‹ Mémoires de Ninon de LenclosChapitre 3 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

Ses longs cheveux flottaient au vent. Une auréole d'héroïsme parut entourer son front, et son œil lança des flammes.

-^Ils n'entreront pas, dit-elle ^ je ne veux pas qu'ils entrent !

Se retournant ensuite vers les canonniers, elle leur cria :

— Pointez vos pièces !

Tous obéirent au plus vite.

— • Feu ! dit Mademoiselle.

Une eirroyable volée de canons partit de la Bastille et foudroya l'armée du roi.

Feu! dit Mademoiselle

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Mil

A ce secours inatlendu, M. le Prince, qui désespérait de rallier les fuyards, revint à la charge avec cent mousquetaires. Il balaya la barricade.

L'armée de Turenne fit retraite, à partir de ce moment. On vit les carrosses de la cour quitter les hauteurs de Charonne, d'où Anne d'Autriche, le jeune roi et Mazarin regardaient le combat. Moins d'une demi-heure après, tout avait disparu. Condé se trouva maître du champ de bataille.

Nous descendîmes.

La fille de Gaston s'arrêta sur la porte de la Bastille pour voir défiler les troupes. Chaque régiment la saluait au passage, et les officiers agitaient leurs chapeaux à plumes, en «riant :

— Vive Mademoiselle !

— Vive notre libératrice !

— Vive l'héroïne d'Orléans et de la Bastille !

C'était un enthousiasme admirable. Elle pleurait de joie. Quand le Prince arriva, elle s'évanouit d'émolion.

Lorsqu'elle fut rendue à l'usage de ses sens, elle vit Monsieur, qui s'était enfin hâté d'accourir, juste au moment où la bataille finissait.

— Je vous en prie, murmura-t-elle tout bas à l'oreille de Condé, ne lui faites point de reproches !

— Dieu m'en garde, répondit le prince : il a droit à ma reconnaissance.

— Oh î ne raillez pas, mon cousin !

— Je parle dans toute la sincérité de mon cœur. Vous êtes sa fille : c'est le plus grand mérite qu'il puisse avoir à mes yeux.

Après ce compliment, d'une délicatesse charmante, Condé offrit le bras à Mademoiselle pour la reconduire au Luxembourg, car elle avait grand besoin de repos.

Je regagnai ma maison. De malheureux blessés y demandaient des secours; ma présence était nécessaire au milieu de cette affluence de monde.

Outre ceux qui s'y trouvaient lorsque j'avais suivi la princesse à la Bastille, je vis à mon retour le comte de Fiesque et l'abbé d'Effiat.

L'épée d'un Mazarin avait transpercé le premier de pari en part, en attaquant le poumon gauche.

Quant à l'abbé, il venait de se conduire aux côtés de M. le Prince en vrai mousquetaire plutôt qu'en homme d'Église.

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Il lïU) (lil (|ii'ôlaiil (l'aliord accoiii'ii poiii' poi ter aux hlossés les secours de la religion, la fumée de la poudre; lui avait fait monter le délire au cerveau, et qu'il s'était ballii au li(Mi d(; confesser les mourants. Cette distraction héroiViue lui valait un coup de feu à la janihe, (jui le mettait en {)iteux état.

Je commençais à nie fatiguer de la politique et des batailles.

Bien ijue je sois douée d'une nature assez courageuse, j'avoue que Mademoiselle m'avait entraînée beaucoup plus loin que je ne fusse allée de moi-même. Elle prenait à toutes ces choses un intérêt très-vif, au lieu que je ne me voyais guère personnellement que celui de conserver son amitié.

Mais l'âme des grands est sujette à de singulières variations. L'engouement de la princesse pour moi passa plus vite encore qu'il n'était venu.

Elle accompagna, le lendemain, celle de nos maréchales de camp dont le mari se trouvait mon hôte.

L'état de de Fiesque ne permettait pas le transport, et sa femme fut obligée de le laisser chez moi, bien qu'elle parût en éprouver une vive contrariété.

Ce n'était pourtant guère le cas de se montrer jalouse.

Madame la comtesse de Fiesque, personne acariâtre, grondeuse, toujours mécontente d'elle-même et des autres, avait perdu depuis longtemps l'alïection de son mari. Mademoiselle elle-même la détestait.

Sans nul doute cette absurde femme possédait un secret quelconque de la princesse : il le fallait pour que celle-ci passât sur le nombre prodigieux de ses défauts et ne la renvoyât pas du Luxembourg.

Cette visite fut la dernière que je reçus de la fille de Gaston. L'orage politique l'emporta loin de moi.

Paris, fatigué de la guerre, se refusait à supporter de nouveaux malheurs. On fit de côté et d'autre quelques sacrifices. Mazarin s'en alla dans les Ardennes, d'où il continua secrètement à administrer le royaume, et Anne d'Autriche put rentrer à Paris avec le roi qui venait d'atteindre sa majorité.

La chose la plus amusante fut de voir ce démon de Retz se donner tout le mérite de la paix et se coiffer du chapeau de cardinal.

Condé se réfugia en Espagne.

Mademoiselle, exilée de Paris, courut pendant cinq ou six ans la province, habitant tantôt Saint-Fargeau, tantôt Blois, tantôt sa souveraineté de Bombes et tantôt Chambord. En apprenant que c'était elle qui avait fait tirer sur l'armée du roi le canon de la Bastille, Mazarin s'écria :

— Bon ! la voilà qui vient de tuer son mari !

Le fait est que, depuis lors, il ne fut plus question du mariage de la princesse avec Louis XIV.

Gaston, comme toujours, acheta sa grâce par des lâchetés.

Décidément la Fronde expirait. Mazarin ne tarda pas à revenir en triomphe. Son pouvoir fut plus étendu que jamais, et la première victime de son retour fut ce pauvre condjuteur, qu'on envoya réfléchir à Vincennes aux dangers de l'intrigue. Il réussit à s'évader et vagabonda dix-huit mois en Espagne, à Rome et à Bruxelles.

Pour rentrer en Fi'ance, il se vit obligé de donner sa démission d'archevêque.

On lui accorda comme dédommagement l'abbaye de Saint-

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iJiîiiis, 011 il s'(i(cii|);i sûrieiistMiienl à se convertir, |)nyaiit ses délies el se livi.iiil à l'exercice de loutes iesveilus.

A i'IuMiic 011 j'écris, Uelz esl en train de linir ses jours ii Saiiil-Miliiel, en Lorraine. Il y rédige, assure-l-on, ses Mrmoirrs, (|iii devront être curieux, s'il a le courage d'une confession franche.

Fiesque el l'abbé d'Efliat passèrent chez moi tout le temps nécessaire à la guérison de leurs blessures. La comtesse avait suivi Mademoiselle, ce qui mettait son époux fort à l'aise.

L'abbé lui-même s'éprit d'une belle passion pour moi.

J'avais, en vérité, fort à affaire entre ces deux malades. Ils ne voulurent me quitter que radicalement guéris et me laissèrent un singulier souvenir de leur convalescence.

Comme je me trouvais, au bout de neuf mois, dans mon lit, encore souffrante de mes couches, ils eurent sous mes yeux la querelle la plus bizarre du monde, prétendant l'un et l'autre aux honneurs de la paternité. Mon embarras était grand pour les mettre d'accord.

Près de moi, dans son berceau, dormait une charmante petite fille, que j'espérais bien élever moi-même.

Ils assurèrent que cela était impossible.

A les entendre, une telle éducation me mettrait à la gêne et me donnerait une sorte de vieillesse anticipée dont je ne tarderais pas à avoir du regret. Bref, ils réussirent à me convaincre que je devais leur laisser à l'un ou à l'autre le soin de cet enfant.

Mais qui sera le père?

Afin de s'accorder, ils allèrent prendre un cornet, remettant au hasard le soin de résoudre la question, et déclarant que

celui qui perdrait céderait en même temps la place à son rival, car, au bout du compte, cette passion en partie double n'était plus supportable.

Ils tirèrent au sort sur le pied de mon lit.

Fiesquc gagna.

Le jour même, il fit emporter la pauvre petite, me jurant de l'élever et de la doter d'une façon convenable. Je préférais la voir entre ses mains qu'entre celles de d'Effiat. L'abbé n'était point riche et n'aurait pu faire de ma fille qu'une religieuse, assez triste destinée que je n'ambitionnais ni pour moi ni pour les autres.

Quant au comte, sa joie d'avoir été favorisé par le hasard me parut si vive, que cela me donna pour lui un attachement sérieux.

J'avais eu déjà ce tort plusieurs fois dans le cours de mon existence, et je devais m'en repentir de nouveau.

Fiesque se refroidit de plus en plus chaque jour. Mon orgueil en était profondément humilié. Je voyais l'instant où il allait rompre.

Aussitôt j'eus recours à la ruse.

Feignant un désespoir extrême, je coupai mes cheveux, qui étaient repoussés fort longs et fort beaux, mais qui menaçaient de tomber une seconde fois, et je les lui envoyai par mon domestique. Le sacrifice le toucha. Il revint à mes genoux plus tendre et plus empressé que jamais.

Alors j'eus hâte d'accomplir moi-même la rupture, et je lui déclarai qu'il devait se résigner à ne plus être que mon ami.

C'était la formule d'usage.

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J)c CL'llc laroii, la clioso iin' paiiil iiiliniiinMil plus convenable.

Le cuinle eiil beau prier, supplier, verser des larmes; je fus inllexible, et je me tirai de ce i)as diflicile |)our mon amourpro[)r(! avec tous les honneurs de la guerre.

Quebjne temps après, mes cheveux grandissant, au li(;u de recommencer à [)orlei' perriKiuc, il me prit fantaisie de les arrangei' en boucles autour de ma tête, et l'on me trouva si bien avec celte coilTure, que la plupart de mes amies se firent tondre tout exprès pour se coilîer à la Ninon.

Je reçus à cette époque une lettre terrible de madame de Fiesque.

« Malheur à vous! m'écrivait-elle; je suis instruite de vos intrigues, et je me vengerai ! »

Celte menace ne m'inquiéta guère. Somme toute, je ne lui avais pas enlevé l'aJBfection de son mari.

Craignant néanmoins, après cela, délaisser ma fille entre les mains du comte, je l'envoyai prier de me la rendre; mais il venait de partir pour rejoindre Condé en Espagne.

Dans l'impossibilité de savoir à qui réclamer mon enfant, je fus obligée de laisser là cette alïaire, et les étourdissements de ma folle existence contribuèrent ensuite à l'efïacer de mon souvenir.

J'en ai été plus tard cruellement punie.

La paix me ramenait un grand nombre d'adorateurs. Tous mes Oiseaux des Tournelles se remirent à voltiger autour de moi. Quelques intrus essayèrent de se glisser dans celle troupe brillante, entre autres un certain Renaud, ami de Boisrobert, et aussi mal élevé que lui.

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