ANGES ET LANGES
Six heures auparavant le docteur avait dit :
— Ce sera probablement pour demain. Du reste, il n'est pas de science au monde qui puisse fixer le jour ni l'heure.
— Cependant, ajouta-t-il en revenant sur ses pas, si l'événement devance mes conjectures, on saura toujours où me trouver: j'ai laissé chez moi des ordres en conséquence. Et, quant à vous — en parlant ainsi, le docteur s'adressait à un homme d'une trentaine d'années — vous êtes comme moi très-fatigué : je vous ordonne d'aller vous coucher et de dormir à fond. Tout s'annonce à souhait, et, sans vous rien promettre, je gagerais que dans quarante-huit heures la mère et l'enfant se porteront bien.
Ce ne fut pas à l'ordre du médecin, mais aux suppli-
cations d'une belle femme blonde, à demi couchée sur un lit étroit et dur, que l'homme de trente ans, mon père, obéit en allant gagner sa chambre.
Pauvre père, mort aujourd'hui ! alors il était jeune et fort, et l'apparente sévérité que donnait à ses traits le souci d'affaires commerciales, dirigées avec un honneur extrême et un courage excessif, se déridait volontiers sous les excitations de la Conviviality.
A table, avec ses amis, il était la bonne humeur et l'entrain même, et l'on ne songeait pas à la tristesse du tombeau devant cette mine active et vaillante que nous vîmes si bravement sourire à la mort, et railler les tenailles de la paralysie.
A cinq heures du matin, une vieille femme de soixante et douze ans, la garde-couches, vint lui annoncer que tout allait pour le mieux, et que c'était un garçon.
Aussitôt il fut sur pied, car il ne dormait pas, et avait seulement les yeux fermés. Chez cette nature agissante, le sommeil n'était pas le repos, mais une feinte qui trompe la nature sans la satisfaire.
C'était un croyant... il commença par remercier Dieu. Puis de sa chambre qui donnait sur la rue, il se rendit dans une autre située au fond de la maison, à l'extrémité d'un tortueux corridor, et où son premier fils venait de naître.
J'ai dit qu'il se bornait à fermer les yeux, et ne dormait pas à fond, suivant l'expression du médecin. J'en eus bien la preuve plus tard. J'avais sept ans quand ma mère me donna un frère. Pendant le temps des couches, on transporta mon petit lit dans la chambre paternelle. J'étais, dès cet âge, grand liseur, grand écouteur, et j'avais la tête pleine de toutes sortes d'histoires, renforcées de mes propres imaginations, et que mon père, après le grave travail du jour, prenait grand plaisir à
m'entendre raconter. Il fut, bien à mon insu, je vous le jure, le premier confident de mes expansions d'auteur. Il ne payait pas à la ligne, après insertion; il était bien plus généreux que cela. Mon prix, convenu et soldé d'avance, était un morceau de chocolat. Dans la commode de ma mère, il y en avait une provision, où nous allions puiser, père et fils, avec un bon rire, et nous nous traitions gaiementde complices en ces larcins d'écolier. Par exemple, le chocolat croqué, il fallait m'exécuter.
— Maintenant, petit, j'écoute, disait mon père en éteignant la lampe.
Au premier tiers environ de mon récit, le murmure d'un souffle régulier venait m'avertir que mon auditoire avait les yeux fermés.
Je répétais le dernier mot lentement, deux fois, trois fois...' presque bas la quatrième fois, puis je m'arrêtais court.
Aussitôt une voix claire et doucement mécontente me disait :
— Eh bien ! petit, et la suite?
— J'ai fini.
— C'est impossible.
— Gomment pouvez-vous le savoir? père, vous dormiez.
— Je ne dormais pas, j'avais seulement les yeux fermés... Je n'ai pas perdu une syllabe.
Et cet excellent homme, au lieu de m'appeler petit impertinent, avait l'excessive bonté de reprendre sommairement mon histoire, jusqu'au point où je l'avais interrompue. Assez souvent, cette reprise me servait de fil secourable pour le reste de ma narration, que j'improvisais séance tenante, et où les cavernes gorgées d'or et les fantômes en peignoir blanc jouaient un trop grand rôle. N'importe, c'étaient d'heureux jours.