II. Il
8î AMOURS HISTORIQUES
Je le congédiai.
— 'Voilà qui est bizarre! me dit-on; Renaud s'annonçait dans tous les cercles comme votre meilleur ami, et prétendait qu'il avait été formé par vous.
— Est-ce possible? m'écriai-je avec un grand éclat de rire ; en ce cas, je suis comme Dieu, je me repens d'avoir fait l'homme !
Le comte d'Estrées, Bannier, Clérambault, Miossens, furent inscrits tour à tour sur la liste de mes favoris; et le dernier, dont la Gazette de Hollande 3i\âii raconlé les beaux faits d'armes dans les guerres que Maurice d'Orange eut à soutenir, réussit, grâce à sa belle renommée, à obtenir sur mon cœur un règne plus long que celui de ses rivaux.
Il m'apprit, un soir, que Gourville était revenu de Londres.
On n'a pas oublié que ce chaud partisan de M. le Prince et de la duchesse de Longueville m'avait apporté, au moment de son départ, un sac d'or de soixante mille livres, qui restait enfoui, depuis quinze mois, au fond de mon armoire la plus secrète.
Naturellement, je m'attendais à la visite de Gourville. Je fus donc très-surprise de ne pas le voir paraître.
Une semaine, quinze jours, un mois, s'écoulèrent: personne! La patience m'échappa ; je lui écrivis une petite lettre assez piquante.
Enfin il arriva.
— Convenez, lui dis-je, que vous êtes un singulier homme! Etait-ce donc à moi de faire la première démarche, et ne vous souvenez-vous plus du dépôt que vous m'avez confié?
— Pardonnez-moi, me répondit-il avec embarras.
INIiNON KM LKNCI.OS «^
— Kl |)()un|ii<)i nrtcs-vous pus venu nu; In irclainci?
— Mon Diiui, lil-il, à (|iini l)()ii?
Je restai slupéralle. H avait une mine étrange, et ses dernières paroles étaient accompagnées d'un mouvement d'épaules qui me déplut fort.
— Pariez, monsieur, lui dis-je, expli(iuez-voiis.
— Oh ! répliqua-t-il, je ne vous en veux pas, ma clière, si vous avez dépensé mon argent! Vous avez des goûts de toilette, un train de maison... c'est tout simple... Tandis que le grand pénitencier...
Il s'interrompit, et serra les poirlgs d'un air furieux.
— Achevez, de grâce ! Tandis que le grand pénitencier...
— M'a nié le dépôt !
— Ah! ah!
— N'est-ce point abominable ?
— Oui, certes.
— Poussé à bout par mes reproches, continua Gourville, et semblant retrouver la mémoire, il me dit qu'en effet il avait bien souvenir de quelque chose d'approchant, mais qu'il s'était imaginé que je lui donnais cette somme pour la distribuer en bonnes œuvres, ce qu'il avait fait.
— Voyez-vous, le saint homme!
— Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne l'avoir pas étranglé net !
— Il le méritait bien, mon ami.
— Vous trouvez? me demanda-t-il avec surprise.
— Oui, sans doute. Nier un dépôt ! un homme de ce caractère!... Alors vous avez pensé, n'est-ce pas? qu'il était inutile de vous présenter rue des Tournelles. Selon vous, je dois
8i AMOURS HISTORIQUES
avoir aussi dépensé vos soixante mille livres en bonnes œuvres?
— Non, mais en robes, en fanfreluches. Au moins vous l'avouez, j'aime mieux cela.
— Mais je n'avoue rien, monsieur, je n'avoue rien, entendezvous! Apprenez à connaître les gens ! Vous voyez en moi une femme... un peu légère, j'en conviens, mais qui se pique d'honnêteté.
Ce disant, j'ouvris mon armoire pour lui montrer le sac d'or dans le même état où il me l'avait remis.
Gourville n'en croyait pas ses yeux.
Il courut raconter cette histoire par la ville, et l'on vint me complimenter de droite et de gauche, comme si j'avais fait un acte de vertu.
Le monde est vraiment absurde. On ne mérite jamais d'éloges pour accomplir son devoir. Il est vrai qu'il y a tant de fripons, que c'est presque une qualité de ne l'être pas.
Je l'ai déjà dit plusieurs fois, ma conduite en amour était le résultat de tout un système philosophique : j'ambitionnais exclusivement le litre dlionnête homme.
Si je fais ici des aveux, si je me confesse en quelque sorte à mes lecteurs, il ne faut pas en conclure qu'à l'exemple de beaucoup de grandes dames de mon siècle j'avais jeté mon bonnet par-dessus les moulins.
Ma maison fut toujours décente, mon extérieur convenable. Je savais laisser sous le voile ce qui devait y rester.
Chez moi, les femmes les plus vertueuses n'étaient jamais embarrassées de leur contenance.
Je recevais alors la comtesse de Choisy, aimable et spirituelle
NINON DK LKNCf.OS K.',
«lame (riioniu'iir «r.Viiiic irAiilriclic, lorl Itioti en roiir, ol f|iii me promcllail (lo p.Tilcr en ma rav(3m' à la reine, car je craignais toujours que la menace du couvent ne s'exéculâl.
Veis ce tem|)s, une; certaine baronne de Chamj)n'', qui s'était glissée dans mon cercle, eut au bois de Boulogne une aventure publique avec les princes. Je refusai d'accepter, en accueillant de nouveau madame de Champré, la complicité de ce scandale, et je la priai poliment de m"épargner ses visites.
Si l'on trouve que je n'avais pas le droit d'être aussi rigoureuse, j'en suis désolée. Mon système n'admettait pas le cynisme.
Outre l'intimité de madame de Choisy, je rentrais alors pleinement dans celle de la duchesse de Longueville, qui m'arrivait accompagnée de son jeune frère, l'ex-généralissime de la Fronde, et je ne voulais pas que la dévergondée du bois de Boulogne parût à leurs yeux.
La sœur de Condé tâchait de se rapatrier avec la cour.
Elle consacrait à la littérature le génie d'intrigue qu'elle avait apporté dans la politique.
Tout Paris prit fait et cause dans la célèbre querelle soulevée parla duchesse contre le sonnet de Job, de Benserade. Elle s'était déclarée pour le sonnet d'Uranie, de Yoilure, ce qui fit plaindre beaucoup le malheur de Job, persécuté pendant sa vie par un démon, et après sa mort par un ange.
Madame de Longueville ne réussit malheureusement pas à vaincre la rancune persévérante de la reine.
J'eus le chagrin de la voir se dégoûter du monde. Elle nous quitta pour aller s'enfermer aux Visitandines de Moulins, dont sa tante, la veuve du duc de Montmorency, décapité à Toulouse, était supérieure.
8fi AMOURS HISTORIQUES
■ Il est vrai que le mari de la duchesse l'y alla chercher dix mois après.
M. de Longueville emmena sa femme à Rouen, ce qui acheva de mettre un terme à mes relations avec la sœur de Condé.
Comme je me plaisais quelquefois à faire des études sur le caractère masculin, il me prit envie d'éprouver un de mes adorateurs, et je choisis Bannier pour le sujet de mon expérience.
J'eus tout à coup Tair d'avoir un grand désir du maiiage.
Pensant arriver plus vite à ses fins en caressant cette .manie, Bannier me jura ciel et terre qu'il aurait la joie la plus vive à me prendre pour femme.
— Est-ce bien vrai? lui dis-je avec le plus assassin de mes sourires.
— Quelle preuve en voulez-vous? s'écria-t-il.
— Mon Dieu, celle qui vous plaira. Tenez, signez-moi une promesse de mariage.
— Volontiers.
— ^fais avec un dédit.
— Fixez-le vous-même.
— Quatre mille louis... Est-ce trop?
Il fit une légère grimace. C'était environ toute sa fortune; mais il n'osa pas reculer, et me donna sa signature.
Peu à peu, comme c'est l'usage, sa grande ardeur fit place au calme. Il n'osait rien me dire; je voyais le pauvre garçon très-inquiet de sa promesse écrite. Quant au mariage, il n'y tenait plus guère, et vraiment il n'avait pas tort.
Un matin qu'il rôdait autour de moi à l'heure de ma toilette,
^'INON DK I.K.NCLOS 87
je le iiiiai du (Irliiclifr (jiioNiul's papillotes sur ma tempe gaucho.
Il oln'il, cl j('l;i Mil cii de siir[»iise en voyant que mes cheveux étaient enveloppés avec les morceaux (ie son billet de quatrevingt-seize mille livres.
— Cela viuis apprend, lui dis-je, quel cas je fais des serments d'un jeune élourneau de votre espèce, et combien vous vous compromettriez avec une femme capable de profiter de vos folies!
Jamais, je crois, il ne m'embrassa de plus grand cœur.
Souvent, le mercredi, j'assistais aux petites assemblées que donnait l'auteur de la Mazarinadc, et dont sa femme faisait les honneurs avec une grâce exquise. J'y rencontrai un certain M. de Yassé, qu'on appelait Son Imperùnenee, et qui était digne en tout d'un pareil titre.
Ce galant homme tomba subitement amoureux de moi.
La passion le prit même si fort, que du premier coup il voulut m'embrasser. J'y mis lestement obstacle, comme on peut le croire. Il s'approcha toutefois assez près de mon visage, pour me laisser sentir que sa bouche exhalait une odeur insupportable.
— Eh ! qu'avez-vous donc, ma divine ? demanda-t-il en me voyant faire un geste de dégoût.
— Mais, répondis-je avec assez d'embarras, je viens de m'apercevoir... que vous n'aviez pas l'haleine douce.
— Oh! fit-il, n'y prenez point garde, je ne m'en tourmente pas.
— En effet, dit madame Scarron, monsieur laisse ce soin à ses amis!
Toute la compagnie éclata de rire. Yassé sortit furieux, et l'on félicita Françoise de sa fine et spirituelle réponse.
J'avais décidément du malheur chez Scarron. Le mercredi d'ensuite, je fus persécutée par un autre amoureux ; mais celuilà était un homme du monde, et portait un très-beau nom. Il s'appelait le duc de Navailles.
D'abord il m'adressa mille galanteries pleines de délicatesse et desavoir-vivre; puis, à la fin de l'assemblée, il me pria de si bonne grâce de me laisser reconduire rue des Tournelles, que j'y consentis sans trop de peine. Une fois là, je ne pouvais décemment lui refuser à souper.
Depuis la bataille de la porte Saint-Antoine, Miossens el Glérambault s'étaient chargés de remonter ma cave. Elle se trouvait remplie de nouveau d'excellents vins.
Je ne sais si M. de Navailles en but un peu trop, ou s'il était las de ses courses du soir: toujours est-il que, l'ayant un instant quitté pour passer dans mon cabinet de toilette, je le trouvai, à mon retour, étendu dans un fauteuil et ronflant.
Piquée du procédé, je le fis déshabiller par Perrote et porter sur un lit.
M'emparant ensuite de la défroque du dormeur, j'allai me reposer moi-même fort tranquillement jusqu'au jour.
A sept heures du matin, je me lève, j'endosse le pourpoint de Navailles, je me coiffe de son feutre el j'entre dans sa chambre, l'épée à la main, en jurant comme un lansqueiiet ivre.
Il se réveille, se dresse sur son séant et me considère d'un œil hagard.
— Ah! monsieur, dit-il, je suis homme d'honneur, et je
NINON i)K ij;n(:i,os xu
vous (loniHM'hi snlisfacliou : point de; suporclioiic, j(i vous on conjure!
Si'rieiisemenl, ii craignait (\\U' je n'allasse rcmbrocher dans SCS (Iraj)s. Je me fis reconnaître en éclatant de rire, et je lui rendis sur place les armes et les habits.
CommeFiesque, Navailles détestait sa moitié, prude incoirigible ;i qui la reine venait de confier la garde de ses fillos d'honneur.
Le duc profita de l'occasion pour avancer plus rapldemcnl sa fortune.
Ayant su que le jeune roi mourait d'envie de pénétrer dans l'appartement des filles d'honneur, il parut tout à coup éprouver un retour de passion pour la duchesse, réussit à périmer une porte à son insu, et introduisit Louis XIV dans le sanctuaire. Navailles amusait la chouette pendant que le jeune vautour était avec les colombes.
Cela dura quelque temps, puis on éventa la mèche. Le passage fut muré.
Louis XIV, furieux, exila madame de Navailles et donna le bâton de maréchal à son mari, qui lui eut, de la sorte, une double reconnaissance.
J'étais, en vérité, dans la semaine aux aventures.
Françoise vint me prendre, le surlendemain de ma rencontre avec Navailles, pour apaiser la querelle la plus étrange dont je me souvienne.
Une de nos amies communes, veuve de M. de Coislin, avec qui elle avait été mariée six mois à peine, était éprise de Bois- Dauphin, marquis de Laval, agréable seigneur s'il en fut. Bois- Dauphin se passionna pour elle à son tour et la courtisa de la
90 AMOURS UISTORigUES
façon la plus empressée. Mais la jolie veuve ne cédait pas un pouce de terrain. Elle le réduisait tout pauvrement à l'amour platonique, sans boire ni manger.
Le marquis, aux abois, propose le mariage. On accepte.
Tout à coup, au moment de signer le contrat, madame de Coislin veut y insérer une clause qui fait jeter les hauts cris au futur, et que vous ne devinerez pas, même si je vous le donne en mille.
Pour tout dire, elle consentait au mariage sans le mariage; elle voulait être la femme de Bois-Dauphin sans qu'il fût son mari; elle prétendait, en un mot, continuer l'amour platonique après comme devant.
C'était au moins singulier pour une veuve.
Bois-Dauphin se fâcha. L'accordée pleura, mais tint bon. Bref, nous fûmes chargées, Françoise et moi, d'arranger l'affaire. Nous prîmes la jeune femme par tous les bouts.
L'ayant prêchée, questionnée, nous sûmes enfin le mot de l'énigme. Il paraît que M. de Coislin, pour des raisons à lui particulières, n'usait pas de son plus précieux privilège et avait persuadé à l'innocente que les époux devaient toujours vivre ainsi, sous peine de péché mortel.
Qui fut transporté de joie quand nous vînmes raconter cette curieuse histoire? Ce fut Bois-Dauphin, qui trouva la pie au nid quand il la croyait envolée.
Madame de Choisy n'avait pas encore parlé de moi à Anne d'Autriche, et mon inquiétude continuait d'être fort vive. Outre la réponse hardie portée jadis en mon nom à la régente, on n'ignorait pas la part que j'avais prise aux derniers événements.
Tous mes amis connaissaient mes craintes.
La chose devint assez publique ixmii in'amener la visite que je vais dire.
C'était un jour, à une heure de relevée. J'avais dîné seule, et la table n'était pas encore desservie, lorsque Perrole m'annonça un militaire.
— Son nom?
— Il ne veut le dire qu'à vous.
— Mais quel homme est-ce?
— Un très-bel homme.
— Qu'il entre !
Je vis, en effet, paraître un personnage magnifique, carré des épaules, avec un collet de buffle, un baudrier de même, et un pourpoint de drap d'Ecosse. Il portait l'épée avec assez de noblesse.
— Qui êtes-vous, monsieur, lui dis-je, pour oser vous présenter ainsi chez moi sans introducteur?
— Je me nomme Desmousseaux.
— D'où êtes-vous?
— De Beauvais.
— Où avez-vous été élevé?
— En Candie.
— Et d'où venez-vous?
— De Suède.
— Que faisiez-vous dans ces régions du Nord?
— La reine Christine, qui aime les hommes de robuste encolure, m'avait nOmmô capitaine de ses gardes.
— Ah! ah!
— Elle commençait à me témoigner beaucoup de bien-
veillance, lorsque Sentinelli, un maraud d'Italien, m'a supplanté.
— C'est fâcheux. Mais pourquoi venez-vous me voir?
— Je viens vous offrir mon épée.
— A quel propos, înonsieur?
— Vous avez des ennemis, mademoiselle. Il n'est pas prudent à une femme de rester sans protecteur. Je vous apporte une bonne lame, un bras solide, et j'ai du cœur au ventre. Me voulez-vous?
— Jésus! quel homme! Ne seriez-vous point un chevalier d'industrie? Vous auriez besoin d'un répondant.
— Je vous donne Boisrobert.
— Mauvaise recommandation.
— Voulez-vous Roquelaure?
— Il est de Gascogne, je ne m'y fie pas.
— Et quand je vous donnerais vingt répondants, qu'en serait-il?
— Nous verrions. Vous passeriez quelque temps ici
quelque temps seulement, je vous en préviens. Je suis changeante.
— Mais je n'ai ni sou ni maille : il me faut entretenir.
— Combien voulez-vous?
— Une pistole par jour.
— Va pour une pistole !
Ce fut marché conclu. L'ancien capitaine des gardes de la reine de Suède s'installa au logis. H ne manquait pas de qualités solides, j'en conviens, et il devait plaire à Christine; mais il me fallait quelque chose de plus. Ses grands airs n'impo-
;ife-\..wi
•îo vous apporte une bonne lame, un bras solide, et j'ai du cœur au ventre. Me voulez-vous ?
l'I'Ill.IE l'Ali GUSTAVE IIAVARD.
IMPRIMÉ PAR SIMOM RACON
M NON l)\: I.K.NCI.OS <»-,
saiiMiL (lu ipsin, à |)('rs(>iin(!. l/abbr d'i'lllial, (jiii icvoiiait me voii' en ami, lui dil un jour :
— Eli ! inoiisioui', vulic iLMiihJL; iiiouslaclie iic nii; l'ail pas |)eur, elje nie ris de voire llarnberfî(3 î
Là-dessus, Desinousseaux do passer à une [tiovocalioii dirccle.
— Merci bien ! dil l'abbé. Mon état me défend le duel. Je ne brave que mes créanciers, je ne combats ([ue l'ennui, et je n(î tue (|ue le temps!
Huit jours après, M. de Navailles, à ma prière, attacha Desmousseaux à son service, ot je fus délivrée de ce matamore.
On parlait beaucoup du sacre du roi, qui devait avoir lieu très-prochainement. Madame de Choisy, dont je me croyais oubliée, vint tout à coup me diie que la reine, ne trouvant pas sa suite ordinaire assez imposante pour le voyage de Reims, avait autorisé chacune de ses dames d'honneur à s'adjoindre une amie, pourvu qu'elle fût de qualité. La comtesse avait aussitôt pensé à moi.
A l'entendre, le meilleur moyen de m'obtenir le pardon que je désirais était de me faire connaître à Sa Majesté.
Le compliment me flatta.
J'embrassai madame de Choisy, et je la remerciai de sa généreuse et sincère afïeclion.
Nous partîmes, le surlendemain, par une journée splendide. Le ciel favorisait la fêle, et jamais soleil plus radieux n'éclaira plus imposant cortège.
XIY
Il y a eu tant de descriptions du sacre en prose et en vers, que je me garderai bien d'en faire une nouvelle. D'ailleurs, tan-t que Reims et la sainte ampoule seront là, tous les sacres possibles se ressembleront.
Quatre ans s'étaient écoulés depuis que j'avais assisté avec Mademoiselle au grand coucher du roi.
Louis XIV n'était plus cet enfant chétif et malingre que la fille de Gaston craignait de n'épouser jamais assez tôt. Bien qu'il n'eût pas beaucoup grandi, il avait pris du corps. Son visage était plein, fleuri, radieux de santé. Il devenait homme : on le remarquait à son empressement auprès de la plus jeune des nièces du cardinal.
Madame de Choisy me dit tout bas, et j'en eus une surprise
m A.MOURS IlISTOniQUES
extrême, que l'éducation du jeune monarque était presque nulle.
Il paraît que Mazarin, espérant mieux le dominer, n'avait pas voulu qu'on l'instruisît.
Un jour, il menaça de chasser Laporte', qui lisait au roi, pour l'endormir, V Histoire de France de Mézerai.
On ne laissa se développer chez Louis XIV que les instincts de l'orgueil et de la grandeur; on ne lui apprit que le cérémonial; on ne l'initia à d'autre science qu'à celle de ses droits, c'est-à-dire au despotisme le plus absolu. Toutes les fautes que ce prince a commises viennent de son ignorance, qu'il ne réussissait pas toujours à caclier sous le manteau de la dignité.
Dans les fêtes qui eurent lieu à propos du sacre, et pour lesquelles on avait emmené les vingt-quatre violons de Versailles, ainsi que les comédiens français et italiens, il ne laissa échapper aucune occasion de se rapprocher de Marie Mancini.
Il l'entretenait quelquefois pendant des heures entières.^
Cette nièce du cardinal avait quatorze ans à peine; mais elle était Italienne, et, par conséquent, déjà complètement femme. Anne d'Autriche ne semblait prendre aucune inquiétude de celte passion naissante, en sorte que Mazarin favorisait tout à Taise les entrevues des amoureux.
Le rusé cardinal méditait un plan d'une ambition folle; il se perdait dans des rêves trop magnifiques pour qu'ils dussent se réaliser jamais.
' Valel de chambre do la reii^e mère, puis de Louis XIV.
(Note de l'Éihtelh.)
NINON I)K LKNCLOS 97
Autant «iiio possible, j'évitais sa icMiconlii;, non (in'il fût livs-danj^ereux alors : de fré(|uentes attatjues de ^'outte ne lui IMMincllaicMil plus de courir dans les senlicirs défendus de l'amour; niais il auiail pu gêner mon incognito, et mettre obstacle à nos tentatives pour m'attirer les bonnes grâces de la reine.
Toutes les fois que madame de Choisy était de service auprès de Sa Majesté, je l'aidais à remplir les devoirs de sa charge, et je m'efforçais de me faire remarquer par mes assiduités et mes prévenances.
La reine était fort belle encore.
Son charme le plus puissant consistait dans ses cheveux châtain clair d'une richesse et d'une profusion admirables.
Rien n'était beau comme de la voir se peigner: les boucles de sa chevelure lui descendaient jusqu'aux talons. Anne d'Autriche avait, en outre, de petites mains d'une finesse et d'une blancheur extrêmes, la gorge bien faite, le nez un peu gros*; mais il allait avec ses grands yeux.
Elle fut longtemps avant de m'adresser la parole. Comme chaque dame d'honneur avait sa doublure, on faisait généralement assez peu d'attention aux nouvelles venues, destinées seulement à grossir le cortège, et qui n'étaient pas appelées à rendre à la reine des soins bien intimes.
Pourtant, un jour que madame de Choisy arrangeait des perles et des diamants dans les cheveux de Sa Majesté, on me chargea de tenir l'écrin.
Je m'agenouillai devant Anne d'Autriche, élevant la boîte à la hauteur de ses yeux, afin qu'elle pût choisir les pierres de son goût.
98 AMOURS HISTORIOUES
— Vous allez vous fatiguer, me dit la reine avec bienveillance : posez cela par terre.
— Oh ! madame, lui répondis-je, au service de Votre Majesté le plaisir fait oublier la fatigue!
Le compliment était assez banal. N'importe, elle en parut flattée et ajouta :
— Vous êtes la camarade de Choisy?
— Oui, madame.
— De quelle famille êtes-vous?
— D'une ancienne famille de Touraine.
— Son nom?
— Mon père s'appelait M. de Lenclos.
— Ah ! fit-elle. Seriez-vous parente d'une certaine Ninon qui faisait jaser d'elle de par le monde?
— Oui, madame, répondis-je en baissant les yeux.
— Je voulais autrefois l'envoyer aux Repenties. Les événements m'ont fait perdre cela de vue. Est-ce qu'elle est vraiment aussi dévergondée qu'on l'affirme?
— Votre Majesté, murmurai-je, peut interroger madame de Choisy : elle daigne montrer quelque estime pour Ninon et lui accorde son amitié.
— Allons donc!... est-ce possible? fit Anne d'Autriche. Elle se retourna vers sa dame d'honneur.
— Parle; est-ce vrai? tu connais cette drôlesse, Choisy? Je devins écarlate.
— Ninon n'est point une drôlesse, et je supplie Votre Majesté de revenir de son erreur, s'empressa de répondre ma compagne.
— Qu'est-ce à dire? tu prends sa défense?
NINON DR I,I:NCL()S 90
— Oui, madnme, je repiarde cela comme un devoir. L'unique reproche qu'on i)uisse faire à madcmois(3lle de Lenclos est de haïr un peu tiop le mariage.
— Oh! dit la reine, si elle n'avait que ce lorl-là, je sais beaucoup de gens qui le partagent avec elle !
— Kl puis Ninon vit seule, madame; elle a des attraits qui la mettent en relief : rien de surprenant que les mauvaises langues s'exercent sur son compte.
— C'est juste.
— Je puis vous jurer qu'elle est remplie de mérite et de cœur.
— De cœur, je le crois, Ht la reine en souriant.
— J'ajouterai de décence dans sa conduite, si Votre Majesté veut bien me le permettre.
— Ah! pour le coup, c'est trop fort! s'écria la mère de Louis XIV en éclatant de rire.
— Je vous certifie, madame, que je ne m'écarte en rien de la plus exacte vérité.
— Quoi! tu persistes...
— Mademoiselle de Lenclos m'a dit bien des fois qu'elle ne se consolait pas du tort qu'on lui avait fait dans votre esprit; elle donnerait tout au monde pour vous dépersuader.
— En ce cas, il faut qu'elle soit bien au-dessus de sa réputation ! C'est égal, je serais curieuse de la voir.
— Je l'avais pensé, répondit la comtesse; voilà pourquoi je l'ai priée de m'accompagner à Reims.
Anne d'Autriche bondit sur son fauteuil. Elle regarda sa dame d'honneur, me regarda, comprit tout, et me prit vivement les mains.
— Pardonnez-moi!... oh ! pardonnez-moi ! s'écria-t-elle avec émotion; j'ai dû vous faire cruellement souffrir!
Ses yeux étaient humides de larmes.
— Ah! madame, tant de bonté!... à ce prix, j'aurais souffert la mort!
Elle m'embrassa.
Mon cœur battait avec force. Je pleurais moi-même d'attendrissement.
— Eh! c'est ta faute aussi! dit la reine à la comtesse : ne pouvais-tu m'avertir et m'empêcher de débiter toutes ces sottises?
— Je l'avais suppliée de n'en rien faire, madame, balbutiai-je ; car j'avais peur que Votre Majesté...
— Ne vous envoyât aux Grands -Cordeliers, mademoiselle? interrompit la reine avec un nouvel éclat de rire. Ah ! vous avez de l'esprit! tout le monde vous rend cette justice, même vos calomniateurs.
J'étais fière de l'entendre.
Malheureusement la conversation en resta là. On vint prévenir Anne d'Autriche que son fils et le cardinal l'attendaient pour monter en carrosse. Il y avait dîner à l'archevêché.
La reine se leva, me donna une petite tape sur la joue et dit:
— Nous nous reverrons !
Quand elle fut dehors, je me précipitai au cou de madame de Choisy et je la mangeai de baisers. Je regardais ce moment comme un des plus doux de ma vie. C'est singulier comme on est faible devant les caresses des rois !
Dès ce jour, je ne me cachai plus du ministre. Le lende-
NINON IH-: IJ'NCI.OS loi
main, commo il allait à la moss*^ à la catlirdialn, jo mcilnnivai sur son passa^jjo.
Il me lit u\\ petit si^^nii (riiilellif,'oncc; (il ne. manifesta aucune sur|)rise de me voir.
Je compris que la reine lui avait parlé de moi.
Quelque temps après, toujours au moment de sa toilette, Anne d'Autriche me demanda comment. j'osais en tant de choses braver le préjugé.
— Je me suis aperçue, madame, lui répondis-je, qu'on laisse ici-bas aux femmes ce qu'il y a de plus frivole, tandis que les hommes se réservent le droit aux qualités les plus essentielles. Dès lors je me suis faite homme.
— Et vous avez eu raison, me dit-elle en riant. Mais, entre nous, vous auriez pu avoir quelques amants de moins.
— On m"a toujours laissé croire, madame, que j'étais aimable, et les gens aimables sont des effets qui appartiennent à la société : leur destination est d'y circuler et de faire le bonheur du plus grand nombre.
— Voilà, certes, un raisonnement très-spécieux!
— Les personnes constantes, hommes ou femmes, sont aussi coupables que l'avare qui arrête la circulation dans le commerce, gardant un trésor souvent inutile pour lui, tandis que d'autres en feraient un si bon usage.
— A merveille!... Mais les avez-vous aimés tous?
— Oui, madame, ne fût-ce qu'un jour. Une femme sensée ne doit pas plus prendre un amant sans l'aveu de son cœur qu'un mari sans le consentement de sa raison.
— Vous parlez d'or, me dit la reine. J'aurais été bien injuste de vous condamner sans vous entendre.
102 AMOURS UISTORIQUES
Elle termina le dialogue par une seconde tape qu'elle me donna sur la joue. C'était sa caresse la plus familière.
On revint à Paris.
Anne d'Autriche autorisa sa dame d'honneur à m'amener aux soirées intimes du Palais-Royal, oii l'on s'amusait à ravir.
Tantôt ces réunions avaient lieu dans le petit salon de la reine et tantôt chez Mazarin. On jouait aux demandes et réponses, aux phrases coupées, et j'eus, un soir, au premier de ces jeux, un assez grand succès.
Le règle était d'adresser une question à son voisin ; le voisin répondait, et la personne au tour de laquelle c'était à parler, ensuite devait bien ou mal contrôler la réponse. Anne d'Autriche avait demandé :
« — Qu'est-ce que les vers luisants? »
« — Ce sont des bêtes qui rampent et qui brillent, » répondit une duchesse.
Mon tour arrivait.
— Ah! madame, répliquai-je, pardon!... ce sont les courtisans que vous venez de définir !
On m'applaudit de toutes parts, ce qui prouve la force de la vérité, car je faisais acte de grande hardiesse en parlant ainsi au lieu où je me trouvais.
Les quatre nièces de Mazarin ne manquaient jamais à ces récréations.
Quelquefois on appelait des musiciens; on dansait la guenippe, la diablesse, puis on reprenait les petits jeux, qui, mieux que la danse, divertissaient tout le monde. On jouait au gaije touché, à votre place me plaît ou au roi Arthus. Les bons bour-
NINON PK LKNCLOS 107,
geois de la rue aux Ours et du Marais n'eu eussent point fait d'autre.
Olympe, Ilortense et Laure Mancini étaient d'une beauté plus régulière que leur jeune sœur; mais, à coup sûr, elles n'étaient pas aussi aimables. Sans rien perdre de la naïveté de son âge, Marie montrait une liante raison et donnait au roi d'excellents conseils.
Madame de Choisy m'avait emmenée à une cbasse à Vincennes.
JSa Majesté courait le cerf.
Nous étions dans la grande avenue à voir passer les meutes et les piqueurs, lorsqu'un carrosse arriva près du nôtre et une petite voix cria :
— C'est vous, mesdames ! avez-vous vu le roi?
— Eh ! ma belle Marie, dit ma compagne, je ne vous croyais pas de la chasse !
— II est vrai que j'avais refusé d'en être, car ce matin la fièvre me retenait aii lit; mais je me suis levée tout exprès pour parler au roi, répondit avec émotion la nièce du cardinal.
Louis XIV à cheval passait, en ce moment, près de nous. Marie Mancini agita un voile à la portière et le roi accourut.
— Vous! s'écria-t-il en lui prenant les mains avec empressement, vous que nous avions laissée malade !
— Sire, dit-elle, vous avez fait enregistrer, il y a trois jours, plusieurs édits dans un lit de justice.
— Oui, murmura Louis XIV ; mais à quel propos me ditesvous cela? qu'y a-t-il?
— Tout à l'heure, comme je recevais la visite de mon oncle, on est venu lui apprendre que les conseillers de la grand'-
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cliambre voulaient réviser ces mêmes édits, et je suis accourue vous en prévenir. Il y va de votre dignité royale, vous ne pouvez tolérer une pareille chose.
— En effet! cria le roi. Ah! ces messieurs du Parlement s'avisent de recommencer la Fronde ! Nous allons voir !
Aussitôt il se précipite dans le carrosse de la nièce du cardinal et retourne à Paris avec elle.
Une heure après, il entre au Parlement en habit de chasse, botté, éperonné, le fouet à la main, et dit aux conseillers d'une voix ferme et résolue : .
— Il ne me plaît pas, messieurs, que vous continuiez votre délibération sur les édits que j'ai fait enregistrer. Chacun sait les malheurs qu'ont produits vos révoltes. Monsieur le président, je vous ordonne de dissoudre cette réunion, et à tous tant que vous êtes, je vous défends de la redemander!
Le ton du prince, son air majestueux, firent trembler le Parlement. On leva la séance.
Toute l'Europe parla de ce trait hardi. Ce fut un roi de seize ans et une jeune fille de quatorze qui rexécutèrent.
Je sentis accroître la haute opinion que j'avais de Marie Mancini, et j'essayai de me lier avec elle.
Ma conversation lui plut.
Bientôt elle me prit assez en amitié pour me raconter ses secrets d'amour. Dès sa première confidence, je vis clairement que l'intention de son oncle était de la marier au roi. Ellemême croyait la chose très-possible.
Jalouse et passionnée comme toutes les Italiennes, elle ne souffrait pas que Louis XIV fît attention à une autre femme. Ils avaient de petites querelles fort amusantes. Un soir, à un
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balletclicz la reine, j'entendis Marie, qui dansnilavpcson royal amant, lui dire assez haut :
— Je vous défends de regarder la Motte!
!.a Motte était une des tilles d'honneur d'Anne d'Autriche.
Oser em|)loyer une telle phrase, « Je vous défends, » en parlant à un roi, et à un roi du caractère que manifestait déjà Louis XIV, était une jolie hardiesse.
Aussi, tout amoureuse que fût Sa Majesté, crut-elle, en cette occasion, devoir faire preuve d'indépendance.
Le ballet fini, bravant la rancune de sa maîtresse, Louis alla causer plus d'une demi-heure avec mademoiselle de la Motte.
Marie était pourpre d'indignation.
Elle courut trouver son oncle. Le soir même, il y eut un entretien fort long, chez Anne d'Autriche, entre le ministre, le jeune roi et sa mère. J'ignore absolument quel genre de que? lions l'on y traita.
Toujours est-il qu'à partir de cette conférence le roi ne re garda plus la Motte.
Pour mieux arriver à son but, le cardinal feignait de considérer ces amours comme un pur enfantillage, comme un moyen de distraire et d'amuser le jeune roi.
Il avait l'espérance que cela finirait tôt ou tard par dégénérer en une passion violente, et que Louis XIV épouserait sa nièce d'autorité.
Les calculs eussent été justes avec une autre nature que celle de ce prince. Ileut constamment un trop vif amour de luimême pour que n'importe quelle femme lui inspirât une passion violente. Le nombre incalculable de ses tendresses prouve