II
538 AMOURS niSTORIQLES
rait son ouvrage, encore plus par amitié pour moi que par gloriole d'auteur.
Paris n'eut plus, dès ce jour, qu'un salon où se réunissaient les gens de goût, les célébrités en tout genre, et ce salon était le mien.
Racine, Boileau, Fontenelle, la Fontaine, Huydens, Bussy- Rabutin, Charleval, Montreuil, la Fare, Benserade, le vieux Desmarets, Quinault, la Bruyère, en un mot tous les beaux esprits de l'époque se donnaient chaque soir rendez-vous chez moi.
J'avais aussi beaucoup de personnages de la cour.
Le duc de Beauvilliers et le maréchal de Duras furent ceux qui, dans le nombre, fréquentèrent le plus assidûment mes assemblées.
Quant à mes aventures amoureuses, on n'en parlait plus. A tort ou à raison, l'estime générale m'était acquise, et je recevais des honneurs qui flattaient extrêmement mon amourpropre.
Ainsi, lorsque le grand Condé rencontrait ma chaise, il descendait de carrosse et faisait baisser mes glaces pour me saluer.
Madame deMaintenon elle-même, qui, depuis son incroyable fortune à la cour, n'était venue me rendre visite qu'en tapinois; madame de Maintenon, de plus en plus dévote et sainte, daigna me faire l'honneur de paraître publiquement mon amie.
Je la reçus trois ou quatre fois en grand apparat.
Contre son habitude, elle eut assez de tact et de bienséance pour ne pas trop écraser la société de sa grandeur.
NINON DE LliNCLOS -'-''J
Des cardinaux, des évoques sollicitèrent l'onlrrc de mes salons. Plusieurs d'entre eux m'affirmèrent (jne le |)a[)e avait conservé le souvenir de mon voyage à Rome et parlait de moi souvent avec la plus haute estime.
L'abbé de Fénelon, cet homme aux mœurs si douces, à l'esprit si gracieux, à la parole si pleine d'onction et de charme, fut un de mes visiteurs les plus assidus, et madame Guyon, sa belle cousine, du côté de la branche des la Mothe, prêcha pour la première fois dans mon cercle la doctrine du quiétisme et l'amour pur de Dieu.
Jamais l'ancien hôtel Rambouillet n'avait eu plus de solennité, plus de décence.
Outre mesdames de la Sablière, de la Fayette et de Sévigné, je recevais mesdames d'Elbène, de Coulanges, du Fort; les comtesses de Souvré, de la Suze, d'Olonne, de Sandwich; les marquises de Vardes, de Créqui, de Saint-Lambert, les duchesses de Sully et de Bouillon, et les maréchales de Castelnau et de la Ferté.
Grâce à l'intervention de madame de Sévigné, bientôt Madeleine de Scudéri ne me bouda plus. Elle devint ma meilleure et ma plus intime camarade.
Je fis taire Boileau, qui s'avisait de crier partout et même d'écrire qu'elle ne méritait pas sa gloire. Il finit par écouter mes observations et montra pour les œuvres de la Dixième Mme une indulgence que je n'avais pas toujours eue moi-même.
Le tort de mademoiselle de Scudéri est de s'être beaucoup trop adonnée à la phrase, en négligeant l'étude des passions. Mais on ne pouvait lui refuser un esprit charmant et une grâce exquise dans l'entretien.
D'une figure presque masculine, et laide autant qu'une femme peut l'être, elle ne laissa pas d'inspirer plus d'un amour sérieux. L'avocat Pellisson l'idolâtrait encore, et jadis elle avait complètement tourné la tête à Conrart, secrétaire de l'Académie française.
Pour madame Deshoulières, il fallut, bon gré mal gré, qu'elle fît amende honorable à la Phèdre de Racine.
Le chagrin du pauvre auteur au sujet de l'injustice odieuse dont, à cette occasion, le public s'était rendu coupable envers lui fut si vif, qu'il résolut d'abandonner le théâtre. Il consacra sa plume à écrire des tragédies religieuses pour les demoiselles de Saint-Cyr.
Nous eûmes beau le sermonner à cet égard et lui prouver qu'il ne devait pas mettre son talent au service àeè folles aberrations de Françoise ; Piacine se montra sourd à nos reproches et composa pour elle, à deux années de distance, Esther et Aihalie.
Dans une de ses lettres, Saint-Évremond m'avait donné le conseil de lutter contre les déplorables tendances de la cour de Versailles.
Forte de son sentiment et de celui de beaucoup d'autres, je consacrais à cela mes plus constants efforts, et je suppliais de marcher dans la même route que moi ceux qui pouvaient m'aider à sauver du naufrage de la bigoterie nos belles mœurs françaises ^
* Ninon n'exagère pas dans tout ce qui précède. On en aura la certitude en lisant ces deux passages, l'un tiré des œuvres du marquis de la Fare, mort en 1712, et l'autre de Saint-Simon.
« La demeure de mademoiselle de Lenclos, dit le premier, était alors (1694) le rendez-vous de ce que la cour et la ville avaient de gens estimables par
NINON DE LENCLOS :,i\
Ma nouvelle manière d'être me lit une réputation immense. On ne piu l;iil (|ue de la rue des Tournelies et de la bonne compagnie qu'on y rencontrait. Je n'en finirais plus si je voulais donner ici la liste des personnes qui sollicitèrent comme une grâce l'entrée de mon salon.
Dans la foule, je choisissais, cl je choisissais bien.
lour esprit. Los mères los plus vertueuses briguaient, pour leurs (ils qui étaient dans le monde, l'avantage d'être admis dans une suciùté aimable «lue Ton regardait comme le centre de la bonne compagnie. Bien plus, la maison de Ninon était peut-être, dans les derniers temps de sa vie, la seule où l'on osât faire usage des talents de l'esprit et où l'on passât des journées entières sans jeu et sans ennui. Enfin, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-sept ans, elle fut recherchée par la meilleure compagnie du temps. » Saint-Simon dit à peu près la même chose en d'autres termes : « Ninon eut des amis illustres de toutes les sortes, et montra tant d'esprit qu'elle se les conserva tous et les tint unis entre eux, ou pour le moins sans le moindre bruit. Tout se passait chez elle avec un respect et une décence extérieure que les plus hautes princesses soutiennent rarement avec des faiblesses. Elle eut de la sorte pour ami tout ce qu'il y avait de plus trié et de plus élevé à la cour, tellement qu'il devint à la mode d'être reçu chez elle, et qu'on avait raison de le désirer par les liaisons qui s'y formaient. Jamais ni jeux, ni ris élevés, ni disputes, ni propos de religion et de gouvernement; beaucoup d'esprit, et fort orné, des nouvelles anciennes et modernes, des nouvelles de galanterie, et toutefois sans ouvrir la porte à la médisance. Tout y était délicat, léger, mesuré, et formait les conversations qu'elle sut soutenir par son esprit et par tout ce qu'elle savait de faits de tout âge. La considération qu'elle s'était acquise, le nombre et la distinction de ses amis et de ses connaissances continuèrent à lui attirer du monde quand les charmes eurent cessé et quand la bienséance et la mode lui défendirent de plus mêler le corps avec l'esprit. Elle savait toutes les intrigues de l'ancienne et de la nouvelle cour, sérieuses et autres. Sa conversation était charmante. Désintéressée, fidèle, secrète, sûre au dernier point; et, à la faiblesse près, on pouvait dire qu'elle était vertueuse et pleine de probité. Elle a souvent secouru ses amis d'argent et de crédit, est entrée pour eux dans des choses importantes, et a gardé Irès-lidèlement les dépôts d'argent et des secrets considérables qui lui étaient confiés. Tout cela lui acquit de la réputation et une considération tout à fait singulière. »
(Sai.nt-Simon, tome IV, page 421 .)
Parmi ceux dont je ne jugeais pas convenable d'accueillir la demandej plusieurs s'ingénièrent à trouver des prétextes pour s'introduire chez moi et satisfaire leur curiosité. Ce fut ainsi que je reçus la visite du précepteur de M. le duc de Chartres, un certain abbé Dubois, si j'ai bon souvenir, dont la figure chafouine et astucieuse me déplut.
Il allait à Londres, et venait me demander une lettre pour Saint-Évremond.
Je la lui donnai, mais sans le recommander bien chaudement. Son visage, ses manières et ses discours ne. m' avaient point séduite.
L'année suivante, deux grands deuils vinrent frapper la cour. Marie-Thérèse, femme de Louis XIV, mourut presque subitement, et le grand 6ondé termina, dans son château de Chantilly, une carrière pleine d'héroïsme.
Il avait noblement racheté ses torts en couvrant de lauriers les pages de son histoire où se trouvait écrite sa révolte.
Bossuet prononça son oraison funèbre.
Depuis environ dix-huit mois, madame de Montespan, abreuvée de dégoûts, avait enfin pris le parti de se retirer dans ses terres. Elle faisait son possible pour achever saintement une existence bien mal commencée.
Peut-être trouvera-t-on que ma rancune envers la favorite a dépassé les bornes. Mais, encore une fois, était-ce à elle de me jeter le mépris et l'opprobre?
Que Dieu lui pardonne ses torts, comme je le prie de me pardonner les miens!
Deux mois après la mort de la reine, nous eûmes une surprise dont je ne suis pas encore bien revenue, quoique les
folles prédictions de ma compagne de voyage dans les Vosges m'y eussent préparée depuis longtemps.
Françoise d'Aubigné, cette pauvre lille jadis abandonnée de tous, que madame de Neuillan prenait pour valet d'écurie; Françoise d'Aubigné, que j'avais tirée plusieurs fois de la misère, qui s'était vue en quelque sorte forcée d'épouser un culde-jatte; Françoise d'Aubigné, alors âgée de cinquante ans au moins, et aussi perdue de physionomie que le sont ordinairement les femmes à cet âge; Françoise d'Aubigné, veuve Scarron, vint nous dire en confidence qu'elle allait épouser Louis XIV.
Ainsi la prophétie de madame Arnoul s'accomplissait!
J'en tombai du plus haut des nues.
Le mariage, il est vrai, ne devait pas être public d'abord ; mais une femme assez habile pour arriver là n'avait plus aucune raison de s'arrêter en chemin. Je ne désespérai pas d'entendre bientôt proclamer la veuve Scarron reine de France.
Ils furent mariés par le père la Chaise à la chapelle de Versailles, en présence de l'archevêque de Paris. Bontemps, valet de chambre du roi, servit la messe.
A quelques jours de là, madame Louis XIV me fit proposer d'aller demeurer auprès d'elle à Versailles.
Je déclinai cet honneur.
N'étais-je pas aussi reine chez moi? Franchement, mon diadème me semblait préférable au sien.
Du reste, la crainte cachée qui la poussait à me faire cette proposition devint pour moi très-évidente, lorsque, peu de temps après, je la vis attirer les Montchevreuil à la cour. Elle protégea chaudement cette famille, d'une noblesse médiocre et
d'une considération douteuse, mais qui l'avait autrefois, dans
la Brie, hébergée avec Villarceaux.
La nouvelle épouse tremblait que l'histoire de ses vieilles intrigues n'arrivât aux oreilles du roi, ou du moins qu'il n'eût à cet égard des preuves trop claires.
Mais une quantité de personnes étaient au courant des secrets sur lesquels elle voulait jeter le voile. Tous les hôtes qui, depuis vingt ans, s'étaient succédé dans ma maison de la rue des Tournelles (et le nombre en devenait incalculable) connaissaient plus ou moins la cause de mon voyage à Naples. Il y avait chez moi certaine chambre jaunes sur une glace de laquelle cet indiscret de Villarceaux avait, au moyen d'un diamant, écrit le quatrain le plus erotique du monde en l'honneur des charmes de Françoise.
Que pouvais-je faire à cela?
Si j'eusse cru sérieusement que mon amie pût atteindre à ce comble surprenant de fortune, j'aurais rompu la glace.
Mais tout le monde avait lu ce maudit quatrain. L'avocat Loret le publia dans son journal, et cela fit un esclandre épouvantable, sans compter les couplets qui survinrent, et que l'on entendit chanter bientôt dans tous les coins de rue.
Ces couplets étaient terribles pour l'amour-propre du royal époux. Je n'en citerai qu'un seul :
On est ravi que le roi notre sire
Aime la d'Aubigné; Moi, Villarceaux, je m'en crève de rire,
Hi! hi! hi! hi!hi! hé!
Puis je dirai, sans être des plus lestes.
Tu n'as que mes restes, Toi,
Tu n'as que mes restes !
MNON DE LENCLOS 7,^:^
IMiœbus d'Albret, Villars et tous les autres amants de madame Scarron curent ensuite leur tour. Ils vinrent à la file l'iiii de l'autre, chacun avec un couplet spécial imilô du premier, et dont le refrain était toujours :
Tu n'as 4110 nos restes,
Toi, Tu n'as que nos restes!
A cette époque, il m'arriva une aventure bien extraordinaire.
Pendant mon dernier voyage d'Italie, une femme âgée était venue plusieurs fois frapper à ma porte, disant à mes domestiques qu'elle me connaissait depuis cinquante-sept ans et qu'elle s'appelait Marion Delorme.
Apprenant cela, je commençai par frissonner et pâlir.
Jusqu'à ce jour, aucun mort ne m'avait rendu visite. Bien que Marion et^it été mon amie intime, j'aimais autant qu'elle ne se dérangeât pas du repos de la tombe pour venir me faire cette politesse.
En réfléchissant toutefois, je songeai que quelque intrigante pouvait avoir imaginé ce singulier moyen de me soutirer de l'argent.
Je me disposais donc à bien la recevoir, c'est-à-dire à la traiter du haut en bas, si elle se représentait. Mais je ne vis personne.
Il y avait plusieurs semaines que ce bizarre événement était sorti de ma mémoire, lorsqu'un matin je reçus, d'un commissaire de police du quartier Saint-Honoré, une lettre fort pressante.