Tome I, page 207, noie II
Relation de l'entrevue de Louis XI avec son frère le tlue de Rerrj.
Monseigneur, je me recommande à vous tant comme puis. Et vous plaise savoir que, tant pour ce que je scay que desirez savoir l'effect de l'assemblée de monseigneur de Guienne, comme aussi que plusieurs qui n'y ont pas este presens vous en pourroient escripre en diverses façons, j'ay advisé de vous en escripre sommairement la vérité qui est en efïect.
Comme dez pieca avez sceu , après plusieurs alees et venues d'aucuns des gens et serviteurs du Roy devers mondict seigneur et de ceulx de mondict seigneur devers le Roy, tendans afin d'eulx assembler, entreveoir et faire bonne chiere ensemble , le Roy est venu à Nyort ce mardi dernier, v* jour de ce mois de septembre. Arriva à ung villaige nommé le Puy Reveau3 qui
1 Fina , finit.
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1 Puyraveau.
est à une grant lieue de la rivière de Brau *, sur laquelle, à l'endroit du chasteaul de Charron, ou lieu dit le pont de Brau, a voit esté paravant fait ung pont de basteaulx, et sur l'un desdicts basteaulx, envers le mylieu , une loige de bois dans laquelle avoit une barre par le mylieu à une fenestre quarree, où il y avoit deux barreaulx de fer, et le surplus tout de bois, afin tjue en icelle loige le Roy et mondict seigneur peussent parler ensemble seulement et sans inconvénient, et lequel pont le Roy ala visiter le mardi en personne.
Mecredi ensuivant , vic jour de ce mois, mondict seigneur arriva audict Charron où il a esté loigé, et qui est environ ung quart de lieue de ladicte rivière; et, ce jour mesme, vint veoir et visiter ledict pont. Et quant le Roy fut adverty qu'il y estoit venu , il envoya devers lui messieurs le grant maistre, de la Forest, seueschal de Poitou, et autres gens de son hostel, et après eulxson bon plaisir fut m'y envoyer. Et à l'heure que je y arrivay, qui estoit environ six heures de soir, je trouvay mondict seigneur sur ledict pont, à petit nombre de gens, qui estoit de ca la barrière pour veoir la loige du Roy, lequel me feit bien grant recueil et bonne chierc , et parla bien longuement priveement avecquesmov de plusieurs choses, desquelles de/, le soir mesmes je advertis le Roy, nui en fut très joyeulx : e\ dès lors me ordona retourner devers lui, hier du matin,
' La «rivière de Brau désigne «ci la Sevré niorUisc Ir pont de Brau rvpontl à un village .ippclr A Braud sni U carte de Cassini rt placé Mir la rive méridionale de la Srvrr. .1 lu- peu dr distance du boni g de Charott.
et luy porter une belle couppe garnye d'or et de pierres précieuses contre venin, qu'il lui donnoit. Le jeudi, qui fut hier, vigile de Nostre Dame et viT jour de cedict mois, auquel jouravoit esté para vaut ad visé faire ladicte assemblée, mondict seigneur envoya le matin devers le Roy monsieur de Curton pour savoir l'heure dudict jour que son plaisir desiroit de parler ensemble : mais, avant la venue dudict de Curton, par ordonnance du Roy faicte dez le mecredi au soir, .lièrent de matin devers mondict seigneur à son logis de Charron messieurs de Bourbon, marquis du Pont, de Guyse, de Beaujeu, les contes Daulphin de Pieriegort et de Dunoys, messieurs de Bueil , admirai , et plusieurs autres de l'ostel du Roy pour le veoir et lui faire la révérence.
Et ce matin mesmes dudict jeudi, en ensuivant le bon plaisir et commandement du Roy, je aie devers mondict seigneur à son loigis où j'arrivay le premier avecques monsieur de Bueil, auquel il fit très bon recueil, et l'appella et parla «i lui très longuement en lui demandant conseil, lequel il luy donna au mieulx qu'il peut, dont mondict seigneur se asseoira très fort , et je luy présent ay la couppe dont il fut très joyeulx, et en mercya très grandement le Roy. Et fusmes mondict sieur de Bueil et moy avecques lui dez qu'il partit de son lit jusques à ce qu'il fut prest et habilité, et tantost après arrivèrent lesdicts seigneurs : les premiers furent messieurs de Bourbon , de Dunois et l'admirai, et après \ indien! messieurs le marquis de Guy se, conte Daulphin île Pierregorl cl autres, les nngs après
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les autres ainsi qu'il avoit pieu au Roy leur ordonner, et monsieur de Bueil et moy l'usines les premiers à nous en retourner devers Je Roy.
Environ cinq heures après midi dudict jour de jeudi partit le Roy de son loigis, bien acompaîgnié et en belle ordonnance, faisant son chemin au pont; et quant il lut environ ung quart de lieue près dudict pont , il print avecques lui tant seulement les douze hommes cy nommez : c'est assavoir monsieur de Bourbon, monsieur de Bueil , le grant raaistre, de la Forest, seneschal de Poitou , du Bresson , de Concressault , président des comptes, la Dusque, du Plessis, le greffier de parlement et moy, et ung gentilhomme de sa chambre, nommé Navarrot, tous sans espee et sans dague, et feist venir quant et lui les Escoussois archiers de sa garde, sans arc et sans trousse, jusques au pié du pont : et messieurs l'admirai , de Craon demeurèrent bien trois trais d'arc loing du pont en la prarye avecques les autres seigneurs, chevaliers, escuyers, et pour faire demeurer toutes autres gens là assemblez, qui estoienten nombre nnmchevaulx. Et, du pied du ponl, nous veismes mondict seigneur, qui premier estoil arrivé de son cousté jusques au pied dudict pont, acompaignié d'autres douze hommes, c'est assavoir de messieurs de Villars, de Malicorne, de Curton, Patrix Koulcaut jeune , de Boussicault, seigneur de Stessart, maistre Jehan de Beauvoir, qui futevesque d'Angers, seigneur de Dampierre, Loys Sorbyer, de Carrouges, du chaucellier de Bretaigne, qui paravanl avoit esté devers le Roy, cl d'un}; secrétaire : (i les archiers de sa
garde demeurèrent bien loing de là le pont en la prairie, et aussi ses gens, qui estaient environ un ou vc chevaulx.
Le Roy descendit, et tous xu entrasmes avec lui sur le pont jusques à sa loige. Semblablement entra mondict seigneur de l'autre cousté sur ledict pont , acompaignié de xil ; et, avant qu'il arrivas! à la loige, une grant lance loing, s'agenouilla tout à terre, la teste nue; et après s'aproucha de ladicte fenestre, tousjours nue teste, et de rechief mist le genouil à terre, et lors le Roy lui dist qu'il fust le bien venu, et que l'une des choses du mondequ'il desiroit le plus estoit de le veoir. Mondict seigneur luy respondit, en le remerciant très humblement, que pareillement sur toutes choses il desiroit le veoir, lui faire la révérence et le servir à son povoir, lui suppliant que son plaisir fust mettre hors de son cuer les choses passées, lui pardonner, le recevoir en sa bonne grâce et avoir pour recommandé. Et après que le Roy lui eust dit plusieurs fois qu'il se levast et que maintes choses furent illecques dictes, oyans tous d'ung cousté et d'autre et plusieurs belles et doutées paroles , et tousjours mondict seigneur parloit moult humblement et à grant révérence, et supplioit au Roy qu'il lui pleust lui pardonner et l'avoir en sa bonne grâce, et le Roy lui respondit que tout estoit pardonné, et qu'il lui pardonuoit de bon cuer, et lui prioit que pareillement il mist hors de son cuer les choses passées , dont mondict seigneur le merciant en disant que ce n'cstoit pas à lui à faire : et tant d'autres belles et tloulrcs paroles furent dictes illecques ten-
dans au bien et honneur du Roy et de son royaulme. Et, en disant ces belles paroles, le Roy commanda que nous nous retraissions arrière, ce que feismes d'ung cousté et d'autre environ la longueur d'une lance, et les laissasmes culx deux qui furent à parler ensemble bien ung quart d'heure ; et ne scet Ton ce qu'ils dirent, sinon ce qu'il a pieu au Roy en dire depuis, et que veismes les belles et doulces entencions qu'ilz tenoient l'ung envers l'autre. Et dez ce qu'ils commencèrent à parler hault, mondict seigneur requist par plusieurs fois qu'il passast devers le Roy ; et le Roy respondit que ce seroit au lendemain , pour ce qu'il estoit tart et le soleil eouchié, et que lendemain il en seroit plus asseuré. Et toutesvoyes, quant le Roy vit la bonne voulenté de moudict seigneur il en fut content , et incontinent furent mises planches sur lesquelles mondict seigneur passa vers le Roy, voyans tous d'ung cousté et d'autre, et dez qu'il approucha il s'agenoilla à ses pieds, et le Roy et lui se entrecolerent plus de vingt fois, de si grant cuer et amour que à peine pou voient parler l'ung à l'autre. Lors n'y eust homme viez ne jeusne, d'ung cousté ne d'autre, qui se peust tenir de plourer ; et commencèrent à crier : « Noël! Noël! » et les gens aussy de la garde, de tous cousiez, à louer Nostre Seigneur. Et à celle heure parlèrent longuement ensemble, oyans tous, et en disant de moult belles et bonnes paroles tendans comme dessus au bien d'eulx et du royaulme. Et, pour ce que la nuyt s'aprouclioit, le Roydistqu il estoit temps de partir, et mondict seigneur le vouloit. acompaignier jusques au de cà du pont ; mais
le Roy ne le voult soullrir : et entreprindrentd'estrele lendemain, qui est aujourd'uy, sur ledict pont pour parler ensemble plus à plain, et que la barrière seroit rompue. Ainsi mondict seigneur prinst cougiéduRoy et s'en ala à son logis tout incontinent, et par tous les lieux et villaiges d'enlour furent fais les feux de joye.
Aujourd'uy, feste de la Nativité Nostre Dame, environ dix heures avant midi, le Roy, acompaignié en l'ordonnance que dessus, est retourné audict pont, chacun de son cousté : et ainsy que le Roy aprouchoit le pont, il a veu que mondict seigneur venoit audevanl de lui. Et lors m'a envoyé audevant de lui pour lui dire qu'il attcndistsur le pont, ce que j'ay fait; mais, ce nonobstant, il est venu devers le Roy, et ne portoit espee ne autre chouse, ne homme des siens, combien qu'il fust housé : car, dez l'entrée du pont de son couslé, il avoitosté son espee et baillée au bailli de Seez. El est venu mondict seigneur jusques hors du bout du pont où le Roy descendoit de cheval, où il y avoit si granl boue qu'il n'y povoit passer, et aussy lous les archiers de sa garde et autres gens en grant nombre y estoient : et là il a fait la révérence au Roy, tousjours à leste nue et jusques à terre, en s'entrecolans, el lous deux s'en sont alez par sur le pont à la loige, et, entre nous tous ensemble après eulx , et en noz présences et oyans tous, ont parlé de plusieurs choses en belles, bonnes et doulces parolles l'espace d'îine heure et demie. El, enlre autres, le Roy a dit à mondict seigneur qu'il l'asseuroif el qu'il n'eusl plus de paour ne rrainrle de lui, car de lui ne par son sreu n'a u roi I il
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jamais mal ne dommaige, mais estoil son plaisir que en tout ce qu'il avoit et aura jamais il lust obey comme lui mesines : à quoy mondict seigneur a respondu, en le merciant très humblement , qu'il estoit son Roy et son seigneur, et qu'il estoit délibéré du tout de lui obéir, porter honneur et révérence et le servir de corps et de biens envers et contre tous, sans quelconque persone excepter. Et tant d'autres belles, grandes et bonnes parolles ont esté illecques dictes d'ung cousté et «l'autre que à peine Jes pourroit l'on escripre. Mondict seigneur s'en vouloit venir avecques le Roy disner à son hostel , et l'acompaignier jusques au bout du pont de deçà , là où le capitaine de la garde et les Escossois, qui congnoissoient mondict seigneur du temps du feu Roy, cui Dieu pardoint, mondict seigneur de Craon, qui encoires ne l'a voit veu, et plusieurs autres chevaliers et escuyers lui ont fait la révérence, et il les a recueillis très voulentiers : et s'en fust venu avecques le Roy, mais il ne l'a voulu soulh ir. Et a esté advisé, pour la grant chaleur qu'il faictet les estrois loigis qui sont en ce pays, chacun s'en retourneist en son loigis, ce qui a esté fait. Aiusy a prins mondict seigneur congié il u Roy, lequel s'en part demain au matin et s'en retourne es marches de Nyort , là où mondict seigneur viendra devers lui , et se doivent trouver ensemble , dimanche ou lundi prouchain, à Maigny, qui esl à messire Guy de Sourches, seigneur de Mn licorne, à deux lieues de Nyort, où ils doivent logier en ung hostel et chasser cl faire bien granl chiere ensemble: car à peine saumit l\»n «lire ne escripre le granl cl bon vouloir (jii il/
ont l'ung envers l'autre. Le Roy maine les douze dessusdicts et autres gens de son conseil , estans de par de ca, et mondict seigneur pareillement les siens, pour traictier de plusieurs matières au bien d'eulx et du royaulme.
Monseigneur, je vous ay bien voulu advenir de la vérité de l'assemblée pour ce que je scay que y prendrés plaisir, et me semble que vous ferez bien de le signiffier aux bonnes villes, alin qu'ilz en fa cent processions et feux en l'onneur de Nostredict Seigneur : car il est l'ung des plus grans biens qui peussent advenir en ce royaulme. Et vous ad ver Lis , monseigneur, que, hier, à l'heure de lad icte assemblée, la mer ne fut pas si haulte de plus de quatre piedz, au dit des marigniers, comme elle a voit acoustumé d'estre selon le mois et le cours de la lune : laquelle chose l'on tient à bien grant miracle, car se elle eust esté si haulte comme elle devoit, à peine eust l'on peu passer jusques audict pont; et croy que Dieu Ta voulu ainsi , afin que le Roy et monseigneur soient bien ensemble pour le bien d'eulx et du royaulme.
Monseigneur, s'il est chose que puisse faire pour vous, je le feray de très bon cuer, priant Dieu qu'il vous doint ce que desirez.
Escript à Puy Reveau, le vine jour de septembre'.
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