‹ Mémoires de n'importe quiChapitre 13 sur 15 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

Maurice Le Grandier était un jeune homme de vingtdeux à vingt-trois ans.

Il avait les cheveux blonds, l'œil plein de charme, et dans sa taille moyenne tout un ensemble jeune, vibrant, sympathique, trop fiévreux peut-être, trop entraînant et sensible pour les résignations abruties des trois quarts de l'humanité contemporaine.

Il habitait Paris depuis neuf ans.

A première vue, sa situation ne différait pas sensiblement de celle des douze à quinze cents jeunes gens nés en province, et qui, après avoir fait leurs premières études à Rollin , à Gharlemagne ou à Louis-le-Grand, et leur droit place du Panthéon, semblent avoir été créés et mis au monde à seule fin de témoigner qu'il n'est rien de tel qu'un diplôme d'avocat pour faire fuir les dossiers.

Alors on se jette dans un certain journalisme. Les

moins désabusés rédigent des courriers du palais sous des pseudonymes empruntés au vieux répertoire. Il en est qui arrivent ainsi à de grands effets de gaieté et à une petite réputation d'esprit, sans rien dépenser de leur propre fond. La correctionnelle est une mine vraiment inépuisable; les assises elles-mêmes ont leur côté joyeux, et il n'est pas rare de rencontrer un accès d'hilarité prolongé dans les séances de condamnation à mort.

Quand on passait de l'extérieur de Maurice Le Grandier, des apparences, d'ailleurs favorables, à une observation plus intime, on découvrait bientôt que ce jeune homme, pour avoir l'air de suivre la route de beaucoup d'autres, ne ressemblait cependant à personne. Il était même une étrangeté, pour ne pas dire une exception, parmi les hommes d'aujourd'hui. On eût dit qu'il portait le poids d'un grand désastre mystérieux de famille, ou le secret d'une explosion prochaine et inévitable. Toutefois, à ne parler que du nom qu'il portait, il n'en était pas de plus connu, de mieux connu.

En effet, il suffisait de nommer M. Le Grandier, le père de Maurice, devant un magistrat, un journaliste, un homme politique, pour qu'aussitôt se dressât à leurs yeux une des figures les plus distinguées de notre galerie parlementaire moderne.

Un ami de M. Le Grandier, et son confrère au barreau d'Amiens , ayant un jour sollicité de lui une lettre d'introduction auprès de M. de Chateaubriand, le hautain pontife de l'Abbaye-au-Bois fit extraordinairement d'honneur à la recommandation, et même il s'exprima devant témoins comme il suit :

— Il y a un je ne sais quoi de la forme de Montesquieu chez Le Grandier. Je suis aise d'apprendre qu'il emploie sa retraite à écrire sur notre temps. Celui-là ne

MAORICÈ LÉ GRANDIER. 313

sera pas injuste envers moi , bien qu'il m'ait plutôt deviné que connu. Mais nous nous comprenons... et, louange ou critique, je suis assuré de ne pas être choqué de la façon dont il me traitera.

Le grand'père de Maurice appartenait à la magistrature, et mourut en 1811, conseiller à la cour d'Amiens, berceau et résidence des Le Grandier depuis un siècle environ. Le fils du conseiller ne mentit pas à son origine, car chez lui les traditions de famille et les instincts de race se fortifiaient d'une vocation entraînante. Il était la chose de la loi, son soldat, son amant, son interprète. Après sa femme et sa fille , il paraissait n'avoir rien aimé autant que Mathieu Mole.

En 1833, M. Le Grandier avait déjà conquis au barreau d'Amiens, par l'intégrité de son caractère et son talent de parole, un nom apprécié, même à Paris, lorsque le collège d'Abbeville le choisit pour son homme à la Chambre , et lui continua pendant huit ans une imperturbable majorité.

M. Le Grandier était personnellement très-aimé dans cette portion de l'ancienne Picardie, où sa femme était née et avait tout son bien en terres. A l'époque où Maurice fut reçu avocat, madame Le Grandier n'avait guère moins de soixante ans; mais elle était, selon la locution courante, de celles à qui l'on ne saurait donner c réduite.

Toutefois , même à soixante ans , elle avait les dents fraîches, les cheveux plutôt diminués que rares, et encore merveilleusement noirs. On reconstituait à première vue ce que l'étroit ovale de ce visage avait offert en son printemps d'innocence et de grâce. Depuis, l'insomnie avait bistré le tour des yeux, à présent enfoncés dans leurs orbites; les doigts s'étaient rao

courcis sous la torsion du rhumatisme. D'ailleurs, la seconde moitié de cette vie avait été un poëme de souffrances.

Si quelque lueur divine éclaire cette histoire , elle tombera dans les intervalles de torture d'un sourire de cette femme résignée. Mais elle n'attendait pas toujours ces intervalles pour sourire, autrement elle n'eût presque jamais souri. Durant trente années, la faiblesse ou la douleur avaient été l'invariable horizon de cette vie. Maurice Le Grandier avait toujours connu sa mère infirme et presque dans l'impossibilité de marcher.

Madame Le Grandier n'avait donné le jour qu'à deux enfants : une fille nommée Marie, venue au monde dans la deuxième année de son mariage; puis Maurice, né très-longtemps après sa sœur, pendant un long séjour de la famille Le Grandier en Italie , séjour prescrit par les médecins au député et à sa femme. Était-ce la naissance si tardive de Maurice qui avait causé innocemment la ruine d'une si chère santé? On vit d'ailleurs se rattacher à cette naissance, en même temps que l'état maladif de madame Le Grandier, un autre fait grave et sans explication, du moins à l'origine. Ce fut cette occasion inattendue que M. Le Grandier choisit pour rentrer dans la vie privée et quitter du même coup la Chambre et le barreau.

Cette détermination plongea dans la surprise un grand nombre de gens, qui allèrent répétant sur tous les tons : « Malgré tout son esprit et toute sa science, M. Le Grandier agit au rebours du sens commun. Eh quoi! c'est au moment même où il lui arrive un si heureux surcroît de famille par la naissance presque miraculeuse d'un fils souhaité sans doute avec passion, qu'il abdique une position lucrative et un poste honorable dont l'héritier de

son nom ne pouvait manquer de recueillir une foule d'avantages moraux ! »

Ainsi parlait le monde.

Les conjectures nombreuses et diverses auxquelles cette retraite imprévue et brusque ne pouvait manquer de donner lieu s'évanouirent d'elles-mêmes, et toutes ensemble, lorsque le public eut reçu les preuves officielles que M. Le Grandier, dont la santé délicate avait assumé trop de fatigues, cédait en se retirant à l'inflexible nécessité. Après un long et inefficace voyage au pays du soleil et des vives mélodies, M. Le Grandier avait entendu tous les médecins lui imposer une prompte retraite de la scène politique. Ils avaient conclu chez leur client à une névrose généralisée, et fait pour lui de l'absolu repos intellectuel une condition sine quâ non de guérison et même d'existence.

Certes, c'étaient là d'habiles médecins, et la retraite imposée par eux à M. Le Grandier avait porté ses fruits, puisqu'à vingt-trois ans de là l'ex-député vivait encore, atteint sans doute par les changements de la vieillesse, mais en meilleure condition, au total, que beaucoup d'hommes de son âge ayant travaillé moins que lui.

Cette retraite, il l'employait à écrire dans sa bibliothèque, si l'air était trop vif ou chargé d'humidité ; à lire ou à méditer sous les vieux arbres du parc, quand le soleil le permettait. La famille habitait la campagne depuis tantôt vingt ans. Mademoiselle Marie Le Grandier était restée fille.

L'oncle de madame Le Grandier, le baron De Lusys, était mort sans enfants, et avait reconnu pour son unique héritière cette nièce chérie. C'était prévu. Il lui léguait l'ancien château de famille à Pont-de-Brique, près de Boulogne-sur-Mer.

Affaiblie, presque impotente, et affligée, jeune encore, du noir pressentiment que vivre pour elle signifierait désormais souffrir, madame Le Grandier avait exprimé le vœu d'aller s'établir définitivement dans cette chère maison qui lui rappelait les jours dorés et les scènes touchantes de la jeunesse. Ce vœu s'accordait trop bien avec les intentions de M. Le Grandier pour que l'accomplissement en souffrît le moindre retard. Toutefois, principalement au début, cette profonde retraite n'était pas tellement ignorée du reste du monde qu'elle ne fût, chaque année, pendant la saison des bains, visitée par d'illustres personnages politiques de France et d'Angleterre. Si M. Le Grandier l'eût voulu, rien ne lui aurait été plus facile que de faire à Maurice, devenu Parisien, un cercle d'amitiés utiles et considérables. Après sa sortie du collège, Maurice avait fait à Londres un séjour de trois semaines, et vingt lignes de la plume paternelle lui avaient ouvert la maison d'un des plus célèbres hommes d'État de la Grande-Bretagne.

Il lui arriva même une intéressante aventure. Un jour, à Windsor, il suivait la chasse. Au rendez-vous, Maurice fut signalé au prince Albert, qui demanda à voirie jeune homme, auquel il dit les choses les plus flatteuses, for his distinguished father. Mais, ô désappointement ! ces obligeantes communications, dont, au retour, Maurice avait hâte de s'acquitter avec un filial orgueil et une juvénile admiration, ne causaient pas à M. Le Grandier ombre de plaisir visible. Toujours en tenue, réglé, laborieux, méthodique, bon pour son fils, certes, comme

pour tout le monde, mais jamais attendri ni expansif : tel était l'ancien député. Cependant il avait suffisamment prouvé, ce semble, qu'il mettait au-dessus de tous les biens cette vie de famille dont il était devenu l'ermite volontaire. C'est lui qui, avant l'entrée de Maurice à Sainte-Barbe, avait dirigé ses premières études, en l'initiant au latin et à l'anglais, qu'il possédait admirablement. Et quand ces lointains souvenirs d'enfance revenaient à Maurice, appuyés sur la faculté -de juger, le jeune homme était encore tout émerveillé de ce que son père apportait dans ce professorat accidentel de tact et d'habileté magistrale. En Angleterre même, les gens du pays, tout en faisant la part des lacunes inévitables, avaient demandé avec surprise à Maurice à quelle excellente école il avait appris leur langue.

La leçon d'anglais que M. Le Grandier donnait chaque matin à son fils ne durait pas plus d'une demi-heure. Dix minutes étaient consacrées à la grammaire, à l'étude du mécanisme, en un mot, à la théorie; les vingt autres à la pratique, sous la forme d'une lecture à haute voix, que le père et le fils faisaient alternativement, tantôt dans un auteur anglais vieux ou contemporain, tantôt dans le Times, que M. Le Grandier se faisait adresser de Boulogne. Indépendamment d'autres avantages, ces leçons avaient le mérite de remplir d'une joie extrême Marie Le Grandier. Chaque matin c'était elle qui, après avoir fait la toilette du petit homme, le conduisait jusqu'au seuil du sanctuaire paternel, et l'annonçait ainsi : « Mon père, voici Maurice. » Puis elle refermait la porte doucement, et laissait l'enfant seul avec M. Le Grandier.

Telle était la minutieuse régularité de mœurs du chef de la maison, que chaque fois Maurice surprenait son père en train d'arranger son feu de bois. Il se retournait au bruit de la porte, Maurice allait l'embrasser avec sa

chaude tendresse d'enfant, et lui, se remettant à l'occupation interrompue, disait à son fils :

— Asseyez-vous, je vais être à vous dans un instant.

La grande affection que Maurice ressentait, et qu'il eût voulu si fort inspirer, était sans cesse retenue, sinon refoulée, par l'attitude et l'accent paternels. Il ne faudrait pas cependant crier a la dureté. La caractéristique de M. Le Grandier était une rectitude native inébranlable. Cette ligne rigide n'avait pas de ces retours attendris ni de ces arrêts contemplatifs que réclament certains cœurs, celui de Maurice, par exemple. S'il fut quelquefois donné à Marie et à son frère de voir M. Le Grandier touché par l'émotion, c'était auprès de sa femme, dont la vue, à certains jours, le transfigurait.

Envers ses deux enfants, si différents d'âge, l'ancien député se montrait avare de paroles. Et, bien que Marie n'eût jamais cessé de paraître joyeusement attachée à son service personnel, M. Le Grandier acceptait, en apparence, avec tiédeur, cette rare abnégation.

Cependant l'existence de cette noble Marie n'était pas gaie: partagée entre l'administration d'une maison considérable, les soins délicats et incessants réclamés par madame Le Grandier, et la taciturnité du chef de la famille. Grand était le prestige exercé par cet homme sur les siens. Un jour il arriva au jeune frère de blâmer devant Marie (Marie, son culte à lui Maurice) l'indifférence dont M. Le Grandier récompensait un zèle admirable; la sœur aînée, avec une sévérité impérieuse qui n'était pas dans son ordinaire, déclara à Maurice qu'il lui appartenait, moins qu'à personne, de juger un homme digne d'absolus respects.

D'ailleurs, M. Le Grandier était adoré de tout son personnel domestique. Le jour de sa fête était le grand jour de l'année. Après les gens de l'intérieur, qui avaient

l'honneur d'être embrassés dans la personne d'une vieille femme de charge née chez les parents de Madame, venaient les gens de la ferme. Ils recevaient chacun un louis, et le maître leur disait : « Approchez, je veux presser toutes ces mains qui travaillent. »

On conçoit que la beauté trop sérieuse d'un tel tableau devait mal satisfaire l'ardeur des dix-huit ans de Maurice, échauffée au soleil de Paris, exaltée par des triomphes de collège, avide de mouvement et de gloire.

La vie politique l'attirait peu. La valeur morale la plus sérieuse y était à ses yeux trop mise en question par la mauvaise foi des partis. Quant aux avances, aux bassesses, aux péripéties aléatoires de la vie de candidat, Maurice les abandonnait de bon cœur aux fruits secs de tous les métiers.

M. Le Grandier penchait pour l'industrie. Maurice était assuré d'y être malheureux et de se ruiner en dixhuit mois. L'épée de l'officier, la trousse du médecin, ne le séduisaient pas davantage. Le barreau, plein de séductions et pour lui de traditions, le rebutait par la longueur de son noviciat et la foule encombrante des aspirants de mérite.

Ce que Maurice rêvait, c'était le journalisme, le théâtre, où se sont produites, en somme, quelques-unes des illustrations du siècle, et qui ouvrent un champ si fertile et si large à toutes les classes de penseurs et d'écrivains.

Un pareil rêve, Maurice eût été on ne peut plus malavisé de le confier à son père, que le seul mot de rêve eût déjà indisposé. C'était un axiome pour M. Le Grandier que, sous peine d'être une non-valeur sociale, tout homme est tenu d'avoir un métier avoué, un état défini. Ce sujet avait même le rare mérite de le faire sortir de son laconisme ordinaire.

— C'est une loi, disait-il, la première des lois, que d'avoir un outil avec lequel on gagne sa vie ; et cet ordre immuable a pour lui la prudence vulgaire. Fortune veut dire Mobilité. Mais le mot ruine n'existe pas pour qui sait travailler.

— Cependant, mon père, disait Maurice...

Quand il prononçait ce fatal cependant, Marie était mécontente et mal à son aise.

— ... cependant, reprenait le jeune homme, établir en devoir absolu cette loi d'un métier pour chacun de nous, n'est-ce pas un peu bien attentatoire h votre autre grand principe d'égalité? A ce compte, l'homme qui entre dans l'arène, armé des mille secours de la richesse, ne jouit-il pas d'une supériorité écrasante et d'un privilège inique? Enfin, n'est-ce pas encore une belle façon de gagner sa vie que de laisser les autres gagner la leur?

— J'aimerais peut-être, objectait sévèrement M. Le Grandier, à vous entendre parler de la sorte, si un tel langage n'était à la fois au service des prétendus humanitaires et des paresseux, et avait pour point de départ l'amour instinctif du travail, amour qui ne se raisonne ni ne raisonne.

Quand M. Le Grandier s'exprimait ainsi, sa femme le lenait pour un messager d'en haut et Marie se sentait remplie de vénération.

Au sortir du collège, Maurice resta a Paris, pour y faire son droit. Pendant un an, il se montra fort assidu

aux cours. Ses seuls plaisirs étaient des excursions passionnées à Versailles, à Chantilly, à Rambouillet, à Marly, à Fontainebleau, ou quelques heures de beaux songes dans la grande galerie du Louvre. On n'y pénètre pas sans éprouver la sensation de joie et de sécurité d'une sorte de famille éternelle, inaccessible aux vicissitudes que la mort sème dans les autres. Maurice allait aussi de temps en temps dans les grands théâtres de musique et de comédie.

La pension que Maurice recevait de M. Le Grandier n'excédait pas le chiffre moyen et n'eût guère permis au jeune homme Vextra ni Yimprévu. Marie y subvenait en envoyant à son frère le tiers d'une rente personnelle, que son grand-père et parrain lui avait léguée pour sa toilette et ses charités.

Quelques mois avant d'être reçu avocat et d'atteindre ses vingt et un ans, Maurice crut voir la Destinée lui faire un signe du doigt.

Un de ses amis fonda à ses frais (le bon cœur ! ) un recueil hebdomadaire, où Maurice fut convié à écrire. Il lui sembla que le ciel s'ouvrait. Son premier article, mal composé, mais aux allures frondeuses et d'une certaine activité de style, avait emporté les suffrages des collaborateurs, dont l'approbation voulait dire tout simplement :

— Si ce gaillard-là réussit à se faire quelque bonne mauvaise affaire, sans qu'on nous supprime, la machine en profitera.

Dans cet essai, Maurice attaquait de bonne foi, mais sans nul à-propos, certaines célébrités du temps jadis, pour lesquelles avait depuis assez longtemps sonné l'heure de l'expiation.

Il fit parvenir ce brillant début à M. Le Grandier.

Marie répondit au nom de l'ancien député que, pour

cette fois, il pardonnait , mais que Maurice ne recommençât plus.

Par malheur pour son obéissance filiale, Maurice reçut quelques lettres d'écrivains en renom, dont il avait parlé avec faveur, en les opposant à d'autres, et qui ne regardaient pas à signer de toutes les lettres de leur nom des attestations dans le goût suivant :

« — Monsieur et éminent confrère, une haute place restait vide dans notre belle littérature... celle d'Aristarquedenos mœurs littéraires. Cette place n'est plus vide à présent, puisqu'elle est occupée... que dis-je? occupée? agrandie. Votre jeunesse a deux frères : Talent et Courage... Bientôt elle aura une sœur: la Gloire. Mais quelle belle et éloquente étude vous venez donc de publier dans YAdamastor! »

Cette revue s'appelait YAdamastor.

Comment? pourquoi ? Deux mystères.

Dans la seconde livraison, Maurice dêsaristarquisé se livra à une nuagerie américo-germanique, dont le sens absolument impénétrable le plaça d'emblée au premier rang des fantaisistes de la nouvelle école.

Dès le troisième numéro, il se vit officiellement chargé des théâtres et des livres: c'était une consécration.

V Adamastor servait chaque jeudi trois cents exemplaires gratuits à ses rédacteurs présents et à venir (ces derniers sont la ruine des revues naissantes), aux littérateurs en vue, aux principaux libraires, aux directeurs de théâtre, aux administrations de chemins de fer, aux usuriers du rédacteur en chef, aux fournisseurs de sa maîtresse, blonde rieuse qui faisait résonner de téméraires chansons ce sanctuaire de l'incorruptibilité!...

Oui, de X incorruptibilité, car YAdamastor ne transigeait pas avec les principes, et il finit par avoir trente et un abonnés, au prix de faveur.

À l'entrée du bureau de la rédaction, on accrocha un casier au nom de Maurice, qui prenait un plaisir d'enfant à voir ce casier périodiquement rempli de volumes à lui adressés par les libraires et les auteurs, d'autographes parfois illustres, sollicitant un article ou une mention, de billets de théâtre et d'invitations à des raoûts déclamatoires chez des fabulistes du sexe féminin qui l'appelaient du doux nom à! arbitre.

Ce beau songe durait depuis trois mois. Pâques était venu, et, selon l'usage religieusement pratiqué, Maurice venait de partir pour Pont-de-Brique.

Marie lui avait recommandé l'exactitude, car il était impatiemment attendu.

Et par qui donc ?

Par qui? mais par elle, Marie, âme divine, qui avait réchauffé toute son existence à lui d'une protection ineffable! toujours Marie, cœur sans pareil, qui peut-être portait la vie malgré soi et la rendait légère aux autres ! Il ne faudrait point louer Marie seulement telle qu'on la voyait alors, distinguée et belle encore sous ses quarante ans, et dans la simplicité claustrale de sa toilette. Ses mérites et son abnégation remontaient aussi haut que les premiers souvenirs de Maurice.

Lorqu'elle était encore jeune, en un mot fille à marier de vingt h trente ans, ayant pour frère cadet un enfant,, comme elle était pour lui bonne et dévouée! comme la gravité coutumière à son visage s'éclairait d'un sourire céleste quand elle voyait Maurice! comme elle savait pénétrer son cœur des grâces de la vie, avec un seul baiser !

L'enfant ne la quittait pas et couchait dans sa chambre.

En présence du père et de la mère, gens d'humeur peu expansive, Marie et Maurice demeuraient respec-

tueux et contraints. Mais le soir, retirés à deux, l'un portant dans sa seule présence tout l'univers de l'autre, dans cette chambre gaiement tapissée de branches vertes et de bouquets roses, ils se sentaient vivre, ils étaient heureux... Elle redevenue jeune, rieuse, follement tendre, et toutefois préoccupée sans cesse de l'avenir de Maurice, et l'exhortant à une grande déférence envers monsieur et madame Le Grandier... Lui possédant la grande science, puisqu'il savait qu'on l'aimait.

Il y a un mot vulgaire qui traduit une idée sublime : Être aimé pour soi-même. Inutilement on l'a voulu rendre ridicule, ce mot divin... il restera le miroir de notre indestructible envie... un idéal atteint par ceux-là d'entre nous seulement qui n'en ont point souci. Or ce mot exprimait tout juste le bien-être de Maurice sous le regard de sa sœur.

De la part d'une fille à marier, envers un bambino venu si tard la découronner de son prestige d'enfant uniquement aimée, le cas était rare et touchant.

Il arrivait quelquefois à Maurice de se recueillir sur ce dévouement et cette tendresse. Alors, voici la vérité qu'il croyait tenir : sa sœur avait dû jadis être fort courtisée pour ses attraits personnels et sa belle fortune à venir. Puis, à la naissance intempestive d'un petit bonhomme, l'enthousiasme des adorateurs avait défailli. Au premier indice de ce changement, Marie, cœur énergique, avait pris les épouseurs d'aujourd'hui en pitié ou en dédain, et elle avait reporté sur la cause innocente de cette déception le plus pur, le plus ardent, le plus durable de ses sentiments outragés. L'extrême faiblesse de madame Le Grandier la condamnait à l'inaction; Marie avait pris le rôle et la place de mère envers Maurice. Puis , l'habitude aidant, la sœur aînée semblait avoir trouvé dans cette substitu-

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tion le seul bonheur auquel elle pût être sensible. Ce voyage de Pâques remettait Maurice en présence de sa famille, pour la première fois depuis l'affaire de YAdamastor. A son arrivée, il fut, comme d'ordinaire, reçu à la grille du château par Marie. Il lui demanda comment M. Le Grandier avait pris l'envoi du journal, et pourquoi il n'y avait pas répondu lui-même.

— Ah! fit naïvement la noble fille..., ne recommence pas... Tu m'as fait mentir trois fois dans une heure... C'est un miracle qu'il n'en ait rien vu.

— Comment? il n'en a rien vu! J'ai donc tort de lui en vouloir? dit Maurice sèchement.

— Sais-tu bien que tu es incroyable ? Figure-toi donc que justement la veille, à dîner, M. Le Grandier s'était prononcé avec plus d'aversion et de rigueur que jamais contre cette soif de publicité hâtive qui est la fièvre d'aujourd'hui, et contre l'esprit de paresse et de licence que cachent, disait-il, ces noms pompeux de littérature et d'art.

Le lendemain matin, vers neuf heures, j'étais dans l'avenue.

C'est à moi que le facteur remit les lettres et les journaux. Ton nom sur le sommaire de la Revue frappa d'abord mes yeux... Cette découverte opportune me permit de dissimuler à notre père ce fâcheux envoi.

— Ma pauvre chère Marie, répliqua le jeune homme avec l'accent de compassion ironique et de résignation amère propre aux auteurs méconnus, quelle inutile besogne tu as faite là! Je voulais, en adressant ce numéro à mon père, nous éviter à tous deux, grâce à ce précurseur impassible, l'embarras des premières ouvertures verbales sur un sujet gros de dissentiments.

— Maurice, si tu m'aimes, n'entre pas en lutte avec M. Le Grandier.

— Si tu y tiens, je suis prêt à renchérir sur ses opinions.

— Mais s'il exige ta parole que tu n'écriras plus?...

— Mon père est un homme sensé, incapable d'une pareille exigence.

— Ah! Dieul... ce ne sera jamais fini ! gémit-elle avec un profond découragement.

Plutôt que de voir pleurer sa Marie, alors qu'il savait un moyen d'empêcher ses larmes, Maurice eût accepté les chances d'un parjure filial.

— Console-toi, sœur chérie!... N'aie pas peur... J'ai voulu dire seulement que notre père est trop raisonnable pour exiger de moi la promesse de n'écrire jamais dans un siècle où tout le monde est forcé d'écrire, et trop bon pour priver ceux qu'il aime de leur bonheur.

— Gela te rend donc bien heureux d'écrire? fit assez bourgeoisement l'excellente fille.

— Oui, répondit l'ardent jeune homme. Dès mon enfance, tu le sais, j' aimais à lire. Sans toi, les livres eussent été presque ma seule famille. Quand je suis auprès de toi, chère Marie, il ne me manque rien. Je suis heureux alors. Mais nous vivons séparés huit mois sur douze. Où trouverais-je alors le bonheur, ou du moins son ombre? Me vois- tu à Paris? J'ai suivi, un cours, visité un musée, dîné en trente minutes au restaurant. Il fait noir... la pluie tombe... quelle mélancolie! Je rentre... ma joie commence, j'allume le feu et la lampe, j'approche du foyer ma table couverte de livres, de cahiers et déplumes. Oh! alors, pressentir la fécondité, se dire : « Quelque chose qui n'était pas va être de par moi! Se dire que dans ce monde où nulle propriété n'est à l'abri des contestations, où tout flotte à la merci de vagues théories et de systèmes ennemis, où tout,

jusqu'à la conscience la plus ferme, doute de son moi, il y a dans ce cœur et dans cette tête des biens dont nulle révolution, détruisît-elle l'assise des sociétés, ne saurait vous déposséder ! Sentir le vent frais d'une certitude vous caresser à travers l'atmosphère engourdie de nos démoralisations! Tenir des rêves, des figures, des espérances éternellement à vous, leur donner la forme et la voix!... telle est la volupté du poëte. Alors, nulle harmonie au monde n'égale le chant monotone de la plume; nul coucher de soleil vu des bords de la mer, nul lever d'étoiles contemplé du versant des collines, ne surpassent en charme, en grandeur, ces petites lignes noires rayant le papier blanc sous l'égale clarté de la lampe ! Si tu avais été mère, mon angélique Marie, tu me comprendrais mieux...; mais, mariée ou non, toute femme renferme une mère... Marie!

— Je te comprends, Maurice, fit-elle oppressée. Mais à cette ambition légitime, que j'approuve en toi, ne s'ouvre-t-il pas dans les limites de l'obéissance due par toi à ton père le champ le plus vaste et le plus fertile? Le barreau, où se sont révélés...

— Ma sœur, interrompit brusquement Maurice, tu es un ange, et le premier devoir d'un ange, c'est d'ignorer ce qui se passe dans la salle des Pas-Perdus. Je connais à Paris plus de deux cents jeunes avocats, pleins de talent et d'éloquence en herbe, qui consument leur jeunesse à regarder sécher cette herbe. Du moins, en littérature, l'inspiration n'est jamais sans récompense, et un coup d'éclat pose son homme.

— Je crains que l'avidité du succès ne te trouble un peu la vue. Viens embrasser nos parents.

Ils se rendirent tous deux chez madame Le Grandier, dans la chambre-salon où elle passait presque toute sa vie.

La mère de famille présenta son visage aux lèvres filiales, et, après deux ou trois de ces questions générales et vagues auxquelles il est difficile de répondre autre chose que des monosyllabes, l'intéressante recluse se livra, selon son ordinaire, à une série d'interrogations sur des alliés de la famille domiciliés à Paris. Elle exprimait cela lentement, avec une incomparable quiétude, et le visiteur n'avait plus qu'à écouter.

Ces récits eussent sans doute paru d'un intérêt plus vif si on en eût seulement connu les personnages; mais il s'agissait des enfants de très-grands-oncles, morts il y avait un demi-siècle, et dont madame Le Grandier elle-même ne parlait que sur la foi de légendes domestiques.

Ses parents avaient presque tous été de riches villageois, grands chasseurs devant Dieu. Elle entretenait un véritable culte pour ses devanciers de famille éteints, parce qu'elle s'était vue jadis faite pleinement heureuse par eux, qu'elle avait été leur idole, et que, dans la prison noire où l'enfermait la maladie, ce soleil des premiers souvenirs jetait seul encore des flèches d'or.

Au moment de la marier, quoiqu'elle fût une riche héritière, n'ayant qu'à choisir entre vingt partis des meilleurs, sa famille accueillit avec joie la recherche de M. Le Grandier, de beaucoup le moins riche des vingt...

et les choses tournèrent ainsi, que ce mariage d'inclination parut le couronnement de toutes les félicités qui avaient souri à la jeune fille depuis sa naissance. Ce n'était donc point par étroitesse d'horizon intellectuel que madame Le Grandier s'étendait si volontiers sur les choses advenues à ceux de sa parenté avant l'an 1800, surtout à un certain oncle Ferdinand, pour qui c'avait été toute une odyssée de se tirer des griffes de Joseph Lebon.

Quant à M. Le Grandier, il considérait la femme à la manière austère et chevaleresque. La sienne était vraiment Madame, quelque chose de frêle et de sacré, d'intermédiaire entre l'humanité et les puissances mystérieuses. Sa tendresse tenait de la religion. Aussi tout le monde vantait le bonheur domestique de madame Le Grandier.

Puis un mal insaisissable, et qui, durant des années, ne devait lui laisser ni merci ni trêve, s'était abattu sur elle.

La vie était devenue, pour cette pauvre femme, le synonyme de souffrance.

Au bout de quelques années, elle s'était habituée à la tristesse de ses nuits et de ses jours. Elle continuait à recevoir les rares visiteurs de la maison; et, quand il s'en trouvait de valétudinaires, elle s'Intéressait à leurs dolentes narrations, comme un voyageur retraité aux descriptions des contrées jadis parcourues ou entrevues. Elle était curieuse de détails, et rectifiait les indications inexactes. Maurice n'ignorait pas ce faible trop excusable, et il s'y prêtait de son mieux. A la vérité, il ne pouvait lui offrir pour son propre compte qu'une migraine mensuelle... mais c'était toujours cela.

En la quittant, Maurice se rendit chez son père, qui, à la grande joie de Marie, le reçut avec un degré de cordialité en plus sur ses précédents accueils.

— Eh bien, Monsieur l'avocat... choisissons-nous décidément le barreau?

Maurice, abusé, crut qu'il ne retrouverait pas une aussi belle occasion de s'expliquer, et il répondit, sans voir que Marie pâlissait :

— Mon père, vous m'avez trop fait, par votre exemple, apprécier la beauté de la franchise, pour que j'hésite à vous dire mon peu de goût pour, le palais.

— Songeriez-vous à essayer de l'industrie ou du com-

merce

— Non, mon père, répondit Maurice, baissant les yeux et la voix.

— Expliquez-vous, reprit M. Le Grandier avec une impitoyable douceur.

Marie, toute bouleversée, se retira.

— Expliquez-vous!...

La parole de l'ancien député devenait glaciale : il ne parlait plus à un fils; il avait l'air d'interroger un faux témoin, un coupable.

Oh ! comme en ce moment ce fils de riche, cet héritier d'un château vous envia, liberté des mansardes, simplicité des ignorants et des pauvres, joie du grand air et des gens faciles à vivre ! ! I

— En voilà assez pour à présent, dit M. Le Grandier : nous causerons plus tard.

M. Le Grandier donna ainsi congé à Maurice, qui étouffait. Marie attendait son frère au jardin. Elle ne lui marchanda pas le blâme; alors Maurice entra presque en fureur.

On avait une singulière façon d'accommoder le veau gras en l'honneur de son arrivée! Il est vrai, ajouta-t-il, qu'il ne ressemblait guère à l'enfant prodigue.

Puis, s'en prenant directement à sa sœur :

— Gomme tu m'as abandonné au moment critique! lui dit-il.

Marie posa sa main sur le bras de Maurice.

— Maurice, lui dit-elle, je n'ai jamais rien tant aimé que toi et je ne t'ai jamais tant aimé toi-même que dans cet instant où je te parle. Cela dit, sache une fois pour toutes que, si tu m'appelles à prononcer entre M. Le Grandier et toi, tu ne me verras jamais dans ton camp.

La cloche du dîner sonna. Le repas fut silencieux. Maurice en avait pour quinze jours de cette vie-là.

Pourtant il ne se plaignait jamais de ces périodiques séjours dans la maussaderie de cette Thébaïde. Il était de nature recueillie et ne haïssait pas le silence. En outre, le pays qui se déroulait de la croisée de sa chambre flattait la contemplation. Par delà ces arbres et ces prairies, l'onduleuse falaise et la grande mer, la mer partout sublime... ici rêveuse et charmante. Quand il avait besoin d'expansion et de sympathie, Maurice ne trouvait-il pas, toujours prête à le comprendre, la douce et grave Marie?

Il lui offrait le bras, et tous deux allaient passer quelques heures à écouter le chant des vagues.

Quant à M. Le Grandier, lorsque le temps était exceptionnellement beau, que la santé de sa femme paraissait en éprouver la bénigne influence, il faisait atteler les deux poneys à la calèche d'osier. On y installait l'infirme avec des précautions infinies. Il conduisait luimême en longeant la mer.

Dans ces tête-à-tête suprêmes, leurs yeux voilés par l'âge retrouvaient une lueur, un rayon qui valait bien la flamme des jeunes amours.

Mais rien ne saurait rendre la confusion mal dominée, la douleur de Marie, lorsque, dans leurs excursions avec son frère le long de la côte, ils venaient à se ren-

contrer avec l'équipage paternel. Ces deux groupes, unis par toutes les joies et tous les liens, semblaient divisés par un cruel mystère.

Cependant il tardait à Maurice de résoudre les difficultés existant entre son père et lui. L'occasion s'en offrit bientôt. Un matin , Maurice , qui correspondait régulièrement avec YAdamastor, était dans le parc, sur un banc de bois, à écrire une nouvelle au crayon. C'est dans de telles conditions, sans le luxe embarrassant des préparatifs, que l'on travaille bien et volontiers. Donnezmoi une splendide bibliothèque meublée des plus belles œuvres des plus beaux esprits, un bureau sculpté au xvie siècle par le génie anonyme, un encrier digne d'être décrit par Balzac, et du papier sur lequel glisse la plume comme sur le parquet d'un salon le pied d'une danseuse de dix-huit ans... Neuf fois sur dix, rien ne jaillira de notre cerveau devant toutes ces belles choses, que le besoin de les admirer à travers la fumée d'un cigare.

Mais que l'on se trouve en pleins champs, sans table et sans encre... un crayon mal taillé dans la poche, les marges d'un volume ou quelque verso de vieille lettre représentant tout ce qu'il faut pour écrire... alors l'invention surgit, les formules accourent... les détails fleurissent!

Maurice, dans cet état, vit venir vers lui M. Le Grandier seul. Il avait voulu, lui aussi, profiter de ce matin joyeux. Il marchait appuyé sur une canne. Il y avait dans la mise austère de l'ancien député une correction et un ajustement qui ressemblaient à de l'art. Malgré l'expression clémente de son visage, nul n'aurait su dire quel renversement de chers espoirs y avait laissé sa trace auguste et douloureuse. Il portail bien, selon le mot sublime de Bossnet, ce je ne sais quoi d'achevé que donne

le malheur. Maurice se leva pour lui rendre respect.

— Tu écrivais?... lui dit le chef de famille... une lettre?

— Non, mon père.

— Sans doute quelque essai destiné à vos conférences de jeunes avocats?

— Non, répéta Maurice, assistant à l'incendie de ses vaisseaux avec une ingénuité calculée; mais tout simplement de la littérature de ma façon.

M. Le Grandier regarda lentement son fils, et de ses lèvres minces tomba cet arrêt glacial :

— Maurice, as-tu du génie ?

Le jeune homme, rendu h lui-même, riposta par un plaidoyer dans les règles en faveur de la vie littéraire envisagée comme métier, comme outil, ainsi que disait son père. Il appela en témoignage le nombre et l'importance de nos journaux, de nos revues, de nos imprimeries, de nos librairies. Plus d'un million d'existences humaines en sont alimentées. Si l'on fait du génie une condition pour écrire, il serait donc permis d'écrire seulement à deux ou trois hommes par génération. D'ailleurs, qu'estce que le génie? Rarement- il éclate tout d'un coup chez qui le possède. C'est le résultat, l'effet de l'œuvre qui le détermine. Jamais il n'a été reconnu par les voisins. C'est affaire de temps et d'éloignement. Il se prouve par sa durée, par sa fraîcheur toujours vive au lendemain des modes trépassées.

Maurice, en parlant avec chaleur, tenait à la main son manuscrit roulé, avec la vaillance divine (comme dit madame de Sévigné) de M. le Prince jetant son bâton de maréchal de France dans les lignes ennemies. M. Le Grandier n'eut que la peine de saisir le rouleau, et le glissa dans sa poche.

— C'est le corps du délit, n'est-ce pas?

— Oui, répondit Maurice souriant. Promettez-moi de n'en connaître ni en distrait ni en ennemi.

— Je suis un homme de conseil, et non pas de promesse... encore moins de menace. Quel que soit mon verdict de lecteur, jamais vous ne serez, de mon aveu, un rameau parasite de l'ordre social. Lorsque Chateaubriand disait que si, après une existence aussi remplie que la sienne de vicissitudes et d'aventures, il lui était encore possible de croire au bonheur, il le demanderait à l'habitude, il en formulait, selon moi, la notion exacte. Évidemment, il entendait par là l'occupation assidue, régulière, méthodique, dût-elle, en certaines occasions, empiéter sur notre indépendance et nous priver même d'un plaisir honnête. Or la profession d'un écrivain est trop légère et trop capricieuse.

— Cela empêche-t-il, répliqua Maurice, qu'à toutes les époques de l'histoire du monde, les poètes, les conteurs occupent au centre de l'activité générale une place mémorable ?

Puis Maurice se repentit de ce léger triomphe de son argumentation, en voyant avec quelle noblesse son père, désormais silencieux, portait ce je ne sais quel air de chêne frappé dans sa force par le feu du ciel.

Après le déjeuner qui suivit cette conversation, Maurice confia à Marie, en l'appelant « chère alarmiste », l'histoire du manuscrit saisi par M. Le Grandier.

— Eh quoi! tu as osé faire cela?

Il ne se passa rien autre cette après-midi-là, sinon que, malgré la douceur de l'air et la beauté du ciel, madame Le Grandier ne se trouva pas en état d'accepter une promenade en panier, dont son mari se faisait une fête depuis le matin.

M. Le Grandier, renonçant dès lors à son plaisir, tint compagnie à la malade. Puis, voyant que le moindre parler lui était une fatigue, il alla retrouver dans la salle à manger Marie et Maurice. Sa voix était comme étranglée, son cœur triste. Il avait besoin de le dire, à quelle profondeur de cette âme rigide palpitait sa tendresse pour la vieille infirme ! !

— N'est-ce pas comme un fait exprès? dit-il avec cette bouderie d'enfant gâté qui chez les personnes aussi graves est attendrissante et lugubre. Allons I la fortune n'aime pas les vieilles gens.

A dîner, M. Le Grandier ne mangea pas. Il quitta la table avant le café et se rendit auprès de Madame, comme il disait avec des inflexions touchantes. Il la trouva, le visage un peu trop coloré* parlant plus vite que de coutume, mais d'une voix plus faible.

Elle prit une main de son mari entre les siennes. L'ancien avocat tantôt regardait le tapis d'un air déconcerté, tantôt essayait d'égayer par quelque petite saillie la chère malade.

On resta en famille jusqu'à l'arrivée du médecin de Boulogne, que l'on avait fait mander à cause d'un je ne sais quoi d'inusité dans la situation générale de l'infirme* Le médecin tâta le pouls, ausculta le cœur, puis il écrivit lentement son ordonnance, d'une belle anglaise, proverbialement admirée chez les apothicaires du pays. C'était un homme flegmatique, très-agréable au ménage Le Grandier. Depuis vingt années qu'il venait à Pont-de-

Brique deux fois par mois, il ne s'en montrait pas plus expansif.

Dans certaines occasions, madame Le Grandier, un peu soulagée et les nerfs détendus, lui demandait des nouvelles de madame Cordonnier, sa femme, et de mademoiselle Cordonnier, sa fille. Alors, l'honnête docteur s'asseyait les jambes croisées, écoutant une heure sans souffler mot, remplaçant sa part de dialogue par une douzaine de prises lentement humées.

A dîner, M. Le Grandier, presque heureux, disait d'un ton fait pour désarmer d'avance tous les commentaires : — Le docteur aime beaucoup à causer avec madame Le Grandier. Il ne serait pas resté si longtemps avec une autre, fût-ce la reine de France.

Cette fois le docteur se borna à ce peu de mots, à l'oreille de Marie, qui l'avait suivi jusqu'au bas de l'escalier :

— Mademoiselle, veuillez, ne pas quitter votre mère : son état est grave; je vais coucher à Y Étoile d'or, atin d'être tout près si l'on a besoin de moi.

Cependant madame Le Grandier ne se plaignait pas; mais dans son être brisé, dans ses membres exténués, dans ses yeux avides de se fermer et tenus ouverts depuis des années par ce monstre de l'insomnie toujours agité et présent partout, on lisait tout son martyre.

— Ah! dormir une heure I disait-elle.

Elle allait bientôt dormir pour toujours!

Vers trois heures de la nuit, Marie courut à la chambre de son frère :

— Maurice... Maurice, lève-toi.

Aussitôt il fut debout. La nuit était tiède; cependant

le jeune Parisien grelottait.

Voici comment madame Le Grandier mourut: Sauf un peu plus d'accablement , la malade avait

presque le même air que toujours.

- Marie, qui la veillait, tâchait à se distraire des inquiétantes paroles du médecin.

Vers une heure delà nuit, madame Le Grandier ferma les yeux et parut reposer.

Marie se laissa aller à quelques minutes de sommeil. Comme elle s'en arrachait, très-irritée contre elle-même, quelle ne fut pas sa stupeur à la vue de la paralytique debout et se dirigeant avec une peine infinie vers l'appartement de son mari!

Le son cadencé de l'horloge troublait seul ce profond silence qui est le cadre des émotions suprêmes.

— Mère bien-aimée... quelle imprudence! s'écria Marie.

Puis, saisissant dans l'œil de la malade l'angoisse d'un vœu irrésistible, elle se reprit :

— Tiens! nous irons ensemble: appuie-toi sur mon bras !

Elles gagnèrent ainsi la chambre du maître. Madame Le Grandier jeta sur lui un regard inexprimable.

— Ah! il est bien trop heureux de dormir pour lui faire ce chagrin !

La mort avait pitié de la vie !

Celle qui allait dormir de l'éternel sommeil avait peur d'éveiller celui qui reposait une heure sur ce lit.

De ses lèvres tremblantes, de ses mains diaphanes, de son âme prête à fuir... elle lui envoya un sublime baiser.

— Marie, reconduis-moi!

La pauvre fille remarqua alors avec terreur que sa mère ne pouvait plus marcher, qu'elle la tirait par le bras, tâchant de lui faire comprendre du regard mille choses à la fois. En rentrant dans sa chambre, presque portée par sa fille, madame Le Grandier se décomposa mortellement et alla tomber contre son fauteuil. Elle était morte!

Le mari, le curé, le médecin, toute la maison consternée ne trouvèrent plus qu'un cadavre.

L'âme de la maison s'en était allée.

— L'âme de la maison est morte ! dit M. Le Grandier, une maigre larme suspendue à chaque paupière, tenant une main de sa femme et plongé dans la profondeur de sa peine.

Marie allait machinalement de çà, de là, blanche statue de la stupeur.

Maurice, plus jeune, pleurait de tout son cœur.

Quel Dieu a fait à certaines créatures cette grâce vraiment divine de mener une vie inaperçue, et toutefois de causer, par leur mort obscure et silencieuse, une telle blessure et tant de désolation?

Cette grâce a été accordée surtout aux femmes, aux mères, surtout aux vieilles mères impotentes,, infirmes* passant tous leurs jours dans la retraite d'une chambre de malade, et ne pouvant offrir qu'une douce et lente causerie dans les intervalles de la souffrance.

Quel Dieu a voulu qu'il en fût ainsi, pour montrer que tout dans son œuvre se tient; que le plus modeste* le plus résigné, est aussi utile que le plus ardent au bienêtre de la famille humaine?

Gela est vrai du petit enfant immobile, de l'aïeule cloîtrée*, de tous ceux à qui, sous le toit domestique, l'autorité semble retirée, Faction et l'initiative interdites.

Sans doute, la femme forte debout avant l'aurore,

l'homme agissant qui n'épargne ni son temps ni sa peine afin qu'il y ait du pain et du vin au logis, doivent être bénis avant la vieille paralytique.

Un jour pourtant celle-ci vient à s'endormir sur sa chaise longue du sommeil dont nul de nos pareils ne s'est encore réveillé.

L'Ange de la mort, lassé de confier aux échos du corridor le frôlement de son aile, a entrouvert la porte... et chacun s'est agenouillé.

Celte voix que nous avons ouïe tant d'années répondre un doux merci à nos tendres souhaits, cette voix s'est tue pour jamais... et il nous manque une harmonie.

C'est étrange comme on avait besoin d'elle sans le savoir!... Elle pacifiait, elle consolait... Elle était fertile en histoires de jadis, qui ramenaient la patience, le courage et l'espoir.

Maintenant tout le inonde dans la maison se regarde avec détresse... Le présent est un désert... l'avenir, un nuage...

L'âme de la maison est morte!

YII

Les obsèques furent belles et touchantes.

Derrière Maurice, qui conduisait le deuil, venaient, chapeau bas, presque tous les hommes de Pont-de- Brique, des villages voisins, et même un certain nombre d'Abbeville, d'Amiens et de Boulogne.

Dans le parcours du cortège, des groupes de paysannes encapuchonnées, à genoux sur le seuil des maisons ou

sur le bord de la route, le chapelet entre les doigts, pleuraient.

Le lendemain et les jours suivants, Maurice ne put trouver mauvais que Marie le négligeât un peu pour s'attacher tout entière à M. Le Grandier, dont le corps paraissait tenir bon... mais dont la tête était un peu perdue. Quelle vie que celle de cette pauvre Marie ! un vieillard à surveiller, une grande maison à entretenir, trente visiteurs par jour à recevoir... et le reste.

Aussi Maurice redoublait-il de prévenances envers sa sœur, qui n'avait plus l'air de le voir.

Cependant le jeune homme vivait littéralement seul. M. Le Grandier semblait s'être replongé dans ses lectures et ses annotations. Maurice ne trouvait à lui dire, que bonjour, bonsoir, et n'en recevait pas davantage.

Marie affectant positivement de ne plus lui donner une minute de ses journées, le fougueux jeune homme trouva qu'il y avait excès intolérable dans cette façon d'agir, et il s'en ouvrit assez durement à sa sœur, un jour qu'il la trouva seule au jardin.

— Qu'y a-t-il, Maurice?

— Il y a... presque rien... seulement la séparation de deux âmes qu'on eût pu croire jusqu'alors fondues dans une seule. Comme il est vrai que les plus grandes ruines se font dans le silence ! Mais comme il est faux, lorsqu'on assiste à de telles séparations, d'aller supposer des énormités, de mélodramatiques secrets, d'impossibles trahisons! Il est un pire dissolvant que tout... c'est rien... La seule maladie, c'est de ne pas vivre. Quand deux êtres ont cessé de s'aimer pour rien, c est bien fini, je vous assure.

— Et depuis quandce rien qui te faitne plus m'aimer ?

— Entre amoureux, je comprendrais, l'un ayant pour mission ici-bas d'abuser l'autre, ces airs de ne pas en-

tendre ni comprendre; mais entre amis, tels que nous... le fûmes, la vérité et la justice sont plus que des instincts, mieux que des besoins, j'allais dire des organes. Tu ne saurais voir avec ta bouche ni parler avec tes oreilles. Pas davantage tu n'es capable de mentir. Ose dire alors "que depuis vingt jours tu n'as rien évité pour me laisser croire que ma vue t'était désagréable, comme si je t'avais offensée.

Marie, inexperte en diplomatie, fit allusion à quelque entretien grave qu'elle aurait eu au sujet de Maurice avec M. Le Grandier. Cette bouche vénérée, qui était celle d'un oracle pour la sœur aînée, aurait donné à entendre que la faiblesse de Marie pour son jeune frère avait plutôt nui que rendu service à ce dernier, notamment dans la délicate affaire de la littérature. A ce propos, il n'y avait pas à espérer que M. Le Grandier revînt sur son premier arrêt. Alors Marie avait cru faire acte d'obéissance en entreprenant à sa manière la conversion de l'écrivain endurci.

— Ah! c'est ainsi! s'écria Maurice exaspéré. Eh bien! je n'ai plus que faire ici. Je partirai demain.

Marie adressa à Maurice un regard suppliant, où celuici vit revivre vingt années de tendresse et de dévouement.

Puis elle rentra à la maison.

Maurice était jeune, tout animé d'intentions généreuses et d'un culte indestructible pour le travail. La méfiance d'autrui le mit dans un état de fièvre qui se résolut en larmes.

— Sous quelle détestable étoile suis-je donc né? se dit-il. Nul ne m'aime ici... moi qui ne demande qu'à aimer tout le monde et à en être aimé! Pourquoi voit-on que ceux qui se sont élevés à une grande hauteur dans presque tous les pays sont, pour la plupart, de familles

obscures et indigentes? Ce n'est que trop aisé à comprendre. On a laissé ceux-là conquérir seuls et libres leur vraie place, et vivre leur vraie vie !

Il scandait de sanglots chaque phrase du monologue confié aux feuilles et au vent.

Puis il suivait d'un regard voilé un oiseau furtif dans" les branches, un papillon voltigeant, une source murmurante, et il s'attendrissait à cette saine, innocente liberté, dont nous offre partout une leçon et un exemple la douce et grande nature.

Alors Maurice, la figure colorée par l'énergie de sa résolution, fit quelques pas et se croisa aussitôt avec M. Le Grandier, qui pénétra le point juste où en était arrivé son fils, et ouvrit ainsi le feu :

— Maurice, nous ne voulons pas abuser de vous. La piété filiale est satisfaite; la vie courante reprend ses droits.

La vie courante! mot vulgaire... mais si triste, et si juste!

— Résumons-nous, vous voici un homme... il est temps de choisir.

■ — Mon vénéré père, ce choix est fait, vous le savez.

— Vous êtes libre... entièrement libre, fit M. Le Grandier, indiquant par un geste à lui qu'il ne sortirait jamais plus de sa bouche un mot sur ce sujet. Votre sœur vous informera de ce qui vous revient dans la fortune personnelle de madame Le Grandier.

— Oh! mon père! s'écria Maurice, que ce seul mot

avait plus ébranlé que tous les discours antérieurs.

— Vous êtes libre... il suffit !

Maurice trouva chez lui Marie qui l'attendait. Elle n'essaya d'aucune de ces invocations suprêmes que Maurice redoutait.

— Mon père a cru devoir se borner à deux mots, lui dit-elle. Je n'ai, moi, plus rien à dire.

Dès le lendemain matin, Maurice disposa tout pour son voyage. Depuis la suprême explication, il n'avait plus revu M. Le Grandier qu'aux repas. L'attitude de l'exdéputé envers son fds était devenue marmoréenne. Marie en était cruellement embarrassée, l'admirable fille ! et, bien qu'elle tirât toute sa joie de la présence de Maurice, elle en était réduite à trouver bon qu'il s'éloignât momentanément de Pont-de-Brique.

Sans doute elle comptait sur les charmes de l'absence pour rétablir toutes choses dans leur harmonie. Au moment de se séparer, M. Le Grandier accompagna Maurice jusqu'au perron. Il était pâle et touché, malgré son air d'impassibilité. Maurice versa de chaudes larmes en l'embrassant. Marie, fébrile et voulant paraître calme, s'occupait des bagages. Puis le frère et la sœur s'embrassèrent comme s'ils ne devaient plus se revoir.

Le même jour, à peu près à l'heure du dîner de famille, Maurice rentrait dans Paris, tout à la mélancolie de ses récents adieux, mélancolie accrue chez lui par l'agitation nerveuse que ne manquait jamais de lui donner le voyage en chemin de fer. Le premier choc des rumeurs et des lumières de Paris lui oppressait le cœur:

Le lendemain, cette impression avait heureusement disparu. La première visite de Maurice fut pour ses amis de i'Adamastor. Le matin même, le directeur-fondateur avait suspendu sa publication, mais non sans prévenir l'Europe qu'il faisait ses réserves quant au titre.

Ce magnifique titre, ce titre flamboyant qui lui avait si peu servi une première fois, Y administration y voyait un irrésistible moyen de succès pour l'avenir, et elle se fût ruinée en poursuites judiciaires contre toute main profane qui aurait osé y toucher.

Maurice, en réintégrant son logement de la rue de Lille, y trouva une loge de quatre places, à lui adressée parle directeur d'un théâtre en vogue, pour la première représentation d'une grande comédie. Doublement empêché et par son deuil récent et par le fait de son abdication forcée, Maurice reporta le coupon au directeur, qui se conduisit en gentleman et prétendit laisser entre ses mains les quatre places, afin qu'il en disposât à son gré. « Ce n'était plus, dit ce modèle de courtoisie, un service au critique, mais une gracieuseté à l'écrivain et à l'homme du monde. »

Maurice était loin de s'attendre à ce qu'un incident aussi vulgaire dût être la brèche par où l'amour entrerait dans son cœur jusque-là chaste et fermé.

Il ignorait absolument l'amour, et où donc on auraitil trouvé jusque-là des leçons et des modèles?

La personne qui lui ressemblait le plus au monde par la tournure des sentiments, Marie, était restée fille malgré de belles occasions de mariage.

Quant à l'espèce de culte que les époux Le Grandier pratiquaient l'un envers l'autre, on l'admirait, mais il n'offrait aux témoins édifiés que des images de renoncement et un calme voisin de la pétrification. Au collège, Maurice avait vu apporter et il avait apporté lui-même dans certaines amitiés une exaltation, une sensibilité, qui était comme la fleur printaniôre de ce monde absorbant et enivrant qu'il rêvait.

A l'époque des vacances, àPont-de-Brique ou à Boulogne, dans des dîners de famille et d'amis, Maurice était

entouré de femmes et de jeunes filles plus ou moins jolies. Il lui avait parfois suffi, comme à nous tous, d'une main douce, d'une robe blanche, d'un ruban bleu, d'un parfum, pour le remuer délicieusement. Mais ces émotions avaient été passagères, comme les rencontres qui les produisaient. Plus tard, à Paris, il avait mené une vie très-retirée. Aussi était-il à vingt-deux ans une belle proie pour le premier amour.

Il ne faisait exception à son programme de retraite qu'en faveur d'une seule maison, où il allait dîner deux fois par mois, le dimanche.

Maison assez triste d'ailleurs que celle de M. Viellot, conseiller à la cour. Il avait jadis, ce M. Viellot, contracté des obligations envers M. Le Grandier, et depuis il avait cru saisir l'occasion de les reconnaître en imposant presque à Maurice cette périodique hospitalité. Maurice n'eût pas osé désobliger d'un refus ce magistrat, peu enclin à rire. Il lui eût semblé par là manquer à son propre père.

Quant à madame Viellot, dont l'humeur rétive était parvenue à assombrir encore le front naturellement plissé du conseiller, c'était une femme quelquefois insupportable... avec des qualités très-réelles. Mais son affectation de ne s'appareiller qu'avec ceux du grand ton, son regret trop amer, indiscret et démesuré de n'avoir pas cent mille livres de rente, lui faisaient le plus grand tort aux yeux de Maurice.

Pour les sages, qui ne se donnent pas le vain tourment de vouloir constamment trouver le dernier mot, madame Viellot était agréable à regarder, et possédait même quelques charmes de taille et de figure. Mais l'air avertissait tout de suite les passionnés et les enthousiastes qu'ils ne trouveraient point là leur compte.

A son début de ménage, le couple Viellot, depuis lors

stérile, avait donné le jour à une jolie créature assez originale, que sa mère attestait aimer par-dessus tout et à la folie. Pourquoi pas? Au demeurant, cette fille idolâtrée, et dont l'éducation grevait sensiblement le budget de la communauté, était assez mal élevée.

Madame Yiellot ne manquait aucune occasion d'insuffler son orgueil mécontent à l'esprit heureusement excentrique et revêche de sa fille, laquelle méprisait le grand monde et n'aimait que deux choses: l'indépendance et l'art. Par l'art, elle entendait la peinture des aquarelles; par l'indépendance, le droit de rester en robe de chambre toute la journée, ou d'aller grimper sur une échelle dans

En emportant le coupon de loge dont persistait à le gratifier le courtois directeur, Maurice se rappela que madame Viellot parlait quelquefois devant lui de son goût pour le théâtre, en sous-entendant qu'elle le satisfaisait beaucoup plus rarement qu'elle n'eût voulu. C'était donc le cas d'être à la fois agréable à la femme et poli envers la maîtresse de maison.

Maurice se rendit ausitôt chez le conseiller. Rendons cette justice à madame Viellot, qu'en dépit du caractère que nous avons dit, son intérieur était de ceux où Ton se plaît : car elle avait l'art de tenir une maison, de placer un meuble dans l'angle qui lui convient, et, avec telle disposition de rideaux, de donner l'air recueilli, confortable ou gai, à un petit salon. A voirie parti qu'elle savait tirer de ressources limitées et d'un local exigu, on

sympathisait avec ses efforts, on excusai-t ses plaintes injustes, et, à la seconde tasse de thé offerte par ses blanches mains, on arrivait, sans qu'il en coûtât rien, à lui souhaiter les cent mille livres de rente objet de ses rêves.

On prévint Maurice que Madame était auprès de Mademoiselle, en ce moment occupée à sa leçon d'aquarelle. Puis il fut introduit dans la salle d'étude... les autres pièces de la maison étant en proie aux tapissiers. D'ailleurs, Maurice était un ami, que l'on n'avait pas revu depuis son grand deuil de famille.

De sa chaise et sans interrompre son présent travail, qu'elle aimait à la passion, Emilie Viellot fit à Maurice un petit salut de camarade, cordial et sympathique. Auprès d'Emilie, et penchée sur son œuvre, était une jeune personne de vingt à vingt-deux ans, d'une beauté tout à fait rayonnante. Madame Viellot aimait le cérémonial, à l'anglaise :

— Monsieur Le Grandier, fit-elle, présentant Maurice à la belle, inconnue... Mademoiselle Marceline Fernandez, aquarelliste de grand talent, qui veut bien s'occuper d'Emilie.

Maurice faisait avec bonheur de longues stations aux vitrines des libraires et des marchands de tableaux. Il connaissait ainsi — comme font les lecteurs de catalogues — quantité de noms et d'œuvres qui attendaient encore leur célébrité. Il put, sans avoir l'air d'un complimenteur banal, dire :

— J'ai vu souvent le nom de Mademoiselle au bas de délicieux bouquets chez les encadreurs de la rue Taitbouti J'en ai même désiré plusieurs, rtiais je suis arrivé trop tard.

Marceline demandez rnugit de plaisir à ce petit speech. Ce n'était point par amour de la gloire qu'elle parut

heureuse, mais par amour de son art, et aussi par vertu. Elle travaillait pour vivre, cette éblouissante créature ! et, en présence de la mère d'une élève (race capricieuse et qu'influence la moindre suggestion du dehors), les paroles de Maurice avaient tout l'à-propos d'un bon office.

Ensuite, madame Viellot amena l'entretien sur les habitants de Pont-de-Brique. En parlant de sa sœur, Maurice parut fort ému, et Marceline tournait rapidement ses beaux yeux vers lui. Enfin le jeune homme expliqua sa visite un peu trop matinale, et offrit le coupon de loge pour le soir.

La Parisienne rougit de plaisir , et son premier mou- • vement fut excellent. Lorsque, dans une âme suspectée d'étroitesse, le contentement produit la générosité, fût-ce à l'é parmi les bonnes

— J'espère, mademoiselle Marceline, dit-elle à l'artiste, que vous nous ferez l'amitié de profiter avec nous de la gracieuseté de M. Le Grandier. S'il le faut, j'irai en demander la permission à votre mère. Nous vous prendrons en passant, et nous vous ramènerons.

Marceline accueillit l'invitation d'un sourire frais et joyeux, qui témoigna qu'elle lui plaisait infiniment. Elle remercia madame Viellot et Maurice par ricochet. Emilie était enchantée , et Maurice trouva charmant tout ce inonde qui allait en dire autant de lui. Puis il alla passer une vingtaine de minutes chez un relieur de la rue Basse-du-Rempart, et, pour regagner la rive gauche, il prit la rue Royale. A la hauteur du bureau de la Madeleine , comme il marchait l'œil et l'esprit en l'air, suivant sa coutume, ses regards distraits furent attirés et fixés par quelque chose qu'il crut être une vision, ou plutôt une sorte d'éveil des flots de joie pro-

fonde et endormie que nous portons en nous, et que le souffle du beau soulève quand il lui plaît. En réalité , la scène n'avait rien d'extraordinaire. Il ne s'agissait que d'une jeune femme attendant le prochain omnibus, un morceau de carton vert à la main. Mais cette jeune femme. était précisément Marceline Fernandez, que Maurice avait tant admirée une demi-heure auparavant. Elle le reconnut la première et devança d'un salut souriant son coup de chapeau respectueux. Maurice, un peu étourdi de cette double rencontre en si peu de temps, rentra chez lui tout plein d'une douce image.

Une grande beauté (et, en ce qui regarde Marceline Fernandez, le terme n'a rien d'exagéré) a d'ordinaire pour premier effet sur une âme neuve et poétique, bien moins d'y éveiller le désir que de la ravir d'un bien-être général, supérieur à toutes les autres joies. Je n'en excepte pas même les trouvailles scientifiques ni les créations de la pensée. Il s'y mêle trop souvent la tristesse du doute et les attaques de l'envié. Avec quelque franche ardeur que nous étreignions la vérité, il se peut produire des démonstrations contraires à notre foi et à notre évidence, et qui les détruisent. Mais il y a une façon d'être touché par la beauté, une grâce en un mot qui défie les plus invétérés contradicteurs.

Pendant quelques jours , Maurice vit sans cesse rayonner cette belle image au fond de ses pensées, mais il ne se mêlait aucune impatience sensuelle à ces évocations. Il ne se flattait pas de revoir bientôt Marceline. Il ne pouvait songer à reparaître chez madame Yiellot à l'heure des leçons d'aquarelle. Maurice était un songeur, qui se plaisait à de fréquents retours sur soi-même , envisagé par rapport à l'univers environnant. Dans ses heures de rêverie, il se disait que,

depuis l'origine des temps, deux mobiles essentiels ont inspiré les actions des hommes : l'ambition et l'amour. Nous laissons à part la cupidité, qui , avec des formes plus ou moins grossières, habite un coin de tout animal. Maurice était loin de méconnaître les grands côtés de l'ambition, qui sert d'aiguillon au talent et même au génie.

Il est un autre agent , très-puissant sur la volonté des hommes, et le plus fécond de tous en troubles et en enchantements... c'est l'amour. En vers et en prose, dans toutes les langues , dès les premiers jours du monde, on a chanté l'amour... l'amour, dépôt divin confié à l'inconsciente jeunesse, et qui plus tard nous met les larmes aux yeux, quand nous murmurons ce mot céleste : « vingt ans !» Il y a un amour universel, qui est de tous les âges de la vie, qui reflète le cœur même de l'humanité, qui va du Créateur caché à la création partout visible, et du sein de la grande nature à l'humble chien qui nous regarde l'œil confus et le museau attendri ! Ce sens-là, Maurice le possédait à un intime et vif degré. Mais il est un amour moins général, qu'il ignorait encore: celui qui fait d'un sourire de femme, de la vue d'une ombrelle, l'étoile polaire de nos espérances et le charme de la terre.

Jusqu'avant sa rencontre avec Marceline, la tendresse absorbante et partagée qui l'unissait à Marie avait suffi.

Aujourd'hui , il se surprenait à rêver pendant des heures à des cheveux noirs ondulés, encadrant un front lisse et blanc, à des yeux à la flamme douce et pro* fonde, à un petit nez droit.... Et pendant la nuit, Maurice se trouvait mêlé plus ou moins passionnément à mille aventures où figurait, toujours mademoiselle Marceline Fernandez.

Quinze jours après, un dimanche, vers trois heures, Maurice parcourait le musée du Luxembourg, lorsque, dans un des étroits couloirs, il se croisa avec deux dames.

L'une de ces dames, âgée de cinquante ans environ, Maurice avait d'excellentes raisons pour ne pas la reconnaître : il ne l'avait jamais vue. L'autre, éblouissante de jeunesse et de fraîcheur, était Marceline Fernandez.

Elle avait la première et d'assez loin reconnu Maurice. Elle le salua d'un sourire, et le présenta dans ces termes à la dame âgée :

— Maman, c'est Monsieur... cet ami de la famille Viellot... .

— C'est Monsieur qui a été assez bon pour dire du bien de tes aquarelles?

— Pardonnez, Monsieur, fit la belle Marceline toute confuse, à un petit accès de vanité dont madame Viellot n'est pas tout à fait innocente. Après votre départ, l'autre jour, elle est revenue sur votre flatteur témoignage, et même elle s'est attachée à en rehausser le prix en me disant que vous étiez un connaisseur difficile, et lié avec des maîtres célèbres.

Ce n'était pas le cas de trop se défendre. Aussi Maurice n'en fit rien. En causant, ils marchaient tous trois de compagnie, librement, et satisfaits les uns des autres. Ils s'arrêtèrent devant quelques toiles modernes, dont Maurice connaissait l'histoire et les auteurs. Il put ainsi

prodiguer à ses compagnes des informations qui les intéressèrent beaucoup. Il demanda à Marceline si elle n'avait jamais été tentée d'exposer.

— Tentée... peut-être, répondit-elle... mais jamais je n'oserais.

— Et puis, dit à son tour la mère, qui s'inquiétait peut-être d'entendre une bouche dont les éloges ne s'oubliaient pas, yrevenir avec des inflexions si douces..., vous oubliez, Monsieur, que l'art de Marceline est aussi son état, que tout notre avoir tient dans ses leçons. Un échec, qui ne blesserait que l'orgueil d'un amateur ou d'un artiste riche, serait la ruine d'un professeur.

A ce langage de femme positive et connaissant la vie, la docile Marceline avait l'air de souscrire, tout en trouvant peut-être que l'on n'aurait pas dû parler de ces choses devant un jeune homme.

Puis ils recommencèrent à causer de peinture dans le meilleur accord du monde, chacun se sentant fort à l'aise, en dépit ou plutôt à cause de l'imprévu.

Marceline, les joues roses, tout animée de la joie de faire tant de plaisir à son compagnon, s'exprimait sur les tableaux avec plus de vivacité qu'on ne lui en eût cru d'abord.

Maurice la contemplait avec bien-être. Décidément, il n'avait pas été le jouet, la première fois, ni d'un effet d'optique ni de l'enthousiasme de son chaste cœur.

Elle était divinement belle, — non pas que tout le monde dût se retourner sur son passage, quoique beaucoup de gens, paraît-il, ne s'en fissent pas faute, — mais il était impossible que l'œil d'un ami du beau ne fût pas attiré et retenu par la coupe du visage et la souveraine élégance du corps. L'admiration de Maurice ne s'en détache que par le fait du témoin vigilant qui l'observe.

MAURICE LE GRANDIER. 3o3>

Ce témoin, quoique d'humeur ombrageuse, a l'air de régarder avec faveur le nouveau venu.

Maurice iit dans l'âme de cette mère, qui, sans l'avouer, tremble pour sa fille, exposée si jeune et si belle aux ardeurs de Paris.

En deux mots, elle serait heureuse d 'assurer l'enfant. A de certains signes, à la modération de Maurice, à un ensemble à la fois volontaire et doux, madame Fernandez a cru reconnaître en lui le jeune homme rare, le mari. Elle ne sait d'ailleurs ni son nom, ni son origine, ni ses perspectives d'avenir. Elle sait qu'il touche aux arts, qu'il écrit, qu'il ne faut donc pas trop se gêner avec lui. Elle sait en outre que depuis une heure Maurice leur tient compagnie; il n'a pas encore parlé de les quitter : donc il ne voit rien de plus agréable que de resler avec elles.

« Mais c'est assez pour aujourd'hui, » pensa madame Fernandez, qui dit a sa tille:

— Marceline, il est temps, nous abusons de Monsieur... Monsieur... — Elle cherchait le nom.

— Maurice Le Grandier... fit le jeune homme venant à son aide.

Il y a desgens à qui l'usage des mélodrames a brouillé la cervelle, et qui s'imaginent être voués à ne pouvoir prononcer leur propre nom sans créer un émoi dans l'auditoire. Heureusement, Maurice n'était pas de ces gens-là. Les deux femmes restèrent calmes. Elles n'avaient jamais lu ÏAdamustor.

— Nous vous avons retenu bien longtemps, Monsieur...

Il y avait récidive et intention.

La bonhomie de Maurice tourna l'obstacle.

— Vous venez au contraire de me rendre un précieux service. Je suis libre... trop libre... trop maître, de mon

temps... regardant comme une corvée le dîner que je vais toujours prendre seul, surtout le dimanche, qui serait quelquefois bien triste... sans le Luxembourg.

Marceline parut touchée, et affecta de regarder le Citerubiniàe M. Ingres.

En descendant du musée, à la fermeture, bien entendu, Maurice offrit son bras à madame Fernandez, Marceline venant après eux. Le temps était délicieux. Le jeune homme proposa un tour dans le jardin du Luxembourg, qui jamais ne lui avait paru aussi beau, et où la présence inaccoutumée de Marceline, provoqua l'admiration des habitués de l'endroit. Puis madame Fernandez parla de rentrer, avec fermeté cette fois.

— Mesdames, fit gaiement Maurice, daignerez-vous m'écouter sans m'interrompre, seulement trois minutes?

Marceline leva sur le jeune homme ses grands yeux questionneurs.

— J'allais me lancer dans un discours, mais en tout il vaut mieux simplifier. Il est possible que nous ne nous rencontrions plus... que ceci soit un adieu. A l'heure des adieux, on ne se refuse rien. Veuillez me faire un honneur et un plaisir.

— Je ne comprends pas, fit en souriant madame Fernandez, qui avait très-bien compris.

— Alors je vais être brutalement clair. Veuillez ne plus parler de départ, du moins pour l'instant, et consentir à vous promener avec moi dix minutes encore. Je vous conduirai dans un restaurant très-honnêtement fréquenté... et tenu par des gens de ma connaissance... Je serai si heureux de ne pas vous perdre si tôt!

Le visage de madame Fernandez redevint grave. Maurice insista, non sans embarras. La belle Marceline prit sur elle de sauver la situation. C'était son droit et aussi un peu son devoir.

Maurice fut très-reconnaissant envers la jeune fille de son intervention adroite et opportune. Il savait gré surtout à cette intelligente et délicieuse Marceline de ne pas l'avoir confondu un seul instant avec ceux qui ne peuvent admirer la beauté sans offenser la grâce. Elle a deviné... ou plutôt non, elle n'a rien deviné. Elle est la pudeur même; elle en a la céleste irréflexion.

Maurice éprouva comme un tressaillement de triomphe en entendant madame Fernandez répondre à leur double prière par un oui rapide.

Enfin! il ne s'en va pas ce soir, solitaire et silencieux, expédier en vingt minutes son dîner du dimanche; mais il va passer cette soirée dans les conditions magiques de son plus doux rêve, auprès d'une admirable femme, jeune, vertueuse, sensible..., et qui a l'air de se plaire avec vous parce que vous êtes VOUS!... (Oh ! joie la première entre toutes!) Il eut soin d'emmener ses invités dans un restaurant où il n'y avait pas à craindre de commensaux bruyants ni de filles.

C'était une bourgeoise et honnête table d'hôte de la rue de l'Ancienne-Comédie, où ils s'installèrent en leur particulier, dans le petit salon & extra qui attenait à la salle des pensionnaires, presque tous vieilles gens du personnel enseignant ou administratif.

Alors il monta je ne sais quelles bouffées au cerveau de Maurice. Il lui sembla qu'il venait d'enlever l'adorable Marceline, quand il la vit poser son chapeau sur une chaise. Cela ne ressemblait pas à une banale partie fine, mais à une joyeuse réunion de cœurs. Pas de garçon à favoris de substitut venant placer des petits bancs sous les pieds des dames ! Le service était fait par une grosse fille neuve et rougeaude.

Quel bon air de chez soi! et quel bon dîner! Cela tenait à cette circonstance que la maison était dirigée,

non par un gargotier de profession, mais par une excuisinière de bourgeois, qui, après la mort de ses maîtres, était venue s'établir là, grâce à un petit legs qu'on lui avait fait.

D'un dîneur satisfait à un autre, elle avait réussi à se créer depuis cinq ans une clientèle régulière et sûre de gens tranquilles, méthodiques, à bonnes façons et à tabatières, pour lesquels un second petit verre après dîner constituait une folie dont on parlait le lendemain. La cuisinière se surpassa. Le salon des parties de société, comme disait avec orgueil la maîtresse de l'établissement, n'avait jamais vu d'hôtes plus heureux. Au dessert, la jeune fille, au grand plaisir de Maurice, mouilla ses lèvres éclatantes à un verre mousseline où rayonnait le corton. L'hôtesse, fière et charmée, prenant Maurice à part,, lui avait dit : A la bonne heure ! voilà du vrai monde ! je m'y connais. C'est M. Lardinois qui serait heureux s'il pouvait causer un peu avec de vraies dames du monde : quel malheur qu'il vienne si tard !

Pour un peu, notre hôtesse eût conjuré la société de rester jusqu'à l'arrivée du papa Lardinois, un ex-juge de paix de Saint-Germain, orné de soixante-dix-neuf ans, qui prenait ses deux repas céans, s'énonçait dans le style de madame de Genlis, et avait pour spécialité, entre le brie et les mendiants, l'oraison funèbre de la femme comme il faut.

Comme le dîner touchait à sa fin, Maurice fut frappé d'un certain effet de contraste.

Madame Fernandez, rétive au début, était maintenant toute cordialité et toute expansion. L'enthousiaste Marceline, au contraire, ne répondait plus à Maurice qu'avec un air de gêne.

Maurice, étant sorti un instant pour donner des instructions à l'hôtesse au sujet du café, trouva en ren-

MAURICE LE GRANDIER. 3o?

trant la mère et la fille en train d'échanger leurs idées sur l'imprévu de la situation.

Madame mère s'était un peu assombrie dans ce léger intervalle de temps.

— Nous n'avons rien fait de mal, dit-elle... et pourtant ce serait grand dommage que madame Viellot, chez qui vous allez souvent, connût cette légère équipée. Vous savez comme elle est intraitable sur la question de décorum, et elle a le droit de l'être, car c'est la délicatesse même.

Ici Maurice eut grand'peine à réprimer un éclat de rire, qui portait, non sur le fond du discours, mais sur le sérieux de madame Fernandez.

— Croyez, Madame, que je ressens au plus haut degré vos scrupules et votre sollicitude.

— Madame Viellot, reprit la mère de Marceline, est très-répandue et fait autorité dans le grand monde.

Seigneur ! que la femme du conseiller eût été heureuse d'ouïr de telles paroles !

— Rassurez-vous, Madame, attesta Maurice, nonseulement à cause de ma discrétion native, mais aussi de ce fait qu'en réalité je ne vois la famille Viellot que de loin en loin.

Ce petit nuage fut aussitôt dissipé par un rayon inattendu et vainqueur de cordialité décisive.

— Cela dit, Monsieur, il nous reste à reconnaître votre courtoisie, en vous priant, si cela ne vous est pas trop désagréable, de vouloir bien nous consacrer une partie de votre soirée et de venir prendre chez nous une tasse de thé.

Puis ils sortirent ensemble. Les dames Fernandez occupaient au troisième, rue de Grammont, un appartement dont la mère de Marceline avait déjà esquissé la distribution à Maurice,

3aS MAURICE LE GRANDI-ER.

Avant de toucher au port, le fils de M. Le Grandier eut à subir une dernière épreuve. On le pria d'aller fumer un cigare sur le boulevard, pour laisser à la concierge le temps d'apporter son concours aux préparatifs de la petite fête.

Or, malgré son penchant à la grandeur solitaire, c'étaient justement ces délicieuses mesquineries, ces risibles complications, qui, ce soir, ravissaient Maurice.

Dans les délais convenus, Maurice se présenta rue de Grammont. Malgré l'itinéraire fort détaillé que lui fournit la concierge, grande femme, sérieusement charpentée, aux façons cordiales, mais inquisitives , il eut quelque peine à toucher enfin au logement promis, dans ce dédale de seconde cour, d'escalier B, de deuxième étage au-dessus des deux entre-sols... de troisième porte à gauche, etc.. C'était une immense maison, habitée principalement par des marchands d'articles de Paris. Après beaucoup d'hésitations, Maurice accrocha enfin la sonnette voulue. Une porte fut ouverte, et Marceline parut, un bougeoir à la main, s'excusant (comme s'il y avait de sa faute) sur la peine que Maurice avait dû avoir à se reconnaître parmi tant de couloirs et d'escaliers. Quoiqu'elle n'eût rien à se faire pardonner, Maurice aurait voulu qu'elle prolongeât ses excuses cinq minutes encore.

C'était un tableau tout fait. Il semblait au jeune homme voir se dresser (à moins que ce prétendu souvenir ne fût un rêve) une toile de quelque galerie allemande ou anglaise. Cette toile représente un jeune cavalier soigneusement enveloppé, attardé par les noirceurs de la nuit, arrivant enfin sans blessures au terme de sa course, pleine de périls et de ténèbres. A peine son pas l'a-t-il annoncé au seuil de la maison, que la porte s'ouvre, comme si quelque âme anxieuse était à veiller depuis

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longtemps derrière cette planche de bois. Et l'on voit apparaître une jeune fille à la taille mince, au corsage éclatant, qui tient un flambeau, un peu élevé au-dessus de son front, dont la pâleur mate fait encore ressortir l'ardeur mélancolique des yeux.

Peut-être bien cette toile n'existe dans aucun musée... peut-être le sujet en appartient-il à quelque vulgaire enluminure des anciens jours. En somme, il n'y a rien de nouveau ni d'inventé... nul rayon n'est notre œuvre... il jaillit toujours d'un soleil antérieur et inconnu.

La salle à manger donnait sur un petit jardin entouré de murailles, trop hautes sans doute ; mais enfin c'étaient des branches et des feuilles.

De cette salle à manger, deux portes, aussi latérales qu'eût pu les désirer M. Scribe lui-même, s'ouvraient, l'une sur une assez grande chambre à coucher à deux lits, l'autre sur un petit salon. D'ailleurs, salle à manger, salon et chambre à coucher étaient ornés des plus beaux bouquets à l'aquarelle de Marceline.

Le matin, sous les feux du soleil naissant, le soir aux reflets de la lampe, ces fleurs de la pensée, ces roses de l'imagination, si elles n'embaumaient pas comme des fleurs naturelles, du moins elles étaient un jardin de poésie et d'espérance pour ce modeste logis. C'est dans le salon que Marceline introduisit Maurice. Madame Fernandez était occupée à dresser la table dans la pièce voisine. Sur une admirable assiette de Sèvres, présent du 1er janvier, offert à Marceline par une élève du faubourg Saint-Germain, s'étageaient quantité de pâtisseries destinées à accompagner le thé.

Cependant Maurice examinait les aquarelles avec ferveur :

— Je finirai par vous croire un flatteur, lui dit Marceline.

3(i0 MAURICE LE (iKANDIER.

— Je suis du moins un flatteur qui a ses préférences, riposta le jeune homme en lui désignant un bouquet d'un coloris supérieurement frais et pur. N'est-il pas aussi votre préféré?

Cette fois la jeune fille rougit comme une artiste satisfaite, et non plus comme une jolie femme confuse.

— Mademoiselle, reprit le jeune Le Grandier, permettez-moi de vous trouver bien heureuse I

. La périlleuse exclamation! l'alternative critique! En effet, si, à pareille demande, vous obtenez pour réponse un soupir (vous qui commenciez à aimer), voyant que la place est prise par un ingrat ou par un absent (les seuls rivaux redoutables!), vous sentez votre joie s'écrouler. Plus de vague et infinie espérance, plus d'hymne passionné dans la musique et dans l'aurore! plus rien qu'une gracieuse politesse... rien du tout, en un mot : car il ne faut jamais parler de l'amitié d'une femme, surtout d'une jeune et belle femme, lorsqu'elle aime ailleurs d'amour.

Au contraire, je suppose, au lieu du soupir, on vous répond par un sourire d'enfant, où brille la vive sérénité des ignorants, des modestes désirs satisfaits, et ce sourire vous dit :

— Oui, je suis heureuse : ma mère se porte bien . mon art suffit à notre existence et à mon bonheur. Je suis heureuse et je ne voudrais pas changer.

Devant pareille réponse, si vous n'êtes pas un commis voyageur insistant pour placer quand même son amour, mais un cœur animé de quelques-uns de ces sentiments qui divinisent parfois notre espèce, il ne vous reste plus qu'à vous dire: — Eh quoi ( j'effaroucherais d'un cri brutal cet oiseau du bon Dieu ! je serais l'assassin de cette paix, de cette douceur !

Or, à ce cri de Maurice: «Je vous trouve bien heu-

reuse ! » Marceline ne répondit ni par un soupir ni par un sourire, ni par un oui ni par un non. Avec ce tact admirable qui était son prestige et dénouait les situations délicates, comme le soleil fond la glace, elle remercia Maurice de son air de sollicitude. Sans doute elle était heureuse, puisque, au début d'une carrière difficile, elle avait trouvé des élèves et des amies dans les meilleures maisons et les plus bienveillantes. Seulement, il lui en coûtait d'être si souvent forcée de laisser seule sa mère, personne d'un «aractère sombre, portée à la mélancolie, et sur le visage de laquelle elle trouvait souvent, en revenant de ses leçons, des traces de larmes.

Marceline n'était point une femme philosophe... Elle ne possédait pas, même à l'état de reflet éloigné, ni la pensée virile de madame de Staël, ni la verve parisienne à outrance d'une Delphine de Girardin.

C'était simplement un cœur .d'artiste, dans l'acception gracieuse, mais très-résolue du mot.

Il y avait un sens exquis de la tendresse dans le choix qu'elle avait fait d'un art féminin entre tous, et tout imprégné des parfums et des mélodies de la nature. Elle vivait dans ces éclosions naïves de sa rêverie, dans ces élégantes combinaisons de son goût, et elle ne songeait à aucun manifeste sur les applications de l'aquarelle aux besoins des temps nouveaux.

Dans le cours de ce doux tête-à-lète, Maurice avait saisi la main de la jeune fille, puis il l'avait aussitôt laissée, non à cause d'un air de menace et de reproche, mais à cause de l'expression de surprise ingénue qui remplit le visage de Marceline.

Cette réserve de Maurice ne venait pas du manque d'ardeur, au contraire. Il n'était timide que par peur de l'audace qu'il sentait en lui.

Madame Fernandez parut enfin avec le thé. Alors,

l'entretien descendit des hauteurs de l'art, et frisa l'abandon des confidences intimes. C'est madame Fernandez qui, à la charmante confusion de Marceline, donna l'exemple de la franchise, en développant, sans la moindre réticence, toute sa biographie. Son mari et elle étaient originaires de Bordeaux, où Marceline était née, dix-neuf ans auparavant. Puis, on était venu s'établir à Paris, où M. Fernandez était chef de bureau dans la compagnie des chemins de fer d'Orléans.

Marceline était fille unique, et l'on s''était préoccupé avant tout de lui faire donner une instruction achevée. On aurait voulu la pousser vers la musique, mais son goût dominant l'entraînait surtout du côté des crayons et des couleurs. Un vieil ami de son. père lui montra le dessin et l'aquarelle, et en s'imaginant ne complaire qu'à une fantaisie de petite fille, le brave homme ne se doutait pas qu'il assurait l'avenir et l'indépendance de deux femmes.

M. Fernandez, jeune encore, succomba à une pleurésie.

Ses patrons passèrent pour des cœurs d'or en assurant à sa veuve le logement. La propriétaire de la mai= son où demeuraient la mère et la fille était une femme assez jeune encore, mère de famille et veuve, à qui Ton avait favorablement parlé de la jeune artiste.

Cette dame vint lui faire visite, et parut goûter beaucoup les gracieux travaux de Marceline. Elle la pria de vouloir bien donner des leçons à ses jeunes enfants. Ses offres étaient de celles qu'on ne refuse pas, et le budget du ménage s'en trouva à merveille. Ce n'était pas l'aisance assurée, mais c'était une percée moins sombre sur l'avenir.

Six mois après, Marceline avait trois excellentes élèves en ville et un pensionnat.

Le revers de cette prospérité, c'est que l'enfant était absente de la maison cinq à six heures par jour, et que durant tout ce temps-là madame Fernandez ne voyait pas la vie en rose. Aux douleurs bien naturelles de la séparation se mêlaient d'autres soucis cuisants.

Marceline était trop jeune et trop belle pour passer inaperçue dans ces rues peuplées d'habiles et de désœuvrés.

Les jours de pluie, à la seule pensée que sa fille pouvait se mouiller les pieds, madame Fernandez s'abandonnait au désespoir. Enfin, tout cela avait tourné mieux qu'on n'aurait cru, et présentement on n'avait à se plaindre que d'un ensemble de vie un peu exigu et dépendant. Mais l'amour de son métier était chez Marceline une pensée dominante.

La jeune fille éprouvait une sorte de pieux agacement à voir couler ce flot de paroles maternelles.

Maurice, au contraire, se plaisait à cette narration, soit parce qu'elle prolongeait son séjour auprès d'un être adoré, soit qu'il aimât à entendre parler de Marceline.

C'est au milieu de cette joie intérieure qu'il reçut le gentil coup d'assommoir, vaguement redouté une heure auparavant.

— Vous le voyez, Monsieur, les diverses raisons qui nous imposent une vie de retraite et de solitude sont toutes excellentes.

Je ne nie point d'ailleurs que ce programme austère n'ait ses déplaisirs. M. Fernandez disait souvent que chaque nouvelle connaissance est une porte de plus ouverte au chagrin et aux déceptions. Le déplaisir, c'est de ne pouvoir exempter d'une mesure générale les âmes sympathiques et dignes de confiance qui ont la bonté de venir quelquefois au-devant de nous.

C'était trop clair.

Mais c'était aussi parfaitement honorable et respectable ; Maurice le comprit, et se retira bientôt après, sans rien laisser voir de sa vive contrariété.

C'était un novice en amour, puisque l'on a la bonté de faire des catégories, même en amour. Là où nous dépendons des caprices d'un cœur, jouet lui-même du hasard, je me demande à quoi peut servir l'expérience, sinon à nous fan plaintes.

Maurice était un novice, c'est-à-dire qu'il appartenait tout à son sentiment, et ne se tourmentait pas du résultat.

Il y avait presque un mois de cela.

Un jour, vers midi, dans une galerie du Palais-Royal, le regard de Maurice fut attiré par la tournure charmante d'une jeune femme, vêtue de noir, qui sortait de chez le marchand de musique.

Maurice éprouva un grand trouble en reconnaissant Marceline, toujours aussi belle, mais pâlie.

Autour de ses yeux, d'un bleu sombre, et dans tout le reste de son être, dominait je ne sais quelle lassitude ensommeillée.

Il y eut un éclair d'hésitation; puis, le plus naturellement du monde, Marceline fit un pas vers Maurice et lui tendit la main.

Sans nulle fausse honte, elle alla jusqu'à lui dire que sa mère et elle-même avaient éprouvé du regret d'être si longtemps sans le voir.

Maurice l'interrogea discrètement sur l'altération de sa figure et sur sa toilette toute noire.

— Depuis votre dernière visite, lui répondit-elle, il s'est passé bien des événements chez nous. On vous les contera quand vous viendrez nous. voir.

— Mais quel est ce deuil que vous portez?

— C'est celui d'un proche parent que je n'ai jamais vu. L'autre jour, ma mère a reçu des liasses de papiers et une dépêche consulaire d'Andrinople, lui annonçant la mort d'un cousin germain à elle, dont elle ne parlait presque jamais, et qui nous instituait ses héritières d'une somme de soixante mille francs, tout son bien. La nouvelle de cette mort fit sur ma mère un effet plus grave qu'on eût pu le croire, étant donné le peu de relations qui l'avaient jusqu'alors unie à ce parent,, presque toujours occupé à voyager. Parmi les papiers joints au document mortuaire, se trouvait une lettre strictement confidentielle adressée à madame Fernandez et dont la lecture a déterminé chez elle des accès fréquents de méditation, où je l'ai surprise à me questionner sur vous.

— Sur moi? fit Maurice avec étonnement.

— Oui..., et comme emportée par un vif désir, contre lequel elle lutterait, de vous voir et de vous questionner. Elle a même dit une fois : a Si je savais l'adresse de M. Le Grandier, je voudrais bien lui demander un renseignement; mais non..., pas encore. » Vous voyez qne vous auriez été le bien reçu.

— C'est jouer de malheur..., moi qui mourais d'envie de vous revoir !

— Malheureusement, je n'ai pas tout dit. Ma mère me cause les plus tristes inquiétudes; j'ose à peine la quitter une demi-heure... comme à présent. J'ai dû renoncer à donner des leçons. Ma mère s'abandonne chaque jour davantage aux idées sombres. Souvent elle

me prend dans ses bras, me dit qu'elle s'en va... et toutes autres choses qui me désespèrent.

— Veuillez la préparer à me recevoir ce soir. Je lui proposerai les soins d'un jeune médecin de ma connaissance, peu célèbre encore, mais que j'ai vu tirer de fort mauvais pas des gens abandonnés par Trousseau et Gendrin.

— Vous aurez beaucoup de peine à lui faire accueillir un médecin. Elle les a presque tous en horreur. Elle dit que la médecine n'a point fait un seul pas depuis Fagon..., depuis Louis XIV. Mais venez, vous... je crois pouvoir assurer que votre visite lui fera plaisir.

Le soir même, Maurice se présenta chez les dames Fernandez, et fut reçu par Marceline.

Elle lui apprit que sa mère, après avoir montré un contentement fébrile en recevant des nouvelles de M. Le Grandier, était derechef tombée dans une profonde prostration, et que, si ce n'était point abuser de la complaisance de Maurice, elle le priait de revenir le lendemain.

* Ce fragment d'entretien eut lieu entre les jeunes gens, debout, dans la pièce d'entrée. Leur dialogue empruntait aux circonstances un sens intime et mystérieux. Le cœur de Marceline, éploré dans le présent et tremblant pour l'avenir, semblait demander appui à celui de Maurice.

Au moment de se séparer, la pression de main, légèrement prolongée, à laquelle, dans son trouble, la jeune fille ne s'opposa point, prit je ne sais quoi d'un aveu et d'un engagement.

Le lendemain, Maurice revint plus tôt que la veille,et cette fois il fut reçu par madame Fernandez , qu'il trouva assise dans son lit.

Il fut frappé de la rapidité des ravages produits par

une souffrance cachée, dans ses traits, ses regards et sa voix.

Durant les premières minutes, le jeune homme fut, de sa part, l'objet d'une attention extraordinaire et presque anxieuse.

Puis elle lui parla de ce cousin germain qui venait de mourir à l'étranger. C'était un personnage fort nomade. Il avait habité un peu partout en France, et notamment dans cette partie de la France où résidait la famille de M. Maurice. Mais M. Maurice n'en devait rien savoir, car tout cela était fort ancien.

Maurice qui n'en savait rien, en effet, répondit avec toute l'indifférence désirable. Puis, surprenant quelque fatigue dans l'état général de la malade, il parla de se retirer. Madame Fernandez l'obligea de rester encore, et lui fit promettre de revenir le lendemain.

Le lendemain, il fut exact, et il vit à mille signes qu'on l'attendait.

Marceline Faccueillit avec un air de gratitude, et même le remercia d'être venu.

Depuis le matin, madame Fernandez souffrait davantage.

— Cependant, ajouta la jeune fille, pas plus aujourd'hui qu'hier, elle ne m'a permis d'envoyer chercher le médecin. A la fin seulement, pour me contenter, elle m'a dit d'attendre votre arrivée, en promettant qu'elle vous reparlerait de ce docteur, votre ami. Aussi j'étais penchée vers la sonnette avec une impatience!

Maurice, de sa propre autorité, envoya un mot pressant chez le médecin.

En l'attendant, une demi-heure se passa en entretiens des plus affectueux. Madame Fernandez parlait de sa joie d'avoir fait la connaissance de Maurice.

Cette surexcitation de sensibilité dans une nature

déjà presque épuisée ne promettait rien de bon aux deux jeunes gens.

Enfin le docteur arriva. Au premier coup d'œil jeté sur la malade, il ne put réprimer un furtif mouvement de sinistre augure. Il serra la main de Maurice, et à la simple pression de cette main, Maurice comprit que madame Fernandez était perdue. Mais la réalité était pire encore qu'il le supposait :

— D'une heure à l'autre tout est a craindre, lui fut-il annoncé.

Maurice, quoique très-nouvel ami de la maison, fut atterré de cette condamnation autant que si elle eût concerné un de ses proches.

En outre, il ne savait comment préparer Marceline à l'imminence d'un des coups les plus douloureux de cette vie.

Il retourna auprès de madame Fernandez, qu'il trouva déplus en plus agitée. Elle parlait beaucoup et vivement. Elle lui disait : « Maurice, mon ami, mon enfant...» Puis, lui montrant Marceline: «Vous la protégerez, vous serez son guide et son consolateur... elle vous obéira comme à moi. »

Alors elle prit les mains du jeune homme, et les garda entre les siennes, tandis que Marceline luttait désespérément pour contenir sa douleur.

Ainsi qu'il est souvent réservé aux natures nerveuses et impressionnables à l'excès, madame Fernandez sentit un calme souverain s'emparer d'elle aux approches du grand repos.

Pendantune courte absence du jeune homme, madame Fernandez sentit que l'heure irrévocable allait sonner pour elle. Elle fit venir Marceline plus près du lit, et il s'échangea entre la mère et la fille une confidence suprême, que Marceline reçut en blêmissant encore dans la

pâleur de sa détresse, et où le nom de Maurice était prononcé.

Puis elle lui indiqua le tiroir d'un meuble où étaient renfermées avec divers autres papiers les pièces relatives à la succession du cousin décédé à l'étranger.

Alors Maurice rentra.

La mourante s'affaiblissait visiblement. Ils la veillèrent toute la nuit, sans échanger un mot.

Madame Fernandez s'éteignit au lever du jour sous un dernier regard pieux des jeunes gens, tremblants d'émotion et les mains enlacées.

Alors même que le cœur de Maurice et celui de Marceline ne se fussent point déjà donnés tacitement l'un à l'autre, certaines émotions partagées associent à jamais deux destinées dans la même chaîne de souvenirs puissants.

C'est ce qui advint ici.

D'abord Marceline s'abandonna au plus violent chagrin à l'aspect de cette mère si brusquement ravie. Elle pouvait bien la croire menacée, mais elle n'était pas préparée' à cette foudroyante séparation.

Maurice dut invoquer l'autorité que lui conféraient les vœux augustes de la morte, pour obtenir de la jeune fille qu'elle sortît enfin de la chambre funèbre.

La belle artiste avait eu des relations avec la supérieure d'une maison hospitalière de la rue de Babylone, qui organisait des loteries annuelles de bienfaisance, auxquelles Marceline avait contribué par plusieurs bouquets.

C'est dans cette maison qu'elle se retira pendant les premiers jours.

Maurice allait l'y voir comme eût fait un frère. Ainsi, dans le, cœur de la belle orpheline, la douleur eut pour sœur jumelle la reconnaissance.

La confiance entière dont elle se crut redevable envers Maurice, elle ne manqua pas de la lui témoigner, et ses regards et ses paroles en étaient comme inspirés... tandis que dans le fond de son cœur germait une fleur d'étonnement et d'amour.

Elle ne comprenait rien à l'aventure de ce jeune homme soudainement jeté sur sa route, dont tous les soins lui disaient : « Je t'aime »; et qui, sur un appel exhalé presque de la tombe, était devenu son soutien et son guide.

Le changement ne parut guère moins brusque à Maurice; ce rôle de maître et d'arbitre dépassait bien un peu son ambition, mais la foi placée en lui ne devait pas être trompée.

Sans parler encore d'amour, Maurice n'en prodiguait que davantage à Marceline cette sollicitude passionnée, qu'inspire aux cœurs d'élite tout ce qui mêle une responsabilité à leur tendresse.

Après huit jours écoulés, la jeune fille rentra dans l'ancien appartement, mais elle y fut assaillie de désolations si aiguës, qu'il fallut aviser à un changement.

D'ailleurs le médecin avait dit à Maurice en termes précis :

— Monsieur, avez-vous sur cette jeune personne autorité de proche parent, ou tout au moins d'ancien ami de la famille ?

— Monsieur, avait répondu Maurice, je suis tous ses parents et tous ses amis.

— Alors opposez-vous de toutes vos forces à ce qu'elle reste plus longtemps dans une maison qui ne saurait être' pour elle qu'une occasion perpétuelle de souvenirs douloureux et d'ailleurs préjudiciables à sa santé. Pourquoi? Cela se devine. On ne respire pas ici... à peine y fait-il clair à midi... sans parler des images

de deuil qui vont être désormais la compagnie ordinaire de mademoiselle Fernandez. Si on ne l'arrache pas à tout ce qui exalterait encore sa tristesse, je ne lui donne pas trois mois pour s'étioler et jaunir comme une rose entre les feuillets d'un livre.

Dans cette maison sans air et sans lumière, comme la qualifiait trop sévèrement le médecin, Marceline avait passé des années tranquilles. Elle y était entourée d'un monde qui l'avait toujours connue.

Aussi eut-elle quelque peine à se décider à un déménagement qui lui semblait une expatriation.

Enfin elle consentit, et le jeune Le Grandier battit la ville à la recherche du logement idéal.

Il le voulait aéré comme aux champs, sans sortir de Paris, et il attachait beaucoup de prix au panorama.

Non loin de sa pupille, il rêvait pour lui-même un vaste atelier, qu'il eût transformé en immense bibliothèque.

Maurice se mit en route, après un délicieux entretien préparé par de certains regards et demi-mots qui valent toutes les explications.

Si vous avez pratiqué Paris à pied (un Paris spécial, le vrai Paris en somme, et des mille Paris qu'il serait trop facile et trop long d'énumérer, le plus varié et le plus instructif), il vous est certainement arrivé de traverser ce terrain vague, qui commençait à l'extrémité de la rue de Berlin, sous le nom de place de l'Europe,

et communiquait par deux ou trois entrées modestes avec la rue du Rocher.

Sur celte place de l'Europe, bordée alors aux trois quarts de palissades en bois, il ne s'élevait en 1861 qu'un fort petit nombre de maisons, belles et neuves constructions blanches à cinq étages, exceptionnellement aérées. On y jouissait d'une vue admirable, qui, pour n'en citer qu'un exemple, dominait d'un côté tout Montmartre et au delà.

D'un autre côté, on embrassait dans son panorama prestigieux, et moins confus ici que de la position d'ailleurs si émouvante du Père La Chaise, tout le reste de Paris, depuis l'Observatoire jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile. -

Un jour, plusieurs appartements se trouvèrent à louer dans l'une de ces maisons.

Un jeune homme qui passait par là en voiture s'arrêta à la vue des écriteaux, descendit et entra immédiatement en pourparlers avec le concierge.

Les premières négociations s'étant dessinées en accommodement facile à prévoir, le concierge offrit à son interlocuteur de le mettre sur-le-champ en rapports avec le propriétaire, qui demeurait dans la maison, au premier étage. L'autre accepta, et cinq minutes plus tard il était en présence de M. Bfignot.

Ce M. Brignot, dont la ligure n'était point menteuse (car il avait tout à fait l'air d'un gros entrepreneur retiré des affaires), reçut son visiteur avec une sérieuse bonhomie, et voici les extraits les plus intéressants de la conversation qui s'engagea entre eux :

— Monsieur, dit le jeune homme, ce que j'ai vu et appris de la maison me satisfait pleinement. Mais avant de rien décider, j'ai besoin de tomber d'accord avec vous sur plusieurs points. Je ne viens pas ici en mon

seul nom. Je représente encore une personne à laquelle je porte le plus affectueux intérêt.

— Monsieur, cela ne me regarde pas, répondit fort dignement M. Brignot, hésitant encore à se livrer, malgré son instinct, et se demandant s'il n'avait pas, d'aventure, devant lui, quelqu'un de cette espèce bète et intolérable qu'on est convenu d'appeler de spirituels mystificateurs. (En effet, la sincérité parfaite a quelquefois de certaines allures qui permettent de s'y tromper.) Je le répète, monsieur, lit inconsciemment le père Brignot, qui jusque-là n'avait dit rien de pareil, la conduite de mes locataires ne me regarderait que dans le cas où la moralité de ma maison en serait compromise, et cela n'est jamais arrivé, je l'atteste. Brignot fut sur le point de lever la main.

— Pardon, Monsieur. Je ne me suis pas suffisamment expliqué, et vous n'avez pu me comprendre. Il n'est pas question de fermer les yeux sur une situation plus ou moins régulière. Au contraire, il s'agit de ce qu'il y a au monde de plus net et de plus avouable. Mademoiselle Marceline Fernandez, pour laquelle j'ai l'intention de louer un de vos deux appartements vacants, est une orpheline dont la mère est morte la semaine dernière. Cette jeune fille ne connaît que moi dans Paris; sa mère en mourant l'a recommandée à mon amitié, et je ne négligerai rien pour répondre à ce vœu sacré. Je me suis dévoué a cette responsabilité, et ma présente démarche est le signal de mon entrée en fonctions. Je vais même aller, si vous le permettez, dans ces explications confidentielles, plus loin qu'il n'est d'usage à une première entrevue.

— Ne vous gênez pas, cher monsieur, je pourrais être votre père, et votre façon de parler me revient beaucoup, déclara l'ancien entrepreneur. Avec certaines na-

tures, on fait du chemin en un quart d'heure, et je vous crois... rubis sur l'ongle.

Cette métaphore était un ressouvenir des temps heureux, des jours dorés d'entreprises et de marchés traités inter pocula. A cette évocation, M. Brignot eut un sourire mélancolique à sa manière.

Le jeune homme, occupé seulement de lui-même, poursuivit :

— Mademoiselle Fernandez et moi nous devons nous marier. Certaines difficultés de famille, de mon côté, d'autre part, la minorité de ma future femme et son deuil d'hier nous obligent à différer cette union. En attendant, je dois et je veux vivre le plus près possible de cette jeune fille. Je me suis laissé aller sans peine, Monsieur, à vous dire toutes ces choses, parce que votre figure reflète la sympathie.

— Et cette figure-là n'est pas menteuse, répondit l'excellent père Brignot, qui, une fois lancé sur cette pente, n'attendait plus qu'un mot du cœur pour pleurer avec abondance.

Puis, avançant à l'inconnu sa bonne grosse patte rouge et poilue, il ajouta :

— La maison et le propriétaire sont à votre service. Il n'y a plus d'indiscrétion maintenant, j'espère, à vous demander votre nom?

L'autre tendit sa carte.

M. Brignot mit ses lunettes, moins à cause de la faiblesse de sa vue que de son peu d'habitude de la lecture, et après avoir enfin découvert le nom gravé sur la carte, il eut un geste de profonde surprise et presque d'émotion :

— Maurice Le Grandier! Seriez-vous, par hasard, de la famille de M. Le Grandier, l'ancien député?

— Oui, certes, je suis son fils. a

— Gomment cela, son fils?... mais alors il doit être... ou plutôt, vous devez être... balbutia l'ex-entrepreneur, pataugeant de plus en plus. Allons... je tiens le mot, vous devez être un Benjamin.

— En effet, répondit le jeune homme froidement. Mais d*où connaissez-vous si bien M. Le Grandier?

— Dans toute autre bouche que la vôtre, Monsieur, cette question aurait de quoi surprendre les gens. M. Le Grandier ne s'est pas fait connaître seulement par sa science de légiste et par ses beaux discours. 11 a surtout une précieuse renommée de droiture et d'honneur, et sa retraite hâtive provoqua tous les regrets. Ces choses sont loin, Monsieur, vous n'en avez rien su. Tout au plus étiez-vous alors en train de. naître.

M. Brignot s'aperçut-il que le jeune homme ne se souciait pas de le suivre sur ce terrain? Après une pause d'une minute, il reprit sans être interrompu, et sur le ton du monologue :

— Ce n'est pas sans de bonnes raisons, Monsieur, que j'ai pris la liberté de vous entretenir de votre famille. Deux mots suffiront à m'excuser et à vous faire tout comprendre : je suis originaire et ancien habitant de Pont-de-Brique, où l'oncle de madame Le Grandier, votre mère, le baron de Lusys, votre grand-oncle maternel par conséquent, avait son château.

J'ai connu jeune fille mademoiselle Anaïs de Lusys, plus tard madame Le Grandier, et je vous suis garant qu'il n'y eut jamais personne meilleure, moins fière et plus aimée. En outre , dans le temps qu'il plaidait encore au tribunal d'Amiens, M. Le Grandier a été mon conseil. Son cabinet n'était littéralement tapissé que de livres de haut en bas. Il fallait même une échelle pour aller prendre ceux d'en haut. Quelle tête pour ne pas devenir fou là-dedans ! Je me rappelle

surtout doux gros bustes en bronze qui m'empêchaient de parler à mon aise. Du cabinet de consultation, on entendait parfois comme des mains d'enfant tapoter au piano. Alors je m'arrêtais court, et M. Le Grandier, si grave d'ordinaire, me disait avec un sourire : «C'est ma fille qui prend sa leçon, monsieur Brignot. » Et on voyait que le bonheur chantait dans son cœur, quand il me disait cela, à moi qui ne lui demandais rien. Hé bien! êtes-vous, oui ou non, en pays de connaissance, monsieur Maurice?

A ces évocations, Maurice Le Grandier eut un regard mécontent. Une subite crispation agita sa lèvre; il pâlit en remerciant sommairement M. Brignot, qui le crut pressé d'en revenir à l'objet principal de sa visite :

— Pardon, Monsieur, de ces histoires à côté de la question, mais tout cela me rappelle ma jeunesse à moi. J'ai dit et je répète que l'immeuble et le propriétaire sont à votre service dès aujourd'hui, et que mademoiselle Marceline Fernandez, votre future femme, jouira dans ma maison d'une sécurité aussi honorable que sous le toit paternel. Malheureusement, je vis en vieux célibataire, quoique marié, car je n'ai pas d'enfants, et la pauvre madame Brignot, très-souffrante, passe les trois quarts de l'année dans les établissements hydrothérapiques. Sans cela, croyez que votre fiancée eût trouvé ici l'accueil de la famille, si vous l'eussiez désiré.

— Décidément, nous nous comprenons , monsieur Brignot, fit Maurice, touché de ces sympathiques démonstrations... et je vous remercie de tout mon cœur.

Maurice remonta en voiture et se fît conduire rue de Grâmmôht. «

— Je rapporte, dit-il à Marceline, d'assez bonnes nouvelles de mes explorations. Je ne suis pas mécontent du résultat, mais j'attends, avant de rien conclure, que vous l'ayez approuvé.

— Vous me rendez confuse, répondit Marceline, dont la coloration témoigna qu'elle disait vrai... oui, confuse d'un si grand zèle et que je n'ai rien fait pour mériter.

— Ce n'est pas à vous, Marceline, de décider cela, répondit Maurice avec la netteté tranchante, mais nullement désagréable, qui était comme le cachet de son langage.

Maurice disait : Marceline, et Marceline disait : monsieur Maurice.

C'était de la part de la jeune fille moins un témoignage de déférence, qu'un instinct délicat de réserve féminine dans la familiarité imposée par les événements.

Maurice aimait Marceline d'un amour neuf et absolu... de cet amour qui, selon l'âge et le degré de solidité intellectuelle, forme l'homme, le déforme ou le transforme... et qui éclaire à certains jours notre être de lueurs telles qu'on peut l'appeler le soleil intérieur.

Le jeune homme reprit :

— Chacun de nous deux a son devoir tout tracé : le vôtre est de croire que le peu qu'il me sera donné d'accomplir pour vous m'est dicté par un sentiment profond

378 MAURICE LE G-RANDIER.

et durable; mon devoir, à moi, est de me consacrer tout entier au* cher trésor commis à ma garde. J'ai juré de ne pas avoir d'autre femme que vous. Toute mon espérance est que vous serez ma femme. J'ai promis à votre mère de ne pas vous quitter. Comprenez-vous, maintenant ?

A cette déclaration issue d'un cœur, d'une volonté et d'une conscience, Marceline» éclata en pleurs. Un long et silencieux serrement de mains scella l'incorruptible alliance.

— Mais tout cela, riposta la belle orpheline, doit-il m'empêcher d'être tourmentée de vous causer de pareilles responsabilités et ces énormes pertes de temps?

— Alors je vous répondrai à la façon de maître Jacques :

« A qui parlez-vous? Est-ce à l'avocat? est-ce à l'écrivain ? »

Si c'est à l'avocat, daignez apprendre qu'il est en train de passer exclusivement romancier, et que tout déménagement de cette sorte implique un grand nombre de loisirs forcés.

Si c'est au journaliste, n'ignorez !pas plus longtemps qu'il est sur le pavé. La suppression del'Adamastor... (Marceline sourit) vous permet d'accueillir sans scrupule l'hommage de tous mes instants. Rassurez-vous donc... Bien loin de me faire perdre mon temps, vous m'en donnez l'emploi.

J'espère à présent, Marceline, vous avoir bien persuadée que devant vous est un désœuvré à qui il y aurait conscience de ne pas donner de l'occupation. En attendant, sûrs l'un de l'autre, comme des gens qui viennent de se faire mutuellement don de toutes leurs pensées et de tous leurs jours, envisageons l'avenir avec joie et confiance,

A trois semaines de là, Maurice et Marceline étaient installés dans la maison de la place de l'Europe. *

Le troisième étage qu'ils s'étaient partagé possédait un balcon.

Aux bienfaits du grand air s'ajoutait la splendeur inouïe du coup d'oeil. Marceline était d'ordinaire reposée et calme. Maurice était tout feu et 'toute exaltation sur certains sujets. Quelquefois, à l'heure où le soleil fuyant décolore les sommets calcinés des collines qui ceignent Paris, il apportait deux chaises sur le balcon, d'où l'on voyait distinctement les Batignolles, Glichy, Montmartre.

Marceline s'asseyait, un ouvrage à la main, et lui, passionnément penché sur le rebord du balcon, il évoquai tout le drame de 1814 et 18lo; il saisissait Marceline parle bras..., il tâchait de pénétrer cette âme charmante d'enseignement et d'enthousiasme..., il lui montrait l'héroïque barrière témoin du sublime effort du vieux et honnête Moncey. Il lui échappait de rapides poèmes de douleur... Il se mettait en la place du premier villageois qui, ignorant encore notre désastre, vit s'estomper clans le crépuscule de l'aurore le premier manteau cosaque. Il évoquait ce fulgurant défilé de cinquante années, qui vont de la décomposition de Louis XV au foudroiement de Napoléon Ier, celui qui ne vit dans nos pères que des pions sur son échiquier.

Marceline, retrouvant son ami si exalté, se demandait parfois ce qu'était devenu le Maurice des autres jours, satisfait et joyeux sous un regard d'elle.

Il y avait, d'ailleurs, nombre de soirs plus contemplatifs, où les deux amoureux, la main dans la main, se bornaient, sans échanger un mot, à regarder s'enfuir dans le sommeil et le brouillard la masse confuse du grand Paris.

380 MAURICE LE G-RANDIER.

Pendant le premier mois, dans leur doux nid, ils coulèrent de ces jours ineffables qu'une plume de poëte épris de tant de sincérité, d'innocence et d'amour, pourrait seule conter.

Dans la journée, Maurice écrivait. Marceline, toujours fidèle à l'aquarelle, avait engagé une honnête veuve de cinquante ans, qui s'occupait des soins de l'intérieur.

Entre six et sept heures, on dînait chez Marceline. Le soir, quand le temps le permettait, ils allaient faire une longue promenade à pied dans la campagne environnante.

Ils étaient si patients, si assurés l'un de l'autre, que, tout en y comptant, ils n'appelaient point de souhaits trop vifs un nouvel état de choses. Ce fut un bonheur sans nom.

A cause de la singularité d'une position dont notre monde impur et jaloux n'eût point parlé sans sourire, les jeunes gens avaient fait le vide autour d'eux.

Maurice, ne pouvant aller au théâtre ni sans, ni avec Marceline, s'était facilement résigné à n'y pas aller du tout.

Une ou deux fois au plus, il n'avait pu se dispenser de répondre à quelque invitation pour la soirée chez d'anciens amis de l'école ou du journal; mais au milieu de la partie, l'impatience et l'ennui s'emparaient du jeune homme, il revenait en hâte auprès de Marceline, et quand, du milieu de la rue de Berlin, il voyait briller la lampe fidèle, son cœur se fondait. ■

Toutefois, Maurice, lui, restait en communication pour ses affaires de littérature avec un certain coin du monde, tandis que Marceline était souvent livrée à l'isolement.

Mais la jeune fille avait trouvé de puissantes armes

contre l'ennui, dans la pratique de son art... et dans l'exercice de la charité.

Le voisinage abondait en ménages d'ouvriers. Marceline envoyait aux pauvres mères pâlies des vêlements et des bouteilles de bordeaux.

Quelquefois leur repas était interrompu par la visite de quelqu'une de ces infortunées qui venait bénir sa belle bienfaitrice. Et quand Maurice, l'œil humide, la suppliait de s'adresser plus souvent à lui, et de ne pas imposer au budget de sa toilette les charges de sa bienfaisance, Marceline tournait la chose en gaieté :

— Je vous fais donc honte? lui disait-elle.

Et le rire se mêlait à l'attendrissement, et le bonheur était parfait.

Si quelque secret restait à expliquer entre eux, ils l'abandonnaient au temps, et ne s'occupaient pas du monde.

Quelles étaient devenues les relations de Maurice avec ce qui lui restait de famille, depuis cette dernière entrevue où le jeune Le Grandier avait défendu si fermement les droits de la vocation, et où l'ex-député, sans opposer une prohibition formelle au dessein de son fds d'aller être écrivain à Paris, n'en avait pas moins fait voir que tout était fini ?

De pareils adieux, il était résulté ce que l'on peut prévoir : d'abord une période d'hésitation durant laquelle de part et d'autre on semblait avoir égal besoin de se reconnaître, puis quelques rapides lettres à Ma-

rie, dont les réponses étaient jusque-là brèves et ambiguës.

Puis était venue la rencontre de Marceline, qui avait donné à Maurice, avec la joie immense de l'amour noble et ardent, cette famille du cœur, dont le jeune homme, porté aux chaudes tendresses, avait surtout besoin.

Dans le début de cette nouvelle séparation qui durait à présent depuis quatre mois (Maurice n'étant pas retourné une seule fois à Pont-de-Brique), Marie, doublement contrainte entre ce père vénéré et obstiné et ce frère volontaire et chéri, avait pu, malgré son immense affection pour Maurice, accepter cette longue absence, tellement elle redoutait un nouveau conflit.

Aussi, en témoignant, dans ses lettres ultérieures à Maurice, du bonheur qu'elle aurait à le revoir, ne lui avait-elle pas adressé une seule invitation directe et formelle de revenir à Pont-de-Brique.

Néanmoins, à travers ces changements de destinée et de domicile, l'ancienne correspondance du frère et de la sœur avait retrouvé sa régularité, sinon les expansions intimes d'autrefois.

Ordinairement, Maurice donnait lecture à Marceline des lettres de Marie. Chose étrange! Sur ce terrain, la jeune fille ne se montrait pas sympathique, soit qu'elle fût jalouse de l'ancien empire de la sœur aînée, soit que, pour toute autre raison, le sujet ne lui plût pas.

Par contre, elle eût volontiers amené la conversation sur M. Le Grandier. Enfin, il y avait de ce côté un je ne sais quoi de tendu qui contrastait avec le libre charme de leurs autres entretiens.

D'ailleurs Maurice n'avait jamais reparlé à Marceline de cette lettre confidentielle, léguée par madame Fernandez h sa fille, et que celle-ci relisait quelquefois lorsque Maurice était absent.

MAORICE LE GRANDIER. 383

Ce fond bleu . offrait donc quelques menus points noirs.

A Pont-de-Brique, au contraire, c'était présentement un fond noir, sans le moindre coin de bleu.

Depuis la mort de sa femme, M. Le Grandier était comme passé à l'état automatique. Toutefois on a vu, par la scène qui précéda le départ de Maurice, qu'il avait conservé toute sa rigueur de principes, toute son inflexibilité sur certains sujets.

Sans vouloir porter l'ombre d'une atteinte au culte salutaire dû aux vieillards, on peut concevoir que Marie Le Grandier connut alors des jours assez maussades. Sa mère morte, et Maurice absent, avaient considérablement restreint le cercle de son activité.

Disons-le donc: parfois elle s'ennuyait.

Mais elle n'était pas de ces âmes que dissout l'ennui.

Au contraire, elle y puisa comme de nouvelles énergies... je ne sais quel réveil d'emportement assoupi depuis tant d'années!

M. Le Grandier, avec l'âge, était devenu taciturne et boudeur.- A la moindre mention de son fils éloigné, il arrêtait de parler, ou bien il détournait la conversation.

Gela finit par indigner Marie, que l'on évitât le nom de Maurice, comme celui d'un scélérat qui aurait déshonoré la maison.

— Il me semble pourtant qu'il ne fait pas tant de mal, dit-elle, un jour que son chagrin de n'avoir pas reçu de lettre de Maurice l'avait poussée à bout.

— C'est ce que l'on verra, dit le vieillard, d'un ton un peu ironique! Peut-être n'avait -il pas bien entendu.

— On dirait, mon père, que cela vous ferait plaisir! , M. Le Grandier fixa les yeux sur Marie :

— Gela ne me regarde pas, vous le savez bien! lui dit-il d'un air glacial.

— Ah! Monsieur..., vous êtes cruel! Depuis vingttrois ans..., n'ai-je pas tout expié?

— Et moi, depuis vingt-trois ans, je n'ai donc rien quitté... rien perdu! Non, Marie, poursuivit-il doucement, comme si ce grand effort l'eut accablé; non, Marie , je ne suis pas cruel.

Puis il y eut un long silence.

Au dessert, Marie prit seule du café. M. Le Grandier, qui depuis quelques jours souffrait d'insomnies, s'abstint d'en prendre, quoiqu'il l'aimât beaucoup... et il fut bientôt récompenséde son sacrifice... Sous les yeux de Marie, il s'assoupit par degrés.

Elle le vit, non pas s'endormir dans l'acception bienheureuse du mot, mais, sous l'excès de la tension nerveuse, s'abstraire assez du lieu et du moment présents, pour qu'il fût permis de l'étudier en face sans indiscrétion.

Les yeux clos, la tète légèrement remuée, il se tenait, le buste droit, une main appuyée sur un des bras du fauteuil.

Il restait assez de cheveux pour cacher la blancheur du crâne.

Le dessin de la tète et le visage offraient des lignes vraiment romaines. Les lèvres, amincies par le temps, annonçaient la bonté native, et, à l'état de vestige seulement, un fond de joyeuseté spirituelle.

M. Le Grandier avait eu des succès de monde; il s'y était vu très-accueilli, très-entouré, sans y avoir laissé le nom aujourd'hui justement ridicule d'homme à bonnes fortunes.

Mais sa façon ordinairement prévenante , dévouée et fine envers les femmes, lui avait conquis une grande

faveur parmi elles, et sa brusque et mystérieuse retraite avait causé un vide que les contemporaines de ces beaux jours de galanterie désintéressée rappelaient encore.

M. Le Grandier continuait de sommeiller doucement, et sa fille l'examinait avec un intérêt puissant et des sensations bizarres.

Le spectacle avait sa leçon, en même temps que son charme étrange.

On lisait dans les traits du dormeur le témoignage d'un renoncement déjà ancien.

C'était bien là l'homme qui a fini sa journée, et qui, satisfait ou non de sa gerbe , ne demande qu'à laisser à d'autres sa place dans le champ, pour aller prendre celle qui nous attend tous dessous.

Ce n'était pas un air de désespoir, ni de chagrin, ni même de lassitude ordinaire. C'était l'expression calme et terrifiante d'un grand être frappé dans son courage et dans sa force. Mais cette expression ne datait pas d'un récent malheur domestique.

En perdant sa femme, M. Le Grandier avait vu se dénouer, il est vrai, la seule attache qui le retînt encore à la vie... Mais celles qui l'avaient jadis relié au bonheur s'étaient rompues depuis longtemps.

M. Le Grandier ne l'avait jamais avoué... mais les choses qui ne se doivent pas dire ne se peuvent pas non plus dissimuler.

A Maurice personnellement, M. Le Grandier, on l'a vu, marquait une amitié grave et simple, trop discrète peut-être, sans intervention, et ne procédant que par conseils détournés et rapides.

Pour Marie, il avait des sentiments à part, délicats à démêler, mais inspirés par une immense affection.

Quels inexprimables regrets!... quelle mélancolie

divine dans le regard qu'il lui jetait quelquefois à la dérobée, en la remerciant d'un mot tout sec, lorsqu'elle venait de s'épuiser en sollicitude auprès de lui !

Alors ses yeux flétris reprenaient un fugitif éclat. Sur ses traits comme obscurcis, il passait un rayon de douceur.

Cependant la contemplation de Marie devant son père endormi durait toujours.

Soudain, le front du vieillard se plissa. Une expres^sion intense de volonté et de tendresse se répandit sur son visage.

La pensée victorieuse, le souvenir invincible galvanisaient même ce fugitif repos.

Il allait parler..., un poids l'oppressait..., ses lèvfes s' entr' ouvrirent.

— Marie!... ma fille!... ma vie!... tout perdu!.,.

Marie , abîmée dans une angoisse muette , s'agenouilla devant le vieillard , dont son front toucha les pieds.

Aussitôt M. Le Grandier s'éveilla... Et comme Marie lui demandait pardon d'avoir troublé son repos, il s'excusa lui-même. Il parlait comme entre somme et veille, avec une douceur touchante.

Puis il échappa à cette nature si maîtresse d* ellemême, si stoïque devant les péripéties de la vie, un cri sourd arraché par l'excès de l'accablement, et jailli spontanément des profondeurs de la douleur humaine.

Le courrier du soir vint à propos trancher cette situation embarrassante, en apportant le journal anglais.

Marie en lut à haute voix à son père les dépêches intéressantes.

L'harmonie parfaite semblait revenue : quelque chose comme un air de bonheur.

Le bonheur, le bonheur!

Vraiment ne serait-il pas aussi loin que nous nous faisons l'extrême violence de le croire?

La voix de Marie trahissant quelque fatigue, M. Le Grandier l'invita à suspendre, avec ce compliment :

— Sais-tu bien, Marie, que tu lis parfaitement l'anglais?

— N'avez-vous pas été mon professeur, et oublie-t-on vos leçons?

Le vieillard resta silencieux.

Marie rougit.

Chose étrange! On sentait que, sous n'importe quel choc invisible, le charme s'était rompu.

Dans la mystérieuse existence des Le Grandier, on était fait à ces revirements quotidiens. Marie en souffrait chaque fois, autant qu'au premier jour.

Quant à Maurice, qui n'avait rien à dire lorsqu'il était habitant de la maison et témoin de ces variations insaisissables, las de s'ingénier à découvrir le pourquoi de ces étonnantes allures, las de fouilles sans résultat, il s'était arrêté à ne plus voir dans cesévolutions d'humeur qu'un effet non encore classé de magnétisme domestique.

Dans le présent, ce qui affligeait le plus Marie, ce n'était pas le fait matériel de ^absence de Maurice, ni même la difficulté de se soulager le cœur à en parler.

Les vraies séparations ne sont point là.

Nous ne sommes point séparés, nous qui nous aimions, par les obstacles, mais toujours par quelque chose de nous-mêmes.

Marie se trouvait donc surtout éloignée de Maurice par le ton, non pas précisément léger, mais banal et courant de ses lettres.

Quelquefois même elles se faisaient attendre.

Il était arrivé à Marie de faire inutilement, aux jours autrefois consacrés à la correspondance, quelques cent pas au-devant du facteur.

Elle pleurait en revenant, toute seule.... toujours seule!...

Mais elle avait le cœur bien plus endolori encore que dans ces jours d'oubli, les jours où elle recevait deux ou trois pages vides de tous ces remplissages d'un cœur qui n'a rien à dire ou qui veut tout cacher.

Marie, quoiqu'elle ne sût rien encore de positif, était vaguement inquiète.

Le cœur aimant a des messagers mystérieux qui lui disent toute la vérité sur ses affaires.

Après une longue consultation avec elle-même, Marie prit un grand parti.

Un jour donc, Maurice reçut de Pont-de-Brique une lettre très-longue et très-tendre.

Ce jour- là, Marie s'était senti vingt ans.

La lettre touchait ;\ un sujet autrefois agité entre Marie et Maurice... c'est-à-dire l'amour et le mariage.

Cette conversation avait même alors déterminé entre eux Une crise.

Marie ayant fait allusion aux avantages qu'il y a de se marier jeune, et cette idée ne cadrant pas avec l'état présent des visées du jeune Le Grandier, celui-ci avait répondu avec la plus malencontreuse légèreté :

— Comme tu es pressée! On voit bien qu'il ne s'agit pas de toi!

— Évidemment non..., il ne s'agit pas de moi, avait riposté Marie, outrée de la remarque.

— Alors je demande à y réfléchir longtemps..., comme ma sœur.

Mari avait rougi. Quelle rougeur!

Maurice venait de se tromper grossièrement, de bavarder comme le plus obtus des collégiens, de causer une honte mortelle à cette âme fière et pure.

Mais tout cela était loin, et la lettre qu'on va lire n'éveillait pas la plus légère idée de dissentiment ni de rancune.

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