

C'est ainsi que Gardel se trouva placé auprès d'une femme rare, et que Brissey se vit relégué à l'autre bout de la table, à droite d'un vieux monsieur sourd, auquel il demanda des nouvelles de sa femme, et qui lui réponsdit stoïquement : Trois heures un quart.

Yalentine, toute confuse de son éclat de rire, voulut s'excuser :

— Vous ne m'en voulez pas, monsieur? demandât-elle d'une voix séduisante. Vous aviez l'air si désolé pour une petite chose, et puis votre ami Brissey est quelquefois si drôle.

ïl était clair que l'ami Brissey venait de sacrifier un petit morceau de l'ami Gardel, sur les autels de l'a propos et de la galanterie. Gardel le ressentit; au lieu de se montrer content d'être entré en connaissance avec cette charmante femme par une voie originale, il s'étonna et s'inquiéta intérieurement des nouvelles façons d'agir de Brissey. S'il avait pu douter un seul instant que Yalentine fût agréable aux yeux du plus désabusé des ingénieurs, il était maintenant éclairé par le dernier mot sorti des lèvres de sa voisine. Le degré

d'empire conquis par une femme sur un homme se mesure selon l'inclination qui porte cet homme à dérider l'objet aimé, par le récit des drôleries du sexe laid en général, et des imperfections des amis de cœur, en particulier. Gardel était triste, et de ces yeux bleus, légèrement voilés, qui illuminaient si doucement sa figure pâlie par les luttes intérieures, il regardait Valentine avec défiance et admiration.

Pour dédommager Gardel, et accomplir envers lui œuvre de légitime réparation, Valentine fut pour ce songeur honnêtement provocante; elle le fit souvent parler de lui, ce qui est la plus grande joie d'un mélancolique.

Elle comprenait tout ce qu'il disait, avait souvent éprouvé cequ'il racontait avoir senti ; bref, elle le mit plus à son aise qu'il n'avait jamais été de la vie, et parutsincèrement attachée à l'écouter. Dans le fait, si elle n'avait j amaisvoulu que jouer un rôle, au contraire desmauvaises comédiennes, elle s'y laissait prendre elle-même.

Gardel sut l'émouvoir, lui plaire et l'égayer, et nul ne put douter de son succès parfait, en entendant Valentine, cette Parisienne accomplie, s'écrier naïvement quand on apporta les flambeaux : a Comment! il fait déjà noir! a

Auparavant, il lui était advenu, dans la franchise d'une sympathie grande et inattendue, de dire : Voici vraiment la première fois que je trouve un homme pensant comme moi là-dessus, et bien d'autres de ces choses avec lesquelles, à leur insu ou non, les femmes ont tourné et tourneront toujours nos tètes.

Ce qu'éprouvait Gardel dans ce moment-là, il l'éprouvait pour la première fois, une douce agitation le renouvelait à ses propres yeux ; le perfide Brissey, qui de son côté buvait sec, mais sans perdre de vue Gardel et Valentine, attira sur eux les regards de M. Thibaud, qui s'écria :

— Retenez-moi donc ces deux tourtereaux là-bas, ou bien ils vont s'envoler.

— Fi ! le vilain oncle ! répondit la jeune femme, où parle-t-on comme cela ? surtout ayant pour voisin un puriste comme M. Brissey.

Elle accompagna ces mots d'un regard hautain et mal satisfait à l'adresse du vrai coupable.

— Croyez bien, monsieur, poursuivit-elle en se tournant vers Gardel, que cela ne m'empêche pas de vous écouter avec grand plaisir.

À une ardeur puissante, qu'il respira dans l'air, qui anima son sang et réchauffa son cœur, Gardel comprit que ce n'était pas là une politesse banale, et qu'on pourrait l'aimer. On a dit que de celui qui inspire l'amour et de celui qui l'éprouve, le plus heureux, le plus enviable est le second ; mais il faut reconnaître un prestige sans égal, une enivrante éloquence, et le don de transformer et presque de ressusciter les cœurs, à l'aveu d'amour qui nous arrive d'autrui. Notre propre amour nous lasse, nous accable, nous tue ; l'autre nous rajeunit et nous régénère.

Gardel, charmé, vit dans tous les objets qui l'entouraient autant de confidents et d'amis.

Qui peut oublier la scène vertigineuse des Huguenots, où toutes les voix de l'orchestre magique du grand Meyerbeer chantent, tour à tour, et répètent toutes ensemble : « Oui, tu l'as dit ! »

Avant le petit bal qui devait clore la fête, on alla faire un tour dans le parc de M. Thibaud.

A l'entrée des jardins, Brissey vint exprimer à Valentine ses regrets de n'avoir pu causer avec elle de la journée.

— Rien ne nous empêche de nous promener à trois, ce me semble ?

— - Bien parlé, dit Brissey, je vous rejoins tout de suite. Deux mots seulement à dire à Thibaud. Quel nom prédestiné pour un homme qui possède de pareil moët et qui abrite aujourd'hui sous son heureux toit la fleur de la beauté.... et le chevalier de la Constance, ajouta-t-il en se tournant vers Gardel, d'un air qui signifiait : « mon cher, vous êtes gênant. » Puis il s'en alla.

Gardel, silencieux, avait à son bras Valentine. Brissey parti, il regarda en face sa compagne :

— Pardon, Madame, lui dit-il, j'étais tout à l'heure justement distrait, et je n'entendais pas fort bien ce qui se disait près de moi; il me semble que M. Brissey cherchait à m'être désagréable.

— Pas du tout, répondit vivement Valentine, plus ou moins sincère, mais ne voulant à nul prix se voir l'objet d'un conflit. M. Brissey est votre ami le plus proche, m'avez-vous dit.... Son caractère doit vous être connu.

— Il est vrai ; cependant, depuis notre arrivée dans cette maison, Brissey a changé pour moi, et j'ai à me plaindre du changement.

— Gomment cela? et pourquoi? dit assez hypocritement la belle Valentine.

— Vous ne le devinez pas?

— Je n'ai jamais rien deviné.

— Vous ne devinez pas, vous n'avez pas lu sur mon front que si l'amitié de Brissey pour moi est ébranlée, la mienne pour lui gît presque par terre..... et que la cause, c'est vous ?

— Médiocre louange, dit-elle.

— Je m'exprime très-mal ; mais il me suffit que vous m'entendiez... Non, il faut encore que vous m'écoutiez jusqu'au bout. Votre beauté me ravit, votre voix est

l'harmonie même pour moi, votre esprit vient de créer le mien, vos sentiments sont fiers et doux. Tout à l'heure, pour la première fois de ma vie, j'ai songé avec plaisir, avec espérance, à l'avenir; j'ai senti naître en moi des désirs, une volonté, et la force de l'accomplir; c'est aussi la première fois de ma vie que je parle ainsi. Je vous en dois le premier hommage ; sans vous cela n'existerait pas, et sans vous n'existera plus bientôt.

— Hé ! dit Valentine, sans savoir si j'ai le droit d'ouïr de pareils aveux, sans même connaître mon nom, du premier coup vous me tenez ce langage 1 Que vous m'avez trompée, en jouant si bien tantôt le raisonnable! Comment dois-je prendre de tels discours de la bouche d'un homme que ce matin je n'avais pas encore vu, et dont j'ignorais même l'existence?

— Madame, il y a eu, avant nous, plus de cent mille hommes qui sont morts d'amour, pour des femmes qui ne les avaient jamais vus. En ce qui me regarde, rassemblez ici tous ceux qui me connaissent, ceux-là même à qui je suis le plus indifférent, ceux qui m'ont parlé deux ou trois fois dans leur vie, ils ne me reconnaîtront pas; ils diront avec raison qu'on m'a changé; ils devineront que mon cœur n'est plus le même, à ce rayon de bonheur qui doit m'éclairer tout entier.

— Monsieur !

La clarté ineffable des étoiles coulait heureusement à travers les branches immobiles, sur la pure et vaillante figure de Valentine, qui semblait dire :

— Ne mentez pas !

— Non, murmura-t-il, pour être une fois dans sa vie admis à l'enthousiasme d'une pareille heure, non, ce n'est pas trop de tout une jeunesse éprouvée par l'ennui et le doute, ce n'est pas trop !

Elle écoutait avec ravissement.

— C'est bien, c'est fort bien !

— Croyez-vous qu'un jour.,..

— Je vous crois... n'est-ce pas beaucoup? Je suis heureuse de vous croire, n'est-ce pas assez?

Une délicatesse adorablement touchante, appartenant en propre à l'amour naissant, et qui rend pour toujours impossible de le définir, c'est que les amoureux les plus ardents, les plus inspirés, les plus jaloux ressentent aussitôt après la révélation de cet état nouveau de chère dépendance, le besoin de se recueillir dans la solitude, loin de l'être adoré. Est-ce pour y rendre un suprême hommage à la liberté du cœur sacrifiée, ou pour mieux témoigner à l'idéal, en le réfléchissant en soi, que c'est à lui qu'on se donne, sous la forme de la créature? Est-ce inconstance dans nos vœux, fragilité de nos résolutions, ou bien encore une déception aiguë et rapide, avant-coureur de toutes celles que le destin réserve à la passion? C'est peut-être tout cela, ce n'est peut-être rien de cela. L'expérience de tous les jours nous montre qu'il y a des amours qui n'existent que par la séparation des amants ; il est très-vrai qu'il y a beaucoup d'hommes, dont beaucoup de femmes disent : « Rien ne m'est plus cher que cet homme lorsqu'il n'est point sous mes yeux, et dès que je le vois il me déplaît. » >

Gardel tenait assez étroitement serré le bras de Valentine, avant ce point de leur conversation, où il tâchait de se faire écouter... maintenant qu'elle semblait le prier de parler toujours, elle s'était insensiblement éloignée de lui, et tous deux marchaient librement. Elle était pâle, et l'immobilité de son éventail accusait une sincère émotion.

— Allons rejoindre les autres, dit-elle.-

Survint Brissey, qui sans plus de façons lui prit le bras. Gardel, à bout de patience, fit observer que madame préférait peut-être...

— Madame sait parler, et même parle fort bien.

— En effet, dit Valentine, interdite; M. Brissey a raison...

Et du regard, elle suppliait Gardel d'être patient.

D'ailleurs, Brissey n'épargna rien pour irriter son ami ; il affecta de traiter Valentine sur le pied d'une indiscutable intimité, évoquant mille rencontres antérieures, et ne lui rappelant que scènes et personnages inconnus de Gardel.

— Vous rappelez-vous notre valse chez madame Bernardi ? quelle valse t elle dura vingt minutes, on en parla trois mois. Je ne veux plus danser qu'avec vous, c'est juré ; et j'ai l'honneur de vous demander toutes les valses de la soirée.

— Excepté, j'espère, celle que madame a déjà daigné m'accorder, dit Gardel.

Brissey n'eut pas l'air d'avoir entendu, et Gardel répéta fort distinctement :

— Monsieur Brissey, je viens d'avoir l'honneur de vous dire que vous danserez avec madame, si cela lui plaît, toutes les valses de la soirée, excepté, si cela lui plaît encore, celle qu'elle a daigné...

— ... Vous accorder; c'est entendu, riposta Brissey fort légèrement ; mon Dieu, comme vous êtes violent, cher ami !

La langue française est adorable. C'est la langue des menaces polies et des haines élégantes. Le cher ami de Brissey voulait dire :

— Monsieur l'intrus, je ne vous aime pas du tout.

— En grâce, Messieurs, interposa Valentine sérieusement inquiète, soyez amis ou je vous laisse,

et vais m' abriter sous le pavillon de M. Gornevain.

M. Cornevain était le vénérable sourd, que Brissey avait eu pour voisin durant tout le dîner, et dont le tic intermittent consistait à applaudir de bon cœur, au milieu du silence de l'assemblée, croyant que l'on chantait. M. Cornevain passait en ce moment non loin de nos trois jeunes gens. Ce vieillard, qui était redevable de sa grande paix intérieure à une infirmité qui tend de jour en jour à mériter moins d'être plainte, confirmait vigoureusement la théorie de Sterne sur la prédestination des noms; des orgies de trompettes ne l'eussent pas fait sourciller. Il répondit d'un petit air mutin, à Valentine et à ses chevaliers :

— Je ne dis pas le contraire... j'ai bien entendu

parbleu.... après tout des goûts et des couleurs

vous savez le reste.... on ne danse pas à mon âge... j'ai admirablement dîné, et je vais me coucher.

M. Thibaud avait invité à son bal une douzaine de familles des environs ; tout ce monde arriva on ne peut plus exactement, mais la fête manqua d'élan. Gardel dansa une seule fois avec Valentine, dont Brissey s'était constitué d'office le Sigisbé, avec une familière assiduité qu'elle accueillait sans fâcherie ni surprise. Gardel était indigné; le moment de se retirer étant venu pour lui, il se rapprocha de la jeune femme, et affecta une froideur excessive dans son salut d'adieu.

~ Gomment, vous partez? dit-elle, M. Brissey reste encore, lui.

— Madame , il paraît que M. Brissey a le rave privilège de faire tout ce qui lui plaît.

— A bientôt, n'est-ce pas ? répondit Valentine toute bouleversée , et semblant vouloir plonger ses regards jusqu'au fond de ce cœur esclave.

Le lendemain , à son réveil, Gardel, encore tout entier à l'étonnement de sa propre transformation et de l'inqualifiable attitude prise la veille envers lui, par Brissey, reçut des mains du domestique qui les servait tous deux la lettre qui suit, écrite le matin même par l'ingénieur: •

« Mon cher Gardel,

« Ne reparlons jamais d'hier, et ne cessons pas d'être amis; ou plutôt ne m'oubliez pas, car vous allez me perdre. J'ai résolu de passer cette saison dans une amère solitude; si je vous parais précipiter bien fort l'exécution de ce dessein, cela tient à des causes dont l'harmonie de nos anciens rapports n'aura pas à souffrir , je l'espère. Dans une semaine, j'aurai opéré mon déménagement.

« A vous sincèrement

« Brissey. »

La surprise de Gardel augmenta à la lecture de chaque ligne de cette lettre inattendue ; comment accorder le style affectueux d'aujourd'hui avec l'intolérable langage d'hier? Acinq heures Brissey reparut muni de deux fauteuils d'Italiens; Gardel, pour répondre à cette galanterie, en invita l'auteur à un petit dîner au restaurant; leur conversation y roula exclusivement sur la musique;

on n'eût jamais soupçonné qu'il existât une Valentine, encore moins un Thibaud, à les entendre parler avec tant de feu de YAdelina et de mademoiselle Nilsson.

Le soir, pendant un entr'acte , Brissey dit à Gardel : « Grâce à mon zèle, j'ai trouvé, rue du Bac, le phénix des entresols; il donne sur un jardin; à deux pas des rumeurs de Paris, c'est le silence de Rambouillet. Promettez-moi de venir m'y voir souvent. »

Gardel était né sensible; en d'autres temps, il n'eût pas manqué derépondreà Brissey avec une sincère émotion : « Pourquoi nous séparer ? Vous ai-je volontairement causé la moindre peine, ou involontairement déplu, dites? »

Mais le temps où Gardel n'aurait pas manqué de parler ainsi, ce temps était loin.

Bercé par les chansons intérieures et les souvenirs fascinants d'une rencontre , Gardel se livrait à ce doux bercement, avec l'avidité des enfants et la songerie des artistes. Il ne s'était pas encore dit une seule fois : Que va-t-il advenir de cet amour-là?

Il savait seulement qu'on la nommait Valentine , et il était si rempli d'elle , qu'il s'apercevait à peine de son absence, ne s'en attristait pas et négligeait tout à fait d'admettre qu'il se pourrait très-bien, en somme, qu'il ne la revît plus.

Encore. le plus pur, le plus désintéressé des amants, il en était à cette phase bénie où l'âme glisse à travers les flammes de l'amour, et en est toute lumineuse par transparence, une heure avant d'être consumée. Il était plongé dans le frais orgueil de se sentir choisi.

Il n'avait tracé aucun plan ; il comptait sur des réu-

GÂRDEL. 269

nions imprévues, miraculeuses; sur une alliance plus forte que le temps et l'espace. Cependant, il croyait fermement qu'elle le voyait sans qu'il la vît ; il ne se sentait plus seul. Ce fut trois jours magiques , dont il était persuadé que le cœur de Valentine respirait de son côté l'inexprimable ivresse.

Ces trois jours écoulés, il alla, par politesse, et certainement aussi par amitié, faire une visite du matin àBrissey, qui, grâce à son extraordinaire entente du comfort domestique, étaitinstallé de toutes pièces dans son nouveau logement , jusqu'à faire penser qu'il y avait demeuré des mois. Du fond de son cabinet de toilette où il était en train de se raser, Brissey pria Gardel de l'attendre un instant. Il y avait des journaux et des cigares sur la table. Gardel ne répondit rien, et Brissey, quoique le meilleur de son attention fût concentré sur les délicates évolutions de son rasoir, trouva ce silence étrange et même impoli.

Le fait est que Gardel , soudainement frappé, était muet, pâle et chancelait.

Sur la table de Brissey, entre un porte-cigares et une cave à liqueurs , il venait de reconnaître la pointe de dentelle de Valentine, mêlée sans pudeur, sans respect, au désordre d'une chambre de garçon. Avec un geste brusque, Gardel se saisit de cette dentelle; s'il avait pu douter un instant, cela ne lui était plus permis, il connaissait ce parfum subtil 1

Machinalement, il ploya cette déplorable* relique , et il allait la mettre dans sa poche, quand Brissey , qui suivait dans la glace tous ses mouvements, se présenta et lui dit :

— Ça, mon cher, que faites-vous là?

— Il fallait me dire, murmura Gardel, froid et sombre, que vous étiez son amant; cela m'aurait évité un

ridicule immense. Je vous en eusse été bien reconnaissant, je vous assure.

— De qui fallait-il vous dire que je suis l'amant, Gardel ?

— Ne vous moquez pas de moi... je suis hors d'état de me venger... Et il remit à la place où il l'avait pris l'objet accusateur.

— Hé quoi! c'est ce chiffon qui vous désole... Allons, puisque vous m'y forcez, je vais vous en dire l'histoire.

— Brissey, vous êtes bien, grâce à la date d'une amitié jadis plus compatissante, le seul homme que j'eusse accepté pour témoin d'une situation pareille. Votre devoir est de m'aider, au moins, à l'abréger.

— Mon ami , répondit Brissey avec son éternel sourire de gentleman , mon cher Gardel , veuillez du moins me rendre ce qui ne vous appartient pas , et ne m'appartient guère davantage. Cette dentelle est la propriété d'une dame de notre connaissance , qui , durant un bal que vous savez , l'a égarée dans mon voisinage tandis qu'elle dansait. Je l'ai ramassée , et , par plaisanterie , gardée quelques jours. ■ ,

— Je vous remercie, Brissey, du bon mouvement de cœur qui vous fait me parler ainsi. Je n'avais pas eu besoin d'attendre jusqu'aujourd'hui pour savoir que vous êtes tout à fait incapable de nuire à une femme.

— Si vous le prenez sur ce ton, objecta Brissey trèsgrave, je change le mien, et je vous donne ma parole que je ne mets pas le pied une fois l'an chez la propriétaire de cette dentelle, qu'elle ignore ma demeure, enfin, que si cet objet n'est pas tombé entre mes mains rigou^

reusement ainsi que je viens de le conter, il s'en faut de deux ou trois mots seulement qui n'altèrent pas le sens du texte primitif. Écoutez: mes histoires sont toujours courtes.

Gardel prit la main de Brissey et la serra.

— Je vais être indiscret , continua ce dernier , et révéler ce que je devrais taire, mais, franchement aussi, je vous vois trop désolé et le soin d'une réputation injustement soupçonnée exige que je parle, Valentine , nièce de M. Thibaud, est un peu ma cousine , un peu mon amie, et nous nous connaissons depuis toujours , tout en ne nous rencontrant que dans les grands dîners de famille. Nos rapports sont affectueux, vous l'avez pu voir. Cela tient à un aveu que cette gracieuse personne daigna me faire, environ trois ans après que j'eus atteint ma majorité, aveu flatteur pour l'ami, mais décourageant pour l'amoureux, à savoir qu'elle se trouvait toujours fort à l'aise avec moi, que je ne l'intimidais jamais. Elle avait dix-sept ans alors. On la maria bientôt à l'un de ses parents, qui ne survécut pas plus de deux ans à la cérémonie. Valentine n'est pas riche, et demeure chez une de ses tantes, sœur de Thibaud, vieille fille très-sévère. A certains jours j'affecte sur Valentine une sorte d'autorité ombrageuse: mon amitié sincère, fraternelle pour cette jeune parente , mêlée d'une sollicitude inspirée par sa position exceptionnelle, est l'excuse de ces échappées d'indiscrétion. J'ai dit situation exceptionnelle : si belle, presque libre, un peu sentimentale, il m'en coûterait de la savoir jamais malheureuse. A vous parler net, je ne me méfiais pas de vous, en vous présentant chez mon administrateur. Votre passé livré à la réflexion , votre éloignement des galanteries mondaines, votre indifférence aux séductions de passage, étaient pour moi autant de sûrs garants qu'à peine Valentine serait re-

marquée par vous ; mais lorsque je vous vis si soudainement saisi d'amour pour elle, et que je la vis montrer tant de plaisir à votre voisinage , j'en ressentis une impression pénible, et même j'eus peur. Jedevine que cette portion de mon récit vous intéresse moins que l'histoire de la dentelle, à laquelle vous avezhàteque je revienne. La vérité est que cette dentelle , se détachant de son front à cause d'une épingle perdue, tomba près de moi. Je m'en emparai, et lorsqu'elle vint la réclamer, je refusai, par manière de jeu, de la lui rendre. — Voleur! me dit-elle , moitié plaisantant. — La preuve que je ne suis pas un voleur , madame, répondis-je, c'est que mon intention n'est pas de garder cet objet, mais de prier quelqu'un de vous le remettre. — Vous êtes, de plus, un impertinent, ajouta-t-elle en finissant; et elle ne m'adressa plus la parole de toute la soirée.

— Depuis, conclut Brissey, j'avais totalement oublié, je vous le jure, ce chiffon qui reposait dans une poche de mon habit.

— A ce compte , Brissey , mon cher Brissey, vous croyez qu'elle m'aimerait?

— A tout prendre, elle a une façon charmante de vous haïr ; dites , ne m'accompagnerez-vous pas encore demain chezThibaud, vous savezquec'est son jour, et que vous avez vos entrées ?

— M. Thibaud ne soupçonne-t-il rien?

— M. Thibaud prétendra qu'il n'a jamais rêvé que vous pour neveu, si Valentine vous accepte; et si elle le priait de ne plus vous recevoir, il ne vous aurait jamais connu.

— Alors, Brissey, pourquoi avez-vous quitté notre maison?

— Parce que la propriétaire s'était on ne plus nettement expliquée, elle a dit en votre présence que son pa-

villon ne pouvait convenir qu'à deux amis ou bien à un ménage, c'est clair.

Le sixième jeudi de M. Thibaud, après celui où notre héros rencontra pour la première fois Valentine, donna lieu à des couplets de circonstance, où le mot de Gardel répété rimait avec fidèle.

Vers la fin du mois de septembre 186.., un jeune homme de vingt-sept à trente ans arriva à la gare du Nord, à sept heures du matin, et y prit son billet pour Douai. Il eut strictement le temps de faire inscrire son bagage et de monter en wagon. On eût dit que le train l'avait attendu pour partir.

Au premier mouvement qu'il fit après s'être assis, on devinait un de ces hommes heureusement équilibrés, qui ne sont jamais en peine de l'emploi d'une minute. Il tira de ses poches un volume, un carnet, un crayon ; mais tout annonçait qu'il était plus disposé à écrire qu'à lire, car le volume avait peu à peu glissé de sa main sur la place voisine, restée libre. Quant au jeune voyageur, il avait le front penché sur son petit cahier, dans l'attitude de la composition.

En réalité, il venait de s'endormir du plus doux som-

meil, ce qui est très-pardonnable quand on s'est mis au lit à deux heures du matin pour en sortir à six.

Si nous abusions de ce sommeil pour décrire le trajet? Il est bien connu toutefois. Que montrer de nouveau, même au Parisien le moins nomade, depuis cet adorablement mélancolique Chantilly, jusqu'à la capitale de la Picardie ? C'est toujours presque l'Ile-de- France, et l'ombre de Paris vous suit jusqu'aux abords d'Amiens.

L'intérêt véritable, l'intérêt nouveau de changement atmosphérique et géologique, se révèle seulement à quelques lieues au delà de Longueau , et dès Arras on peut voir où l'on va. Les toits fumants des usines se multiplient à travers la campagne et remplissent le panorama des villes. Douai même, où nous allons, Douai, centre d'académie, de magistrature, de couvents, de vieille noblesse ; Douai, la ville aux rues claustrales et verdoyantes, la ville du chercheur d'absolu, n'en relève pas moins de la géographie industrielle par le grand nombre de charbonnages et de distilleries qui l'enserrent... et au cœur même de la ville une sérieuse activité marchande se déploie et circule sous ce masque de raideur parlementaire.

Les villes importantes de cette région de la France ont gardé si distincte leur vieille physionomie , que Douai, située seulement à dix lieues de Lille, le classique chef-lieu de la province, en est très-éloigné de plusieurs façons.

Le personnage que nous conduisons à Douai mérite bien aussi un mot de présentation. C'est un amateur, un dilettante peu répandu dans le public, mais très-estimé dans le monde artistique et littéraire, et ayant sa place dans le grand monde. Il a nom M. de Monestreux.

Au contraire de tout homme que l'on voit prendre le

train pour s'éloigner de Paris au commencement d'une histoire, ce n'était pas certes le dégoût de Paris qui faisait voyager celui-ci. Loin d'être capable d'un pareil dégoût, Monestreux, quoique né loin du boulevard, était passionnément Parisien. Il avait de la reconnaissance et de la tendresse rien que pour l'air de Paris, pour ce qu'on voit et ce qu'on entend, pour ce qu'on désire et ce qu'on pense, pour ce que l'on hait et ce que l'on pardonne, pour ce qu'on ne dit pas et même pour ce qu'on dit à Paris. Il aimait la ville de jour et de nuit, dans la rue et dans les maisons. Sans avoir besoin de se mettre à la croisée, ni de causer avec personne, rien qu'en ouvrant les yeux au réveil, il se sentait à Paris, qu'il aimait d'amour et d'amitié, la ville unique, la ville homme et femme, la ville esprit, la ville bonté. Sortant du théâtre passé minuit, et regagnant seul (après avoir vagué sur le boulevard une demi-heure au bras d'un ami) les hauteurs de la rue des Martyrs, son cœur et sa mémoire jouissaient d'une suprême vue de Paris. Car c'était une jouissance réelle et toujours vive qu'il ressentait à considérer la ville sous tous ses aspects, d'une stalle d'orchestre de l'Opéra ou des monticules du Père-Lachaise. Cet amour embrassait même le passé. Il arrivait quelquefois à Monestreux de prendre le train de banlieue et d'aller rêver dans la solennelle avenue d'Écouen, un volume des Oraisons funèbres en poche. Le soir, il se retrouvait dans un salon resplendissant de sourires et d'épaules comme on n'en fait qu'ici. Le lendemain on le surprenait à dévorer, des balcons du Louvre, cette perspective divine faite du double cours de la Seine, du palais de saint Louis et de cette île fameuse, âme légendaire de notre Paris, si loin des légendes.

Bref, M. de Monestreux était un homme rare de notre temps, qui trouvait son bonheur à voler d'instinct

vers ce qui conserve et augmente le domaine moral : les grands souvenirs, les grandes espérances, la moralité du beau. Mais cette nature si généreuse ne l'était pas que dans ses tressaillements et ses plaisirs. La vérité, la justice, le dévouement avaient des autels dans son cœur, neuf comme celui d'une vierge et que nul faux amour n'avait aigri de son fiel. Une belle action l'enthousiasmait plus qu'un beau discours; un cri de l'âme charmait plus cet idolâtre de mélodies que les plus beaux chants des deux grandes écoles. Çà, que venait faire à Douai ce modèle de toutes les vertus ? Il est temps de le dire.

Dix jours avant ce voyage, Monestreux, passant sur le boulevard en face du café Riche, fut averti par un garçon qu'on le demandait dans la salle du restaurant. Il y entra et tomba dans les bras de son plus cher camarade de Rollin, Max Delyvois, attablé pour déjeuner. Les deux amis ne s'étaient pas revus depuis l'École de droit.

— Tu vois que je t'attendais, fit Max en signalant à Monestreux les dimensions hospitalières d'une sole à la normande que justement on lui servait.

— Merci, j'ai déjeuné. Tant mieux, d'ailleurs ; je t'en questionnerai plus à mon aise.

— Que deviens-tu donc, mon cher Monestreux ? Je vois souvent ton nom dans le journal ; mais j'ai si peu le temps de lire pour mon plaisir ! Je suis encore, je

serai jusqu'à la fin avocat à Douai tu sais bien

Douai?

Monestreux n'avait passé-, dans toute sa vie, que trente heures à Douai. Il ne les y avait pas consacrées à l'étude de la société, ni aux collections... Il était venu là, non pour rien examiner, mais pour être examiné lui-même. La formalité du baccalauréat accomplie, il s'en était allé,

— Oui, à Douai, mon cher Monestreux, et, pour le prix d'une cellule rue Laffitte, j'ai là-bas tout un couvent. La chambre d'ami donne sur une quasi-forêt à peu près vierge. Accours te retremper dans cette nature primitive.

— Ai-je vraiment l'air si fané? dit Monestreux; nous en reparlerons. Toi, tu portes bien tes veilles , beaucoup d'affaires, à ce qu'on dit ?

— Les assises ouvrent le 48 de ce mois; je plaide pour la Michaëli. Un dramatique accident où l'on voudrait trouver un sombre mystère. Mais tu n'as pas l'air d'être au courant?

— J'ai voyagé cet été assez loin; pourtant j'ai quelque idée d'avoir lu dans un numéro des Débats égaré à Prague qu'une chanteuse au nom en i, de passage à Douai, était prévenue d'un meurtre commis dans l'hôtel où elle venait de descendre. Est-ce bien cela?

— Oui, mais cela n'est que le squelette absolument décharné de l'affaire. C'est la mise en scène qui est superbe. Figure-toi notre salle des concerts resplendissante de cinq cents becs de gaz, l'aristocratie féminine de l'arrondissement au grand complet et toutes voiles dehors, les autorités avec leurs croix françaises et étrangères, les colonels, le sous-préfet, les présidents, les conseillers, les procureurs, les avocats, les avoués, les

notaires, tous reluisants de sourires. L'orchestre vient de jouer une ou deux ouvertures pour amuser le tapis ; on n'attend plus que la Michaëli ! Il se fait un mouvement sur l'estrade... c'est elle ! Non, ce n'est pas elle... c'est un habit noir, secrétaire perpétuel de la commission organisatrice des concerts, qui s'avance au milieu d'un groupe ahuri, salue, et dit :

« Mesdames, Messieurs, un événement soudain et des plus graves vient empêcher notre concert en interdisant absolument à la cantatrice attendue de paraître devant vous. »

— Tu vois d'ici l'effet? La Michaëli, sans être arrivée à la gloire, avait paru avec succès sur les grandes scènes de New- York, de Londres et de Vienne. Or, si l'on n'obtient cette consécration, tyrannique j'en conviens, mais nécessaire et décisive de la vogue parisienne, toute autre célébrité équivaut seulement h ne pas être tout h fait inconnu. PourquoiParis avait-il fait défaut jusque-là à ce talent réel, rehaussé d'une aimable beauté? J'ignore les causes de ce desideratum. La Michaëli est une personne taciturne et même un peu farouche. Elle n'a peut-être pas de l'esprit dans l'acception française du mot; mais c'est un séduisant et solide caractère. J'ignore si on doit l'aimer à première vue (j'ai perdu la notion des coups de foudre, et je ne m'occupe pas d'amour), mais je concevrais qu'on s'attachât à elle passionnément, à cause de son air inaccessible aux séductions vulgaires. Tu as toujours aimé les types; profite de l'occasion, et viens-t'en réjouir la Thébaïde d'un vieil ami. Tu as douze jours pour te préparer. Est-ce dit?

Et sur la réponse affirmative de Monestreux, Delyvois lui broya les mains en le remerciant de cette voix chaude qu'on n'oubliait pas.

A Paris, un million de personnes eussent passé sur le boulevard, à dix pas de Me Delyvois en train de déjeuner derrière les vitres du café Riche, sans s'inquiéter autrement du personnage. Mais à Douai, chez lui, Max était une étoile de première grandeur, et il ne paraissait pas dans la rue sans que les gens se le montrassent. L'un des plus jeunes avocats de ce renommé barreau, il en était l'orgueil et l'espérance. Il avait posé comme un rayon déjeune gloire sur ce vieil honneur. Sa parole était imagée et précise, spirituelle et chaleureuse. L'étendue rare de ses connaissances et sa verve d'àpropos lui fournissaient des épisodes, des analogies, des leçons qui flattaient le public, émerveillaient la jeunesse et posaient un rapide éclair de plaisir sur les figures ennuyées du tribunal.

Au criminel, il répudiait sans merci ces évocations, ces prosopopées banales, devant lesquelles ne reculent pas cependant des maîtres illustres et fortunés. En débutant, il était tacticien et froid, mais d'une pureté exquise et ne se répétant jamais. Puis, lorsqu'il avait exposé comme il le voulait son récit et sa persuasion, ses dernières raisons éclataient comme des ordres irrésistibles de la conscience, comme des soulèvements océaniques de la vérité. Dans ces moments-là, il était sûr de gagner devant le jury une cause gagnée devant le sévère juge intérieur qu'il portait en lui. Mais s'il triomphait à ces grandes passes du droit contre la lettre exclusive du texte, il savait ailleurs, du tableau pitoyable des chances inégales de la vie, faire jaillir la miséricorde.

Cet homme n'eûi pas manqué de devenir célèbre à Paris, où tant d'autres le sont devenus à moins de frais... et de talent; mais la piété d'un immortel souvenir (une fiancée morte à vingt ans) le fixait à Douai. Il avait

adoré cette jeune fille au point d'être toujours regardé comme un fils par les parents de la morte. Il s'imaginait ne l'avoir point quittée, et le soir, en travaillant de longues heures à la lampe, il croyait sentir sur son front penché la caresse parfumée de ses boucles flottantes. Enfin,- dernière et bourgeoise raison, Delyvois était trop un homme d'habitudes pour être agréablement attiré par cet intarissable imprévu qui est le premier charme de Paris.

Monestreux vint donc au jour fixé sonner à la porte de Delyvois. Le Parisien se vit, à la seule physionomie du domestique qui lui ouvrit, accueilli en hôte désiré, attendu, et à propos duquel les recommandations avaient dû pleuvoir dans la maison depuis trois jours. On introduisit Monestreux dans le cabinet de l'avocat. Les honneurs lui en furent faits par un jeune secrétaire, qui le salua vivement de son nom avant même qu'il l'eût dit. Ce secrétaire d'avocat était un passionné romantique de dix-sept à dix-neuf ans, à la fois timide et enthousiaste, qui témoigna de tous les manuscrits refoulés au fond de... son pupitre par son émotion à l'aspect d'un écrivain imprimé. Ce noble enfant éprouvait envers une notabilité de l'intelligence et des lettres ce que d'autres éprouvent devant les banquiers, les agents de change, les drapiers riches. Tous les goûts sont dans la nature.

— Ah! monsieur de Monestreux, le patron sera bien heureux que vous ne l'ayez pas oublié; on ne parle que

de vous ici depuis quinze jours. Excusez Me Delyvois d'une absence forcée, il est en conférence avec mademoiselle Michaëli.

— J'ai mal pris mon temps pour tomber chez lui ; la veille d'une aussi grave affaire, ses minutes mêmes doivent être comptées.

— Pardon, monsieur, votre visite ne saurait, quoi qu'il arrive, tomber mal. D'ailleurs, lorsque Me Delyvois travaille le mieux, ce n'est pas quand il est plongé dans un dossier, c'est quand il va de ci de là dans la maison, en murmurant un air ou en regardant ses gravures. Vous le verrez ce soir, et jusqu'à demain matin, si vous voulez causer et rire, et pendant tout ce temps-là il travaillera.

— Qu'est-ii survenu de nouveau dans l'affaire?

— Si monsieur de Monestreux n'est pas tout à fait au courant, j'aurai l'honneur de le renseigner; mais ce n'est pas la peine, voici le patron.

Certes on n'eût pas deviné un homme chargé du poids d'un mystère à dévoiler dans l'air rayonnant de Delyvois à la vue de Monestreux.

— C'est beau ! c'est grand ! fit-il après l'avoir embrassé, et parodiant gaiement les intonations de théâtre. Je proclamerai partout que la bonne foi, bannie des hameaux, s'est réfugiée à Paris. Une chose m'étonne, c'est qu'il reste un seul morceau de toi, à voir comme ce jeune clerc te mange des yeux. Mais, pardon, j'ai oublié de te le présenter. Monsieur n'est pas un homme, c'est un arsenal de strophes et de drames lyriques. Allons, jeune enthousiaste, dit Delyvois au petit secrétaire rouge de plaisir, viens déjeuner avec nous.

ÏV

ïls se rendirent donc à trois dans la salle à manger, pièce très-vaste, donnant sur la quasi-forêt presque vierge annoncée par Delyvois, et ornée de quatre grands cadres renfermant des gravures d'histoire locale. Un menu varié, et témoignant de la sollicitude expérimentée d'une vieille cuisinière flamande, y attendait les convives. Mais Monestreux n'était pas venu de si loin uniquement pour faire un bon déjeuner, et l'avocat satisfit au plus vif désir de son hôte, en prenant presque aussitôt la parole.

— Nous en étions, dit-il, restés au moment où notre société atterrée vient d'évacuer la salle des concerts, à l'annonce que la Michaëli se trouve empêchée par les raisons les plus graves de répondre à l'attente du public. Songe, mon ami, que de grandes affiches couvrant tous les murs de la ville nous promettaient l'artiste depuis un mois. Nos rares dilettanti en parlaient comme d'une merveille. Mais arrivons au drame. La Michaëli, qui voyage ordinairement avec une humble amie (style anglais), à la fois dame de compagnie, habilleuse, lectrice, nous était arrivée seule, dérogation à ses habitudes causée par ce fait que la compagne ordinaire de l'artiste était tombée malade dans l'hôtel à Bruxelles, où sa maîtresse, forcée de se rendre sur-le-champ à Douai, avait du la laisser. Cette personne, rétablie de son indisposition, nous est en effet arrivée le lendemain de l'événement; mais en retrouvant sa dame dans des conditions aussi imprévues, elle a éprouvé une rechute, et

depuis elle est allée mourir chez les siens, aux environs de Bonn, en Prusse. Le logement de la Michaëli à l'hôtel de Douai se composait d'un salon et d'une chambre à coucher au premier étage. A peine arrivée, vers midi, je crois, l'artiste se rendit à la salle des concerts pour répéter à l'orchestre, et vers quatre heures elle rentra à l'hôtel, après s'être excusée, en arguant de la fatigue, auprès de messieurs de la commission qui l'avaient invitée à dîner. Elle venait, en effet, de faire d'une seule traite, sauf l'arrêt à Bruxelles, le voyage de Berlin à Douai.

La veille de ce jour néfaste , et dans le même hôtel où logeait la Michaëli, était descendu un homme d'environ trente-huit ans, sans relations à Douai, bien que pour prendre contenance aux yeux de l'hôtelier il eût invoqué des rapports d'amitié tout à fait imaginaires avec plusieurs officiers d'artillerie et même quelques membres de notre barreau.

Donc la Michaëli venait de rentrer. Après un repas des plus modestes, elle préparait sa toilette de concert, lorsque, vers six heures environ, on entendit au premier étage, où la cantatrice devait être seule pour le moment, ce bruit sinistre stéréotypé dans les journaux : Chute d'un corps, suivi d'un appel convulsif de la sonnette. L'hôtelier en personne, escorté de toute sa maison, s'empressa d'accourir. En travers de la porte à demi ouverte du salon de l'artiste gisait, insensible-, le voyageur inconnu de la veille, tandis que, debout auprès de l'homme terrassé, les vêtements en désordre, les cheveux dénoués sur ses épaules nues, hébétée par la promptitude foudroyante de cette catastrophe, la Michaëli brandissait encore un massif chandelier. Tu devines l'effet de ce tableau sur le léthargique personnel d'un hôtel de Douai, dont le claustral silence n'est rompu tous les six mois

que par le punch et les chansons des bacheliers reçus du jour.

On levait les bras; on poussait des : « Mon Dieu, Seigneur ! » Enfin, parmi tous ces ahuris, on trouva deux êtres assez lucides encore, l'un pour courir chercher un médecin, l'autre pour relever l'homme étendu par terre. Gomme on allait asseoir cette espèce de cadavre sur un fauteuil de son salon, la Michaëli s'écria:

« — Pas ici, pas chez moi... je ne veux pas ! »

L'hôtelier, ce même monsieur qui tout à l'heure ne parlait à l'artiste que son bonnet de velours à la hauteur du genou, osa maintenant lui dire :

« — Mademoiselle, il n'y a plus de chez vous dorénavant, jusqu'à la décision de la justice.

« — Sortez ! » lui dit la Michaëli avec un geste qui fit voir trouble à l'imbécile.

Il sortit, niais pour revenir plus tard en compagnie du commissaire de police. Cette visite fut heureusement précédée de celle du médecin, savant d'un ordre distingué et philosophe rare.

Cependant, on avait transporté dans sa chambre, au second étage, et déposé sur son lit l'étranger toujours insensible. Ladépression frontale, la pâleur incomparable et les autres signes de la mort couvraient son visage. Un très-faible gémissement trahissait seul un reste insignifiant de souffle vital.

Le docteur Gretrin , outre son mérite professionnel , est un mélomane enragé, naturellement tendre pour les artistes lyriques, et qui s'imaginait n'avoir été mandé qu'à propos d'un scandale ou d'un accident. Il n'eut pas plus tôt jeté un regard vers le lit, que son air habituel de bonhomie railleuse s'altéra gravement.

« — Mais c'est là un homme tout à fait perdu ! » dit-il.

Autre description d'horreur générale que j'abandonne au ministère public.

Le docteur prit les mains, du moribond, lui inspecta la tête, n'y aperçut d'abord aucune lésion, et finit par découvrir, dans la région de l'occiput, des traces de froissement, d'où ne s'échappait même pas d'ailleurs le pïus maigre filet de sang. Alors il se retourna vers l'hôtelier et sa suite:

« — Qui est-ce qui m'a dit avoir vu cette demoiselle asséner le coup de chandelier ? Qui Fa vu, vous entendez?» répéta le docteur s'adressant plus particulièrement au garçon qui l'avait été quérir et qui l'avait renseigné chemin faisant à sa manière.

La moindre affaire en justice, mon cher camarade, reprit Delyvois, est comme une salle d'anatomie du cœur humain. Le garçon, mis si catégoriquement en demeure de déclarer s'il avait vu, balbutia et finit par attester que c'était absolument tout comme s'il avait vu, lui, le patron et les autres... car lorsqu'ils étaient tous arrivés, le monsieur ne faisait que de tomber, et la dame tenait son chandelier en l'air comme ça.

Le docteur regarda froidement et longtemps cet être trembleur, mais entêté.

« — Je crois, moi, lui dit-il, que vous avez vu seulement l'homme étendu par terre. Voyons, montrez-nous tous successivement comment la dame vous est apparue tenant le chandelier. »

Les gens de cette classe ont comme d'héréditaires et natives préventions contre les interrogatoires des médecins et des juges. Aussi, tandis que leur collègue en veste s'émiettait positivement sous l'œil du docteur,

Est-ce que cet animal-là n'aurait pas pu se taire

et faire l'hébété comme nous, au lieu de faire celui qui sait tout, à son ordinaire ? A présent, le voici en de méchantes mains, et Dieu sait où ils vont le mener avec ses oui et ses non. Heureux si on ne le garde pas comme complice 1 »

J'ignore si le docteur démêla cette préoccupation sur les physionomies de l'assistance; mais, dans ce cas, il y compatit médiocrement, car voici ses dernières paroles à l'auditoire, grossi, en dernier lieu, des femmes de chambre et du personnel de la cuisine:

« — Je crois bien faire en vous invitant à fixer nettement vos souvenirs, car vous serez probablement tous interrogés.

« — C'est trop fort! s'écria l'une des femmes; on voit bien que nous ne sommes plus en 48!... Tenez, monsieur Gretrin, moi, par exemple, poursuivit la vivace commère, est-ce que rien que de me regarder il ne sort pas clair comme le jour que je n'ai rien vulEh bien, monsieur Gretrin, ce grand benêt-là n'en a pas vu plus que moi, ni que vous, ni que les autres; seulement c'est bête, il faut que ça jacasse, que ça paraisse... Est-ce qu'il ne ferait pas mieux de se taire et de se marier quand il l'a promis? »

Sensible à l'énergie et à l'humour, M. Gretrin sourit à l'interpellatrice et adressa ce finale au groupe consterné et hésitant :

« — Mes amis, chacune de vos paroles a désormais une importance. Une seule mal interprétée peut changer en crime le résultat d'un simple accident. Car telle est ma conviction, malgré votre histoire de chandelier en bronze, l'homme n'est pas mort d'un coup porté par une main étrangère, ni de l'imperceptible lésion qu'il s'est faite en tombant à la renverse, mais d'une congestion cérébrale qui a accompagné ou précédé la chute. »

— Tu n'es pas, continua Me Delyvois, prenant directement à partie Monestreux, qui l'écoutait avec religion, tu n'es pas sans avoir été quelquefois étonné, agacé même, à la lecture d'un procès criminel, de l'apparente puérilité de certaines questions du parquet ou de la cour aux témoins. Mais on ne saura jamais, vieil ami, comme la plus simple vérité, je ne dis pas de l'ordre moral, mais platement de fait, est difficile à établir. Les témoins sont, ou bien des gens de la classe aisée qui tâchent surtout de ne pas se commettre, ou bien des paysans qui finassent, se volatilisent, s'évadent, ou bien des crétins qui ne se rendent pas compte à eux-mêmes des choses les plus claires et dont tous les. contingents d'informations se réduisent à ceci : P'têf qu'oui, p'têt' qu'non.

Le commissaire de police, arrivé dix minutes après le médecin, essaya tout aussi inutilement que lui de tirer un mot de la victime ou de se faire entendre d'elle. Il recueillit sur place les impressions raisonnées du docteur Gretrin, établissant que le fait de la mort lui-même était dû à des causes où la violence d'une main étrangère n'entrait pour rien. Il recueillit de même les témoignages des gens de l'hôtel, unanimes à déclarer que la chute du corps avait eu lieu sur le seuil du salon de Mlle Michaëli , surprise elle-même, debout près de l'homme terrassé, dans l'attitude propre à l'accomplissement d'un acte de violence désespéré.

On allait probablement obtenir quelque lumière de

la déposition de cette dernière personne. L'officier de police, suivi du docteur Grétrin, qui se sentait agité d'un certain trouble, malgré la rectitude de ses conclusions professionnelles, se rendit chez la Michaëli. Notre, docteur avait compté saluer la cantatrice à cette même heure dans un autre lieu et dans des circonstances tout autres aussi. Il se trouvait comme personnellement entamé par cette tragique déconvenue. Membre influent du cercle orphéonique, il avait eu sa grande part d'initiative dans le concert empêché par un obstacle sanglant. Disciple favori d'Orfila, M. Grétrin cultivait à Douai sa tradition mélomane. Il ne se voyait pas abordant une prima-donna autrement que pour lui baiser la main, la complimenter et la prier d'honorer et d'embellir de sa présence le souper de la commission.

La Michaëli reçut ces deux messieurs avec un calme parfait. Elle avait repris sa toilette de ville et serré les apprêts de celle qui avait été si déplorablement interrompue. Les deux visiteurs dominaient assez mal leur embarras. Ils s'annoncèrent avec une irréprochable courtoisie et traitèrent la jeune artiste en femme du monde, à laquelle ils seraient venus témoigner leurs regrets de la trouver mêlée à un pareil esclandre.

« — Eh bien, Messieurs, leur dit-elle, on ne m'entendra pas à votre concert ! »

Le docteur Grétrin — nul n'est parfait — laissa cours d'abord à un furieux désappointement, et s'écria :

« — Au nom du ciel, Madame, que signifient cet homme mort à votre porte et votre sang-froid extraordinaire? C'est seulement comme médecin que je vous interroge. »

La Michaëli eut un frisson.

« — Eh quoi, Monsieur, vous êtes médecin... et vous me dites que cet homme est mort ?

« — Expliquez-nous du moins

« — Eh bien, Messieurs, voici tout ce que, sans pouvoir y ajouter ni en retrancher un seul mot, j'ai à vous dire sur ce sujet. Je venais de rentrer chez moi, et, dans la pièce même où nous causons, je préparais ma toilette pour ce soir. Sans que j'eusse entendu marcher dans le corridor, on frappa de petits coups à la porte. Persuadée que c'était la femme de chambre qui me rapportait divers objets que je l'avais priée d'acheter en ville, je dis : « Entrez ! » sans me retourner vers la personne, qui entra en effet. J'étais devant la glace à me coiffer. Je vis alors dans cette glace se mouvoir la forme d'un homme. Tout en s' avançant , il souriait d'une façon hideuse et les bras ouverts comme pour m'enlacer. Je me retournai pleine d'effroi. D'une main, il tenta de me fermer la bouche ; mais l'horreur et le dégoût avaient vaincu ma stupeur. Je m'armai du premier objet à ma portée, un bougeoir massif en bronze, et je forçai cet homme à reculer jusqu'à ce qu'il tombât sur le seuil de ma porte. Alors, j'ai appelé; voilà tout. »

Maintenant, continua Delyvois, s'adressant de nouveau à Monestreux, rendu profondément songeur par cet étrange récit, comment fut accueillie, crois-tu , cette déclaration si simple, si naturelle ? Le docteur Grétrin et le commissaire de police l'eussent volontiers tenue pour suffisante; mais, d'une part, un personnage mystérieux venait de perdre la vie dans des circonstances dramatiques; d'autre part, la ville tout entière devait renoncer à un plaisir sur lequel elle comptait depuis longtemps. Et cependant la Michaëli se tenait là, devant eux, calme, impassible., refusant même d'offrir aux plus désappointés, à défaut du concert, la moindre lueur sur

le ténébreux secret qu'il ne pouvait manquer d'y avoir au fond de cette aventure.

Car tout le mal, poursuivit l'avocat, vient de cette disposition de la masse des gens à vouloir quand même du drame et du mystère. La personnalité étrangère de la Michaëli, sa profession d'artiste, son refus de dîner avec la commission du cercle orphéonique, l'impossibilité d'obtenir aucun renseignement sur l'homme mort dont personne ne réclama la dépouille et ne parut remarquer la disparition, l'opiniâtreté irritante du vulgaire à refuser d'admettre que la cantatrice n'en sût pas plus long que le reste du monde sur ce personnage énigmatique, sa réserve hautaine et nerveuse dans le cabinet du juge d'instruction, toutes ces pitoyables niaiseries firent un mauvais cortège à la pauvre femme. Il fallut aussi compter avec l'opinion d'un pays de buveurs de bière, peu galants, défavorables aux femmes et nullement admirateurs de ces éclats d'énergie individuelle. Bref, la Michaëli fut tenue d'avoir à répondre aux prochaines assises d'une accusation de meurtre sur la personne d'un voyageur. Elle me chargea de sa défense, que j'acceptai avec empressement. En te disant à Paris que toi, qui aimes les types, tu en trouverais ici un selon ton cœur, je n'ai pas tout dit. Ce type est une sérénité, une franchise simple, qui déconcertent et humilient ceux-là mêmes qui se croyaient les moins hypocrites. L'autre jourj avec sa naïveté d'enfant et d'Italienne, elle m'a presque arraché des larmes ; juges-en :

« — La vie n'est pas égale pour tout le monde, Monsieur l'avocat, me dit-elle, et les hommes n'avaient pas le droit d'être sévères pour moi, qui n'ai pas fait de mal. Mon enfance n'a été qu'une suite de deuils; ma jeunesse fut littéralement vouée à un travail et à un art qui sont tous mes amours, qui sont toute ma

famille et auxquels je voulais purement consacrer ma vie. Je hais le tapage et les rumeurs ; je rêvais que l'on ne sût de moi, pour ainsi dire, que le nom de ma voix. Qu'arrive-t-il ? Il arrive que, pour jamais, l'artiste loyale, petite ou grande, qui était dans moi, va s'effacer derrière l'héroïne d'une grossière tragédie. Avant cela, j'étais gaie comme l'aurore. Mon cœur est neuf et innocent. Eh bien, dites-moi, si ce cœur avait été promis (grâce à Dieu, il est libre!), quel homme assez dégagé des pressions tyranniques de votre atmosphère d'idées courantes soutiendra que mon honneur, que ma vertu même, n'ont pas été atteints par un événement matériel de l'ordre le plus imprévu, le plus inévitable, le plus fortuit ? Cela est triste, Monsieur l'avocat ; tout le inonde est vraiment loin de n'être pas malheureux : il ne suffit pas d'avoir l'âme simple; et le plus obscur, la plus modeste sont quelquefois les plus maltraités par les violences de la destinée. »

— C'est plaisir, mon cher Monestreux, ajouta Delyvois, d'avoir un auditeur de ta sorte. Je n'ai jamais obtenu de visage plus recueilli ni d'attention plus flatteuse.

Monestreux, l'homme au cœur épris avant tout de la vérité et de la beauté morale, que nous avons essayé de dépeindre, avait été, en effet, beaucoup plus touché encore qu'il ne le laissait voir par le récit de Delyvois, et sa pensée ne pouvait plus se séparer de la gracieuse créature, si calme, et appréciant avec une aussi belle résignation les injustices de la vie au sein de cette irritante épreuve. Il se représenta la Michaëli dédaigneuse, mais douce, renonçant à une carrière aimée, afin de ne rien devoir au scandale même le plus involontaire, et résolue à enfouir dans le silence un nom que le brutal flamboiement des causes criminelles était venu ravir à la douce clarté de l'art.

Veuillez, de grâce, ne pas confondre un instant Monestreux avec ces Anglais imaginaires que nos humoristes de pacotille se figurent occupés uniquement à offrir leur main et leurs guinées aux empoisonneuses en vue.

D'abord les Anglais excentriques sont et deviennent aussi rares que les Anglais généreux. Nous aimerions plutôt à décrire l'état intime de Monestreux au terme de la narration de Delyvois. Il supplia l'avocat de ne pas négliger pour lui son cabinet de consultation, à la veille d'une aussi intéressante lutte.

Delyvois devait avoir besoin de se recueillir, et quant à lui, Monestreux, il savait on ne peut mieux se suffire et causer avec soi-même ; à quoi Delyvois riposta avec une courtoisie qui faisait fausse route (car décidément Monestreux eût préféré rester seul une heure) que, loin d'entraver son travail, la présence et la conversation de son ami ne pouvaient manquer de lui être aussi utiles qu'agréables. Ils devisèrent donc jusqu'à six heures; puis arriva le. dîner, auquel l'avocat avait invité la plupart des membres du barreau. Pendant le repas, il ne fut guère parlé que de l'affaire du lendemain, et chacun apportait ses suggestions. La chose était surtout traitée en œuvre d'art. Presque tous les convives de Delyvois se trouvaient parmi les désappointés du concert, le soir de l'accident. Un certain nombre d'entre eux avaient vu la Michaëli; tous en parlaient avec enthousiasme et une sorte d'amoureux respect, excepté Delyvois, à demi silencieux, devant Monestreux presque rêveur. Le Parisien, blasé pourtant sur des plaisirs de conversation plus excitants, buvait littéralement avec délices les propos louangeurs de ces inconnus sur une absente. Chose étrange ! Delyvois n'avait point songé à faire, ni Monestreux à demander une description physique de l'artiste.

Tout se passait avec des airs de veillée des armes dans cette aventure romanesque, et une seule préoccupation semblait posséder les avocats réunis à la table du jeune maître : c'est qu'ils eussent tous voulu être à sa place, à cause du grand succès incontestable du lendemain. Monestreux, point n'est besoin de le dire, appartenait à un tout autre ordre de pensées. La beauté morale de laMichaëli, la pureté de son malheur, le piquant du mystère, les paroles admiratives échappées à tant de témoins, si différents d'âge et d'humeurs : tout cela avait entouré notre voyageur d'une atmosphère nouvelle et dominante, lorsqu'il gagna son lit dans cette vaste chambre étrangère. Il ne ferma l'œil que vers le matin, ayant passé toute la nuit sur une idée. Il attendit avec une maladive impatience la venue du jour. Jamais ce cœur de mystique, chaste et passionné, n'avait été à ce point rempli et emporté par une pensée, bien qu'il eût souvent battu à se rompre pour des abstractions et des rêves. Aujourd'hui ce n'était plus seulement l'intérêt sympathique justement éveillé en faveur d'un jeune être deux fois victime et de la malechance et de la curiosité. . . Monestreux sentait trop au fond de lui-même cette curiosité funeste se mêler à une charitable sollicitude, pour trouver le repos dans son lit,, devenu intolérable. Il brûlait littéralement de voir la Michaëli, satisfaction qu'il était d'ailleurs certain d'obtenir, l'influence de Delyvois lui ayant fait réserver une place au banc des avocats.

Les portes de la salle des séances s'ouvrirent à dix heures. Il est inutile, je crois, d'insister sur l'empressé-

ment des Douaisiens bien posés et de tout ce qui, de près ou de loin, touchait aux gens de justice, juges, conseillers, avocats, procureurs, à se ruer sur les cartes d'admission pour la fameuse séance. Les femmes à la mode (le mot est élastique et se prête à toutes les latitudes) auraient cru manquer à leur mission sur la terre, en n'achetant pas des plus gracieux sourires envers les plus laids conseillers le droit d'assister à l'aimable cérémonie. Le prétexte était d'ouïr une éloquente plaidoirie de maître Delyvois, le secret espoir d'être vues parmi les privilégiées; mais la raison dominante, le vrai mobile, était la soif de pénétrer un mystère, car on ne voulait pas démordre du mystère. Les hommes étaient surtout curieux de voir cette invisible Michaëli.

Dans les groupes plus vulgairement impressionnables et qni tiennent à leur cinquième acte, on s'inquiétait, on se demandait s'il n'allait pas arriver quelqu'un au dernier moment, pour représenter la famille ou les amis du défunt et jeter un rayon dans ces ténèbres. Oh! s'il pouvait arriver quelqu'un! D'ailleurs, ce n'était là qu'une envie, une envie folle, mais à peine un espoir. Le plus léger indice de parenté en larmes, la moindre revendication d'aucune sorte au nom d'amis ou d'héritiers, restait toujours à l'état de conjecture.

Donc la séance s'ouvrit selon le cérémonial ordinaire et les us traditionnels. Le président, homme poli et digne, interrogea d'abord la prévenue, dont le premier aspect, il faut, hélas! l'avouer, causa un désappointement de sauvages parmi ce public de civilisés. On s'attendait sans doute à quelque Médée, à une vision farouche, à une sombre chevelure rappelant l'aile du corbeau, que sais -je? à de ténébreux sourcils ombrageant des yeux tapis et menaçants dans leurs orbites comme des cartouches de revolvers. On vit paraître une

femme mignonne et svelte, élégante, onduleuse, fraîche comme le premier sourire d'Eve et comme la blanche écume soulevée par Vénus Astarté à l'aurore du monde. Elle avait les cheveux, châtains, le nez éveillé, la tête vive et parisienne, l'œil de velours mordoré. Elle répondit en termes brefs au premier interrogatoire, et quant au reste, elle déclara s'en rapporter sur tous les points à son conseil, maître Delyvois. Les témoins, c'est-à-dire l'hôtelier, son personnel au complet, et divers membres de la commission orphéonique, parurent l'un après l'autre, au nombre de dix-sept. Leurs dépositions successives eussent présenté une fastidieuse monotonie, sans les interventions parfois étonnantes du parquet. Les gens de l'hôtel furent poussés très-avant, notamment sur le chapitre du mystérieux étranger, mort depuis trois mois, qui avait donné un nom probablement imaginaire et auquel nul en ce monde ne s'intéressait.

Quant à la chanteuse, elle avait tout dit dès le premier mot, et elle n'y avait rien ajouté.

Désespérant de rien obtenir de ce côté, l'honorable assistance n'avait plus d'espoir qu'en maître Delyvois. Puisque la Michaëli lui laissait carte blanche et contresignait d'avance toutes ses déclarations, maître Delyvois ne pouvait se dispenser d'éclairer tous les points laissés jusqu'ici dans l'ombre. Il nous devait pour le moins une biographie détaillée de la Michaëli, son origine, ses aventures et tous les précédents du drame, le simple accident n'étant admis par personne. Delyvois avait trèsjustement dit à Monestreux : « La pure et sèche notion du juste et du naturel est, chez la plupart des hommes, presque un fait miraculeux. »

L'avocat, peu soucieux de travailler devant un pareil public, se borna à parler la langue de la logique et du bon sens.

Il discuta les témoignages et les vraisemblances; il essaya de faire rougir la société, et un peu aussi la justice, d'avoir sacrifié à je ne sais quelles incitations peu honorables la plus pure des femmes, et par sa profession la plus exposée. Il eut presque l'air de leur dire à tous : «Voyons-, Messieurs, pour notre honneur, hâtonsnous d'en finir avec ce cruel malentendu ; faisons nos excuses a madame, et qu'il ne soit plus question de rien. »

Mais des piquantes révélations attendues, pas un mot.

L'impression générale fut des plus froides ; tout avait manqué : l'art, la mise en scène, les coups de théâtre. En un mot, la sensation était nulle, ce qui paraissait être le genre de succès exclusivement ambitionné par maître Delyvois dans cette cause à sensation.

L'essentiel, au point de vue de l'équité, de la raison et du droit, c'est qu'après une délibération relativement courte, le jury émit, à l'unanimité des voix, ce non qui est, dans certains cas, un message de vie et d'honneur et rend un souffle libre à des poitrines cruellement oppressées.

Les choses, je le répète, se dénouèrent dans le plus grand calme. Le public, y compris le tribunal, le jury et le parquet, semblait vouloir se tirer avec le moins de bruit possible d'une maladresse. La Michaëli les y aida inconsciemment, mais supérieurement. Elle avait opposé aux agressions et aux menaces du destin le triple airain d'une résignation silencieuse, bien plus probante que cette criarde bravoure dont le siège n'est pas dans le cœur, mais dans le poumon. Elle ne montra pas plus d'exaltation dans le triomphe que d'anxiété pendant la période de lutte. A ses yeux, l'épisode final qui vint rendre officiellement le premier lustre à sa bonne renommée était une formalité qui n'importait qu'au point de vue des journaux et ne réparait rien. Le mal était fait,

puisque le programme de sa vie était déchiré, l'ordre rompu, l'harmonie envolée.

Afin de préserver sa cliente de triviales curiosités, maître Delyvois lui conseilla de patienter quelques heures dans une des salles du Palais, où elle resta en société de son défenseur, de plusieurs autres avocats et de Monestreux, qui lui fut présenté tout spécialement. L'intention de la Micliaëli était de gagner Bruxelles le même soir. On demanda à maître Delyvois, visiblement ému, s'il n'avait rien à objecter contre cette résolution. Il avait bien le droit de donner son avis, et la Michaëli semblait ne demander qu'à lui témoigner toute la déférence possible.

A cette idée d'une séparation aussi brusquement prochaine et d'ailleurs inévitable, leurs voix à tous deux s'altérèrent, et la Michaëli semblait retenir difficilement ses larmes. Pendant les conférences journalières de ces deux êtres, il s'était noué d'un cœur à l'autre des liens de réelle sympathie et de profonde amitié, dont ils sentaient, on eût dit pour la première fois, le prix et la douceur, à l'instant de les voir se rompre. Ils éprouvaient tous les deux à l'avance comme une sorte de vide. Un peu plus, ils eussent dit : « C'était le bon temps ! »

Il y a mille façons de bonheur, et l'amitié (car j'imagine que jusque-là il s'agissait uniquement d'amitié entre Delyvois et sa cliente) fournit de beaucoup le plus fort appoint à ce nombre, où l'amour apporte seulement, de loin en loin, son unité orageuse.

Les autres avocats s'étant retirés, et la Michaëli restée seule avec son défenseur et Monestreux, Delyvois émit la proposition suivante :

— Je crois avoir trouvé. Je vais commander une voiture qui nous conduira jusqu'à la première station de Belgique. Nous éviterons ainsi les flâneurs et les indjs-

crets, qui doivent errer à cette heure autour de la gare. Arrivés où j'ai dit, nous prendrons l'express de Bruxelles, où nous irons, mon ami et moi, vous déposer, si vous le permettez.

C'est dans ces termes que fut présenté, pour la seconde fois, Monestreux, dont le cœur était agité de ces émotions confuses qui annoncent l'approche de l'ennemi.

Mais il sut, pour le moment, rester si bien maître de sa voix et de ses traits, que Delyvois ne devina rien. Tout au plus la Michaëli fuf-elle saisie de ce qu'il y avait d'ému, d'intense, de dominateur, d'envahissant dans les moindres paroles du Parisien, qui pendant l'absence assez courte de l'avocat lui parla de musique absolument comme s'il n'était rien arrivé. Il fut ardent, coloré, enthousiaste; on eût dit qu'il faisait sa cour, dans sa loge, à une triomphante reine de l'art ou de la beauté. Le docteur Grétrin, qui vint couper d'une rapide apparition ce duo imprévu, n'avait pas l'air d'avoir encore digéré son .concert manqué, et il ne sut trouver que des compliments bizarres.

La Michaëli, qui était restée froidement polie aux élans de Monestreux et à la visite du docteur Grétrin, dont la vue lui rappelait les premières crises de son malheur, parut rayonner de joie au retour de Delyvois. Monestreux n'en fut point jaloux ni surpris, mais un peu heurté. Ils partirent à trois dans la vaste berline. La conversation n'eût pas manqué de devenir bientôt languissante, si la Michaëli, très-désireuse d'entendre parler longuement de Paris, qu'elle n'avait jamais vu et où elle comptait se rendre sans la fatale aventure de l'hôtel, n'eût amené Monestreux sur ce terrain favorable.

Ils arrivèrent à Bruxelles à six heures du soir. Pour les remercier de lui avoir fait la conduite, la chanteuse pria les deux hommes d'accepter son dîner à l'hôtel. Le repas fut cordial, jeune, gai, attendri, charmant. Ils avaient plus de trois heures devant eux, le train pour le nord de la France ne partant qu'à dix heures. Au dessert, la Michaëli dit à Delyvois :

— Monsieur l'avocat, je vous ai bien involontairement privé d'un concert; je vais chanter une dernière fois... pour vous... et aussi pour votre ami. »

Alors elle leur chanta des mélodies autrichiennes qui tinrent sous le charme d'une admiration bienheureuse ces deux hommes, le suprême auditoire de cette Malibran arrêtée dans son vol. Elle s'était dit, et elle tint parole : A présent, je ne chanterai plus que pour moi, si toutefois l'envie m'en prend jamais.

Puis, comme les dernières minutes de cette réunion délicieuse se pressaient vers celles des adieux et de la séparation, la Michaëli annonça à Delyvois qu'elle allait prendre un jour ou deux à se reconnaître à Bruxelles. Cette ville semble avoir été créée tout exprès pour l'apaisement des secousses morales. Ensuite elle se rendrait directement à Linz, où il lui restait une vieille parente, auprès de qui elle se retirerait.

Les deux hommes se levèrent; la chanteuse tendit la main à Monestreux, mais elle présenta son front àDelyvois. Ses larmes coulèrent positivement lorsqu'elle accompagna les deux amis jusqu'à l'extrémité du grand vesti-

UN SUJET DE ROMAN. 30i

bule où était situé son appartement. De Bruxelles à Douai, Monestreux et Delyvois n'échangèrent pas dix mots. L'avocat sommeillait; le Parisien nageait en plein fantastique; il se disait : « Pourquoi suis-je venu hier? pourquoi suis-je parti ce soir? »

Un peu avant Douai, Delyvois se réveilla. Il semblait qu'il eût secoué les souvenirs et les émotions du jour et de la veille. Monestreux, au contraire, plus recueilli à chaque minute, avait le pressentiment que, désormais, les heures à Douai lui seraient des siècles, malgré le voisinage et la sollicitude de l'ami le plus empressé, et peut-être à cause même de cela. Quelles ténèbres après le départ de celle qui venait de traverser sa vie et son âme comme une vision ! Aussi bien il n'aurait pu cacher longtemps aux yeux de Delyvois, qui , dès le lendemain matin, l'avait trouvé nuageux, le désarroi d'un cœur jadis si bien réglé, si bien défendu, l' eût-on juré, contre de pareilles surprises, par un cercle d'habitudes et de goûts qui, jusque-là, représentaient pour lui le bonheur.

A dîner, Delyvois, retrouvant son hôte dans le même état d'esprit, lui dit, moitié riant, moitié pensif :

— C'est dommage qu'elle soit partie, n'est-ce pas?

— Tu l'as dit, répondit inconsciemment Monestreux.

Et, pour racheter l'air impoli de cette riposte sincère, Monestreux affecta une gaieté à laquelle son hôte se prêta complaisamment, gaieté voulue et forcée presque au même point chez tous deux, et qui ne dura guère. L'un et l'autre avaient l'esprit occupé du même sujet. Le même nom flottait autour de leurs lèvres. La fatigue d'un lendemain de fête et d'amour semblait imposer à tous deux, son indolence taciturne. Le maître de la maison essaya de ranimer son hôte en lui parlant du su-

jet qui, selon lui, le préoccupait le plus, et il lui dit :

— Quelle sera sa vie maintenant?

— Je l'ignore, dit Monestreux. Je sais seulement que jamais créature humaine ne m'a intéressé à ce point. Son image est comme vissée à mon front. Évidemment, il doit y avoir quelque chose de supérieur dans un être qui vous domine de la sorte à première vue. Enfin, j'ai comme fait un rêve dont je me suis éveillé un homme tout autre qu'en m'endormant.

— Neva pas me faire repentir de t'avoir appelé ici, dit l'avocat, inquiet; c'est une responsabilité dont je ne me soucierais pas que celle d'un changement, sous forme de regret ou de vœu stérile, dans ta vie, hier encore si pleine et si heureuse.

— Non, cette femme-là n'a pas encore aimé. Aimerat-elle jamais ?

— De quoi vas-tu t'occuper à présent?

— Tu m'as dit toi-même qu'elle était digne d'un grand sentiment par sa nature inaccessible aux séductions vulgaires. Je te cite textuellement.

— Je doute fort que ce soit pour la beauté du texte que tu me fais l'honneur de t'en souvenir si bien.

Nul n'ignore que les deux amis le plus d'accord à l'ordinaire sur toutes choses, les deux êtres le plus foncièrement sympathiques l'un à l'autre dans l'ensemble de la vie, cessent de parler la.même langue lorsque l'un des deux se trouve atteint d'amour. L'harmonie en est presque inévitablement rompue, soit que l'un parle trop de lui-même, soit que l'autre ne l'écoute pas assez, ou plutôt que ce soit le propre de ce sentiment nouveau et absorbant de blesser nos anciens alliés par ses témoignages exclusifs. Comment d'ailleurs s'étonner de la division amenée par l'amour entre les simples confidents de ses progrès et de son histoire, lorsqu'on voit ses

propres héros, les amants qui passent pour s'être voué la meilleure tendresse, comprendre les choses les plus simples d'une façon si différente, être forcés de faire appel à toute leur mutuelle ardeur [pour ne pas souvent convenir qu'ils sont aux antipodes intellectuels l'un de l'autre? Bref, le confident ou témoin d'un amour ne saurait échapper à cette alternative : ou bien il est indifférent au sujet qu'on lui vante, et de pareils entretiens l'ennuient, il cherche alors à les abréger ou à s'y soustraire; ou bien il se trouve au même point que son interlocuteur, et la sympathie poussée jusque-là ne rapproche pas tous les hommes. Je ne veux point dire qu'entre Delyvois et Monestreux il en allât tout à fait ainsi; cependant la séparation morale couvait déjà sous leur embarras, bien qu'il n'y eût pas, au sens strict du mot, de jalousie présumable entre ces deux hommes. En effet, l'un avait déjà aimé profondément et déclarait, qu'il était mort pour l'amour le jour où mourut celle qu'il aimait; l'autre, c'est-à-dire Monestreux, n'avait, lui, aimé jusque-là que des abstractions et des rêves. Il lui restait donc à payer la grande dette. Dès ce second soir, la conversation, déjà languissante entre les deux amis, s'acheva sur ces mots :

— Par exemple, l'épouserais-tu? demanda Delyvois.

— Je te le dirai un autre jour, riposta Monestreux.

Puis chacun alla gagner son lit.

Mais le Parisien ne dormit pas. Il lut ou écrivit une grande partie de la nuit. Le lendemain, comme il parlait de retourner à Paris, on reçut à Douai une lettre de Bruxelles. C'était la Michaëli qui renouvelait à l'avocat les expressions de sa plus vive gratitude et terminait sur un souvenir affectueux pour son ami. Cet ami, c'était Monestreux. Elle ne l'avait pas oublié. // existait pour

elle. Dans le cours de celte lettre, la chanteuse entrait, à propos de sa vie passée, de ses ressources de fortune et de ses projets pour l'avenir, en des explications qu'il lui était doux de présenter à l'amitié, après les avoir refusées aux curieux. Elle annonçait en finissant que son départ de Bruxelles pour Linz était fixé irrévocablement au surlendemain, lundi.

Delyvois, cœur généreux après tout, sympathique aux discrètes agitations d' autrui, ne put se retenir de dire à Monestreux :

— C'est demain dimanche. Bruxelles est ànosportes. J'irai faire de seconds adieux à la Michaëli, et je gagerais bien que si tu n'étais pas si pressé de retourner à Paris, tu m'accompagnerais volontiers.

Monestreux ne se fit pas trop prier, comme on pense. Les deux amis arrivèrent le lendemain matin, vers dix heures, à Bruxelles. Ils passèrent toute la journée dans les délicieux alentours de cette ville: Boisfort, le bois de la Cambre, et Waterloo, nom sinistre, paysage d'idylle. Ijs semblaient s'être donné tous trois le mot pour que leur réunion fût à l'avenant du cadre. Ce fut la fête de la jeunesse, sauf que toute sentimentalité en fut bannie; mais que l'on ne forçât pas un peu la note de gaieté et d'insouciance pour étouffer un murmure du cœur, c'est bien ce dont je n'oserais jurer. Il n'était point possible à la Michaëli de se cacher à elle-même qu'elle était devenue chère à ces deux hommes; en outre, qu'elle l'était autrement à Monestreux qu'à Delyvois; enfin, que le second n'aimait pas trop que le premier l'aimât ainsi. Delyvois ayant découvert sous les dehors froids, posés, et le fondu parisien de son ami, des gouffres de volonté en matière de sentiment, se serait bien gardé de lui fournir le moindre prétexte à une explication dangereuse. D'autre part, la Michaëli était toute à

son défenseur . La vaillante et charmante femme !

Il ne fut pas dit un mot du lendemain. Monestreux avait franchi d'un bond l'immense abîme qui sépare la femme adorable de la femme qu'on peut, qu'on doit aimer.

Quinze heures après cette fête idéale, Monestreux regagna Paris. Il avait besoin de se reconnaître. Pour atténuer la brusquerie de son départ, il promit àDelyvois de lui écrire, de renouer leur correspondance interrompue depuis dix ans. L'avocat sourit.

En retrouvant cet appartement élégant, mais silencieux et solitaire, où il rentrait un tout autre homme, Monestreux eut à traverser une crise de désolation passionnée. S'il n'eût été retenu par diverses impossibilités, il serait parti sur-le-champjDour Linz, et il en aurait ramené, coûte que coûte, celle qui en trois jours avait remplacé dans sa tète et dans son cœur toutes les images d'autrefois et tous les projets antérieurs. On allait entrer dans l'hiver. Il se préparait de longues heures grises, d'éternelles journées de pluie, où il pourrait se poignarder à loisir de cette pensée aiguë qu'il avait passé tout près du bonheur sans le retenir. Ce chagrin le suivrait au bal, au théâtre et dans les évocations du travail littéraire, dont le. propre est de faire corps avec nos soucis, loin de nous en distraire. A certaines heures de tristesse spéciale, il écrivait à Delyvois comme un écolier écrit à sa mère. D'ailleurs, il ne lui demandait rien de précis; m.ais l'autre savait lire entre les lignes. Il lui répondait qu'il était absolument sans nouvelles de l'artiste, qui paraissait tenir à son vœu de s'enfouir dans l'oubli. Il n'y avait rien à espérer de ce côté. Monestreux s'enhardit jusqu'à écrire directement à Linz. Soit erreur de la poste, soit que la Michaëli eût changé de nom, soit toute autre raison, Monestreux ne reçut pas

de réponse. Dès lors il se replia sur lui-même, et l'on peut dire qu'il devint le voyant, l'ermite d'une idée fixe. Son corps avait des habitudes mécaniques auxquelles le moi intérieur, retranché pendant tout un hiver dans une vie indicible, demeurait absolument étranger. Il ne voyait qu'elle dans l'aurore et dans la nuit; il était perpétuellement à attendre quelque chose. La pensée qu'il n'avait vu que trois fois celle à qui il s'était si puissamment donné, qu'elle l'avait sans doute oublié, qu'il ne la reverrait probablement jamais, ne vint pas, durant tout cet hiver, changer une seule fois en résignation, cette forme sanctifiée de l'indifférence, la fougue impatiente qui était devenue sa vie quotidienne. Partout il ne voyait plus que la Michaëli, à l'Opéra, aux bords de la mer, dans les vieux quartiers de Paris, aussi bien qu'en ses modernes jardins; c'est elle encore qu'il saluait dans une inspiration tendre et fraîche. Il écrivait tout cela à Delyvois, qui ne lui répondait pas avec une exactitude digne de cette confiance.

Au commencement de mai 186... (c'est-à-dire juste à l'époque où Monestreux devint tout à fait invisible pour le conteur de cette histoire), notre bel amoureux, sans avoir prévenu personne, prit un beau soir l'express du chemin de fer de l'Est. Il ne fit à Strasbourg, à Bade, à Stuttgard, à Munich et à Salzbourg que les haltes nécessaires pour se rafraîchir; mais il descendit tout a fait à Linz, ville moyenne, peu intéressante, malgré son pont de bateaux jeté sur le Danube et qui joue un rôle

dans l'existence des voyageurs pour Vienne, à cause du service de bateaux qui font régulièrement le trajet de la capitale de l'Autriche. Toutefois, ce n'était point dans l'intention de poursuivre son voyage par eau que Monestreux s'était arrêté à Linz, ni pour y inspecter les fortifications, ni pour y visiter le musée qui conserve le piano donné à Beethoven par la ville de Paris, ni pour y rechercher les traces de la cachette de Léopold Ier, le même qui, après que Vienne eut été délivrée des Turcs par Jean Sobieski, se demandait s'il pouvait, sans déroger, embrasser son sauveur. Linz est une ville assez maussade, qui, en 1805, servit de quartier général à Napoléon. Monestreux eut bientôt fait de la parcourir dans tous les sens. Aux bureaux du télégraphe et de la police, il lui fut impossible d'obtenir le plus vague renseignement sur l'objet de ses ardentes recherches. Seulement, il se présenta un fait bizarre et en apparence contradictoire. Lorsque Monestreux s'informa de la Michaëli aux bureaux de la poste, on lui répondit que cette personne était inconnue dans la ville, mais que l'on avait souvenance d'une lettre arrivée sous ce nom et remise à la destinataire, sans nul doute, puisque la lettre n'avait pas été retournée à son auteur, et ne se trouvait pas dans les rebuts. Dans un autre endroit, à la police, je crois, quelqu'un eut l'air de comprendre et prononça le mot de Constantinople. Monestreux Tût allé sans se plaindre au bout du monde ; mais il eût été par trop naïf de s'en fier, pour une pareille résolution, aux; échappées d'un dialogue toujours baroque et trompeur entre étrangers. Néanmoins, la simple idée qu'elle avait respiré cet air, qu'elle avait pris son billet à ce guichet, suffisait à entretenir le poëte dans une atmosphère de pensers langoureux, tels qu'il en fallait à cette nature énervée.

Dans l'après-midi, il reprit la route de Vienne. Le voyage lui parut interminable, quoiqu'il ait son charme; mais nous ne le décrirons pas. Les cinquante dernières minutes surtout furent cruelles; à chaque instant se répétait la même fausse alerte : on traversait un chantier immense, encombré de wagons, semé de hangars qui annonçaient le voisinage d'une grande ville; puis le train s'enfonçait de nouveau a toute vapeur en pleine campagne. Il reste de cette dernière demi-heure, au voyageur éreinté, une image confuse où l'idylle chante en plein cauchemar, où des couples entrevus dans un éclair se donnant des baisers sous la tonnelle en feu succèdent à d'âpres profondeurs, à de sombres collines, à des verdures houleuses, à des sauvageries de nuit, de silence et de solitude, qui s'imposent au souvenir. Cette fois, c'est Vienne !

Monestreux y passa les premiers jours à se blaser sur Saint-Étienne, Stephenplatz, l'Inner-stadt, les trentedeux faubourgs, Kœrthner-strat (la rue Montmartre de Vienne), le Prater, le Graben, les théâtres, le Belvéder, les caveaux du couvent des Capucins. Dans l'intervalle, il poussa une pointe rapide jusqu'à Pesth et Bude; puis il visita longuement cet intéressant burg, si bien dessiné en quelques strophes du poëte des Légendes de Versailles.

Il avait réservé toute une après-midi pour Schœnbrunn, séparé du cœur de Vienne par une lieue au plus. La moitié de la ville, plus un faubourg à traverser, ce n'est rien pour ces endiablés chevaux de Vienne. On ne roule pas, on file, on glisse comme un traîneau sur la glace. Cette idée de traîneau fut peut-être suggérée h Monestreux par le souvenir de ceux qu'il venait de voir à profusion dans la carrosserie de Hof-burg. Une autre circonstance plus réelle n'avait pas nui à cette

comparaison intime. La vérité est que notre amoureux courait en traîneau depuis vingt secondes. Les roues de la voiture s'étaient, dans ce galop insensé, parfaitement dégagées des essieux. Monestreux, mal inspiré, essaya d'un bond hors du véhicule. Sa botte heurta les parois de la caisse. Un nuage de poussière, un cocher affolé qui essaye de retenir ses bêtes tout en les fouettant avecrage, un forgeron en train de ferrer un pacifique baudet et quittant son travail pour voler au secours : telles furent les dernières images qui frappèrent le cerveau du Parisien avant qu'il allât donner rudement du bras et de l'épaule contre le pavé, où il s'étendit insensible.

Quand il revint à lui, trois heures après, il se vit installé sur une chaise longue, dans une chambre élégante et confortable, mais comme tout empoussiérée des subtils atomes de l'abandon. Cela sentait la chambre d'étrangers. Une douleur sourde ou plutôt une sensation de gène dans la région supérieure rappela aussitôt à Monestreux l'événement qui avait précédé cet état d'inconscience, qui est comme la limite entre notre moi et un être inaccoutumé adhérent à nous sans être nous. Il regarda et vit son bras serré étroitement entre deux planchettes. La nuit allait venir. Il était seul. Quel silence propice à la rêverie ! Rêvait-il ? Il lui sembla entendre une voix d'ange chanter, à deux pas de lui, des mélodies connues; puis le chant s'arrêta. Sans pouvoir se rendre compte de rien, il sembla à Monestreux qu'il n'avait jamais eu une pareille vision de bonheur depuis les jours où sa mère l'endormait sur ses genoux en lui contant les hymnes et les lumières du paradis.

Bientôt il ouït comme la plainte d'un antique escalier craquant sous des pas légers; puis une main ouvrit la porte avec des précautions infinies. Une vieille, vieille dame, comme il est dit dans les histoires de petits en-

fants, parut d'abord, tenant une lampe. Monestreux, effaré, s'accouda sur le haut de sa chaise longue, afin de mieux observer. Soudain il poussa un cri et retomba non pas évanoui, mais dans l'extase de ce qu'il venait d'apercevoir. Pareille aux fées consolantes qui se dédoublaient pour la récompense des gens charitables, la vieille dame précédait et semblait annoncer une autre personne, jeune celle-ci, d'une grâce éblouissante, vêtue de mousseline noire qui faisait ressortir la blancheur veloutée des épaules à demi découvertes. Monestreux s'imagina un instant qu'il était mort et que la pratique des plus hautes vertus lui avait valu l'entrée du ciel.

La Michaëli, de l'air vaincu et persuadé d'une âme superstitieuse qui reconnaît l'appel d'en haut, prit la main de son chevalier (elle le croyait toujours endormi), la porta à ses lèvres et murmura :

— Allons I c'était écrit !

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