CX LUI
INTRODUCTION, mais ce prélat avait refusé, peu soucieux peut-être de se compromettre dans ces querelles. Enfin l’évêque de Léon fut choisi , et, en attendant que les formalités de sa nomination fussent accomplies, l’archevêque de Toulouse le chargea des fonctions de vicaire général par intérim, Foucault étant parvenu, par un manège assez fin, à faire renoncer le chapitre, régalistes compris, à en nommer un.
Dès lors l’affaire était finie; le P. Cerle ne se tint cependant pas pour battu, il continua de faire imprimer à Pamiers et à Toulouse des ordonnances de plus en plus insolentes. Le parlement de Toulouse rendit un arrêt contre lui1. 11 continua, fit encore un appel au pape; c’était, dit Foucault, « une pièce « bien hardie et pleine de suppositions. » Le parlement de Toulouse lui fit un nouveau procès, et, en avril 1681, le condamna à avoir la tête tranchée. L’arrêt fut exécuté par effigie à Toulouse et à Pamiers. Mais, dans cette dernière ville, l’impression était encore si forte, que le bourreau s’était sauvé et qu’il fallut courir après lui pour le contraindre à cette simple formalité de l’exécution par effigie. Le P. Cerle n’en faisait pas moins afficher, au mois d’août suivant, un acte de protestation «à la porte des évêques réunis à Toulouse pour nommer des députés à l'assemblée du clergé. 11 continua ainsi pendant dix ans ses ordonnances et ses protestations, errant de retraite en retraite, jusqu’à sa mort, qui arriva le 16 août 1691.
1 Voy. sur celle affaire deux lettres du chancelier LcTellicrau premier président du parlement de Toulouse, du i3 murs et du 19 avril i(iSi, dans Depping, Gorrtsp. adtnin. t. IV, p. 1 3 1 , i33. La première surtout de ces lettres est remarquable en ce qu'elle contient déjà, avec une grande tessemblance de rédaction, les
motifs de l'arrêt du parlement de Paris qui fut rendu , le 3 1 mars i G8 1 . contre le bref du pape obtenu par le P. (ierle. (Voy. cet arrêt dans Isambert, /Inc. lois Jr. t. XIX, p. a6a.) On est en droit de conclure, par cc rapprochement, que l’arrêt fut dicté par le chaucelier.
INTRODUCTION
S 1 1 . — Affaires «les protestants et «le la révocation «le l’édit «le Nantes.
C'est à la fin de 1677 que se rencontre, dans les Mémoires de Foucault1, la première mention «les réformés. A cette époque, pour les ramener à l’unité de religion, le gouvernement se bornait encore à les priver des faveurs dont il disposait, tandis qu’il en comblait ceux qui se convertissaient. Foucault demanda alors 600 H de pension pour les filles d’un ministre converti depuis douze ans par l’intendant Pellot2 et qui jouissait lui-même de 8oott de pension du clergé. Un peu plus tard, au commencement de 1679, ayant reçu un arrêt du conseil qui excluait les réformés des « charges politiques » de la ville de Montauban, il en sollicita immédiatement un semblable pour toutes les autres villes de la généralité.
En 1680, une circulaire de Colbert, datée du 18 octobre, annonça aux intendants que plusieurs arrêts du conseil avaient exclu les religionnaires de tous les emplois qui touchaient aux finances, et que les receveurs et fermiers avaient trois mois pour exécuter cet ordre, dans l’espoir que les menaces de révocation pourraient amener beaucoup de conversions. Rulhière nous apprend 3 que le plus grand nombre des emplois de finances était alors possédé par des protestants; « on sait, dit-il, « avec combien de peine M. Colbert consentit à ce règlement, «et vil sortir des finances une foule d’hommes dont il aimait « la probité et la modestie. » L’exclusion ne s’adressait qu’aux calvinistes, el Colbert maintint dans leurs offices des fermiers d’octrois de la généralité de Montauban qui étaient luthériens4.
1 Page 44.
' Depping. Correspond. ailminiit. I. IV.
’ Eclaircissements historiques sur les causes
de la révocation de ledit de jY antes, Paris, 1788, 1. 1. p. 174. 17a.
* Dcpéchc à Foucault «lu a jauvier 1 68 1 ■ p. 46 1.
INTRODUCTION
La mesure s’accomplit difficilement, et, dans ses dépêches à Foucault, Colbert fut obligé d'insister plusieurs fois, notamment1 à propos d’une dénonciation qui avait été adressée au chancelier Le Tellier.
L’affaire entra dans sa seconde phase en 1681. Comme on avait exempté les nouveaux convertis du logement des gens de guerre, M. de Marillac, intendant en Poitou, imagina d’en reporter le fardeau sur ceux qui ne se convertissaient pas; et, non content des occasions où ce logement avait lieu naturellement, il les fit naître en envoyant tout exprès en certains lieux de la cavalerie et des dragons. Cette innovation fut d’abord approuvée par Louvois2; mais les gens de guerre ayant commis, dans les logements où on les cantonnait, de graves désordres approuvés et encouragés par la présence de l’intendant en personne, les protestants se plaignirent au roi, et en même temps l’émigration commença parmi eux. Le roi s’émut vivement, fit cesser les logements et révoqua Marillac. A l imitation de ce dernier, Foucault avait écrit à Louvois, le 23 juillet 168 13, alin d’obtenir deux compagnies de cavalerie dans le haut Rouergue et le haut Quercy, «.pour seconder les missionnaires « ecclésiastiques. » Louvois lui répondit par uu refus4. Sans attendre cette réponse, Foucault écrivait, le 6 août, au P. La Chaise pour lui dépeindre les bonnes dispositions des ministres et des principaux religionnaires de Montauban, dont le retour au catholicisme déterminerait celui du#reste de la province, «qui ne cherchoit qu’une porte honnête pour rentrer dans « l’Fglise. » Pour sauver leur honneur, ils demandaient une
1 Dépêche à Foucault, du 17 août 168a, p. 486; voy. aussi dépêches au même, du
10 septembre iG8a et du a8 janvier 1 683,
* Dépêche de Louvois 4 Marillac, du
1 8 mars 1 68 1 , citée dans Hulinèrc , Eclaircissements. 1.1, p. 301.
’ Mémoires, p. 79.
* Dépêche à Foucault, du 7 «oui 1681, p. 509.
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INTRODUCTION
conférence où l’on agiterait les points controversés. «Ceux, «ajoutait-il, qui sont les plus considérés et les plus accrédités «dans le parti m’ont assuré que c’étoit la seule voie qui pût. « faire réussir le grand projet des conversions; que celles de « rigueur, de privation des emplois, les pensions et les grâces « seraient inutiles. » Colbert se chargea de lui répondre1 qu’il rendrait compte au roi de cette proposition , mais que, « dans les «temps passés, ces conférences n’ont jamais réussi. » A la fin de l’année, Foucault, se trouvant à Paris, renouvela sa proposition de conférences au chancelier Le Tellier, qui la rejeta absolument et lui défendit d’en parler au roi, disant qu’une pareille assemblée aurait le même succès que le Colloque de Poissy, et que le pape (avec lequel on était alors en difficulté pour les affaires du gallicanisme) trouverait mauvais qu’on la fit sans sa participation. «Sa timidité naturelle, remarque «Foucault, dans une entreprise qu’il jugeoit périlleuse, est « peut-être cause que l'ouvrage des conversions, qui auroit pu « réussir par les conférences soutenues d’autres moyens doux, « a coûté la ruine d’un si grand nombre de religionnaires et la « perte du commerce et des arts*.,»
A ce moment commença la série des mesures qui préparèrent la révocation de l’édit de Nantes, en ôtant successivement aux calvinistes les fonctions publiques, les professions libérales et l'exercice de leur culte. Le nombre des conversions augmentant, on organisa un «couvent à Montauban pour y recevoir les nouvelles catholiques. Foucault proposa de démolir le temple de cette ville pour contravention, parce que de nouveaux convertis y étaient entrés et y avaient reçu la cène. Le commonitoire adressé, en novembre 168a , par le clergé gallican aux religionnaires du royaume, fut signifié en janvier 1 683
1 Dépêche de Gilbert A Foucault, du aa août iG8t, p. U~o- — ' Mémoires, p. Ho.
INTRODUCTION
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au consistoire de Montauban; cette signification, «faite avec « douceur et charité, » fut « reçue avec respect. » Les biens des consistoires furent réunis aux hôpitaux. Les contraventions qui avaient fait démolir le temple servirent aussi an parlement de Toulouse à décréter de prise de corps les ministres de Montauban; leur arrestation ne causa aucune sédition, et les religionnaires se contentèrent de ne pas paraître dans les rues le dimanche à l’heure du prêche. Foucault écrivit A la cour qu'on pouvait sans danger démolir tous leurs temples1; ils tombèrent en effet, et l’intendant demanda seulement qu’on lui envoyât un ministre pour baptiser les enfants, «non l’un « de ceux de Montauban, afin d’effacer entièrement les vestiges «de l'exercice de la religion prétendue réformée, qui vient « d’être aboli4. » Les religionnaires de la province n’accueillirent pas les ministres ainsi imposés; mais ils restèrent calmes et réinsèrent de prendre part aux troubles du VivaraisÜ*
Dès son arrivée dans le Béarn1, qui avait, été un siècle auparavant le centre du protestantisme français, Foucault y continua sur une grande échelle l’œuvre des conversions. Les bourgeois religionnaires, exclus des fonctions publiques, s’y faisaient avocats; le barreau de Pau en comptait plus de cent
' Mémoires, février iG83, p. 8fi.
5 Ibid. a3 juin i683, p. 87.
1 Ibid, lin août et novembre iG83, p. 89, 91.
* L'auteur de l'éloge de Foucault, prononcé a l'Académie des inscriptions et belles-lettres, fait entendre que son déplacement de Montauban à Pau n'avait été qu'une disgrâce apparente, et qu'on l'avait envoyé dans cette nouvelle généralité pour y accomplir l'œuvre des conversions. « M. Foucault, dit-il, qui avoit le secret de «son maître, y fut fidèle et parut surpris
• comme les autres > de son changement.
{liist. de l'Acud. des inscript, [par Boie et l’abbé Goujel], t. II, p. 337. Paris , 1 y ho. in-12.) Mais cette version ne saurait être admise . et les Mémoires disent tout le con • traire. Nous avons indiqué, d’après eux. dans la biographie de Foucault, comment, la mort de Colbert le laissant sans protecteur, le chancelier le fit permuter de place avec un de ses protégés. On peut attribuer au besoin de regagner la faveur perdue les graves initiatives dont nous allons le voir prendre la responsabilité en Béarn.
cxLvin
INTRODUCTION, cinquante sur deux cents, et les plus occupés. Foucault obtint un arrêt du conseil portant défense d’en recevoir aucun à l’avenir.
A la fin d’août 1 684 ♦ il se rendit à Paris, et, dans une audience qu’il obtint à Fontainebleau, oùla course trouvait alors, il exposa au roi le plan qu’il avait conçu pour faciliter la conversion des religionnaires béarnais. Il s’agissait de réduire à cinq les temples, trop nombreux et trop rapprochés les uns des autres. Le roi approuva cette mesure; seulement Foucault eut soin «de ne laisser subsister que les temples, justement «au nombre de cinq, dans lesquels les ministres étoient tombés «dans des contraventions qui emporloient la démolition, en « sorte que, par ce moyen, il ne devoit plus rester de temple en u Béarn. » Le roi connut-il aussi ce stratagème? c’est ce que Foucault ne nous apprend pas, tout en disant que Sa Majesté lui témoigna une grande satisfaction des mesures qu’il prenait. A son retour, en février i685, l’affaire des temples fut menée sans perdre de temps. D’abord les temples trop nombreux tombèrent au nombre de quinze. Les religionnaires demandaient qu’on agrandît les cinq restants, trop étroits désormais pour le nombre des fidèles; mais le procureur général les attaqua pour contraventions, et ils furent bientôt démolis comme les autes, par arrêt du parlement de Pau. « Kn sorte, ajoute Fou- « cault, qu’en moins de six semaines il ne resta pas un temple «dans tout le Béarn; leur démolition engagea les ministres « de sortir de la province, et, par leur désertion, ces faux pas- « tours me laissèrent le champ libre aux conversions. « Les conversions marchaient en effet à grands pas; mais l’émigration commençait aussi, et Foucault reçut l'ordre de la surveiller1.
Quelles que fussent scs préoccupations, Foucault était ju-
1 Mémoirts, 10 mars i685, p. 1 16.
INTRODUCTION
i:\i.ix
riste avant tout, et ne souffrait pas qu'on transgressât les lois. Une déclaration du 3i janvier 1682 avait décidé que «les
• enfants bâtards des religiounaires, de quelque âge qu’ils « fussent, «seraient élevésdans la religion catholique. On voulut en profiter pour forcer un bâtard de vingt-cinq ans à l'abjuration. Mais l’intendant, jugeant qu’il ne s’agissait dans cette déclaration que de l’éducation des enfants, et qu’à vingt-cinq ans on est sorti de l’enfance, s’opposa courageusement à cette interprétation dans une lettre au chancelier1.
Nous arrivons à l’initiative la plus grave que Foucault ait prise. La déclaration de guerre de l’Espagne à la France, le 1 1 décembre i683, avait, comme nous l’avons vu, fait rassembler en Béarn une armée d’observation, d’abord sous les ordres du maréchal de Bellefonds, ensuite sous ceux du marquis de Boufflers. Les Mémoires racontent2 que, le 18 avril i685, Foucault demanda à Louvois «des ordres en blanc «pour faire loger une ou plusieurs compagnies dans les villes « remplies de religiounaires, étant certain que la seule ap- « parilion des troupes produira un grand nombre de conver- « sions. Je tiendrai si bien la main, écrivait-il, à ce que les
• soldats Défassent aucune violence, que je me rendrai respon- « sable des plaintes qu’il (Louvois) en pourroit recevoir. « Les Mémoires ajoutent : « Il est à observer que le roi n'avoit pas « envoyé des troupes en Béarn par rapport aux affaires de la «religion, mais pour former le camp que Sa Majesté avoit « résolu d’établir sur la frontière d’Espagne. M. de Louvois « m’ayant envoyé plusieurs ordres en blanc, il s’est converti « six cents personnes dans cinq villes ou bourgs, sur le simple « avis que les compagnies étoient en marche. »
Cet exposé n’est pas tout à fait complet. Louvois refusa d’a-
1 Mémoires, 1 1 avril i685, p. 117. — ’ P. 1 18.
cl INTRODUCTION,
bord les ordres demandés1; mais il dut les accorder très-peu de temps après, car il résulte de deux témoignages directs '2 qu’à la fin de juillet les opérations de l’armée de Boufllers étaient terminées en Béarn, et quelles continuèrent dans les généralités de Bordeaux, de Montaubau et de Poitiers, où elles étaient accomplies à la fin de la première quinzaine de septembre.
A cela près, Foucault rend- il un compte exact de la manière dont les choses se passèrent? N’inll ua-t-il sur les consciences que par l’intimidation seulement et par la crainte des dépenses qu’entraînait le logement des soldats, sans souffrir qu’il se commît aucune espèce de violence? Parvint-il à maintenir parmi les gens de guerre le bon ordre dont il s’était vanté à Louvois? C’est ce qu’il est difticile de vérifier aujourd'hui d’une manière absolue; mais tout d’abord nous pouvons constater que les plaintes dont il s’était rendu responsable à l’avance ne manquèrent pas; elles furent portées devant le parlement de Pau, mais une dépêche de Louvois3 nous apprend que le roi blâma le premier président de les avoir écoutées et lui défendit d’en recevoir de semblables à l’avenir.
Des témoignages contemporains accusent Foucault d’avoir autorisé les violences ou tout au moins de ne les avoir pas empêchées. Le plus considérable par le caractère de son auteur et par la source d’où il tenait ses renseignements est celui du chancelier d’Aguesseau , écrivant la Vie de son père, qui était intendant de Languedoc en 1 685. «C’est par l’auto-
1 Dépêche à Foucault . du 3 mai i685, p. 5io.
1 Dépêche de Lourois à Ëouiüers , du 3l juillet i685, citée dam Itulhière,
Eclaircitseinenls, 1. 1 , p. 395 396; et Journal de Dangeau, à la date du 16 septembre
i685. Selon Foucault, Boufltcrs aurait encore été en Béarn le 37 août ; il y a probablement une erreur de date.
* Dépêche à Foucault, du 16 septembre
INTRODUCTION. eu
« ritéduroi môme, dit-il, que les troupes marchèrent précédées « de la crainte et de la terreur qu’elles répandoient partout. » Et il ajoute : «Je ne nommerai point ici l’intendant qui, par «une distinction peu honorable pour lui, fut chargé de faire « le premier essai d’une méthode si nouvelle pour la conversion «des hérétiques. Il étoit des amis de mon père et des miens, «homme d’un esprit doux, aimable dans la société, orné de « plusieurs connoissances, et ayant du goût pour les lettres «comme pour ceux qui les cultivent; mais, soit par un dé- « vouement trop ordinaire aux intendans pour les ordres de la «cour, soit parce qu’il croyoit, comme bien d’autres, qu’il « ne restoit plus dans le parti protestant qu’une opiniâtreté « qu’il falloit vaincre ou plutôt écraser par le poids de l’auto- » rité, il eut le malheur de donner au reste du royaume un « exemple qui n’y fut que trop suivi, et dont le succès surpassa « d’abord les espérances mêmes de ceux qui le faisoient agir; «il n’eut besoin que de montrer les troupes, en déclarant «que le roi ne vouloit plus souffrir qu’une seule religion «dans ses états, et l’hérésie parut tomber à ses pieds. Les ab- « jurations ne se faisoient plus une à une; des corps et des coiu- « munautés entières se convertissoient par délibération et par « des résultats de leurs assemblées, tant la crainte avoit fait «d’impression sur les esprits, ou plutôt, comme l’événement « l a bien fait voir, tant ils comptoient peu tenir ce qu’ils pro- » mettoient avec tant de facilité. C’étoit dans une province voi- « sine du Languedoc que se passoit un événement si extraor- » dinaire1. «
Ce passage, si réservé et si mesuré, désigne clairement Foucault et le Béarn, et c’est ainsi que Rulhière l’a entendu. Mais cet historien ajoute une allégation encore plus grave: «Tout
! Œuvres du chancelier cC Aguesseau, in-d*. I. XIII, p. 5i.
oui INTRODUCTION.
« ce que peut imaginer la licence du soldat fut exercé en Béarn ■' contre les calvinistes. On attribue à cet intendant d’avoir per- * fectionué plus d’un genre de torture1. » Rulhière a emprunté cette accusation à un livre contemporain des événements, Y Histoire de l’édit de Nantes, qui fut publié en 1690 par Elie Benoît, pasteur réfugié à Delft. Mais cet ouvrage, plein de renseignements curieux, s’est fait l’écho passionné de toutes les colères des réfugiés, et on en a suspecté l’exactitude2. Les actes les plus odieux y sont décrits en détail et attribués aux convertisseurs du Béarn en 1686, et l’on déclare expressément que les troupes « exerçoient ces cruautés non-seulement par la «permission, mais par l’ordre exprès de Foucault, qui leur « enseignoit même des moyens nouveaux de •mettre à bout la » plus ferme patience3 *. » Comme nous n’avons aucun moyen de contrôler ces dénonciations, nous nous abstiendrons de les répéter ici , et nous renverrons nos lecteurs à l’ouvrage cité \ en faisant seulement remarquer qu’un livre écrit par un émigré , sous le coup des persécutions, a nécessairement exagéré les faits, et qu’il est inutile et invraisemblable d’attribuer à l’invention personnelle de Foucault des tourments que les soldats livrés à eux-mêmes n’étaient que trop capables d’imaginer.
Au commencement de septembre* Foucault croyait avoir converti les vingt deux mille rcligionnaires que comptait le Béarn. « Il y en a eu beaucoup, disait-il5, qui, à l’approche des « gens de guerre, ont abjuré sans les avoir vus. La distribution « d’argent en a aussi beaucoup attiré à l’Eglise. Le Béarnois a
1 Eclaircissements , 1. 1, p. 39».
’ Le P. I.clong, mentionnant ce livre dans sa Bibliothèque historique, n* Cl 85,
dit qu’il est « écrit avec beaucoup d’aigreur
«et peu de fidélité, et que des proteslans
« même son sont plaints. •
* Histoire de l'édit de Nantes; à Delft, chei Adrien Béman, i6g5, in-4”. t. 111, 3* partie (5*vol.), p. 833.
’ Mémoires, juillet i685,p. ia5.
INTRODUCTION
» l’esprit léger, et l’on peut dire qu’avec la même facilité que la « reine Jeanne les avoit pervertis ils sont revenus à la religion « de leurs pères. » Cependant les conversions ne s’accomplirent pas si facilement partout; à Orthez par exemple, il fallut employer les gens de guerre. « Quelques familles opiniâtres avoient » résolu de ne point changer, quelque chose qui arrivât. » IJn gentilhomme qui était à leur tête fut envoyé à la Bastille.
Foucault s’occupait personnellement de convertir les ministres et les gentilshommes, et il obtenait quelquefois en ce genre des résultats frappants et dramatiques1. 11 blâmait nettement la permission de sortir du royaume et de vendre leui's biens atîfcordée aux ministres2. Un faux honneur, selon lui, leur faisait préférer c<? parti; ils se seraient convertis si, sans pouvoir émigrer ni réaliser leur fortune, ils avaient été obligés de s’éloigner du lieu de leur exercice3 *. Il ne se plaignait pas moins du peu de concours qu’il trouvait dans le clergé. Les évêques de Lescars et de Tarbes s’étaient absentés peudant. qu’on faisait » les missions » dans leurs diocèses'. Les curés du Béarn étaient ignorants et souvent de mauvaises mœurs; il aurait fallu faire parcourir le Béarn pardes missions extraordinaires, et les meilleurs prédicateurs n’y auraient pas été trop bons pour tenir la place des ministres, «qui prêchoient bien. » En attendant, on mit entre les mains des nouveaux convertis autant de bons ouvrages qu’on put, Y Exposition de la doctrine de l’Eqlise catholique de Bossuet, le Catéchisme historique de Fleury, et des livres de prières en français5.
Foucault blâma aussi très-hautement qu’on eût conservé des
1 Voyez la conversion du sieur d'Audre-
lion, Mémoires, juillet i685, p. îai.
* Ibid. p. laa.
* Il s'en convertit en effet un certain
nombre. (Voy. Mémoires, année 1 685 et passim. )
* Mémoires, i G août i685, p. ia6*
* Ibid, février 1 685 , p. i a3.
CMV
INTRODUCTION
ministres pour baptiser les enfants des religionnaires, la présence de ces hommes constituant, selon lui, un obstacle aux conversions. 11 réclama plusieurs fois en ce sens; mais le gouvernement maintint la mesure, à cause d’un scrupule religieux du roi, de qui « la conscience ne pouvoit souffrir qu’un enfant •< baptisé à l’église par un prêtre fût rendu à ses parents pour « être élevé à la R. P. R » Malgré les réclamations de Foucault, la cour lui renvoya un arrêt du conseil en ce sens; « mais, dit- - il , je n’ai pas jugé à propos de l’exécuter2. ■-
Cette désobéissance fut probablement ignorée du roi et ne l’empêcha pas de prendre plaisir aux lettres de l'intendant qui racontaient les progrès de la conversion dans le Béaîn. Foucault envoya à la cour un mémoire3 * intitulé Relation des conversions faites en Béarn, dans lequel, dit Rulhière, qui l’a vu aux archives du Louvre, il «ne parle ni de violences ni de dra- « gonnades. On n’y entrevoit pas qu’il y ait eu un seul soldat >■ dans le Béarn. La conversion générale paroît produite par un « effet de la grâce divine. 11 ne s’agit que d’annoncer les intentions du roi; que d’instruire des gens qui s’empressent à ■I demander d’être instruits. . . Tous courent aux églises catho- » liques pour chanter le Te Deum, et l’on solemnise cette heu- « reuse réunion par des feux de joie, au bruit du canon et aux •< acclamations unanimes de Vive le roi 1 ! » Louvois félicita plusieurs fois Foucault de ses succès, et le P. La Chaise lui écrivit, le iOT juillet 1 685, que le roi prenait plaisir à lire ses rela- * tions, et même que Sa Majesté les gardoit5. » Louvois écrivait, le 3o août suivant, à M. de BoulHers : ■< MM. les intendans me
1 Mémoires, 1 5 juin i 685, p. i ao.
1 Ibid juillet 1 685, p. ia5.
1 Dépêche de Louvois à Foucault, du
1 6 juillet i685, p. 5 1 1 .
’ Uulhière, Eclnircistemeuls, 1. 1. p. aga
Ce mémoire de F oucaull a été cherché sans succès aux Archives de l'Empire, <|ui ont reçu les pièces contenues autrefois aux archives du Louvre.
’ Mémoires, p. lai.
INTRODUCTION
« paroissent attachés à procurer la même chose que ce qui s'est « passé en Béarn , tle quoi, sans miracle, ils ne viendront point « «à bout1. »
Ces rapides succès firent illusion èîVa cour, en lui donnant à penser qu'il ne restait plus de protestants en France. On peut croire qu’ils contribuèrent à la détermination qui fit, dans le mois d’octobre suivant, révoquer complètement l’édit de Nantes.
Les états de Béarn, pour remercier Foucault d’avoir purgé leur pays de l'hérésie, firent frapper en son honneur une médaille dont la légende portait ces mots : lieliçjio restitata in Benearnia publias civitatum deliberationibus , tandis que le revers représentait les députés des villes qui venaient signer leur abjuration sur l’autel2. La ville de Pau fit de grandes réjouissances avec TeDeum, feu d’artifice et harangue solennelle à l’intendant par un nouveau converti3 *. Quant à Louis XIV, il ne se contenta pas de le féliciter par une lettre directe dont l’original est annexé aux Mémoires; il voulait, pour le récompenser, le nommer intendant en Languedoc à la place de d’Aguesseau, qui se retirait devant les persécutions1'; mais le chancelier Le Tellier fit changer cette destination. Ce fut Bâville, intendant à Poitiers, qui passa en Languedoc, et Foucault fut nommé à Poitiers, en remplacement de Bâville.
Foucault partit pour le Poitou, précédé de régiments de dragons que, suivant une dépêche de Louvois5, Sa Majesté y faisait marcher « pour y être employés à porter les religion-
1 Dépêche publiée parRulhière, Éclairciiiementi , I. I, p. 3o3.
1 Eloge de Foucault, ouvr. cité, p. aag.
‘ V'oy. la substance de cette harangue.
Histoire de l'édit de Nantes, 1. 111, 3' partie
' Vie de M. d'Aguesseau, dans les Œuvres complètes du chancelier d'Aguesseau ,
t. XIII, p. 54.
4 Dépêche à Foucault, du i5 août i685, p. 5 ta.
INTRODUCTION
« naires à se faire instruire. » A son arrivée à Poitiers, le 7 septembre, une grande partie des conversions était déjà opérée par son prédécesseur. Foucault n’eut qu’à compléter l’œuvre. Tous les réformés de GJfôtelleraull se convertirent d'un coup par délibération de leur consistoire ; mais ce fut la seule ville du Poitou qui prit ce parti d’ensemble. Les gentilshommes de Luçon, au nombre d’une centaine, résistèrent, et Foucault n’en put emporter que dix-huit1. Louvois, qui à cette époque lui écrit coup sur coup, lui recommande surtout la conversion de la noblesse2, que Sa Majesté « souhaite encore plus que celle «du peuple. » Le roi veut qu’on use avec beaucoup de modération de la permission accordée de loger des gens fie guerre chez les gentilshommes; «Sa Majesté ne veut point absolu- «nient que l’on loge chez ceux qui sont d’une qualité distin- « guée, non plus que ceux qui sont dans le service ou qui y « ont des enfants, à moins qu’ils ne lussent convaincus d’avoir « retiré des meubles des religion naires, auquel cas ils doivent « être regardés comme déchus de leurs privilèges. » Quand il 11e reste plus qu’un très-petit nombre de religionnaires opiniâtres dans un endroit, il est inutile de les charger de logements excessifs* ; mieux vaut faire semblant de n’y avoir pas d’attention. On les réduira plus tard, en les mortifiant dans l’imposition des tailles ou dans les logements des troupes qui passeront par étapes, et, s’ils sont gentilshommes, en les inquiétant sur leurs litres de noblesse. Louvois recommande aussi à Foucault «de
‘ Mémoires, p. 129, i3o.
’ Dépêches du 12 septembre et surtout du a octobre iG85, p. 5(2, 5 1 5.
' Dans une dépêche du 16 octobre ifi85 (p. 517), Foucault est répiimandé pour avoir logé une compagnie cl demie de dragons, à Poitiers, chez une femme
seule. Il est vrai que, dans les Mémoires (p. (66), Foucault accuse Ixiuvois d’uvoir ordonné des violence» semblables. Le duc de Noailles, qui commandait en Languodoc , mit dans quelques logements jusqu a cent hommes à la fois. (Rulhicre, Eclaircissements, t. I, p. 3 16.)