IN()N I)K LENT LOS
iineamiu, imusduir... mais une inùrc, jamais ! H n'y a pas de piélù filiale sans estime.
Ajtprciianl alors à madame de Montaiisier Tamoiir d'Albert de Perceval et de Clolilde, je la suppliai de me venir en aide [)oiir vaincre les obstacles qui empêchaient leur union.
Elle me le promit, en m'embrassantavec tendresse.
J'ajoutai que je donnerais pour dot à Clotilde ma terre de Touraine, qui valait trois cent mille livres.
Cette considération ne contribua pas médiocrement à lever les scrupules des parents d'Albert. On sollicita des dispenses à l'archevêché, et, huit jours après, ma fille épousa l'homme qu'elle aimait.
Dès lors, j'eus un énorme poids de moins sur le cœur.
On ne me vit point aux fiançailles.
Madame de Moniausier ne s'écarta nullement de mes instructions; mon notaire eut le mot d'ordre, et chacun put croire que Clotilde était quelque rejeton d'une famille illustre. La richesse de la dot fit aisément fermer les yeux sur le mystère qui entourait sa naissance.
Seulement j'avais donné le conseil que le mariage se fît aussi obscurément que possible, hors de Paris, et que les jeunes époux voyageassent pendant deux ans à l'étranger.
De cette façon, mes ennemies du Luxembourg ne pouvaient les rencontrer de sitôt et troubler leur douce ivresse.
Je n'ai revu, depuis, Clotilde qu'à de rares intervalles. Chaque fois j'ai eu le courage d'étouffer les battements de mon cœur, pour l'empêcher de rougir de sa mère.
Tous ces événements m'avaient porté un coup trop sensible. Ma santé s'altéra.
La bonne duchesse, dont l'amitié compatissante venait de dénouer si heureusement celte triste histoire avec ma fille, voulut à toutes forces m'emmener à Saint-CIoud, où la cour allait passer un mois. J'avais besoin de ses consolations et de ses tendres discours pour me remettre en paix avec moi-même et avec ma conscience.
Ainsi voilà donc où devait aboutir cette belle philosophie épicurienne, dont j'avais toujours fait parade!
Moi qui voulais entrer en lutte avec la sagesse des siècles et composer un cours de morale à mon usage, moi do.nt les théories semblaient si victorieuses, je me voyais forcée de reconnaître mes torts. La vérité venait de me saisir à l'improvisle, fatalement, comme un rayon de soleil qui éclairerait tout à coup les yeux d'un aveugle. Je comprenais enfin que je n'étais ni un philosophe ni un homme, ainsi que j'avais eu la prétention de l'être. J'étais tout simplement une femme et une mère.
La nature sait au besoin réduire à néant le sophisme ; elle reprend toujours ses droits.
Je ne pouvais oublier, dans ces douloureuses circonstances, que j'avais un autre enfant, un fils, qui devait entrer alors dans sa vingt-deuxième année, et dont, hélas ! je m'étais aussi peu occupée que de la malheureuse fille qui avait failli me devoir sa perte.
Pour celui-ci, je savais heureusement où trouver sa trace: il suffisait de m'informer de la demeure actuelle du marquis deGersay. Bientôt j'appris qu'il vivait retiré dans sa terre de Bretagne. Je lui écrivis en toute hâte. Sa réponse me causa la joie la plus vive.
(( Nulle lils. iik; dil-il, fst un iioIjIl' ul li(;au <,';u(;()ii, plein (I iiilclligcnce cl (1(î Cd'iir. Jo l'ai il'coiiihi el lô^Mlimé. Si vous voulez me promettre de ne jamais lui lêvéler le secret do sa naissance, je vous le conduirai au commencement de l'automne. 11 manque un peu de monde, et, comme votre cercle, dit on, réunit toujours la plus brillante société de Paris, vous pourrez me venir en aide. A nous deux nous en fcions un homme accompli. »
J'arrosai de mes pleurs celte heureuse lettre.
— Mon fils ! je pourrai le voir !
et Un noble el beau garçon, plein d'intelligence et de cœur! » mille fois je relus cette phrase et je la couvris de baisers ; il me semblait que j'embrassais mon fils.
Au moment où j'étais encore chez la duchesse de Montausier, le roi, contre tout espoir, céda aux instances réitérées de Mademoiselle.
Pour le presser davantage, elle avait déclaré qu'elle ne sortirait point du Luxembourg qu'on ne lui eût accordé sa demande. Ne voulant pas condamner sa cousine à une prison éternelle, Louis XIV donna son- consentement au mariage avec M. deLauzun.
La fille de Gaston vint l'en remerciera Saint-Cloud.
J'eus soin de ne pas m'offrir à ses regards ni à ceux des indignes comtesses, dont la vue ne pouvait que réveiller une douleur mal éteinte.
Il faisait beau voir Lauzun après son triomphe. Jamais homme ne fut plus bouffi d'orgueil ; il se croyait aussi haut que les tours de Notre-Dame, ne saluait plus personne, excepté le roi, et disait que, pour la célébration de son mariage, il
24i AMOURS lllSTOniQUES
voulait des pompes et des réjouissances capables d'émerveiller l'Europe entière.
En cela M. de Lauzun ne fut qu'un sot. Le rêve était si brillant, et, disons-le, si impossible, qu'il devait craindre le réveil. »
Ayant la parole du roi, les dispenses de l'archevêque en poche, le plus sûr était de se hâter et de ne pas laisser à Louis XIV le temps de réfléchir. Point. Notre homme persiste à éblouir l'univers ; il continue à vouloir donnera son hymen un éclat fabuleux.
Durant ces absurdes préparatifs, une idée germe dans le cerveau de madame de Montespan.
Tous les neuf mois environ elle gratifiait Sa Majesté d'un nouveau fruit de son amour. C'était grave. Les enfants du plus glorieux monarque du monde ne pouvaient rester sans apanage et sans avenir. Quelle dotation va-t-on donner au jeune duc du Maine, au petit comte de Toulouse et à tous les autres^ ?
Passe encore qu'on ne s'occupe pas des enfants de la Yallière, mais des siens!
Ne vaudrait-il pas mieux que Mademoiselle ne se mariât point et distribuât, soit par testament, soit par dons entre-vifs, son immense fortune à messieurs les bâtards royaux? N'est-ce pas une grande sottise de laisser aller cette fortune à M. de Lauzun?
Si le beau dragon veut absolument épouser quelque chose, eh! bon Dieu, qu'il épouse madame la duchesse de la Yallière! C'est encore un trop grand honneur pour lui !
' Elle eut huit enfants de Louis XIV. (Note de l'Kditeir.)
MNO.N l»K I.K.NCLOS t>'»r,
La force ell'à-ijropus île celle l();j[i(|iie fiappèierilI^oiiisXlV.
Il relira I)rii5(iuenieiit sa parole, à l'iieure où M. le colonel gêiiéial (les diagons ii'avail encore imaginé qu'une médiocre parlie des fêles somi)lueuses qu'il réservait à la cour.
Oiiaiid on vint lui annoncer le cliangement d'avis du monai'(}ue, il était en liain de commander à M. de Benserade les j)aroles d'un ballet mythologique où toutes les divinités de l'Olympe devaient [)araîlre tour à tour et le féliciter de son bonheur.
Jugez du désenchantement!
La fiancée ne peut croire à ce manque de foi. Mais son cousin le lui confirme et ne semble ému ni de ses pleurs ni de son désespoir.
M. de Lauzun s'emporte. Il jette feu et flammes contre madame de Montespan, l'accuse de son désastre, crie tout haut ce que chacun dit tout bas, et se fait, au bout du compte, envoyer bel et bien au château de Pignerol. D'Artagnan, lieutenant aux gardes, eut mission de l'y conduire.
Personne ne plaignit cet ambitieux.
On n'eut pitié que de la pauvre Mademoiselle, victime de favidité d'une maîtresse royale, et dont une maudite étoile poursuivait impitoyablement tous les rêves de mariage.
Mais bientôt on ne parla plus ni de M. de Lauzun, ni de la fille de Gaston, ni de leur hymen avorté.
Une catastrophe terrible vint plonger la cour dans la consternation et le deuil. La brillante Henriette d'Angleterre, épouse du duc d'Orléans, et belle-sœur du roi, se sentit altérée, un soir qu'elle était à respirer le frais avec d'autres dames au balcon principal du château de Saint-Cloud.
y'iO AMOUIÎS IIISTORIOUES
Elle dit à l'une des filles d'honneur présentes d'aller demander un verre d'eau de chicorée à son apothicaire.
Celui-ci arrive, au bout de quelques minutes, avec une timbale de vermeil, qu'il présente à Madame. Mais à peine a-t-elle bu, qu'elle est prise de coliques atroces et s'écrie :
— Je suis empoisonnée!
Grand trouble et grande rumeur. On s'empresse autour d'elle, ses femmes la délacent, on la couche sur le premier lit qui se rencontre. Toute la cour arrive, et se regarde avec épouvante. Madame devenait livide, ses membres s'agitaient dans un tremblement convulsif. Le mal, à chaque seconde, allait empirant, et toujours elle criait :
— Du poison ! j'ai bu du poison !
Louis XIV entend ces cris; il se hâte d'accourir, et fait appeler tous ses médecins, qui examinent la malade, lui latent le pouls, deviennent pâles eux-mêmes, et ne savent que répondre.
— Mais enfin qu'a-t-elle ? s'écria le roi; parlez!... il est affreux de laisser mourir une femme ainsi, sans lui donner le moindre secours !
Les médecins se consultaient du regard.
Ils paraissaient de plus en plus atterrés, et ne disaient mot.
Cependant Madame faisait des efforts inouïs pour vomir; elle criait qu'on lui donnât de l'émétique. Alors seulement M. Yalot, premier médecin, prit la parole et déclara que l'émétique serait dangereux. La princesse était atteinte, selon lui, de la colique appelée miserere ou choJéra-morbua. Bref,, ils ne dictèrent aucune ordonnance.
Vers trois heures après minuit, Madame expira.
NINOiN I)K LKNCKOS 'ii7
liC iiKulecin de l'ànio roin|)liL du moins son devoir plus <li^'neincnt (jue les médecins du corps. Appelé auprès du lit de la mourante, M. l'abbé Dossuet lui adoucit par ses pieuses consolations le passage de cette vie à l'éternité.
Ce l'ut lui (jui prononça, le surlendemain, l'oraison funèbre.
« Madame se meurt ! Madame est morte ! >> Il me semble l'entendre encore jeter du liant de la chaire chrétienne ces paroles terribles. Louis XIV et tousses courtisans frissonnaient, agenouillés devant le catafalque.
Ici, je n'ose, en vérité, tout dire, et pourtant c'est en quelque sorte un devoir.
Monsieur était au plus mal avec sa femme. Il témoignait au chevalier de Lorraine une affection tellement scandaleuse, que le roi crut devoir mettre un terme à des désordres aussi publics que honteux. Frappé d'une sentence d'exil, le favori accusa la duchesse d'Orléans de sa disgrâce, et se livra contre elle aux menaces de vengeance les plus horribles. Madame Henriette ne fit qu'en i ire.
Pauvre femme! elle eût dû peut-être se défier davantage, et se tenir sur ses gardes !
La veille de sa mort, on vit un homme, couvert d'an long manteau et portant un feutre rabattu sur les yeux, rôder dans le parc de Saint-Cloud, et s'entretenir avec la valetaille des offices. Beaucoup de personnes affirmèrent avoir reconnu le chevalier de Lorraine.
Tout cela, j'en conviens, ne constitue pas des preuves suffisantes.
Mais le chevalier était grand ami de M. de Luxembourg, et
M. de Luxembourg fut compromis dans le procès de la Brinvilliers et de la Voysin, ces deux infâmes empoisonneuses auxquelles l'Italien Exili avait vendu ses recettes. Ne voit-on pas là-dessous un crime presque évident, une trame infernale? Je n'accuse pas, je raconte. On jugera. Il était rare que je quittasse l'appartement de madame de Montausier. Si quelquefois je me promenais dans le parc, c'était aux heures où d'ordinaire on n'y rencontre personne, et cependant, un soir, au détour d'une avenue, je me trouvai face à face avec mon ennemie mortelle, la comtesse de Fiesque. Elle donnait le bras à madame de Montespan.
La favorite courtisait avec assiduité toutes les femmes de Mademoiselle, afin de mieux la prendre au réseau de ses intrigues et de l'amener à sacrifier une bonne partie de sa fortune, pour obtenir la liberté de Lauzun.
Madame de Fiesque, en m'apercevant, devint blême de rage. Je la vis se pencher à l'oreille de sa compagne de promenade, et lui glisser rapidement quelques mots à voix basse.
Aussitôt madame de Montespan se tourna vers moi, me toisa d'un regard dédaigneux et dit :
— La Ninon !... Qui donc ose amener cette femme à Saint- Cloud?
Il est impossible de rendre le ton d'impertinence orgueilleuse et de mépris outrageant avec lequel ces paroles furent prononcées. Moi qui ne manque pas habituellement d'esprit d'à-propos, et qui ai la réplique assez vive, je fus tellement saisie de l'imprévu d une pareille offense, que je ne trouvai pas un mot à répondre. Elles disparurent avant que je fusse remise de ma stupeur.
NINON DE LIÎNCLOS '249
«Celle femme! » elle n'a [las craint de dire: <( Celle femme ! »
Je scnlais mon cceiir bondir d'indignalion, des larmes de colère inondaient mon visage.
c< Cette femme ! » Mais qu'est-elle donc elle-même, la misérable? Suis-je descendue jamais aussi bas qu'elle dans l'opprobre ? ai-je trahi l'amilié? me suis-je glissée dans un lit royal par la luse cl par l'artifice? ai-je pris le manteau du mariage pour couvrir mes désordres?... Oh ! je me vengerai ! je me vengerai d'une façon cruelle !
Un éclair venait de me traverser l'esprit. Je savais où trouver Montespan.
Le soir même, sans prévenir madame de Moiitausier de laffronl que j'avais reçu, j'inventai un prétexte pour retourner à Paris, et j'envoyai prier le Gascon de se rendre chez moi. 11 arriva le lendemain de très-bonne heure.
— Ne pensez-vous pas, monsieur, lui dis-je sans autre préambule, que vous êtes un homme déshonoré?
— Moi? balbutia-t-il, et pourquoi donc?
— Trêve de subterfuges! N'essayez pas de mettre en avant un prétexte d'ignorance : votre femme est la maîtresse du roi.
— Ah ! cadédis ! si je m'en doutais !...
— Pas un mot de plus, vous en êtes sûr.
Il se mit à jurer, à tempêter, à me faire mille serments plus grotesques les uns que les autres; mais je demande à les
259 AMOURS UISTORIQUES
passer sous silence. Il est inutile de reproduire son affreux patois.
— Ecoutez, monsieur, lui dis-je, vous prendriez à témoin le Christ et l'Evangile, que vous ne réussiriez à convaincre personne, ni moi ni d'autres.
Montespan parut accablé de honte. Je parlais de manière à couper court à toute réplique.
Recourant alors à la persuasion et à l'éloquence, je le sermonne, je le stimule, et j'emploie pour arriver à mon but les raisonnements les plus adroits.
— Si vous avez eu la faiblesse, lui dis-je, d'être complice de cette infamie, du moins est-il important pour votre honneur de donner le change au public.
— Oui, murmura-t-il; mais de quelle manière, et comment m'y prendre?
— Belle difficulté ! rien n'est plus simple.
— Parlez vite!
— Il suffira, pour vous mettre dorénavant à l'abri du soupçon, de faire un esclandre à votre femme devant toute la cour.
— Eh! fit-il, j'en ai le droit!
— Mais un esclandre dans toutes les règles, un esclandre magnifique, au bout duquel chacun puisse vous croire désespéré de ce qui se passe.
— Oui, oui !... par la corbleu, vous n'avez pas tort!
Il accepte mon idée avec enthousiasme, entre complètement dans mes vues, et prend à l'heure même un fiacre pour courir à Saint-Cloud.
I Je le suis de près, afin d'aller savourer ma vengeance.
NINON \ni LKNCLOS 253
Depuis iiiKî iliMiii-lujtiic à puiiio j'étais rentrée chez la duchesse, lorsque j'entends par tout le château un bru il (extraordinaire. Les domestiques vont et viennent; des groupes de courtisans se forment dans les galeries. On se parle à voix basse, des rires étouffés se font entendre.
— Qu'y a-t-il? (|ue se passe-l-il? demandent les nouveaux venus.
— Eh quoi ! l'ignorez-vous? Montespan vient de souffleter sa femme en présence de la reine et des filles d'honneur.
— Allons donc!
— C'est positif... Un vrai soufflet de manœuvre ! Elle en a vu tous les anges du Paradis.
— Mais le roi... que dit le roi de l'aventure?
— Il n'a pas osé faire arrêter l'époux.
— Voyez ce que c'est que la mauvaise conscience !
— Oui, pourtant ! Ce diable de marquis s'en est donné à cœur joie. Après le soufflet, sont venues les injures et une kyrielle d'épithètes, dont .v est la plus gracieuse.
— Ah ! ah ! l'excellente aventure !
— Enfin Montespan s'en est allé, en disant que, dès ce jour, il citait Louis XIY au jugement de Dieu, pour lui avoir volé sa femme.
J'écoutais tous ces dialogues; le cœur me battait de satisfaction.
— A merveille! murmurai-je en me frottant les mains; prenez déjà cela, madame la marquise, en attendant le reste!
Toutefois je n'osai pas dire à la duchesse la part que j'avais prise à ce scandale. Je revins à Paris, où j'allai réjouir de cette bonne histoire la veuve de Scarron.
*2:,4 AJIOUnS IIISTORKJUES
Françoise faisait ménage Tommun avec madame Arnoul.
Celle-ci, comme je l'ai déjà laissé pressenlir, ne dirigeait pas précisément dans les sentiers de la vertu l'ancienne maîtresse de Yillarceaiix. Après l'avoir excitée à de grandes dépenses de luxe et de toiletle, elle lui démontra victorieusement que sa modeste pension de deux mille livres ne pouvait subvenir aux frais d'entretien du logis, de sorte que Phœbiis d'Albret, comte de Miossens, un de mes;ïnciens caprices, et le petit Yillars furent obligés de payer les dettes.
Le ménage et l'amour allaient donc pour le mieux.
Mais tout à coup Phœbus et Yillars se virent obligés de par^ tir et d'accompagner Louis XIY dans la nouvelle guerre qu'il déclarait à la Hollande.
Ils se signalèrent l'un et l'autre à ce fameux passage du îiliin, dont nos poètes firent si grand bruit, que le passage des Alpes et le passage du Rubicon doivent à tout jamais en être éclipsés dans l'histoire.
Par malheur, madame Arnoul se montrait peu sensible à ce genre de conquêtes.
^ Elle chercha pour Françoise et pour elle désaffections moins belligérantes.
C'était, entre nous, une personne d'une grande laideur que la nouvelle amie de madame Scarron, ce qui ne l'empêchait pas d'être coquette à l'excès. Mais il est aussi difficile à une femme de savoir qu'elle est laide que d'ignorer qu'elle est jolie.
Du matin au soir, elle répétait à Françoise :
— Ma chère, nous sommes deux sottes, ou nous devons réussir à faire une fortune éclatante!
MiM)i\ DM I.KNCLOS 855
Puis, comme elle joignail à ses nomltivnx lalenls pour l'in- Irigue Mil hiiii de cIiiromaiMic, elle passait des journées enlièies à étudier les lij^iies (le la main de sa compagne. Elle y dr'((»uvrait des choses miraculeuses. (Mi bien encore elle lui tirail les caries, amenant des réussites on ne peut plus encourageantes, el lui pi'ouvanl par un asdecu'urou une dame do trèfle qu'elle serait reine un jour.
Françoise prenait au sérieux toutes les pro[)héties de madame Arnoul. Elle ra[)pelait sa sibylle.
Moi, je haussais les épaules, et je regardais cela comme de franches sottises.
Je disais à la veuve du poëte :
— Eh ! tu as trente-sept ans, ma bonne Françoise. Il faut te hàtei', autrement tu n'épouseras qu'un vieux roi.
— Bah! me répondit-elle, vieux comme Priam ou David, que m'importe? pourvu que ce soit un roi !
Véritablement ces deux femmes me semblèrent un peu extravagantes, et je restai quelque temps sans les voir.
J'allai rendre visite à Molière, dont j'avais appris que la santé s'altérait.
Son visage me parut effectivement décomposé, sa maigreur était extrême. Pauvre ami! la conduite de cette indigne Béjarl lui donnait chaque jour plus d'affliction! Là seulement il fallait chercher la cause de son mal. Pour échapper à la violence de ses chagrins, il se livrait à un travail assidu. C'était le moyen de ne jamais se guérir.
Je le suppliai avec larmes de se ménager davantage.
— Que voulez-vous, ma bonne ^inon? me répondit-il avec un triste sourire, entre deux maux il faut clioisii- le moindre :
2o6 AMOURS HISTORIQUES
c'est un conseil que nous donne la sagesse des siècles, et je le mets en pratique. Souffrir de l'âme, soufïrir du corps, j'aime encore mieux cette dernière souffrance!
Je quittai Molière, très-inquiète.
Au milieu de ces divers événements, je reçus de Bretagne une seconde missive. Le maïquis de Gersay faisait tous ses préparatifs de départ. Sous quinze jours, sans remise, il devait être à Paris, et me présenter le chevalier de Villiers. C'était le nom qu'il avait donné à notre fils.
L'automne s'annonçait bien; la saison tout entière prometlait d'être charmante.
Je m'arrangeai pour avoir, à Picpus, une société nombreuse et choisie, et j'arrêtai un maître d'hôtel qui sortait de chez Colbert, afin d'attirer, par l'appât d'un bon dîner, ceux que l'amitié seule ne déciderait point à franchir cet interminable faubourg Saint Antoine.
De ma vie je n'avais été plus heureuse.
Il y eut défense expresse de me faire la cour. Si, jusque-là, je m'étais montrée décente dans mon extérieur, je voulais être, cette fois, d'une sagesse absolue, et chasser de ma maison l'apparence même du scandale.
N& s'agissait-il pas de former mon fils, de lui faire connaître le monde, d'éveiller en lui les instinct? délicats, de le façonner aux mœurs aimables, au bon goût, aux belles manières?
« Un noble et beau garçon plein d'intelligence et de cœur! »
Ces mots, que j'avais couverts de larmes et de baisers, je les embrassais encore pour tromper mon impatience. Je comptais les jours, ils me semblaient des siècles. Quelquefois
NINON HK LKNCLOS 257
il mc! prenait envie de coiirii' la poste au-devant de Gersay.
Mais il m'avait recommand*' de nouveau d'être prudente; il ne voulait pas (juc mon amour maternel se trahît.
lia condition me paraissait bien dure.
Je maudissais mon triste passé, qui autorisait en quelque sorte le marquis à manifester une semblable exigence. Du reste, il était entré là-dessus dans quelques détails honnêtes.
Sa seconde lettre m'expliquait que, ayant élevé le chevalier d'une façon digne et presque solennelle, il ne voulait pas anéantir d'un seul coup le fruit de ses leçons, en laissant voir que lui, Gersay, n'avait pas été dans sa jeunesse exempt des erreurs contre lesquelles il s'efforçait de prémunir son élève.
Il y avait beaucoup à redire à ce raisonnement, mais on ne me laissait pas le droit de discussion.
Le marquis était homme à me séparer pour toujours de mon fils, dès que je me révolterais contre l'arrangement convenu.
Enfin ils arrivèrent. Ce fut le plus beau de mes jours.
Charles, ainsi se nommait le jeune chevalier, manquait un peu d'assurance; mais son air timide et son embarras, au milieu d'une société nouvelle pour lui, n'étaient pas dénués d'une certaine grâce, qui le rendait intéressant et lui gagnait toutes les sympathies.
Il avait un beau front, de magnifiques cheveux noirs, des yeux d'une expression à la fois douce et fîère, une main fine et nerveuse, une taille élégante.
Rien, en un mot, n'était plus facile que d'en faire un cavalier de premier ordre.
Toutes les mères devinent ici combien fut pénible la lutte que j'eus à soutenir avec moi-même pour m'astreindre à une
réception cérémonieuse, quand j'aurais voulu lui ouvrir mes bras et le presser avec transport sur mon cœur.
Le marquis se montrait impitoyable.
M'observant sans cesse, il arrêtait d'un regard mes élans affectueux. Cela devenait un véritable supplice.
Décidément je trouvais Gersay ridicule avec ses idées de puritain, et ses prétentions à se croire infaillible quand il décidait une chose ou prenait une mesure.
Certaine de ne pas le faire changer d'avis, je recourus à la dissimulation et à la ruse pour rompre enfin cette barrière de glace qu'il élevait entre mon fils, et moi. J'eus l'air d'entrer pleinement dans ses vues, d'accepter ses principes austères; je donnai même des éloges à la haute sagesse dont il faisait preuve.
En un mot, je le rassurai contre toute indiscrétion de ma part.
Petit à petit il me laissa plus libre, et j'achevai de manœuvrer si habilement, qu'il se départit tout à fait de sa surveillance. Bientôt même il laissa le chevalier venir seul à Picpus.
Je causais avec mon fils des heures entières. La joie la plus délicieuse m'inondait l'âme.
Il était charmant, plein d'esprit et de verve. Déjà sa timidité de provincial avait disparu. Je lui apprenais la ville et la cour. Nous étions les plus grands amis du monde, et, lorsque je lui donnais un conseil pour sa toilette ou pour sa tenue, il le suivait avec un empressement qui témoignait du vif désir de me plaire et de profiter de mes leçons.
Hélas! hélas! je m'abandonnais sans crainte et sans trouble à cette affection si pure!
M NON \)K MIN CLOS 2r)f>
Avec lui, je me laissais aller à ces douces familiarités que la différence de l'Age semblait permettre entre nous. Dans nos longues conversations, je plaçais ma main dans la sienne, et quelquefois il se mettait à mes genoux pour causer plus à l'aise. Je remerciais le ciel de mon bonheur.
Charles m'accompagnait partout : au Cours, à la place Royale, à l'église, au théâtre.
Nous visitions Paris ensemble d'un bout à l'autre.
Il avait pour moi toutes sortes de prévenances, lisait dans ma pensée, courait au-devant de mes désirs, étudiait mes habitudes, afin de me rendre ces mille petits offices délicats qu'on rend à notre sexe.
Et je ne devinais rien, j'étais aveugle !
Chez moi, la mère absorbait la femme. Lorsque mes yeux vinrent à se dessiller, le mal n'avait plus de remède; il était trop tard !
Dix ans se sont écoulés depuis lors. Au moment de retracer ce fatal souvenir, ma plume s'arrête, ma main tremble, des larmes brûlantes soulèvent ma paupière. Après ce qui m'était arrivé avec ma fille, je ne croyais pas qu'un désespoir plus terrible pût m'atteindre.
Charles! mon fils! malheureux enfant!... Ah! si c'est une punition que le ciel a voulu m'intliger pour mes fautes, cette punition est injuste; elle est cruelle.
Seigneur, pardonnez-moi si je blasphème !
Mais lui, mon fils, le trouviez-vous donc coupable? Etait-ce lui que voire main devait frapper?
Nous étions assis, un soir, Charles et moi, sous un berceau de mon jardin.
Tout à coup je lui dis en riant :
— Âh çà, mais, chevalier, depuis tantôt six semaines que vous êtes à Paris, comment se fait-il que vous n'ayez point encore d'histoire de cœur?
Il tressaillit vivement et me regarda.
— Ma question vous étonne? Je vous trouve magnifique, en vérité! Nos dames ont donc à vos yeux bien peu de séductions, que vous ne soupirez pour aucune, bel insensible?
— Oh ! me répondit-il, vous vous trompez, j'ai une passion dans l'âme, une passion profonde.
— Jésus! que me dites-vous? cela n'est pas vraisemblable.
— Pardonnez-moi, j'aime de toutes les forces de mon cœur.
— Recevez mes compliments; vous savez à merveille cacher vos impressions, et je ne reviens pas de ma surprise. Mais où prenez-vous, s'il vous plaît, le temps de voir votre Armide et de la courtiser, mon cher Renaud?
Son front se couvrit de rougeur.
— Enfin, répondez! Vous êtes ici presque tout le jour; quand je sors, vous m'accompagnez; on ne vous trouve assidu que près de moi. Je n'y comprends plus rien, c'est un mystère.
— Hélas! murmura-t-il, je ne lui ai pas encore avoué mon amour!
— Pourquoi donc? Vous avez tort.
— C'est vrai, je me le suis dit souvent.
— Faute de parler... vous connaissez le proverbe?
— Oui, mais je n'ose pas commencer, me répondit-il avec un soupir.
— Allons, allons, candide amoureux, éperonnez votre hardiesse! En restant ainsi dans les limites d'une scrupuleuse dis-
crolion, vous avouerez (ju'il esl diflicile qu'on vous paye de relour. Ç;i, du moins, est-elle jolie?
— Comme Vénus et les Grâces.
— Oh! oh ! (juel prodige ! Alors je gagerais qu'elle manque d'esprit?
Il s'empara de mes mains, et s'écria :
— Non ! c'est la femme qui en a le plus de la terio.
— Laissez donc!
— Je vous l'affirme. Auprès d'elle toutes les autres pâlissent.
— Ah ! permettez, monsieur le chevalier, lui dis-je au milieu d'un grand éclat de rire, ceci est presque une impertinence... car enfin j'ai quelque prétention! Beaucoup de gens qui s'y connaissent assurent que je ne suis point une sotte.
Charles s'agenouilla devant moi, leva ses grands yeux, dont l'expression me fit tressaillir, et murmura d'une voix émue :
— Mais si cette femme... vous ressemblait?
— Bon! quelle apparence?
— Enfin, je le suppose.
— Oui, vous tâchez de réparer vos torts... C'est adroit!... Par malheur, cela ne peut pas prendre, chevalier.
Je cherchais à me donner de l'assurance et à parler avec calme.
Une commotion violente venait de soulever ma poitrine ; une lueur rapide avait passé devant mes yeux. Charles me tenait toujours les mains, son regard m'épouvantait. Il ajouta :
— Si cette femme... c'était vous ?
— Moi ! criai-je en me levant frémissante.
— Oui, Ninon, ma belle Ninon! c'est vous que j'aime... que j'aime avec délire...
— Grand Dieu !
— Vous à qui je veux consacrer ma vie tout entière... Oh ! ne vous éloignez pas !... laissez-moi voire main, que je la couvre de baisers... Ninon, d'oi^i vient ce trouble? n'aviez-vous donc pas deviné mon cœur ?
— Ah ! malheureux! malheureux! que venez-vous de me dire ?
Et je m'enfuis éperdue, saisie d'effroi, folle de douleur. Le chevalier me suivit. 11 vint frapper à la porte de m<T chambre, où il m'entendit sangloter avec amertume.
— Ninon, disait-il, ouvrez, je vous en conjure!... Pourquoi ces pleurs? pourquoi ce désespoir? 11 me faut une explication.. j'ai le droit de la demander, je la veux... Ninon, si vous n'ouvrez pas, je me tue!
Je m'élançai pour tirer le verrou, que j'avais poussé en entrant. Charles pénétra dans la chambre, et se jeta de nouveau à mes pieds.
— Monsieur, dis-je en prenant une résolution extrême, vous venez de m'outrager d'une façon cruelle !
— Ah! pouvez-vous croire...
— Silence! ne cherchez pas à aggraver l'outrage, et relevezvous... je vous l'ordonne ! *
Il se releva. Deux larmes coulaient lentement le long de ses joues. Mon cœur saignait; mais je priais Dieu tout bas de me donner du courage.
— Voilà donc, ajoutai-je, le prix que je devais recueillir de mon amitié pour vous!... C'est indigne, monsieur!... Je vous
NINON DE LKNCLOS 2(5".
avais jugô de la façon la plus avantageuse, et vous m'en faites singulièrement repentir.
— Maclemoisellc...
— C'est uru; k'ron qui me donnera désormais plus de méfiance. Me prendre pour jouet! me rendre victime d'une raillerie indécente, d'une gageure peut-être!... Oui, c'est une gageure que vous avez faite !
Il devint d'une pâleur extrême. La surprise la plus douloureuse se peignit sur tous ses tiaits ; il s'appuya contre un meuble pour ne pas tomber à la renverse. *
— Si vous croyez cela, murmura-t-il, je n'ai plus qu'à mourir !
— Eh ! monsieur, il s'agit bien de mort ! Laissez, je vous prie, toutes ces grandes phrases. Vous demandiez une explication tout à l'heure: ayons-la, franche et loyale.
— Oui, murmura-t-il, franche et loyale, je le jure.
— L'hypocrisie, repris-je, le mensonge, sont indignes de vous et de moi. Allez-vous me soutenir qu'à vingt-deux ans vous soyez amoureux d'une femme de soixante, qui a des rides et dont vous pourriez être le petit-fils?... Oh ! pas un mot! ne prononcez pas un mot, si vous tenez à me revoir ! Vous m'avez manqué de respect, monsieur... taisez-vous, je ne veux pas d'excuses! Tout ce que je puis vous promettre, c'est de faire en sorte d'oublier la scène scandaleuse de tantôt... Allez, retirez-vous, et tâchez de mériter mon pardon !
J'avais usé toutes mes forces pour lui tenir ce langage. Mais il ne m'écoutait plus et se promenait de long en large de la chambre dans une agitation terrible.
Puis soudain, revenant à moi et se frappant le front avec désespoir :
— Malheur ! malheur! s'écria-t-il. Osez-vous bien m'accuser d'une indignité semblable?... Ah! Ninon, c'est vous qui me faites un outrage ! c'est vous qui êtes injuste et cruelle ! Oh ! je veux parler! je veux me défendre !... Vous n'avez pas le droit de me dire que je suis un lâche, un homme sans foi, sans délicatesse, un misérable qui s'est joué de vous... Et pourtant n'est-ce pas ce que vous venez de faire?
Les sanglots soulevaient sa poitrine; il fondit en pleurs.
J'avais la tête perdue, je ne savais quel moyen prendre pour couper court à cet entretien dangereux et guérir ce pauvre enfant, dont toutes les larmes me retombaient sur le cœur.
— Charles, mon ami, j'ai eu tort peut-être... mais avouez que votre folie est inconcevable.
Il souleva vers moi ses mains tremblantes. Je le voyais avec effroi se rapprocher, quand je me sentais à bout d'énergie.
— Oh ! Ninon! Ninon ! s'écria-t-il, je vous jure en face du ciel que je ne vous ai pas trompée! Ma passion est sérieuse; je vous aime avec toute la tendresse, avec tous les transports de mon âme !
— Seigneur ! Seigneur ! vous l'entendez... il recommence !
— Ne pleure pas, me dit-il, oh ! je t'en conjure, sèche tes larmes !... Laisse-moi là m'agenouiller devant toi comme devant un ange!... Oui, je t'aime! oui, tu es belle! oui, cet amour, si tu ne le partages pas, me coûtera la vie...
— Mon Dieu ! venez à mon secours !
— Soixante ans, dis-tu?... Eh! que m'importe, à moi, si
NLNOP? ni-: LKNCLOS '205
jamais femme n'a conservé plus de séductions, plus d'alliaits irrésistibles... Des rides ! tu n'en as i)as, mensonge.'
— Charles... mo!i ami... lu m'épouvantes...
— Oh ! rends-moi la main, ta main chérie ! ne détourne pas les yeux... ma belle Ninon, j'ai besoin de ton sourire !
— Pitié! Charles... an nom du ciel, pitié!
— Dis-moi que tu m'aimes, dis-le-moi, je t'en supplie !
— Va-l'en !
— Non!... ton cœur s'émcnl... je sens ta main frissonner «lansla mienne... Je le disais, il est impossible que nos âmes n'arrivent pas à s'unir.
— Grâce! mon ami, grâce !
— Viens! je te jure un éternel amour.
— Mais, insensé, tu ne veux donc rien comprendre ! tu ne vois pas ma terreur ! m'écriai-je eu le repoussant et en joignant les mains avec désespoir.
— Je t'aime ! s'écria-t-il, je t'aime !
— Entre nous il y a un abîme...
— Je veux le franchir !
— Va-t'en, te dis-je, ne reparais plus en ma présence... 0 mon Dieu ! rendez-lui la raison ! donnez-moi le courage du sacrifice !
J'éclatais en sanglots.
— Des larmes! toujours des larmes!... Ninon, c'est moi qui te demande pitié à mon tour... Ne vois-tu pas que je meurs?
— Âh ! ce secret, il faut donc le lui dire !
— Un secret ?
— Oui, que ton père m'avait fait jurer de ne jamais l'ap^ prendre.
— De ne jamais m'apprendre?
— Le marquis va nous séparer, je ne te verrai plus.
— Alors tais-toi, ne me dis rien... je ne veux rien savoir!
— Renonce à celte passion funeste...
— Jamais !
— Charles, je t'en conjure, par tout ce qu'il y a de plu& saint...
— Non, c'est impossible !
— Mon Charles bien-aimé, ne me fais pas mourir de dou^ leur !
— Elle m'aime ! . . . ô merci, mon Dieu !
— Arrête! je ne t'aime pas d'amour... Charles! malheureux enfant! ce serait un crime, entends-tu? ce serait un crime !
— Et pourquoi donc?
— Parce que je suis ta mère !!!...
Il se leva, pâle, frémissant, l'œil hagard. On eût dit que la foudre venait d'éclater sur sa tête.
Le voyant chanceler, je courus pour le soutenir. Mais il me repoussa d'un air sinistre; puis, tournant vers le ciel ses poings crispés, il s'écria d'une voix oi^i le désespoir et la douleur se mêlaient à une rage sombre:
— Oui... je comprends tout... c'est affreux!... Pourquoi ne me l'avoir pas dit plus tôt? L'enfer s'acharne après mon bonheur... Fatalité!
— Chailos... mon eiil'aiil, reviens à loi...
— Elle est ma mère!
— Oh! sois mon fils, rien que mon lils... Oublions un inslanUle délire...
— Non ! non ! maudit soit le ciel, maudit soit Dieu! Se prôcipilanl hors de ma chambre, il disparut.
Je tombai sur un siège, accablée par les émotions de cette effroyable scène. Mon cerveau se brisait, je me sentais à deux doigts de la folie.
Tout à coup j'entends des clameurs dans la maison. Les domestiques parcourent les corridors, traversent les antichambres ; ma porte s'ouvre, et le jardinier paraît, suffoqué, haletant, dans un désordre inexprimable.
— Miséricorde! qu'as-tu, Jérôme? lui demandai-je avec effroi.
— Ah! mademoiselle... un grand malheur!... là-bas, au fond du jardin... le chevalier...
Je poussai un cri perçant et j'entraînai cet homme avec moi. Nous descendîmes le perron.
— Par ici, mademoiselle, sous l'avenue de tilleuls !
— Mais qu'est-ce donc?... parle! m'écriai-je, essayant de me tromper encore ; dis-moi ce que tu as vu , mon bon Jérôme. . . Oq plutôt, non, tais-toi!... je crains de deviner... c'est horrible!... Viens, nous le sauverons, nous le sauverons!
— Ah ! mademoiselle, il est perdu !
— Non ! non !... car moi aussi, je maudirais Dieu!
Nous arrivâmes dans un petit bois de châtaigniers. Le premier objet qui frappa mes regards fut mon fils, mon malheureux fils, étendu sanglant sur l'herbe. Il s'était passé son épée au travers du corps.
0 spectacle affreux! Je me demande comment je ne suis pas morte de saisissement et de douleur.
Agenouillée près de Charles, je déchirai mon voile pour étancher les flots de sang qui coulaient de sa blessure; mais, vains efforts ! soins inutiles! Une pâleur livide envahissait déjà son visage. Soulevant vers moi sa paupière mourante, il murmura d'une voix éteinte :
— Ma mère... pardon !... j'avais peur de vous aimer encore... et... vous le comprenez... je ne pouvais plus vivre.
11 expira.
Desséchés par une fièvre ardente, mes yeux ne versaient pas une larme. Ne croyant point encore à tonte l'étendue de mon infortune, je posai la main sur la poitrine de Charles ; mais son cœur avait bien cessé de battre.
A côté de lui se trouvait son épée sanglante.
Je la ramassai précipitamment, et j'allais la diriger contre mon sein, lorsque tous mes domestiques, accourus sur le lieu de la catastrophe, me l'arrachèrent et me sauvèrent du suicide.
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Ma mère... pardon! j'avais peur de vous aimer encore
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NINON hK LI'INCI.OS '271
INmhI.hiI liiiil jours on (li'scsprra do ma vie.
J'étais nf,'it(3C par los transports du plus cîffrayaiil ddiiL', et, (|uaii(l ju lovins à la raison, co ne fut que pour essayer de nouveau d'allenler à mes jours. L'existence me semblait odieuse avec une |)arcillo douleur. J'accablai Gersay de malédictions.
On l'empêcha de se présenter à mes regards. N'était-il pas la seule cause de ce drame eflVoyable? devait-il défendre à une mère de se nommer devant sou enfant?
Tout Paris connut mon malheur.
Chacun essaya de me consoler, comme s'il y avait à cela des consolations possibles.
Des prêtres vinrent me parler de résignation. Ils m'exhortèrent à accepter ce grand chagrin pour expier mes fautes. Je répondis que Dieu devait me punir seule, et que je ne croyais pas à une Providence qui châtiait l'innocent et laissait vivre le coupable.
Madame Scarron me visita tous les jours.
Elle passait régulièrement trois ou quatre heures à mon chevet. Son amitié fit plus que tous les sermons que je venais d'entendre; elle me nourrissait en quelque sorte de ma douleur. A force de me parler de mon fils et d'exciter mes tristes souvenirs, elle réussit à ramener les larmes, dont la source était tarie.
Françoise pleurait avec moi, ce fut ainsi qu'elle me sauva.
Je la suppliai de ne plus me quitter; elle me dit que, malgré son désir, la chose était impossible, et m'exhorta de la manière la plus affectueuse à être raisonnable, à me contenter du temps qu'elle m'accordait, ajoutant qu'elle avait de nombreux devoirs à remplir. En toute autre circonstance j'aurais
pu demander l'explication de ce mystère, mais l'idée ne m'en vint môme pas.
A quelques jours de là, je reçus le plan d'un mausolée que, de son propre mouvement, et en mon nom, Françoise avait commandé pour la mémoire de Charles.
Je fis à l'instant même appeler l'architecte, et je voulus me lever, afin de lui donner mes ordres.
Mon fils était enterré dans une des chapelles latérales de l'église de Picpus.
Là fut dressé le monument, tout en marbre noir, et entouré de cierges qui brûlaient nuit et jour.
Un mois durant, j'allai prier sur la tombe de mon pauvre Charles. Puis madame Scarron me ramena rue des Tournelles, disant, après avoir jusqu'à ce jour partagé ma douleur, que cette douleur ne pouvait durer sans cesse, et que je me devais à mes amis et au monde.
Enfin, elle que je n'avais jamais connue dévole, se mit à me parler de la religion, dont je repoussais les secours; elle me fit connaître un jeune prêtre de Saint-Sulpice, M. de Lamothe- Fénelon, qui, par sa touchante éloquence, acheva de fermer ma blessure.
— Les passions, me disait-il, ont chez les natures d'élite une action terrible, dont la vivacité peut éteindre le libre arbitre et rendre, par cela même, leurs excès pardonnables aux yeux du Seigneur. Croyez que le désespoir de votre fils aura trouvé grâce devant la divine miséricorde; ou, s'il achève en purgatoire l'expiation de sa faute, avant d'être admis au nombre des élus, abrégez pour lui le temps de la souffrance; faites prier pour son repos éternel, et tâchez de le rejoindre
MNON DK LENCLOS 27".
plus 1:11(1 dans un lieu où raiiioiir terieslio s'rpuie au corilact de l'aniour divin!
Jo donnai vin^'l mille livres à M. de Fénclon, le juianl de fondera l'icpus etàSainl-Sulpice des messes anniversaires |)Our le repos éternel de l'âme de mon fils.
11 est à présumer que je me serais franchement convertie, à partir de cette époque, si les circonstances n'étaient venues changer le cours de mes idées et me rejeter forcément dans une foule d'intrigues.
On se rappelle mon auront de Saint-Cloiid, aiïront dont j'avais commencé à tirer vengeance. Depuis quinze jours à peine j'étais réinstallée rue des Tournelles, lorsque je vis entrer, un matin, dans ma cour, deux exempts des gardes, qui amenaient avec eux une voiture de place. Ils montrèrent à mes domestiques effrayés une lettre de cachet.
On les laissa pénétrer dans ma chambre. ^
— Qu'est-ce, messieurs, et que signifie celte violation de domicile? m'écriai-je, irritée de leurs brusques allures et de leur mine insolente.
— Trêve de questions, belle dame ! répondirent-ils. Nous avons un ordre du roi : veuillez nous suivre, et sans retard !
— Vous suivre... où cela, je vous prie?
— Au couvent.
— Vous rêvez, messieurs !
— Nous ne le pensons pas.
— Je vous assure que vous faites erreur. Sans doute vous vous serez trompés de porte.
— C'est bien ici chez mademoiselle de Lenclos?
Oui, mais enfin...
'i7i AMOURS mSTOniQUES
— Vous êtes mademoiselle de Lenclos elle-même?
— Je ne le nie pas.
— Alors décampons, et lestement! Il n'y a point de résistance possible devant une lettre de cachet.
— Une lettre de cachet?
— Dans toutes les règles... Lisez! fit Tun d'eux, qui déploya le papier dont il était porteur et vint le mettre sous mes yeux.
— Mais de quel crime est-ce qu'on m'accuse?
— Voilà ce qu'il nous serait difficile de vous dire.
— Pourquoi?
— Rarement on juge à propos de nous communiquer les motifs de l'arrestation.
— Cela n'a pas d'exemple ! m'écriai-je. Traiter ainsi une femme!... l'arracher à sa maison, à ses affaires...
— Vos affaires ? Oh ! s'il ne s'agit que de cela, nous vous accordons dix minutes pour y mettre ordre.
— En vérité ! quelle condescendance !
— Un quart d'heure, si bon vous semble. Passé ce temps, il faudra nous suivre de bonne grâce, ou nous aurons le regret d'employer la contrainte.
Ces messieurs parlaient avec une logique et une netteté contre lesquelles je vis bien que de nouvelles observations seraient impuissantes.
Dans les moments critiques et dans les périls, je ne manque ni de présence d'esprit ni de force d'âme.
— Soit, je n'opposerai point de résistance, leur dis-je; seulement donnez-moi vingt minutes.
NINON niî MÎNCLOS 27:.
— C'est beaiiconp, mademoiselle. Toutefois nous connaissons les égards dus au i)cau sexe... Accordé!
J'écrivis rapidement (|ualro lettres, l'une à monsieur le Prince, raiilro à madame de Montausier, la troisième à Françoise, et la quatrième à mon notaire, dont le dévouement et l'activité m'étaient connus. Je le chargeais d'envoyer à leur destination les trois autres lettres, et de choisir à l'instant ^ même une personne sûre, qui viendrait surveiller ma demeure et empêcher les domestiques de la mettre au pillage.
Comme il restait place Royale, un des exempts s'offrit à lui porter le message. L'autre tira sa montre et me fît voir que les vingt minutes étaient écoulées. Je descendis avec lui.
Le (lacre attendait dans la cour, nous y montâmes.
— Où me conduisez-vous? demandai-je.
— Aux Filles Repenties^ mademoiselle.
Le rouge me monta violemment au visage. Il était écrit que tôt ou tard on me jetterait dansée fatal monastère.
— Mais à qui dois-je un traitement semblable?
— Je ne puis vous donner la moindre explication à cet égard, me répondit l'exempt.
Une demi-heure après le fiacre s'arrêta.
Nous nous trouvions devant un noir édifice, au seuil duquel une béguine vint me recevoir. L'exempt lui présenta la lettre de cachetj on me poussa dans un corridor ténébreux, et j'entendis le bruit sinistre d'énormes verrous qui se refermaient sur moi.
Les religieuses voulurent m'atïubler tout d'abord du costume hideux que portent les créatures enfermées dans la maison, c'est à-dire d'une robe de serge grise, retenue par
276 AMOURS UISTORIQUES
une ceinture de cuir. Mais je leur parlai avec une dignité si grande et une telle assurance, qu'elles se départirent pour moi de la sévérité de la règle. Elles se montrèrent même assez bienveillantes, persuadées, à ma mine et à mon langage, qu'il y avait erreur, comme j'en étais, du reste, bien convaincue la première.
Il ne me vint pas une seule minute à l'esprit que mon aventure avec la Montespan pût être cause de ma disgrâce.
Sans doute je ne croyais au marquis gascon ni beaucoup de délicatesse ni beaucoup d'honneur ; mais pouvais-je le supposer assez lâche pour compromettre une femme sans nécessité, quand il avait, au contraire, toutes sortes de motifs de se glorifier de son action? Il lui était même très-facile de revenir sur sa colère et d'agripper des sommes plus rondes, en faisant acheter au monarque, après un tel éclat, le silence et le repos.
J'étais donc à cent lieues de soupçonner Montespan.
Toutes les trahisons me semblaient possibles, excepté la sienne; j'aurais plutôt cru qu'on me punissait de la mort de mon fils, ce qui eût été d'une injustice sans exemple et d'une révoltante cruauté.
Un jour, deux jours se passèrent. Je priai les religieuses d'envoyer rue des Tournelles prendre différents objets de toilette, que la précipitation avec laquelle on exécute les ordres du roi ne m'avait pas laissé le temps d'emporter. Elles se prêtèrent de fort bonne grâce à mon désir, et je sus que ma maison était sous la garde de la personne de confiance choisie par mon notaire.
Donc l'exempt s'était acquitté de sa commission ; donc mes kttres à tjus mes amis devaient être arrivées à leur adresse.
MNON UE LENCLOS -m
Comment n'avais-je encore vu personne?
.!(! 1110 désespérais, je complais les heures avec angoisse. Il me semblait (jiie j'étais abandonnée do tons et fjue j'allais passer lo reste do ma vie dans ce lion lugubre. Enlin, dans la matinée du troisiomo jour, un visage de connaissance parut. Mais ce n'était ni Coudé, ni la gouvernante du Dauphin, ni Françoise. C'était madame Arnoul.
Je n'avais jamais eu pour cette étrange amie de la veuve Scarron qu'une indilïérence très-voisine du dédain.
Nécessairement la tireuse de cartes devait se douter de mon peu de sympathie pour elle. Je fus donc très-surprise de la voir se précipiter dans mes bras et me combler de caresses.
Elle me dit rapidement à voix basse:
— Si l'on vous interroge, niez tout ! Vous n'avez jamais connu Montespan.
Ces paroles furent pour moi un trait de lumière, et je laissai 43chapper un cri d'indignation.
— Paix! fît madame Arnoul, quelqu'un nous observe.
En effet, la religieuse qui venait de l'introduire restait debout au seuil de la porte. Reconnaissant une de celles qui •m'avaient témoigné de la bienveillance, je l'abordai et j'obtins sans peine qu'elle nous laissât.
— Ainsi;, m'écriai-je, en me rapprochant de madame Arnoul, tout cela vient de cette indigne femme?
— Chut!... delà prudence!... Ménagez la favorite du roi, la noble protectrice de votre amie!
— Je ne comprends pas...
— Madame de Montespan veut beaucoup de bien à Françoise.
— Eh! que m'importe?... en suis-je moins indignement outragée? La maîtresse de Louis XIV n'est-elle pas cause de mon arrestation?
— Oui, sans doute... c'est-à-dire... j'en suis un peu cause aussi, moi.
— Vous !
— Mon Dieu, le plus court est de ne vous rien dissimuler. Je ne supposais pas que Montespan aurait assez peu de conscience pour vous trahir; et puis cinq ou six jours dans un couvent sont si peu de chose, en somme, auprès de la fortune que nous allons faire... fortune dont vous profiterez! ajoutât-elle vivement. Il est donc impossible que vous me gardiez rancune.
Je l'avais écoutée, toute saisie, et je murmurai :
— Vous êtes cause de ce qui m'arrive, madame?
— Cause involontaire... entendons-nous!... ou plutôt écoutez l'histoire.
Alors, avec un flux de paroles indicible, elle m'annonça qu'elle était parvenue, grâce à une longue persévérance, à être introduite près de madame de Montespan.
— Je lui ai tiré les cartes, me dit-elle; puis, ayant successivement étudié chacune des lignes de sa main, je lui ai révélé des secrets qui l'ont confondue.
— Mais quels secrets, dis-je avec impatience, quels secrets?
— Ne le devinez-vous pas? d'abord cette excellente histoire du rosier, que vous aviez dite à Françoise, puis l'aventure du soufflet donné à Saint-Cloud devant la reine.
— Quoi ! vous avez eu l'effronterie...
Elle se hâta de m'interrompre.
NINON 1)E LIÎNCLOS 'll'J
— De jî race, dit-elle, inônagez-moi! j'ai loiil fait pour le mieux, et dans noire iiilérèt commun. Les reproches ici ne seraient pas de saison.
Je l'écontais avec une stupeur croissante.
— Seulement j'aurais pu me dispenser peut-être d'insinuer à la favorite que.son digne époux n'avait pas agi de lui-même, reprit-elle avec un air de calme et d'indifférence qui augmentait mon indignation.
— Ali ! vous avez insinué cela ?
— Oui, j'ai laissé entendre qu'une ennemie cachée...
— Mais achevez donc, madame!
— Avait poussé Montespan à faire ce scandale.
— Malheureuse! criai-je, et de quel droit allez-vous ainsi disposer de mes secrets, de mon bonheur, de mon repos?
— Là! là! fit-elle, ne nous jetons pas dans les grands mots et dans les discours exagérés. Vous serez libre demain au plus tard ; on vous fera des excuses, et Françoise restera gouvernante des enfants de la marquise.
— Gouvernante des enfants de la marquise?
— Oui, ma chère.
— Vous êtes folle, madame ! et vous pourriez vous dispenser, après tout le mal dont je vous ai l'obligation, de me débiter de pareilles sornettes.
— Il n'y a point de sornettes, je parle très-sérieusement.
— Je n'en crois rien.
— Madame Scarron, je vous le proteste, est installée au Louvre, juste au-dessus de l'appartement du roi. Le duc du Maine et le comte de Toulouse sont confiés à ses soins, ainsi
que le prouve, du reste, ce billet, dont elle m'a chargée pour vous.
A ces mots, elle tira de son corsage une lettre qu'elle me présenta. Françoise m'annonçait effectivement sa nouvelle fortune, et me jurait qu'elle travaillait de toutes ses forces à ma délivrance. Il n'y avait plus de doute possible.
— Eh bien, reprit madame Arnoul, n'admirez-vous pas mon habileté? Croyez-vous que ma grande prédiction ne se réalise pas un jour?
— Votre grande prédiction, madame... j'ignore ce que vous voulez dire.
— La mémoire vous fait étrangement défaut; car, en votre présence même, j'ai lu dans mes cartes...
— Ah ! oui, que Françoise devait espérer une couronne ! je me le rappelle en effet, dis-je en haussant les épaules.
Madame Arnoul n'y prit pas garde.
— Nous y arriverons, s'écria-t-elle, nous y arriverons! Tout dépend de la manière de jeter ses plans, et la marche que j'ai suivie est d'une adresse merveilleuse. D'abord je me suis séparée de ma compagne, et je l'ai décidée à mener la conduite la plus exemplaire, à se montrer assidue aux offices de sa paroisse, à visiter les pauvres et les malades; en un mot, à acquérir la réputation d'une sainte.
— Ce qui revient à dire que vous lui avez conseillé l'hypocrisie.
— Pourquoi non, lorsque cela peut être utile?
— J'admire, madame, le cynisme de votre langage; mais, en attendant, je voudrais être mieux instruite de ce qui me concerne.
NINON Dr: LKNCI.OS '281
— Allendoz, j'y arrive! I^a Monlespaii, l'i;ii»p('e de m«3S révélations, siirloiil (l(î celle de la mort du rosier, dont elle ne croyait pas avoir d'antre conlidcnte <|ireile-mème, no lit plus rien sans consulter ma science. Comme elle était à la recherche d'une femme, à la lois instruite, spirituelle et pieuse, qui pût s'occuper de l'éducation de la progéniture royale, je consultai mes cartes, et je lui annonçai gravement qu'elle trouverait cette femme, tel jour, à telle heure, communiant à Saint-Sulpice.
— Fort bien ! vous aviez raison tout à l'heure de vanter votre habileté.
— N'est-ce pas? dit-elle sans paraître émue de mon accent ironique. J'ajoutai, comme vous pouvez le croire, d'autres petites indications propres à faire reconnaître Françoise, que j'avais avertie, et sur laquelle son confesseur donna les renseignements les plus précieux.
— Lorsque je verrai la veuve Scarron, madame, je n'oublierai pas, je vous le jure, de la féliciter sincèrement d'avoir suivi vos conseils.
— Vous me rendrez justice, répondit madame Arnoul. Maintenant parlons de votre affaire.
— A la bonne heure! J'ai donné jusqu'ici, vous en conviendrez, la preuve d'une magnifique patience.
— Soit, vous n'aurez pas à vous en repentir. Ayant donc fait entendre à la marquise que Montespan l'avait souffletée en cédant à des suggestions étrangères, on gorgea d'or le stupide époux, qui vous nomma sur l'heure, et voilà pourquoi vous êtes aux Repenties... Un instant! veuillez ne pas m'interr rompre, ajouta-t-elle en voyant de nouveau mes yeux étinceler de courroux.
28t.' AMOURS HISTORIQUES
— Mais enfin, madame...
— Allons, allons, je n'ai été qu'imprudente, et vous devez me pardonner. D'ailleurs, j'agissais pour servir une de vos plus intimes amies.
— Eh! qu'ai-je à faire, moi, de toutes vos machinations, de toutes vos intrigues?
— Permettez...
— J'en suis la victime!
— Laissez-moi parler, de grâce...
— Où prenez-vous, s'il vous plaît, que je doive acheter la fortune de madame Scarron au prix de ma honte?
— Mais, dit-elle, si, par une souffrance de quelques jours, vous contribuez à la ruine de la Montespan?
Je tressaillis.
— Si la favorite, avant qu'il soit peu, est supplantée par une rivale?
Elle appuya sur chacune de ces paroles, et me regarda bien en face pour juger de l'effet qu'elles produisaient sur moi. J'avoue qu'elles y opérèrent une révolution complète.
— Si, pour tout dire enfin, continua madame Arnoul, Françoise lui prend le cœur du roi, et la fait chasser de la cour?
— Allons donc !
— Il ne faut pas dire : Allons donc!... Cela sera, je le veux!... Oh! vous ne connaissez pas encore toute mon énergie! Demain, ce soir peut-être, vous allez sortir de cette indigne demeure. Votre vengeance est intéressée à mon succès, ne l'oubliez pas.
— Vous avez raison.
— Ce serait imk! làclielé de pardonner à la Monlespan le nouvel oulra«j[e qu'elle vient de vous l'aire.
— Oui, certes! m'êciiai-je, entraînée par le sentiment de haine que ces discours réveillaient en moi.
— Je vous annonce que M. le Prince a chaleureusement parlé poui' vous à Louis XIV. Madame de Montausier nie de toutes ses forces que vous ayez été complice de l'esclandre de Saint- Cloud. Vous ne lui aviez donc pas confié votre projet?
— Non.
— Tant mieux! Elle est de bonne foi; ses assertions n'en ont que plus de vraisemblance.
— Oui, c'est juste.
— Mais celui de vos avocats qui a le mieux réussi dans son plaidoyer, c'est Molière.
— Est-ce possible?... Il a donc pris ma défense?
— Hier, à Versailles.
— Bon Jean-Baptiste!
— Après la représentation de la nouvelle pièce, le Malade Imaginaire, le roi l'a fait prier de monter dans sa loge.
— « Nous avons eu, lui dit-il, une satisfaction extrême à vous voir dans ce rôle; mais vous êtes souffrant, votre visage est pâle; nous n'entendons pas, monsieur, qu'un homme aussi précieux que vous l'êtes sacrifie sa santé à notre plaisir.
— (c Quand j'aurais été au lit de la mort, je serais venu, répondit Molière, car j'ai une grâce à demander à Votre Majesté. » Là-dessus il entame votre éloge, disant que, sans vous, il ne serait rien, que vous aviez été la protectrice de son enfance ; qu'il avait trouvé en mademoiselle de Lenclos le cœur le plus dévoué, l'amie la plus noble de la terre... et tout cela
284 AMOURS ilLSTOHIQUES
aux genoux du roi, en versant des larmes... Jugez de l'effet de son discours !
— Oh! merci! merci pour cette bonne nouvelle! m'écriaijeen pressant la main de madame Arnoul, dont j'oubliais entièrement alors les étranges manœuvres. Excellent homme! généreuse nature ! je le reconnais bien là !
— « Mais où est-elle donc, votre protectrice? demanda le roi.
— « Au couvent des Filles Repenties, répondit le comédien, ce qui est d'autant plus absurde, sire, que Ninon, je le déclare à Votre Majesté, n'est ni fille ni repentie. »
— Bravo ! le trait est charmant ! . . . Qu'a répondu Louis XIV ?
— 11 s'est mis à rire de tout son cœur, ainsi que M. Colbert, assis à sa droite.
— Et il a promis de me rendre à la liberté?
— Sans doute; mais vous n'ignorez pas que, dans l'occasion, il rétracte assez volontiers sa parole, surtout quand sa maîtresse le désire.
— Oui, Mademoiselle en a eu la preuve.
— La favorite es^ contre vous dans une colère abominable: elle rugit comme une lionne. Toutefois la nouvelle gouvernante et madame de Montausier l'ont un peu calmée ce matin. Elle me fait demander, probablement pour interroger les cartes, et savoir de moi si vous êtes, en réalité, la personne à qui elle doit le soufflet de crocheteur appliqué sur son doux visage. Ainsi, vous le voyez, votre sort est entre mes mains.
— Puisque vos cartes ont causé mon emprisonnement, lui dis-je, c'est bien le moins qu'elles amènent ma délivrance.
— Causé votre emprisonnement... pardon, chère belle!...
MNON UK LKNCLOS '285
Encoio une lois, il faut s'enlendrp. Je n'avais pas riiilcnlinn de vous compromeltie. A uioii [)oiul de vue, c'est un véritable service que je vous rendrai. .
— D'accord. Vous tournez, du reste, fort ingénieusement les choses.
— Non, je parle en conscience, et service pour service. Puisque, grâce à moi, vous allez quitter les liepcnlies, je demande, en échange, que vous m'aidiez de tout votre pouvoir à accomplir la ruine de la Monlespan.
— Oh ! pour cela, je vous le jure !
— Prenez garde! c'est très-sérieux... je prends acte de vos paroles.
— Soit.
— Vous consentez à me venir en aide?
— Je le jure, vous dis-je, sur l'Évangile et sur l'honneur !
— Un serment, c'est plus que je ne demandais. Ainsi vous serez prête, le jour où je réclamerai votre intervention?
— Je serai prête.
— Alors je vais, de ce pas, chez la favorite, et, avant la lin de la journée, vous serez hors du couvent.
Madame Arnoul m'embrassa deux fois, ce dont je l'eusse dispensée de grand cœur.
Mais je dois dire aussi qu'elle tint parole. Bientôt les religieuses vinrent m'annoncer que l'ordre était venu de m'ouvrir les grilles.
On fit amener un carrosse.
Je voulus, avant de retourner chez moi, remercier mon bon Jean-Baptiste, qui avait si bien plaidé ma cause, et cela sans que je l'en eusse prié, ce qui doublait à mes yeux son mérite.
280 AMOURS HISTORiQUES
Molière demeurait dans le voisinage de son théâtre. En m'apercevant, il poussa un cri de joie et se leva de son fauteuil pour accourir à ma rencontre. Je tombai dans ses bras, et je mouillai son noble front de mes larmes de reconnaissance.
— Ah ! parbleu! s'écria-t-il, voyez, ma chère Ninon, ce que c'est que le bonheur ! Avantvotre arrivée, j'étais au plus mal...
— Bonté du ciel ! que me dis-tu là, Jean-Baptiste?
— Oui, sérieusement, je croyais n'avoir plus que quelques heures à souffrir. Je vous vois, je vous embrasse, vous êtes libre... et, chose miraculeuse, je me porte comme un charme !
— Est-ce bien vrai cela?
— Begardez-moi plutôt : je suis sûr que mes yeux brillent et que j'ai de vives couleurs.
— Mais oui, tu as raison.
— Puisque vous voilà, nous allons souper ensemble. Croisy ne me remplacera décidément pas ce soir, et vous m'applaudirez dans le Malade.
— Mais, cher ami, si cela te fatigue?
— Non, non! je suis guéri, vous dis-je, ma belle prolectrice, et je veux que ce jour soit un jour de fête...
Hélas ! pauvre Molière ! ce fut le jour de sa mort !
C'était le 17 février 1075; cette date funeste est toujours présente à mon souvenir.
Après le souper, pendant lequel Jean-Baptiste se montra d'une gaieté délicieuse, au grand étonnement de la bonne Laforêt, sa servante, qui, depuis un an bientôt, nous dit-elle, ne l'avait vu ni manger ni rire, nous allâmes au théâtre, sans que le bienheureux changement occasionné par ma présence parût une seule minute se démentir.
Molière me plaça dans une loge, puis il alla s'habiller pour la représentation.
La salle était remplie de spectateurs.
Bientôt le ballet commença. Je n'accordai qu'une attention médiocre aux chants et aux danses de la déesse des fleurs, qui
s'ébattait en compagnie de quelques zéphyrs et d'une troupe de bergers. D'ailleurs, dans l'actrice qui remplissait le rôle de Flore je reconnus la Béjart, et la vue de cette femme me donnait des crispations nerveuses.
Enfin les danses eurent un terme. Le rideau se referma, pour s'écarter, un instant après, et nous montrer la chambre (Wirfjan.
Le malade, assis devant une table, et comptant avec des jetons les parties de son apothicaire, entame ce long monologue qui donne le signal des éclats de rire, gaieté franche, et de bon aloi que les scènes qui viennent ensuite perpétuent jusqu'à la fin de la pièce. Jamais le génie comique de Molière ne s'était élevé plus haut. Il jouait pour moi. Cela me rendait orgueilleuse, et j'applaudissais avec enthousiasme.
Le troisième acte venait de finir.
On était au milieu de l'intermède, où la faculté de médecine, réunie en assemblée solennelle, procède à la réception du nouveau docteur, lorsque tout à coup je m'aperçus que la voix de Jean-Baptiste s'altérait. Me tournant aussitôt vers le comédien Croisy, qui devait, ce soir-là, remplacer son chef de troupe, et qui était venu me saluer dans ma loge :
— Eh! monsieur, lui dis-je, voyez donc! ne dirait-on pas que Molière se trouve mal?
— C'est vrai, me répondit-il; ses traits se décomposent. Heureusement la pièce s'achève.
— Grand Dieu ! mais sa pâleur augmente!... l\ fait des efforts inouïs pour continuer son rôle... Je vous en conjure, allez dire qu'on ferme le rideau !
Croisy partageait ma crainte, il s'empressa de courir sur le
théâtre. A peine fut-il hors de ma loge, que Molière, qui venait (le prononcer le mot juro, se renversa tout à coup dans son fauteuil et jeta une exclamation d'angoisse.
— Il se meurt! il se meurt! cria-t-on de toutes parts.
Je m'élançai précipitamment sur les traces de Croisy, et j'arrivai bientôt sur le théâtre.
Quel désolant spectacle, mon Dieu! Tout était perdu. Mon pauvre Poquelin rendait le sang par la bouche et par les narines. En me voyant, il essaya de parler, mais il ne put que me serrer faiblement la main.
La Béjart poussait les hauts cris.
— Au nom du ciel! madame, lui dis-je, laissez du moins mourir en paix celui dont vous n'avez fait que tourmenter l'existence!
On essaya de transporter Molière dans son logement; mais il s'évanouit en route, et nous craignîmes qu'il n'expirât avant le terme du trajet. A mi-chemin, on le déposa au parloir des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Il y mourut pendant la nuit.
Telle fut la jBn du plus noble, du plus spirituel et du meilleur des hommes.
En songeant que la représentation de Versailles et celle du jour même avaient hâté sa mort, jeversai des larmes abondantes, et j'appelai toutes les malédictions célestes sur l'indigne favorite. J'accusais madame de Montespan de ce dernier malheur.
Son outrage, lors de mon séjour à Saint-Cloud, n'avait-il pas provoqué de ma part une juste vengeance?
Pourquoi m'enfermer aux Repenties? n'était-ce point là sa place plutôt que la mienne? Afin de m'arracher de cette odieuse II. 37
maison, Molière, déjà souffrant, avait outrepassé ses forces, et le mal s'en était accru. La joie de me revoir ne venait de dissiper un instant la douleur que pour exciter ensuite mon malheureux ami à commettre une nouvelle imprudence, dont il devait être victime.
Hélas! j'aurais dû plutôt m'accuser moi-même, et reconnaître dans tous ces événements, cruels la main de Dieu qui me frappait!
Environ trois semaines après la mort de Molière, je vis arri- Tsr madame Arnoul. Tout entière à mon chagrin, j'avais défendu ma porte; mais elle força la consigne, et pénétra dans ma chambre comme un tourbillon.
— Je viens, dit-elle, réclamer votre serment! Nous partons, ce soir, avec la cour.
— Que signifie?...
— Ah! point d'observations ! vous avez juré de me suivre.
— Mais oij allons-nous?
— Sur la route d'Allemagne. J'ai gagné un valet de chambre du roi : la Montespan est perdue !
— Oh! tant mieux! tant mieux! En êtes-vous bien sûre au moins?
— Fiez-vous à mon adresse et à mon talent pour diriger une intrigue. La favorite ne se relèvera pas de nos coups. Plus tard, je vous expliquerai les moyens que je dois mettre en œuvre. Vous serez l'instrument de sa perte, voilà ce que j'ai de mieux à vous dire pour l'heure.
— Allons, m'écriai-je, va pour le voyage!
— Il faudra vous déguiser en homme.
— C'est facile, je n'ai fait que cela toute ma vie.
NINON DE LENCLOS 1d\
Les préparatifs du départ ne furent pas longs. Jamais on ne s'imaginera l'espèce de délire qui s'empara de moi à la seule pensée de nuire à madame de Monlespan. Dans le cours de ma vie je n'avais jusqu'alors fait de mal à personne. Le sentiment de la haine et celui de la vengeance m'étaient étrangers; je ne me reconnaissais véritablement plus. Si je juge des autres par moi-même, j'arrive à cette conclusion que nous devenons pires en prenant de l'âge, et, par suite, qu'il y a beaucoup à rabattre du respect qu'on croit devoir à la vieillesse.
Rarement j'ai vu chez les personnes avancées dans leur carrière des qualités plus précieuses que chez les jeunes gens. Par contre, tous les défauts des vieillards prennent un accroissement prodigieux.
Ces réflexions ne me semblent pas consolantes pour l'espèce humaine.
L'Espagne et l'Autriche, épouvantées des succès de Louis XIV, venaient de se liguer contre lui.
Dès le commencement de la campagne, Turenne avait envahi le Palatinat, où son armée mettait tout à feu et à sang, et le roi se disposait à aller rejoindre à la frontière l'armée victorieuse, traînant après lui toute la cour, comme c'était son habitude.
Madame Arnoul fut d'avis de ne pas nous mêler à la suite royale.
Elle craignait qu'on ne me devinât sous mes habits d'homme. Je ne partageais point ses craintes; mais il m'était, du reste, très-indifférent de voyager à part.
Nous prîmes donc l'avance, et nous allâmes attendre la cour en Lorraine.
Le cortège arriva deuxjours après nous. On s'arrêta quelque temps à Nancy et à Lunèville; puis on prit le chemin des Vosges, pour gagner ensuite l'Alsace.
Ma compagne avait eu, je ne sais par quel moyen, l'itinéraire exact du roi.
De Lunèville, et toujours précédant de vingt-quatre heures au moins les équipages, nous allâmes coucher à Raon-l'Étape, hameau perdu dans la Vosge, où nous vîmes les ruines d'un vieux manoir, qui remonte, dit-on, au douzième siècle.
Le lendemain, nous étions à Saint-Dié, petite cité mignonne et coquette, mais assise au pied d'une montagne énorme, qui doit, suivant une prédiction très-ancienne, tomber un jour sur la ville et l'ensevelir. On fait tous les ans une procession solennelle pour empêcher ce malheur; mais il me semble que la terrible montagne, appelée, je crois, l'Ormont, se trouve assez éloignée pour ne rien écraser en cas de chute, et les habitants du pays pèchent, sinon par défaut de piété, du moins par excès de prudence.
De Saint-Dié, nous gagnâmes Sainte-Marie-aux-Mines.
Mais alors les chemins du roi devinrent épouvantables. J'en frémis encore, quand j'y songe. La route avait tout juste la largeur du carrosse. A droite et à gauche, nous longions des précipices, et nous traversions d'immenses forêts de sapins, dont le feuillage formait au-dessus de nos têtes une voûte sombre qui nous cachait le ciel.
Sainte-Marie-aux-Mines fait partie de l'apanage du prince palatin de Birkenfeld.
C'est un des plus beaux endroits du monde. La ville passe entre deux montagnes, couvertes de sapins magnifiques, et le
NINON DK LENCLOS 295
reste do la vallée est sillonné par de petites livières d'une eau limpide coulant sur un fond de cailloux, et dont les circuits forment le plus heureux coup d'œil.
Mais, comme on ne dîne pas en admirant un site pittoresque, je suis obligée de dire qu'on mange dans ce bel endroit une cuisine détestable.
On nous y donna pour du vin du Rhin quelque chose de jaunâtre et de soufré qui me fit lever le cœur.
— Courage! me dit madame Arnoul : les ennuis de la route touchent à leur terme. Encore dix lieues de marche, et nous ferons halte pour attendre l'arrivée de Louis XIV. Bientôt, ma chère, vous verrez l'endroit que j'ai choisi pour l'exécution de mes plans mystérieux.
Le jour suivant, nous nous arrêtâmes en effet à Ribeauvil- 1ers, dans un magnifique château, appartenant au beau-frère du prince Palatin.
Je ne me rappelle plus le nom de ce petit potentat germanique; il n'a jamais été célèbre ni dans la paix ni dans la guerre.
Son absence nous priva du plaisir de lui présenter nos hommages; mais nous n'en reçûmes pas moins un accueil fort gracieux du gouverneur, lequel se trouvait précisément être le cousin de ce valet de chambre du roi que ma compagne avait mis, disait-elle, dans ses intérêts. Elle lui présenta tout d'abord une lettre de son parent.
Le bonhomme en prit lecture d'un air très-agité.
Ses politesses redoublèrent; il eut pour nous mille attentions et mille prévenances, mais sans nous dire un mot du contenu de la lettre, qu'il fourra dans sa poche, avec un léger
294 AJIOURS HISTORIQUES
mouvement d'épaules, dont madame Arnoul parut très-vivement contrariée.
Le silence du gouverneur ne faisait plus son compte. Elle lui dit, comme nous achevions de souper :
— Pourquoi donc, cher hôte, ne nous parlez-vous pas de la Chambre des fantômes?
Il bondit sur son siège, devint très-pâle et balbutia :
— Quoi ! madame, est-il possible que vous ayez la dangereuse fantaisie...
— De coucher dans cette chambre? oui, mon cher hôte, interrompit-elle. Votre cousin, d'ailleurs, a dû vous l'écrire for-
'mellement.
— Sans doute, sans doute... Mais il est fou, mon cousin! Je ne puis vous laisser courir un péril semblable.
— Ah ! pardon ! je vous supplie de n'y mettre aucun obstacle. Nous sommes venus tout exprès pour cela.
— Pour vous faire étrangler?
— Non, mais pour tenir tête aux esprits, s'ils osent nous rendre visite.
— Vous ignorez, reprit le gouverneur, pâlissant de plus en plus, qu'ils ont contracté la funeste habitude de tordre le cou à tous ceux...
— Bien! bien! je connais l'histoire, ne l'achevez pas! dit en riant madame Arnoul.
— Et vous persistez?
— Nous persistons.
— J'en frissonne des pieds à la tête.
— Bah! ni mon mari ni moi ne croyons aux revenants.
NINON DE LENGLOS 295
— Vous avez lori! vous avez tort!
— Ne cherchez plus à nous faire changer d'avis, cher hôte. D'ailleurs, puisqu'il faut toiit vous dire, il s'agit pour nous d'une gageure très-importante au sujet de la Chambre des fantômm : j'aime à croire que vous ne voudrez pas nous la faire perdre.
— Allons, murmura-t-il, que votre volonté s'accomplisse! Je vais donner des ordres pour qu'on vous y dresse un lit.
Il s'en alla, toujours fort pâle et convaincu que nous approchions de notre heure dernière.
Je n'ai pas besoin de dire que le mari de madame Arnoul c'était moi.
Dix minutes après, le gouverneur lui-même nous introduisit dans la chambre mystérieuse, au seuil de laquelle il nous souhaita le bonsoir en frémissant.
— Tout cela me semble fort curieux, dis-je à ma compagne. Allez-vous enfin m'expliquer celte énigme?
Sans me répondre, elle se mit à visiter les boiseries de la pièce où nous étions. Bientôt elle poussa un cri de joie.
— Eh bon Dieu! qu'avez-vous?
— Tenez, dit-elle, voici le commencement de l'explication que vous demandez !
Glissant une main dans la gueule d'une espèce de chimère, sculptée au milieu d'un panneau voisin du lit, elle fit jouer un ressort. Le panneau s'écarla brusquement. J'aperçus une autre chambre plus vaste et décorée avec beaucoup de luxe, où madame Arnoul pénétra la première, en m'invitant à la suivre.
— C'est ici, me dit-elle, que le roi couchera demain : commencez-vous à deviner?
— Pas le moins du monde, répondis-je.
Elle m'entraînait au milieu de la seconde pièce. Le panneau venait de se refermer sur nous, ce qui ne laissait pas de me donner une certaine inquiétude. Mais la sibylle de Françoise connaissait merveilleusement le plan des lieux et tou^ les secrets de l'habitation. Se dirigeant vers une large cheminée en marbre de Carare, elle fourra le doigt dans l'oreille d'un chérubin, qui supportait l'un des angles. Un autre ressort joua et la porte secrète s'ouvrit de nouveau.
Dans la tapisserie de cuir d'Astracan doré, tendue aux parois de la seconde chambre, il était impossible de distinguer aucune trace de l'ouverture.
— Vous voyez, dit-elle, mes mesures sont prises; j'ai tous les renseignements désirables. Rentrons !
Je mentirais en disant que ces préliminaires ne me causaient pas quelque effroi.
— Maintenant, reprit madame Arnoul, deux mots suffiront pour vous expliquer l'origine de la terreur qu'inspire la chambre où nous sommes. Effectivement, au siècle dernier, bon nombre de personnes y eurent le cou tordu; mais ce n'était pas un revenant qui leur jouait ce mauvais tour.
— Ah! qui donc?
— Certain comte de Ribeaupierre, alors seigneur et maître du manoir, ruiné depuis longtemps par la débauche et le jeu, attirait chez lui de riches voyageurs, les logeait dans cette chambre, et leur rendait une visite nocturne... Vous comprenez ?
— Oui, je comprends l'histoire ancienne. J'espère que l'histoire moderne ne lui ressemblera pas.
NINON DK MINCI, OS 297
— Non, non, rassurez-vous, dit-elle en riant; nous n'étranglerons personne. Le neveu de ce bon gouverneur li.ibitait le château dans son enfance; il a découvert là, sur ma parole, un secret qui nous sera bien utile.
— Mais encore que prétendez -vous faire? Elle ne me répondit pas.
Le gouverneur avait donné des ordres pour qu'on apportât là nos bagages. Ma compagne ouvrit une valise, en tira une magnifique robe de brocart, un large cordon bleu et un petit médaillon, dans lequel je reconnus le portrait d'Anne d'Autriche. Puis, me conduisant à un miroir, elle me pria d'y considérer attentivement mon image.
— Ne trouvez-vous pas, dit-elle en me plaçant ensuite le médaillon sous les yeux, que vous avez avec feu la reine-mère une grande ressemblance?
— Oui, c'est possible... Après? murmurai-je, ne voyant en aucune sorte où elle voulait en venir.
— Seulement, continua madame Arnoul, vos cheveux sont plus bruns; mais j'ai là une préparation qui les rendra châtain-clair. Nous vous grossirons la taille, et le roi lui-même y sera trompé.
— Qu'est-ce à dire? prétendez-vous me faire jouer, par hasard, le rôle du fantôme d'Anne d'Autriche?
— Juste, vous y êtes !
— Mais c'est une profanation !
— Lorsqu'il s'agit de décider Louis XIV à quitter la Montespan?... je ne suis pas de votre avis, ma chère, et je trouve, moi, que nous ferons un acte méritoire.
Je la regardai fixement, elle ne plaisantait pas.
— D'ailleurs, reprit-elle, j'ai votre parole, votre parole solennelle. Vous m'avez juré sur l'Évangile et sur l'honneur de me venir en aide.
— Oui, je l'avoue; cependant...
— Point d'observations, je n'en accepte pas.
— Mais si l'on évente la ruse?
— Impossible ! fiez-vous à moi.
J'eus beau la questionner sur la manière dont elle allait s'y prendre, elle remit au lendemain pour m'instruire davantage; puis elle se coucha et s'endormit.
Le gouverneur inquiet envoya un domestique frapper à notre porte, dès cinq heures du matin, pour savoir de nos nouvelles.
— Allez dire à notre hôte, cria madame Arnoul, que les revenants sont fort honnêtes, et nous ont laissé dormir le plus paisiblement du monde.
Toute la cour arriva le lendemain.
Du rez-de-chaussée jusques aux combles le château fut rempli, et la pièce voisine de la nôtre eut effectivement l'honneur de servir de chambre à coucher au grand roi.
Fatigué du voyage, Louis XIV s'était mis au lit, dès neuf heures.
A minuit, nous commençâmes nos préparatifs. Madame Arnoul procéda gravement à ma toilette royale. Elle me grossit le corsage et les hanches, teignit mes cheveux, me passa la robe de brocart, et me décora du cordon bleu. Cela fait, elle glissa la main dans la gueule de la chimère.
Le panneau s'ouvrit, et feu la reine Anne d'Autriche pénétra dans la chambre du roi.
Sa Majesté dormait d'un sommeil paisible. Je m'avançai jusqu'au bord du lit. Ma compagne, restée à l'entrée de l'ouverture secrète, agitait une espèce de torche phospliorescente, qui jetait dans toute la pièce une clarté lugubre.
Avant de paraître, j'avais tenu près d'un quart d'heure une de mes mains dans un vase d'eau glacée. Je posai cette main sur le bras du monarque endormi.
Louis XIV se réveilla en sursaut.
Il ouvrit des yeux hagards, se dressa sur son séant avec épouvante, et murmura d'une voix étouffée :
— Ma mère! ma mère!
Je portai un doigt à mes lèvres, et je plaçai sur la table de nuit un papier que j'indiquai au roi d'un air courroucé.
Puis je m'éloignai lentement, à reculons.
Madame Arnoul éteignit sa torche, avança la main pour me faire rentrer dans notre chambre, et le panneau se referma.
Franchement, j'étais à demi morte de peur. Je trouvais que nous venions de jouer gros jeu . Si j'avais fait trembler Louis XIV, je puis dire quej'avais tremblé plus que lui. Ma haine pour la favorite me coûtait de singulières transes.
A peine étions-nous rentrées, que nous entendîmes dans la pièce voisine le son d'un timbre, puis la voix du valet de chambre, notre complice, qui disait :
— Miséricorde! qu'avez-vous donc. Sire?
— Un flambeau ! répondit Louis XIV, vite un flambeau ! Sa voix frissonnait encore de terreur. Nous comprîmes qu'il
voulait lire le papier déposé dans son voisinage.
Avant notre départ, madame Arnoul s'était procuré de l'écri-
ture d'Anne d'Autriche. Elle avait imité cette écriture avec une habileté extraordinaire, ne voulant pas que je parlasse, dans la crainte que la frayeur du roi ne fût point assez grande et qu'à mon accent il se doutât de la fourberie.
Voici la lettre du fantôme :
« Sire,
c( Le ciel est irrité de vos désordres. Deux maîtresses, avouées publiquement, donnent à votre royaume un scandale, auquel il faut, dès aujourd'hui, mettre un terme, surtout pour celle de vos liaisons qui blesse les lois du mariage, et vous rend coupable d'un double adultère. Dieu a permis que je vous avertisse moi-même. Ce papier, que je laisse entre vos mains, lisez-le, mon fils; pesez chaque parole : il vous prouvera, lorsque j'aurai disparu, que vous n'avez point été victime d'une illusion. Repentez-vous, Sire, et ne forcez plus les morts à quitter la tombe.
« Anne d'Autriche. »
Nous entendîmes de nouveau la voix de Louis XIV.
— Qu'on reste près de moi, cria-t-il, et qu'on n'éteigne pas les lumières !
H me fut impossible de fermer l'œil de toute la nuit. Je tremblais qu'une idée ne vînt au monarque, idée fort simple, et qui aurait aussitôt fait découvrir la fraude.
Évidemment si, par ses ordres, on eût sur l'heure visité les appartements voisins, nous étions perdues sans retour, à moins
NINON l)K LENCLOS 30i
(le soutenir que la fcnie reine, avant de retourner dans l'autre inonde, avait laissé par mégarde sa dùfroquc dans nos valises.
Aussi, dès le point du jour, notre premier soin fut de plier bagage.
Nous reprîmes le chemin de Sainte-Marie-aux-Mines, où, le soir même, nous eûmes la joie de voir repasser le carrosse de madame Montespan. Je ne pus me défendre de la tentation de m'approcher de sa voiture, et de lui crier à la portière :
— Bon voyage, madame !
Elle tressaillit et tourna la tête.
— Qui êtes-vous? murmura-t-elle.
— Je suis le frère de mademoiselle de Lenclos.
— Que m'importe? Retirez-vous, je ne vous connais pas!
— Daignez me pardonner si j'insiste; mais vous ne connaissiez pas non plus ma sœur, et cependant vous l'avez outragée, sous une avenue de Saint-Cloud, de la manière la plus sanglante.
— Eh! monsieur!...
— Voilà pourquoi, madame, je suis bien aise de vous dire que je ne crois pas Ninon étrangère à votre disgrâce!
A ces mots, je lui fis un salut ironique, et je disparus sans lui laisser le temps de me répondre.
De retour à Paris, on devine que je n'eus garde de publier cette aventure. Il y avait de quoi m'envoyer aux Repenties faire une seconde visite, qui aurait probablement duré plus longtemps que la première. Je n'instruisis même personne de mon voyage dans les Vosges. Il fallait écarter de moi jusqu'à l'ombre
du soupçon, si jamais on venait à découvrir le secret des manœuvres audacieuses de madame Arnoul au château de Ribeauvillers.
Je repris les séances de mon cercle, où madame de la Sablière, alors à Paris avec la Fontaine, se montra fort assidue.
Elle était de mon âge et beaucoup moins bien conservée que moi, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir de nombreux courtisans. Petit à petit elle réveilla chez moi les instincts de dissipation et de légèreté. Je réussis à combattre, sinon le souvenir, du moins le chagrin. Ma cour se reforma, plus brillante, plus nombreuse, et tous mes anciens amants reparurent en compagnie de nouveaux adorateurs.
Marsillac, alors duc de la Rochefoucauld, rentré complètement en grâce, et devenu chevalier des ordres du roi, ne manquait pas une de mes réunions.
Il me montra les Maximes qu'il venait d'écrire. Si le style du livre obtint mes éloges, en revanche, je blâmai l'auteur d'avoir en quelque sorte prêché la philosophie de l'égoïsme, en soutenant que l'amour de soi guide l'homme en tout ici-bas, et devient l'unique mobile de ses actions.
Mais la visite qui me causa le plus de joie, à cette époque, fut celle de mon vieux Corneille, alors âgé de soixante-dix ans.
Il s'occupait toujours de théâtre, et franchement je dois ici lui donner tort, car l'heure était venue pour lui de se reposer tranquillement sous ses lauriers tragiques. Après Agésilas et Attila^ dont le succès avait été plus que douteux, il voulait, à toutes forces, une revanche; mais il fut loin de la prendre avec Suréna,
NINON DE LKNCLOS 303
Corneille était profondément convaincu de l'injustice et du mauvais goût du public. Il n'eût pas fallu le pousser très-loin ni très-fort pour lui faire dire que les pièces, dont je viens de donner le titre, étaient supérieures au Cid.
On préfère toujours les enfants de sa vieillesse.
Le grand poëte avait un neveu, déjà connu par de très-jolis vers et par des pastorales remplies de grâce et de fraîcheur.
Il me le présenta.
Bientôt M. Boyer de Fontenelle acquit dans mes assemblées la réputation qu'il méritait, c'est-à-dire celle d'un galant homme et d'un homme d'infiniment d'esprit.
Sa verve pétillante, la finesse de ses traits, l'audace adorable de ses répliques, eurent un succès prodigieux. Je me souviens encore de la réponse qu'il fit un jour à madame de la Sablière.
Elle se plaisait à le tourmenter et l'agaçait perpétuellement.
— On ne vous connaît point de maîtresse, monsieur, disaitelle, et, d'autre part, vous ne semblez pas disposé à prendie
femme. C'est une indifférence coupable, dont je vous blâme
fort.
— J'avoue mon crime, dit le neveu de Corneille, et je demande très-humblement pardon, madame, à vous et à votre sexe.
— Mais quel homme êtes-vous donc?
— C'est une question que je n'ai jamais tenté d'approfondir.
— Par modestie sans doute?
— Vous ne le croyez pas, comtesse, puisque je suis, en ce moment, l'objet de vos attaques.
— Enfin, monsieur, mettez-y quelque franchise : ne vous prend-il jamais envie d'être marié?
— Quelquefois, le matin, répondit Fontenelle avec le plus grand sérieux.
Après ces conversations, oi^i l'esprit n'excluait jamais le bon goût et la décence, je décrochais mon luth et je chantais les airs de Lulli, dont la renommée grandissait chaque jour, et qui venait d'être élevé au grade de surintendant de la musique du roi.
Nous terminions la soirée par des lectures.
M. Racine nous déclama les cinq actes à'Iphigénie, et madame de la Fayette nous lut quelques-uns des plus jolis passages de son Histoire iVHenrieUe cV Angleterre, qu'elle achevait alors.
Elle était, avec la duchesse de Montausier, ma meilleure et ma plus sincère amie. Ni l'une ni l'autre ne me donnèrent jamais que de bons exemples.
Malheureusement il n'en était point ainsi de mon côté.
Cela n'empêchait pas madame de la Fayette de me témoigner
NINON DR LKNCLOS 307
l'affeclion la plus tendre; elle ne pouvait souffrir (|iie je fusse brouillée avec quelqu'un.
— A propos, me dit-elle ce soir-là, je vous invile à ôtre franche et à ra'avouer sans détour ce que vous avez fait à madame de Sévigné.
— Moi?... rien.
— C'est impossible. Elle est furieuse contre vous et ne veut même pas entendre prononcer votre nom.
— Juste comme autrefois madame de Villarceaux ! m'écriaije en éclatant de rire; mais du moins cette nouvelle ennemie a-t-elle des connaissances historiques trop exactes pour me confondre avec le roi des Assyriens !
— Vous avez tort, ma chère, de ne pas prendre mes paroles plus au sérieux. Est-il vrai que vous teniez dans vos chaînes le petit marquis de Grignan?
— Je le confesse.
— Après vos aventures avec Charles de Sévigné, son père? dit-elle en joignant les mains avec surprise.
— Et avec Henri de Sévigné, son grand-père, ne l'oublions pas! m'écriai-je.
— Mais, Ninon, vous êtes folle !
— Pourquoi donc? Est-ce ma faute si l'amour se transmet de générations en générations et par héritage?
Madame de la Fayette se mit à rire.
— Il faut, lui dis-je, vous en prendre à cette maudite beauté, qui s'obstine à ne pas s'en aller avec les ans. Que voulez-vous que j'y fasse, moi?
— Vous tenez donc beaucoup au marquis?
— Pas le moins du monde. C'est un être au-dessous de la
définition : âme de bouillie, corps de papier mâché, cœur de citrouille fricassée dans de la neige.
— Alors pourquoi donner tant de chagrin à son aïeule?
— Mon Dieu, je vous jure que je suis toute prête à la consoler.
L'historienne de madame Henriette m'embrassa pour cette réponse.
— Mais que faut-il faire? demandai-je.
— Une chose très-simple : rompez avec son petit-fils, elle devient votre amie.
— Vraiment?... Puisque la chose se présente de la sorte, arrangez-nous, ma chère. Entre l'amour et l'amitié, je ne balance pas.
Elle déclara qu'elle viendrait me voir, le lendemain, pour aller ensemble chez madame de Sévigné.
Je mentais un peu en disant que je ne tenais point au petit marquis. Malgré ses défauts réels et sa nature à la glace, ou peut-être même à cause de cela, je m'en étais si bien coiffée, que ma liaison seule avecCondé pouvait soutenir le parallèle.
S'il faut parler net, je ne vois rien d'aussi risible que la façon dont la plupart des amants traitent ensemble : colère, sérieux, fureurs, on dirait qu'il s'agit de l'intérêt de deux républiques.
Voici quelle avait été d'abord l'origine de nos querelles.
M. Racine s'avisa de conduire Grignan chez la Champmeslé. Le marquis était curieux de voir de près la fameuse actrice, qui tenait alors le sceptre de la tragédie, et dont le succès de larmes, dans Andromaque, était vraiment quelque chose de prodigieux.
NINON DM l,KN(:i,()S r,0!)
Im) clhMnrino, culU; visiU; n'avait rien de; bion iv|ir(;lionsihle.
Mais voilà toiiL à coiii) la (lliampmeslr (|iii manœuvre de la paupière, tombe amoureuse du manjuis, et jure de me l'enlevcr.
Ceci devenait une alla ire grave.
L'orgueil, chez moi, lut aussi blessé que l'amour. Grignan n'osait plus paraître en ma présence; il se bornait à m'écrire et à m'accuser de jalousie.
« Moi, jalouse! lui répondis-je aussitôt, détrompez-vous, monsieur! je veux désormais prendre ma rivale pour modèle; je veux me réformer sur ses perfections, et je vais tâcher d'imiter ses grâces. Bientôt ma voix ne sera plus naturelle, j'aurai toujours l'air d'une princesse malheureuse et passionnée. Je vais substituer chez moi le manège au sentiment, l'art à la franchise, la basse flatterie à la fierté. Le rouge, le blanc et mille autres agréments semblables, vont corriger les défauts que la nature a pu laisser en ma personne.
« Au lieu de ces grands yeux noirs et assez bien fendus, je veux les avoir petits et ronds comme les siens. Au lieu de cette blancheur, que vous pourriez trouver fade, je prendrai la peau de ma rivale, cette peau grisâtre et parcheminée qui vous paraît, je gage, du plus beau brun du monde.
« En un mot, je m'appliquerai de toutes mes forces à rendre le portrait ressemblant, puisque m'enlaidir est désormais l'unique moyen de vous plaire. »
Le marquis revint et tâcha de me prouver que j'étais injuste, mais sans pouvoir y réussir.
Bientôt j'appris que je n'étais pas la seule avec laquelle il entretenait une correspondance. Andromaque lui écrivait des lettres fort chaleureuses.
Je le somme de m'apporter ces lettres.
Il obéit ; mais, deux jours après, il les retire sournoisement d'un tiroir où je les avais mises, craignant que je ne les envoyasse à certain mousquetaire gris, amant en titre de la tragédienne, et qui, dans celte occasion, n'eût pas ménagé les coups de baudrier à l'infidèle.
Dès le soir même, j'eus l'explication de la conduite de Grignan.
Sa grand'mère lui avait fait honte, disant qu'il serait déshonoré, s'il ne reprenait les lettres, coûte que coûte.
A cette nouvelle, j'entre en fureur.
Le marquis veut m'apaiser; je le chasse, et je cours à Saint- Germain m'enfermer dans une petite maison de plaisance que M. de la Fare m'avait échangée contre celle de Picpus, dont le séjour m'était devenu odieux.
Racine et Boileau m'amènent, le lendemain, Grignan tout en larmes.
Il me jure qu'il n'a jamais aimé la Champmeslé. On me supplie d'être généreuse envers ma rivale, qui regrette de tout son cœur un mouvement de coquetterie... quesais-je?
C'était une scène arrangée.
La porte s'ouvre. Andromaque paraît, tombe à mes genoux, pleure et me demande grâce. Bref, il y eut une paix générale, une réconciliation complète.
Madame de Sévigné, instruite, je ne sais comment ni par qui, de ces circonstances, écrivait à son autre petit-fils :
NINON l»E LENCLOS ÔH
«Votre frère ne quitte i)liis8aint-Geimain. Il est entre Ninon ol une comédienne, avec les Hacine et les Dosprcaux sur le tout. »
Un mois déjà s'était écoulé depuis l'aventure de Saint-Germain. Instruite de la peine que mes folies causaient à une femme pour laquelle j'avais autant de vénération que d'estime, et touchée [)ar les conseils de madame de la Fayette, je me décidai à en finir.
Toutefois j'étais curieuse d'apprendre pour quelle secrète raison la grand'mère du marquis désirait si fort cette rupture. Je ne devais pas tarder à le savoir.
Le lendemain, madame de la Fayette tint parole, et me conduisit chez la femme illustre qui manquait à mon cercle.
Madame de Sévigné n'a jamais été bien jolie. Elle a le nez long et pointu, les narines très-ouvertes et quelque chose d'un peu pédant dans la physionomie; mais tout cela ne laisse pas que de lui donner grand air.
Elle me reçut avec une politesse gracieuse.
Douée d'un tact exquis et d'une grande bienséance, elle ne me parla pas la première du sujet de ma visite. Je compris sa réserve, et je lui dis :
— Veuillez, madame, être assez bonne pour m'expliquer vos craintes à l'égard de M. deGrignan. S'il quitte une maîtresse, pensez-vous qu'il n'en retrouve pas une autre?
— Ah! mon Dieu, qu'il en retrouve dix, peu m'importe! répondit-elle vivement, pourvu que dans ce nombre il ne se rencontre pas une Ninon .
— Et le motif, madame, de grâce?
312 AMOURS UISTORIQUES
— Parce que je ferai toujours en sorte de le préserver, avant son mariage, d'un attachement sérieux.
— Croyez-vous qu'il s'attache plus sérieusement à moi qu'à... la Champmeslé, par exemple?
— J'en suis convaincue, mademoiselle. Vous avez tout ce que les autres n'ont pas. Avec votre esprit, votre amabilité, vos talents et cette merveilleuse conservation de vos charmes, qui est pour tous les hommes un attrait irrésistible, nous ne le marierons certainement jamais.
Il y avait dans cette réponse quelque chose de trop obligeant pour que je ne m'exécutasse pas sur l'heure.
Le bureau de madame de Sévigné était ouvert, à quelque distance; j'y allai prendre une plume, et j'écrivis ce billet, d'un laconisme remarquable :
« Je ne vous aime plus.
« NlISON. »
— Vous pouvez, madame, dis-je en me rapprochant, envoyer vous-même au marquis cette déclaration de rupture : il sait que mes arrêts, dans ce genre, sont toujours irrévocables.
Elle poussa une exclamation joyeuse et m'ouvrit les bras. Je perdais un amant, mais je gagnais une amie.
Dès ce jour, madame de Sévigné voulut bien consentir à ho norer mes réunions de sa présence, et me défendit envers et contre tons, témoin ce passage d'une lettre qu'elle écrivit dix ans plus tard, à M. de Coulanges :
« Il faut que je vous mande des merveilles de la bonne compagnie que l'on trouve chez mademoiselle de Lenclos. Ainsi,
MNON DK l-RNCLOS 315
(jMoi i\ucu (lise madame de Coulanges, elle rassemble tout sur ses vieux jours, les hommes et les femmes. »
Le marquis de Grignan (je dois l'avouer, puisque je dis avec une égale franchise et ce qui peutm'attirer le blâme et ce <iiii est à ma louange) ne me parut pas un modèle de résignation.
Ce fut à son tour d'entrer en fureur. Mais je lins ferme, et je lui signifiai ma volonté de la manière la plus catégorifiue et la plus formelle.
— Uésignez-vous, mon cher, lui dis-je, à ne plus entrer chez moi qu'à titre d'ami.
L'année suivante il se maria.
Je reçus de lui, le lendemain de ses noces, le billet le plus étrange qu'un nouveau marié puisse écrire. On jugera du contenu de ce billet par ma réponse :
« Quoi ! marquis, tous vos lauriers sont changés en cyprès, et, pour avoir eu trop de vivacité, vous voilà réduit au rôle d'un homme qui en manque? Faire naître un moment favorable, et, le cœur plein d'amour, ne pouvoir en profiter, quelle humiliation! Je conçois votre désespoir. Néanmoins, malgré la compassion que vous m'inspirez, je n'ai jamais ri de si bon cœur qu'en lisant votre lamentable récit. Ce que vous appelez une déconvenue est délicieux, et je vous trouve superbe, quand vous m'assurez qu'il fallait qu'on vous eût ensorcelé.
« Pour moi, je suis bien aise que vous soyez puni par où vous avez péché. Croyez-moi, réconciliez-vous le plus tôt possible avec les sorciers, ou plutôt hâtez-vous de vous faire restaurer par Pequet '. Certes, vous n'aviez pas tort de me dire
' Fameux traiteur de l'époque.