‹ Mémoires de Ninon de LenclosChapitre 18 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

portes et les rues devinrent trop étroites. On voyait ces dames obligées de marcher constamment de côlé, ce qui leur donnait vraiment beaucoup de grâce.

Pour les mœurs, elles étaient empesées et guindées comme les costumes. L'ancienne gaieté française disparaissait chaque jour, avec l'esprit folâtre; les entreliens vifs et délicats, les belles manières.

Je me trouvais presque heureuse de vieillir en remarquant les tendances moroses et taciturnes de mon siècle.

Il faut bien l'avouer, madame de Maintenon contribuait de toutes ses forces à accroître cette propension universelle au genre ennuyeux. Sa dévotion, que j'avais crue d'abord une ruse, était décidément une maladie.

Le père la Chaise prenait soin de l'aggraver chaque jour. Peu importait à ce jésuite que la France pérît de tristesse, pourvu qu'il fît ses affaires et celles de son ordre.

Depuis un an bientôt, Françoise m'avait promis de parler en faveur de mon pauvre Marguerite. Il me parut qu'elle ne tenait pas grand compte de ma recommandation et de sa promesse.

Je voulus aller la voir au Louvre; mais je ne l'y trouvai point.

Elle était alors en train d'organiser le couvent de Saint Cyr, où elle ne recevait personne, tant elle avait à cœur de dresser elle-même et avec le soin le plus scrupuleux la règle de cette sainte maison.

Il fallut que je lui écrivisse.

Longtemps la réponse se fit attendre. Je présume que la règle manquait encore de quelques articles. Enfin elle daigna m'en-

NINON DE LENCLOS r,.'!

YO}L'r (le ses nouvelles et m'apprendrc (\ue le roi consenlail ;» rappeler l'exilé, pourvu qu'il donnât preuve de re[»entir.

Celte preuve consistait en une lettre respectueuse et soumise à envoyer de Londres à Louis XIV.

Je m'empressai d'avertir Marguerite, pensant qu'il seiait heureux, à ce piix, de regagner la France. Mais je me trompais, il voulut rester en exil.

Depuis quinze ans il habitait l'Angleterre. Il avait i)ris les habitudes et presque les mœurs du pays; il se trouvait vieux, cassé. Un pareil dérangement, disait-il, n'était plus de saison. Du reste, il joignait à son refus tant d'affectueux et bons souvenirs, que je n'eus pas le courage de lui en vouloir.

Il me proposa de nous réunir sans traverser le détroit, c'està-dire de lui envoyer mon histoire.

L'idée me parut originale.

« Je lirai avec bonheur les détails que je connais, ma chère, écrivait Saint-Évremond ; mais racontez-moi surtout ceux que je ne connais pas. »

A tout hasard, j'acceptai sa proposition. J'avais toujours eu une mémoire excellente, et je commençai gaiement ce travail, qui fut, je dois en convenir, une des plus agréables distractions de ma vieillesse.

Il me semblait revivre à mesure que j'évoquais le passé. Je n'eus pas une heure d'ennui à partir de cette époque, et j'envoyais à Saint-Évremond ma confession générale, chapitre par chapitre. 11 est vrai qu'en me confessant je confesse aussi tout mon siècle; mais tant de gens manquent de franchise, qu'il faut bien en avoir pour eux. Je mets tous mes soins à ne

rien laisser dans l'ombre ni de mes actions ni de celles des autres.

Et, puisqu'il s'agit de franchise, disons enfin à quel âge incroyable j'étais parvenue, sans que personne autour de moi en eût le soupçon le plus léger, sans que les adorateurs et les hommages cessassent de me poursuivre.

On venait d'entrer en mil six cent quatre-vingt-cinq, et j'étais née en mil six cent douze.

J'avais donc soixante-treize ans bien sonnés.

Soixante-treize ans!... et Châteauneuf soupirait du matin au soir à mes genoux, et Chaulieu ne me parlait que de son bonheur !

En vérité, l'on pouvait sans flatterie me trouver belle encore. Mes cheveux ne grisonnaient pas ; aucune de mes dents ne branlait dans l'alvéole; si mon teint n'avait plus son ancien éclat, il conservait beaucoup de blancheur, avec une apparence de santé qui manque trop souvent aux jeunes visages. Cela tenait du prodige, et toutes les promesses de l'homme noir se réalisaient d'une manière effrayante.

Au front seulement j'avais une petite ride, où Chaulieu disait que s'était réfugié l'amour.

Madame de la Fayette, scandalisée de mon éternelle coquetterie, me répétait à chacune de ses visites ;

— Ninon, Ninon, quand serez-vous enfin raisonnable? Je lui répondais :

— Quand on cessera de m'aimer.

— Vous avez tort, ma chère, vous avez tort ! répliquait-elle : n'attendez pas que l'amour vous quitte.

— Il vaut donc mieux quitter l'amour?

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Pour en finir, je proclamai haulenieiil la date de ma naissance.

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— Cerlaincmerii. Si vous n'interrogez j);is là-dessus la sajïesse, prenez du moins conseil de votre orgueil.

— Je crains que vous n'ayez raison, lui dis-je toute rêveuse.

— Oui, ma chère, ne le mettez pas en doute. Une femme tl'esprit comme vous doit-elle attendre la lin de ses triomphes? Sauvez, croyez-moi, votre gloire du naufrage.

Le raisonnement me frappait de plus en plus. Je me recueillis pendant une semaine, comme si j'allais procéder à l'acte le plus grave de ma vie.

Ma résolution prise, j'envoyai des invitations à mes habitués pour les réunir dans une assemblée extraordinaire; puis, faisant appel à tout mon courage, le cœur ému sans doute, mais bien décidée à l'acte solennel que j'allais accomplir, je déclarai que je renonçais à l'amour.

Ici, j'ai besoin de faire un serment, car on pourrait s'imaginer que je raille ou qu'un reste de coquetterie est en jeu dans l'affaire. Je le jure donc sur l'honneur, à cette déclaration tout le monde se récria.

Ce ne fut d'un bout à l'autre de mon cercle que réclamations et murmures.

On soutint que je n'avais pas le droit d'abdiquer mon sceptre, que j'étais encore la reine de la beauté, la perle des femmes, l'étoile de mon sexe.

Pour en finir, je proclamai hautement la date de ma naissance.

Alors le soulèvement devint terrible. 11 y eut une véritable révolte, une tempête d'indignation. Les plus exaltés allaient jusqu'à m'accuser de mensonge. On me somma de produire mon extrait de baptême. Deux ambassadeurs furent nommés

jôi AMOURS HISTORIQUES

par la compagnie pour aller le réclamer au curé de Notre-Dame et le lever sur les registres de la paroisse.

Le lendemain, quand ils vinrent le mettre sous les yeux des incrédules et les convaincre de mon âge, les clameurs recommencèrent, mais dans un autre sens.

— Elle disait vrai ! criait-on.

— C'est merveilleux!

— Quel prodige !

— Il y a là-dessous du sortilège !

— Oui ! oui ! quelque magicien s'est évidemment mêlé de la chose!

Ces dernières paroles me firent tressaillir : je n'aimais pas ce qui me rappelait le pacte imprudent que j'avais signé.

— Voyons, messieurs, répondis-je, oubliez-vous qu'Hélèneavait plus de quarante ans lorsque toute la Grèce se battit pour elle?

— Quarante ans, mais vous en avez soixante-treize ! ' — Le double... comprenez- vous?... le double !

— Je vous en prie, laissez-moi poursuivre. Ménélas la reprit à cinquante, et la trouva si belle encore, qu'il lui pardonna^ Donc, il est à présumer qu'elle ne vieillit pas en un jour et que ses charmes durèrent bien au delà de cet âge.

— Allons donc, vous brodez l'histoire !

— D'ailleurs, il est prouvé que ceci rentre dans le domaine^ de la Fable.

— Et Diane de Poitiers, messieurs, ajoulai-je, ne voyait-elle pas à soixante-cinq ans, au château d'Ânet, toute la cour à se^ genoux?

— Mais encore une fois, Ninon, vous (in avez soixanlelieize!

— I.es deux femmes que vous citez ne soutiennent pas le parallèle !

— Ne mettez plus en avant madame Ménôlas !

— Laissez en repos la belle Diane !

— Elle voit éclipser sa gloire!

lis eurent beau crier, supplier, se désoler, me demander à genoux de ne pas fermer ma cour d'amour et de permettre oncoreaux oiseaux desTournelles de voltiger autour de moi : je fus inflexible.

A. partir de ce jour, il y eut une réforme absolue dans ma maison.

Le fard, la poudre et les mouches furent exilés de ma table de toilette. Je pris un costume sévère. Tout propos à double entente cessa dans mon cercle, et je condamnai sans miséricorde la porte de mon boudoir.

Ninon, la légère et sensuelle Ninon, que jusque-là ni les chagrins ni le malheur n'avaient pu rendre sage, se métamorphosa tout à coup, sans que rien l'y contraignît, par la seule force du raisonnement. On ne vit plus que mademoiselle de Lenclos, digne, sérieuse, renonçant aux folies du cœur pour les nobles plaisirs de l'esprit.

Madame de la Fayette était dans l'enthousiasme. Elle admi-

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