II
122 AMOURS UISTORIQUES
ami !... Si je ne te reconnaissais pas avec les yeux, j'aurais dû te reconnaître avec mon cœur !... Tu t'es bien ennuyé en province?
— Pas trop. Nous y avons obtenu des succès. Dernièrement, à Montpellier, j'ai eu la chance de donner une représentation où assistait M. Golbert. C'est lui qui me rappelle à Paris.
— A la bonne heure, enfin! voilà de la justice!... Et tu jouais sans doute là-bas une pièce de ta composition?
— Je n'en joue jamais d'autres.
— Quel est le nom de cette pièce ?
— Le Dépit amoureux.
Molière avait ses deux mains dans les miennes. Je ne me lassais pas de le regarder; c'était à mon tour de pleurer de joie. Tout à coup la reine Christine passa derrière mon fauteuil, et me dit assez haut :
— C'est un de vos amants, sans doute?... Un fort bel homme !
Il me fallait cette grosse sottise pour me rappeler qu'elle était là.
— Non, madame, dis-je avec dignité, je suis sa mère.
— Oh ! oui, ma seconde mère, ma bienfaitrice, celle à qui je dois tout! s'écria Jean-Baptiste, me dévorant les mains de caresses.
Je le fis lever.
— Mon ami, lui dis-je, vous êtes en présence de la reine de Suède !
Il ouvrit de grands yeux et crut que je me moquais de lui. Le menant alors à Christine, j'ajoutai :
— Permettez-moi, madame, de présenter à Votre Majesté
lin aiilciir (pii. je rnflirme, portera l'art du thr'âtre aussi haut (juo possible. On dira bientôt Molière comme on dit Corneille.
— Bravo! lit Christine. J'adore les auteurs! Vous vous êtes assez baisés... A mon tour!
Jetant aussitôt les bras au cou de Jean-Baptiste ébahi, elle lui donna la plus vive et la plus robuste des accolades. Il se pencha pour me dire à l'oreille :
— C'est une folle?
— Non, vrai, c'est une reine.
iMolière n'en revenait pas. Une fois envahi par Christine, l'entretien devint général. Jean Baptiste nous annonça qu'on l'autorisait à ouvrir une salle au Petit-Bourbon, et qu'il devait y jouer, le soir même, avec l'élite de sa troupe.
— Ah ! ma bonne amie, nous irons! s'écria la reine.
— Madame, répondis-je en m'inclinant, vous me faites infiniment d'honneur, j'accepte. Ouel sera le spectacle, Jean- Baptiste?
— Le Cocu imaginaire, d'abord.
— Un titre assez leste! tls-je en souriant.
— Mais non, dit Christine, je le trouve superbe !
— Et l'on terminera par les Précieuses, ajouta Molière, par la pièce même qui a causé mon exil.
— A merveille !... Oh ! la bonne vengeance !
— Les Précieuses, qu'est-ce que cela? demanda la reine.
— Votre Majesté, dis-je, n'a pas été sans entendre parler de cet évêque d'Ypres dont les propositions viennent d'être condamnées par la cour de Rome, chose assez fâcheuse pour les solitaires de Port-Royal, qui soutenaient sa doctrine?
— Oui, vous parlez de Jansénius.
12i AMOURS HISTORIQUES
— Précisément. Lui et ses disciples dénaturent le dogme religieux, exagèrent tout et sont à juste titre accusés d'intolérance. Eh bien, madame, les Précieuses étaient les jansénistes de l'amour.
— Voilà qui est admirable de justesse et de vérité ! s'écria Molière.
Il promit de nous envoyer une loge pour le Petit-Bourbon, m'embrassa tendrement et sortit.
— Je trouve cela bien singulier, dit Christine ; se faire de telles caresses et n'être qu'amis!
— Voilà justement, madame, le plus doux privilège de l'amitié, c'est de pouvoir se montrer expansive en dehors du têteà-tête. Après tout, l'amour n'est pas à mes yeux un sentiment bien respectable; mais j'ai pour l'amitié la vénération la plus grande, et mes amants n'ont pas de rivaux plus à craindre que mes amis.
Elle me donna sa huitième ou dixième accolade, et me supplia de la mettre au nombre de ces derniers.
Décidément,, j'avais fait la conquête de Sa Majesté Suédoise, qui voulut rester avec moi jusqu'à l'heure du spectacle. Elle m'accabla de plus en plus de ses témoignages d'affection, me dit que son projet, en quittant la France, était d'aller habiter Rome, et que, si je voulais, elle m'emmènerait avec el .
Je la remerciai de ses offres, affirmant que j'avais beaucoup trop d'amis pour aller vivre loin d'eux.
Puis je sonnai Perrote, et j'ordonnai qu'on servît à la reine une collation de viandes froides et de confitures. Après avoir mangé comme une ogresse, Christine se rappela son grand écuyer et son capitaine des gardes. Elle me demanda permis-
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