‹ Mémoires de Ninon de LenclosChapitre 5 sur 22 · II · texte numérisé non relu

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mieux que tous les raisonnements possibles combien elles avaient peu de durée.

M. Fonquet, qui, depuis trois ans, succédait à Émery dans la charge de surintendant des finances, assistait presque toujours aux réunions du Palais-Royal. Il nous proposa une partie à sa magnifique terre de Vaux, dans laquelle il venait de dépenser dix-huit millions.

Nous y allâmes. Il me sembla qu'on nous transportait dans le pays des fées.

A la nuit tout le parc parut en feu.

Des milliers de guirlandes éblouissantes couraient dans les branches des arbres et nous donnaient une lumière plus vive que celle du jour. Longtemps après être revenues de cette fête, nous eûmes devant les yeux l'éclat des illuminations et dans les oreilles le murmure des cascades.

Le maître de ces lieux enchantés me distingua dans la foule.

Je reçus de lui toutes sortes de politesses gracieuses, et il daigna me demander ses petites entrées rue de Tournelles.

— Ah ! monseigneur, répondis-je, vous venez de rendre l'hospitalité impossible! Comment oserai-je à présent vous recevoir chez moi ?

Il insista, je cédai.

Le seul défaut de ce galant homme était d'avoir un vaurien de frère, que chacun détestait à la cour. Autant le surintendant se montrait aimable, empressé, rempli de délicatesse et de savoir-vivre, autant l'abbé Fouquet nous parut impertinent, grossier, taquin, querelleur.

Comme il s'avisait de papillonner autour de moi, je le renvoyai bien vite à son bréviaire.

NINON m-: LKNCLOS 107

■l'ai oiil»li(''(l(î(lii(i(|u'à mon retour de Ucims j'avais embrassé une de mes |>Ims anciennes connaissances, dont le lecteur «loil êlre surpris de ne. pas rencontrer plus souvent le nom sur ces pay;es.

Il s'agit de Marguerite de Saint-I^vremond.

Depuis sept à huit ans, il avait presque répudié Tamour et la poésie pour la guerre, et s'était si bien escrimé d'estoc et de taille, qu'il venait de gagner le bâton de maréchal de camp.

Lorsque de vieux amis se retrouvent après une longue absence, ils aiment à se rappeler leurs souvenirs. Marguerite en éveilla de bien reculés '.

Pour la première fois, je fis un retour sérieux sur mon âge. Ma trente-huitième année touchait à son terme.

Il est vrai que Saint-Évremond, tenant d'une main une petite glace de Venise et de l'autre mon portrait, peint autrefois par Rubens, à l'époque où nous nous étions rencontrés, le célèbre artiste et moi, chez madame de Rambouillet, me prouva

' A l'égard île Saint-Évremond, mademoiselle de Lenclos ne fait aucun aveu précis, et beaucoup de chroniques de l'époque soutiennent qu'ils n'ont jamais été amants. Nous sommes d'un avis contraire. Le passage suivant d'une lettre de Saint-Évremond, où il parle de lui-même sous le nom d'Épiciire, et de madame de la Sablière et de Ninon sous celui de deux célèbres épicuriennes grecques, nous semble très- explicite.

« On croira difficilement, écrivit-il, qu'^;j/t'»re ait passé de si longues heures avec Lcontium et avec Thémisla à ne faire que philosopher, ftlais, s'il a aimé la jouissance en voluptueux, il s'est ménagé en homme sage. Indulgent aux mouvements de la nature, ne prenant pas toujours la chasteté pour une vertu, comptant la luxure pour un vice, il voulait que la sobriété fût une économie de l'appétit, et que le repas qu'on faisait ne pût jamais nuire à celui qu'on devait faire. Il dégageait les voluptés de l'incertitude qui les précède et du dégoût qui les suit. »

Évidemment ces lignes renferment un aveu. (Note de l'Éditeur.]

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victorieusement que je n'avais ni moins de charmes ni moins de fraîcheur.

Je lui racontai la terrible visite de l'homme noir, que je ne me rappelais jamais sans épouvante.

Marguerite tourna la chose en plaisanterie, calma mes craintes et m'assura que le diable n'existait pas, ce dont je voudrais avoir une complète certitude.

Afin de chasser d'un seul coup le reste de mes idées tristes, il me proposa de me conduire à la foire de Saint-Germain '.

C'est un lieu fort curieux. Je ne sais pourquoi je n'en ai point parlé jusqu'ici, car j'y allais tous les ans plutôt vingt fois qu'une.

Elle s'ouvre le 3 février et dure jusqu'au dimanche des Rameaux. Tout Paris se donne là rendez-vous, beaucoup moins pour acheter ce qu'on y vend que pour prendre du plaisir. Si la foire est profitable aux moines de Saint-Germain-des-Prés, en revanche elle est très-funeste à la morale publique.

Les marchands y étalent de riches étoffes, des meubles précieux.

Nulle part on ne rencontre une foule plus bigarrée, plus tumultueuse, plus compacte. Les gens de cour y viennent en équipage, le roi lui-môme s'y montre assez souvent.

Joignez à cela les désœuvrés de toute sorte, les bourgeois, les pageSj les laquais, les écoliers, les soldats, les amants, les ivrognes et les filous, vous aurez une idée du coup d'œil que cela peut être.

* Cette foire se tenait non loin de Saint-Sulpice, à peu près sur l'emplacement du nouveau marché Saint-^jcrmain. (Note de l'Éditeur.)

MNO.N lU-: I.KNCI.OS " 10!»

On y joiio aux cartes, aux (Irs, aux (|iiill<'s, à la |)aiim(;, an lonrni(|iit't.

Bien (les j^oiis viennent ix'idie là ci; (jn'ils ont el souvent ce qu'ils n'ont pas.

On s'y glisse des billets doux, on \ liompe les maris, on s'y bat à coups d'épée et à coui)s de poing; on y absorbe une effrayante quantité de vins et de liqueurs, du chocolat, du th»' bon, et principalement du café, devenu fort à la mode, et qui passe aujourd'hui pour un remède souverain contre la tristesse.

Mais ceux qui boivent sans mesure et qui font le plus de vacarme sont, sans contredit, les écoliers, les pages et les laquais.

En mil six cent cinquante-deux, un page de M. de Bouillon coupa les deux oreilles à un basochien et les lui mit dans sa pochette.

Alors ce fut une véritable guerre.

Les écoliers tuaient tous les pages qu'ils rencontraient, lorsque toutefois ceux-ci ne tuaient pas leurs agresseurs. 11 y eut des jours où l'on releva plus de trente cadavres dans les fossés de l'Abbaye.

Oue dirai-je des charlatans? Il en sort là de dessous terre. A droite et à gauche, on se heurte à leurs tréteaux. L'un remet les dents tombées; l'autre fait des yeux de cristal; celui-ci vend de l'eau de Jouvence, efface les rides et rajeunit les vieillards; celui-là fabrique des jambes de bois et des bras de cire pour réparer le tort des batailles et la brutalité des bombes. Tous enfin guérissent des maux incurables.

Ils en viendront quelque jour à vendre un remède pour empêcher de mourir.

Ce serait une criante injustice d'oublier les abbés, car la foire de Saint-Germain en foisonne. Impossible devoir ailleurs une multitude plus grande d'habits courts, de petits collets, de perruques blondes. Ces messieurs arrivent là frisés, poudrés, fardés, musqués; ils ont des mains fines et blanches, des pieds chaussés coquettement. On ne peut, en vérité, se dispenser de convenir qu'ils sont la coqueluche de Paris et le refuge des dames dans l'affliction.

A les voir si vifs, si détroussés, si fringants, on dirait qu'ils sont au mieux avec la religion et leur conscience.

Mais je n'en crois rien.

Beaucoup d'entre eux viennent dépenser là ce qu'ils ont pillé dans leurs provinces, où ils exercent la puissance féodale et se conduisent en petits tyrans. Je n'en veux pas d'autre exemple que M. l'abbé de Vateville, qui s'est rendu la terreur de la Franche-Comté.

Saint-Évremond me le montra dans le nombre et me raconta sa curieuse histoire.

M. l'abbé de Vateville avait d'abord été chartreux profès. Dégoûté du cloître, il s'enfuit de la Grande-Chartreuse de Grenoble après avoir tué son prieur, quitta là France, s'embarqua pour Constantinople, se fît circoncire, devint pacha, et conduisit en Morée l'armée turque contre les Yénitiens.

Bientôt il trahit les Musulmans, passe à Rome, demande et obtient l'absolution du pape, gagne la Franche-Comté, où il possède quelques domaines, y arrondit sa fortune, acquiert une grande puissance, et vient proposer à Mazarin de livrer cette province à la France.

Sa proposition est accueillie. Le cardinal-ministre trouve le

NINON IM-; LKNCI.OS Ml

march(^ trôs-avantagoiix. On (■.iriîsseM. l'ai)!)*' de Valeville, on Ut flalle, ol \r loi le nomme. ;i raichevècliô de Hosançon.

Mais le pape seul y met de la pudeur; il refuse les bulles.

Toutefois iMazarin ne désespère pas d'obtenir l'approbation du saint-siége. En attendant, notre arclievêipie en perspective mène à Paris le train d'un prince. Il a grande meute, belle écurie, grosse table et force maîtresses... de tout sexe.

Voilà l'histoire de M. l'abbé de Yateville : qu'en pensezvous?

Comme nous revenions de la foire de Saint-Germain, je vis, à l'approche du pont Neuf, une dame qui faisait arrêter son carrosse et agitait de notre côté son mouchoir.

Nous avançâmes.

Je reconnus madame de Chevreuse, dont le visage était couvert de pâleur. Elle nous accueillit par des exclamations auxquelles je ne compris rien d'abord.

Marguerite était de la connaissance intime de la duchesse; il monta dans son carrosse avec moi.

— Ah! mes pauvres amis, dit-elle, à quel spectacle affreux je viens d'assister! J'en suis glacée d'épouvante.

— Qu'est-ce donc? demandai -je : vous nous effrayez, madame.

— 11 y a de quoi ! Ce sera bien pis lorsque vous allez apprendre... 0 mon Dieu ! mon Dieu ! quelle terrible chose !

— Parlez, duchesse, parlez! dit Saint-Évremond.

— Ce matin, reprit-elle, je vois entrer chez moi M. de Rancé, qui accourt dans ma ruelle et s'écrie avec égarement :

« — Ne me cachez rien, oh ! ne me cachez rien, je vous en

1J2 AMOURS IIISTOIUQUES

conjure î J'arrive de la campagne, et l'on m'annonce une nouvelle qui m'accable. Est-ce vrai que madame de Montbazon soit dangereusement malade?

« — Ma belle-mère! c'est impossible; j'en serais instruite.

'( — Ah ! vous me rendez la vie.

« — Je l'ai quittée il y a deux jours fort bien portante, ajouta i-je. Du reste, allons-y ensemble. » Vous savez qu'il l'aimait à l'adoration?

Nous répondîmes, Saint-Évremond et moi, par un signe de tête.

— Je m'habille en toute hâte, reprit la duchesse. Rancé commande les chevaux, et nous courons à l'hôtel Montbazon. Nous le trouvons désert. Point de domestiques sous le péristyle, personne dans les antichambres. J'avance, le pauvre abbé m'accompagne; il ouvre l'appartement de celle qui cause son inquiétude et dont il est si violemment épris.... Devinez quel fut le premier objet qui frappa ses regards et les miens!

— Quoi donc?.... murmurai-je, épouvantée moi-même de l'accent de terreur avec lequel nous parlait la duchesse.

— Nous vîmes la tête de madame de Montbazon fraîchement coupée et posée sur une table^

— Ah ! miséricorde!

— Ma belle-mère était morte subitement la veille, et tout le monde avait été si frappé de cet événement, qu'on ne songeait pas à me prévenir. Les chirurgiens, pour embaumer le cadavre, venaient de séparer la tête du tronc.

Je regardai Marguerite.

11 semblait aussi effrayé que moi de ce récit lugubre.

NINON DK M'INCI.OS 113

— (]{\ fui .Musi, (lit madame de Chevreuse, que M. da Hancé appril la mort de celle qu'il aimait. A la vue de cette tête sanglante, il poussa un cri terrible et tomba comme foudroyé. Le malheureux en mouira de douleur, c'est certain.

L'abbé de Hancé n'en mourut pas.

Mais, à partir de ce jour, il se démit de tous ses bénéfices, excepté de l'abbaye de la Trappe, où il alla se confiner et oij il termina sa vie dans l'exercice des plus rudes austérités.

XY

L'année mil six cent cinquante-huit fut assez féconde en événements.

On apprit le décès de M. Cromwell, ce qui fut une grande joie pour la reine Henriette, dont le fils eut dès lors une chance presque certaine de reconquérir la couronne de ses pères.

Mademoiselle conclut enfin son traité de paix avec la cour.

Anne d'Autriche avait quitté le Palais-Royal pour retourner au Louvre; ce fut là que je revis l'héroïne de la Bastille. On remarquait sur son visage la trace des ennuis et du chagrin.

Ses femmes de chambre ne lui avaient pas mis de poudre* ce

* Au moment de la publication de ce livre dans un journal, le fils d'une femme célèbre, M. Maurice Sand, écrivit au rédacteur en chef une leltre peu spirituelle, à propos de la poudre, qu'il prétend n'avoir été invenlée que sous

jour-là, et je m'aperçus avec surprise que ses cheveux devenaient gris.

La princesse m'accueillit assez froidement.

Son caractère me parut aussi changé que sa figure. Madame de Fiesque, sans doute, s'était appliquée à me perdre dans son esprit.

Quelque temps après. Mademoiselle la chassa, mais pour la reprendre plus tard.

On n'y comprenait rien.

Gaston cherchait alors à sa fille toutes sortes de chicanes et voulait la dépouiller d'une partie de sa fortune.

Le jour où l'on apprit que Charles \l venait de rentrer à Londres, la reine Henriette alla chez Mademoiselle et lui proposa de nouveau la main de son fils. Celle-ci lui répondit par un refus très-dur, déclarant qu'elle ne se sentait aucune vocation pour le mariage.

Entre nous, elle manquait un peu de franchise, car jamais femme au monde n'eut, au contraire, plus envie de se marier.

Malheureusement elle avait toujours en perspective deux époux à la fois, refusant l'un, refusée par l'autre, et voilà comment elle resta fille jusqu'à près de quarante-trois ans, ce dont je la plains fort.

La vérité est que, voyant l'accueil gracieux qu'elle recevait de son cousin, de la reine mère et du cardinal, elle espérait encore épouser Louis XIV.

LouisXV. Nous le renvoyons aux Mémoires mêmes de la grande Mademoiselle, pour le tirer de son erreur et compléter son éducation.

EUGÈKE DE Mir.ECOURT.

NINON l)K MÎNCI.OS tl7

Un boau joui-, l'.iiis onlicr fut en iimiciir : In rcino Christine (le Suède venait d'y loinhcr conime une tuile.

Je puis parler savamment de cette amazone du Nord, car j'nis l'honneur d'être une des personnes qu'elle assomma le plus de ses témoignages d'affection.

Dans l'histoire des réceptions à la cour, la sienne restera comme la plus curieuse et la plus burlesque.

Les salons du Louvre étaient pleins; on s'y portait.

Assis entre sa mère et le cardinal au fond de la salle du trône, Louis XiV attendait la royale visiteuse, qui, pour première inconvenance, n'arrivait pas exactement à l'heure assignée.

Tout à coup on cria : « Gare! »

Christine parut et vint saluer le roi avec les allures et la démarche d'un mousquetaire.

— Eh! eh! mon cousin, s'écria-t-elle en lui donnant un gros baiser sur chaque joue, on m'avait dit que vous n'étiez pas bel homme — Sacreblen ! si je tenais celui qui m'a fait ce mensonge, je lui couperais les oreilles en votre présence !

Il est bon de dire que sacrebJeu ne fut pas le juron dont elle se servit : elle en employa un autre plus énergique et très-connu.

Le roi, qui a de grandes prétentions à la dignité, se mordit les lèvres.

Mais Anne d'Autriche et Mazarin partirent d'un bruyant éclat de rire. Chacun les imita, et Sa Majesté Suédoise de crier :

— Morbleu! qu'avez-vous donc? Suis-je bossue? me trouvez-vous la jambe mal faite?

On devine qu'alors ce fut bien pis.

Il fallut un regard sévère du roi pour mettre un terme aux rires et aux chuchotements.

— Ah! ma foi, mon cousin, dit l'étrangère d'un ton furieux, on est bien mal élevé à votre cour!

— Ma cousine, répondit Louis XIV avec gravité, vos habitudes sont un peu différentes des nôtres; mais je ne reconnais à personne le droit de s'en moquer. Je prétends que la fille de Gustave-Adolphe soit honorée au Louvre comme je le suis moimême.

— Bravo, sacrehieu! voilà parler en roi! fit Christine. Puis, se tournant vers les rieurs :

— Tenez-le-vous pour dit, vous autres, ajouta-t-elle, et n'y revenez plus!

Le maître ne plaisantait pas.

On s'efforça de regarder sans rire la reine de Suède.

Son costume était le plus incroyable qui se puisse imaginer. Elle se coiffait d'une perruque relevée sur le front, avec des mèches en désordre de chaque côté des tempes. Son habit, qui tenait le milieu entre un pourpoint d'homme et une hongreline de femme, s'ajustait d'une façon si pitoyable, qu'il laissait échapper une épaule tout entière.

Au lieu de porter la robe traînante, comme c'était la mode alors, Christine n'avait qu'une simple jupe, si courte, qu'on lui voyait tout le bas des jambes. Ajoutez à cela une chemise d'homme, des souliers d'homme, et vous aurez l'idée de la tenue pleine de goût et de décence dans laquelle la fille de Gustave-Adolphe s'offrit aux regards de Leurs Majestés.

Le malheur voulut que je fusse prise de la fièvre le même

NINON DIÎ LKNCLOS Itî)

soif, ce (ini m'cmpôclia d'aller, le IciKkîm.un cl les jours siiivaiils, aclniiier celle merveille du Nord.

Enlin la fièvre me qiiilla.

Je me préparais à retourner chez madame de (^lioisy, sous le patronage de laquelle j'entrais au Louvre comme chez moi, lorsque tout à coup je vis paraître la comtesse, devinez avec (jui?

Avec la reine Christine.

Sérieusement, je crus faire un rêve et je me frottai les yeux.

— J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté Villustrc- Ninon, que vous m'avez dit être plus ambitieuse de connaître que toute autre personne en France, déclama très-haut madame de Choisy, qui vint me prendre par la main et me mena gravement à Christine.

Celle-ci, me plaçant aussitôt une main sur chaque épaule, se mit à me regarder plus d'une minute dans le blanc des yeux, et s'écria :

— Ma foi, ma chère, je comprends toutes les folies que les .hommes ont faites et feront pour vous... Embrassez-moi !

Sans me dire gare, elle me donna, comme à Louis XIV, deux énormes et relentissants baisers.

J'étais saisie et je restai muette.

Au seuil de la porte se tenaient immobiles deux hommes à longue barbe, qu'elle renvoya d'un geste, en disant :

— Qu'on m'attende !

J'ai su depuis que c'était le comte de Monaldeschi, son grand écuyer, avec le chevalier Sentinelli, successeur de Desmousseaux dans la charge de capitaine des gardes.

120 AMOURS IIISTORIOUKS

Christine avait reçu déjà quelques conseils pour réformer le ridicule de sa toilette. Elle portait, ce jour-là, une jupe grise un peu plus longue, avec de la dentelle d'or et d'argent, un justaucorps de camelot couleur de feu, un mouchoir de point de Gênes et une perruque blonde. A la main elle tenait un chapeau de feutre garni de plumes noires.

Décidément elle n'était pas laide.

Sa peau ne manquait pas de blancheur. Elle avait de belles dents, un nez aquilin : somme toute, elle eût pu faire un assez beau garçon.

Raconter l'entretien que j'eus avec elle serait vraiment trèsdifficile. Elle me prodiguait des caresses très-embarrassantes et me complimentait à tout rompre.

Je n'ai jamais vu de langue aussi exercée et plus intempérante que la sienne.

A l'entendre, j'étais bien au-dessus des éloges qu'on lui avait faits de moi. Forcément je ne répondais que par monosyllabes, et elle se récriait sur mon esprit et mes façons aimables.

Quand elle eut épuisé mon chapitre, elle en entama vingt, autres.

Il fallut l'écouter sur le roi, la reine, le cardinal, Versailles, la comédie italienne; sur la Suède, sur son abdication en faveur de son cousin Charles-Gustave, sur le philosophe Descartes mort à sa cour, sur Monaldeschi et leurs relations intimes, dont elle ne jugea pas à propos de me faire mystère. Bref, elle me parla de tout et de bien d'autres choses encore.

Madame deChoisy riaità l'aise derrière son éventail.

La royale cousine de Charles-Gustave aurait couché sûre-

ment chez moi, si ma porte ne se fût ouverte tout à coup pomdonner passage à (luehju'iiii dont je n'attendais guère la visite.

Dii seuil à la place où j'étais assise, un liomme se précipila d'un bond, se mit à mes genoux et me prit les mains en poussant un cri d'ivresse.

Je regardais cet homme avec un sentiment d'intérêt et un battement de cœur dont je ne me rendais pas compte.

Son noble et beau visage ne m'était point inconnu.

Il me considérait lui-même avec des yeux humides de larmes, et fut quelque temps sans pouvoir proférer un mot. Enfin il murmura d'une voix attendrie :

— Vous ne me reconnaissez donc pas, ma belle protectrice?

— Poquelin !... c'est toi!... mon cher Poquelin!...

Je lui ouvris les bras et je l'embrassai dans le plus affectueux élan de mon cœur.

— Comme tu es changé!... Te voilà tout à fait un homme à présent... Viens, viens! embrassons-noiis encore !

Je fis asseoir Molière à côté de moi.

La reine Christine était complètement oubliée.

— Te revoici donc, mon bon Jean-Baptiste ' Dois-tu rester longtemps avec nous?

— Toujours, ma belle protectrice.

— En vérité?

— Oui, je ne partirai plus.

— Tant mieux! oh! tant mieux!

— J'ai la permission du roi, nous allons jouer à Pans.

— Ah! cette nouvelle me rend bien heureuse!... Pauvre

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