‹ Mémoires de Ninon de LenclosChapitre 20 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

Ce magistrat me priait de passer à son bureau le plus vite possible, et pour affaire essentielle.

J'y courus à l'instant même.

A peine fus-je entrée dans le cabinet du commissaire, qu'une vieille femme, gardée à vue par des exempts, leur échappa pour se précipiter à ma rencontre et me serrer contre son cœur.

Elle se mit à crier :

— C'est elle!... oui, c'est bien elle, je la reconnais!... iNinon! ma chère Ninon!... Vous êtes donc enfin de retour?... Ah ! que le ciel soit béni ! je vous devrai mon salut.

J'eus toute la difficulté possible à m'arracher de ses bras.

— Pour Dieu, madame, lui dis-je en la repoussant, soyez moins vive, et trêve à ces témoignages de tendresse! Qui êtesvous, et où vous ai-je vue?

— Eh quoi ! fît-elle, vous ne me remettez pas? Je la regardai en face, bien attentivement.

— Vous me reconnaissez?... Oh! je vous en conjure, dites que vous me reconnaissez !

— Non, madame, en aucune sorte, je vous le jure.

— Miséricorde! c'est impossible!

— Pourquoi donc? auriez-vous la prétention de me forcer à mentir?

— Mais je suis Marion Delorme, votre meilleure amieî

— Ah! ah! c'est donc vous qui êtes venue rue des Tournelles?

— Moi-même.

— Eh bien, ma chère, je ne vous fais pas compliment de votre fable : elle manque de vraisemblance et d'habileté. Re-

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noncez, je vous y engage, à nous en imposer, surtout de cette façon maladroite.

— Bonté divine ! ayez pitié de moi !

— Je suis désolée de ne pouvoir vous être agréable, madame, et par une raison toute simple : Marion Delorme est morte depuis longtemps.

— Non ! non ! cria-t-elle, je ne suis pas morte ! c'est le docteur Gui Patin qui m'a sauvée.

— Allons donc !

— Je vous en fais le serment devant Dieu !

— Gui Patin, l'excellente idée! J'étais à côté de lui au convoi de mademoiselle Delorme : ainsi le mensonge est flagrant. J'ignore dans quel but il vous plaît de ressusciter Marion: mais n'espérez pas, madame, que je devienne votre complice.

Là-dessus elle jette des clameurs, fond en larmes et se tord les bras avec désespoir.

On m'apprend qu'elle accuse d'un vol les servantes de son hôtel, et que je suis appelée là pour garantir sa probité.

Déjà M. Desmarets de Saint-Sorlin, dont elle se disait aussi l'amie intime, venait d'être mandé, comme moi, et n'avait pu la reconnaître.

Je quittai bien vite le bureau du commissaire.

Les cris de cette malheureuse me poursuivirent jusqu'au bas de l'escalier. J'en éprouvais une certaine émotion dont je ne me rendais pas compte, et je me fis conduire à tout hasard chez le docteur Gui Patin.

Il demeurait à deux pas, rue de l'Arbre-Sec.

Mais on me dit qu'il était en Prusse, où il partageait l'exil de Charles Patin, son fils, condamné pour avoir gardé six

exemplaires d'un libelle dont les ministres lui avaient ordonné de supprimer toute l'édition.

Cependant le docteur seul pouvait éclairer la justice et m'éclairer moi-même.

Je pensai qu'il était facile de lui écrire, et je retournai chez le magistrat pour lui conseiller d'user de ce moyen.

— Oh ! me répondit-il, c'est prendre beaucoup trop de peine pour une folle! Après votre départ, elle nous a donné les preuves les plus évidentes qu'elle avait le cerveau frappé. Je l'ai fait conduire à l'Hôtel-Dieu ; ne vous en, inquiétez plus'.

En effet, où pouvait être l'apparence que Gui Patin eût simulé la mort de Marion Delorme sans m'en rien dire? Le commissaire avait raison, c'était une folle.

J'oubliai cette histoire et je ne m'en occupai plus.

Madame de Maintenon faisait un singulier usage du surcroît de puissance que lui donnait son hymen avec Louis XIV. Le jésuite-confesseur dictait alors ses volontés à celle dont il avait accru la fortune et que ses manœuvres venaient en quelque sorte de porter au rang suprême.

Françoise aidant, il acheva de dominer l'esprit du maître.

Puis, une fois assurés tous deux de leur influence, ils firent comprendre au royal pénitent que sa vie d'amour avait besoin d'être rachetée aux yeux du Seigneur.

Louis XIV, saisi de crainte, ne voyait plus en rêve que des fournaises ardentes, où Belzébuth, avec sa fourche traditionnelle et ses cornes, se préparait à l'ensevelir. On réussit donc

• Voir les Confessions de Marion Delorme. (Note de l'Éditeur.)

aisément à le décider au moyen que le père la Chaise lui présentait comme le plus eflicace pour opérer son salut.

Rien n'était plus simple. 11 s'agissait de tuer la religion prolestante et de n'en plus laisser trace dans le royaume.

Enchantée de pouvoir aller droit au ciel après une vie qui pouvait lui faire craindre de rencontrer quelque obstacle en chemin, Sa Majesté se hâte de révoquer l'édit de Nantes, et Toilà le feu partout!

Les huguenots refusent de se convertir.

On envoie des dragons en province pour les sermonner à coups de sabre, piller leurs biens, brûler leurs maisons, violer leurs femmes et leurs filles.

Madame de Maintenon et son jésuite prétendaient que, si les apôtres avaient agi de la sorte, le christianisme eût été beaucoup moins longtemps à s'établir.

Par malheur, l'événement ne justifia pas ces douces et évangéliques mesures. Au lieu d'abandonner la religion de leurs pères pour en adopter une qu'on leur prêchait le glaive et la torche à la main, les huguenots sortirent de France, et avec eux émigrèrent le commerce et l'industrie, dont ils étaient l'unique soutien.

Cette persistance de l'hérésie à ne pas se courber sous le }oug de la foi excita de plus en plus le zèle des saints apôtres de Versailles.

Les dragonnades redoublèrent.

Pendant quinze mortelles années, le pays fut témoin de ces horreurs, et le clergé les approuva, sauf deux de ses membres, qui méritèrent autant d'éloges que tout le reste méritait de blâme.

Ce furent M. d'Orléans et l'abbé de Fénelon.

Le premier logea, six semaines durant, à son évêclié les^ soldats envoyés par la cour et leur défendit de tourmenter aucune famille du diocèse.

Quant à M. de Fénelon, choisi pour diriger les missionnaires du Poitou et de la Saintonge, il refusa, comme l'évèque d'Orléans, le coupable auxiliaire de la force et convertit plus d'hérétiques par sa douceur et son éloquence que les autres prêtres avec l'aide des dragons et des bourreaux.

Tandis qu'on sabrait et qu'on égorgeait dans les provinces, Sa Majeslé Louis XIV s'occupait à Versailles de choses fort graves.

11 s'appliquait à changer la coiffure des femmes.

Cette autre réforme lui semblait pour le moins aussi importante que la réforme religieuse ; mais là surtout il eût fallu des dragons, et l'entêtement de ces dames ne pouvait être comparé qu'à celui des hérétiques.

Le grand roi, chaque jour, avait beau crier contre les fontanfjes, il prêchait dans le désert.

Par esprit d'opposition sans doute, on n'en restait même que plus attaché à cette absurde coiffure, à ce bâtiment de fil d'archal, de rubans, de cheveux, de gaze et de toutes sortes d'affiquets, dont la hauteur s'élevait au moins à deux pieds.

Quand on rencontrait une femme, on lui voyait la figure au milieu du corps.

Toute l'éloquence de Sa Majesté, ses paroles persuasives, ses railleries, sa colère réussirent à accroître de quelques pouces l'élévation des fontanges et à y faire ajouter deux ornements

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Cil },^^zo noire, appli(|nés aux oreilles, plus haiils encore fjue tout le reste, et qui prirent le nom de mnics.

Madame «le Maintcnon s'encorna la première, nouvelle preuve qu'en France la mode est tyrannique et fait oublier la soumission conjugale aux plus vertueuses épouses.

Cet immense édifice tremblait à chaque geste et menaçait ruine à tout propos.

Louis \IV cessa de le critiquer, dans la crainte de voir s'élever les fontanges à la hauteur des pyramides d'Egypte.

Pendant que ces graves questions s'agitaient à Versailles, Catinat et Luxembourg battaient l'ennemi aux frontières. Françoise n'oublia pas de recommander à la sollicitude de ces deux généraux le jeune officier qui avait jadis prodigué des consolations si tendres à son veuvage.

A l'armée, Yillars monta rapidement de grade en grade. Le bâton de maréchal de camp ne pouvait lui manquer un jour.

Depuis notre voyage à Rome, je n'avais vu que très-rarement le poète Santeuil. Il s'était lié d'amitié fort vive avec ce vaurien de d'Aubigné, qui faisait le plus grand désespoir de sa sœur, et dont les incartades étranges amusaient la ville et ïa cour.

J'écrivis à Santeuil de venir, un matin, déjeuner rue des Tournelles. Il ne manqua pas de m'amener son inséparable. D'Aubigné s'écria, dès en entrant :

— Eh! bonjour, chère demoiselle!... Il y a vraiment un siècle, si plus ne passe, que je n'ai eu l'avantage de vous baiser la main Fréquentez-vous encore ma bégueule de

sœur?

— Tout beau, monsieur, tout beau ! Est-ce ainsi que vous traitez une personne qui fait la gloire de votre famille?

— Ah! ah ! la gloire!... ah! ah!.... Voilà, pardieu, qui est divinement trouvé! s'écria-t-il en riant aux larmes... la gloire !... H est certain, après tout, que je ne devais pas m'attendre... Enfin n'importe, je suis furieux contre elle et contre le beau-frère !

— Pourquoi cela, monsieur?

— Vous me le demandez !

— Sans doute, car ni votre intérêt ni les bienséances ne vous conseillent de tenir un pareil langage.

— Mais vous ne savez donc rien? me dit-il en se campant les deux poings sur la hanche.

— Absolument rien.

— Vous ignorez les persécutions, les avanies dont ils me rendent victime?

■ — Je les ignore.

— En ce cas, déjeunons, et faites-noUs verser du meilleur * vous en apprendrez de belles !

Je crois vraiment qu'il était déjà gris.

Au bout du premier flacon de bourgogne, qu'il eut épuisé en deux rasades, il reprit, sans permettre à l'autre convive de placer une parole :

— Figurez-vous, mademoiselle, que cette damnée bigote...

— Mais, je vous en prie, interrompis-je, ménagez Françoise, et n'oubliez pas que je suis toujours son amie.

— Oh! vous pouvez lui reporter mes discours... ça m'est, pardieu, bien égal!... et si le beau-frère y trouve à redire, je l'attends, le beau-frère !

— Vous ne craignez donc pas la prison?

— Je no crains rien, llamme et sang!

— Vous avez tort.

— La prison, la prison... Je percerais le ventre de l'exempt qui aurait l'audace de porter la main sur moi... voilà qui est convenu!... Ah! mais croit-on m'imposer silence? Je suis le chef de la famille, entendez-vous? Tant pis pour Louis-Diendonné s'il a eu la fantaisie d'épouser ma sœur !

— Allons, monsieur, du calme... et un peu de prudence.

— La prudence est la mère de tous les vices, la patronne do la peur. On écrit ce mot sur le drapeau des lâches.

— Vous êtes fou!

— Je suis le frère de Françoise, et je n'entends pas qu'elle ou son mari me manquent de respect, corne et tonnerre!... Ah! ah! le roi!... soit dit entre nous, il n'est pas à la noce... Charmante acquisition qu'il a faite là, je m'en vante !... une bégueule enracinée, une vieille coquette, qui n'ose dire ni les années qu'elle a ni les dents qu'elle n'a plus!

Santeuil se tenait les côtés dans un accès de gaieté folle.

Je compris, dès lors, pourquoi ces deux originaux avaient tant de sympathie l'un pour l'autre.

Rire, bouffonner et boire, était l'existence favorite du chanoine. Il trouvait en d'Aubigné le seul homme qui pût lui tenir tête en tout.

— Va, mon cher, va ton train ! disait-il en excitant encore son ivrogne d'ami. Quand tu parles de ta sœur, tu as de l'esprit comme un diable... N'est-il pas vrai, Ninon?

— Je ne crois pas, répondis-je gravement, que l'esprit doive s'exei cer aux dépens du cœur.

— Ah ! mort de ma vie ! je vous arrête ! cria d'Aubigné. Qui manque de cœur? est-ce moi? J'aime Françoise, mordieu ! je la protégerais au besoin. Qu'elle parle, et je suis prêt à me donner un coup d'épée pour elle. Mais, parce qu'elle joue la sainte et s'entoure de jésuites, est-ce une raison pour me faire moine?

— Vous faire moine! murmurai-je avec surprise.

— Oui, corbleu ! c'est là son plan, voilà pourquoi je tempête et j'enrage.

— Enfin, qii'exige-t-elle?

— D'abord elle n'a le droit de rien exiger; mais elle désire, et le beau-frère désire aussi que je m'enferme chez Doyen, sous le clocher de Saint-Sulpice, dans une communauté soidisant fondée par des gentilshommes, et où l'on s'occupe du matin au soir à réciter des litanies... Brrrrrout!... j'en ai des sueurs froides quand j'y songe !

D'Aubigné remplit son verre trois fois de suite, et le vidar trois fois pour conjurer l'impression fâcheuse de ce souvenir.

— Si jamais tu entres là, dit Santeuil, je t'excommunie !

— Moi!... dire mon chapelet et réciter des patenôtres... Flamme et potence!... Je me ferais plutôt hacher par tous les dragons du beau-frère l

— Je gage, dit le poète, que tu aimerais mieux entrer à Saint-Cyr?

— A Saint-Cyr!.. . au milieu de ce troupeau de jeunes piesgrièches, que ma sœur façonne à son moule!... Pour qui me prends-tu?

— l'ail)l(Mi ! (lit Santeiiil, qui riait toujours aux larmes, tu te chargerais de rélormer leur éducation.

— Oui, lu n'as pas tort, cela pourrait me convenir.

— Tu leur ferais des pièces comme M. Racine, mais dans un autre genre.

Une fois sur ce chapitre, ils n'en finirent i)lus. Dieu me garde de reproduire la kyrielle de sots propos cl d'impertinentes railleries qu'ils débitèrent.

J'avais voulu m'assurer par moi-même si réellement d'Aubigné tenait les discours qu'on lui prêtait sur Françoise. 11 venait de m'en donner un échantillon suffisant pour me faire comprendre tout ce que l'amour-propre de sa sœur pouvait souffrir.

C'était donc un véritable service à rendre à celle-ci que d'essayer de réprimer le dévergondage d'expressions de ce vaurien.

Partout, dans le? rues, au théâtre, dans les tables d'hôte où il mangeait, dans les tavernes où il s'enivrait, au jardin des Tuileries, sous les avenues du Luxembourg, et même jusqu'au milieu de la galerie de Versailles, d'Aubigné parlait comme il venait de parler qhez moi.

Je pris Santeuil à l'écart.

V — Vraiment, lui dis-je, il est indigne de vous d'encourager un pareil langage. Pourquoi ne pas mieux conseiller un homme sur lequel vous paraissez avoir de l'influence?

— Ah! me répondit-il, toute médaille a son revers!... Que voulez-vous que j'y fasse? C'est bien le moins que la veuve Scarron trouve ce petit chagrin sur sa route, au terme de sa

fortune scandaleuse; autrement, il n'y aurait plus de justice au ciel. Je n'empêche rien... qu'elle s'arrange!... Adieu. Il me fut impossible d'en tirer autre chose.

D'Aubigné continua de draper sa sœur et de raconter à qui voulut l'entendre toutes les anciennes faiblesses de la sainte femme.

Santeuil était fort aimé de toute la maison de Condé, où il faisait assaut continuel de plaisanteries et de badinage. On voulut à toute force l'emmener à Dijon passer l'été. Le frère de madame de Maintenon fut alors séparé de son conseil, et la sœur^ profitant aussitôt de la circonstance, eut recours à tontes sortes de ruses et de caresses pour décider d'Aubigné à entrer chez Doyen. Nous verrons bientôt ce que valut à Françoise le succès de ces manœuvres.

On maria, celte année, le premier fils de madame de Mon-

tespan, xM. le duc du Maine, qui avait la passion des femmes géantes.

Il eut le choix entre trois prétendues fort élancées.

La première était d'une physionomie adorable, la seconde jouissait d'une grande réputation d'esprit, la troisième se montrait sotte et laide; mais elle eut la préférence, parce qu'elle avait un pouce de plus que les autres.

Tandis qu'on dansait à Versailles aux fêtes de ce mariage, la Grande Mademoiselle ' était à l'agonie au Luxembourg.

Je ne l'avais pas vue depuis l'indigne intrigue au moyen de laquelle madame de Fiesque était parvenue à me discréditer à ses yeux et à m'enlever son affection. Ma surprise fut donc extrême lorsqu'on vint me dire que la princesse m'appelait à son lit de mort. Je courus au Luxembourg en toute hâte, et j'entrai dans la chambre de la mourante au moment où le curé de Saint-Sulpice en sortait, après lui avoir administré les derniers sacrements.

— Enfin il m'est donné de vous revoir, ma chère Ninon ! dit-elle en me tendant sa main décharnée. Je n'ai pas voulu mourir sans vous apprendre combien je regrette mon injustice à votre égard.

— Ah! m'écriai-je, Votre Altesse Royale me comble par ce dernier témoignage d'amitié! Pourquoi faut-il, hélas ! que je vous retrouve dans une aussi triste situation?

— Ne me plaignez pas, dit-elle, ne me plaignez pas... Je suis contente de sortir de ce monde, où je n'ai eu que des chagrins et des misères. Mais parlons de vous, ma bonne Ninon.

' On l'appelait ainsi pour la distinguer de la fille de Monsieur, frère du roi.

(Note de L'EnixECR.)

NINON Dr i,i<:n(;i.<)> %•.»

Ce malin soiilomoiil matlaiiic do lMes(|ii(; ma avomi le piôge indigne (lircllc vous a leiidii. .l'ignorais tont cela, je vons le jure.

— Oublions le passé, princesse; je n'ai plus do haine, disje en portant à mes lèvres sa pauvre main, t\m se refroidissait do plus en plus.

— Ainsi, mo dit-elle, vous consentirez à lui pardonner, si je vous en prie?

— Je lui pardonne. Elle a cependant poussé loin la vengeance! Mais Clotilde est heureuse; elle a épousé un honnête homme. Que puis-je demander de plus? Devant le bonheur de ma fille, toute rancune doit disparaître.

— Merci ! merci ! me dit Mademoiselle ; je n'en attendais pas moins de la générosité de votre âme. Aujourd'hui c'est mon tour, ma chère JNinon; demain ce peut être le vôtre ou celui de la comtesse ; il est plus sage de se réconcilier avant de paraître au tribunal suprême.

J'aperçus madame de Fiesque.

Elle venait d'ouvrir une porte et sanglotait dans un coin de la chambre. J'allai lui tendre la main. Tout fut dit.

Une demoiselle d'honneur parut sur les entrefaites, et annonça que M. Lauzun insistait pour entrer.

— Non ! non ! cria la princesse. Pour Dieu, qu'il me laisse mourir en repos!... Je ne veux pas le voir! je ne veux pas le voir !

Puis, me faisant signe d'approcher, elle me dit d'une voix basse et tremblante :

— Ah ! si vous saviez, ma pauvre Ninon, comme il m'a rendue malheureuse ! J'ai cruellement expié ma faiblesse et mes

torts. Il n'y a jamais eu entre nous qu'une liaison dont le ciel n'avait pas béni les nœuds. Mon confesseur m'a fait promettre de ne plus le voir; je tiendrai parole. Que Dieu ne me punisse pas en l'autre monde, puisque j'ai tant souffert en celui-ci!

L'émotion causée par cet incident hâta la fin de Mademoiselle.

Deux heures après, elle fut saisie des dernières convulsions et mourut entre nos bras.

Je pleurai sincèrement cette excellente princesse, dont le hasard m'avait rapprochée plutôt que mon mérite personnel et ma naissance.

Le caractère de la fille de Gaston est déjà connu de mes lecteurs par le rôle qu'elle joue dans ces Mémoires, cependant je demande permission d'achever son portrait en quelques mots.

Elle était d'une humeur fort digne, mais sans orgueil ; assez familière et parleuse de bon ton.

Persévérante en amitié, douce, sensible, incapable d'une action basse et noire, elle sortait néanmoins quelquefois des bornes et se montrait vive, susceptible, emportée, piquante; mais la bonté de son cœur prenait aussitôt le dessus. Elle savait vous dédommager de ses colères par des caresses plus multipliées, "plus tendres et plus gracieuses.

Jamais un secret confié à son honneur ne fut trahi.

D'une nature chevaleresque, pleine de courage et d'ardeur, elle ne connaissait point d'obstacles, elle affrontait intrépidement le péril et la fatigue.

Les gens de guerre avaient toutes ses prédilections et ses préférences.

ISINON DE LI':NCL0S .V,!

Son âme iioblo, généreuse, énergique ol fièrc, donnait nu charme exquis à suu inlimilé. Si quclcjucrois (.-Ile clioisit mal ses affections; si elle ne vit pas toujouis les pièges dont l'entouraient l'avidité, la jnloiisjp, la biissesse, il ne faut en accuser que la délicate et naïve conliance de son (tœiir.

Mademoiselle fut à la fois une héroïne, une amie dévouée et une femme aimable. Le plus pur sang de son aïeul Henri IV coulait dans ses veines.

On acheva de donner le reste de ses biens aux bâtards du roi.

Lauzun, dont l'amour-propre s'arrangeait de laisser croire à toute la cour qu'il avait secrètement épousé la princesse, osa paraître vêtu du grand manteau de deuil en présence de Louis XIV.

Sa Majesté s'en indigna.

Peu s'en fallut que M. le colonel des dragons ne prît une seconde fois le chemin de Pignerol.

Toutes ces circonstances, comme on va le voir, furent cause que j'assistai à une scène de famille très-curieuse, où l'orgueil de madame de Maintenon et celui du grand roi ne furent pas très à l'aise.

Françoise connaissait mes anciennes relations avec Mademoiselle. Apprenant qu'elle m'avait fait appeler à sa dernière heure, elle s'imagina qu'elle saurait mieux par moi que par tout autre la vérité sur la nature des relations qui avaient existé entre la cousine de Louis XIV et Lauzun. Elle m'écrivit donc une petite lettre très-affectueuse, en me priant de l'aller voir à Versailles.

J'avais bien envie de répondre que, si elle désirait me parler, elle pouvait prendre la peine de venir chez moi.

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