‹ Mémoires de n'importe quiChapitre 5 sur 15 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

vu

Un peu avant l'heure fixée , j'arpentais la place Royale, lorsque je vis venir de mon côté Hermand, qui ne m'avait pas d'abord aperçu et ne s'attendait évidemment pas à me rencontrer là sitôt.

— Eh bien? lui dis-je.

— Eh bien, j'ai commencé hier à toucher deux mots de votre affaire, sans vous nommer d'abord. Louise a déjoué mes plans en disant qu'elle devinait qu'il s'agissait de vous et qu'elle ne' vous aurait pas cru si caché.

— Et voilà tout?

— Tout absolument. Et à ce propos, vous seriez bien aimable de me rendre ma parole : je tiendrais fort à ne pas me mêler de la suite. En somme, cela ne me regarde pas. C'est vous qui vous mariez.

Il était raide et gêné en me parlant ainsi, et je vis à ce signe qu'il m'aimait véritablement. N'avons-nous pas éprouvé ceci : lorsqu'un être sincèrement cher réclame de nous un bon office que nous ne pouvons lui

rendre, nous lui en voulons de nous avoir placé dans l'impossibilité de l'obliger? Je vis, à l'air d'Hermand et à son ton en me parlant, qu'il ignorait que Louise m'eût écrit. J'eus bientôt la preuve de cette ignorance.

— Alliez-vous à la maison?

— Oui, et je serais fort heureux que mademoiselle Louise fût visible.

— Je vous souhaite meilleure chance qu'à moi. Mais dans tous les cas, si vous vous en allez encore aujourd'hui à six heures, je me fâcherai.

Je n'avais rien d'un vainqueur lorsque je parus devant Louise, qui m'attendait à ce même coin du feu, témoin des incidents de la veille. Mais, depuis hier, les choses étaient changées. L'inanimé reflète notre âme, cela est pour moi comme une certitude matérielle. Louise essaya cependant d'un sourire en me tendant la main; mais, comme on dit, l'effet était produit, et dans le sourire et dans la pression des doigts je lus aussitôt, clair comme le jour, que je n'épouserais jamais mademoiselle Louise Hermand.

Par exemple, les motifs restaient à être expliqués, et ils devaient m'intéresser.

Louise sourit quand j'entrai, je l'ai dit. Le temps de saluer, d'approcher un siège du feu, cela prit bien trente secondes ; quand de nouveau je regardai la jeune fille en face, elle pleurait.

Ce fut au dedans de moi un déchirement et une révélation; je m'oubliai moi-même dans ce profond amour qui m'enveloppait, et je ne pensai qu'à Louise, je me jetai à ses pieds, éperdu de dévouement et d'admiration. Je couvris ses mains de mes lèvres.

— Qu'y a-t-il, mon âme? Et suis-je le malheureux qui a introduit le chagrin dans votre vie?

Elle ne m'ordonna pas de me relever.

— Non, me dit-elle, vous n'avez aucun reproche à vous faire ! Vous êtes jeune et croyant, vous avez trop présumé des grâces de la vie, et votre cœur s'est livré à des hôtes qui le déchireront au lieu de le remplir. Je comprends votre espérance et votre joie... vous avez été élevé dans votre sphère naturelle, facilement, sans secousses, sans contrastes, dans une position nette, pour une carrière ouverte...

— Mais enfin...

— Mais enfin, mon cher Maxime, si votre ardeur ne vous avait pas aveuglé, vous vous seriez dès le premier jour détourné de moi, en voyant que j'étais une femme triste, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus à fuir au monde. Une femme souhaitable comme compagne d'une existence entière ne doit être triste que de la mort ou du malheur de ce qu'elle aime, c'est-à-dire triste pour un temps, et de choses déterminées. Comment votre instinct de Parisien vous a-t-il si mal servi en cette occasion, et ne vous a-t-il pas soufflé qu'il n'y avait rien de bon pour vous ici ?

— Louise, votre exaltation vous arrache des paroles injustes et excessives.

— Hélas ! je ne dis rien que de trop vrai. Rien de plus vrai non plus que mon chagrin, lorsque je vous vis sortir de l'ordre de sentiments où j'aurais tant voulu vous fixer.

Plus elle essayait de se faire douce et persuasive, plus l'impatience me mordait les nerfs.

— Votre père ne vous a donc pas tout dit?

— Deux mots suffisaient, Monsieur.

— Eh bien?

— Deux mots peuvent faire beaucoup contre l'harmonie du monde, mais non pas contre notre amitié, je l'espère.

— Alors, c'est un refus?

— Pourquoi ces termes extrêmes? où est le refus?

— C'est jouer cruellement sur les mots.

— Monsieur, je vous connais d'un jour, et déjà vous m'avez fait mal.

— Rassurez -vous , je n'irai pas plus loin dans l'expression de mon sentiment sur- votre genre de coquetterie.

— Vous ferez bien, Monsieur Maxime Favel; vous êtes libre de déraisonner, mais je ne vous permets pas de mentir. Où prenez-vous que j'ai été coquette à votre égard, que j'ai jamais fait autre chose que céder à vos prévenances, et, à l'exemple paternel, je dirais même que vous subir, si dans ces derniers temps je ne m'étais senti naître une réelle amitié pour vous? Vous êtes honnête et juste, Maxime... il m'importe peu d'être jugée excentrique par ceux-ci et ceux-là, mais je tiens à votre estime.

— Pardonnez à la fougue d'un cœur aussi cruellement amoureux, au désespoir d'un homme qui se livre à vous, et dont vous ne voulez pas accepter le nom et l'amour.

Louise me regarda avec un air de profonde angoisse, mais c'est d'une voix ferme qu'elle me répondit :

— Je ne le puis pas !

— Ah ! misère de moi !

Je me mourais! Je passai par tous les dégoûts de la tête et du cœur. Mais quelle succession rapide et infernale de sensations et d'images! J'étais hébété, je m'ennuyais; j'aurais voulu vivre obscur et bestial dans quelque ferme du Nord. Je vis surgir un temps de ma première jeunesse, où, n'ayant encore aimé qu'une jeune fille nommée Diane (et de quel sauvage et distant amour alors ignoré de cet ange et de moi !), j'étais si heureux,

avec un vieil ami. Nous partions le dimanche pour les champs , lestés d'une simple tasse de café et fumant notre pipe joyeuse le long des grands chemins ! A ce souvenir, mes yeux se mouillèrent. Louise me crut navré à cause d'elle, et elle me consola comme un enfant gâté. Alors je lui tendis la main :

— Je suis redevenu raisonnable... Adieu.

— Adieu, jusqu'à quand?

— Je ne sais.

— Si ce n'est pour moi qu'il convient de le savoir, faites un effort pour mon père, qui ne vous a jamais été désagréable, lui, et qui vous aime sincèrement. S'il ne vous voit plus revenir, il s'en prendra à moi, et je vous jure que nous n'avons pas besoin de cela. Je vous ai dit tout ce qu'il m'était possible de vous dire.

— Aussi ne demàndé-je pas à en savoir davantage; je n'imagine pas qu'une plus ample confidence pût me rendre moins cruelles mon impatience et ma désillusion.

— Je vous pardonne encore cette offense; ce n'est plus vous qui parlez à présent, c'est votre colère. Plus tard, c'est peut-être avec des larmes qui brûleront vos paupières que vous pleurerez les paroles mauvaises que vous m'aurez dites.

Ce n'est pas en vain que je l'adorais tant, et j'eusse menti soit à elle, soit à moi-même, si la fatalité qui grondait en ces derniers mots n'eût aussitôt amolli mon cœur.

— Puisqu'il faut nous séparer, lui dis-je, et vous avez beau rêver, par bonté d'âme, à de faciles occasions d'être réunis encore; puisqu'il faut nous séparer, et que mes violences ne blesseront plus vos oreilles, ne pouy vais-je du moins partir sans cette incurable détresse morale? Vous avez dit : « Je ne puis pas. » Quel abîme

cache ce seul mot ? Quel mystérieux despotisme vous prive de la libre disposition de votre personne ?

— Vous le saurez, Maxime, bientôt... et alors seulement vous comprendrez les tortures que j'aurai dissimulées sous un front calme. Si vous m'aimez, si vous m'avez jamais aimée le quart seulement de ce que vous juriez tout à l'heure, vous ne pouvez pas m'être déjà devenu un étranger.

— Je nai pas la froide raison qui distingue toutes ces nuances; mais, si c'est de nouvelles protestations qu'il vous faut, croyez que je ne serais pas plongé dans cette détresse si j'avais cessé de vous aimer.

Sans doute je n'étais déjà plus moi-même : autrement, est-ce que j'aurais pu résister ou plutôt me soustraire aussi brutalement que je le fis aux supplications de ces lèvres dont, la veille, un mot affectueux enchantait pour moi la vie, à l'étreinte de ces mains dont j'avais rêvé de faire la chaîne de mes destinées ?

Elle était fière et digne jusque dans ses angoisses, jusque dans ces luttes désespérées de son mystérieux et inébranlable refus avec ma passion irritée; c'est à demivoix et couvertes par le pétillement de la bûche que s'échangeaient prières et menaces. Oserai-je tout dire? Je la brisai presque contre mon cœur, et- elle tomba à mes genoux... et, toute suppliante qu'elle pût paraître, l'apaisement de cet orage dépendait d'un mot d'elle. Je baisai ses yeux humides, et elle retint mes mains dans les siennes. Plus nous aurions eu l'air, aux yeux d'un témoin mal prévenu, de nous rapprocher et de nous mieux entendre, plus la terrible barrière se dressait haut devant ma pensée. Enfin, exaspéré, je m'écriai:

— Vous ne pouvez pas m'aimer ?

— Non.

— Vous ne vous appartenez donc pas?

— Puisqu'il vous plaît de faire violence à la dernière pudeur d'une femme... eh bien, non î

— Je croyais qu'il était passé le temps des beaux ténébreux!

— Monsieur, je ne vous connais plus.

Ma colère, grandissant à chaque seconde, fit en terminant de moi le plus grossier des amants éconduits :

— Cela vous dispensera de me reconnaître à notre prochaine rencontre aux Italiens.

Elle retomba exténuée sur un fauteuil; je me traînai à ses genoux, j'implorai lâchement mon pardon; d'une voix saccadée, et de crainte d'une surprise, elle consentit enfin à me dire :

— Soit, je vous pardonne... Mais retirez- vous. Je sortis.

Je n'étais pas le premier, ni seulement le millième amoureux intempestif qui, sortant de la chambre étroite et silencieuse (où vient de s'accomplir le déchirement intérieur qui résume pour lui, du moins à l'heure où il s'opère, toutes les calamités de la vie), s'est senti assailli comme par un choc étrange, en retrouvant les lumières du boulevard et toutes les rumeurs de Paris. Ces foules et ces agitations m'étaient exécrables. Je ne voyais au monde qu'une forme adorée, étendue là-haut dans le silence et l'abandon, sur le fauteuil où elle gisait si triste à cause de moi.

En quittant cette maison d'Hermand, qui en huit jours et par suite du plus mince hasard avait pris une

si grande place dans ma destinée, j'éprouvai — tant l'amitié vraie a d'empire sur nous, et tant le cœur des hommes a été fait pour se laisser prendre aux attaches de l'humanité! — qu'il me manquerait quelque chose de n'avoir plus, - à défaut de romanesque amour, ce refuge dans mes heures d'isolement et d'hypocondrie. C'était ma faute : je m'en étais chassé moi-même. Cependant m'eût-il été dans aucun cas permis d'y revenir? Sans parler d'autres objections, n'aurais-je pas eu trop à rougir devant Louise de mon grossier emportement? Avec quel égoïste sans-façon je la laissais seule pour se tirer aux yeux d'Hermand des complications et des détours de cette pénible aventure?

Je passai toute la soirée à retourner dans mon esprit mille hypothèses également désolantes. Notre époque n'est plus aux paladins voilés. Dans celui qu'on ne nommait pas et qui était le maître et souverain de celle que j'aimais tant, je ne pouvais être amené à voir autre chose que le héros d'une séduction coupable, pratiquée par quelque personnage de haut rang sur une fille trop jolie pour sa fortune, et malencontreusement élevée en dehors et au-dessus de la sphère où elle était née.

Quand on y pense exclusivement, ces choses-là vous irritent d'abord, et finissent par vous dégoûter de vous-même, de votre poésie, de votre idéal si ardemment idolâtré. J'étais un misérable d'éprouver de ces hontes et de ces remords, et de violer ainsi un secret que je ne devais que deviner et pressentir. Je faisais de la calomnie intérieure. Si Louise, comme j'avais lieu de le redouter d'après un demi-aveu fortifié de raisonnables conjectures, était attachée à un homme placé très-haut au-dessus d'elle; c'était sa tête ou son cœur,

l'orgueil ou le dévouement qui l'avaient vaincue. Jamais trace de considérations étrangères à l'un de ces deux mobiles ne m'était apparue dans l'existence digne et modeste de la jeune fille. En somme, qu'avais-je à reprocher à Louise et de quel droit la maudire ? Je venais peut-être de passer, ignorant et ingrat, à côté d'une grande et délicieuse amitié. Alors tant mieux! j'ai bien fait... Cette vie est un mensonge, un décor, et c'est folie amère que de s'y attacher à rien ou à personne! Après ces accès de furieux mensonge (car tout le prix de la vie est, au contraire, d'aimer), le cœur loyal qui sera en moi jusqu'à la fin se déchirait, et le reste de la nuit je pleurai et je me tordis sur mon oreiller brûlant.

Pour retrouver un peu de fraîcheur, j'essayai le lendemain d'une promenade matinale dansParis. J'espérais qu'une grande fatigue physique materait ces révoltes nerveuses et ce désordre moral. J'allai sur les hauteurs de Montmartre voir se dérouler à mes pieds cet incomparable tableau de Paris. Dans la plus grande tempête du cœur, il est impossible de ne pas ressentir l'effet de cette immense vue; et viennent lés évocations historiques ajouter leur prestige à l'influence du présent qu'on voit, ces bouleversements énormes, tant de variations et de gloire, imposent un moment silence à nos chagrins personnels. J'éprouvai le bienfait passager de cette sorte de résignation, et pendant quelques heures je souffris moins. Au retour de celte excursion, j'en étais à débattre intérieurement les divers moyens de faire mes adieux à Hermand : car de retourner dans sa maison, cela n'était pas possible. Je n'étais pas encore fixé quand je regagnai le n° 17 de la rue de Ghoiseul. On me remit alors une lettre de M. X,.., un de mes anciens camarades de collège, l'unique héritier d'un no-

taire de la rue d'Alger, un Parisien de haut en bas, fils de Parisien et le compagnon en dix mille qu'il fallait à un personnage de ma triste condition d'esprit. X... m'invitait par ce billet à venir passer une huitaine dans le joyeux et hospitalier domaine de famille qu'ils ont entre Rambouillet et Chartres, et où dans la belle saison se succèdent d'agréables hôtes des deux sexes.

Le notaire de la rue d'Alger a conservé jusqu'aujourd'hui, grâce à son caractère et aux incidents de sa carrière, les allures et la gaieté d'un jeune artiste. Il avait débuté par être avocat plein de promesses et d'avenir, il s'était signalé dans plusieurs causes politiques. En outre, il était au mieux avec les chanteuses, les poètes, les journalistes, qui trouvaient en lui un conseil et un défenseur sympathique et toujours prêt, lorsqu'une maladie de la gorge le força de renoncer à une profession chérie. Si le notariat entrava l'essor de sa naissante popularité, il ne fut pas autrement défavorable à sa fortune. Avec un esprit aussi vif, mais peu d'aptitudes au travail, mon ami, le fils de ce charmant homme, rappelait exactement son père. Au moment où m'arriva leur cordiale invitation , je songeais à aller demander pour un mois l'hospitalité au cousin Alexandre : non que la maison soit consolatrice, mais elle a ce mérite à mes yeux que je l'ai toujours connue, que je suis né à son ombre, et que j'y trouve, malgré les disputes, la mesquinerie et l'aigre moisissure propre à certains lieux et à certaines vies, une vertu d'apaisement, ou plutôt ce je ne sais quoi que la régularité imperturbable des habitudes a de spécifique contre les maladies morales.

Mais le remède eût été lent et morose, tandis que le palliatif. contenu dans le billet de mon camarade X... offrait les avantages opposés. Je savais en outre que,

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malgré un certain parti pris de raillerie, mon ancien condisciple était de ces hommes à qui l'on peut tout dire et qui comprennent tout; tandis que me voyezvous, emporté par l'expansion, raconter au cousin et à la cousine Alexandre l'histoire de ma passion infortunée pour la fille de leur marchand de statues ?

Ma résolution fut bientôt prise. En une heure, j'eus rempli une caisse de tout ce qui m'était nécessaire. J'écrivis à Hermand un billet où, sans franchir les limites de la stricte vérité et dans les termes ordinaires, je lui disais qu'il n'eût pas à être étonné de la rareté et même de la suppression de mes visites pendant quelques semaines, attendu que j'allais passer une partie de l'automne chez des amis vivant loin de Paris. Je pensais que le marchand de statues pénétrerait le sens caché de cette déclaration franche et loyale d'ailleurs. J'espérais en outre, en agissant de la sorte, parer à toutes les difficultés de l'avenir. En effet, me disais-je, ou bien mon chagrin, sans cesse augmentant, m'empêchera de revenir dans la maison d'Hermand, et le pli sera pris; ou bien le voisinage des arbres m'aura apaisé, rafraîchi, et je pourrai revoir sans danger ce théâtre de ma présente désolation.

J'aime la société de ces sortes de gens, avoués, médecins, notaires. Ils voient l'humanité à nu, au moral et au physique; ils sont mêlés à l'intimité, au réel des affaires, et l'on obtient parfois en causant avec eux la clef et la lumière des choses fermées et obscures. Justement, je suis presque aussi lié avec le père de X... qu'avec mon camarade lui-même ; et souvent, lorsque je dînais chez lui, nous faisions un tour de jardin en causant de toutes sortes de choses qui m'intéressaient, tandis que les autres hommes se livraient à une partie de billard. Une heure après la lettre deX..., j'en reçus une

dit notaire lui-même, m'informant qu'il prendrait le train de quatre heures à la gare de Montparnasse et que nous partirions ensemble. J'en fus heureux, car celui-ci mêle à la bonne humeur de l'ami des traits de bonté paternelle.

Il me trouva Pair nébuleux. Ma foi, tant pis ! sans nommer personne, je lui contai mon pénible roman. Il me consola de son mieux. On survivait à ces chocs, si durs qu'ils fussent, m'assura-t-il , et il entreprit de me le prouver par un exemple. Il avait eu lui-même jadis un désespoir dans mon genre... et, lorsqu'il y pensait trop longtemps, me dit-il, le présent disparaissait. Il trouvait cette ressemblance entre nos deux situations qu'à lui et à moi une même fatalité avait interdit d'épouser nos bien-aimées. Je ne fis d'ailleurs aucune révélation, même sur le quartier de Paris qui avait été le théâtre de mon échec: autrement le notaire en aurait su autant que moi. Hélas ! il en savait plus que moi, le notaire!

Bref, nous arrivâmes à destination vers six heures et demie. Mon rival de rhétorique nous attendait à la descente du wagon ; il y eut des embrassades. X... m'annonça que l'hôtellerie était au complet, qu'il avait dû défendre héroïquement ma chambre, qu'il venait d'arriver deux misses ravissantes, que Rebecca était la plus dangereuse toquée de la terre, et qu'il ne se brûlerait la cervelle qu'après avoir mis Rebecca au point de ne plus tant se moquer des gens.

La soirée de ce premier samedi fut signalée par un joyeux et brillant dîner dans une salle à manger vaste, agréablement ornée, et tout égayée et parfumée du voisinage d'un parc, sur lequel la lune d'octobre jetait la lumière des féeries shakespeariennes. J'avais pour voisine, à ma droite, une de ces misses

ravissantes dont m'avait parlé X..., et amies de ses cousines, qui étaient elles-mêmes en villégiature avec un certain nombre d'autres dames, dans la maison du notaire.

Celle qui était ma voisine, jeune personne de vingt et un ou vingt-deux ans, s'appelait Florence Simpson; élégante et distinguée plutôt que jolie. Elle élait d'assez grande maison, et une de ses tantes l'avait présentée, au dernier levée de Saint-James, à la reine Victoria. Elle" avait surtout de grandes séductions dans la voix, et nous causâmes bientôt sur un ton assez vif de satisfaction partagée, pour que j'en sois encore à me demander comment je ne lui fis pas la narration de mon aventure.

L'autre miss, Rebecca Eliis, la demi-sœur de Florence, était, au contraire, d'nne animation, d'une douce folie, qui faisaient les délices du notaire et de son fils, sans préjudice d'un peu de scandale qu'elle causait aux Françaises les plus enjouées. Cette jolie excentrique, à tête de jeune Apollon, à boucles blondes s'arrêtant à la naissance du corsage, occupait assez le reste de l'assemblée en sens divers, il est vrai, pour nous laisser, ma belle mélancolique et moi, nous évaporer à notre aise dans le sein compatissant des étoiles.

Les escarmouches régulièrement établies entre les Parisiens et la petite Anglaise consistaient en ceci, que Rebecca ne laissait passer aucune occasion de se moquer ouvertement de la France, et que ses hôtes le lui rendaient en éloges dérisoires de sa belle patrie. Le tout au milieu de la gaieté la plus affectueuse, d'éclats de rire français, et avec l'aide de cet excellent moët rosé qui séduirait Lucrèce Rritannique.

Mais sous cette apparence d'entrain et de folie s'agitaient des opinions sincères, une passion réelle. Aussi

cette conversation moqueuse était pleine de vérité au fond, et très-instructive par-dessus le marché. L'air de plaisanterie permettait tout et sauvait tout. On disait plus qu'on ne pensait, en verlu de l'axiome : « Qui peut le plus, peut le moins »; et la pensée véritable, impossible à dire en face, autrement que protégée par celle exagération manifeste et ces éclats de rire, se faisait jour ainsi Rebecca, avec ses dix-neuf ans, ses boucles blondes et ses lèvres roses, humides d'un doigt de Champagne glacé, parlait de liberté, de" constance politique, du Canada, du Bengale, de Madrid et de Berne, avec aisance et facilité. Elle avait du naturel jusque dans la mauvaise foi obligatoire, inséparable de tout système. Ainsi elle critiquait la France et Paris jusque dans leur climat. C'est là, on ne l'ignore pas, le dada des Anglais anglaisants.

— Vive l'étemel soleil de Londres 1 fit le notaire.

— Certainement, le soleil de Londres vaut mieux que celui de Paris.

— C'est depuis le libre échange ! répondit X...

On rit... de quoi ne rit-on pas dans ces heures de santé générale, de jeunesse et de nuit, sereine? Seuls, ma voisine et moi, nous gardions notre mélancolie. De temps en temps, Florence s'efforçait de modérer Rebecca, qui s'animait à la lutte. « Becky, How very absurd! » Becky buvait un demi-verre de moët à la santé de l'interruption, et reprenait de plus belle.

A quoi bon vous faire l'histoire en détail des jours suivants, qui furent des jours d'amusements variés, de chasse, d'excursions à cheval, de musique, de danse et de flirtation pour tout le monde, sauf pour moi, dont l'intérieur, sous les formes tranquilles et souriantes exigées par les convenances, était rongé par un souci qui croissait au lieu de s'éteindre.

Un matin, nous étions, après déjeuner, réunis tous sur la galerie qui fait suite à la salle à manger. Quelqu'un fit remarquer à l'extrémité de la pelouse un espace vide, une sorte de rond-point environné d'arbres centenaires, et qui semblait réclamer, dans l'intérêt de la perspective ménagée par une éclaircie, quelque chose comme un groupe, une Diane chasseresse avec son chien.

— L'idée est raisonnable, fit le notaire du ton d'un homme indécis.

Aussitôt ma pensée se reporta vers le cousin Alexandre, et de ce moderne elle ne fit qu'un bond vers la plus lointaine antiquité, dans la personne d'Eucharis.

— Si vous vous décidez, dis-je h mon hôte, j'ai sous la main l'homme qui vous convient.

J'étais poussé par un sentiment d'amitié dont je suis loin de rougir encore, puisqu'il procédait d'une bonne inspiration du cœur. Il en résulta un de ces coups de théâtre qui, à la scène, rapportent, dans les délais voulus, cent mille francs à leur auteur, mais qui, dans la vie privée, lui ferment la porte des maisons. Voici la malheureuse phrase qui produisit tout cet esclandre :

— L'homme dont je parle s'appelle Hermand et demeure rue des Vosges.

Comment et pourquoi décrire? Représentez-vous seulement miss Florence Simpson, la jeune Anglaise présentée à la reine, qui pâlit, perd connaissance, et à laquelle on fait respirer des sels ; le notaire qui me saisit énergiquement le bras, pour m'avertir que je dis

des "horreurs, et m'empêcher d'aller plus loin et le

reste de l'assistance stupéfait de cet intermède et de ma confusion. Je me tus sans rien comprendre non plus à cette crise étonnante, mais très-frappé aussi de ce qu'un nom que je prononçais moi-même dans l'agitation

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de mon cœur produisîf sur les autres une impression aussi vive.

Une demi-heure après, tout était rentré dans l'ordre, du moins en apparence. Les dames, dans leurs appartements, méditaient une surprise, car on attendait pour le dîner de nouveaux étrangers qu'il s'agissait d'éblouir. Moi et quelques autres nous devions retourner à Paris le lendemain. Le notaire me prit le bras et m'invita à un tour dans la campagne avec. lui.

— Vous savez, mon cher hôte, lui dis-je, que j'ai beau paraître avoir pris mon parti des cérémonies de tout à l'heure, je n'en saisis pas le premier mot.

— Croyez-vous donc que c'est pour vous le dire que je vous ai pris à part, comme au théâtre ?

— J'avoue que j'aurais quelque curiosité de connaître le lien qu'il peut y avoir entre le nom d'flermand, prononcé par moi, et le trouble où il vous a tous jetés, vous notaire parisien, miss Florence, la belle patricienne anglaise, et les autres.

— Vous me demandez cela sans autre hésitation, sans même vous arrêter devant ce scrupule qu'il me faudrait peut-être vous ouvrir des secrets dont je ne suis pas le maître : un notaire n'est-il pas un confesseur? Ne rougissez pas, j'ai voulu seulement vous faire peur, et j'en ai assez appris sur l'affaire qui vous intéresse, par des voies qui m'appartiennent, pour en disposer à mon gré, sans violer aucune confidence. D'ailleurs Phisloire sera courte.

— Pardon, mon cher hôte, lui dis-je; s'il s'agit de n'importe quel Hermand, et non pas de celui de la rue des Vosges, mon intérêt à cette aventure diminue singulièrement.

— Tiens ! tiens ! c'est donc le côté Hermand qui nous est sensible ? et moi qui vous croyais pris par la Diana

Vernon qui vous absorbait tant% dîner 1 Vous m'écoulerez cependant, quand même ce n'est pas de votre Hermand qu'il s'agirait. Vous avez habité l'Angleterre : ce n'est donc pas à vous qu'il serait nécessaire d'expliquer comme l'éternelle illusion de l'amour est conduite d'une façon honnête, poétique et touchante, dans ces intérieurs, très-ennuyeux, je l'avoue, au point d'optique .d'un Parisien, qui ne comprend pas l'anglais même dans les traductions, et ne comprend le thé qu'à l'état de remède. Le thé est pourtant une délicieuse institution anglaise, et il favorise bien des petites fêtes domestiqués et des petits extras hospitaliers, faciles à improviser en une demi-heure, et à la portée de tous les ménages. Mais il n'est pas question de thé. Miss Florence Simpson appartient à la haute société de son pays.

Je l'ai rencontrée en Italie avec sa famille il y a plusieurs années; je conduisais auprès d'elle à Naples mes deux nièces, avec lesquelles elle se trouve liée depuis l'enfance, par suite de circonstances que nous remettrons, si vous le permettez, à un autre jour. Florence est fille du premier lit d'un honovrable de Putney. Elle avait échangé, depuis toujours, une foule de Valentines, de messages plus directs encore (sans parler des promenades sur les peers à Dieppe et à Brighton), avec un Edward, ou un Albert, ou un William, leur voisin de château et le plus brillant ex-rameur d'Eton. J'ai su tout cela par des tiers; on ne m"a fait jurer aucun secret : je poursuis. L'Albert en question est très-joli garçon, héritier d'un titre et d'une grande fortune; mais ce n'est point là ce qui l'a rendu cher à Florence : elle ne voit en lui que l'ami de son enfance, celui qu'elle a toujours aimé, sans avoir une seule fois rêvé qu'elle pût en aimer un autre; en un mot, son fiancé. Albert,

EUCHARIS. Ho

attaché quelque temps pour la forme à l'ambassade du faubourg Saint-Honoré, en est bientôt arrivé à témoigner pour le séjour de Paris d'une prédilection telle, que, malgré la brièveté du trajet, il fut près d'un an sans repasser la mer. Cette conduite, qui donna lieu au chagrin sincère d'une personne, au mécontentement de plusieurs autres et aux interprétations variées de l'absurde galerie, avait une cause.

Albert avait un jour remarqué au Théâtre-Lyrique, dans une loge des premières, seule en société d'une dame fort saluée, une jeune personne de dix-huit à vingt ans, d'une beauté si charmante et si superbe à la fois, qu'il y pensa la nuit et les jours suivants, et qu'il n'eut de repos que lorsqu'il eut réussi à se faire présenter chez madame de..., dont il avait fini par savoir le nom et l'adresse, grâce aux démarches nécessaires. Son premier mouvement avait été de se faire présenter en habit et en gants blancs, et, avant d'entamer aucune conversation, de demander la main de la beauté qui l'avait émerveillé. Le souvenir d'un engagement antérieur avec Florence, la crainte de plagier quelque vaudeville obscur et suranné, où cette brusque entrée en matière ne saurait manquer de figurer à titre d'originalité, et la connaissance bientôt acquise que la dame chez laquelle il allait être reçu n'était pas la mère de celle qui l'avait animé d'un si vif enthousiasme, tout l'empêcha de donner suite à ce premier mouvement. Qu'advint-il de tout ce à quoi je viens de vous initier ? Un amour dont personne ne doute, bien que personne n'en ait la preuve..., un amour partagé, dit-on. Une police spéciale mise en campagne a transmis ces documents à qui de droit. La beauté s'appelle mademoiselle Hermând. Elle vit la moitié du temps chez une tante maternelle. D'ailleurs, son existence est modeste et

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cachée. Vous savez maintenant la cause de l'émotion produite ce matin par le nom d'Hermand.

Ainsi parla le notaire.

Certes, vu certains précédents, je devais bien m' attendre un jour ou l'autre à quelque révélation de ce genre ; mais la coïncidence paraissait si extraordinairement ménagée par la main habile d'un faiseur de romans ou de drames, que j'en restai un instant comme hébété. Dans ces moments où notre âme est le plus secouée, notre corps a des habitudes mécaniques qui permettent heureusement de dissimuler le trouble de l'intérieur. J'ai donc vis-à-vis de moi-même la satisfaction de pouvoir déclarer que, depuis ce cruel moment jusqu'à celui de mon départ, ni mon hôte ni personne ne soupçonna combien j'étais mêlé à ce drame bizarre. Une des choses dont je fus le plus ému, et je puis dire frappé, ce fut les sympathies réelles et manifestes, et n'ayant d'ailleurs aucun des caractères de l'amour naissant, qui nous avait réunis, dès la première heure, Florence et moi, deux sacrifiés du même abandon. Pour les esprits folâtres, il y avait là une réparation et une vengeance tout indiquées, mais ni elle ni moi nous n'étions d'humeur à rire. Son cœur ne lui appartenait plus; et ce que je puis dire de ma propre situation vis-à-vis de Louise Hermand, c'est que je ne voyais pas les choses de la même sorte depuis qu'elle était entrée dans ma vie, que j'en étais moins jeune et moins gai, qu'il y avait une ombre devant les yeux de ma pensée.

EDCHARIS. 177

Je rentrai à Paris le jour suivant. La dernière main qui me fut tendue pour la seconde fois à l'heure des adieux était la main de Florence. Fantastique de la réalité! Je possédais le secret inlime et vital de trois êtres ne me connaissant guère, sauf Louise, qui convenait d'en être arrivée à l'amitié, et encore moins par le fait de mon mérite ou d'un élan spontané que de mon insistance.

Je vous peindrai difficilement la noire mélancolie qui s'empara de moi à mon retour dans ce logement familier de la rue de Choiseul, où, durant plusieurs années, j'avais été non pas heureux, mais tranquille, sans ennui, pour tout dire: habitué. Aujourd'hui, je n'y retrouvais' plus cette tranquillité; j'y apportais, j'y renfermais avec moi mon tumulte. Ce logement contenait (on n'a pas abattu la maison, il contient encore) trois pièces au second sur la rue. En deux minutes, quand j'ai besoin d'un spectacle d'animation, je suis rendu sur le boulevard. Quant à la solitude où j'ai coutume de vivre chez moi, elle est bien rarement troublée par une visite, le gros de mes relations étant formé de gens qu'on ne rencontre que chez eux ou sur des terrains neutres.

Dans la joyeuse et vivante maison d'où je revenais, quelque rongé que je fusse au dedans, j'avais dû me faire un masque et paraître prendre ma part de la vie générale. Ici, le même devoir ne m'imposait plus sa contrainte, et tout de suite je me livrai pieds et poings

liés à l'abattement. En rentrant j'avais demandé au concierge s'il n'était venu personne..,

— Personne qui n'ait laissé sa carte; et, selon les instructions, tout a été déposé chaque jour sur la table de Monsieur.

Aucun des noms que j'y trouvai n'intéresse la présente histoire. D'ailleurs, pas un billet. J'avoue que j'en ressentis quelque déception, et même un peu de dépit. Cependant, qu'attendais-je ? qu'avais-je le droit d'attendre? Rien, il est vrai; mais les colères et les angoisses d'un amant s'inquiètent bien d'avoir le droit. Je pensais que la résolution dont j'avais fait preuve en fuyant comme on l'a vu, loin de Louise, si bouleversée à mon départ, aurait laissé une vive trace dans ce rare esprit.

Mais où avais-je la tête? Après tout ce que je venais d'entendre, est-ce que j'existais seulement pour 'cette duchesse inflexible? J'avais subi d'étranges perplexités depuis l'histoire du notaire. Étais-je labouré par les griffes de la jalousie? Je vais vous faire un aveu singulier : Eh bien! non... ou du moins pas encore. J'éprouvais pour cette femme tous les amours; ils se succédaient assez rapidement pour ne jamais laisser d'espace libre... et dans cet instant c'était le plus pur, le plus désintéressé, le plus généreux qui parlait. Ainsi je frémissais à l'idée que Louise était malheureuse, qu'il y avait un mystère et de bien graves difficultés dans sa vie. Alors il me prenait contre la chose sociale des indignationsviolentes. Je me disais : « Est-ce que les parents de cet Albert ne pourraient pas le laisser heureux selon son rêve, selon la vertu et selon ses serments?... Et les familles après cela viennent prêcher la morale! » J'avais même l'injustice d'en vouloir un peu à Florence, à cause, me disais-je, de son manque de fierté.

Vers six heures du soir, j'eus besoin de me retenir vigoureusement pour ne pas reprendre le chemin de la rue des Vosges... mais de quel front m'y présenter? La certitude même où j'étais d'un parfait accueil de la part du père me faisait une loi de délicatesse envers la fille de lui épargner cette visite.

Le lendemain, je repris mes habitudes, mais comme un automate. Je recommençai à déjeuner et à dîner au restaurant, sans appétit; le soir, à aller à l'Opéra ou à rentrer chez moi, selon l'inspiration... Et quand je regardais devant moi, c'était un infini désert gris, sans arbres, sans chaumières, sans tendresses humaines. Ah ! si j'avais eu une mère, pour laquelle il eût fallu travailler en santé douze heures par jour, avec l'espoir de la conserver jusqu'à la fin!... C'était là mon idéal.

Un matin, je m' éveillai par un temps humide et sombre... il avait plu toute la nuit... le ciel était littéralement couleur de plomb. J'allumai un grand feu, afin de combattre par un peu de lumière et de chaleur la morosité de cette désolante aurore. Je fus alors pris d'un si noir accès de désespérance, que, pour ne pas m'accroupir en de lâches gémissements, je me livrai à un travail forcené... je ne sais ce que j'écrivis... j'aurais fait de la statistique, des calculs... tout, pour m'échapper à moi-même. A cause de la boue, j'envoyai commander à un café voisin mon déjeuner ordinaire, que j'avais l'habitude d'aller prendre sur place en lisant les journaux. Vers dix heures et demie, j'entendis une voiture s'arrêter devant notre maison, mais je n'attachai pas d'autre importance à un incident qui se reproduit cinquante fois par jour.

Je continuais d'être triste et d'avoir froid malgré le feu, mais d'ailleurs nul pressentiment. Deux minutes après l'arrêt de la voiture, on sonna à ma porte; j'allai ouvrir, et je sentis s'échouer entre mes bras plutôt que

je ne vis entrer une ombre noire, voilée et frissonnante, dont le sanglot et la plainte se mariaient au bruit de la soie. Un parfum subtil et affolant enveloppait cette forme divine, qui avait perdu la parole, et que je portai presque jusque sur le fauteuil au coin du feu. C'était Louise Heruiand ! D'ailleurs, qu'avait-elle besoin de parler? Tout, dans son être, révélait que je me trouvais devant un grand désastre, et non devant une nouvelle phase de mes affaires d'amour. Je me contentai de tenir une de ses mains dans les miennes, résolu à ne pas lui adresser un mot le premier. A la fin, son sein se gonfla; un flot de larmes, en s'échappant à propos, vint détendre cette poitrine qui menaçait de se rompre. Louise alors me dit :

— Si je ne vous avais pas vu, je serais morte... morte à présent même... j'étais à bout.

— J'en suis d'autant plus heureux, qu'il ne tenait à rien que je fusse loin de Paris aujourd'hui.

— Pourquoi je suis venue, par exemple... c'est ce que je ne sais comment vous dire... Supposez que je suis la plus perdue des femmes... aussi perdue qu'on peut l'imaginer... et ridicule, et mystifiée en outre... Moi ridicule!... et penser qu'aux lèvres mêmes des collégiens de seize ans, mon histoire de détresse amènerait un sourire, tellement elle est vulgaire et banale!

Je m'efforçai de l'apaiser, la suppliant même de se taire jusqu'à ce qu'elle frissonnât moins : car c'était odieux de l'entendre ricaner cette malédiction sur ellemême, au heurt de ses dents qui claquaient. Elle recommença à pleurer, à mêler le nom et l'image de sa mère à cette explosion de douleur. Je suis né tendre. La vue de larmes sincères est pour moi irrésistible, et a bientôt fait de provoquer les miennes.

Quand elle me vit pleurer aussi, Louise eut une vive

secousse, elle vint m'entourer de ses bras comme un petit enfant, et me consoler et me dire : «. Ah ! Maxime, quel bonheur de vous connaître à présent, et quel malheur de vous avoir connu si tard! »

Je pouvais être fort affligé, mais pas le moins du monde surpris. Les renseignements circonstanciés que le hasard m'avait mis sous la main formaient, avec mes conjectures d'auparavant et le spectacle d'aujourd'hui, une chaîne trop serrée, trop suivie, de déductions logiques et transparentes, pour permettre un doute. J'aurais pu, sauf les détails et les épisodes personnels, d'où ces récits tirent leur meilleur intérêt, conter à Louise sa propre histoire. La plus vulgaire décence m'empêchait d'usurper ce rôle, qui lui appartenait. Elle le remplit d'une voix mourante, mais fidèlement.

Imaginez cependant quelle violence dut se faire, avant d'aborder de si délicats aveux, l'orgueilleuse pudeur de cette jeunefemme. Aussi, comme elle s'arrêta longtemps aux origines de famille, qu'il était indispensable de bien connaître pour s'intéresser à la suite! Voici le bref résumé de ce passionné et brûlant dialogue, à mîvoix, où quelquefois un signe de tête, un oui muet, alluma des incendies chez l'un de ces étranges causeurs, plus tristes dans leur jeunesse que la poussière des siècles.

Hermand, le chef d'atelier parisien, était à vingt-cinq ans un homme d'un extérieur fort agréable, et d'une

conversation en harmonie avec sa figure. Il avait inspiré à une jeune fille sans fortune, mais dont la famille était titrée, un sentiment assez fort, pour qu'on s'obstinât à l'épouser, malgré l'irritation des parents et d'une sœur déjà mariée à un riche propriétaire du faubourg Saint- Honoré. Le dissentiment fut même porté assez loin (étant donnés surtout les principes connus d'Herniand en matière de politique), pour rendre tout contact impossible entre les ménages des deux sœurs. Les grands parents, déjà âgés, n'avaient pas tardé à mourir. Celle de ces dames qui taxait l'autre de mésalliance, n'était pas une femme d'un cœur sec, tout au contraire, mais dominatrice et brouillonne, aussi attachée à ses idées qu'Hermand pouvait être inflexible sur les siennes, d'ailleurs capable des plus généreux élans envers la faiblesse et le malheur. Elle n'avait pas d'enfants. Lorsque madame Hermand se sentit mère, elle connaissait si bien le cœur chaleureux et impressionnable de sa sœur que, malgré leur séparation et presque leur état de guerre, et sans crainte de lui faire naître un sentiment de jalousie à cause de sa propre stérilité, elle monta en voiture et alla donner la première nouvelle de l'événement à l'heureuse habitante de la rue du Cirque. Madame de*** se livra à toutes les effusions de sa vivace et expansive nature ; elle rit et elle pleura; ce ne fut pas une réconciliation, mais un apogée d'affection. Elle exigea d'être la marraine de l'enfant à naître; elle le fut en effet, et lui donna son nom de Louise. Puis, avec sa fougue ordinaire, elle avoua bientôt qu'elle ne pouvait se faire au marchand de statues, qui, sans lui manquer de respect, la traitait, il faut le dire, un peu bien ironiquement.

Du reste, elle continua ses bons sentiments à la jeune mère; mais chaque semaine elle la vit moins, jusqu'au

jour où celle-ci lui écrivit d'une main diaphane et blanche comme l'albâtre qu'elle ne descendait plus. Les médecins avaient beau ne parler que d'une faiblesse guérissable, elle sentait la mort prochaine et recommandait Louise' à sa sœur.

Madame de*** avait résolument accepté ce legs sacré, et, la sympathie aidant la conscience, elle s'était bientôt attachée à sa filleule comme si elle en eût été la mère.

Si Louise n'était pas l'enfant de sa chair, elle l'était de sa pensée et de son cœur, et même de ses goûts et de ses caprices. Hermand, toujours occupé dans son atelier ou dans son milieu politique, et naturellement peu fait pour la tâche minutieuse et délicate d'une éducation féminine, fut en somme, dans cette occasion, grandement l'obligé d'une belle-sœur qu'il pouvait ne pas aimer, mais dont il recevait le plus signalé service.

L'enfance de Louise se passa donc chez madame de***, dans une société polie et brillante, mais honnête et comptée, où l'on recevait dans le grand style des personnages distingués. Trois fois par semaine, on conduisait l'enfant chez son père, qui, absorbé par le travail, l'embrassait doucement et la remettait aux mains de la femme de chambre, avec des compliments pour madame de***. Il se sentait la gaucherie et l'étonnement de tout homme seul en présence d'un petit être qui ne parle pas et le regarde sans le connaître. Séparation pour séparation, le judicieux Hermand aimait mieux savoir Louise aux soins d'une parente qui la chérissait, que d'une brave femme de la campagne, qui n'aurait vu dans ce précieux dépôt qu'une occasion de s'approvisionner, elle et les siens, de sucre et de linge.

Seulement, quand la petite Louise eut atteint huit ans, le père exprima le désir qu'elle lui fût rendue.

Madame de***, après force larmes, dut céder; mais, en considération de la gratitude à laquelle elle avait droit, Hermand consentit à ce que les journées de Louise fussent partagées entre les deux maisons.

Je vous ai déjà fait entrevoir dans cette longue confidence la situation morale d'Hermand vis-à-vis des femmes. C'était une curieuse condescendance, faite d'indifférence.

Autant avec les hommes il était inébranlable sur le terrain des principes, "autant il était tolérant et sans défense envers les femmes. Mais sa docilité dédaigneuse semblait dire que ce n'était pas la peine de lutter contre elles, qu'il fallait laisser faire ce qu'elles voulaient, à ces mineures, à ces enfants.

Ainsi, il ne s'opposa pas au vœu témoigné par madame de*** que Louise fût mise dans tel pensionnat, qu'elle y reçût des maîtres supplémentaires, et y fût visiblement élevée dans une tournures d'idées qui ne cadraient pas avec celles de la maison paternelle. Plus tard il s'en repentit peut-être, mais le pli était pris. A sa sortie de pension, Louise réintégra définitivement la rue des Vosges ; mais ses souvenirs, cette famille impérissable du cœur, étaient rue du. Cirque. Outre les différences radicales de caractère entre le père et la fille, Hermand avait pris de son côté, et d'ancienne date, des habitudes de vivre particulières et personnelles. Il ne fut pas choqué de voir Louise continuer à aller deux fois par semaine chez sa tante, qui recevait toujours belle et nombreuse compagnie, et prenait régulièrement la jeune fille avec elle, dans sa loge du jeudi aux Italiens. Louise avait à la fois une imagination noble et romanesque, et un cœur résolu. Le premier homme conforme à l'idéal de cette imagination, et qui aurait su toucher ce cœur, pouvait s'endormir en repos sur sa

conquête. Le jeune patricien anglais, fiancé de Florence Simpson, avait malheureusement du Ptoméo en lui. Il ne lui fut pas malaisé de se faire présenter chez madame de*** et d'y être remarqué. Ses grands airs si naturels, sa jeunesse fraîche éclose, un je ne sais quoi d'intrépide et de hautain adouci par l'amour, cette raillerie vaincue par la tendresse, ce feu de tout homme qui a une langue et qui dit aux femmes : « Vous êtes à moi, quoi qu'il arrive... » dès la première heure, Louise découvrit et éprouva tout cela. Dans l'immortel bal de Vérone, Juliette dit à sa nourrice :

— Quel est celui-là, derrière les autres, qui ne danse pas?

— Je n'en sais rien.

— Va, demande son nom. S'il est marié, mon tombeau sera bien sûr mon lit nuptial.

Louise, ainsi frappée, n'avoua rien à sa tante, qui devina pourtant le coup, et d'où il venait, mais aima mieux attendre les événements, que de risquer une confidence inutile, sinon périlleuse. Le début du roman fut tragique. Un jour, madame de*** se vit contrainte de sortir de sa réserve :

— Ma chère enfant, dit-elle un soir à Louise, tu es un cœur droit et ferme , et à la hauteur de la vérité. Eh bien, je te confesse que j'ai eu tort de recevoir lord Albert, et qu'il est temps de couper court à des attentions désormais injurieuses. Une lettre signée d'un nom des mieux connus m'est arrivée de Windsor, et m'apprend

186 EDCHARIS.

que lord Albert est fiancé, presque d'enfance, à sa parente, miss Florence Simpson, et que le mariage est prochain.

Madame de*** avait trop présumé de la fermeté de sa nièce : car aux derniers mots de cette cruelle révélation, Louise devint blanche et froide, et resta quelques minutes insensible.

L'hôtel de*** fut fermé à lord Albert, et cependant celui-ci revit Louise. C'est alors qu'apparaît la dame que j'avais vue chez Hermand, après l'accident de la jeune fdle... sous-maîtresse déclassée, c'est le mot, qui avait flairé le secret, et offert ses dévoués services. La première fois qu'elle se trouva en présence d'Albert, au lieu de la sympathie enthousiaste qui animait jusqu'alors leurs rencontres, Louise fut de glace. Albert, désolé, la força de s'expliquer sous menace de faire un malheur en la quittant. Louise lui répéta ce qu'avait dit madame de***, et Albert répondit naïvement, du ton d'un homme qu'on réveille :

— C'est vrai; mais, sur l'honneur, je l'avais oublié.

Ces trois mots eurent le pouvoir magique d'apaiser Louise et de resserrer les liens de ces deux infortunés, qui marchaient enveloppés d'ombres.

A ce point du récit, déjà long, et dont je retranche tous les épisodes vivants, les rougeurs, les sanglots, j'osai demander à Louise s'il y avait eu, au sortir de cette entrevue, aucune résolution de prise, aucun regard jeté sur l'avenir. A cela elle répondit que lord Albert avait juré de partir le lendemain même pour Londres, afin d'annoncer à sa famille la rupture d'anciens projets et son inexorable volonté d'épouser mademoiselle Hermand. Mais ce départ n'avait jamais eu lieu, et Louise elle-même n'aurait su en garder rancune à Albert, qui donnait mille bonnes raisons à son immobilité. « D'abord

il lui était impossible maintenant, disait-il, à lui, Anglais, qui avait fait les voyages des Indes, de l'Amérique et de l'Australie, démettre, fût-ce pour un jour, la perfide Manche entre lui et Louise. Il avait peur de tout, depuis qu'il la connaissait ; on emploierait peut-être la force ou la fraude pour le retenir là-bas : sa maison était puissante, on l'enfermerait comme fou ; qu'avait-il besoin de tout risquer à leur aller parler? il saurait leur écrire en termes assez clairs et formels... D'ailleurs, son absence indéfinie devait produire plus d'effet que toutes les violences. »

C'est à peu près vers ce temps-là, me dit Louise, que je me rencontrai, moi, sur son douloureux chemin. Elle n'avait pas le cœur à la coquetterie, mais très-ouvert à l'amitié, étant donné qu'on lui parlât le seul langage qu elle pût entendre. C'est altéré d'amitié qu'il aurait fallu dire, car de lourdes tristesses s'abattaient sur elle; ce mystère et cette prudence la déshonoraient; d'ailleurs, elle aimait absolument, sans délire et sans défaillances. Deux larmes desséchées sur son adorable et pâle visage la faisaient ressembler à cette veuve de croisé dont Willems a, d'un pinceau si noble, poétisé le Souvenir. Elle s'apercevait qu'Albert, toujours adorarateur et passionné, avait souvent des ombres sur son front; que les reproches, les avanies, les menaces, les prières que lui apportait chaque courrier, perpétuaient chez lui l'état d'irritation. Elle n'était pas de celles qui disent à un homme : « C'est trop ! Je ne veux pas qu'on vous accable à cause de moi ! » et dont la résignation s'appuie sur des diamants et des titres de propriétés. Elle devait donc en silence regarder passer ce flot de colère. Pourtant elle s'étonna de ce qu'Albert, la voyant dans l'impossibilité de lui rien répondre, ne prît pas sur lui de dissimuler ces assauts de l'extérieur, au lieu de lui

188 EUCHAltlS.

en apporter le bulletin minutieux et exaspérant. Le mal empira; dans leurs dernières entrevues, Albert ne trouva plus à parler à Louise que de difficultés et de murs d'airain. Il eut le mauvais goût de se livrer à une amère satire de la vie... puis, sentant sa faute, il s'était agenouillé devant Louise, et lui avait juré qu'elle serait toujours la reine de son âme. Un jour ii se présenta devant elle, effaré et blême de rage :

— C'est fait, dit-il, ils sont à Paris... J'ai vu ce matin miss Florence... C'est donc à moi de m'en aller.

Désormais il ne parlait plus qu'en son nom... de ce qu'il ferait, des excès où on le réduirait... il ne disait plus nous.

Et c'est dans le temps où le cœur de Louise était labouré de ces griffes sinistres, que je la persécutais, moi, de mon instance odieuse, de mes fureurs indignes. Puis j'étais parti sans pitié pour Chartres, où j'avais retrouvé Florence.

C'est alors qu'un matin, Louise, dont l'agonie morale menaçait bientôt d'épuiser la vie, reçut une lettre timbrée de Lyon, où Albert l'informait que des tentatives d'une telle nature avaient été faites auprès de lui, qu'il s'était vu forcé de quitter Paris. Il était abreuvé de soucis ; se séparer d'un tel amour le conduirait infailliblement à quelque extrémité désespérée. A tout événement, il implorait de Louise la pitié et l'oubli.

En recevant cette lettre, il lui sembla qu'on l'assommait. Revenue à elle, sa seule pensée raisonnable avait été pour moi. En moi seul elle pouvait se délivrer d'un secret étouffant. Si j'eusse été absent, elle disait qu'on l'eût recueillie insensible sur le seuil de ma porte.

Pendant ce récit, et presque à sa fin, j'avais risqué des parenthèses, qui avaient eu le mérite de relever ma belle visiteuse de l'abattement où elle était plongée, jusqu'à une certaine curiosité, qui s'accentua vivement lorsque je lui eus dit :

— J'ai des raisons de penser que miss Florence est étrangère à votre chagrin, et que, durant tout au moins ces derniers huit jours, elle n'a pas fait personnellement beaucoup d'importunités.

— Qu'en savez-vous, vous ?

Je lui racontai les incidents de mon voyage à Chartres, moins le coup de théâtre : cela redoubla sa confiance en moi; et, lorsqu'elle eut tout dit et pleuré à son aise, et tordu ses mains, sans voir qu'elle y étreignait les miennes, elle eut une nouvelle suffocation et perdit tout à fait connaissance.

Vous pouvez trouver que cela lui arrivait souvent : elle y était en effet sujette. Ma position devint alors inexprimablement délicate. Si j'étais profondément touché de la plus sincère pitié, c'était bien à l'état de nouveau converti. L'amour brûlant n'était pas éteint en moi par le sacrifice auquel j'aurais à la rigueur consenti de la savoir heureuse par autrui. Son désespoir la rendait ineffablement belle; il ajoutait à cette perfection idéale l'attrait de la vie, le charme de la beauté humiliée jusqu'aux larmes, et des défaites humaines. Sur son visage pâle, les deux larmes étaient toujours arrêtées; son corps inanimé reposait sur le fauteuil, un léger mouve-

ment du sein protestait seul contre l'idée qu'elle était morte. Gomment je réussis à la ranimer, je n'en sais rien. Je sais seulement qu'elle revint à elle et eut comme un soubresaut d'horreur au réveil. Heureusement elle était assez ranimée pour lire dans mes yeux le témoignage de ma parfaite abnégation, du moins à cette heure. Cependant je n'aurais pas accepté la répétition de cette puissante épreuve.

Elle s'abandonna plus franchement aux soins de mon amitié, mais sans vouloir accepter autre chose, quoiqu'elle n'eût rien pris depuis douze heures, qu'un verre d'eau à la fleur d'oranger. Souvent elle essuyait une larme.

— Que faire, Maxime? dit-elle enfin.

— C'est à vous de le dire, Louise. Je vous appartiens. Quelle est votre sincère opinion sur le caractère de cet Albert, et où pensez-vous qu'il soit allé?

— Je n'en sais rien; mais, vu la saison mauvaise, l'état de sa poitrine et le timbre de la lettre, je dirais Nice.

— Son sentiment est-il tel que vous ayez foi, que vous y comptiez, que, selon vous, la connaissance du mal qu'il vous a fait doive le ramener?

— Pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce que la situation anormale où nous sommes l'un vis-à-vis de l'autre, moi vous adorant, vous désespérée à cause de lui, ne laisse qu'une issue à mon désir immense de vous servir : ce serait d'aller où vous supposez que j'aie la chance de rencontrer cet Albert, et de lui dire ce que j'ai vu.

Louise fut atterrée de celte proposition :

— Vous feriez cela! dit-elle.

— Je chercherais en vain, dans les circonstances actuelles, à vous être d'une autre utilité.

Elle n'insista pas sur cette diversion que je lui offrais, mais elle m'en parut un peu calmée; sa confidence alla jusqu'aux scènes de toute sa vie, et même de ses jeunes années. Sa mère lui était restée dans la mémoire, à l'état de profil de sainte légendaire, qui la faisait s'attendrir et pleurer. Quant à madame de***, Louise avait pour elle une réelle affection, qu'on lui rendait pleinement, elle n'en pouvait douter. Mais elle n'éprouvait pas, en songeant à cette affection-là, cet instinct d'indissolubilité sans lequel il n'y a plus rien que de relatif et d'accidentel dans les liaisons humaines. En un mot, elle sentait que ne plus sympathiser avec madame de*** ou lui déplaire, c'était s'en séparer. Et de fait, elles s'étaient vues beaucoup moins depuis la conversation à propos d'Albert. Madame de*** semblait avoir abandonné sa nièce.

J'écoutais ce récit de Louise d'un air doux et patient : mon rôle était si changé à présent vis-à-vis d'elle! Malgré la parité de nos âges, il fallait entrer héroïquement dans mon rôle de frère et de conseil, et en avoir le ton et le regard, sous peine de jouer un personnage bien ridicule et embarrassé. Louise réclama, comme une grâce particulière, que j'allasse le soir même dîner rue des Vosges. Elle me pria aussi de venir de très-bonne heure: elle n'avait pas besoin de me dire quelle surprise agréable ce serait pour son père... et avant le dîner, nous aurions toute une heure pour causer, aviser et prendre nos mesures, afin de ne pas nous trahir pendant le repas.

Cette petite partie de mascarade morale, et de contrainte et de mensonges, me souriait fort peu. Cependant je promis, puisque cette belle désolée y tenait si fort. Alors elle se leva pour partir.

Sa voiture était toujours devant ma porte. Je voulus

l'accompagner jusque-là, comme une parente, en témoignage de respect, à cause des appréciations du portier. Louise marchait devant moi, et je n'étais pas moi-même sorti de l'appartement, quand un cri d'effarement et de stupeur s'étrangla dans le gosier de ma belle compagne. Je regardai par-dessus son épaule, et alors m'apparut la cause de ce bouleversement... au tournant de l'escalier et à cinq marches de nous, j'avais vu poindre un chapeau, une barbe, un buste bien connus. C'était Hermand, qui nous regarda et monta les cinq marches qui nous séparaient encore.

Il n'y a pas d'exagération à dire que j'aurais aimé tout autant me trouver devant le canon d'un fusil.

Je suppose qu'il devait se passer quelque chose d'effrayant au fond du cœur d'Hermand. Chez Louise et chez moi, la double vie intellectuelle et physique resta plusieurs minutes suspendue.

Le marchand de statues reprit bientôt son air habituel d'ironie froide, et, s'adressant à sa fille:

— Je vous croyais chez votre tante.

Et à moi :

— Et je vous croyais, vous, à la campagne, chez vos amis.

Je fis un violent effort pour me soustraire au vertige qui se resserrait de plus en plus tout autour de moi.

— Vous ne vous trompiez guère, lui dis-je: je ne suis rentré à Paris qu'hier.

EDCHARIS. 193

Hermand concentra sur moi son attention jusqu'alors partagée, et il me perça, c'est le mot, de son regard aigu. Il était fort calme, et ce n'est pas de lui qu'on eût jamais pu redouter un esclandre. Mais cette tranquillité même renfermait de sanglants outrages et des condamnations irrévocables.

— Vous ne m'avez peut-être pas entendu, M. Hermand; pourtant ce que je viens de vous dire est toute la vérité.

Se retournant alors vers sa fille, dont la figure était empreinte du plus sinistre abattement et dont les yeux témoignaient de larmes récentes, le marchand de statues lui dit :

— Et comment mademoiselle a-t-elle eu la bonne fortune d'être instruite avant moi de votre retour?

— Je suis venue ici, répondit Louise, comme vousmême, pour savoir si M. Maxime était de retour à Paris, car il m'était nécessaire de le voir et de lui parler.

Nouveau silence, que je pris sur moi d'interrompre : — Si vous voulez bien, Monsieur Hermand, vous rappeler les circonstances qui ont précédé mon départ de Paris, dont la vue m'était insupportable, et que j'aurais mieux fait de quitter pour toujours, bien des choses à présent obscures vous apparaîtront dans leur vraie lumière. Votre surprise et votre mécontentement s'évanouiront. J'étais un honnête homme il y a huit jours, Monsieur; je n'ai pas cessé de l'être: j'aurais le droit de vous tendre la main.

— Ne parlons que de ma surprise, dit Hermand, logicien jusqu'au fort de cette immense crise : ou bien ma fille est venue vous dire qu'elle a changé sa première résolution envers vous, elle aurait dû alors me confier ce message, et se fût évité une faute sans nom; ou bien elle vous a exprimé de nouveau son inflexible

refus d'être votre femme, ce qu'indiquerait votre allusion à une éternelle absence de Paris, et alors tâchez de m'expliquer ce qu'il m'est impossible de comprendre. Je vais reconduire mademoiselle chez elle, et j'espère avoir reçu ce soir de l'un de vous la clef de ce mystère ou le secret de cette comédie.

Le reste, continua Maxime Favel, je ne l'ai appris que par un laconique billet de Louise... ou de seconde main. Dans le trajet de la rue de Ghoiseul à la rue des Vosges, Hermand et sa fille n'échangèrent pas deux paroles. Il ne se départit pas envers elle de ce système d'abstention et de discrétion excessives qui avait toujours présidé à leurs rapports, et qui, en d'autres temps moins orageux, donnait à leur harmonie les tons moroses du calme plat. Ainsi, pas un mot de reproche, pas même un signe de déception. Seulement, quand il eut ramené la jeune fille dans son appartement, avant de la quitter, il lui dit :

— Je vois quevousn'êtespasplusen mesure d'entendre un sermon que je n'ai l'habitude d'en faire. S'il n'y a jamais eu de transports ni de sensibilité entre nous, du moins nous nous sommes toujours traités l'un l'autre en gens sérieux et raisonnables; je me reposais sur votre droiture, comme vous vous reposiez sur ma confiance et mon culte de la liberté personnelle. Ce pacte moral vient d'être rompu. Ce n'est pas un adieu éternel, si vous ne voulez pas que c'en soit un. Nous pouvons nous retrouver sur le terrain de la seule transaction acceptable. Il importe que ce soir M. Favel soit reçu ici comme votre futur mari, et que bientôt vous soyez réellement sa femme. Après cela, vous serez libre de ne plus me voir, si ma vue vous déplaît.

Louise manqua perdre la tête à ces mots. Sans attendre de réponse, M. Hermand s'en alla. Elle resta devant

son feu, éperdue, idiote, pendant quelques heures. Cependant elle retrouva la force d'écrire deux billets : l'un fut porté à la poste, l'autre remis entre mes mains par un commissionnaire. Si M. Hermand eût rien eu en lui d'un inquisiteur, il n'avait qu'à étendre le bras pour intercepter ces messages; mais de pareilles interventions étaient à mille lieues du caractère et de la pensée de cet homme.

Louise ne m'écrivait que cinq lignes :

« Mon unique ami, le pire est arrivé... on veut que je vous épouse. Tâchez de puiser dans votre sentiment d'une énorme impossibilité l'adresse et l'énergie nécessaires pour nous tirer du gouffre : moi, je ne compte plus, je suis morte. »

J'aurais cru que rien ne pouvait plus nous surprendre ; ce dernier coup me révéla mon erreur. Je vous laisse à imaginer les heures bizarres que me procura ce nouvel incident, et le tumultueux conflit d'idées qui ébranla les parois de mon cerveau, comme des vagues bouillonnantes acharnées contre les falaises.

Dans cette agitation, je ne pouvais rester chez moi : l'impatience m'y rongeait; j'arpentai continuellement, insensible à la pluie, le boulevard flasque et boueux, depuis la rue de Choiseul jusqu'à la Madeleine, et cela jusqu'au soir. Malgré l'invitation impérative d'Hermand, je ne me présentai pas chez lui. Ni alors ni après il ne me reprocha cette absence. Louise était couchée, et hors d'état d'entendre et de répondre

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à quoi q«e ce fût.. Le lendemain, je repris mes allées et venues de la veille, jusqu'aux Champs-Elysées et au faubourg Saint-Honoré. J'avais découvert, dans cette cruelle séance entre Louise et moi, qu'Albert demeurait rue du Marché-d'Aguesseau, près de l'ambassade anglaise. J'eus, en passant devant la porte du digne et élégant hôtel, un serrement de cœur atroce. Je voyais défiler, dans une hallucination de ma douleur pervertie, des centaines de voitures mystérieuses, se succédant avec la folie d'un tourbillon, obsèques multipliées de mon amour et de mon espérance, et qui venaient toutes déposer là une même femme. J'entrevoyais la pomme de cuivre de l'escalier, sur laquelle sa main s'était posée, sans doute, pour attendre la fin d'une palpitation qui l'eût étouffée. Mais écartons ces évocations, où le plus pur et le plus dévoué laisse toujours quelque chose de sa dignité morale et de sa beauté kitérieure.

J'étais ballotté du désespoir de la pressentir à jamais perdue, à l'âpre volonté de rallumer un sourire sur ses lèvres blêmies. Que de pensées et d'images me traversèrent alors l'esprit f Ainsi je m'indignais des révoltantes injustices de la destinée envers les femmes ; j'ai d'ailleurs été toujours leur ami reconnaissant, en songeant à l'ouragan de brutalités qui, sans elles, nous emporterait. A d'autres moments, j'abandonnais, dans l'amertume de mon dégoût, à toutes les fatalités ces frivoles incapables de reconnaître le bonheur, de choisir l'amour, et d'autant plus obstinées à chérir l'abîme, qu'on le leur montre. Quel revirement miraculeux m'avait permis d'assister avec cette patience aux aveux si cruels pour moi de Louise ! Il est vrai que, dans mon sentiment d'alors, j'étais devant l'irréparable, devant l'éternelle loi, devant ce boulet de canon

chargé de toute éternité dont parle l'orateur funèbre de Turenne. Dans tous les grands deuils, les premières heures et les premiers jours sont à l'apparente indifférence de l'hébétement ou à l'empire de l'habitude, qui ne veut pas lâcher prise. Je. me disais que je n'avais rien à prétendre ici, que je n'étais plus qu'un spectateur désintéressé. Louise, sifière et si vertueuse d'instinct, ayant aimé Albert, lui appartenait à jamais, et d'autant plus irrévocablement, qu'elle continuait de l'aimer, malgré le désenchantement et un peu de mépris peut-être. Ainsi, quand elle m'eut tout dit, ou fait un signe affirmatif à ce qu'elle voyait que je me contentais de deviner, ne voulant pas le lui entendre dire à elle-même, certaine curiosité inhérente aux femmes les plus réservées dans leur profonde détresse la fit encore m'interroger :

— Maxime, vous faites état d'observer... après tout ce que je viens de vous dire, quelle est votre opinion sur Albert?

— Si vous voulez bien me permettre la franchise, je vous dirai que, pour un homme de cet âge, il me paraît un peu hésitant et faible.

— G'est cela... Vous le trouvez faible, n'est-ce pas?

Et sa lèvre de reine eut un pli, que je n'eusse, pour mon compte, absous qu'après beaucoup d'amour.

Deux jours après cette tempête, je me croisai vers onze heures, sur le boulevard des Capucines, avec

le notaire de la rue d'Alger, qui, ne pouvant soupçonner les ravages accomplis chez moi depuis notre séparation si récente, m'aborda gaiement et me força littéralement de déjeuner avec lui au Glacier napolitain. Bizarre oubli ! je n'avais pas songé à lui depuis mon retour de Chartres, et il était le seul homme dans l'univers qui pût me donner des renseignements positifs, en un mot, m instruire sur la marche des événements auxquels j'étais, à son insu, si fort engagé.

M'étant imposé, pour des raisons d'honneur, de ne pas lui laisser soupçonner le vif intérêt que je prenais à l'aventure, j'attendis une demi-heure avant d'aborder l'unique sujet qui me préoccupât, et alors seulement je prononçai ïe nom de miss Florence Simpson.

— Elle nous a quittés, me dit-il d'un ton courant. A celte saison de l'année, pour peu que l'humidité s'en mêle, elle fait court séjour à Paris, et s'envole au plus tôt rejoindre sa mère et la colonie anglaise de Pau ou de Nice.

Cela m'ouvrait bien une perspective, mais ne m'apprenait rien dans le sens pratique.

— Et, depuis ce que vous savez, dis-je au notaire, rien n'est-il venu adoucir le trouble de cœur dont un hasard impossible à conjurer m'a rendu le regrettable témoin ?

— Rien que je sache, répondit le notaire, en train d'expédier une sole avec son imperturbable et joyeux appétits, et la raison en est claire. De tous les acteurs de cette malheureuse histoire, je ne connais que Florence, et il lui est défendu d'intervenir directement dans les efforts engagés pour arracher l'innocent des pièges de la sirène.

— Halte-la ! dis-je à mon vis-à-vis , d'un accent

d'autorité qui lui

— Par exemple, ceci est trop fort, et je vous somme de vous expliquer.

— Je n'ai rien à expliquer... je n'ai qu'à vous demander pardon d'un petit éclat, qui part d'un principe général et de la révolte la plus désintéressée, je vous jure. Depuis que je fais partie de la société, rien ne m'a fait autant rougir de l'énorme proportion d'injustice qui entre dans la formation humaine, que l'inégalité de la part faite aux hommes et aux femmes dans les 'affaires de séduction, pour n'employer que des mots et des hypothèses polis. Je ne ferai pas de tirades, je n'afficherai pas de sensibilité; je m'en tiendrai au bon sens, au divin bon sens. Un homme lie, je suppose, commerce intime avec une femme. Pour cent raisons, ou pour une qui en vaut mille, le mariage ne peut être le terme de cette association. Nous sommes dans une impasse ; l'amour n'en connaît point, tout lui- est infini; mais nous ne parlons pas ici de l'amour. Docile aux obsessions de la famille ou à d'autres sollicitations, cet homme quitte un jour plus ou moins poliment cette femme, pour se marier avec une autre, ou tout bourgeoisement pour revenir dîner à la table maternelle. La femme peut très-bien avoir un cœur, et le monsieur être un égoïste, un nigaud, un lâche, un menteur, un libertin. N'importe! lui c'est l'enfant prodigue, c'est le ciel qui se réjouit plus pour la conversion d'un pécheur que pour l'immuable vertu de cent justes... (touchante parabole, qui, soit dit entre nous, excuse les hésitations de bien des consciences); il est entouré, fêté, embrassé, comme s'il avait sauvé la maison et glorifié la race. Que de larmes de joie ! quel souci de ne le contredire et de ne le heurter en rien I quels soins pour le retenir et empêcher même un regard sur

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le passé! Tout est bien... Mais l'autre, l'abandonnée, la faible, la volée... qu'en fait-on? Bouc émissaire des iniquités d'Israël, on l'accuse, on la bafoue, on la maudit... si elle ne se plaint que par des murmures, on la raille ; si c'est par des menaces, on l'enferme; et qu'elle parle ou se taise , étrangers et connaissances, tout le monde l'accuse; les meilleurs et les mieux élevés l'appellent sirène. Voyons, est-ce que je fais du paradoxe ou de la plus élémentaire justice? Je vote donc pour une répartition égale du blâme et du pardon dans les complicités de ce genre.

Le notaire était un homme fin et pénétrant. Il était réellement pétri de cet esprit parisien qui, dans sa plus haute et jadis sa plus générale acception, est proprement la fleur du bon sens. Quand on exprimait devant lui un principe, une opinion, ou seulement une passagère idée, cela suffisait, et point n'était besoin de rien développer. Il sentait juste ce que vous aviez voulu dire, il n'ergotait pas à côté, il ne vous affadissait pas de lieux communs. De la part d'un autre, j'aurais eu tout à craindre d'une enjambée sur le terrain des comparaisons générales, de l'ancienneté des droits respectifs des deux sexes ; et comme quoi la loi, l'adhésion immémoriale et universelle, et même l'adhésion infuse de lapartie sacrifiée, admettent chez celui-là des écarts sans pardon chez celle-ci. Il saisit juste de quelle catégorie d'êtres je prenais la cause, et notre sympathie accoutumée d'idées ne fut pas compromise une seconde. Après ce déjeuner, dont le vif entretien avait rendu un peu d'animation à mon sang qui commençait, je l'avoue, à se figer, je rentrai chez moi, dans l'espoir d'y sommeiller un peu, malgré l'heure, après ces deux nuits de veille impitoyable. Mais de nouveaux événements me guettaient à ma porte, et il n'était pas question de dormir.

En regagnant la rue de Choiseul, je trouvai en arrêt, à deux pas de ma maison, mon ex-ami Hermand, qui vint à moi, sans me tendre la main, il est vrai, mais dans des intentions relativement bienveillantes, à en juger par ses premières paroles :

— J'ai de la chance, je ne vous ai pas attendu plus de cinq minutes. Votre concierge ignorait quand vous rentreriez, ce n'était pas encourageant; un vague instinct m'a retenu aux alentours, et vous voilà. Pour ce qu'il me reste à dire, nous monterons chez vous, si vous voulez.

Malgré la douceur de l'accent, il avait, en me parlant ainsi, un air ambigu qui ne me plaisait pas trop, surtout en le rapprochant du dernier billet de Louise, auquel je n'avais pas répondu, ne sachant qu'y répondre.

Une fois tous deux chez moi, et assis en face l'un de l'autre, je pris une certaine offensive :

— « Vous avez gardé envers moi, Monsieur, une réserve, un êloignement polis qui n'avaient plus la moindre raison d'être après ma déclaration sincère et la persuasion où vous devez être à présent de ma parfaite innocence dans ce regrettable imbroglio.

— Je croyais n'avoir rien changé à mes façons. Je croyais même avoir donné un rare exemple de calme. J'en pourrais citer beaucoup qui, à ma place, vous auraient tué avec leur fille ei fait tout le scandale imaginable. Au lieu de cela, je me suis borné à seconder vos vœux, jusqu'alors mal reçus. Je ne me suis pas même irrité de l'étrange comédie jouée chez moi... cette beauté dédaigneuse que je rencontre dans votre escalier, après qu'elle a refusé une alliance avec vous... Mais ne remuons pas trop ce passé ténébreux, puisque tout est rentré dans Tordre.

A ce mot, je pressentis une catastrophe, et il y eut comme un écroulement dedans moi.

— Rassurez -vous, me dit Hermand... vous devez assez me connaître pour que le soupçon de la moindre violence soit, dans votre esprit, incompatible avec mon nom. J'ai dit ma volonté à Louise... elle m'a demandé à réfléchir. Enfin, hier soir je suis monté chez elle; elle était encore très-fatiguée, au moral surtout, et je m'arrangeai pour que l'entretien fût bref. Je vous dois le bulletin exact de cette négociation : J'exprimai pour la seconde fois à ma fille mon désir formel que cette énigme fût résolue. Elle me répondit, avec plus de vigueur que je n'en eusse attendu de son accablement, que toute lutte prolongée entre elle et moi sur un pareil sujet lui serait odieuse, et qu'elle était prête à m'obéir, à la condition que je viendrais vous faire le récit de tout ce qui s'était passé, et que vous-même vous souscririez à cet arrangement.

Pendant ce discours, que j'écoutai d'un air tranquille, il me passa par la tête les fantaisies les plus étonnantes. Le tout se résuma dans une explosion d'humeur agressive, que j'estimai encore à propos d'exagérer devant le calme irritant d'Hermand.

— Mademoiselle votre fille, dis-je, a d'abord opposé un refus inflexible à une proposition dont vous avez pu reconnaître à la fois l'élan et le sérieux. Dans cette seconde phase de nos attitudes respectives, elle vous a demandé à réfléchir, elle en a senti la grave nécessité. Permettez-moi d'éprouver le même désir et de réclamer le bénéfice des mêmes délais, non que je sois piqué d'amour-propre, j'ai trop de sens pour ne pas exclure ces mesquineries des situations pressantes où il faut décider par un oui ou par un non de l'avenir d'une existence. Laissez-moi revenir à moi-même et me recueil-

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lir quelques jours, autrement je ne réponds plus de ma droite raison.

— Au point où nous en sommes, me dit Hermand, je ne me sens plus le courage d'avoir des secrets pour vous. Tandis que je vous propose Louise... un autre la demande.

— Quel autre?

— Il ne compte guère, et d'ailleurs je ne l'ai pas vu... mais il a le style de Charenton. Sa lettre est décousue... et forcenée. Il est Anglais, dit-il; sa demande est timbrée de Marseille; il sera lui-même à Paris très-prochainement.

En me parlant ainsi, Hermand guettait du regard mes moindres émotions : sa finesse visible le servit mal. Je crus, de mon côté, à un piège, et je n'eus d'autre soin que de donner le change h mon interlocuteur.

— Je vous avoue que j'ai en ce moment trop de soucis à mon compte pour m'intéresser beaucoup à votre Anglais.

— Voyons, fit Hermand d'un ton presque affectueux, nierez-vous que je vous ai montré de l'amitié et que je vous ai donné lieu de croire à mon estime? Pourquoi, à propos d'un secret misérable ou d'une puérile intrigue, laisser subsister cette ombre entre deux hommes faits pour s'entendre et s'examiner en face? Il n'est pas besoin d'y regarder à deux fois pour saisir le double jeu : ou ma fille, en venant ici, renonçait à son titre d'honnête fille, ou elle ne faisait que l'aventurer dans un enjeu où sa volonté paralysée ne la servait plus, et alors je me demande la cause de ce désordre. Je ne suis pas un père de théâtre, je ne fais pas d'imprécations et je ne me mets pas à genoux, mais au fond j'adore la lumière et la vérité, et depuis trois jours, vous que j'avais accueilli comme un fils, vous aidez à me faire

marcher en aveugle dans ce dédale de soupçons et de mensonges.

En parlant ainsi, il prenait, pour me réduire, le chemin le plus sûr. Je cédai à un mouvement irrésistible, et je lui avançai la main; il y posa la sienne :

— Mademoiselle votre fille, lui dis-je, n'a pas, comme vous me l'avez déclaré vous-même, non sans orgueil, reçu l'éducation de tout le monde. C'est un bien et c'est un mal. A cette libre croissance, à ce choix indépendant, elle a gagné ceci que les facultés d'énergie, de décision, de commandement sur soi-même ont atteint chez elle des proportions inaccoutumées. Mais elle y a aussi contracté inévitablement l'ignorance ou le mépris de certains usages restrictifs de la comédie sociale; elle vit seule avec sa conscience pour unique miroir et témoin; elle est venue ici, guidée par la seule amitié et certains scrupules peut-être. Vous ne savez pas encore, vous, que l'autre jour je suis parti de chez elle le cœur plein d'un désordre affreux, qu'elle a réellement pu croire que ma raison était menacée. Alors certaine crainte ou certaine pitié l'aura portée à cette démarche doublement réparatrice en ce qu'elle avait d'inusité et de redoutable.

— Parfait! s'écria Hermand; tout est clair à présent. Puisque Louise est très-disposée à ne pas laisser la réparation en si bon chemin, venez ce soir... c'est assez de réflexions comme cela, et l'accord une fois établi et signé, nous ferons tout de notre mieux pour enterrer à jamais ce souvenir désagréable.

Ce n'est pas en vain que notre esprit a dans son aurore reçu certaines empreintes. Il y a des heures où l'eau dormante des premiers tableaux domestiques et des religions d'enfance devient un flot impérieux qui se soulève des grottes les plus mystérieuses de la mémoire, et entraîne et engloutit dans son tumulte lyrisme et passions de la jeunesse... par exemple, au lit de mort d'une mère, ou quand il s'agit pour nous de faire porter son nom à une autre femme. J'étais moi-même d'une famille où l'idée de l'amour fut toujours tellement inséparable de celle de fusion éternelle, en cette vie et en l'autre, de deux êtres en un seul, que même les mariages de raison froissaient notre idéal de pudeur conjugale et maternelle. Jugez de l'insurrection bouillante de tout mon passé, malgré le transport d'un double amour, à cette image d'une fiancée dont la couronne aurait été effeuillée au vent de tels orages.

La réaction fut injuste et foudroyante. Tous ces Hermand descendaient dans mon esprit jusqu'au niveau d'intrigants vulgaires. Cet idéologue, jusqu'alors impassible, et qui se réveille un beau matin si entêté de régularisation bourgeoise; cette fille aux orgueils si nobles, qui, après ce que je lui avais dit et ce qu'elle m'avait fait entendre, n'était pas plutôt morte sous le talon de son père ivre de fureur, que d'autoriser un pareil message... à présent, je les enveloppais tous deux dans un même transport de mépris furieux, et, avant d'être leur dupe, ils auraient su qui je suis !

Mais voilà que de cette tourbe de pensées mauvaises surgit une image souffrante et superbe!... les derniers mots d'Hermand me revinrent. Elle avait dit : « Je consens, pourvu que vous obteniez le consentement de M. Maxime... » Et son billet de la veille ne complétaitil pas la clarté de son vrai dessein? n'avait-elle pas remis entre mes mains le soin de nous tirer de là, étant morte ou à peu près?

Cependant d'autres objections se pressaient dans ma tête, contre l'impossibilité et l'invraisemblance absolues d'un concours sincère de Louise dans la démarche d'Hermand.

Nommez-moi l'homme assez dégagé de confiance dans son pouvoir d'inspirer l'amour, pour renoncer à tout flatteur espoir, même en présence d'une femme gémissant en l'honneur d'un autre. Les docteurs es voluptés disent même que c'est là l'heure chérie du diable des inconstances. Or j'avais tenu Louise chez moi, les yeux sous les miens... ses mains nouées aux miennes... j'avais librement baisé ses doigts, une de mes larmes avait roulé dans ses cheveux... Je la plaignais avec délire, elle se croyait adorée. Peut-être son cœur avait-il réfléchi et se tournait-il vers moi... et alors, quelle est la femme qui compte pour rien l'amour passé? ou, plus brutalement, quelle est la femme qui se croit jamais dépréciée? Il serait inutile de raconter les phases diverses que traversa mon esprit. Quoi qu'il advînt ou que je sentisse, ma résolution était prise dès la première minute. Je n'entrevoyais pas un pareil mariage, même dans l'avenir. J'étais sincèrement désolé pour le compte de Louise, je la trouvais plus belle, son évocation bouleversait mes sens. Mais Louise unie à moi, c'eût été, au sein même des heureux transports, les plus atroces pensées. J'accepte encore ces tempêtes dans la pleine mer

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et la solitude désespérée des amours divins et maudits; mais dans le port domestique, jamais I

Ce soir-là, je n'allai pas du tout chez Hermand, jugeant que je n'avais rien à y faire. J'invitai à dîner le notaire, qui accepta. Ce fut lui qui me parla le premier de Florence Simpson. Ma discrétion avait réussi : mademoiselle Hermand était à cent lieues de sa pensée. Vous l'allez voir.

— Et dites encore, fit-il, que je ne sers pas vos amours! Non-seulement la belle Albionne est à Nice, mais elle nous a écrit aujourd'hui. D'ailleurs, rien de nouveau dans son existence ni dans la marche du drame.

Nous allâmes ensuite au Théâtre-Lyrique entendre quelques airs de la. Flûte enchantée. Là je connus le remords. Je me pris en dégoût pour la liberté même que j'avais de soustraire ma personne à tous les ennuis, tandis que celle à qui j'avais fait profession de me dévouer, sans amis, découragée, comptait les minutes par ses aspirations vers la mort. Car le vrai jour s'était levé dans mon esprit : Louise était innocente et se mourait ; le père et la fille étaient de la meilleure foi du monde, la preuve en était flagrante. Louise aurait pu ne me rien avouer.

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