DISCOURS PRONONCÉ LE 6 JANVIER 1701, AUX RELIGIONNAIRES DE CAEN
DANS L'éGLISE DE L'fiVÈC.HK.
Je vous ai déclaré que l’intention du roi étoit que l'on vous fit des instructions où la doctrine et la pratique de l’Église romaine vous fussent exposées. Si vous voulez rendre témoignage à la vérité, vous reconnoîtrez qu’elics l’ont été sans aucun déguisement et dans toute la sincérité que vous devez attendre du désir ardent que nous avons de vous voir tous réunis dans une même communion. Vous convien-
tirez aussi que l’on a abusé de la permission qui vous a été donnée de proposer vos difficultés dans ccs conférences : ceux d’entre vous qui ont porté la parole ne l’ayant point fait dans l’esprit de chercher la vérité , ils ont eu recours à des subtilités de l’école pour faire perdre de vue le véritable état de la question à ceux qui n’ont point de lettres; ils se sont appuyés sur des passages étrangers au sujet, équivoques et mal entendus ; ils se sont enfin arrêtés à des minuties qui ne vont point à l’essence de la religion et qui ne peuvent frapper que des esprits foibles. Aussi devez-vous croire que les esprits solides qui ont écouté ces raisonnemens sans prévention ont aisément découvert la malignité de ccs raisonnemens. Quoi 1 nous faisons notre profession de foi hautement devant vous; nous vous déclarons la créance uniforme de tous les catholiques romains sur certains articles qui nous séparent ; vous la voyez au fond et dans son essence semblable â la vôtre; vous ne pouvez pas douter que notre foi ne soit orthodoxe, et, par une aversion sans aucun fondement et à laquelle nous n’avons point donné lieu, vous vous aveuglez volontairement pour nous calomnier devant Dieu et devant les hommes ! Nous vous protestons à la face des autels que nous n’adorons qu’un seul Dieu, que nous rejetons toute autre adoration prise dans sa véritable signification comme idolâtre, que nous honorons les saints dans leurs images sans leur rendre de culte religieux : vous voulez, malgré cette confession de foi si nettement expliquée, si publiquement protestée, que nous ayons tronqué les commandcmcns de Dieu pour autoriser le partage de sa divinité ! Toutes les démarches que nous faisons vers vous ne peuvent fléchir vos cœurs, plus acharnés contre la religion romaine que véritablement attachés aux sentimens de Calvin , que vous avez tant de fois abandonnés dans les controverses. L’Eglise a fait la grâce aux hérétiques qui ont abjuré sincèrement leurs erreurs de les recevoir dans sa communion, et vous nous refusez la justice de nous écouter et de nous croire , quand nous vous déclarons , quand nous vous prouvons que notre doctrine n’est autre que celle qui a été transmise par les apôtres à leurs successeurs !
Vous vous êtes unis aux luthériens, quoique plus opposés à vous par leurs dogmes et par leurs pratiques que nous ne le sommes , et vous ne voulez pas même reconnoitre les points sur lesquels nous convenons avec vousl Quel jugement pourroit porter un juge désintéressé sur un pareil entêtement ?
Je sais bien. Messieurs, que les préjugés de la naissance, que la haine que l’on a pris soin de vous faire sucer avec le lait contre notre religion, sont des obstacles difficiles A surmonter; mais ces mêmes préventions dévoient empêcher vos pères de quitter l'Eglise romaine dont ils connoissoient parfaitement l’antiquité , et vous devez avoir d’autant moins de répugnance à y rentrer que vous ne pouvez pas douter qu’ils sont eux-mêmes les fondateurs de celle qu’ils vous ont laissée. Aussi vos ministres ont-ils pris à tâche de défigurer la religion romaine au point qu’ils l’ont rendue méconnoissalde à ceux mêmes qui la professent. N’cst-il donc pas juste que nous lui rendions sa véritable figure pour vous la faire voir telle qu elle étoit ? Au reste, n’imputez point à notre zèle des motifs injurieux et indignes de la charité chrétienne dont nous faisons profession; c’est elle seule qui nous rend ardens et infatigables dans la poursuite de votre conversion. N'aurons-nous pas juste sujet de croire que des motifs suspects et étrangers à la religion vous tiennent éloignés de nous, et que vous suivez en cela l’exemple de vos prétendus réformateurs, que le désir I et l’occasion de secouer le joug de la discipline de l’Église romaine
ont jetés dans l’apostasie ?
Quoi! Messieurs, est-il possible que vous viviez sans remords, sans scrupules et sans inquiétude dans une religion qui a de si mauvais fondemens! Ne devez-vous pas au moins douter qu’elle soit bonne, lorsque des milliers d’âmes, qui ne sont pas moins chères â Dieu ni moins participantes des grâces et des lumières du Saint-Esprit que vous, quittent votre communion pour rentrer dans la nôtre?
C’est pour éclaircir un doute aussi raisonnable, ou pour le faire naître si vous ne l’avez pas, que le roi a voulu vous faire instruire. A
la vérité, l’esprit de discorde et de ténèbres a fait tourner ces instructions en disputes subtiles. On n’a cherché qu'à s’attirer des acclamations de la multitude, qui a souvent applaudi à ce qu'elle n’enlendoil pas et ce qu’en effet elle ne pou voit pas entendre; car enfin. Messieurs, je n'ai rien ouï dans les controverses auxquelles j’ai assisté qui ne fût ou question frivole ou de nulle conséquence pour le fond de la religion: et, comme la dispute n’est pas l’objet de ces conférences, et qu’elles sont faites pour vous instruire et non pas pour exercer des esprits présomptueux, il a été jugé à propos de vous expliquer dorénavant l’Évangile et la doctrine de l'Église sans vous laisser la liberté de professer publiquement vos erreurs et d'en triompher à la face des autels, puisque c'est dans cette profession et dans ce triomphe que consiste le véritable scandale de la religion. Ainsi ce temple que vous avez profané ne servira dans la suite que pour vous y annoncer la parole de Dieu; vous viendrez l'entendre avec respect et silence. Vous irez ensuite proposer vos doutes en particulier et en toute liberté à celui dont vous avez souvent abusé de la patience et dont vous n’épuiserez jamais la charité. Vous tirerez un double avantage de ces instructions publiques et particulières, si vous en savez profiter, puisque vous ne sauriez rien faire de plus utile pour votre salut ni de plus agréable au roi. Ce magnanime prince ne souhaite rien plus ardemment que de voir ses sujets également unis dans le culte qu’ils rendent à Dieu, comme ils le sont dans l’obéissance qu’ils doivent à leur souverain.
L’affaire de Barrault, caissier de Tbèvenin, dans laquelle mon fils a été impliqué, a été accommodée moyennant au mois de dé-
cembre. Cette affaire m’a causé beaucoup de chagrin. Il faut savoir de M. Gorrand la somme qui a été payée.
En 1698, M. de Villacerf, surintendant des bâtimens du roi, et, depuis sa mort, M. Mansart , qui lui a succédé en 1699, m’ayant demandé de la part du roi des rocailles des falaises de Manvieux, je leur en ai envoyé à différentes reprises, et, en dernier lieu, en l’an-
née 1700, soixante barriques de cette rocaille et cent quatre-vingtquatre livres de graine d’if.
M. de Pontchartrain a nommé â ma recommandation M. de la Brosse, mon cousin, commissaire de la marine au département de Cherbourg, à la place de M. de Méneville, contre lequel il y avoit beaucoup de plaintes.
Le roi a donné une déclaration pour purger le royaume de mendians; mais elle n’a pas eu d’exécution, les hôpitaux n’ayant pas été en état de les loger et de les faire subsister.
Le roi a envoyé M. l’abbc d’Entragucs à Caen, étant mal satisfait de la conduite qu’il tenoit à Paris.
Le 17 janvier 1701, M. le chancelier de Pontchartrain m’a envoyé un arrêt du conseil du 6 décembre 1700, pour obliger les imprimeurs et libraires dé fournir aux juges de police un mémoire certifié d’eux, contenant leurs noms, le temps et les formalités de leurs réceptions et ctablisscmens, les lieux de leurs établissemens précédons, les personnes chez qui ils ont fait leur apprentissage, les noms et qualités de leurs apprentis et compagnons, le nombre de leurs presses, la quantité de leurs fontes et caractères, à peine de 5oo" d’amende et autres peines. J’ai envoyé à M. le chancelier les mémoires de l’exécution de cet arrêt.
Le 2 1 janvier 1701, M. Chamillart m’a mandé que le roi me permettoit de faire un voyage à Paris.
J’ai été de retour à Caen le i3 février 1701.
Il a fait, le 2 lévrier, un ouragan presque universel dans le royaume, qui a fait des désordres très-grands dans toutes les provinces*.
1 Le l'i j oui 1670, Colbert avait déjà écrit à Cliamillort, intendant à Caen, père du ministre , d'envoyer, pour les jardins royaux, foules le* jonquilles doubles qu'il pourrait trouver dans sa généralité.
(Voy Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV. t. III, p. 8/,/,.)
* Voy. Journal d’un hourgeou de Caen, à la date.
34/i MÉMOIRES
Au mois de février 1701, M. Chamillart m’a écrit de tâcher de faire arrêter les nommés Picard, célèbres voleurs et meurtriers. Il y en a eu deux roués à Paris, un troisième s’est jeté par une fenêtre et s’est tué. Leurs complices sont sortis du royaume.
Le 6 mars 1701, j’ai écrit à M. Chamillart pour le prier de vouloir bien parler à M. de Verneuil, son commis, et à M. Capy, commissaire des guerres, pour les engager de faciliter la recherche que mon (ils faisoit de mademoiselle Drouilly, fille d’un auditeur des comptes, et petite-fille du lieutenant général de Châlons, leur parent.
M. Chamillart m’a répondu que mon fils avoit un rival en la personne de son frère; qu’il avoit pris des engagemens avec la famille de M. Drouilly pour ce mariage, et que l’affaire étoit fort avancée; qu’il souhaitoit à mon fils une plus belle femme, mais qu’il auroit peine à trouver rien de meilleur pour le bien. Cependant le mariage a été rompu, le frère de M. Chamillart ayant trouvé la demoiselle trop laide. Elle a épousé M. Molé de ChampLâtreux, président à mortier, et est morte.
M. le chancelier m’a écrit, le 10 mars 1701, qu’il est revenu au roi qu’il y a dans le royaume un très-grand nombre de collèges établis sans lettres patentes, et me mande de lui envoyer un état exact du nombre de collèges qu’il y a dans la généralité de Caen, de quelle manière et sur quel titre ils ont été établis. C’est à quoi j’ai satisfait par ma lettre du . . .
Le îG juillet, j’ai reçu une lettre de M. de Pontcbartrain , secrétaire d’état, par laquelle il m’a mandé que le roi m’avoit choisi pour remplir une place d’honoraire dans l’Académie des inscriptions.
Le 20 août 1701, j’ai écrit à M. Chamillart pour le prier de proposer au roi mon fils pour l’intendance de Lyon.
Au mois d’octobre 1701, j’ai eu une fièvre double tierce dont le quinquina m’a guéri.
J’ai eu permission dans le même mois d’aller â Paris. J’ai été de retour à Caen au commencement de janvier 1 702.
Au mois de novembre, M. ChamiUart m’a envoyé une lettre anonyme par laquelle on lui mande que M. d'Ableiges , intendant de Poitou, rend de fréquentes visites à madame l’abbesse de Thouars; qu’il fait le département des tailles à son parloir; qu’il lui renvoie les rôles des tailles pour y changer ce quelle juge à propos, et que son secrétaire prenoit à toutes mains. Pour être informé de la vérité de ces faits, j’ai écrit à M. Orry, mon subdélégué à Thouars, pendant que j’étois intendant en Poitou, qui est un homme sûr; et sur ce qu’il m’a mandé, j’ai écrit à M. ChamiUart que M. d’Ableiges alloit souvent à Saint-Jean, où sa fille restoil pendant tout le temps des déparlemens et les voyages qu’il faisoit, lorsqu’ils étoient de durée, madame d’Ableiges, dont il est séparé, étant à Paris; qu’il fait le département des tailles de l’élection de Thouars dans l’abbaye de Saint-Jean; qu’il est vrai que son secrétaire, nommé Le Coq, étoit fort intéressé et exigeoit des parties; qu’il gouvemoit absolument l’intendant; que je croyois qu’on pouvoit l’obliger à se défaire de son secrétaire, et lui marquer qu’il étoit à propos qu’il fit le département des tailles de l’élecj^on dans la ville de Thouars.
Le 3 février, j’ai remercié M. ChamiUart de ce qu’il avoit procuré à M. d’Avaray le grade de maréchal de camp et le commandement des troupes du roi à Naples. Il m’a répondu que, s’il avoit autant de crédit pour les places du conseil, j’y serois bientôt en honneur.
Le 10 février 1703, j’ai proposé à M. de la Vrillière1 de renvoyer madame de Mondonville à Paris (elle avoit été envoyée à Coutances et mise dans un couvent par ordre du roi), ce que j’ai fondé sur ses continuelles indispositions.
Le 1 8 février 1 703, j’ai fait part à M. ChamiUart de l’avis que j’ai eu que les Anglois et les llollandois armoient et seroienl en état dans
’ Louis Pliélipeaux , marquis de la Ballliaiar Pliélipeaux, marquis de Châ- Vrillière, était devenu secrétaire d’état le leauneuf.
10 mai 1700, après la mort de son père
peu de temps de mettre soixante vaisseaux en mer; qu’ils pourroient aisément faire une descente sur nos côtes et se saisir de Carentan , par le moyen de quoi ils seroient maîtres de la presqu’île du Cotentin; que la noblesse et les milices du pays n’étoient pas en état de s’opposer h une descente, mais qu’un régiment de cavalerie, un de dragons et un d'infanterie pourroient les ameuter et faire croire aux ennemis qu’il y auroil sur nos côtes un plus grand nombre de troupes réglées ’.
Le i U mars, j’ai envoyé un esturgeon à M. Chamillnrt pour le présenter au roi
Le dernier mars i 702, j’ai jugé avec le présidial de Caen le procès instruit contre le sieur de la Mazure, receveur des tailles de l’élection de Vire, prévenu de plusieurs concussions et malversations dans les fonctions de sa charge. Il a été condamné par contumace à être pendu, deux de ses huissiers aux galères et trois recors au bannissement.
Au mois de juin, j’ai été attaqué d’une violente maladie qui m’a laissé une espèce de rétention d’urine.
Le... juillet, M. Dron, chanoine de Saint-Thomas-du-Louvre, est
1 * 20 juillet 1702. Sont arrivés à Caen
■ deux cents mousquetaires gris et noirs, « pour aller à la Hougucou aux environs,
• pour empêcher la descente que pour- - roicnl faire les Anglois cl les Hollan-
■ dois.
« 24 juillet 1702. Un détachement de
• trois cents bourgeois de Caen est parti
< pour aller à la Hougue, pour le même « sujet que les mousquetaires et les autres «troupes. Depuis trois mois, il part tous « les quinze jours, des campagnes, des dé-
■ lachemens des paroisses delà campagne,
< commandés par des gentilshommes , les- « quels vont se relever les uns et les autres ,
• et ce pour le même sujet ci-dessus.
• 22 teptembn 1702 Tous les mousque-
• taires gris et noirs sont passés par Caen ,
■ revenantde la Hougue et Valognes, pour « s'en retourner à Paris ou ailleurs. Tous
• les bourgeois, paysans cl délachcmcns, « ainsi que la noblesse de Caen et d'Alen- > çon , sont de retour aussi de la Hougue
■ et remerciés. ■ ( Journal d'un bourgeoit de Caen.)
* Ce magnifique poisson , qu'on pèche assez fréquemment sur les côtes du Calvados et de la Manche, était réservé au roi comme épave maritime et en portail le titre de poisson royal. Nous avons encore entendu raconter a de vieux pécheurs de Grandcamp, près Isigny, qu'avant la révolution, dès qu’on pêchait un esturgeon, on le portait à l'intendant.
décédé. Je lui faisois une pension de 4ooH pour partie du prix des médailles qu’il m’avoit vendues.
Au mois de septembre, notre seconde fille' est entrée au noviciat dans l’abbaye de Jarcy. — [ViJ. les lettres5.)
Au mois d’octobre 1702, M. le duc d’Harcourt m’a donné avis de
' Foucault sc trompe pour la seconde fois (voy. p. i43, noie) sur l'ordre de ses filles. Aime, dont il s'agit ici, était non pas la seconde, mais la troisième vivante, venant après Marie-Anne , religieuse à Jarcy, Marie-Angélique, morte à Poitiers, Marie-Thérèse, morte à Pau, et Henriette, religieuse à Saint-Jean de Donnerai. Aucune d'elles, au reste, ne parait l'avoir beaucoup inquiété. Un peu plus bas (nov. 1703), il vu nommer celle-ci, non plus sa seconde, mais sa troisième bile.
’ Les pièces suivantes sont contenues aux mémoires relativement à l'entrée en religion d’Anne Foucault:
• LETTRE D'ANNE POÜCAÜLT.
• Ce 17 MpUttitn 170a.
* Monsieur mon très-cher père,
« C'est pour me tirer de l'inquiétude où «je suis que je prends la liberté de vous « écrire cl vous supplier de m'en donner
• des nouvelles, et vous dire que je suis en- < tréc au noviciat le jour de saint Mathieu. -Je crois, mon très-cher père, que vous
• ne trouverex pas mauvais que je l’aie fait
• sans vous le mander. Ma sœur a été bien
• malade, mais je n'ai pas voulu vous le
• mander plus tôt, de peur de vous in- « quiéter, n'étant pas encore, je crois, fort
• bien rétabli. Pour ma scrur, elle est « mieux. Dieu merci. Je vous prie de me
• mander si je peux me flatter d'avoir - l'honneur de vous voir celte année; cela
• me feroit bien plaisir, car je vous assuie
• rois que je suis et serai toute ma vie,
«Monsieur mon très-cher père,
• Votre très-humble et très-obéissante < tille et servante,
« Sœur A. Foucault. •