XY.II
Le lendemain, vers une heure, je m'armai de volonté, et je retournai rue des Vosges. Il me semblait que je remontais des années en arrière; et, en réalité, il n'y avait
pas quinze jours que j'avais fait ce voyage pour la dernière fois. Le cœur ne vieillit pas sous l'éperon du temps, mais sous le noir des grands deuils. L'homme, aïeul lui-même, qui a encore sa mère, est un jeune homme auprès de l'orphelin de vingt-cinq ans. Je sais, pour moi, que, la veille du coup de foudre où disparut la sainte femme qui était le fond, le lest de ma vie, je ne m'inquiétai plus d'avoir vingt ans ou quatre-vingts. Le ciel se voila, la ville natale me serait devenue à jamais étrangère, sans un miracle que je n'ai pas à raconter
Ce même chemin qui m'avait paru joyeux il y a deux dimanches, comme il était morose aujourd'hui! Cependant c'étaient les mêmes boulevards, la même Bastille, la même solitaire rue des Vosges. Pour tout changement au décor de ma première entrée, un coupé de maître stationnait devant la porte du marchand de statues : sans doute un client. Le même portier vint m'ouvrir; mais, plus formaliste cette fois, il me précéda en personne jusqu'à la salle à manger. Au bruit de nos pas, on vint en ouvrir la porte, et je me trouvai devant Hermaud, dont la figure était aussi altérée que le permettait le tempérament du personnage. Il me dit :
— Veuillez entrer, Monsieur Favel.
Il n'était pas seul, et alors je m'expliquai son accueil cérémonieux. Au coin de la cheminée, un tabouret sous les pieds, était assise une dame de trente-neuf ans au juger, de quarante-sept en réalité, belle d'élégance et d'assurance, que, malgré l'inattendu de sa présence dans cette maison et bien que je la visse pour la première fois, j'aurais certainement nommée tout de suite. Hermand crut tout toutefois me dire :
— Madame de***.
Elle me rendit mon salut, en vraie Parisienne à la
mode, c'est-à-dire imperceptiblement, et pourtant d'une façon agréable. Hermand me nomma à mon tour : cette fois elle m'honora d'un sourire de connaissance.
Mais je venais de recevoir un choc trop dur pour être à ces détails de courtoisie. Je pensais que ce conseil de famille était l'écriteau mis sur une catastrophe. Cependant Louise ne pouvait être morte : je le saurais déjà. Peut-être n'en est-elle pas bien loin... peut-être encore...
Hermand coupa court à cette angoisse.
— Ne vous étonnez pas, me dit-il, de me voir révéler à madame ce que vous aviez lieu de croire notre secret inviolable à tous deux, vous et moi. Madame est la plus proche parente de ma fille, et lui a même servi de mère. Aucun événement d'importance dans la vie de Louise ne doit être tenu caché de madame. Il est convenable que cette dernière explication ait lieu en sa présence.
Je regardai Hermand: à certaines intonations^ j'avais déjà été surpris; à l'air de son visage, je ne doutai plus qu'il jouât un rôle étudié.
— Vous avez, Monsieur Favel, témoigné envers ma fille de sentiments que, pour ma part, j'eusse volontiers encouragés si j'eusse été le seul maître de décider. Quelque pénible et délicate que soit la franchise en pareille matière, permettez-moi d'aller jusqu'au bout.
Où voulait-il en venir?
— Les temporisations de ma fille n'avaient rien dont votre amour-propre pût s'offenser. Si elle a accueilli une demande étrangère, c'est que des engagements antérieurs la liaient. Cela arrive dans presque toutes les familles. J'aurais désiré que la mienne échappât à cette généralité; je déplore pour vous et plus que vous ce
résultat : il me sépare à jamais d'une fille qui, devenue votre femme, n'aurait pas eu les mêmes raisons de vivre sans moi.
Pas un mot de plus. Quoique ce petit discours tranchât les difficultés dont ma liberté de penser elle-même était obstruée depuis quelques jours, j'en fus cependant abasourdi. Le grand jamais venait de tomber sur moi. Les choses ne m'apparurent plus sous le même jour. Le seul sentiment précis qui surnageât sur cette mer confuse d'agitations intérieures pouvait se formuler ainsi : il s'agissait pour moi d'une abdication d'influence et de pouvoir. Louise s'était pour un moment rendue à discrétion entre mes mains, et voilà que j'allais disparaître de sa vie, et même de son esprit tout entier à ce grand événement. Sans doute elle m'avait déjà oublié. N'était-ce pas trop juste? Qu'avais-je donc rêvé d'être pour elle : mari, amant ou page, quoi donc? Je l'avouerai, je m'étais fait à cette position de directeur et d'arbitre familier.
Ce n'était pas tout que de me laisser ballotter à ces revirements intimes; il fallait répondre à Hermand. Dieu merci ! les autres étaient trop livrés à leurs réflexions pour interpréter à loisir ma stupeur; ils durent me trouver la physionomie de circonstance; je n'en demandais pas davantage. Je n'aurai plus souvent l'occasion de vous parler de madame de***, qui apparaît si tardivement, de sa personne, dans cette mélancolique histoire. A côté d'une grâce bien à elle, elle avait du style et de la tournure ; et, lorsque j e vis en présence Hermand et sa belle-sœur, je m'étonnai qu'ils n'eussent pas pu se mettre d'accord. J'en accusai l'esprit absolu et railleur du marchand de statues, et la vie éparpillée et distraite de la femme du monde que je voyais pour la première et probablement la dernière fois, Vingt mi-
EDCHARIS. 211
mîtes après mon arrivée, elle se retira, et crut peut-être bien faire en me laissant seul avec Hermand, que je brûlais de questionner. Lui, au contraire, il paraissait comme gêné et mécontent de me voir : on eut dit qu'il m'aurait su gré de ne plus penser à lui.
— Avec votre permission, me dit-il, nous serons brefs; contre mon habitude, j'ai déjà beaucoup parlé. Avant-hier, je vous ai touché deux mots d'une lettre fort énigmatique pour moi, qui devait être parfaitement claire pour vous. J'avais un doute; je fis prier madame de***, tête folle peut-être, mais bouche d'une sincérité pour moi établie, de vouloir bien me donner, si elle en avait, quelques éclaircissementssur cette affaire. Madame de*** est accourue, et, dès le premier pas, elle s'est précipitée elle-même dans un piège qu'on ne lui tendait point. Ardente à prouver son innocence et s'en Faisant un point d'honneur, elle me jura que l'inviolable retraite de la maison paternelle elle-même n'eût point été un refuge ni une garantie contre des dangers de celte nature, lorsque le cœur les appelle. Elle avait aimé Louise comme sa propre fille, et religieusement veillé sur ses inclinations. Lorsqu'elle s'était aperçue des assiduités du gentilhomme étranger, elle s'était fait un devoir d'instruire Louise que,- pour des raisons d'elle seule connues, elle ne voyait pas un mari dans cet adorateur. Louise avait paru atteinte cruellement par cette déclaration. Lorsque madame de*** lui fit part de son intention de ne plus être chez elle pour le jeune Anglais, mademoiselle Hermand ne répondit rien à sa tante, qui depuis l'avait vue diminuer ses visites, jusqu'à ce que dans ces derniers temps elles en fussent arrivées à la proportion d'une à vingt sur autrefois. Je ne racontai pas à madame de*** l'histoire de votre passage chez nous; je vous présentai seulement comme un pré-
tendant ordinaire, arrivé trop tard. Le départ de Louise l'a terriblement impressionnée.
— Que dites-vous là? m'écriai-je.
— Mademoiselle Hermand a quitté à jamais cette maison depuis hier. Elle en est sortie sans autre appareil que pour une visite dans Paris, ce qui permettra aux gens de la maison de croire qu'elle s'est seulement retirée chez sa marraine. Hier soir, elle s'embarquait à Boulogne; à présent, si elle dit vrai, elle doit être mariée à Londres. Je lui ferai tenir ce qui lui revient du chef de sa mère, et après, ce sera comme si nous n'avions jamais existé l'un pour l'autre.
— Vous êtes trop calme, dis-je à Hermand; je ne puis vous croire... L'abdication des pères est moins sincère encore que celle des rois.
— Je suis père, il est vrai, j'en ai aussi les sentiments, mais non pas de la nature que vous croyez. Je tiens que nos vrais enfants sont ceux de notre raison ou de notre foi, en un mot, les principes, les espérances ou l'idéal que nous nous sommes créé. Ne hochez pas la tête et soyez franc, et dites-moi, vous qui êtes sentimental et poëte, si les choses ne se passent pas de même en poésie. Ne craignez rien pour moi... le découragement et moi nous sommes incompatibles. Je ne regrette rien... tout au plus me surprendrait-on à désirer de n'avoir pas eu de fille... mais tout s'arrête là... tout est dit.
J'assistai stupéfait à cette effrayante résignation. C'était un spectacle de fanatisme à froid qui ne devait se présenter qu'une fois à mon regard. Je n'avais rencontré d'inflexibilité analogue que chez certains prêtres d'un naturel rigide, et absolument désintéressés du monde et de leur propre vie. Mais aussi je me demandais ce que le Dieu des larmes et de la tendresse avait
à faire avec ces cœurs impassibles. J'ajoute qu'en pareil cas, mon estime sent qu'on lui fait violence, et, décidément — affaire de nerfs, dira-t-on — je préfère plus de sensibilité.
Quant à ce qui se passa dans le fond de son âme, le soir, au coin du feu solitaire, Hermand n'en a rien dit à personne, nul n'a le droit d'en rien dire. On juge un tel homme, si droit et si fidèle h son programme, non sur des conjectures, mais d'après ce qu'on voit et ce qu'on entend de lui. Cependant, malgré mon respect pour ce caractère, je trouvais de grands torts à Hermand dans l'aventure de Louise. C'était son devoir à lui de faire éclore entre eux deux les sentiments dont la place demeura toujours vide, sous une apparence d'union et de concorde. Avant d'adresser à sa fille cet adieu paisible qui était une proscription éternelle, Hermand aurait dû se rappeler que ce qu'il voyait était en partie son œuvre. Je sentais aussi que tout était fini entre le marchand de statues et moi, non qu'il eût une arrièrepensée à, mon égard, mais parce que des événements décisifs avaient trop mis en relief la disparate de nos façons d'éprouver. J'étais la condamnation de sa philosophie; lui, celle de mon impressionnabilité : nous n'eûmes pas un mot à échanger pour le savoir. Désormais nous aurions été gauches l'un envers l'autre. Ces situations-là n'ont pour excuse que la province. A Paris, on ne se revoit plus, et de la sorte on peut s'aimer encore.
Voici la fin de l'histoire :
Je repris mon ancienne existence de travail et de
voyages ; et, deux ans après, au retour d'une saison passée en Allemagne, je reçus la nouvelle de la mort d'Hermand, qui avait succombé à une angine. Ce n'est pas directement, ni même par l'obituaire des journaux, que le décès du stoïque marchand de statues parvint à ma connaissance, mais d'une façon détournée et mystérieuse comme toute cette aventure elle-même. On avait en mon absence déposé chez moi une caisse considérable, où je m'attendais à trouver des livres, le cousin Alexandre, dont je n'ai plus eu l'honneur de vous parler, m' ayant annoncé l'envoi de vingt années du Journal des Débats dont il me faisait la galanterie.
Il me serait impossible de vous exprimer ma surprise, lorsque, les planches déclouées, je découvris la statue d'Eucharis et la toile inachevée que vous admirâtes en entrant. Je me transportai aussitôt rue des Vosges; on ne m'y instruisit que du fait brutal de la mort d'Hermand, enlevé en douze heures, et sans avoir exprimé de dernières volontés. On ne sait qui avait prévenu sa fille, quelque ami anonyme sans doute... toujours est-il que Louise, en grand deuil, était venue s'agenouiller devant le cercueil paternel, et que, les derniers devoirs rendus avec beaucoup de dignité, elle avait disparu 1 Plus tard encore, je sus qu'une somme de cinquante mille francs, produit net de la succession d'Hermand, avait été partagée entre les établissements charitables du quartier de la Bastille et les principaux ouvriers du défunt. Mais dans l'instant, ce que je voulais savoir, c'est-à-dire l'origine du bizarre et significatif cadeau, me resta impitoyablement caché. Résolu à mes investigations jusqu'au bout, je pris la liberté d'aller sonner à l'hôtel de madame de***. Cette dame n'était point à Paris : sous le coup elle-même d'un deuil récent, veuve de quatre mois, elle s'était retirée dans une soli-
tude, dont le concierge ne s'offrit même pas à m'indiquer la durée ni l'endroit.
Force me fut de croire à une attention de Louise; mais alors comment, si elle se souvenait de moi jusqu'à ce point, ne m'avait-elle pas fait instruire de la mort de son père, qui avait été mon ami, et m'avait-elle réduit à tenir la première annnonce de cette mort d'un portier indifférent et nouveau dans la maison? Je roulai plusieurs mois dans mon cerveau intrigué ces diverses questions. Je vins alors, sur le conseil de Trousseaux, habiter la campagne. Je choisis ce village, parce que plusieurs peintres de mes amis y demeurent, et que nous menons ici, dans le rayon même de Paris, une petite vie provinciale, excellente pour les peines de cœur, assuret-on. Ceci est à discuter.
Dans ce temps-là, ajouta Maxime Favei en manière de conclusion, il me prit certain jour un désir fou — ce n'est rien même de dire un désir fou — de revoirie pays magique où s'est écoulée, comme une eau reflétant l'azur du ciel entre des rives peuplées de joies humaines, une radieuse et incomparable année de ma vie.
Quand nous sentons que notre destinée est faite, c'est-à-dire que notre volonté, ou bien les événements lui ont imprimé une tournure à peu près définitive, qu'il n'y a plus pour nous dans les perspectives de l'avenir, de ces transformations prévues, de ces buts souhaités, qui font parfois bondir notre cœur par-dessus la barrière idéale des années, qu'il ne nous reste plus en un mot qu'à attendre doucement l'heure où nous irons rejoindre notre père et notre mère, c'est alors une ivresse assez commune, que celle d'un passionné regard jeté en arrière sur les jours dorés, sur l'adolescence bénie. Je sais bien qu'il ne faut pas emprisonner dans une date invariable cette radieuse aurore intérieure. Tout homme
a eu, tout homme aura son jour ou son heure de vie et d'épanouissement. L'âge n'y fait rien. Laissez dire ceux qui prétendent, en leurs folles statistiques, ne nous rendre le bonheur accessible que de vingt-cinq à trente ans, ou bien de trente à quarante, sous le prétexte qu'avant cette limite nous ne sommes pas encore, qu'après nous allons ne plus être.
La mauvaise raison! et, fût-elle bonne, que vient faire une raison dans les choses du bonheur? Il y a des jeunesses funèbres et des cinquantaines heureuses : affaire d'équilibre. Pour n'aller pas plus loin, étant donnée une nature trop impressionnable au moindre souffle, désolée de tous les .mécomptes, effrayée de toutes les éventualités, j'estime qu'il est raisonnable de souhaiter, fût-ce au prix d'une avance vers le tombeau, l'âge solide qui domptera ces émois, grâce aux consolations de l'habitude ou au sentiment de sécurité que produit la longue expérience d'une même douleur. Au risque de contredire cet exposé, j'avoue que cette ère de splendeur a lui pour moi seulement entre dix-huit et dix-neuf ans. Cela me paraît tellement loin, que je crois l'avoir rêvé ; et pourtant cela ne remonte pas au delà de 1856, vers la fin de la guerre de Crimée.
Shakespeare, qu'il est bon de vous lire à Windsor! Le soir, quand la lune trônait au ciel et réfléchissait sa gloire sereine dans le givre des chênes historiques et du parc sans limites, quelle fête de partir, un bâton à la main, pour ce pays enchanté, et au retour de revoir le fanal prestigieux de la Tour-Ronde ! Parfois, dans la royale campagne, obscure et silencieuse, éclataient une lumière et une mélopée : c'étaient les feux étranges d'un camp de de gypsies. Poésie à jamais morte, que ton ombre m'est chère encore !
Il me prit donc une passion irrésistible de tenter de
revivre, pour un jour, ces scènes de ma jeunesse sur ce théâtre de ma première vie. De Paris à Boulogne, Folkestone, Londres, jusqu'au terminus de Paddington, le tout ne me prit pas quinze heures. J'arrivai le soir à Windsor. Je descendis au White-Hart HoteL On me servit dans le même salon qui avait vu notre dîner d'adieux, àD..., àW... et à moi, en 1856. Puis j'allai me coucher, et le lendemain, après déjeuner, je louai chez Cannon, le horse-dealer du pont d'Eton, le premier trotteur disponible, et je m'engageai dans les sentiers d'autrefois. Je revis la longue avenue où si souvent nous nous croisâmes avec le prince Albert et les jeunes enfants de la reine, et ces détours du Grand-Parc où nous nous rangions pour laisser passer la reine elle-même, à cheval... et presque seule. Je revis Virginia-Water, la Jongue, le Fishing-Temple et les Ruines, et ces Lodges, ces Halls, ces Hunting-Seats, ces pelouses où s'épanouit la fleur du peerage. Il pouvait être midi et demi : toute la nature rayonnait. Je remarquai bientôt un château d'architecture intéressante dont je ne me souvenais guère, et qui rejoignait la route où je cheminais, par quatre rangées de vieux arbres. Non loin de la grille, une dame vêtue de noir, une ombrelle d'une main, un livre dans l'autre, suivait les exercices d'un tout petit garçon assis sur un poney, qu'un domestique tenait par la bride. La dame était d'une taille un peu forte. Au bruit de mon cheval elle se retourna, m'examina une seconde, et ne put retenir une exclamation de surprise et de plaisir.
Moi-même je fus assailli d'une émotion inexprimable en reconnaissant madame de***.
Elle vint à moi:
— Un Français est deux fois le bienvenu ici, dit-elle en m'avancantla main.
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Et plus bas, presque à mon oreille et avec autant d'aisance que si j'eusse été un habitué de son salon et un favori de son cœur :
— La tentation était vive, j'en conviens; mais quelle folie 1
Je ne dirai pas que j'eus beaucoup de peine à persuader ma compatriote de mon ignorance absolue, de ma surprise extrême et de l'inattendu partagé de cette rencontre, vu qu'elle ne crut pas un mot de mes assurances. Bien persuadée que mon siège était fait, c'est uniquement par le goût naturel aux Parisiennes d'entrer dans toutes les comédies vraies ou supposées qu'elle voulut bien avoir l'air de me donner comme une nouvelle que ce château était habité par sir Albert et sa femme, que j'avais connue à Paris. Ce petit garçon était leur fils. Madame de***, cédant aux prières de sa nièce lady Albert, était venue passer dans cette retraite les premiers mois de son deuil.
Mon cœur battait dangereusement comme je m'avançais vers le château, tenant mon cheval en laisse. Madame de*** fit signe à un palefrenier, qui vint me débarrasser. Puis elle m'invita à traverser un vestibule énorme, orné d'attributs cynégétiques, et à entrer dans un salon décoré seulement de quatre grands tableaux représentant des scènes de chasse. Elle voulut aller elle-même prévenir Louise de ma visite. Louise — c'est lady Albert que je veux dire — ne parut pas avant un quart d'heure. Elle eut donc le temps de se faire un visage, et ce qu'exprimait sa physionomie quand elle entra ne compte pas pour l'observateur.
C'était toujours la beauté sans tache, un peu matronisée à l'anglaise, moins de vivacité dans la tournure, et des hésitations en parlant français. Mais quelle
grâce et quelle noblesse ! quels abîmes d'elle à moi ! Et je l'avais vue à genoux, éplorée, dans ma chambre close ; on nous avait presque imposé une alliance éternelle... et, si j'avais voulu, je ne dis pas que cette reine m'eût aimé, mais elle eût été à moi. Elle entra seule dans le salon, Junon émue et souriante. J'étais immobile. Elle me tendit les deux mains et m'avança son front ; mon bras entoura sa taille divine pendant ce rapide baiser, et aussitôt du même mouvement nous nous séparâmes. Tout l'arriéré d'amour qui m'était dû, et qu'elle avait gardé dans son cœur, elle venait de me le payer.
Assise à l'autre coin de la cheminée, où chantait perpétuellement un feu de bois, elle dit :
— C'est pour moi un réel bonheur de vous voir, Monsieur Maxime.
Je lui racontai alors comment ce bonheur, très-partage, était peu mérité par moi, que le hasard seul avait conduit près d'elle.
Madame de***, qui savait, avec un tact tout parisien, allier entre elles une foule de convenances opposées, vint nous rejoindre, et elle fut bien forcée de croire à la sincérité des déclarations que je lui avais faites dès mon entrée, quand j'évoquai les souvenirs d'une année à Windsor, quand je citai les noms des principaux habitants de la ville, et du prêtre qui desservait la chapelle catholique. Louise, réfléchie et impassible, détournait les yeux chaque fois qu'ils se rencontraient avec les miens.
— La vérité, Madame, est que je languissais dans une ignorance si complète de votre demeure et de votre existence actuelles, que je désespérais d'en sortir jamais, malgré des tentatives répétées. Dernièrement encore, une circonstance fort singulière et dont le secret
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menace d'en être toujours un pour moi —je faisais allusion à Eucharis et au portrait, Louise ne sourcilla pas — m'induisit à m'informer de vous et des vôtres. Mais je ne recueillis pas même un mot.
Il y eut un silence. Madame de*** brûlait visiblement de me dire : Quelle est cette circonstance ? mais elle savait vivre. Lady Albert se résolut enfin à m'octroyer un peu de l'examen attentif dont elle avait jusque-là gratifié exclusivement la bûche du foyer. Ses yeux bleus fixés sur moi, m'anéantissaient de leur fierté et de leurs langueurs, et de cette fatalité voluptueuse qui vous murmure : « Je te dirai que je t'aime, si tu t'en vas. »
— J'aurais voulu, dit Louise (elle ne disait pas vrai) vous présenter à sir Albert ; mais il est à la chasse et ne rentrera que ce soir.
Je me levai.
Devant sa tante, lady Albert ne m'avança qu'une main : je la baisai longuement... assez pour l'émouvoir; mais madame de*** était là. Elle paraissait contrariée de mon prompt départ, elle m'eût volontiers retenu pour son propre compte, afin d'avoir quelqu'un à entre, tenir de Paris, et d'extraire de moi ces mille communications sur des riens que les initiés seuls apprécient. Faute de mieux, elle se dédommagea par les commissions, ainsi qu'on le verra. Je m'étais levé, et Louise n'avait fait aucune autre instance pour me retenir. Je mentirais à dire qu'elle fut indifférente. Au contraire, elle semblait désirer qu'on la laissât à elle-même, pour donner libre cours à son émotion. Je demandai les ordres de ces dames pour Paris. Madame de*** saisit la proposition avec un certain degré d'enthousiasme; seulement sa liste n'était pas prête et elle avait besoin de se recueillir.
— Je suis descendu au White-Hart, dis-je à mes belles compatriotes, et je ne retournerai à Londres que ce soir ou demain matin.
— J'userai de votre offre obligeante, et ce soir, William vous portera mon autographe. Tremblez !
Il y avait de quoi, bien qu'elle eût fait cette menace en riant.
Je saluai une dernière fois lady Albert; et pas une autre parole, en dehors des courtoises banalités d'usage^ ne fut et ne sera jamais probablement échangée entre deux êtres qui avaient été si près de se fondre pour la vie l'un dans l'autre, et entre lesquels existait le lien du plus grave secret.
Il arriva même qu'appelée par sa femme de chambre, qui vint lui annoncer le docteur, lady Albert partit la première et me laissa quelques secondes en tête à tète avec madame de*** pendant qu'on remettait la bride à mon cheval. L'aimable Parisienne m'apprit alors que je pouvais emporter la persuasion que Louise était aussi heureuse qu'il était dans sa nature de l'être, que pour sa part elle aurait toujours été à mille lieues d'espérer que les choses prissent une tournure aussi favorable, que c'était le seul mariage d'amour qui eût réussi à sa connaissance. Il est vrai, observa ingénieusement ma compatriote, que ces Anglais ne font rien comme nous autres. D'ailleurs , les habitudes invariables de sir Albert, grand chasseur et grand liseur de politique, et la placidité de Louise, sont des garanties d'excellent ménage.
Je repris le chemin de Windsor, au pas le plus lent de ma bête, l'esprit partagé entre ce que je venais de voir et les suggestions de ces beaux lieux, peuplés des fantômes de mon adolescence ; mais l'image de Louise dominait tout le reste. Sauf un dernier tumulte
de passions que je sentais encore gronder, je m'y arrêtais avec assez de calme et sans trop d'amertume. En somme, je l'avais retrouvée aussi heureuse que possible, selon l'expression de madame de***, c'est-à-dire heureuse à la façon des gens qui ne s'inquiètent pas de raisonner sur le bonheur. Elle était parvenue à donner à sa vie un cadre conforme à son humeur fière et silencieuse. Ces grands bois murmurants, ces arbres héroïques, ce château princier, ce voisinage des tombes royales, ce mari grand seigneur et tueur de renards, qu'elle voyait seulement à dîner et au bercail fidèle de tout mari anglais, voilà le cadre dont je parle.
J'employai le reste de l'après-midi à revoir les appartements du château. Vers cinq heures, tandis qu'on me préparait à dîner au Vhite-Hart, un domestique de sir Albert apporta pour moi une lettre qui dissipa la dernière lueur d'indéfinissable espérance que j'avais pu garder jusque-là. En effet, cette lettre, toute de l'écriture de madame de***, ne traitait que de messages vers la mère patrie, dans la personne de ses modistes et de ses parfumeurs.
Je pris le dernier train, et j'arrivai à Londres vers onze heures. Plus rien, je l'avoue, ne me retenant dans la patrie à ceinture de vagues, comme ils disent, je regagnai la France par le premier steamer. A quelques semaines de là, un de nos amis de province me donna un rendez-vous dans le salon de lecture de l'hôtel du Louvre. Il était onze heures environ. Il y avait de grandes allées et venues d'Anglais. Mon attention fut captivée par un homme démesurément long, d'une suprême élégance d'ailleurs, malgré des favoris qui passaient toute permission. Il venait d'entrer au bras d'une charmante jeune femme, empreinte de cette langueur
que le honeymoon prodigue aux misses de la semaine dernière. C'était Florence Simpson, aujourd'hui lady Barnett. Vous le voyez, tout finit à peu près bien dans cette histoire.
Tel fut le récit de Maxime Favel.