CI. XX
INTRODUCTION, de Louvois: « Le roi, écrit le ministre, a approuvé la diligence » avec laquelle vous vous êtes porté sur les lieux, et que, s’il « arrive encore que l’on puisse tomber sur de pareilles assem- « blées, l’on ordonne aux dragons de tuer la plus grande partie «des rcligionnaires qu’ils pourront joindre, sans épargner les «femmes, afin que cela les puisse intimider, et empêcher « d’autres de retomber en semblable faute. » Le roi veut aussi , toujours selon Louvois, qu’on mette une ou deux compagnies de dragons à subsister pendant un mois, « en pure perte, » dans les paroisses où les assemblées ont eu lieu, afin « de faire con- « noître aux peuples l’intérêt qu’ils ont non-seulement de ne «se pas trouver à de pareilles assemblées, mais encore d’em- « pêcher qu’aucun d’eux n’y assiste, ou, s’ils ne le peuvent pas « faire, d’en déclarer les coupables et de les arrêter*. *
Les assemblées se tenaient sur les confins du Poitou, de l’Angoumois et de la Saintonge, dans l’espérance que l’action administrative serait moins prompte et moins efficace sur la frontière de trois généralités. Pour remédier à cet inconvénient, Louvois donna un commandement spécial en ces lieux à M. de Sainl-Frémont, lieutenant-colonel des dragons de la reine, afin « d’essayer de tomber sur les assemblées qui s’y pourroient «faire1 *. »
A la fin de 1G88, il ne paraît plus d’assemblées; le calme était rentré dans la province, et s’y maintenait par la terrible réputation de l'intendant3. Foucault ne s’occupa plus de la question religieuse que pour disputer à l’évêque de Poitiers la
1 Dépêche de Louvois à Foucault, du i" mars tG88, p. 53g; Mémoires, p. a 19.
1 Dépêche de Louvois à Foucaull, du a6 mais 1688, p. ;>4o.
1 Celle répuialion est otleslée par Foucault lui-même, qui raconte par deux fois
( Mémoires , fin if)8f> et novembre 1688, p. 1/48, s38) que le bruit courut, à Paris, que les rcligionnaires l avaient assassiné. Aujourd'hui môme, le souvenir de Foucault cl de sa terrible administration n'est pas éteint en Poitou.
INTRODUCTION, prérogative d’exhorter la noblesse huguenote à changer de religion', et pour demander à Louvois de continuer à entretenir des missionnaires en 1G89. C’est alors que des circonstances dont nous avons parlé plus haut le portèrent à demander son changement de l’intendance de Poitiers à celle de Caen.
A Caen, Foucault trouva les choses à peu près dans l’état où il les laissaiten Poitou, sauf que les religionnaires étaient moins nombreux en basse Normandie que dans cette dernière province. La besogne des conversions et de la surveillance des nouveaux convertis y fut toujours la même. On y rencontre quelques épisodes intéressants, comme celui de mademoiselle de Brasnay, que l’influence de sa mère faisait toujours retomber dans le calvinisme, mais qui, une fois qu’elle y fut soustraite, finit, de son plein gré, même un peu malgré Foucault, par se faire carmélite2. Mais toutes les femmes n offraient pas la même prise à la conversion : en 1703, les filles de Colleville, ancien conseiller au parlement de Rouen, religionnaire zélé, passèrent par-dessus les murs du couvent des Ursulines de Caen, où on les instruisait; « le roi a jugé à propos de faire « mettre le père dans le château de Caen jusqu’à ce qu’il ait « représenté ses filles 3. n
La répression des assemblées occupa Foucault à Caen comme à Poitiers; seulement elles étaient moins considérables en basse Normandie. Quatre cents personnes étaient le maximum des assistants à celles qui se tinrent du côté d’Àthis et de Condé-sur-Noireau et qu’il eut à poursuivre en mars 1689. Le jour de Noël 1 690 , il surprit une assemblée de seize personnes dans une maison particulière; il en fit arrêter six. Le cas était trop peu grave pour l’application rigoureuse des édits qui pu-
‘ Mémoire j, novembre 1688, p. a3g. — * Ibid, fin de 1690, p. 271. — 1 Ibid. p. 354.
clxxii INTRODUCTION,
nissaient de mort ceux qui seraient « surpris faisant des assemblées ou quelque exercice de la R. P. R » Aussi proposa-t-il de les juger aux termes de l’ordonnance, a attendu la consé- « quence, » mais de faire commuer leur peine. C’est ce qui fut fait. Un homme et quatre femmes furent condamnés à être pendus; mais on fil seulement raser et mettre au couvent les femmes et l’homme fut envoyé aux galères. Cependant, selon Foucault, cet homme «qui avoit prêté sa maison, entonnoit « les psaumes et lisoit les prières, méritoil d’être pendu quand «le roi auroit fait grâce aux autres. » Une aventure toute pareille arriva un an plus tard. Foucault eut à juger une assemblée qui s’était tenue dans une maison particulière à Tinchebray; il condamna le maître de la maison à mort. La peine fut commuée, contre son avis, en celle des galères perpétuelles3.
La guerre renaissant en 1689 rendit l’espérance aux religionnaires. Ils pensaient que le prince d’Orange allait les délivrer et les venger, et Foucault eut à faire le procès à un homme qui avait écrit une lettre en ce sens3. Ce fut bien pis en 1 692, après la bataille de la Hougue et l’incendie des vaisseaux échoués qui s'ensuivit. Depuis ce moment, les religionnaires de basse Normandie « montroient de la mauvaise volonté par leurs dis- « cours et par leurs actions. » Foucault reçut du contrôleur général Pontchartrain l'ordre de les surveiller. Mais il fut en même temps obligé de contenir les catholiques de Caen, qui voulaient les brûler dans leurs maisons, persuadés que le désastreux incendie des vaisseaux n’était arrivé que « par l’intel- » ligence des religionnaires avec les Hollandois et le prince « d’Orange. » En cette occasion , il se montra actif et énergique :
1 Déclaration du i" juillet 168G, ar- * Mémoiixt, décembre 1G91, p. 279. licle 5. , 5 Ibid, mars 1689, p. 2/19.
INTRODUCTION. clxxiii
il accourut en toute hâte de la Hougue à Caen pour prévenir ces violences; ses ordres sévères suffirent à les empêcher, tandis qu’il faisait venir près de lui les principaux religion naires pour les tranquilliser et les assurer de la protection du roi
En i6q3, il constata une des grandes difficultés auxquelles la révocation de l’édit de Nantes devait donner lieu : c’est que, les nouveaux convertis ne pratiquant pas exactement les exercices de la religion catholique, les curés refusaient de les marier, et alors ils se faisaient entre eux des promesses de mariage sur la foi desquelles ils vivaient ensemble. « 11 en arrivera, dit » Foucault, que ces mariages seront déclarés clandestins. C’est « un désordre auquel on n’a point pourvu ’. » Ce désordre fut en effet très-grand, et on n’y pourvut qu’un siècle plus tard, par l’édit de tolérance du 19 novembre 1787, dont l’objet principal fut de rendre l’état civil aux protestants3. Nous avons vu aussi une autre conséquence de la révocation: c’est qu’il fut impossible d’établir la juridiction consulaire à Caen, en 1694, par suite de la désertion des marchands, dont la plupart étaient religionnaires.
Après quelques anuées passées dans le slalu (juo, le gouvernement recommença, en 1698, à s'occuper des protestants. Foucault reçut, en octobre, l’ordre de désarmer les nouveaux convertis, «à la' réserve des gentilshommes. Le i3 décembre suivant parut une déclaration du roi qui reprit de nouveau la question. Rulhièrc préteud que cet édit, inspiré par le cardinal de Noailles, avait pour but de mettre un terme aux persécutions1. En effet, sauf la confirmation des peines portées contre les assemblées et contre l’exercice de la H. P. R. il ne
1 Mémoire!, p. a 93.
’ lbi<L avril 169.3, p. 298.
* Voy. Rulhière, tielairciuemcnti.puium.
‘ Ibid. 1. II, p. 8a.
INTRODUCTION, contenait aucune mesure coercitive pour forcer les nouveaux convertis à pratiquer la religion catholique. On les obligeait seulement, «par des condamnations d’amendes, même par de « plus grandes peines, suivant l’exigence des cas \ » à faire baptiser leurs enfants à l’église et à les envoyer au catéchisme. Cependant l’apparition de cet édit ne fut pas sans effrayer les nouveaux convertis: « des esprits inquiets semèrent des bruits « que le roi les contraindroit enfin de fréquenter les églises et « les sacremens. » Un mercier de Caen vendit « toute sa boutique « et ses meubles, jusques à son lit, » pour passer dans les pays étrangers. Foucault le fit arrêter, et s’entendit avec l’évêque de Baycux afin de rassurer les autres et de « pratiquer les moyens « convenables pour les attirer à l’Eglise par les voies les plus « douces 2. »
Quelques jours après la déclaration du i3 décembre, une autre déclaration, datée du 29*, fit un pas déplus dans la même voie. Nous avons vu plus haut que les biens des fugitifs, d’abord confisqués, avaient été rendus, par un édit de décembre 1689, à leurs héritiers regnicoles. L’édit du 29 décembre 1698 rouvrit les portes de la France aux fugitifs, ainsi qu’à leurs enfants émigrés ou nés à l’étranger, qui voudraient faire abjuration dans les six mois, et leur promit, sous cette condition, la restitution de leurs biens. Foucault écrivit au secrétaire d’état, Châteauneuf, pour se plaindre que cette ordonnance, quoique juste en apparence, «produit un grand inconvénient « par rapport à la religion, la plupart de ceux à qui le roi ac- » corde ces biens étant aussi calvinistes que ceux qui les ont « abandonnés. » 11 demandait qu’au moins on fît une enquête à cet égard, ou mieux encore, qu’on laissât les biens en éco-
1 Arl. 10 et 11. Isambcrt , Anciennes loi s * Mémoirts, janvier 1699, p. 3l7-
frunçatsci, t. XX, p. 3»4. 1 Isambert, L XX, p. 3ll.
INTRODUCTION, nomat pendant un an avant de les rendre aux nouveaux héritiers, pour s’assurer d’ici là de la sincérité de leur conversion '. Il ne paraît pas qu’on ait eu égard à ces observations. En attendant, les religionnaires ne voulurent pas se soumettre à l’obligatiou qui leur était imposée par la déclaration du 1 3 décembre précédent, d’envoyer leurs enfants aux instructions religieuses. Foucault mit un des récalcitrants en prison, et fit prendre plusieurs enfants pour les envoyer aux séminaires des nouveaux catholiques3.
Les voies de douceur convenues entre Foucault et l’évêque de Bayeux étaient des conférences qui eurent lieu en décembre 1700, dans l’église Saint-Jean de Caen; l’intendant les ouvrit par un discours qui est joint aux Mémoires3, et dans lequel il engage les réformés à abjurer leurs erreurs, eu leur montrant les conversions opérées dans le reste de la France, la volonté bien arrêtée du roi et l’impuissance des gouvernements étrangers à les secourir. Les nouveaux convertis avaient la permission de soumettre leurs doutes à un ecclésiastique chargé de les éclairer. Mais des discussions s’ensuivirent; ceux qui portèrent la parole ne le firent point, suivant Foucault, «dans « l’esprit de chercher la vérité; » ils eurent recours « à des sub- « tilités de l’école pour faire perdre de vue le véritable état de «la question;» ils s’arrêtèrent «à des minuties qui ne vont « point à l’essence de la religion et qui ne peuvent frapper que « des esprits foibles. » Aussi se crut-il obligé, le 6 janvier 1701, de mettre un terme aux discussions par un discours, également joint aux Mémoires4, dans lequel il ne craignit pas d’aborder les questions théologiques. Les conférences furent changées en simples instructions, après lesquelles les nouveaux
1 Mémoires, ils avril 1699, p. 3îq.
* Ibid. p. 33 1.
INTRODUCTION, convertis eurent seulement la permission de proposer leurs doutes en particulier.
Passé celte époque, il n’est plus question des religionnaires dans les Mémoires de Foucault.
Nous voici au terme de cette longue analyse. Nous avons cru qu’il était utile de présenter, réunis eu ordre systématique, les laits dispersés au hasard de l’ordre chronologique dans les documents que nous publions. Essayons de les résumer ici en quelques mots qui caractérisent les intendances successives de Foucault. A Montauban, il fut l’homme de Colbert et porta l’ordre dans la police et dans les finances de cette généralité vaste et médiocrement atteinte jusqu’à lui par l’action du pouvoir central ; il y prit part à l’importante affaire de la régale. A Pau, il continua d’abord le même genre d’action et travailla à réformer le parlement de Béarn; mais bientôt l’influence de Louvois, qui s’était déjà fait sentir dans les dernières années de l’intendance de Montauban, l’emporta tout à fait, et Foucault ne s’occupa plus que des conversions ; celte affaire remplit les intendances de Pau et de Poitiers. Elle ne l’absorbe plus exclusivement dans l’intendance de Caen , et il y reprend le train ordinaire de l’administration. Mais la main de Colbert ne se faisait plus sentir, et Foucault ne fut qu’un instrument passif des expédients financiers qui, à partir de 1690, marquent la fin du règne de Louis XIV. La guerre toucha les côtes de la basse Normandie, et les Mémoires nous font assister au grand désastre de la Hougue. Enfin Foucault vieillit; les dernières années de scs Mémoires s’en ressentent et perdent progressivement de leur intérêt. Mais dans la partie la plus vivante, de 1674 a 1694 environ, ils nous ont donné un spectacle qu’offrent trop rarement les histoires générales et les mé-