‹ Mémoires de Ninon de LenclosChapitre 7 sur 22 · L.i lo^^e lie Molièic arriva · texte numérisé non relu

L.i lo^^e lie Molièic arriva

iNous ùlions à rin(| Ikîuics au l'clit-Iloiiihoii.

Happeléo par les devoirs de sa char^^'e auprès d'Anne d'Aiitriclie, madame de Clioisy ne put nous accom[)agner.

Si j'avais été surprise jusque-là des discours et des manières de Christine, je le fus bien davantage de sa tenue au théâtre. Jamaisj je ne dis pas une reine, mais uile femme de la halle, ne se conduisit de la sorte. Pendant toute la pièce du Cocu imafiinaire, elle poussa des éclats de rire convulsifs, tantôt se tordant et jurant Dieu, tantôt se renversant sur moi, tantôt jetant les jambes par-dessus les bras de sa chaise, deçà, delà, montrant ce que les autres cachent.

Trivelin et Jodelet, les deux bouffons de la Comédie-Française et de la Comédie-Italienne, ne prenaient pas, dans leurs farces, de postures plus grotesques et plus ridicules. En vain je lui adressai de respectueuses observations, lui faisant voir qu'elle attirait sur nous les regards du public.

Sa Majesté m'envoya paître le plus cavalièrement du monde et me pria de la laisser rire.

Pendant six mois environ qu'elle fut à Paris, elle m'honora de sa visite presque toutes les semaines, et, franchement, j'en avais de cette reine des Goths par-dessus la tête. . Apprenant qu'elle venait de partir pour Fontainebleau, je m'en croyais débarrassée, lorsqu'un jour, de fort grand matin, le chevalier Sentinelli vint me dire qu'elle me demandait au Palais Royal.

Elle était revenue depuis deux jours sans que j'en fusse instruite.

12fi AMOUnS HISTORIQUES

J'avais bien envie de décliner ce nouvel honneur; mais, pensant que, si je refusais d'aller la trouver, elle viendrait sans doute elle-même chez moi, je me rendis au Palais-Royal, dont on avait mis une partie des appartements à sa disposition.

On m'introduisit chez Christine.

A ma grande surprise, je la trouvai tout en larmes et couchée sur un méchant lit, avec une chandelle éteinte à côté d'elle.

Pour bonnet de nuit, elle avait une serviette autour de la tête, et pas un cheveu, vu qu'elle s'était fait raser le soir précédent.

Lorsque je la vis dans cet accoutrement bizarre, j'eus une peine infinie à tenir mon sérieux, malgré la douleur dont elle semblait accablée.

Me saisissant les deux mains et m'attirant auprès de son grabat :

— Je vous crois mon amie, dit-elle, mon amie sincère?

— Oui, madame, je serais au désespoirque vous le missiez en dont

— J'ai un chagrin, ma bonne Ninon, un chagrin horrible.

— Que vous est-il donc arrivé?

— Vous le saurez plus tard. Il faut que je sois encouragée, soutenue. Restez avec moi, je vous en conjure!

Sentinelli entrait.

H s'approcha sans façon du lit de Christine et parla quelques instants à voix basse.

— M' empêcher! s'écria-t-elle, on oserait m'empêcher ! Ne suis-je pas reine? n'ai-je pas le droit de haute justice?

Le capitaine des gardes se pencha de nouveau à son oreille.

Christine lui répondit :

— Kli bien, soit, dissimulons! Dans uiio luMire je retournerai à Fontainebleau. I.;i, du moins, nous serons libres.

Senlinelli lit un signe d'approbation et (|uiUa la chambre.

« Droit de haute justice... Là, du moins, nous serons libres !... »

Je ne sais pourquoi ces paroles me donnèrent le frisson. J'allais interroger la reine à cet égard, lorsque tout à coup je la vis faire un signe de croix et se frapper la poitrine. Elle sonna ses femmes, qui entrèrent.

- Allez me chercher un confesseur, dit Christine, et amenez-le-moi promptement.

— Qui Votre Majesté veut-elle prendre? lui demanda-t-on.

— N'importe... le premier venu, pourvu que ce soit un évêque.

Les femmes s'éloignèrent.

Sa Majesté me pria de l'aider dans sa toilette, qui ne fut pas longue. Elle passa un justaucorps pelé, une petite vilaine jupe de couleur jaune et une coiffe. Sous ce costume, avec ses yeux rouges de larmes, elle était affreuse, d'autant plus qu'au travers de son chagrin on lisait sur sa physionomie je ne sais quoi de féroce qui faisait trembler. J'essayai de lai adresser quelques questions, elle ne me répondit que ces mots :

— Plus tard ! plus tard !

Deux secondes après, elle ajouta d'une voix suppliante:

— Je vous emmène à Fontainebleau, ma chère Ninon : pour Dieu, ne me quittez pas !

Le confesseur fut introduit. C'était M. d'Amiens, qu'on avait été quérir aux Feuillants, d'où il sortait de retraite.

Il entra avec son bonnet carré et son rochet.

Je voiiUis m'éloigner. Un geste de Christine me signifia de reculer seulement jusqu'au fond de la pièce. Puis elle se mit à genoux devant l'évêque, qui venait de s'asseoir.

La confession dura cinq minutes.

Christine la fit assez bas pour que je ne pusse rien entendre. Tout en parlant à l'évêque, elle ne cessait de le regarder entre les deux yeux, ce qui me parut le déconcerter beaucoup.

Si M. d'Amiens fut édifié, ce dut être des sentiments de la pénitente plutôt que de sa mine.

Il se hâta de lui donner l'absolution et partit.

La reine commanda son carrosse. Nous allâmes aux Feuillants, où elle communia.

Je songeai tout naturellement qu'une femme qui se comportait d'une manière aussi religieuse ne pouvait avoir de dessein sinistre. Un sentiment de curiosité prit le dessus; je consentis à la suivre à Fontainebleau, où je devais apprendre enfin la cause de ses larmes.

On alla grand train.

Monaldeschi etSentinelli étaient avec nous dans le carrosse. La reine n'adressa pas un mot au premier pendant tout le voyage. Nous arrivâmes à cinq heures du soir.

La nuit commençait à descendre.

On soupa. Christine dit ensuite au grand écuyer d'une voix sombre :

— Monsieur le comte, vous allez vous rendre dans la galerie des Cerfs, où je vous rejoindrai bientôt.

Puis, se tournant vers Sentinelli, je l'entendis murmurer :

— Qu'on exécute impitoyablement mes ordres. Suis-le!

MNON DK LKNCLOS 129

Toutes mes craintes revinrent. J'attendais (lu'elle me donnât enlin l'explication de ce mystère; mais elle s'occu[)a de changer de toilette et s'habilla tout de noir. Cela fait, elle me prit le bras sans mot dire.

A la porte attendaient vingt suisses, également vêtus de noir, avec des hallebardes garnies de crêpes.

Dix nous précédèrent; les dix autres nous suivirent, et l'on se dirigea vers la galerie où Christine avait envoyé le comte l'attendre.

— Au nom du ciel, madame, balbutiai-je, que va-t-il se passer? Pardonnez à ma terreur... On dirait les apprêts d'un supplice!

Elle ne me répondit que par un sourire; mais ce sourire, je ne l'oublierai de ma vie.

La galerie des Cerfs était éclairée par huit pages qui portaient des torches. Au fond, j'aperçus Monaldeschi, agenouillé devant un moine et les mains liées derrière le dos. Debout à sa droite, Sentinelli, recouvert d'une jaque de mailles, tenait son épée nue.

— Miséricorde! criai-je en joignant les mains avec épouvante, est-ce que vous allez le faire mourir?

Les lèvres de Christine se contractèrent de nouveau par son rire sinistre.

Elle avait la ligure pâle, mais son œil étincelait de colère et de haine.

Cependant Monaldeschi venait de l'apercevoir. II se redressa, bondit jusqu'à elle et se roula suppliant à ses genoux.

— Grâce! grâce! cria-t-il d'une voix désespérée.

Page 1