‹ Mémoires de Ninon de LenclosChapitre 15 sur 22 · AX · texte numérisé non relu

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[)0(ir(|iini nous omjir'clK'i' de nous voii-, (|ii.in(l vous m'avez dit voiis-inr'iue...

' — Tais-loi!... je, mentais, j'étais folle!...

— Vous mentiez?

— Ou plutôt, non... je désirais l'éprouver, Clotilde... oui, je le jure, c'était une épreuve! Mais il faut que tout ceci ait une (in... Tu garderas ton innocence, je le veux! et je saurai bien empêcher la séduction de s'introduire ici pour égarer ton cœur!

— Vraiment, dit Perceval avec ironie, je tombe de surprise en surprise. Est-ce bien mademoiselle de Lenclos qui a prononcé les paroles que nous venons d'entendre?

— C'est bien elle, du moins, qui vous a donné l'ordre de sortir.

— Ah! permettez!... Vous prenez maintenant la défense de la vertu; vous venez combattre mon amour après l'avoir encouragé... Ceci est au moins étrange, pour ne rien dire de plus, et j'ai le droit...

— Partez, au nom du ciel, point d'explication! murmuraije, frémissant à la tournure que prenait l'entretien.

— J'ai le droit, mademoiselle, de trouver vos paroles incompréhensibles et vos scrupules un peu tardifs. La morale dans la bouche de Ninon...

— Monsieur! interrompis-je avec un accent de colère.

'■ — Eh! mademoiselle, pas tant d'éclat! Suis-je le diable? cette maison est-elle un couvent?

— Cette maison, je vous ordonne de la respecter, car elle abrite aujourd'hui l'innocence.

— Peste ! fit-il, qui doit en être surprise? c'est l'innocence.

— Mais, monsieur, de pareils discours...

— Ah! ah! le fait est que celte pauvre innocence n'eût jamais choisi d'elle-même un logement semblable! Du reste, puisqu'il vous prend une envie si brusque de protéger la vertu de Cloiilde, il est bon de lui dire quel nombre prodigieux d'amants illustres ont traversé votre demeure.

— Pour Dieu, taisez -vous! murmurai-je en m'approchant de Perceval.

Il ne m'écoutait pas.

— La liste m'est présente, continua-t-il, et je puis la, citer tout entière. Nous avons d'abord les Coligny, les Marsillac, les Sévigné, les d'Effiat, lesGourville, les Gersay, les Clérembault, les Saint-Évremond, les Condé ! . . . J'intervertis peut-être l'ordre dans lequel ils sont venus, mais vous êtes maîtresse de le rétablir.

— Assez ! grâce !

— Eh ! pourquoi ne pas achever la liste? Voulez-vous que j'oublie Charleval , d'Estrées, Villarceaux, Briole, Fiesque, Duras, Navailles, Vassé, Choiseul, et tant d'autres !

— Monsieur ! monsieur ! c'est horrible !

Je sentais une sueur froide inonder mes tempes. Instinctivement, Clotilde retirait sa main de la mienne et s'éloignait de moi.

— Oh ! dis-je à Perceval avec un accent de désespoir qui le fit tressaillir, vous ne voyez donc pas tout le mal que vous me faites !

Le malheureux venait de m'ùter à tout jamais le droit de dire à Clotilde : « Je suis ta mère ! » — Vous m'avez forcé, me répondit-il, à vous tenir ce langage.

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— Oui, j'en conviens... Je no puis pas niômc vous reiidri! insulte pour insulte; je ne puis p,is vous diie qua vous mentez... non !... (Test la vrrilr, que vous dites, la vérité (|ue chacun a le droit de me jeter au visage; la véiilé dont j'ai honte aujourd'hui pour la |)remière fois, parce que cette jeune fille est là, paice (pi'elle vous entend, parce que je vois sa rougeur.

Et, laissant retomber mon visage entre mes mains, je fondis en larmes.

Albert sentit qu'il avait été trop loin.

Il essaya de m'adresser quelques excuses; mais, relevant aussitôt la tète, je lui montrai la porte avec un geste si impérieux, qu'il sortit enfin et nous laissa seules.

— Clotilde ! ma douce et chère enfant ! m'écriai-je, oh ! n'ayez pas trop de mépris pour moi, je vous en conjure!... Votre main, rendez-moi votre main ! ne vous éloignez pas de la sorte... Vous me pardonneriez, si vous saviez l'horreur que ma vie m'inspire!

Je lui ouvris mes bras; elle vint s'y jeter, et nous confondîmes nos larmes.

— Embrasse-moi, lui disais-je, embrasse-moi toujours!

— Vous lui pardonnez? me demanda-t-elle avec émotioij. Le chagrin l'a rendu injuste... pauvre Albert!... Aussi vous l'aviez traité bien durement !

— Oui, Clotilde... pour qu'il apprenne à respecter celle qui doit être sa femme.

— Ah! mon Dieu ! que dites-vous?

— Il t'épousera, je le jure, il t'épousera ! m'écriai-je en la pressant avec délire sur mon cœur et en baisant les boucles de ses beaux cheveux.

— Sa femme !... Il me semble que je fais un rêve.

— Et moi, je me réveille, Glotilde, assez tôt pour te sauver... J'en rends grâce à la Providence! Oh ! que ceci te serve d'exemple et t'apprenne à n'écouter jamais la voix des passions, à ne prendre conseil que de la vertu! Dans la vertu seule on trouve le contentement, le bonheur, l'estime de soi-même et la vraie liberté.

— Mais, dit-elle avec une stupéfaction profonde, plus je vous écoute et plus^'os discours —

— Te semblent différents, n'est-ce pas, de ceux que j'ai tenus jusqu'à cette heure?... Encore une fois, c'était une épreuve!.... Oh! crois-moi, ne te laisse pas entraîner par les faux plaisirs! Ne prends pas les erreurs de la volupté pour les seuls biens de ce monde, car alors s'ouvrirait pour toi l'abîme que j'ai vu se creuser sous mes pas; alors arriverait le déshonneur qui s'attache à votre front comme un sceau d'infamie!

— Ciel ! vous me glacez d'épouvante.

— Au commencement on dévore ses insultes, on boit ses pleurs, et peu à peu on s'habitue à la honte... Que dis-je?on relève audaciensement la tête, on se fait un orgueil étrange, on se pare de ses vices, on se glorifie de sa chute. Puis vient le jour où l'on voudrait éloigner ce calice d'opprobre et racheter ses torts avec tout son sang... mais il est trop tard! Il faut vider la coupe, dût-elle se briser sur vos lèvres... Ah! crois-moi, chère enfant, crois-moi! fuis ces plaisirs qui tuent, ces passions qui avilissent, cet amour qui dégrade !

Nos larmes redoublaient. Clotilde avait jeté ses deux bras à mon cou et me disait au milieu de ses sanglots :

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— Parlez! parlez encoru !... Oli ! ce n'est plii.s votre esprit (|iH! j'enleuds, c'est votre cœur!

— Ileui'ciise lille! lu es pure, toi; lu n'as pas à rougir! Sais-lii (jue c'est un affreux sup[)lice de rougir devant ceux qu'on aime? Je le comprends aujourd'hui mieux cpic jamais en ta pri'sence.

— Taisez- vous ! taisez-vous !

— Ah ! (piil est digne d'envie, le sort de la femme (jui ne s'est jamais écartée des sentiers du devoir! Comme elle marche environnée de respect et d'estime ! Elle a des amis, une famille... tu ne sais pas ce que c'est qu'une famille, mon enfant?...

— Hélas! vous avez raison, je l'ignore.

— Ta mère n'a pas veillé sur ton enfance... Elle a mieux aimé se livrer aux folles dissipations, aux vains plaisirs!... Elle est bien coupable, ta mère!

— Non ! non ! je demande à Dieu de la connaître.

— Si tu devais la retrouver honorable et pure, je le comprends; mais tout prouve qu'elle a méconnu cette douce félicité de la famille dont je te parlais tout à l'heure... ou qu'elle n'y avait pas droit, Clotilde. La famille, c'est le calme dans la vie, c'est l'affection paisible et sans remords; c'est l'amour sans regrets, sans amertume, et la véritable famille n'existe que dans le mariage. Lh seulement on goûte en repos et avec orgueil les saintes joies de la maternité. Oh î pouvoir à toute heure, à toute minute, devant tous, embrasser son enfant, sans lui laisser au front un stigmate d'opprobre! lui dire qu'on l'aime, guider ses premiers pas dans le monde, préparer son

avenir... Clotilde, ma chère Clolilde, ne t'expose jamais à perdre ce bonheur!

— Je vous écoute, s'écria-t-elle, je vous écoute avec délice... Oh ! oui, c'est bien Ja vérité que vous me dites maintenant ! je le sens aux battements de mon sein, je le sens à mes larmes !

— Tu suivras tous mes avis, Clotilde?

— Je vous le jure !

— Tu ne reverras plus Albert qu'au pied de l'autel?

— Non... mais, en me promettant tout à Theure que je serais sa femme, vous perdiez de vue les obstacles...

— Tais-toi! Ce mariage se fera, parce que c'est le seul moyen de réparer ma faute, parce que je le veux enfin !

Elle m'embrassait avec un élan inexprimable. Ses caresses m'étaient douces et cruelles à la fois, car à chaque instant venait sur mes lèvres un nom que chassait aussitôt le remords.

J'ai oublié de dire qu'Albert de Perceval était cousin de madame de Montausier. Leurs deux familles se trouvaient unies fort étroitement. Donnant l'ordre à un de mes domestiques de monter à cheval sans plus de retard, je l'expédiai à Versailles avec une lettre.

Madame de Montausier avait été nommée par le roi gouvernante des enfants de France.

Je ne me sentais pas la force de faire le voyage, et je la suppliais de venir, en termes si pressants, que je ne doutais pas de sa diligence à répondre à mon appel.

En efïet, elle arriva le soir même.

Laissant Clotilde dans sa chambre, j'allai recevoir la duchesse au salon.

— Mon Dieu! me dit-elle en accourant à moi, que vous

NINON IIM LKNCLOS 'i.'.î»

m'avez doimr (rinquiétudo! Il ir^'iiait dans votre lellic un lro(ibl(\ un drsordre de pensées... Que vous esl-il donc arrivé, ma panvic Ninon? ,

— Vous allez loul savoir, lui dis-je, car vous êtes mon amie, mon amie sincère.

— Pourriez-vous jamais le mettre en doute?

— Non. Je compte sur vous, sui- votre dévouement, dont je suis certaine. Vous serez ma providence.

— Très-volontiers j mais de quoi s'agit-il?

— Ah ! lorsque je vous aurai fait connaître mes torts, vous me mépriserez!

— Que dites-vous?

— Ma conduite a été si différente de la vôtre! De toutes les vertus qui vous distinguent, l'amour maternel n'est pas la moins précieuse. Vous prodiguez à vos enfants les trésors d'une inaltérable tendresse.

— Oui, mais je ne m'en fais pas un mérite : c'est le premier plaisir et le premier devoir du cœur.

— Ah ! rien que par ces paroles vous m'obligez à rougir!

— Ninon !... des larmes!... Qu'y a-t-il? parlez, je vous en conjure !

— Il y a que moi, créature insensée, femme coupable et légère, dont la vie se passait au milieu d'un étourdissement continuel, j'avais aussi un enfant... une fille, qui, dans l'espace de dix-sept années, n'a pas eu de moi une caresse, un sourire, et dont j'oubliais jusqu'à l'existence... Oui, je le dis à ma honte, j'avais oublié que j'étais mère !

— Je vous en prie, ma chère Ninon, calmez-vous.

— Attendez, ce n'est pas tout mon crime ! Ma fille et moi.

240 AMOURS UISTORIOUES

nous nous sommes rencontrées, ignorant l'une et l'autre les nœuds qui nous unissaient. Elle était belle comme la Vierge des cieux, naïve et candide comme l'ange de la pudeur... et je ne me suis pas émue, et ma poitrine n'a pas bondi, et le sang n'a pas crié !...

— Ce n'est point en cela que vous pouvez être coupable.

— Non... Mais savez-vous ce que j'ai fait, moi misérable, moi maudite ? je lui ai prêché des maximes perverses, j'ai terni par un souffle impur le chaste miroir de son Ame !

— Ah ! ma pauvre Ninon, ne pleurez pas ainsi... votre désespoir me fend le cœur.

— Lorsque j'ai su que c'était ma fille, jugez de mes remords et de mon épouvante. Comprenant toute l'étendue de ma faute, j'ai juré de la réparer, quoi qu'il m'en coûte... Mais avouez que je suis bienmalheureuse !

— Moi qui vous croyais en repos dans votre philosophie, dit la duchesse, moi qui enviais presque votre sort...

— Taisez-vous! si, à l'âge de quinze ans, on m'eût proposé une pareille vie, je me serais pendue ! Je cherchais à me tromper, à m'étourdir. Et puis je n'avais rien auprès de moi qui éveillât le remords, je n'avais pas d'affection pure et sainte qui me fît comprendre le vide des faux plaisirs. Aujourd'hui que cette affection se présente, j'en suis indigne, et je dois comprimer les élans de mon cœur pour échapper au mépris.

— Ah! ne proférez pas ce mot! Vous êtes admirable dans votre repentir. Il est permis de tomber, quand on se relève comme vous, et aux yeux mêmes de votre fille...

— Non! non!... Je puis être tout pour elle, une compagne,

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