II
l'autre jour que VOUS ressembliez au bonhomme Eson : comme lui, vous avez besoin de vous faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines, pour vous ravigoter un peu. L'idée n'est pas à négliger, je vous assure.
« De quelque façon que ce soit, sortez de l'état d'opprobre oi^i vous êtes. Rien de si piquant pour nous que d'avoir des fai- I)lesses en pure perte; nous ne pardonnons que celles dont un amant sait profiter. D'ailleurs, ne l'oubliez pas, mon cher, une femme légitime peut se venger de ces sortes d'accidents d'une manière plus terrible que nous ! »
11 y avait de quoi se moquer de cet époux transi, et je m'en donnais à cœur joie.
Je commençais alors à cultiver beaucoup le genre épistolaire, où il est rare qu'une femme ne réussisse pas lorsqu'elle veut s'en donner la peine. Caqueter et tailler des bavettes par écrit, voilà tout le secret.
Pourtant j'avais des prétentions plus hautes, et, dans ma correspondance avec Saint-Évremond, je traitais parfois des points de philosophie très-solennels. Il me répondait avec une grande régularité ; mais le plaisir que je trouvais à lire ses lettres ne valait pas celui que m'eût apporté sa présence, et je souffrais de voir ainsi se prolonger son exil.
De tous mes vieux amis, c'était le seul qui me fit défaut.
Comme la faveur de madame Scarron à la cour prenait décidément une tournure sérieuse, il me vint à l'esprit d'user de son influence pour obtenir le rappel de Saint-Evremond. Elle me promit de saisir la première circonstance favorable pour attirer là-dessus l'attention du roi.
NINON DE LKNCLOS ôlTi
Mon histoire marche si vile, i\\ni jo l.iisse, de temps ;i niilri;, (iueh|iics événements en arrière: ainsi je m'aperçois que j'oublie Mademoiselle et ses mallieureuses amour^.
Deux mois avant mon voyage dans les Vosges, c'est-à-dire antérieurement à la disgrâce de madame de Montespan, la fille de Gaston avait payé la liberté de Lauzun du sacrifice de la plus grande partie de ses biens. La souveraineté de Dombes et le duché d'Eu devinrent l'apanage du fils aîné de mon ennemie.
Quand le roi et la Montespan eurent moissonné le plus beau et le meilleur, arriva M. de Lauzun, qui se mit à glaner après eux.
Il obtint de Mademoiselle le duché deSaint-Fargeau, affermé
vingt-deux mille livres; la baronnie de Thiers en Auvergne,
d'un rapport de trois mille écus, et se fît donner, en outre,
une rente de six mille livres sur les gabelles du Languedoc.
Beaucoup de gens auraient passé volontiers cinq ans a Pi-
gnerol pour se faire, à ce prix, quarante mille livres de rente.
Encore si la pauvre femme avait acheté le bonheur!
Mais elle n'eut en échange de tout cela que des chagrins et
des déboires. Lauzun la visitait à Choisy, où elle avait fait bâtir
une petite maison de plaisance. Jamais homme ne se comporta
d'une manière plus indigne.
Chacun se figura qu'ils étaient mariés en secret. Si l'ancien colonel des dragons n'eût été que l'amant de la cousine du roi, il semblait qu'elle aurait dû sans relard, pour le soin de sa propre dignité, provoquer une rupture.
Il lui faisait les scènes les plus scandaleuses, les affronts les plus sensibles.
En présence de témoins, il osa lui reprocher, un jour, de porter une toilette peu en rapport avec son âge.
A l'entendre,, elle ne l'avait payé que médiocrement des tortures essuyées pour elle à Pignerol. Il lui extorquait à toute minute, soit de l'argent, soit des pierreries, qu'il allait perdre au jeu. Pour achever, il voulut la contraindre à lui donner le gouvernement de ses biens, afin de la dévaliser plus à l'aise. Mais elle résista. Leur vie était un enfer.
Pauvre Mademoiselle! Soyez donc fille de rois! Quelle destinée !
Elle finit par tomber dans la dévotion la plus extrême.
Déjà la cour venait de recevoir un grand exemple du même genre. Pour les cœurs blessés la religion est le plus sûr asile. Mademoiselle de la Vallière, retirée depuis six mois aux Carmélites, prit le voile et prononça des vœux irrévocables. Sous le nom de sœur Louise de là Miséricorde, elle vécut, dès lors, comme une sainte, oubliant toutes les douleurs et tous les dégoûts que lui avait donnés l'amour d'un roi.
Quant à l'autre favorite, elle ne se décourageait pas, et cherchait, par tous les moyens possibles, à reprendre Louis XIV dans ses chaînes.
C'était un caractère sans vei'gogne et sans pudeur. Elle subissait les rebufi"ades, buvait les affronts, mais ne regagnait pas, Dieu merci, le terrain qu'elle avait perdu.
Décidément Françoise l'emportait. Tous les jours le roi lui rendait visite, sous prétexte d'aller caresser les enfants.
il lui témoignait la plus haute estime et prenait un vif plaisir à son entretien. De plus en plus enchanté de son esprit et de sa nature aimable, il lui acheta, du côté de Chartres, un do-
maine dont il voulut (ju'elio porlât le nom. Le malheureux poi^e cul-de-jatle ne se doutait guère, de son vivant, qu'il dût compter au nombre de ses successeurs le plus glorieux monarque du monde.
Cédant au désir de Louis XIV, Françoise s'appela désormais madame de Maintenon.
Quelques mauvais plaisants de la cour parodièrent aussitôt le mot, et la nommèrent madame de Maintenant.
Presque toutes les semaines elle venait me voir. Quand elle ne pouvait sortir, j'allais au Louvre.
Son premier soin, comme on le pense, avait été de se débarrasser de madame Arnoul, dont les intrigues et les cartes ne pouvaient plus que la compromettre. Elle lui donna vingt mille écus et la maria à un intendant de marine de Marseille.
J'étais émerveillée du succès de mon amie; j'oubliais les menées étranges qui l'avaient conduite à ce comble de fortune. Ma vengeance contre la Montespan devenait complète, et Françoise profitait de sa ruine : n'était-ce pas double bonheur?
Cependant il me déplaisait de la voir conserver le masque religieux, qu'elle avait pris, je le savais mieux que personne, pour arriver à ses fins. L'hypocrisie m'a toujours paru le plus abominable des vices.
— Explique-moi donc un peu, lui dis-je, comment ton directeur te permet de communier deux fois la semaine.
— Apparemment il m'en trouve digne, répondit-elle.
— Par exemple ! Alors tu lui laisses ignorer les visites amoureuses du roi? Ce serait pourtant, j'imagine, la première chose qu'il faudrait dire.
Elle me regarda d'un air scandalisé.
— Ma dévotion, dit-elle, est sincère, et mon confesseur n'a pointa intervenir dans les relations qui existent entre moi et Sa Majesté.
— Ton confesseur n'a pointa intervenir....
— Non, vraiment !
— Tu plaisantes?
— Je ne plaisante pas sur ces matières.
— Voilà qui est fort!
Sa figure prit une expression digne.
— Jamais, dans ses visites, me dit-elle, le roi ne s'est écarté des règles de la décence; jamais un mot, jamais un geste, jamais un coup d'œil, ne m'ont laissé supposer....
— Voyons, Françoise, voyons ! Ce n'est pas à moi qu'il faut conter ces histoires !
— Devant Dieu, je jure que je ne lui ai rien accordé! C'était net et clair.
J'aurais eu mauvaise grâce à persévérer dans mes doutes, et Louis XIV, en s'attachant peu après à mademoiselle de Fontanges, me donna la preuve évidente que Françoise n'avait pas menti.
La nouvelle favorite passa comme un météore ; elle ne brilla un instant que pour mieux s'éteindre et disparaître. On n'aurait même pas conservé son souvenir, sans la coiffure bizarre qu'elle inventa et qui garde encore son nom.
C'est une espèce d'édifice en fil de fer et à plusieurs étages, sur lequel on place quantité de morceaux de mousseline, séparés par des rubans entrelacés de boucles de cheveux. Il se décompose en huit pièces principales, appelées la duchesse, le
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solilaitr, Uiclmii, le mousquetaire, \c enimntil, le firwnmenl, le (li.rihne ciel et la Kouris.
.lamais plus soltc imaginaliun n'a passé dans lu cerveau d'une femme.
Ce qu'il y a d'inouï, c'est que la mode en a duré près de dix ans.
Madame de Maintenon ne parut, s'inquiéter en aucune sorte de la passion du roi pour mademoiselle de Fontanges. Elle s'occupait, pendant ce temps-là, de pousser son confesseur à la cour. Le père la Chaise finit, grâce à elle, par obtenir l'insigne honneur de dirigei la conscience de Louis XIV. Il était de la compagnie de Jésus, et, en conséquence, ferré de tout point sur les maximes d'Escobar.
Sans contredit, ce fut le tour le plus habile de la veuve Scarron.
Fontanges disparut, et le roi n'eut plus d'autres amours que celles qui lui furent permises par son sage et prudent directeur.
Le père la Chaise ne fut pas ingrat envers sa protectrice. Il est probable qu'à partir de cette époque, et sans cesser pour cela de communier deux fois la semaine, elle eut la permission d'être moins sévère lors des visites amoureuses de Sa Majesté. N'est-il pas avec le ciel des accommodements?
Une véritable bataille littéraire s'engageait, en ce temps-là, d'un bout de Paris à l'autre, à propos de la Phèdre de M. Racine et de la Phèdre de M. Pradon.
Tous les cercles étaient en rumeur.
Il y avait entre les deux ouvrages la différence qui existe entre la première étoile et le plus grossier des flambeaux terrestres, entre l'ombre et le soleil, entre le jour et la nuit; l'un était un éclatant chef-d'œuvre, et Tautre quelque chose d'informe, de ridicule et de présomptueux comme son auteur.
Pourtant la Phèdre de M. Pradon fut un instant déclarée supérieure à la Phèdre de M. Racine, et le parterre accueillit ce jugement inique, sans exemple dans les fastes des lettres.
Heureusement pour l'honneur de notre siècle, nos petitsneveux ne voudront pas le croire.
Madame Deshoulières eut le tort très-grave de se joindre à la troupe d'envieux qui essayaient de ternir la renommée du seul écrivain qui, jusqu'alors, se fût montré digne de succéder à Corneille. Je dis « le tort très-grave, » parce que, ne pouvant, dans cette circonstance, accuser Tesprit de la CaUiope française, je suis obligée d'accuser son cœur. 0 Du reste, hâtons-nous de dire que le triomphe du mauvais goût n'eut pas longue durée. La cabale en fut pour sa courte honte.
On s'occupait beaucoup alors de questions religieuses. Rome et le grand roi se trouvaient en désaccord au sujet de l'affaire de la Régale. En cela, tous les évèques de France flagornèrent Louis XIV à l'envi l'un de l'autre, au grand préjudice de l'autorité du saint-siége, dont ils devaient se montrer avant tout les soutiens. Pas n'est besoin d'être casuiste ni versé profondément dans la science de la théologie pour comprendre que le droit dénommer aux évèchés ne peut être laissé au caprice des cours.
Ce serait un moyen sûr de donner gain de cause à l'ambition et à l'intrigue.
Messieurs du clergé ne firent preuve dans la circonstance ni de bonne foi ni de sagesse. On les blâma très-fort d'avoir été courtisans lorsqu'ils devaient être orthodoxes.
A mesure que les heures inflexibles me poussent vers la vieillesse, les années pour moi deviennent moins pleines, et les pages que je consacre à raconter ma vie sont nécessairement plus courtes. La mort frappait à chaque instant autour de moi
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îles personnes qui m'étaient chères, on avec lesquelles j'avais vécu dans l'intimité.
Madame de Chevreuse venait de mourir à Port-Uoyal.
Une antre femme, plus célèbre encore par son esprit et sa beauté, ne devait pas tarder à la suivre dans la tombe. Je parle de madame de Longueville, dont le souvenir s'attachait à mes plus beaux jours, à ma plus précieuse affection, à ma plus douce ivresse de cœur. La noble et gracieuse reine de la Fronde, l'amante deMarsillac, la sœur du grand Condé, mourut aux Carmélites dans l'exercice des plus rudes mortifications.
Depuis longtemps elle avait renoncé au monde pour s'occuper exclusivement de son salut.
Madame de Sévigné, qui la visitait dans sa retraite, nous parlait souvent d'elle et l'appelait sainte et pénitente princesse, ne trouvant pas assez d'éloges pour les sublimes vertus dont elle donnait l'exemple.
Cette mort me donna sérieusement à réfléchir.
La duchesse de Longueville était à peu près de mon âge. Si l'heure a sonné pour elle, ne sonnera-t-elle pas bientôt pour moi ? Mener une vie si peu en rapport avec cette fatale rapidité des ans, qui, chaque jour me rapproche de la tombe, n'est-ce point une conduite imprévoyante et folle? ma philosophie pourra-t-elle, là-haut, me tenir lieu du repentir?
Il y eut une personne que la fin de madame de Longueville <levait encore affecter plus que moi. Je n'ai pas besoin de nommer la Rochefoucauld.
Sa douleur fut aussi grande qu'avait été jadis son amour. Il lui sembla que, cette âme une fois envolée de la terre, la
sienne devait la suivre. François me prédit qu'il mourrait avant la fin de l'année. Sa prédiction se réalisa; mes larmes coulèrent sur un nouveau cercueil.
Je perdais le plus cher ami de mon enfance. Où sont, hélas! nos belles années du château de Loches, et nos jeux sous les grands ombrages du parc, et notre fuite dans les bois, el le souper de Jacqueline, et cette terrible révélation de mon sexe, suivie d'émotions si douces, de si tendres battements de cœur !
Plus d'un demi-siècle s'est écoulé depuis cette bienheureuse époque d'innocence et d'amour.
Ah! que la vie la plus longue paraît courte, quand on regarde derrière soi pour interroger le souvenir! Il semble à l'enfant qu'il n'épuisera jamais la longue série des jours, et le vieillard s'étonne de trouver le berceau tout près de la tombe.
J'étais plongée dans une mélancolie sombre. En vain mes amis essayaient de rappeler ma gaieté disparue.
Le Nôtre vint m'annoncer qu'il partait pour Rome. Il engagea vivement madame de la Fayette et moi à l'accompagner dans ce voyage.
— Nous aurons avec nous, dit-il, le poète Santeuil, un gros chanoine de Saint-Yictor, dont la verve caustique et l'originalité nous amuseront pendant la route.
J'acceptai de grand cœur celte distraction qui venait s'offrir si à propos.
Lors de mon premier voyage en Italie, je n'avais pas vu Rome. Madame de la Fayette brûlait d'étudier la cour du pape. Huit jours après, nous étions, avec le jardinier royal et Santeuil, sur
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le chemin tic Genève, d'où nous devions gagner Turin, Parme, Florence, et «Miliii les IMnls de l'Kglise.
Le joyeux chanoine nous défraya de plaisanteries, que nous ne trouvions pas toujours marquées au coin de la décence et de la délicatesse, surtout quand il s'était livré, comme cela ne man(|uait pas de lui arriver plus d'une fois le jour, à son goût excessif pour la boisson.
Mais le sans-gêne du voyage nous aidait à passer sur bien des choses.
Santeuil allait à Rome afin d'obtenir l'approbation du saintpère et des cardinaux à un recueil d'hymnes latines qu'il destinait au rite dans toute l'étendue de la chrétienté.
Quant à le Nôtre, il était appelé par le pape lui-même. Sa réputation avait franchi les Alpes, et Louis XIV, réconcilié décidément avec le souverain pontife, consentait à lui prêter pour quelques mois le célèbre jardinier. Il s'agissait de dessiner les parterres du Vatican.
Nous arrivâmes à Rome sur la fin de mars.
Madame de la Fayette et moi, nous obtînmes la faveur d'être présentées avec nos deux compagnons de route à l'audience solennelle du pape.
Je me souviendrai longtemps de la charmante bonhomie dont le Nôtre fit preuve en entrant dans la salle d'audience, où le saint-père nous attendait, environné des membres du sacré collège.
Au lieu de se prosterner, comme c'est l'usage, et de baiser pieusement la mule du pontife, il s'écria ;
— Eh ! bonjour, mon révérend père ! Que vous avez bon
visage, et combien je suis ravi de vous trouver en si bonne santé !
Puis, à la fin de cette exclamation aussi cordiale qu'étrange, il alla se précipiter au cou du pape. Il le baisa sur les deux joues, sans plus de façon que s'il eût abordé un simple mortel.
Sa Sainteté rit de bon cœur.
Elle accepta comme on la lui donnait cette franche et naïve accolade, nous fit mille amitiés et voulut qu'on nous servît une collation.
Le pape descendit ensuite avec nous dans les jardins, qui étaient vraiment de fort mauvais goût, comparés à ceux des Tuileries et de Versailles. Il nous conduisit vers une espèce d'étang où nageaient d'énormes poissons, parmi lesquels il nous montra des carpes deux fois centenaires.
Je ne trouvais rien de bien curieux à cela.
Mais tout à coup, sur un signe du pontife, un des cardinaux qui l'accompagnaient sonna une cloche suspendue à une potence, au bord du bassin même.
Aussitôt les poissons d'accourir en agitant leurs nageoires, et de lever leur tête hors de l'eau.
Un page apporta deux corbeilles. L'une était remplie de pain taillé, l'autre de graines diverses, et le pape jeta devant nous toutes ces provisions à ses carpes favorites, qui les eurent absorbées en un clin d'œil.
On sonna de nouveau la cloche. Les poissons se livrèrent à quelques évolutions joyeuses, comme pour remercier leur pourvoyeur et disparurent.
— Parbleu ! s'écria le poète latin, enhardi par le bon accueil
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fait à la francliise de le Nôtre, voilà, très saint père, des religieux bien dressés!
— Des religieux... (jue voulez-vous dire? demanda le pape en se retournant.
— Mais sans doute, reprit Santciiil : n'accourent-ils pas nu réfectoire au son de la cloche? Votre Sainteté devrait, sur ma parole, proposer ce monastère aquatique pour modèle à tous les autres. Désormais on verrait une observation plus exacte de la règle du silence et de la sobriété, si les moines étaient muets comme ces poissons et ne buvaient que de l'eau!
Le pape fronça le sourcil.
A son exemple, les membres présents du sacré collège regardèrent Santeuil avec un mécontentement visible, et je. tremblai, dès lors, pour les Jnjmneu de notre bavard de poète.
Mes craintes furent justifiées par l'événement. On trouva dans le consistoire que les poésies de Santeuil avaient un parfum de paganisme qui devait empêcher à tout jamais l'Église romaine de les chanter dans les cérémonies du culte.
Plus tard on fut moins injuste.
Mais, en attendant, le pauvre chanoine dut quitter l'Italie sans voir faire droit à sa requête, et Dieu sait toutes les malédictions burlesques dont il accabla les carpes du Vatican !
Il faudrait des années entières pour visiter Rome, cette ville des ruines, où l'histoire du plus grand peuple du monde est écrite à chaque pas, sur les monuments debout ou renversés.
Les pompes du catholicisme nous émerveillèrent; elles sont là plus imposantes qu'en aucun lieu du monde.
Seulement il y eut beaucoup de scandale mêlé à notre admiration, et je m'habituais difficilement, pour mon compte, à
voir, le matin, à l'autel, hsmonsignori, que je retrouvais ensuite, le soir, dans les bals et les théâtres, affichant leurs mignons ou leurs maîtresses.
Je fus presque tentée d'imiter ce juif, qui se convertit en raison même du spectacle de débauche et d'immoralité donné par les cardinaux et le clergé de Rome.
« Une religion, disait-il, capable de résisteràtout ce que ses chefs eux-mêmes font pour la détruire, doit être nécessairement divine. »
Il fallut six mois à le Nôtre pour achever ses travaux de jardinage.
Le souverain pontife lui donna dix mille florins avec sa bénédiction, et nous regagnâmes la France au commencement de l'hiver.
Hélas ! j'étais partie pour échapper aux impressions lugubres que me causaient les coups précipités de la mort, et je n'arrivai que pour la voir frapper une autre victime!
Je trouvai mon vieux Corneille à toute extrémité.
C'était encore une des plus belles pages de ma vie que le temps déchirait de sa main impitoyable, une de mes plus vives affections qu'il emportait sans retour ! Pour moi, le présent n'était plus que le regret du passé; je devais me résigner à chercher un refuge dans le souvenir, ce deuil du cœur!
En comptant l'aller et le retour, je n'avais été que huit mois hors de Paris. Cependant je le retrouvai changé, comme si mon absence eût duré un siècle.
Louis XIV se convertissait décidément et prenait ses précautions contre l'enfer.
Toute la cour de l'imiter aussitôt. Jamais on ne vit tant de
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gens iiHniicls do loiir suhil. Sa Majosli; coiipo sa moiislaclu;, les courtisans coii|)(;nl la leur; Sa Majesté croit (|iic la perruque grise lui donnera un aii- i)lus respectable, chacun de j)Oudrer la sienne au plus vite et de se vieillir autant que possible, alin d'attirer par cette prévenance délicate l'attention et la faveur (lu maître.
Jusqu'alors les femmes seules avaient fait usage de la poudre.
On sait quelles proportions immenses avaient prises les perruques. Les cheveux, que personne ne laissait plus pousser, devenaient d'un prix fou, et se vendaient jusqu'à soixante et quatre-vingts livres l'once.
Une belle perruque coûtait mille écus.
Heureusement pour les bourses médiocres, on inventa le crêpe. Il s'arrangeait mieux sur la tête, et faisait paraître la perruque très-garnie, quoique plus légère.
Quant aux costumes, ils avaient changé comme les visages.
Le justaucorps, après être devenu casaque, se métamorphosait en habit. Des petits-maîtres, amateurs de l'absurde avant tout, venaient d'inventer la culotte in-folio, sorte de vêtement de matelot très-disgracieux au coup d'œil.
On semblait avoir fait la gageure de se rendre plus ridicule de jour en jour, et les femmes, lancées dans cette voie, allèrent bientôt plus loin que les hommes. Elles empruntèrent aux Espagnoles le vertugadin, sorte de gros bourrelet qu'elles s'appliquaient à la ceinture pour donner plus d'ampleur aux jupes. Après le verlugadin arriva \e panier, grand cerceau de baleine recouvert de toile, et destiné au même usage. Cela fit prendre aux hanches des proportions si exagérées, que les