FEMINA
La faiblesse des auteurs est aujourd'hui devenue telle, qu'on croirait asez volontiers que tout l'esprit du monde s'est réfugié chez ceux qui n'écrivent pas... mais tout le monde a la folie d'écrire.
A peine existe-t-il de loin en loin un lecteur; mais il ne ressemble pas plus à l'ami lecteur d'autrefois que le camélia d'un jeune homme chic du Jockey -Club ne ressemble à la tulipe d'un bourgmestre de Harlem.
Et ce lecteur, si je le trouve, ne manquera pas de qualifier de prétentieuse et pauvre invention ma rétrospective entrée en matière. Il croira que j'ai voulu à tout prix être original et piquant.
Je dis ce que j'ai vu; ce. que je sais, je le dirai jusqu'au bout, quoi qu'en pense*le lecteur.
Le seul de ses désirs que j'aime à prévenir, c'est en étant bref.
Avant que la vieille garde-couches fût venue éveiller mon père, on était allé, bien entendu, quérir le médecin, qui avait fort heureusement achevé sa tâche. Mon père l'embrassa, et se préoccupa avant tout de savoir si sa femme ne souffrait plus, sauf à se résigner ensuite à la naissance d'un fils, car ce n'était un secret pour personne à la maison qu'il désirait plutôt une fille. Il jugeait que le garçon le plus entouré des meilleurs soins devient, à la merci de la première occasion, un trèsmauvais sujet, si ses vingt ans sont trop (ou pas assez) fougueux.
Et puis, un garçon vit dans la rue, tandis qu'une fille, retenue au foyer, est vraiment le charme, la joie et l'espoir de la famille.
Heureusement, à l'âge de celui qui venait de naître, on n'est encore ni un garçon ni une fille, on est un enfant, c'est-à-dire la fête des yeux et du cœur pour le père.
Le mien reçut son rejeton des mains de la gardecouches, l'embrassa avec une infinie tendresse, qui ne peut s'expliquer ni par la savante théorie de l'unité dédoublée, ni par la savante hypothèse de la dualité unifiée... mais seulement par une expansion indéfinissable de la Bonté de Celui qui créa le monde.
L'amour-propre d'auteur n'aveuglait pas ce père; en aidant à replacer l'cnfantèlet dans son berceau, il opina que le petit homme était bien constitué, mais paraissait avoir le nez un peu fort.
Il ajouta même :
— En vérité, c'est un très-gros nez.
Trop bien éveillé pour songer à se recoucher, et, d'autre part, craignant de nuire à la jeune mère, en lui donnant, par sa présence, des tentations de parler, il fit porter une lampe dans ses bureaux au rez-de-chaussée, et se mit au travail.
Vers sept heures, l'accouchée le demanda; je le vois entrer avec sa redingote brune et sa casquette de drap noir, qu'il posa sur une chaise.
Il donna à ma mère des baisers sur le front et sur les joues, avec cette amitié intense qui venge en une seconde les mariages de cœur des railleries de huit cents ans; puis, comme d'une chose et non comme d'un être, ils parlèrent de moi, le nouveau-né, qui les voyais et les entendais fort bien. Ils ne l'auraient jamais voulu croire, grands dieux!
Cependant ils causaient lentement, à demi-voix, et redisant volontiers les mêmes choses.
Il n'y avait personne auprès du berceau.
Baigné dans la fraîcheur d'une ineffable aurore, je n'eusse pas demandé mieux que de rester toujours ainsi, lorsque, sans avoir entendu aucun bruit de porte qu'on ouvre et qu'on referme, je vis s'approcher de moi la Beauté, sous l'aspect d'une femme en robe de nuance printanière et aux épais cheveux presque noirs, massés autour du visage le plus miséricordieux, le plus blanc et le plus fin.
Mon père, qui était la politesse même, ne se leva point pour saluer cette dame, et eut même l'air de ne l'avoir pas vue. Elle ne regardait que moi; elle vint jusqu'au bord du berceau, me prit dans ses bras, m'examina longuement et me baisa avec une délicatesse infinie. Inoubliable suavité de ses lèvres!
— C'est moi, amour! me dit-elle.
Et, comme je tentais un cruel et vain effort pour lui répondre, vite elle reprit :
— Tais-toi... je lis dans tes yeux ce que tu veux, ce que tu penses; ne crains pas que je t'abandonne. Je tiendrai ma parole ; et toi, tu tiendras le serment que tu vas me faire, de vivre pour moi au dedans de toimême, de me sacrifier toute ambition vulgaire... toute joie brutale. Sois bon pour tous et fidèle à mon culte... Souviens-toi ! souviens-toi !
Cette mystérieuse personne disparut tout d'un coup. Avant sa venue, je vivais moins peut-être, mais j'éprouvais un clair contentement, aux rayons duquel se mêlait à cette heure une ombre de peine et de regret. Je voulais la revoir, je la cherchais avidement, et de grandes ténèbres remplirent mes yeux tout à l'heure éblouis. Cependant mon père et ma mère parlaient de moi :
— De quelle couleur seront ses yeux ? Quel ennui d'être forcés d'attendre huit jours avant de le savoir!
Ce que fut pour moi la vie depuis ce 9 octobre 4837 qui me vit naître, jusqu'à l'heure présente, je vous le dirai plus tard. En attendant, laissez-moi me réjouir à cette unique rosée. Je me vois encore dans ce berceau, et si distinctement que, sans nul doute, il y avait alors deux moi, dont l'un servait de miroir à l'autre : un moi qui, penché sur le bord de la couchette, prenait grand soin et grand plaisir à voir le moi frêle et blanc qui reposait dedans. Le premier, invisible el voyant tout, était pour ainsi dire la vie elle-même, son essence impossible à décrire; l'autre, c'était l'étonnement et la joie de vivre.