‹ Mémoires de Nicolas-Joseph FoucaultChapitre 13 sur 105 · CXXVII · texte numérisé non relu

CXXVII

INTRODUCTION, deux pièces importantes*, qui doivent être lues et pesées dans leur entier. La vérité était trop fâcheuse pour être avouée au public; on lui fit croire que c’étaient nos capitaines euxmêmes qui avaient mis le feu à leurs vaisseaux pour ne les pas laisser brûler par les ennemis, et cette version obtint assez de crédit pour être encore adoptée par Voltaire dans son Siècle de Louis XI V^.

La catastrophe de la Hougue fut suivie, aux mois de juin et de juillet, de petites descentes des Anglais, lançant sur le rivage une cinquantaine d’hommes à la fois. Il en résulta l’incendie d’un moulin et de quelques maisons. Ces événements firent renouveler à Foucault ses propositions d’établir un port militaire à la Hougue, et de garnir les côtes de troupes régulières et de milices. Au mois de mai 1698 on y donna suite, au moins partiellement, en établissant un camp à la Hougue et en y élevant des redoutes et deux tours. On fortifia aussi la tête des ponts de Douve, qui défendaient l’entrée de Carentan et par conséquent la presqu’île du Cotentin. Vauban vint visiter ces ouvrages au mois de mai 1 694, et l’on imposa 5o,ooo” sur les trois généralités de Caen, Rouen et Alençon, pour les fortifications de la Hougue. Foucault, continuant à presser cette affaire, demandait, d’accord avec Vauban, que l’on construisît une douzaine de tours depuis la Pintrerie jusqu’à Quinéville : on en fit une à Port-en-Bessin^.

La campagne de ifiqS se passa en précautions à la Hougue. L’ennemi, qui venait de bombarder Saint-Malo, se porta le 18 juillet contre Granville, qui fut bombardée pendant neuf heures sans grand dommage, et il se retira après avoir

talion de Foucault a été écrite au moment même , et quand ses souvenirs n’avaient pas encore eu le temps de se troubler.

' Mémoirts, p. a8a et suiv.

* Cliap. w.

* Mémoires, 1694. p 3o5, 3o6, 3o8

ciuxn

INTRODUCTION, menacé Clierboiirg le 20 juillet. Rico ne fut tenté en

La paix tle Ryswick mit fin pour un temps à cet état d’alarmes; mais il recommença avec la guerre de la succession d’Espagne. En 170a, Foucault écrivit à Chamillart pour lui faire part du danger de voir les Anglais et les Hollandais descendre et s'emparer deCarentan, ce qui les aurait rendus maîtres de la presqu’île. 11 demandait un régiment de cavalerie pour rallier et soutenir la noblesse et les milices du pays, et se porter rapidement sur les points menacés. En 1703, une petite Houille de transports faisant voile pour Brest, sous l’escorte de deux frégates, fut brûlée par l’ennemi près du Mont-Saint-Michel, sans que les olficiers du régiment de la côte se donnassent aucun mouvement pour la secourir; le roi les fit. casser. En 1 706, dernière année de l’intendance de Foucault à Caen, on craignait encore une descente des Anglais.

$ 10. — AQaires ecclésiatliques.

Foucault fut souvent mêlé aux affaires ecclésiastiques de son temps; il y toucha, par les attributions qu’exerceraient aujourd’hui les préfets et les procureurs généraux, en instrument toujours zélé du pouvoir central, exécutant sans réserve les ordres qu’il avait reçus. Rarement ses Mémoires laissent percer une opinion personnelle; on sent cependant qu’il partageait les préventions de Colbert à l’égard des couvents. Le grand ministre traitait volontiers les moines de « gens oisifs et inutiles «à l’État';» il essaya de faire reculer l’âge des vœux monas-

' Journal d Olivier d'Ormessont cité dans Chéruel, Histoire de l’Administration moAorchiiiae en France ^ t. Il, p. a86.

INTRODUCTION, tiques *. Foucault pensait de même et ne s’en cache pas : il parle nettement^ des couvents qui « dévorent » la ville de Cahors. En septembre 1687, le duc de Mazarin ayant offert de contribuer à l’érection d’un hôpital à Saint-Maixent, Foucault proposa d’y réunir les aumônes que les bénédictins de la ville faisaient à la porte de leur abbaye, et qui, selon lui, entretenaient la fainéantise et la mendicité^. Les bénédictins s’opposèrent à cette réunion, aimant mieux faire cette aumône • comme il leur plaît, « et sans en rendre compte à personne. » Cependant Foucault finit par l’emporter. En 1700, il revenait encore sur la même idée en basse Normandie, et proposait à Chamillart de centraliser au profit des hôpitaux les aumônes faites « abusive- « ment » la porte des abbayes dans le diocèse de Coutances*.

L’intervention de Foucault en matière ecclésiastique fut le plus souvent une affaire de police. Tantôt^ on le voit rétablir l’ordre dans un couvent de femmes en rébellion ouverte contre une prieure que le roi s’était prétendu en droit d’y nommer; tantôt c’est un autre couvent de femmes® qui se révolte contre son abbesse et contre l’évêque de Cahors; tantôt il s’agit de réintégrer à Saint-Affrique les cordeliers que l’évêque de Vabres en a fait sortir de son autorité privée’. Ailleurs, c’est l’évêque d’Oloron qui ne rend pas foi et hommage pour les terres qu’il possède dans la mouvance du roi®, et qui, saisi dans ses revenus par la chambre des comptes de Pau, menace l’huissier saisissant de le battre. Une autre fois il fait rétablir le bon

' Cliéruel, ouvr. cit. l. II, p. 286, et p. 253, n. 3.

* Mémoires, août 1676, p. 38.

’ Ibid, p. 207. Déjà, aux Étals généraux de 161 4, les cahiers du tiers avaient demandé que les aumônes dues par les évéchés et les maisons religieuses fussent

remises aux administrulions laïques des hôpitaux.

* Mémoires, p. 337.

‘ Ibid, lin de 1677, p. 44-

* Ibid, fin de 1674, p. 3o.

’ Ibid, fin de 1G79, p. 5i.

' Ibid, mars 1 684 , p. 98.

INTRODUCTION

ordre dans labbaye de Pontaull*; ou bien cest un janséniste interné ^ et un autre surveillé^; un doyen d’église relégué pour avoir fait des chansons scandaleuses''; une femme de mauvaise vie arrêtée pour avoir contrefait la béate tout en vivant avec un cordelier®. En 1706, l’évêque de Lisieux voulait remplacer les bénédictins de Lessay, qui vivaient licencieusement, par des réformés du même ordre; mais le roi refusa, parce qu’il croyait que ces réformés aimaient « le procès*^. »

L’afl'aire ecclésiastique la plus importante à laquelle Foucault ait concouru est celle de la régale. On connaît trop ce démêlé, qui aboutit à la fameuse déclaration de 1 68a, pour que nous ayons ici à en faire un long historique; d’ailleurs. Foucault ne toucha pas au fond des choses; il fut appelé seulement à faire prévaloir les droits du roi contestés par le chapitre de la cathédrale de Pamiers. Contentons-nous donc d’indiquer brièvement ce qu’il est nécessaire qu’on se rappelle pour l’intelligence des faits contenus dans les Mémoires.

La régale était, suivant l’expression des auteurs, une sorte de garde noble des évêchés et archevêchés vacants, donnant aux rois la jouissance de leurs fruits et revenus et le droit de collation des bénéfices qui en dépendaient et qui venaient à vaquer pendant quelle s’exerçait; elle s’ouvrait par la mort de l’évêque, par sa démission, sa promotion au cardinalat ou à un autre siège, ou enfin par sa rébellion publique et notoire, auquel cas elle jouait le rôle d’une commise semblable à celle qui frappait le vassal pour cause de félonie. Administrée par un économe-séquestre qui gérait les revenus vacants, elle cessait quand le nouveau titulaire du siège avait fait signifier à l’éco-

' Mémoires, lo mar^ i685, p. 1 16.

’ Iliid. juillcl 1686, p. i58.

’ Ibid. mai 1687, p. 180.

* Mémoires, septembre 1699, p. 33a.

’ Ibid. i“o3, p. 355.

’ Ibid. p. 370.

cxxxvn

INTRODUCTION, nome l’arrêt d’enregistrement de son serment de fidélité à la chambre des comptes de Paris, avec les lettres patentes de mainlevée de la régale, et qu’il avait pris possession personnelle et elîcctive de son siège.

Les jurisconsultes de l’ancien régime se sont livrés à des discussions infinies sur les origines du droit de régale et sur l’époque où il commença d’être exercé par les rois, les uns le faisant remonter jusqu’eà la première race, et les autres ne le reconnaissant qu’à partir du concordat de François I"'. Jusqu’à Louis XIV, une partie du midi de la France en avait été exempte; mais le roi résolut de soumettre à cet égard tout son royaume à l’unité de régime. Une déclaration datée de Saint-Germain-en-Laye, le lo février l673’^ étendit le droit de régale à tous les diocèses du royaume, excepté ceux qui en étaient exempts à titre onéreux. Après quelque résistance, une nouvelle déclaration du 2 avril 167S, interprétative de la première , fi t céder tous les évêques à l’exception de deux, les évêques jansénistes d’Aleth et de Pamiers, qui s’étaient déjà signalés par leur refus de signer le formulaire du pape Alexandre \ IL Foucault n’eut à .s’occuper que du diocèse de Pamiers, dont l’évêque, depuis i644. était Étienne-François de Caulet, fils d’un président au parlement de Toulouse, prélat d’une imagination ardente et d’un esprit impétueux. En entrant dans son diocèse, il l’avait trouvé fort en désordre, et une partie de ses revenus avait été consacrée à doter le séminaire et à fonder des établissements religieux propres à ranimer la dévotion et la discipline; le chapitre surtout, tombé dans le plus grand relâchement, avait été ramené à la régularité et soumis à une

' Woyei, daiïs \a liibliolhèque historique * I.samhcrI , Anciennes lois /nmçaisei ,

du P. Lelong, la longue liste des ouvrages t .XIX , p. 67. de Toncien droit cons.icrés àccltc question.

cxxxvm

INTRODUCTION

règle presque monastique. Placé ainsi très-haut par son zèle et sa piété, ami de l’abbé de Rancé et de saint Vincent de Paul, Caulet était incapable de prendre en considération le côté politique et mondain des choses. Déjà ses résistances avaient commencé dans l’alTaire du formulaire; la déclaration de 1678 le trouva aussi inflexible. Le roi y mit beaucoup de patience et de longanimité et souflrit sa désobéissance jusqu’à la fin de 1677. Mais Caulet avait l’humeur trop remuante pour profiter paisiblement de ce répit, et il provoqua les rigueurs du gouvernement, qui semblait l’oublier. Le comté de Foix, pays d’étals, dont l’évéque de Pamiers était le président né, dépendait en partie de la généralité de Montauban et en partie de celle de Languedoc. Déjà, en i664, Caulet avait profité de ce titre pour entrer eu lutte avec l’intendant Pellot, à propos de la nomination des consuls de Pamiers; en 1677, il se mil en opposition ouverte avec Foucault, pour un trésorier dont ce dernier demandait la destitution'. Au môme instant il se posait comme évêque à l’encontre du gouvernement, et ordonnait . aux prêtres de son diocèse de refuser la confession et l’absolution, même en temps de Pâques, à tous les militaires, ofliciers, cavaliers et soldats qu'on y avait mis en quartier d'hiver, jusqu’à ce qu’ils eussent restitué aux communes ce qu’ils en avaient reçu. Et comme ces hommes objectaient qu’ils n’avaient rien pris que suivant les ordres du roi , il répondait qu’il valait mieux quitter le service que d’être à charge aux peuples. Le roi jugea d’abord à propos de dissimuler, « à cause du grand âge de M. de • Pamiers'^;» mais, comme après tout Caulet, né en 1610,

‘ Dépéchc de PclIot à Colbert, du 3i avril 1G64 1 et dépêche de Caulet à Colbert , du 37 juillet >677, dans Deppiug, Corretp. adtnin. 1. 1, p. 70G et Ga5.

’ Dépêches de Louvois à Foucault, des 7 Juin et i4 juillet 16'/'}, p. 507, et Mémoires, 1677, p. 44-

INTRODUCTION, n avait que soixante-sept ans, la patience finit par échappera Louis XIV.

Au mois de décembre 1677, Foucault reçut, pour le faire signifier, un arrêt du conseil du 27 novembre précédent, qui enjoignait à Caulet d’avoir, sous deux mois, conformément à la déclaration de 1678, à faire enregistrer par la chambre des comptes son serment de fidélité, condition désormais indispensable, pour toute la France, de l’installation des évêques dans leur siège et de la cessation du droit de régale. Pour toute réponse, l’évêque accusa réception, mais sans envoyer le serment demandé.

La désobéissance était flagrante. Au mois de mars suivant, Foucault saisit les revenus des biens.de l’évêché situés dans sa généralité, pendant que M. d’Aguesseau en faisait autant pour les biens situés en Languedoc. C’était la régale qui s’ouvrait pour cause de rébellion. Caulet, continuant sa résistance passive, se contenta de faire venir devant lui celui qui était chargé de la saisie, pour lui représenter qu’il ne pouvait exécuter une pareille commission sans ofl’enser Dieu mortellement. Deux mois plus tard, pour le priver de toutes ses armes, le roi le déclarait déchu de la présidence des états de Foix et lui en interdisait l’entrée *.

Jusqu’ici nous avons eu à rapprocher et à éclairer des documents épars. A partir de ce moment, contrairement aux habitudes de ses Mémoires, Foucault consacre à l’afiairede la régale un travail d’ensemble, clair et suivi que nous n’aurons qu’à résumer.

' Mémoires, mars et i6 mai 1678, bilité, rédigé en 1694 ■ i la demande du p. 45, 46. duc de Beauvilliers. (Voj. Mémoires, mai

’ Ibid. 1679, Affaires de la régale, p. 67 «694. p. 3o6.)

et suiv.Ce travail fut, suivant toute proba-

cxL INTRODUCTION.

Depuis la saisie des revenus de révochc, le droit de régale y avait été ouvert, et le roi avait nommé aux bénéfices vacants. Caulet, .soutenu par la plus grande partie de .son clergé, excommunia, en lévrier iG8o, les pourvus en régale, et ordonna des jeûnes, des processions et des prières pour apaiser la colère de Dieu dans son diocèse. Le 4 avril , il renouvela ses excommunications en chaire, et les étendit aux commissaires et exécuteurs des ordres du roi. Le parlement de Paris, auquel l’ordonnance de 1667', confirmative en cela de l’ancien droit, attribuait une compétence exclusive en matière de régale, reçut son procureur général appelant comme d’abus de tous les actes de l’évcque de Pamiers. Pendant ce temps, sur le conseil de Foucaull, les pourvus en régale et les autres excommuniés .s’adressaient à l’archevêque de Toulouse, métropolitain de Pamiers, qui leva immédiatement toutes les excommunications prononcées par Caulet. Celui-ci les continua en faisant appel au pape. Le 17 juin, il excommuniait encore huit nouveaux pourvus en régale et un de leurs fermiers.

Cependant Innocent XI recevait l’appel de Caulet et le soutenait par un bref du 17 juillet 1G80; il lui mandait que l’affaire allait se traitera Rome avec le cardinal d’Estrées envoyé par le roi, et l’exhortait, en attendant, à persévérer dans la défense des droits de .son Eglise. Mais ce bref arriva trop tard pour Caulet, qui était mort le 7 août.

E'oucault espérait que cet événement allait rendre le repos au diocèse, mais il n’en fut rien; les esprits étaient trop surexcités pour s’apaiser. Caulet trouva des continuateurs de son œuvre et de sa résistance dans le chapitre de Notre-Dame-dc- Pamiers^ qu’il avait si vigoureusement réformé. Le peuple le regardait comme un saint, et à ses funérailles il se jeta sur

Tit XV, arl. 19,34- — * Nolrc-Danie-du-Carop.

INTRODUCTION

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