‹ Mémoires de n'importe quiChapitre 4 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

La scène troisième de ce petit drame ridicule, où l'unité de lieu sera violée plus d'une fois, se passe à la première de la Périchole, dans une baignoire de face. L'ancien parterre, transformé en stalles d'orchestre, apporte comme une houle de têtes dites humaines jusqu'au bord de ces sombres nids, qui seraient d'intolérables cachots, si l'entrée n'en coûtait, à certains jours, le prix d'un cheval anglais. Toules ces cages sont^bondées, excepté une seule, qui n'enferme que deux prisonniers. C'est aussi la seule qui nous intéresse. Le devant en est occupé par une dame gentille... pas trop rousse... pas trop ébouriffée... pas trop rien... assez tout. On la soupçonnerait, à la rigueur, d'être un peu folle, à certain sourire inexplicable, mais bientôt expliqué, dont sa figure s'illumine graduellement, et qui ne s'adresse à personne. Nous sommes à l'entr'acte. Dans le fond de la même baignoire, dont nul visiteur ne vient troubler l'étonnant silence, un jeune homme, qui, malgré sa toilette irréprochable, n'a pas l'air d'un habitué de ces solennités, un chaste provincial de Paris, pourrait servir de modèle à un portrait définitif de celui qui voudrait bien s en aller. Tapi au coin le plus obscur de sa geôle,

il ne perd pas des yeux sa compagne. Il a l'air d'en être satisfait... mais satisfait comme pion et non comme amoureux. Parfois un nuage glisse sur son front. Toutes ces énigmes vous impatientent. Nommons d'abord les personnages :

Le jeune homme, c'est le marquis Ernest.

La femme, c'est Bleu-de-Ciel.

Ce n'est pas le premier pinceau venu qui serait digne du marquis Ernest. Cette étude réclame une touche spéciale, un sentiment du risible délicat ou du délicat risible. Je dois avoir tout cela, mais je n'en abuserai pas.

Dans ce temps-là, le marquis Ernest venait de s'éveiller comme à l'ordinaire, c'est-à-dire vers neuf heures. Il avait regardé à sa montre, et soudain il avait poussé un cri de surprise et presque d'horreur. Comment! lui, l'homme exact et ordonné entre tous, avait-il pu commettre une si lourde méprise? Mais à quoi bon s'injurier soi-même? C'était trop vrai. Qu'est-ce qui était trop Vrai? C'est que, par suite d'une faute d'addition, trèsexcusable quand on aime, ce n'étaient pas dix-neuf jours, ainsi qu'on aurait tant voulu le croire, mais bien vingt, qui séparaient le marquis Ernest de son mariage avec Yolande. C'est à la découverte funeste de ce vingtième jour qu'est dû le présent récit. Le marquis Ernest, s'il n'est pas absolument un type, ainsi que l'avait assuré le comte Pierre à Bleu-de-Ciel, est du moins un homme rare. Il a la passion, la manie de l'ordre. Il est le rangement, la méthode en personne. Il vit à cette

condition que toute chose soit en sa place, que toute heure ait son emploi invariable. Vous voyez d'ici comme un pareil caractère est mal placé pour goûter l'abracadabrante fantaisie des Cora, des Léonie, des Blancne, des Bébé, des Chienchien. Aussi demeure-t-il froid à ces noms illustres, j'allais dire à ces dates patriotiques. Il avait arrêté de se marier à vingt-huit ans. A vingtsept ans et huit mois, il demanda et obtint la main de sa cousine éloignée (son programme excluant les cousines en deçà du troisième degré). Il entra alors officiellement dans sa seconde manière, dans la phase des bouquets, des bijoux, des vers et des dîners chez les parents de la fiancée. Il gagna ainsi deux mois et onze jours, du moins il le croyait, et le susdit programme était tracé pour dix-neuf jours, lorsqu'il s'éveilla et regarda à sa montre. Tout allait si bien... pas une seconde pour l'imprévu (... Formalités légales, visites, invitations, remonte de sa maison, achats en vue du voyage à Naples, total dix-neuf jours, sec. Ça allait trop bien. Aussi quel réveil I L'effarement du marquis fut traversé soudain comme par un éclair. Il n'était pas de ces gens à qui il revient dans le malheur des airs de musique. Il ne pouvait lui revenir qu'un proverbe. C'était donc un proverbe : «Il faut que jeunesse se passe, » affirme la sagesse des nations. :c Hé quoi! se dit le marquis Ernest,' les nations se sont cotisées pour être sages à mon profit, et je n'en profiterais pasf Méditons tout au moins làdessus. Le dicton est clair : « Il faut que jeunesse se passe. » Ne pas voir dans cette coïncidence du vingtième jour imprévu et du proverbe négligé un appel d'en haut5 c'eût été par trop d'aveuglement. Ainsi, ce vingtième jour, qu'il craignait de lui voir retomber de tout le poids de ses vingt-quatre grandes bêtes d'heures, était destiné par la volonté des puissances mystérieuses à un devoir

presque sacré. Restait à définir les circonstances dans lesquelles s'accomplirait ce devoir. Le marquis Ernest s'en rapporta là-dessus au comte Pierre, qui est trèslancé. Le comte Pierre lui recommanda une divine personne, très-sympathique au club, et dont tous n'avaient que du bien à dire. Admirablement élevée par une mère idolâtre, cette personne pouvait prétendre à tout (le comte Pierre, personnellement, la chérissait), lorsqu'elle fut trompée par le plus lâche des princes Ober...off. Le marquis Ernest eut l'air de gober le prince Ober...off; mais, au fond, comme il n'était qu'ordonné et pas imbécile, il trouva cette arabesque oiseuse. Le comte Pierre présenta son ami. Une jeunesse qui a résolu de se passer en dix heures n'a pas de temps à gaspiller. Pour couronner la fête, il avait été stipulé que le jeune couple dînerait chez Bignon et irait à la. première des Variétés. Dans l'intervalle, il convient de dire que le marquis Ernest, qui, depuis son enfance, n'avait pas connu une minute de vide, à frotter ses médailles, à cataloguer ses livres et ses dessins, s'ennuya monstrueusement auprès de la jolie blonde, dont les mille petites extravagances le révoltaient. Il se faisait l'effet d'un civilisé jeté chez les sauvages. Ce que c'est que l'idée! il n'y a rien de moins sauvage que Bleu-de-Ciel. Ses prévenances les plus délicieuses le tourmentaient. Il attendait comme un martyr la fin de tant d'épreuves. Enfin sonna l'heure du dîner, puis celle d'aller au théâtre. Le marquis Ernest trouva que quarante louis pour des huîtres d'Ostende, des ortolans ignobles, une bouteille de Laffitte, une de Moët, un sac de bonbons glacés, et cette petite étuve... c'était assez joli. Mais avec quelle joie il en eût donné quarante autres pour que les choses en restassent là, et pour qu'elle voulût bien se retirer avant la sortie ! C'était là son seul point noir, car l'attitude de

Bleu-de-Ciel n'offrait rien que de rassurant à l'œil du plus inquiet. Voilà où en étaient les préoccupations du marquis attentif, et qui, tout en se félicitant de trouver sa compagne si raisonnable, s'étonnait de son air rêveur.

La petite boîte de fruits glacés l'avait d'abord fait trembler. Il voyait d'ici Bleu-de-Ciel grignotant, pendant la musique, et le parterre furieux, criant : « A la porte ! ! » Et son mariage devenu impossible après ce scandale public. Hé bien, rien de tout cela!

« C'est incroyable, se disait le marquis Ernest. Elle est calme, et même un peu triste. Pauvre femme ! quel vide, quel ennui parfois sous ces fronts couronnés de roses ! Ceci est une simple image.... Mais qu'est-ce qui peut l'absorber ainsi? »

Le marquis Ernest, n'y tenant plus, émerge de son coin obscur, juste à temps pour jouir du spectacle de sa rêveuse amie, posant la dernière pierre, c'est-à-dire le dernier pépin d'orange, à un gentil monument dont les assises sont figurées par le bord d'un chapeau, situé en plein sur la tête d'un personnage gravement assis, et invisible pour les gens de la baignoire.

C'est alors que le marquis Ernest gémit d'une voix étranglée :

« Misérable I voilà ce que me réservait son air songeur ! Dans cinq minutes on va frapper le premier coup. L'orchestre se rasseoit. Cet homme, forcé de se découvrir, découvrira tout. Je ne crains pas les épées... mais

Yolande perdue... un si bon mariage démoli... mon nom mêlé à cette farce grossière... c'est à blanchir en une nuit, rien que d'enrêver. Voilà à quoi se sera passée ma jeunesse! Mais foin de la fausse chevalerie! Fuyons avant tout le tapage. Je ne dois aucun ménagement d'ailleurs à une créature qui m'expose ainsi! » ( // ouvre la porte de la loge.)

— Vous avez si chaud que cela, marquis?

— Oui, je m'en vais... pour ne pas revenir. Libre à vous de m'imiter, mais sur-le-champ, ou pas du tout. Vous m'avez compris ?

— Parfaitement, beau croisé... à votre aise ( Nous voulons filer avant l'auteur ! l'auteur ! ! de peur de me compromettre. Galiban, va! Bon voyage... à Saint- Malol... Vous savez le reste.

On frappa les trois coups comme il sortait. Bleu-de- Giel n'était pas autrement émue.

Le marquis Ernest sauta dans la première voiture qu'il vit stationnant devant le théâtre, et rentra chez lui, la tête en feu, et maudissant de tous les plus vilains mots de son pudique dictionnaire son absurde complaisance pour les proverbes. Il mande son valet de chambre, un nommé Hector. M. Hector, pour parler comme le concierge, a judicieusement profité de l'absence de son maître pour faire un tour de boulevard. Il n'y a pas grand mal à cela; mais tout est dans le joint, et ce joint... on sait ce qu'il est devenu. Le marquis est au paroxysme de la colère et de l'agitation. M. Hector

sera bien reçu. Onze heures sonnent, puis minuit : pas d'Hector! Le marquis a eu le temps de digérer vingt fois sa sotte aventure; mais elle s'est arrêtée au gosier... il étouffe. Ainsi, il. n'aura évité le Charybde de la sortie, que pour tomber à plat ventre dans le Scylla de quelque affaire. Avec qui encore ? Un claqueur, ou son cousin sans doute. La mauvaise humeur du maître est à son comble, lorsqu'on entend le bruit d'une clef dans la serrure. C'est Hector qui vient déshabiller monsieur et se mettre à ses ordres. M. Hector, en habit de ville, a bonne tournure, et c'est pitié de traiter ainsi un homme bien mis.

— Pour vous apprendre à rentrer à de pareilles heures, vous n'êtes plus à mon service.

— Gomment, Monsieur i fait Hector stupéfait.

— Ah ! j'oubliais... demain, je n'y serai pour âme qui vive, je vous autorise même à faire le sourd quand on sonnera. Après-demain, vous pourrez chercher un autre emploi.

— J'en suis désolé, Monsieur, et monsieur me regrettera peut-être. Monsieur ne m'avait jamais parlé aussi durement. Croyant que monsieur rentrerait, comme h l'ordinaire, passé les minuit, je ne savais pas faire si mal en allant au théâtre, d'autant plus qu'on m'avait donné un billet.

— Vous êtes allé au théâtre... Quel théâtre? fit le marquis, intéressé malgré lui.

— A une première représentation, aux Variétés. Ici une pause.

— Contez-moi donc cela en me déshabillant. Que s'estil passé? Y a-t-il eu quelque bagarre, quelque dispute ? N'avez-vous rien vu d'extraordinaire? Quels de mes amis étaient là?

— J'ai vu en sortant — cela ne me regarde pas,

mais c'est monsieur qui m'interroge — le comte Pierre conduisant une dame; et ils riaient.... ils riaient!

— La salle était-elle belle ?

— Belle, si vous voulez ; mais il y a de fiers... mal élevés partout. Voyez un peu les ordures qu'ils ont jetées sur mon chapeau, fit le valet de chambre en exhibant les traces des tentatives architecturales de Bleude-Ciel.

— Où étiez-vous donc placé?

— Aux stalles d'orchestre, tout au fond, contre les baignoires... Mais ça doit venir d'en haut.

M. Hector était-il sincère ou diplomate? Sincère probablement.

Le marquis Ernest respira comme un homme allégé d'une barre à l'épigastre.

— Je vous ai, en effet, parlé un peu durement; prenez ces deux louis pour vous acheter un autre chapeau, et qu'il ne soit plus question de rien.

EUGHARIS

Il y a un coin de Paris qui échappera toujours à ceux qui, n'étant point baptisés de la nonne ville, n'en ont pas l'amour mêlé au sang de leur cœur, et sont capables, en bonne santé, de s'y ennuyer. Je veux parler de cette vaste et cordiale franc-maçonnerie, embrassant tout ce qui a écrit, chanté, parlé, peint, sculpté. Les gens qui ne connaissent pas la valeur des mots, et se plaisent aux vulgaires généralités, appellent cela: le monde artiste. C'est une expression ridicule, à peu près vide de sens, une insipide banalité.

Pour saisir l'intérêt, il faut entrer dans le détail, et l'on voit bientôt à se passionner et à s'attendrir. Le mot « passion» n'est pas de trop, avec cette réserve, bien entendu, qu'on se trouve en face du simple et du vrai. C'est étrange comme un amour blessé dort au fond de toutes ces expériences, comme une même femme ( semper

eadem) rayonne dans toutes ces mémoires, comme ces hommes sont bons, comme les femmes devraient les aimer, et comme, en regard de celte clémence pour la faiblesse des femmes, la brutalité positive de certaines races et de certaines classes prouve bien que décidément tous les hommes ne sont pas égaux.

Ici la femme est plus qu'un sexe, c'est un élément. Je ne justifie pas les excès; je ne fais jamais entrer la démence, ni l'imbécillité, ni la maladie, au compte du raisonnement. Mais ne voir dans la galanterie de Paris que la fleur du libertinage, c'est manquer de justesse, plus encore que de justice. Il y a là des questions de sympathies infuses, de solidarité transmise.

L'amour vrai, c'est-à-dire l'amour sans phrases, de la nature et de la campagne, m'est venu assez tard. Cependant il ne sera jamais tel chez moi que je me sente capable de passer toute ma vie au village, non plus qu'aux bords de la mer, ou parmi les montagnes, ou sur les rives mêmes du lac de Thun. Mais si, quelque samedi soir, un ami me propose de l'accompagner jusqu'au lundi suivant, à Montmorency, à Bougival ou ailleurs, je suis volontiers son homme. Il n'est pas un de ces doux paysages qui n'abrite quelque intéressant blessé de la chère bataille où je suis moi-même engagé, et dont je préfère mille fois la fatigue et les anxiétés aux loisirs du plus certain repos.

C'est à Écouen, dans un pavillon tout imprégné encore du parfum d'un autre âge, que Maxime Favel s'est retiré, il y a environ deux ans. Je crois que c'est un homme heureux. D'abord, il a une figure agréable, la taille voulue, et l'on n'appréciera jamais suffisamment quel gracieux avantage cela est sur le chemin de la vie, que de plaire sans avoir besoin de parler. Ensuite, il a tout juste, en fait d'argent, des ressources en harmonie

ayec ses goûts. Ses besoins sont ceux d'un homme sobre et adonné aux livres.

Il n'a pas une renommée gênante, mais son talent réel est coté. Dans les années où il cultive le roman ( car il n'est pas emprisonné dans un genre, et il est fort éclectique en ses travaux), il est sûr que journaux et revues ne le feront pas attendre plus qu'il n'est séant et permis. Il s'occupe aussi un peu de théâtre ; mais ses derniers et ses plus chers travaux sont des brochures politiques d'un sens très-droit, et où il eut la satisfaction de dire des choses que les feuilles qui ont l'air de se compromettre à nous crier: « En avant! » n'auraient certes pas insérées.

Depuis deux ans donc, Maxime Favel habite à Ecouen, non loin de l'antique palais des Montmorency, une petite maison qu'il occupe seul. Une vieille servante fait le ménage. Favel et moi nous ne nous connaissions guère jusqu'alors que de nom, mais nous avions échangé des lettres de sympathie ou de remercîments. Même, il m'avait plusieurs fois invité à venir dîner chez lui ; mais j'avais toujours laissé fuir l'occasion.

Enfin un jour, un ami commun m'entraîna et nous partîmes pour Ecouen. Favel, prévenu, nous attendait à la station de Villers-le-Bel. Après un quart d'heure de marche, nous entrâmes dans ce qu'il appelait sa maisonnette. Au dehors, elle est mieux qu'encadrée, elle est tapie dans les feuilles et la mousse; au dedans, on sent, dès le premier pas, chez qui l'on est. Tout y parle une langue agréable et familière à notre oreille et à notre intelligence. Dans la cuisine, ce sont des ustensiles en métal, ou des faïences de plusieurs siècles. Dans la salle à manger, ce sont des dessins ou de petites toiles signés de noms amis; un buste du maître de la maison, ouvrage d'un sculpteur vivant; des piles de livres nouveaux avec

dédicaces d'auteurs, tous braves gens plus ou moins célèbres qui tous ont connu les violences de la destinée.

Avant de nous mettre à table, Favel m'expliqua d'un mot la provenance de chaque objet. Cependant je le vis passer rapidement et sans mot dire devant une espèce de statue de jardin, représentant une nymphe deminue, et devant un portrait à l'huile qui me saisit. C'était celui d'une jeune femme de la plus rare beauté. Une épaisse chevelure noire ornait l'ovale assez court d'une figure douce et fière, à la blancheur divine. Ce qu'il y avait surtout d'irrésistible et d'extra-humain dans cette peinture, c'était, sous les cheveux noirs, la profonde lumière de deux yeux bleus, qui s'attachaient à vous, et avaient l'air tout à la fois de vous supplier, de vous arracher la vérité de vos pensées les plus secrètes, et de défier votre cœur d'échapper à leur fascination. Sauf la tête et la naissance du cou, la toile restait une ébauche et ne présentait plus que des lignes confuses.

Je l'ai dit, Favel passa rapidement devant cette toile. Quant à mon introducteur, il était très au fait des moindres choses de la maison et rien ne l'y étonnait. Aussi, le voyant ne pas s'arrêter plus que Favel devant le portrait et même éviter d'y faire aucune allusion, je soupçonnai qu'il y avait pour moi de puissantes raisons d'imiter cette absolue réserve.

Le dîner fut-très animé, comme il manque rarement de l'être à Paris, ou dans ces environs qui sont encore Paris, entre gens de la même profession, réellement sympathiques au caractère et aux travaux les uns des autres, sans arrière-pensée de jalousie possible.

Aux frontières de la trentaine, dans une carrière et dans un milieu où les mois comptent double, ce n'est plus la joyeuseté ivre de la dix-neuvième année. Le sou-

rire et le demi-mot ont remplacé l'éclat de rire et la tirade; il y a une seconde jeunesse, il y a une dixième gaieté.

Au dessert, Favel posa des cigares dans une assiette, et lui-même debout s'amusait à rouler une cigarette. Sa manche en traînant sur la cheminée renversa une frêle tasse de vieux chine qui contenait du maryland ; la tasse se brisa comme une coquille d'œuf.

Favel ne put réprimer un cri de dépit :

— Allons I s'écria-t-il, je n'ai pas de chance

justement la tasse de Louise.

Je levai la tête. Favel échangeait un regard expressif avec l'ami qui m'avait amené, et auquel sans doute il ne restait rien à révéler des secrets de la maison, car il me parut correspondre à merveille aux émotions de notre hôte. Vers sept heures, cet ami fut forcé de rentrer à Paris; n'ayant pas les mêmes raisons et cédant aux instances de Favel, je m'engageai à ne partir qu'avec le dernier train. Nous allâmes faire au clair de la lune, Favel et moi, une promenade dans la royale avenue du château d'Ecouen. Des fragments de Bossuet vous y reviennent aussi naturellement aux lèvres qu'après une nuit de bal des vers de Musset, quand on avait dix-huit ans.

Favel était un enthousiaste sans pédanterie, qui savait tout, éprouvait tout. Le compagnon me plaisait, de ce sentiment qui remplace, entre certaines gens se connaissant seulement depuis deux heures, le travail de beaucoup d'années.

Notre entretien prit peu à peu une tournure expressive et sentimentale, qui me mit à nu le cœur de l'homme. Dans le plus franc et le plus sincère d'entre nous, il y aura toujours deux êtres: celui que nous voyons, fût-ce devant un seul témoin, et celui que nous tenons tête-àtête.

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Au retour de notre promenade, nous allâmes nous reposer dans le petit salon où était accroché le beau portrait inachevé que j'ai dit. Encouragé par la pente de notre conversation, je me hasardai à questionner Favel sur cette admirable ébauche.

— Elle n'a porté bonheur ni au peintre ni au modèle, répondit Favel. L'un est allé mourir de la phthisie à Alger; l'autre, Louise... Au fait, vous m'avez déjà entendu prononcer ce nom au sujet de la tasse brisée. Gustave ne vous en a-t-il jamais parlé ?

— Jamais.

— Eh bien, je vais vous dire cette histoire. Elle est bizarre et vraie. C'est un roman de jeunesse, dont tous les épisodes sont d'une rigoureuse réalité. Préparez-vous à m'entendre beaucoup parler de moi, non que j'y prenne plaisir, mais parce que c'est à moi que ces choses sont arrivées.

Favel commença :

— Lorsque, pour venir demeurer rue Bonaparte (cela se passait il y a environ huit ans, j'en avais alors vingtet un),jequittaiDouai, ma ville natale, mes relations dans cette paisible cité et sa banlieue ne firent que décroître, jusqu'à ce qu'elles arrivassent, et c'est le cas présent, à se limiter au cercle étroit d'une famille sensiblement réduite par les coups de la mort, cl dont les survivants pensent à moi quand nous nous voyons ou bien quand je leur écris.

Il n'en était pas ainsi jadis: le membre absent d'une maison gardait à jamais une place à la table et dans le

coeur des siens. On pouvait suivre et voir de loin partir ou rentrer le coche triste ou joyeux qui le portait. Je m'arrête : autrement vous pourriez croire que j'ai seulement de l'estime pour le progrès, mais point d'amour.

Bref, entre les parents qui me restaient dans l'arrondissement de Douai, et qui me faisaient le meilleur accueil à mes rares voyages, une mention d'honneur est due à mon cousin Alexandre et à sa femme.

La spécialité de ces très-honnêtes gens, c'est d'avoir élevé l'ennui au rang d'une fidélité, d'une conviction austère, d'une rancune intraitable contre ce qui n'est pas lui, et de supporter bravement ce qu'ils appellent les bons et les vilains côtés de cette religion baroque.

Autant que si on leur proposait une apostasie, on les irrite, on leur fait offense, on les vexe, en leur offrant quoi que ce soit qui ressemble, non pas à une recherche du plaisir, mais à une simple rencontre avec lui.

Si par mégarde il m'arrive de signaler en leur présence les changements survenus dans Paris, la vogue d'un spectacle ou d'une exposition, mes gens deviennent rouges. Ils ne sont pas infestés, eux, de cette rage de tout rapporter à Paris; ce n'est pas bon Français, mais c'est textuel.

Alors, pour éviter un torrent d'absurdités où s'engloutirait ma bonne humeur, je me rétracte le plus tôt et le plus habilement que je puis, sans réussir toujours, il s'en faut, à éviter la migraine.

Cependant le cousin et sa femme, qui habitent la campagne onze mois sur douze (le douzième est consacré à une ville de jeux), sont très-loin d'être les ennemis du progrès, du moins en ce qui concerne les embellissements d'un jardin qui leur tient lieu de fils et de filles, et le perfectionnement des engins de chasse ou de pêche.

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Le cousin, notamment, est un enragé tueur de lapins et de perdreaux.

Ce ménage entretient avec Paris, par mon intermédiaire, des rapports commerciaux tellement étendus, que, sauf le pain et l'eau, je ne sache rien dans ce qui les entoure qui ne vienne point de Paris, même les fleurs, même l'herbe peut-être. En outre, comme la vie tranquille des champs les a rendus nerveux, impatients, crispés ; au moindre caprice qui les saisit, la poste ne leur suffit plus... et ils ne sont pas gens à reculer devant les frais supplémentaires d'une dépêche. Je suis blasé sur leurs façons, et je ne m'en scandalise pas. J'aurais quelque raison peut-être de trouver qu'ils disposent bien à leur aise et bien inutilement de mon temps, qu'ils pourraient adresser leurs messages directement aux destinataires, et ne pas me faire intervenir quelquefois — c'est le mot — à propos de bottes.

Mais ils m'ont dit un jour, en termes flatteurs et devant témoins, que j'étais si précis et si exact; que toujours,' grâce à moi, leurs intentions avaient été remplies et comprises, juste comme ils pouvaient le désirer... et depuis ce jour, naturellement, je leur appartiens.

J'ai fait ainsi connaissance avec tous les corps d'état : arquebusiers, grainetiers, guêtriers. Ils font tenir des montagnes de commandes, d'amers reproches, de conditions, de marchandages, dans vingt mots confiés au fil électrique. Je n'ai plus besoin de chercher à comprendre, je devine.

Un jour, par exemple, l'aurore me trouva fort perplexe devant le télégramme suivant :

« Dire Hermand, 9, rue Vosges, ne pas emballer Eucharis. Motifs demain. Très-pressé. Cousine embrasse.

Alexandre. »

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Ne pas emballer Eucharis !

Si au courant que l'on soit de ee répertoire maniaque où Jupiter porte un pince-nez, et où Vénus la Blonde parle l'argot et lutine Ernest, il y avait là de quoi me surprendre.

Eucharis! A ce nom, je vis se dresser l'excitant cortège de Galypso, tourbillonnant dans une ronde des Bouffes-Parisiens... le pur et clair génie de Fénelon sur un air d'Offenbach.

Ne pas emballer Eucharis !

Très-pressé. Voilà une recommandation inutile. J'étais trop intrigué pour ajourner cette petite partie. La fraction de la rue des Vosges où Ton m'adressait touche presque à la Bastille, et sert de couloir à la place Boyale.

Ce quartier de la Bastille, dont nous sommes séparés par quarante minutes de marche environ, nous est moins familier que l'Angleterre et l'Oberland. Les choses que l'on y voit, rigoureusement semblables à celles desboulcvards Montmartre et des Italiens, nous paraissent servir à un monde différent. Ce sont les mêmes Parisiens et de plus authentiques, en somme, que les Vénézuéliens et les Tartares de la Madeleine, et il semble que chez eux on n'est plus à Paris... tout au plus à Paris prolongé... et c'est le noyau, le cœur, le sang de Paris. Les mêmes journaux aux étalages ont l'air de numéros de la veille, qui ont passé la nuit dans quelque train express.

Plus on pénètre dans ce qui fut (il n'y a pas si longtemps déjà) le vrai, l'historique, le seul Paris, plus on est aux antipodes de l'autre Paris, de ce présomptueux et infinitésimal tout Pa?ns que vous savez.

Je ne sais à quelle distraction je cédai en montant dans le premier omnibus qui passa, car le temps était radieux. A tout prendre, je ne fus pas le seul qui eut

EUCHARIS. 12o

cette pensée, car l'intérieur fut bientôt au complet. Au bureau de la Porte-Saint-Denis, personne ne faisait mine de descendre, lorsque le contrôleur se présenta avec une jeune dame vêtue en demi-deuil qui avait le numéro un. Cette dame allait se retirer d'un air assez contrarié, sans se douter que je venais de recevoir le coup de foudre dont parlent les écrivains spéciaux.

Aussitôt je fis signe que je me dévouais. Avertie par le contrôleur, la jeune dame revint sur ses pas. Elle attendit que je fusse dehors; et, pendant cinq ou six secondes, j'eus le temps d'admirer une taille, une chevelure, des mains.. . mais surtout deux yeux d'une langueur lumineuse, de ces yeux qui, en portant autour d'eux le regard le plus indifférent, content des poëmes d'amour inspiré au pauvre monde, mais non ressenti par le cœur dédaigneux que recouvre un sein de Diane. L'impression fut si captivante, que je restai bien trois autres secondes avant d'abandonner la marche de l'omnibus... attendant... je ne sais quoi. Si la belle me remercia du sacrifice de ma place, ce fut de manière à lui valoir une mention honorable à l'Académie Silencieuse. Elle crut assez plausiblement que je m'arrêtais là parce que ma destination était dans le voisinage.

Je dus rompre violemment le charme de cette vue : car le cocher, ne se sentant pas de vocation à collaborer âmes sièges amoureux, s'était remis en route.

S'il vous est arrivé, et cela a dû vous arriver quelquefois, de faire à pied le trajet de la Porte-Saint-Denis à la Bastille, vous avez déjà pensé qu'iln'estrien de moins précis que d'évaluer, comme je viens de le faire, ce trajet à trente minutes; que parler ainsi, c'est parler en arpenteur ou bien confondre les jambes des hommes avec les roues des omnibus.

L'esprit occupé d'une telle rencontre, j'avais entière-

ment oublié l'objet primitif de ma course, lorsque, deux heures après être sorti de chez moi, je m'arrêtai au coin d'une rue portant cet écriteau : rue des Vosges.

Alors je ne pus m'empêcher de sourire sur la dépêche du cousin Alexandre, et de me rappeler Eucharis.

Je m'arrêtai devant une maison à la porte close et qui sentait singulièrement la province. On y accédait par un petit escalier en pierre. L'espèce de concierge qui répondit à mon coup de sonnette me demanda assez durement ce que je voulais. J'aurais été par trop embarrassé de le lui dire.

Déclarer à un pareil homme que le but de ma visite était de protester contre l'emballement d'Eucharis, cela m'eût paru d'une fantaisie exagérée, même dans les sphères d'imbroglios où un télégramme m'avaitjeté.

Je me contentai de demander si j'étais bien chez M. Hermand.

— Montez au premier, médit l'homme, et entrez dan s la pièce à droite.

Je montai, persuadé assez logiquement qu'il était allé prévenir Hermand, ou bien encore que j'allais me trouver en présence de ce personnage en entrant dans la pièce à droite. La pièce à droite était ouverte et comme m'attendant. Salle à manger de sous-préfecture, dont le mobilier, tout en style empire, ne se sauvait de la vulgarité que grâce à deux ou trois petites toiles hollandaises et à quelques belles épreuves de gravures.

Les lettres n'étaient représentées dans cette pièce froide et sèche que par un exemplaire flambant neuf de YÀlmanach Bottin.

J'attendis quelques minutes, en arrêt devant les gravures hollandaises. Ma pensée, un peu engourdie, traînait en zigzag autour de ceci et de cela... comme

lorsqu'après une longue marche on vient à s'arrêter et à attendre quelque chose.

A l'autre bout de cette salle à manger, il y avait une seconde porte, qui s'ouvrait sans doute sur les appartements intérieurs. C'est derrière cette porte que j'entendis enfin, après dix ou quinze minutes de solitude et de silence complets, le craquement léger d'un pas, qui annonçait plutôt madame que M. Hermand, si c'était l'un des deux à qui j'allais avoir à délivrer mon burlesque message.

J'ajustai ma cravate, et je donnai un tour de coude à mon chapeau.

Si vous me connaissiez davantage, je n'aurais pas à vous dire comme je suis peu enclin aux fantasmagories. Bref, je crois être de ceux qui, lorsqu'ils ont les yeux ouverts, se sentent bien éveillés. Aussi j'eus besoin d'un coup énergique d'autorité sur moi-même pour retenir une exclamation ridicule, lorsque, la porte s'ouvrant, je vis entrer la dame du boulevard Saiat-Denis, qui avait l'air d'être ici chez elle, et plus jolie encore que tantôt.

A ma vue, elle parut surprise et choquée. Me reconnut-elle? peut-être... mais si vaguement! Sans doute, elle était entrée dans cette salle pour y prendre quelque chose, et sans avoir été prévenue de rien.

La nature m'a gratifié d'un air de visage qui éloigne des plus soupçonneux et des plus effarouchées l'idée de mystification. Après avoir hésité si elle ne rebrousserait pas chemin sans paraître m'avoir vu, la jeune dame se ravisa. Elle me trouva, j'imagine, suffisamment sérieux et digne; et, du nimbe où je ne pouvais m'empêcher de la voir, elle se transforma subito en maîtresse de maison, polie, qui attend les explications d'un visiteur : à savoir comme il se nomme, et pourquoi il est venu.

— Madame, ou Mademoiselle, lui dis-je (elle salua

affirmativement à mademoiselle], ce n'est pas un simple Parisien, mais le messager de l'Olympe lui-même, qui devrait être où je suis, et répondre à ma place. Loin de pouvoir donner des explications, j'aspire à en recevoir sur ce fait obscur : Un monsieur Alexandre X..., d'auprès de Douai, mon parent et mon ami, me mande parle télégraphe, de courir au n° 9 de la rue des Vosges, prier M. Hermand de ne pas emballer Eucharis. Voilà tout.

JJespérais la consterner, ou tout au moins la surprendre. Fol que j'étais! c'est avec la plus entière sérénité qu'elle me répondit :

— Je ne suis pas, Monsieur, très au courant des dernières expéditions; mais, d'après certains mots que j'ai entendus, je crains fort que vous n'arriviez trop tard. Eucharis doit être à présent à la gare du Nord, sinon déjà en route pour Douai.

— Ah ! très-bien !... (j'étais encouragé par une ombre de sourire, à lui parler moins cérémonieusement). Vous comprenez, vous, Mademoiselle, et tout ce mystère n'en est pas un pour vous. Mais moi, je tâtonne, je vais les yeux bandés. Je vous supplierais de m'éclairer un peu cette chambre noire.

Le sourire s'accentua, au point de se dessiner en gaieté, très-fugitive, mais saisissable.

— Rien de plus simple, Monsieur. M. Hermand, chez qui l'on vous adresse, est fabricant de vases et de statues. Votre parent lui aura, je suppose, commandé une Eucharis, dont il ne veut plus à présent. Voilà tout ce que vous appelez le mystère, expliqué.

— Mystère ou non, Mademoiselle, je me loue d'un incident qui m'aura fait me trouver deux fois le même jour sur votre chemin.

— Ah! nous nous sommes déjà rencontrés? fit-elle

EUC.HARIS. 129

d'an ton si naturel, que ce n'est rien de le dire, il faudrait l'avoir entendu. J'étais vexé.

— Parfaitement , Mademoiselle. C'est moi qui suis tout à l'heure descendu de l'omnibus au moment où vous y montiez.

— Il faut donc que je vous remercie.

Évidemment, elle savait faire la leçon au monde.

Nouvelle pause. Je me rejetai sur Eucharis.

— Comment, je vous prie, pourrai-je savoir si j'arrive trop tard, et si la statue est déjà en route?

— Je ne puis vous renseigner là-dessus. M. Hermand seul le pourrait.

— Je suppose que j'ai l'honneur de parler à sa fille?

— Oui, (d'un ton qui signifiait : ce monsieur est trop questionneur).

— M. Hermand est-il chez lui?

— Je vais le faire demander à l'atelier, et, s'il y est, on vous y conduira.

Elle salua légèrement. Deux minutes après, le concierge vint me prendre. Il me fit traverser une autre salle, puis un corridor, puis descendre un escalier qui aboutissait à un petit jardin. A chaque pas, celte fois, je trouvai des témoignages du commerce de la maison. Ce n'étaient que moulages de toutes sortes, animaux, basreliefs, masques humains.

A l'extrémité de ce petit jardin était l'atelier, où M. Hermand travaillait seul pour le moment. Je me présentai à lui, et la conversation s'engagea aussitôt.

C'était un homme d'assez haute taille, à cheveux rares et longs, figure intelligente, et de race parisienne foncièrement; l'air fatigué et résistant.

Il avait surtout la politesse de Paris, qui, même en matière de discussions marchandes, place toujours les

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gens sur le terrain de la complaisance et de l'accommodement.

Lorsque je lui eus, dépêche en main, exposé l'objet de ma visite, il sourit.

— C'est bien, Monsieur : j'attendrai la lettre de votre parent, qui doit donner les raisons du contre-ordre. Sur un autre sujet, je ne m'en inquiéterais nullement; mais Eucharis n'est pas très-demandée... nous n'avons guère de Télémaque aujourd'hui... mais il y a encore des Mentor, à en juger par la conversion de M. Alexandre.

Vous avez à présent la note de l'homme; il parlait sur un ton de demi-goguenardise littéraire, d'une voix lente et harmonieuse. Je l'eus bien vite pénétré. Ce devait être un caractère à principes très-absolus, et, le principe une fois admis, souriant à ses conséquences les plus farouches. Il était le second que j'eusse vu de cette trempe de patriotes, admirablement polis, qui décrètent la mort de tous ceux qui ne pensent pas comme eux, du même timbre clair, posé et doux, dont ils diraient une fable de la Fontaine.

En attendant les conversations qui devaient plus tard me prouver que je ne m'étais pas trompé dans mon premier jugement, nous en eûmes une sur des sujets professionnels. Hermand m'invita à m'asseoir, à fumer si j'en avais envie. Au bout d'un quart d'heure, il me dit :

— Vous êtes journaliste?

— A peu près. Qui vous l'a dit?

— Je le devine. J'ai des amis chez vos confrères.

Il me cita plusieurs noms de gens avec qui j'avais été plus ou moins lié... mais la plupart d'une époque et d'une génération bien différentes de celle-ci. Dans la liste d'Hermand on trouvait peu de ces aimables fervents qui ont placé tous leurs tressaillements et toute la

moralité de la vie dans la découverte d'un moutardier et le dessin d'un nez. L'accord fut donc promptement établi entre Hermand et moi, malgré ces divergences qui tiennent aux racines mêmes de la plante individuelle.

— Vous aurez beau faire, dis-je à Hermand, que cette sortie réussit à égayer : en admettant qu'il n'y ait un jour dans notre patrie que des blancs, ou que des bleus, ou que des rouges, aucun nivellement politique et social ne pourra faire qu'il n'y ait jusqu'à la fin des blonds et des bruns.

— Vous oubliez les roux, fit le chef d'atelier. Hermand n'était pas un homme froid, on le verra,

mais un homme calme. Rien de pédant ni d'austère. Un ami de l'esprit et du sourire, un vrai Parisien, aux attitudes à la fois mobiles et nonchalantes.

Lorsque je l'eus ramené à la question d'Eucharis (le cousin Alexandre est un brave homme et le plus loyal du monde en ses transactions, mais invraisemblablement méticuleux dans les clauses d'un marché), le marchand de statues me répondit :

— Bastel n'en parlons plus; dites-lui seulement de ne pas être aussi changeant la prochaine fois.

— Je n'ai pas cru devoir aller au delà de la dépêche; mais je sais mon cousin un homme juste, qui n'a pas eu un seul instant la pensée de mettre à votre charge les frais de son inconstance. Sa lettre de demain me donnera raison, vous verrez.

Là-dessus, Hermand me fit examiner les diverses parties de ses ateliers. Gela n'avait guère de rapport avec le grand art ; mais c'était plein de vie et d'intérêt, et puis la société de cet homme me plaisait. Son langage avait une saveur et toute sa personne un attrait : c'était une ardeur contenue et transparente, un goût et un tact

à lui, et puis des échappées d'indolence orientale par où l'artiste se trahissait chez ce marchand. Mais il ne fallait que bien peu d'imagination pour se le représenter bondissant du sommeil des cigarettes vers un fusil au repos dans quelque armoire. Ce nonchalant prononça une seule fois, ce jour-là du moins, le nom de mil huit cent quarante-huit, mais avec un de ces sourires que les commentaires ne pourraient qu'affaiblir, comme il est parlé dans les journaux.

Je ne jugeai pas encore à propos de conter à Hermand par quelle série de menus accidents parisiens je me trouvais déjà en connaissance avec la plus charmante partie de sa famille. Tout l'enchaînement de nos destinées serait autre, si trois mots avaient été dits tel jour au lieu de n'avoir pas été dits.

Quoi qu'il en soit, vers cinq heures, il y en avait trois que M. Hermand et moi nous causions, et nous nous étions surpris à nous appeler mon cher.

Voyant que je me disposais à prendre congé de lui, Hermand me retint :

— Vous allez dîner?

— C'est vraisemblable.

— Seul, et au restaurant?

— Je le crains.

— Si cela ne vous est pas désagréable, restez et dînez avec moi. Un ami m'a envoyé de Zurich d'assez bon vin d'Yvorne, que nous tàterons ensemble.

Avec moi! cela voulait dire avec nous. La seule société d'Hermand m'aurait décidé à accepter cette ami-

cale invitation. Vous devinez ce qu'une autre perspective ajouta à mon désir de répondre : Oui.

— Voyons, c'est dit? .

— Vous avez une façon si cordiale, que j'accepte de grand cœur.

— Rentrons : je vais prévenir ma fille que nous avons un invité.

C'était le premier dialogue auquel j'allais assister entre mademoiselle mon idole, et mon ami son père. Elle me parut assez peu familière à l'égard d'Hermand, qui lui-même traitait cette reine issue de lui avec une nuance d'éloignement. Lorsqu'il lui eut dit :

— Monsieur dînera avec nous, l'héroïne de mon nouveau roman m'adressa un regard fort singulier, dont je compris seul l'ironie, et qui signifiait positivement :

— Faut-il aussi vous remercier pour cela?

J'avais du reste la conscience en repos: c'était le maître de la maison qui, de sa propre initiative, venait de m'inviter.

Mademoiselle sortit pour donner, je suppose, les ordres nécessités par l'arrivée d'un convive.

Il y a des pères devant lesquels on peut, sans être soupçonné d'aucune arrière-pensée de galanterie ou de mariage, louer la beauté de leur fille. M. Hermand n'était point de ceux-là. De certaines façons railleuses, qui étaient le cachet de son individu, vous avertissaient de lui laisser le monopole de certains sujets et de ne pas toucher à d'autres qu'il ne vous y eût amené.

Hermand pouvait avoir de quarante-six à quarantehuit ans, et sa fille vingt-deux.

J'ai beaucoup voyagé; je me suis promené à pied des jours entiers dans presque toutes les grandes villes d'Europe. A Paris, capitale des capitales, j'ai vu toutes les femmes qui étaient ou qui sont en réputation de

134 EDCHARIS.

charmes et de beauté. Je n'ai rien vu nulle part qui m'ait autant frappé que la fille du marchand de statues. C'était une taille si parfaite, une démarche si noble et si aisée, tant de jeunesse et de grandeur naturelle... mais surtout, magie supérieure, un air de tête t un magnétisme de regards l et c'est justement par là que je suis conquis.

Cependant je suis impartial, je ne cherche pas à dissimuler les défauts de mes amis: aussi je n'hésiterai pas davantage à vous dire que je fus médiocrement satisfait d'Hermand en présence de sa fille. Je conçois un air de sans-façon chez un homme, dans sa maison, parlant à son enfant... c'est encore de la joie et de la santé, cela. Mais je surpris chez mon nouvel ami des nuances, de simples nuances de trivialité, mises en relief ou rendues plus sensibles par le voisinage d'une délicatesse et d'une dignité natives, que j'appellerais de vrais modèles, si ces choses-là s'obtenaient par l'imitation ou par des leçons. Mademoiselle Hermand s'appelait bourgeoisement Louise, un joli nomfrançais et aimaole qui satisfait toutes les tournures d'esprit, les joyeux et les mélancoliques. Le dîner, que Louise surveilla elle-même, fut un dîner de ménage, simple et irréprochable. Une femme de chambre alsacienne, engagée depuis un an dans la maison, servait à table. Cette fille devait être affligée du delirium ridens, car jamais je ne connus d'hilarité pareille. Dans la salle à manger elle se contenait encore, mais dans le simple trajet de la cuisine il lui échappait des fusées d'éclat de rire indomptable.

Louise, qui souriait à peine dans ses rares abandons, regardait avec une curiosité intéressante cette virtuose du rire, pour qui la vie était un perpétuel chatouillement. C'était bête; mais, quoi qu'on en eût, on sJy laissait gagner. D'ailleurs, la jeune maîtresse de maison

eut pour moi des soins qui m'enchantèrent et en firent à mes yeux la muse de l'hospitalité. Sous son toit et à sa table, elle no vit plus dans l'inconnu que l'hôte, et elle fut parfaite de tact et de bonté.

Hermand demanda à sa fille si elle était sortie le matin; il ne lui fit pas cette demande d'un ton questionneur et ombrageux, mais très-naturellement et comme pour entretenir la conversation et marquer de l'intérêt à ce qui se passait dans la maison pendant qu'il travaillait à l'atelier. Rien de plus; cependant un vague instinct de discrétion m'avertit de ne pas regarder Louise au moment où elle répondrait, et, autant que possible, de ne pas entendre sa réponse. Or, malgré moi et irrésistiblement, à moins de me boucher les oreilles, je saisis qu'il était question d'une proche parente, d'une marraine indisposée, dont on avait été prendre des nouvelles le matin même. J'ignore si Louise me sut particulièrement gré de mon abstention et de ma neutralité; mais, lorsqu'un peu plus tard., la conversation ayant changé de sujet, il me fut permis de regarder Louise en face, je surpris une lueur de confiance et de sympathie envers moi. Pendant le reste du repas, la gracieuseté obligée de son rôle de maîtresse de maison se fondit en une attitude plus flatteuse pour celui qui en était l'objet.

Extérieurement, nous étions les mêmes l'un vis-à-vis de l'autre; mais je découvris à de certains détails que la glace était rompue, de son côté du moins, car du mien il n'y avait jamais eu de glace. Elle m'avait ravi par sa beauté, elle gardait sa conquête par le je ne sais quoi. Causer avec elle était une volupté. Ne ressemblant en rien à ces spirituelles de pacotille dont on dit qu'elles ont réponse à tout, Louise brillait par les idées, et, de même que son corps charmant, son langage avait de la

tournure. Son front mat irradiait comme son regard, et la blancheur veloutée et nerveuse de sa main prenait une vie magique sous le choc mystérieux des intelligences.

La physionomie de M. Hermand, durant ces intermèdes, fournissait un sujet d'études complexe et divertissant. Un moment je le crus en train de penser :

« — Est-ce que je me serais trompé, et ce monsieur, avec qui j'ai débuté par sympathiser si fort, serait-il aussi un de ces êtres faibles et démodés qui appellent tour à tour les femmes des anges et des déesses, et se pâment devant des collections de vieux gants et de pantoufles dépareillées?» En outre, il aimait beaucoup à parler, M. Hermand, quoiqu'il fût lent à s'exprimer et, lorsqu'on lui rognait sa part, malgré lui, il en devenait indisposé contre les gens. Le dépit dissimulé donnait des tons indéfinissables à cette longue barbe pointue. Dans aucun cas, il n'était facile de savoir au juste ce qu'il pensait ; mais on pouvait le deviner, et cette fois je devinai qu'il n'était pas content. Or, dans cette maison, où venaient de surgir pour moi de si vives attaches, et où je tenais énormément à revenir, c'est Hermand qu'il importait surtout de ménager. Ma réelle sympathie, à défaut de l'intérêt personnel, me l'indiquait suffisamment. Par une évolution habile, je replaçai entre ses mains ce que les fidèles partisans de l'image appellent encore le dé delà conversation ; mais, en réalité, après avoir disposé de ce dé, je continuai à n'avoir d'yeux et d'oreilles que pour Louise... Louise charmeuse ineffable, Paris fait femme, la quintessence de la séduction française dans une seule taille; avec cela, de ces sourires qui enivrent d'orgueil l'homme qui réussit à les faire éclore avec un mot juste et fin... et puis des langueurs, des distractions de patricienne. Certes, on ne connaissait pas devant elle le sentiment de l'égalité des sexes dans l'a-

mour. Elle rendait vraisemblables, à nos esprits fermés par le comfort moderne aux désintéressements d'un autre âge, cette constance et cet héroïsme fabuleux dont la palme était un baiser... une rougeur. Je n'explique pas, je raconte. -

Et bien qu'on ait prétendu qu'une femme sait toujours qu'elle est aimée, un peu avant même celui-là qui l'adore, il me sembla que Louise planait bien haut audessus de ces petites vanités féminines. Découverte affligeante! c'était une perfection de corps et de traits, une rectitude, un calme qui éveillaient l'idée d'impassibilité. Non, l'amour avec ses désordres, ses petitesses et ses joies absurdes, n'entrera jamais au compte de cet être radieux et triste. Et pourtant j'étais assis auprès d'elle, le drap de mon paletot toucha trois heures durant l'étoffe de sa robe, son bras et le mien se frôlaient sans cesse, si voisins que la tendresse la plus vive n'eût pu souhaiter mieux..., et séparés peut-être par les océans et les gouffres du souvenir et du rêve.

Dans l'entretien, le mot amant fut distraitement prononcé par mon hôte. Louise supposa, selon moi, que j'étais surpris de cet oubli paternel. Elle eut alors un geste indicible. C'était son sens des convenances qui était surtout choqué, elle souffrait pour moi.

Au café, Hermand roula une cigarette et me dit :

— Fumez-vous?

— Volontiers, quand on m'y force.

— Vous dites cela parce que vous avez peur de faire

13R EDCHARIS.

enfuir les dames. Rassurez- vous. De toutes façons, ma fille doit nous laisser: vous ne l'incommoderez pas.

Je n'ai jamais été un fumeur convaincu; je fais honneur à une pipe ou à un cigare, quand il le faut, voilà tout. Aussi je souris médiocrement à l'idée que Louise allait nous quitter pour nous permettre de fumer à l'aise. Après un salut cérémonieux, elle nous avait laissés. Quelque envie que j'eusse de me retirer aussi, car enfin j'avais quitté mes foyers depuis le matin, certains scrupules m'imposaient de donner encore une heure à. Hermand. Lui, il n'était ni impatient ni nerveux, et, qu'il parlât ou qu'il se tût, il ne semblait guère avoir la notion de la [fuite du temps. Il ne fut pas fait entre nous la moindre allusion à sa fille. J'étais même persuadé, sans savoir pourquoi ni comment, que le sujet lui eût été désagréable. Il n'évoqua pas davantage le moindre souvenir de sa vie de ménage. Hermand était sobre d'explications sur tous les sujets, même ceux de son art ou de son métier, à votre choix; mais, quand on touchait aux questions politiques et sociales, et notamment aux épisodes de la deuxième République, il devenait tout passion, et même nous eûmes à ce propos une légère dispute, où je m'emportai autant que lui. Il avait, tout au moins dans l'expression, des partis pris qui ressemblaient à de l'ignorance et à de la puérilité, et qui, à des auditeurs non initiés, devaient paraître plus propices au succès du despotisme qu'à l'avènement de la liberté. Il est vrai que, sur le fond des raisons et l'objet des aspirations, nous avions mille points de rencontre. J'en étais à lui reprocher sa tranquille ironie, son manque de sensibilité, et aussi de supprimer trop aveuglément certaines tendances qui, sous quelque régime social dont l'avenir salue le triomphe décisif, feront partie de la condition humaine.

EQCHARIS. 139

Aux plus vives sorties d'une opinion en conflit avec la sienne, Hermand opposait un sourire pensif, et il caressait sa longue barbe. On aurait pu croire qu'il se rendait intérieurement... il n'avait pas entendu.

Toutefois ma franchise ne nuisit pas à son désir d'entretenir nos relations : car, au moment de nous séparer, il me prit la main et la garda quelques instants:

— Puisque vous n'avez pas de ménage et que vous prenez tous les jours vos repas en ville, venez à l'occasion dîner ici sans vous faire annoncer. En supposant que j'aie affairé au dehors, je suis rentré généralement vers cinq heures. Votre société me fera toujours plaisir.

La soirée était belle. Pour si peu qu'il y ait des étoiles au ciel, Paris, le soir, est un vrai charme pour ceux qui le connaissent et l'aiment. Je repris à pied le chemin de la rue des Vosges à mon domicile; mais au lieu de suivre la ligne des boulevards, je préférai m'engager par la place Royale, cette protestation du vieux Paris contre Timmense et monotone hôtel garni qui va le remplacer. Ce carré de verdure bordé de maisons rouges, ces arcades surbaissées à la façon de Berne la protestante et des monastères catholiques, ce nid de silence et d'oisiveté espagnole tapi au centre du foyer classique des exaspérations nationales, toutes ces choses ont un vieux prestige qui n'a rien perdu de son autorité d'ancêtre à se trouver rajeuni etvivifié par lesnoms de Hugo et de P«.achel. Grands noms en somme ! Si nos esprits ne le comprennent pas, interrogeons les mémoires de cinquante ans.

Chemin faisant, à travers un zigzag de rues qui conduisaient chez moi, si l'on veut, mais en passant par la tour de Jean-sans-Peur et par les poivrières de Saint- Louis, je m'efforçai de ne penser qu'à mon hôte. Il était bien digne d'intéresser à lui tout seul : c'était une volonté, un caractère ; mais le voisinage nuisait à ce portrait correct; en termes justes, le prestige un peu romanesque de Louise faisait pâlir l'estimable réalité d'Hermand. J'avais tort : il eût fallu oublier le père et Ja fille, puisqu'on ne pouvait séparer le nom de l'un de la fascinante image de l'autre. Pourquoi? Je commençais à redevenir jeune et heureux; j'avais payé à la vie ma part de chagrins et de rougeurs; à travers assez, d'humiliations, de remords et d'ingratitudes, j'avais recueilli assez de mensonges et de larmes !

Fatal mirage de poésie! tu m'avais fait préférer assez d'yeux cerclés de noir sous des fronts blêmes, aux joues roses de mes amours de seize ans!

L'enchantement de ces lugubres magies intérieures fut rompu à ma rentrée chez moi par la voix du concierge :

— Monsieur! une lettre.

Timbre de Douai, c'était du cousin Alexandre. En voilà un qui ne s'occupait guère, je vous prie de le croire, ni des républicains marchands de statues, ni des belles brunes ténébreuses aux yeux bleus.

Dans cette lettre, le cousin m'annonçait avec une joie qui pétillait derrière son masque d'indifférence (comme

Hogène à travers les trous de son manteau) que, s'il avait renoncé à prendre livraison d'Eucharis, ce n'était point le fait d'un caprice ni de l'inconstance. Il était tout prêt d'ailleurs à entrer en composition avec M. Hermand. S'il avait contremandé le voyage de la suivante de Galypso, c'est que le coin de sa propriété, à lui Alexandre, dont la statue de cette nymphe était destinée à faire une sorte de chapelle mythologique, venait de lui être acheté par un voisin.

Le cousin Alexandre n'en disait pas davantage, et il n'était pas besoin qu'il en dît davantage. J'étais tranquille sur la question du prix de vente. Alexandre avait même dû faire un beau marché; il devait être content. Si je n'en trouvai pas le témoignage dans le corps même de la lettre, je ne devais pas l'échapper Rupost-sériptwn.

On m'y demandait, en effet, si je n'étais pas encore rôti par la fournaise, avec accompagnement de la plaisanterie antique sur les mansardes et les restaurants. Le cousin Alexandre a des plaisanteries immuables, comme il est lui-même immobile.

D'ailleurs, je ne fis pas mauvais accueil à cette lettre, qui me fournissait une si bonne raison de retourner le lendemain chez Hermand; non pour y dîner, par exemple, car j'avais trouvé la précédente séance trop longue et trop lente.

Après une nuit assez douce, comme j'allais sortir vers neuf ou dix heures du matin, quelqu'un sonna chez moi et y laissa une lettre. Le quelqu'un était un apprenti de l'atelier d'Hermand; la lettre était une invitation du patron, à qui j'avais plu décidément. Il me conviait pour le dimanche suivant à une matinale partie de pêche à la ligne, puis à passer la journée avec lui dans une maisonnette qu'il possédait sur la ligne de la Varenne et dont il ne m'avait pas dit un mot la veille.

A tout hasard, je répondis que je ne négligerais rien pour me faire libre, et que plus tard j'apporterais moimême à M. Hermand une réponse positive. Cette idée de passer une journée à la campagne avec celle dont j'avais l'esprit malheureusement obsédé me remplit d'un désordre tel, que j'en eus, cinq minutes durant, un tremblement dans les mains.

Le samedi, j'allai donner une réponse décidément affirmative au marchand de statues, que je trouvai fort occupé dans son atelier. Il voulait tout laisser là pour reprendre notre conversation et me tenir compagnie. Je m'y opposai formellement.

— Puisque cela vous fâcherait, me dit-il, j'obéis. Quant à demain, si vous en avez le courage, prenez à la Bastille le train de six heures et demie du matin. Je vous promets, tout au moins, de l'air pur et des œufs frais.

Je fis comme il me l'indiquait. A sept heures j'étais à destination ; Hermand m'attendait à la gare. Sa maisonnette était à un quart de lieue de là. En été, il y passait ordinairement les nuits du samedi au dimanche. Nous rentrâmes chez lui pour y prendre les instruments de pêche.

Je ne vous décrirai pas ce joli et simple cottage. Il y en a beaucoup de cette espèce dans les environs de Paris. Il était enveloppé de cet adorable silence des aurores d'octobre, qui valent bien celles de juillet. Mon cœur était gonflé par les tumultes d'un amour naissant.

Je me représentai quel divin tableau de beauté endormie renfermait le premier étage. Un peu plus tard, je voyais Louise descendant de sa chambre en costume du matin, et venant nous rejoindre au bord de la rivière.

Sous quel heureux astre n'étais-je pas né, de me voir

si bien accueilli dans la maison qui contenait, pour moi, la plus aimée et la plus belle femme du monde! Fasse Dieu encore que le marchand de statues n'ait point l'hospitalité banale, et que tout à l'heure, à déjeuner ou à dîner, nous ne voyions pas fondre sur cette agréable intimité, des troupeaux d'amis et de connaissances, que moi je n'aurais jamais vus, mais auxquels Louise devra octroyer la meilleure part de son attention !

Je fus bientôt tranquillisé sur ce chef. Tandis qu'Hermand et moi nous devisions comme deux sages, chacun au bout de sa ligne, je risquai cet aperçu :

— J'espère que nous allons dîner tout à fait entre nous, et que vous n'attendez pas de monde?

— Je vous assure que nous serons bien seuls.

Je faillis suffoquer de plaisir. Il n'y avait pas de quoi.

Après une séance de trois heures et demie, où j'attrapai en tout un petit animal qui s'égare parfois dans ces eaux-là, et qui a divers traits de famille avec la sangsue, nous rentrâmes dans le cottage. Je vis le couvert mis seulement pour deux personnes. J'eus beaucoup de mal à dire d'un air indifférent :

— Nous serons donc privés de voir mademoiselle votre fille?

Hermand me répondit avec un singulier sourire, trèsembarrassant même pour un interlocuteur qui avait comme moi toutes sortes de raisons de croire à sa réelle sympathie :

— La liberté est une belle chose. Mademoiselle ma fille, qui n'aime guère la campagne, passe volontiers les dimanches chez sa marraine, une belle-sœur à moi, avec laquelle je suis brouillé. Mais je n'exige pas que toute la terre épouse mes querelles. En vertu de ceprîn-

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cipe, ma fille est dans d'excellents termes avec sa tante, chez qui elle passe une partie de sa vie.

Hermand avait raison : la liberté est une belle chose; mais on n'en saurait dire autant de l'insouciance, et cette façon de traiter les liens et les obligations de la famille y ressemblait scandaleusement selon moi. D'ailleurs, je n'eus pas le mauvais goût et l'imprudence de m'appesantir sur l'incident; mais il advint ceci : que le reste du jour me parut maussade, et que, malgré les instances de mon hôte, je revins dînera Paris, laissant Hermand aux bras d'un sien camarade. Vers neuf heures, après un tour de boulevards, je m'engourdissais à parcourir un catalogue dans la librairie du coin de la rue de Gramont, lorsqu'entra un de mes amis :

— Tiens, me dit-il, si tu veux entendre un acte delà Traviatadivec la Patti, voici mon fauteuil, n° 73. JN'y mets pas de façons : tu conçois que, si j'y renonce, ce n'est pas pour ton plaisir, mais bien parce qu'une affaire plus intéressante m'appelle ailleurs.

J'acceptai, non sans reconnaissance, l'offre de mon ami, et j'entrai dans la salle des Italiens juste comme allait commencer ce deuxième acte si touchant de la Traviata, qui, musique et livret, arrache des pleurs. On sait quel fut le succès du drame originaire. Ce n'est pas que le sujet ne soit vulgaire et que l'héroïne n'ait traîné partout.

Alors quel talent n'a-t-il pas fallu, et quelle rencontre merveilleuse de l'à-propos, pour intéresser à ce spectre d'une viveuse, pour faire de cette vulgarité une date et un type ! Et puis, sincères ou imités, il y avait là-dedans un délire d'espérance, un mouvement de jeunesse!... L'incomparable Adelina, alors à ses débuts, jetait parmi ce public l'admiration et l'attendrissement. Autrefois, j'aurais trouvé la fête complète, et j'aurais été

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ravi. Malheureusement, ce temps de calme et d'heureux empire sur moi-même avait fui. A présent, j'étais la proie d'une idée fixe, j'appartenais à une seule image. Voici le plus triste en tout ceci : un pressentiment qui ne m'a jamais trompé m'avertissait que je ne m'envolais pas vers la clarté, mais que je me plongeais dans les ténèbres et la peine; et cependant j'allais toujours plus avant dans le tourbillon de cet inconnu séducteur et meurtrier. C'est ainsi qu'à certains points périlleux de la grande mer, les bouées à cloches, par une nuit d'orage, crient en vain : Éloignez-vous ! au navire condamné et attiré dans leur sillon mortel par es mauvais génies de l'ouragan, qui les envoient trouver leur perte sur ce qui devait être l'instrument de leur salut.

Je voyais partout Louise, malgré les cent beautés de cette salle resplendissante, et le vertige fut poussé un instant si loin, que, mes yeux s'arrêtant par hasard sur une certaine baignoire, j'y vis positivement celle qui tenait alors ma vie. Seule? non... pas seule. Un peu en arrière d'elle était assis un homme d'environ trente ans, à la figure admirable d'élégance, mais hautaine et presque dure. Je me suis trompé; ce ne saurait être Louise : alors cette effrayante ressemblance tient de la magie ou bien de l'hallucination. Je regarde encore pour mieux m'assurer. Cette fois, les yeux de la dame rencontrent les miens, et de cet éclair honteux je suis un moment aveuglé... mais j'ai bien vu. C'est elle f D'ailleurs je suis résolu à pousser la vérification jusqu'au bout, et à n'en pas avoir le démenti.

J'essuie les verres de ma lorgnette, et, profitant d'une scène dramatique, où toute la salle est à la discrétion des artistes, j'examine de nouveau la baignoire... plus

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soigner sérieusement cela. Cependant... il n'y a pas de cependant... la baignoire est vide.

Quand il s'agit de savoir si l'on a la cervelle brouillée, on ne recule devant aucune épreuve. Je vais dans l'entr'acte interroger avec art une ouvreuse, qui dépense infiniment d'intelligence à paraître ne pas comprendre un mot de ce que je lui demande.

Je me surpris à croire que je perdais la tête, ou plutôt je ne me rendais pas compte de mon propre élat. Et le dimanche précédent, j'étais si heureux et si sage! 11 y a du cauchemar et de la diablerie là-dedans. J'étais tellement agité d'un malaise rare, que la navrante mort d'Aclelina, que cette agonie d'une rose blanche me parut longue. J'avais hâte de me retrouver rue de Ghoiseul, et de réfléchir à mon aise dans mon fauteuil, chez moi. J'avais besoin de me rassembler, de me condenser... car on eût dit que je m'évaporais.

Cette fois, chercheur systématique de romans dans le réel, il me semble que je n'ai pas à me plaindre, que j'ai l'imprévu dans mon jeu, et même le fantastique aussi. Mes yeux prétendaient avoir reconnu Louise... cela est-il une preuve? Mais, si l'on estime que le trouble de mon imagination ait suffi à me faire voir Louise là où elle n'était pas, du moins je n'avais pas rêvé l'homme à la souveraine élégance et au front blême, qui l'accompagnait.

Je passai ainsi deux heures, un livre sous les yeux, mais en réalité noyé dans mon rêve. Après la nuit

étrange et douloureuse qui s'ensuivit, rien, pas même la crainte d'être indiscret ne m'eût empêché de retourner le lendemain chez Hermand. Quand je parle à' être indiscret, il s'agit seulement de Louise, car j'étais tranquille à l'égard du père. J'arrivai rue des Vosges, à l'honneur de mes calculs, à peu près comme ils devaient avoir achevé leur dîner, sans avoir encore cependant quitté la table. Il me sembla que le repas de famille avait été exceptionnellement gai.

Hermand m'accueillit avec joie; Louise, plus animée que de coutume, et toute brillante d'un soupçon de rose aux joues qui la rendait divine, insista pour que je prisse du café.

— Qu'aviez-vous donc à vous enfuir si vite hier? dit Hermand en roulant une cigarette, et où avez-vous fini la journée?

J'imaginai que Louise en ce moment me regardait avec une sorte d'anxiété; cependant je répondis simplement, mais un peu en. homme qui cherche par avance une excuse dans le naturel du débit, pour le cas où il produirait trop d'effet :

— Je suis allé aux Italiens, un peu tard, il est vrai ; mais j'ai pu encore cependant y passer deux belles heures.

Louise eut un geste de surprise non moins naturel que mon accent.

— 'J'étais moi-même aux Italiens hier soir; il est vrai que j'en suis partie avant la fin du spectacle.

M. Hermand recevant cette explication comme si tout s'était passé à sa connaissance et avec son aveu, je ne commis pas la grossièreté de paraître moins satisfait que le chef de famille, mais j'étais abasourdi.

C'était pour moi une consolation de voir que l'on n'avait pas menti aux dieux domestiques, Toutefois,

je brûlais d'apprendre encore de Louise en quelle société elle se trouvait au théâtre. Mon parfait repos était à ce prix : aussi me restait-il un fond d'inquiétude et de trouble- Le reste de la soirée, Louise fut charmante et telle que je ne l'avais jamais vue, c'est-à-dire gaie, vraiment femme, en un mot, humaine... et non plus ce sphinx au charme adorable, mais par trop en désaccord avec les goûts et les intelligences d'aujourd'hui. Devant cet astre ignoré et voilé, je faisais un retour involontaire sur ces guenons moins l'esprit, dont on publie chaque jour à cent mille exemplaires les toilettes et les pataquès... et je me disais : « La religion de la beauté est donc morte comme les autres ! » Je contemplais le dessin harmonieux de cette taille jeune et flexible, les chastes séductions du corsage, et surtout les aspects ineffables de la tête, et je murmurais à part moi :

— Si elle voulait, on n'aurait pas besoin de se mettre en feu la cervelle ni de chercher le livre impossible : elle serait vraiment la poésie de la maison et la muse de la vie !

Ce fut sa faute si je me berçai de ces rêves menteurs : ce soir, elle n'avait plus cet air de n'être heureuse qu'au sein des étoiles; elle semblait faire des avances aux tendresses de l'humanité. Ah ! mensonge des fronts impassibles ! Si je n'avais, dès sa première vue, abandonné toute raison, est-ce qu'il n'y avait pas une brume, un contraste, qui, sur-le-champ, aurait dû me mettre en défiance et sur mes gardes? c'est-à-dire l'espèce de mystérieux abîme qui semblait avoir de tout temps séparé les destinées du père et celles de la fille. Ces deux êtres si proches de par les liens sacrés, on les dirait rassemblés au hasard, comme des voyageurs sur le pont du même navire ou comme les locataires de

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la même maison. Il y avait une autre disparate non moins saisissante. Ainsi, bien qu'à conditions égales de naissance et de rang social les femmes aient sur les hommes le privilège de la distinction et de la délicatesse, chez Louise cette supériorité était trop accentuée. Les plus bienveillants devaient l'interpréter ainsi : évidemment, cette jeune fille, à l'éducation achevée, n'a pas cessé de vivre depuis l'enfance dans un autre monde que son père.

Aujourd'hui, je l'ai dit, elle avait l'air content et disposé à s'amuser de tout ce que nous imaginerions pour passer la soirée. Premier changement : ma visite lui causa un plaisir manifeste. Elle joua au piano des fragments de la Traviata, puis des souvenirs de Don Juan, et l'imprécation à'Alceste, avec sentiment, avec passion même, à ce point qu'on lui voyait venir des larmes aussitôt rentrées. Hermand éprouvait d'une tout autre façon que nous. Ce qui nous déchirait le faisait sourire et lui semblait frivole.

J'étais assis près du piano de Louise, et, emporté par la justesse etl'ardeur de son jeu, par l'animation de son regard, je l'accompagnai d'abord en soliste timide; puis sa voix s'unit à la mienne, et leur accord promettait à mon cœur affolé d'autres sympathies plus solides et plus chères. Après une heure de musique, Louise me demanda si j'aimais le thé; elle s'en faisait tous les soirs une tasse, mais M. Hermand n'en prenait pas. Naturellement je répondis : Oui, afin d'avoir une raison d'éterniser ma visite. J'étais retenu là par des attaches si puissantes, qu'à présent même elles m'enchaînent encore. La boite à thé était posée assez haut sur le buffet. Louise dut monter sur une chaise pour y atteindre ; mais le pied lui manqua, elle poussa un petit cri, et, si je n'eusse été là pour l'en préserver, elle tombait tout à

fait à la renverse. Malgré l'étourdissement qui devait l'envelopper, elle se dégagea aussitôt de mes bras, en m'adressant un rapide merci; mais elle ne put le faire sans remarquer ma pâleur, et elle en fut émue.

Deux minutes après, tandis qu'elle s'efforçait de nous rassurer, le timbre de sa voix s'affaiblit tout à coup, puis elle s'évanouit complètement. Gela rendit ma présence chose assez délicate dans cet intérieur, où j'étais en somme très-nouvellement admis. Hermand prit sa fille dans ses bras, et la transporta chez elle, tout à fait insensible. Ses yeux de Belle-au-bois-dormant étaient tournés vers moi. Après quelques instants, le marchand de statues rentra pour me dire que Louise avait repris connaissance, et qu'on venait d'envoyer chercher le médecin, à cause de la douleur très-vive qui lui restait au pied.

Probablement, j'avais moi-même perdu la tête, car je demandai à M. Hermand si ce médecin était un jeune homme. Je me repris aussitôt :

— Permettez-moi de venir demain prendre des nouvelles.

— Une fois pour toutes, venez sans permission.

Le lendemain, j'appris avec joie que ce n'était pas une foulure, comme je le redoutais, mais* une simple contusion à la cheville. On voyait toutefois, à l'altération de Louise, cette princesse des temps chevaleresques, incapable de gémir, que ce petit accident bourgeois lui avait fait passer la nuit dans de véritables tortures. C'est Hermand qui m'introduisit dans la pièce où elle se tenait étendue sur une chaise de repos, ayant à portée de la main un guéridon chargé de livres et de nécessaires à ouvrages. A mon entrée, elle parut surprise; je devinai au premier coup d'œil qu'elle ne trouvait pas bien que son père s'avançât autant avec moi.

EUCHARIS. loi

Peut-être aussi je tombais en tiers assez malencontreux dans une conversation qui l'intéressait: car elle n'était pas seule à. mon arrivée. La personne qui lui tenait compagnie leva la tête avec une expression trèsvisible de curiosité, quand Hermand me présenta. C'était une dame, comme Paris seul en produit, et comme on est généralement assuré d'en rencontrer au moins une auprès de toute femme d'un talent illustre, ou tout simplement d'une grande beauté. Il semble que les lèvres presque toujours pincées de ces maigres satellites n'aient été faites que pour livrer passage à une seule sorte de paroles : « Enfant, tu n'auras pas toujours des épaules de lis et des lèvres de roses... Songe à ton avenir î » Bref, de ce côté-là, malgré les saluts polis, j'inspirais et je ressentais de la méfiance. Louise venait d'écrire ; un buvard ouvert et une plume luisante d'encre le témoignaient suffisamment; mais de ce qu'elle avait écrit on ne surprenait pas d'autres traces. Bientôt la visiteuse.se retira, légèrement influencée, je suppose, par l'étrange détermination qu'elle lut dans mon attitude de me faire céder le terrain, et je restai seul avec la jeune fille. Pendant une demi-heure où nous causâmes en tête à tête avant le retour d'Hermand, elle fut douce et très-sympathique envers moi. J'étais bien un peu plus agité qu'il n'eût fallu; mais où en serionsnous si les femmes ne nous pardonnaient pas cela ? Pendant cette demi-heure, de quoi fut-il parlé? Je ne sais... Mais elle eut des accents affectueux, et comme traversés d'une note de regret. Il n'y eut pas dans toutes nos rencontres un moment où je fus plus près de lui dire que j'étais son bien, et que je l'adorais. Mon cœur battait avec furie. Ah! misère! que ces bonheurs-là sont féroces! Et pourtant je ne trouvai rien de mieux qu'à lui répéter que je n'étais pas assuré de n'avoir pas

encore les yeux ouverts toute la nuit suivante, de la peur que j'avais eue à cause d'elle.

Ses yeux brillèrent, et vivement elle m'avança la main. Je la baisai avec religion, et cette petite bourgeoise le trouva naturel. C'est alors qu'elle se rejeta sur la littérature, et qu'elle me demanda à quoi je travaillais. Justement, il s'agissait d'un récit sur lequel, à tout événement, je n'eusse pas été fâché d'avoir l'avis d'une personne de son goût. J'entamai une analyse qu'elle interrompit bientôt. Elle préférait que je vinsse le lendemain lui donner la primeur de mon œuvre. Même elle fixa son heure : « Il ne faut pas, me dit-elle, que vous soyez dérangé en lisant. »

Je n'eusse pas donné cette séance pour toutes les pompes de la terre, et je passai ma soirée à mettre mon manuscrit à peu près en état d'être lu. Je nageais dans la folie, dans l'extase ; plus rien n'arrêtait mon vol dans les régions de l'impossible. J'eusse dit au sens commun et à la sagesse: Infirmes !

— Cependant, objectait le bon sens opiniâtre, l'invincible et divin bon sens, cependant ne trouves-tu pas que cette jeune fille se met un peu beaucoup, de son propre gré, hors de la loi commune? En un mot, ce que tu vois ne te paraît-il pas l'opposé de la clarté et de la simplicité?

J'avais bien la tète à ces raisonnements ! J'étais pris par tout ce qui arrache un homme à ses travaux, à ses luttes, à ses efforts antérieurs, pour le jeter dans une autre sphère. Le cœur et les sens une fois surpris, ajoutez à ce double servage les plaisirs pénétrants et subtils de l'intelligence. Louise était merveilleusement spirituelle, mais d'un esprit simple et dominateur, h la grande manière française d'autrefois. Le lendemain, j'arrivai à l'heure dite avec mon manuscrit. Devant toute

autre jeune personne, l'idée même du récit que j'allais lire, quelque décemment et même sévèrement qu'on l'eût présentée, eût rendu cette lecture d'un goût très-douteux. Il s'agissait, en effet, d'un mystérieux drame de famille, où une jeune fille passe pour la sœur d'un petit enfant dont elle est en réalité la mère.

C'est vers trois heures que je sonnai chez Hermand, où désormais j'avais mes libres entrées. Louise me reçut avec une expression d'intérêt et de tristesse. Un instant j'aurais pu supposer que son cœur gros de douleurs secrètes ou aspirations allait s'ouvrir à moi. Ce qui donnait un charme, une saveur étranges à la fille d'Hermand, c'est que, malgré les disparates où elle vivait, jamais elle n'avait l'air déclassée. Je l'interrogeai discrètement sur les causes possibles de ce ton mélancolique. Souffrait-elle plus que la veille? Elle se borna à me répondre que tous les jours ne se ressemblent pas. Ajoutons que les autres jours elle n'était pas bien gaie non plus. L'après-midi était grise et froide. Heureusement un grand feu de bois brûlait dans le salon de Louise. On m'invita à commencer aussitôt ma lecture, qui dura environ deux heures. Pendant ce temps elle faisait de la tapisserie les pieds au feu, la tète couronnée de lueurs divines. Aux endroits que je croyais saisissants, je la regardais pour m'assurer si nous sentions de même. Lorsque nos yeux se rencontraient dans cet élan d'émotions partagées, je trouvais aux siens un rayon de sécurité maternelle dont j'aurais pu m'offenser, si je n'y avais lu une réelle amitié. Quand j'eus fini, elle-même laissa tomber sa tapisserie et resta un moment silencieuse et comme recueillie. J'allai poser un genou devant elle sur un tabouret : sa tôle s'inclina vers la mienne, elle écarta mes cheveux,

loi EUCHARIS.

comme si elle allait me donner un baiser au front; mais, se redressant aussitôt :

— Soyez bon, dit-elle, et tout le inonde vous aimera. Et, comme elle murmurait cet enfantillage, navrant

comme la mélopée d'une jeune mère folle dont le premier-né vient de mourir, dans le secret du sein chéri que mon cœur venait d'effleurer, j'entendis un sanglot. Je me levai, n'y pouvant tenir davantage.

— C'est convenu, je ferai toujours comme vous l'ordonnez; mais, sous peine d'étouffer, il faut que je sorte.

Il venait de me naître cette pensée, que peut-être faîtière Louise, par la naissance et. le rang, simple fille d'un obscur chef d'atelier, par les façons, l'esprit et la figure, princesse comme on ne l'est plus, pouvait me supposer capable de prévoir à mes sentiments et à mon amour avoués pour elle une autre issue que le dénoûment grave et irrévocable. De ce triste soupçon procédait la variabilité de son attitude envers moi. Elle devait bientôt être désabusée : car ce jour même, et avant dîner, je résolus de parler à M. Hermand. Oui, cela me prit ainsi, et je me dis pour m'encourager : Alors tous les nuages se lèveront, et toutes les ombres seront dissipées, quand elle verra qu'il s'agit de mon nom et de ma vie.

Fou que j'étais ! dans le vertige de mon exaltation, est-ce que je ne voyais pas Louise me remerciant, me trouvant généreux?

Me déclarer d'abord à la jeune fille, j'en eus bien la pensée; mais cela eût choqué trop les règles reçues, tout en étant conforme aux indications de l'équité et de la logique. Et puis, j'aurais eu quelque honte et de la gêne à m'adresser directement à Louise, tandis que j'étais sûr du bon vouloir et de l'amitié d'Hermand. Lorsque

je l'allai prendre à part dans râtelier, il m'accueillit, en effet, avec la cordialité obligeante dont j'aurais cru pouvoir répondre d'avance.

— Pourquoi ces airs graves, et qu'y a-t-il pour votre service, mon cher ?

— Loin d'être assez grave encore, j'ai à m'excuser auprès de vous, Monsieur Hermand, d'un manque de cérémonies, dans une occasion où elles sont pour ainsi dire consacrées. Mais ce n'est pas ma faute... je n'ai point de famille ici : force m'est de faire mes affaires moi-même et d'être mon propre ambassadeur. Voyons, que répondriez-vous à celui qui viendrait vous demander pour moi la main de votre fille?

A ce brusque assaut, le marchand de statues resta impassible et méditatif; sa main droite tortillait la pointe de sa barbe ; enfin il me répondit :

— Mon cher, vous me plaisez beaucoup, je crois vous l'avoir montré. Vous n'avez peut-être pas l'étoffe d'un martyr de la cause que j'aime, mais du moins vous êtes un homme simple et droit, et un refus ne vous viendrait pas de moi, si j'étais le maître de choisir et de décider. Mais vous avez pu voir que notre intérieur ne ressemble pas à tous les autres. Ma fille a été dès l'enfance habituée au libre exercice de sa volonté; et, moins que dans tout autre sujet, ce n'est pas à propos de mariage que je songerais à intervenir, à moins que le choix de Louise me parût indigne, et ce n'est pas de cela que j'ai peur. Si elle vous agrée, j'en serai enchanté. Mais j'y pense, que ne lui adressez-vous votre demande vousmême ?

— Gela ne se fait pas.

— Il est vrai, cela ne se fait pas dans la sphère d'hypocrisie où se meuvent nos relations sociales; mais en stricte justice, dans un monde sain et libre, cela devrait

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se faire. Dans un contrat où il s'agit de la vie, les parties intéressées devraient bien prétendre à un peu d'initiative. J'ajoute que, vu les termes particuliers où les circonstances vous ont placé vis-à-vis de ma fille, l'embarras d'une adresse directe, surtout pour vous qui avez le don des périphrases, me paraît singulièrement diminué.

La passion m'avait trop échauffé pour que je m'arrêtasse à discuter la théorie d'Hermand et à relever ce qu'elle me paraissait avoir d'américain et de brutal. Je me bornai à répondre:

— Vos raisons sont excellentes, mais je préfère que ce soit vous qui parliez d'abord.

— J'aurais autant aimé, moi, que ce fût vous; mais un plus long débat pourrait vous faire douter de mes sympathies. J'accepte donc... malgré moi, c'est entendu. Nous dînons ensemble, n'est-ce pas?

— Je vous prie de m'excuser pour aujourd'hui : je suis un peu agité, et, en outre, mon absence de ce dîner vous fournira une occasion assez bonne de parler en ma faveur.

— Gomme vous êtes impatient ! ♦

— J'en conviens.

— Peut-être vous faudrait-il aussi la réponse ce soir?

— Si c'était possible, j'en serais ravi.

— Je commence par vous déclarer que, moi, j'ai besoin tout au moins de deux jours.

— Soit, et vous viendrez m'apporter des nouvelles en me demandant à déjeuner.

— -C'est juré.

Il est clair que le brave homme, sous son air sceptique, me favorisait d'une réelle prédilection, et que dès le même soir il commença à travailler pour moi : car le

lendemain, vers midi, je reçus sous enveloppe parfumée de Yodor difemina le billet que voici :

« Monsieur,

« Je suis toujours heureuse de vous voir, mais j'aurai un plaisir particulier à vous voir aujourd'hui, si vous êtes libre, vers trois heures.

« Louise Hermand. »

Gela ne disait rien, et j'eusse mis Champollion au déli d'interpréter cet odorant message.

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