‹ Memoires de physiologieChapitre 19 sur 23 · PLACÉ DANS UNE ANSE INTESTINALE · texte numérisé non relu

PLACÉ DANS UNE ANSE INTESTINALE

Dans les expériences qui suivent j'ai mis en pratique le procédé suivant dont la description ainsi mise à part me permettra de rendre ma rédaction plus brève.

Sur un chien à jeun et chloroformé, je pratique une incision le long de la ligne blanche; j'attire en écartant l'épiploon une anse de l'intestin grêle de 15 à 20 centimètres de longueur que je ferme par deux ligatures convenablement serrées, puis à l'aide d'un trocart fin dirigé obliquement dans l'épaisseur des parois, j'injecte dans cette anse une solution titrée. La plaie est recousue et l'animal détaché. Quand il se réveille il regagne à pied sa loge sans paraître éprouver d'autres effets que ceux qui appartiennent à l'ivresse du chloroforme, plus tard il est sacrifié d'une manière instantanée par l'insufflation de l'air dans les veines ou par la section du bulbe et l'anse est examinée. Ainsi dans des conditions normales, j'ai injecté dans une anse de l'intestin grêle d'un chien à jeun 20 centimètres cubes d'eau contenant un cinquième de son poids de sulfate de magnésie.

Le tableau suivant montre quelles ont été les quantités de liquide trouvées dans l'anse intestinale qui avait reçu la solution saline; le temps écoulé entre l'injection dans l'anse et l'examen est indiqué.

T.MïLEAu des quantités de liquide recueillies dans une anse d'intestin après l'injection d'une quantité connue d'une solution de sulfate de maynésie au cinquième pendant un temps connu.

Quanlito's de solution injectées.

V juin 1870 20

23 juillet 1868... . 30

27 août 18G8 30

31 décembre 1808. 20

14 juin 1870 20

15 juin 1869 20

17 juin 1869 20

12 juin 1868 35

2 juin 1870 20

Temps écoulé.

Quantités de liquida trouvées.

ce

L'examen de ce tableau dans lequel j'ai placé les faits dans l'ordre des quantités croissantes de liquides recueillies montre d'une manière générale que ces quantités peuvent être considérées comme croissant en raison du temps écoulé et en raison de la quantité de solution saline injectée dans l'anse intestinale.

Cependant cette proportionnalité n'est pas toujours vérifiée, et on ne doit pas s'en étonner quand on songe que les animaux ne sont pas identiques entre eux, qu'outre leurs différences d'âge, de poids, de vigueur, de race, etc., qui à la rigueur pourraient être notées, il peut y avoir des différences individuelles bien difficiles à apprécier. On doit songer surtout que toute anse intestinale e.st le siège de phénomènes d'absorption qui alternent avec les phénomènes de sécrétion, ou de production des liquides. Je rappellerai à ce sujet une expérience de M. Claude Bernard, expérience propre à montrer dans un cas particulier ce qui est généralement vrai dans les organes qui peuvent être le théâtre de phénomènes d'absorption, de sécrétion. M. Claude Bernard galvanise la corde du tympan sur un chien dont le canal de Warthon est mis à nu et reçoit un tube par lequel on injecte une solution de strychnine. Tant que dure l'excitation du nerf la salive est sécrétée et l'absorption ne se fait pas. Vient-on à cesser l'excitation du nerf sécréteur, aussitôt apparaissent les convulsions générales et tous les symptômes

SUR l'intestin. 121 qui accusent l'absorption de la strychnine. Ainsi les phénomènes d'absorption et de sécrétion se succèdent, mais ne sont pas simultanés; l'intestin est plus qu'aucun autre organe un lieu d'absorption et de sécrétion, et les liquides qui sont pour ainsi dire versés par les parois dans la cavité intestinale sont plus tard repris et absorbés.

On voit en effet que l'intestin dans l'état normal absorbe les liquides mômes qu'il a sécrétés. Ainsi, quand on considère le canal digestif d'un animal qui est en digestion, les parties supérieures de l'intestin contiennent des liquides en abondance qui sont en partie au moins constitués par les liquides que fournissent les glandes nombreuses de cette région; mais à mesure que l'on examine l'intestin dans une région plus avancée, on trouve que les liquides diminuent, il arrive même que dans le gros intestin ils ont disparu.

L'expérience suivante montre qu'il en est de même quand il s'agit de liquides amenés par la présence de sulfate de magnésie.

Le 2 juin 1870, un grand chien blanc, jeune, dont l'iris du côté droit était blanc, est chloroformé et reçoit 20 centim. cubes de la solution de sulfate de magnésie au cinquième dans une anse intestinale; vingt-quatre heures après il est endormi de nouveau ; la plaie est rouverte, l'anse est ponctionnée et fournit 335 centimètres cubes de liquide abondant en cellules épithéliales.

30 centim. cubes de ce liquide sont placés dans l'anse intestinale vide d'un autre chien. Le lendemain l'anse est examinée et trouvée vide ou plutôt ne contenant que 2 à 3 centim. cubes d'une bouillie jaunâtre, épaisse, coulant difficilement par un large trocart. Cette anse est à 30 centimètres au-dessus du CGecum.

Les liquides qui se produisaient dans l'anse du premier chien sont donc repris et absorbés dans l'anse du second chien qui n'est pas comme le premier, ni comme la glande sous-maxillaire pendant la galvanisation de la corde du tympan dans l'état d'activité spéciale pendant lequel les liquides sont versés à l'intérieur de l'intestin.

Nous voyons par cette expérience que tel liquide qui se trouve dans une anse intestinale est repris par l'intestin.

Si on montre que, en outre, l'anse qui les a produites peut les reprendre, on sera conduit à de nouvelles réflexions.

Dans l'expérience du 23 juillet 1868, 30 centim. cubes de la solution ordinaire de sulfate de magnésie ont été injectés dans une anse d'intestin de chien ; on examina six heures après cette anse, elle contenait 74 centim. cubes d'un liquide reconnu plus clair et moins riche en globules de pus que les liquides recueillis habituellement après un séjour plus prolongé de la solution dans l'anse.

Dans l'expérience du 20 mai 1870, 20 centim. cubes de la solution ordinaire sont mis dans l'anse intestinale d'une chienne. Vingt heures plus tard on trouve dans cette anse 50 centim. cubes d'un liquide très-chargé de globules blancs Dans cette dernière expérience l'abondance des globules blancs qui ne sont pas résorbés comme les parties liquides, la durée prolongée pendant vingt heures, enfin la faible quantité de liquide font penser que le mouvement d'absorption des liquides s'est prononcé avant l'examen et que l'on n'a recueilli qu'une quantité de liquides inférieure à celle qui à un moment moins éloigné du début de l'expérience distendait l'anse.

Dans l'expérience qui précède, au contraire, la quantité 74 centim. cubes était trop faible en la comparant aux quantités que 30 centim. cubes de la solution ordinaire séjournant plus longtemps ont fourni sur d'autres animaux. On doit penser que pour ce chien le moment où la quantité de liquide est maximum n'était pas encore atteint. Le moment où l'absorption des liquides contenus dans une anse intestinale succède à la sécrétion de ces liquides est un moment difficile à préciser. l\ est utile, je crois, d'en faire la remarque, car on s'expose à des évaluations très-inexactes, si on ne supprime cette cause d'erreur. Le fait suivant montrera encore que l'appréciation de ce moment offre des difficultés nombreuses.

Le grand chien blanc (avec un iris blanc), sujet de l'expérience du 2 juin 1870, déjà cité, fournit 335 centim. cubes de

SUR l'intestin. 123 liquide. On le recueillit, et on préleva 30 ccntim. cubes pour être injectés dans l'anse d'un autre chien, comme il a été dit. Et, en outre, 30 centim. cubes pour être replacés dans l'anse qui les avait fournis. Le chien était en très-bon état. L'opération fut faite avec un trocart fm comme il convient ; et la plaie, qui avait été faite à l'anse avec un fort trocart pour donner complètement issue au liquide contenu, fut fermée par une ligature et isolée. Le lendemain, vingt-cinq heures après, l'anse contenait 100 centim. cubes de hquide. Il y avait donc eu continuation des phénomènes de production des liquides. Il faut donc admettre une prolongation de l'action dans cette anse, prolongation au delà de vingt-quatre heures, ou une excitabilité qui se révèle en présence d'un liquide qui sur l'anse normale d'un autre chien ne produit point le même effet, et disparaît par absorption.

Pour résumer ce qui résulte des expériences citées, la présence dans l'anse intestinale d'un chien d'une solution de sulfate de magnésie au cinquième, provoque l'afflux des liquides en quantités notables dans les conditions ordinaires.

Ce résultat, qui est d'accord avec les idées reçues de tout temps sur l'action des sels purgatifs, est nié cependant par quelques auteurs modernes qui appuient leur manière de voir sur des expériences faites sur le chien.

J'ai cru nécessaire de refaire leurs expériences, et je pense que l'on verra avec intérêt que leurs expériences mêmes qui paraissaient renverser les idées reçues, peuvent servir à les confirmer. En d'autres termes, on verra que les faits sur lesquels les auteurs que je vais citer s'appuyaient pour combattre les idées admises n'étaient point des faits scientifiques, parce que les conditions qu'ils avaient voulu réaliser n'étaient point réahsées, certaines précautions qui paraissaient inutiles à prendre dans les opérations étant indispensables ; on verra que les faits doivent être définis tout autrement qu'ils l'ont été par ces auteurs, et qu'ils rentrent finalement dans les idées reçues.

Parmi les mémoires allemands qui ont rapport à la question que j'examine, je citerai d'abord celui de Thiry.

Le travail qui a pour titre : Uber eine neue Méthode, den Dunndarm zu isolir en von D' L. Thiry {iinit \ Tafel), {vorgelegtin der Sitzung d. Kaiser. Akad. d. Wissenschaften,am^bFebriiar 1864), donne la description d'une opération désignée souvent dans les ouvrages allemands sous le nom de Fistule de Thiry.

C'est un procédé imaginé pour recueillir du suc intestinal, et qui peut être utile dans l'étude de quelques points de physiologie. Voici en quoi il consiste :

Par une plaie faite à la paroi abdominale, l'opérateur attire l'intestin ; il prend une anse d'une longueur de 20 centimètres plus ou moins, et la coupe de façon à l'isoler du reste de l'intestin. Il réunit le bout libre du fragment supérieur de l'intestin avec le bout libre du fragment inférieur, de façon à rétablir la continuité du canal.

Passant ensuite à l'anse formée par la double section de l'intestin, il oblitère le bout supérieur en accolant les membranes séreuses retournées dans la cavité, de façon à former un cul-de-sac fermé ; et il accolle le bout inférieur à la plaie de la paroi abdominale, de manière à former une anse artificielle. Cela fait, il achève les sutures pour fermer la plaie faite à la paroi abdominale.

Il faut généralement quatorze à seize jours pour que le chien ainsi opéré puisse être considéré comme revenu à la santé et à son état normal.

Dans son travail original, Thiry décrit les expériences qu'il a faites pour obtenir par ce procédé du suc intestinal et les essais faits sur ce liquide, étudié dans ses propriétés chimiques et physiologiques.

Il ajoute à la page 19 :

« A titre de complément, il convient de mentionner des ex- » périences que j'ai réalisées avec quelques médicaments (diar- » rhéiques), en vue de leur action sur les sécrétions de l'intes- » tin. Le sulfate de magnésie, le séné et l'huile de croton ont S) été les médicaments essayés.

SUR l'intestin. 125 )) Relativement au sulfate de magnésie (chien n" 2), une » dose assez forte, qui produisait une forte purgation, fut in- » troduite dans l'estomac sous forme de bol, et, peu de temps » après, on examina la sécrétion du fragment isolé. Mais à au- » cun moment, même quand déjà une abondante diarrhée était » produite, on ne remarqua une augmentation de la sécréî tion de l'intestin ; il y eut dans l'heure une à deux gouttes de 3) sécrété, comme cela se rencontre aussi dans l'état de jeûne y> de l'animal, sans rien de plus ajouté.

» De plus, j'injectai une solution concentrée de sulfate de 3) magnésie dans le fragment d'intestin; elle resta 15 minutes ï> dans cette anse; mais là encore ne survint une augmentation » de sécrétion qu'autant que cette sécrétion était provoquée par 3) une excitation mécanique de l'ouverture de la fistule pen- 3) dant l'injection et son séjour; et en aucune façon, ellen'at- 3) teignait ni ne dépassait la quantité qu'atteint la sécrétion, 3) quand au lieu de solution saline on instille de l'eau distillée. 3) Il n'est pas nécessaire de fixer ces résultats avec des chiffres, 3) d'autant plus que ces chiffres n'ajouteraient rien de particu- 3) lier. Pareillement, dans les deux essais suivants que j'ai faits 3) avec le séné, on peut passer sous silence les nombres ob- 3» tenus.

3) Une forte dose de poudre de feuilles de séné fut introduite 3) sous forme de bol dans l'estomac d'un chien comme le sulfate 3) de magnésie, en sorte qu'il en résultait une forte purgation ; » mais on peut constater encore que cette ingestion fut encore sans influence sur la sécrétion de tout le fragment isolé 3) de l'intestin. Ensuite, j'injectai dans le fragment d'intestin 3) une forte infusion de séné, et je la maintins un temps plus 3) long, mais là encore une augmentation insensible de sécré- 3> tion fut obtenue.

3) L'huile de croton, à la dose de 6 gouttes, fut injectée dans 3) la peau du ventre; il en résulta un vomissement et une diar- 3> rhée, mais aucune augmentation dans la sécrétion du frag- 3) ment isolé de l'intestin.

3) D'après ces expériences, il est hors de doute que le sulfate

3> de magnésie, le séné, l'huile de croton, le dernier instillé î sous la peau, ne provoquent pas la diarrhée par une augn) mentation de sécrétion des glandes de Lieberkiinn, mais que î cette diarrhée doit tenir à autre chose. Il est très-vraisem- » blable que les médicaments cités agissent en supprimant ï) d'une certaine manière la résorption des liquides du contenu i> de l'intestin. Et cela arrive certainement surtout en ce sens » que le contenu de l'intestin, passant dans un temps rapide )) dans le canal intestinal et spécialement dans le gros intestin, y> est chassé du canal digestif avant que la résorption des par- » ties aqueuses ait eu lieu à cause des mouvements de l'intestin, » exagérés par les médicaments purgatifs cités. »

On trouve, en outre, dans Archiv fur Anatomie-Physiologie untl WissenschaftlicheMedicin, von D"" Reichert und D' Du Bois Reymond, 1870, p. 37, un travail intitulé : Zur phjsiologischen Wirkuny der Ab/ûhrniiltcl, von S. Radziejcwski. Prakt-Artz in Berlin.

Dans ce travail le docteur Radziejewski donne à la page 85 un chapitre intitulé : Expériences avec la fistule de Thirij.

(( Il décrit le procédé en insistant sur la modification apportée » par Kulmé, qui consiste à rétrécir l'ouverture libre pour » prévenir le prolapsus ou l'inversion. Les expériences qu'il a » faites, arrivent, dit-il, au résultat que l'auteur de l'opération » (Thiry) a obtenu avec l'huile de croton, le séné et le sulfate » de magnésie et SchifT avec l'aloès, le jalap et le sulfate de » soude, sans fournir un résultat positif ; en d'autres termes, )-> lorsque ces substances ont été placées dans l'intestin ou » dans l'anse isolée, on ne peut constater ni une transsudation )) ni une sécrétion exagérée.

» 49' expérience du 24 février 1869. — Une chienne dont » la fistule était complètement guérie et dont l'ouverture de la » fistule donnait écoulement à une quantité notable de suc » reçut à dix heures et demie sa nourriture, dix à douze minutes y> plus tard survint une abondante évacuation de suc intestinal » et de mucus intestinal ; à onze heures quinze minutes on lui » injecta deux gouttes d'huile de Croton Tiglium avec dix

SUR l'intestin. 127 j gouttes d'huile d'olive à l'aide d'une seringue dont la canule 3) en gomme pénétrait jusqu'à l'extrémité de la fistule; une » petite quantité s'écoula au dehors, mais une plus considérable 3) demeura suffisante pour provoquer une action énergique. » Une sécrétion de couleur foncée de la membrane muqueuse » survint aussitôt, mais au bout de quatre-vingt-dix secondes î cette sécrétion cessa et revint à son type normal, en sorte y> qu'il n'y eut que des gouttes isolées qui furent rejetées.

» 50' expérience, 1" jnars 1869. — A dix heures quinze le » môme chien reçoit 442 grammes de viande avec trois gouttes » d'huile de croton. Cette dose fut placée dans une capsule de » gélatine, et lorsque je l'eus assez profondément engagée dans )) la fistule pour ne pas craindre qu'elle s'échappât en revenant, » je brisai la capsule avec une pince longue, en sorte que toute y> l'huile demeura dans la fistule ; il n'y eût que quelques flocons » ou gouttes légèrement rougeâtres qui s'échappèrent ; cette » quantité ne s'accrut pas jusqu'à sept heures du soir, moment » où une évacuation diarrhéique survint résultant de l'ingestion » à l'intérieur de l'huile. (L'auteur passe ensuite à l'examen ï) des matières rejetées.)

» Un essai semblable fait le 2 mars eut le même résultat.

» 51° expérience, 8 mars 1859. — Le même chien reçoit à » midi et demi avec sa nourriture 15 grammes de sulfate de » magnésie. Il reste suspendu toute la nuit; sous la fistule est » disposé un vase propre à recueillir le liquide ; le lendemain » matin une très-faible quantité de suc s'y trouvait amassée, » quoique dans la nuit une selle copieuse et très-liquide ait été 3> évacuée.

» Thiry avait placé le sel purgatif dans la fistule môme, sans » pouvoir provoquer une transsudation par une endosmose » locale, il me semble inutile d'augmenter encore par la répéî titionde ces expériences le nombre des résultats négatifs déjà » obtenus. Les expériences confirment dans leur évidence déjà y> manifeste les conclusions de Thiri/, que les purgatifs les plus » énergiques eux-mêmes ne provoquent les évacuations liquides T> que par la cessation de la résorption, cessation qui est la con-^

128 EXPÉRIEXCES

» séquence de V exagération des moiiveincnts péristaltiqnes. »

A la page 100, le même auteur dit « de toutes les propriétés attribuées aux purgatifs, l'exaltation du mouvement péristaltique reste seule et est seule prouvée ; d'elle seule provient la diarrhée ».

Ainsi, en résumé, dans la théorie de Thiry et de Radziejewski, un sel, tel que le sulfate de magnésie, provoque des mouvements péristaltiqnes exagérés qui donnent lieu à l'évacuation de liquides préexistant dans la cavité intestinale, mais ne provoquant pas l'apparition de liquides nouveaux.

Cette manière de voir repose sur des faits qu'ils ont certainement vus, savoir que les anses intestinales séparées suivant le procédé souvent nommé fistule de Thiry sont apparues vides après avoir reçu de fortes doses de sulfate de magnésie. Je vais rechercher ces faits, afin de voir si une circonstance méconnue et dont il faut tenir compte ne change pas la nature du fait, base de toute cette théorie qui se trouve acceptée plus ou moins explicitement dans un certain nombre d'ouvrages allemands.

Dans une première expérience je me suis borné à former une anse comme à l'ordinaire, puis à couper l'intestin au-dessus et au-dessous, à réunir les deux bouts de l'intestin en laissant flotter dans la cavité abdominale cette anse sans la rattacher comme dans le procédé de Thiry, à la paroi abdominale.

1° Du ^9 juin 1870. — Sur un chien, après avoir incisé la paroi abdominale suivant la ligne blanche, j'applique deux ligatures en caoutchouc qui limitent une anse comme dans les expériences que j'ai décrites au commencement de ce travail, et j'injecte dans cette anse 20 centim. cubes de la solution de sulfate de magnésie au cinquième, puis je coupe l'intestin audessus et au-dessous de l'anse, je rapproche les deux bouts de l'intestin et j'en fais la suture.

Je recouds ensuite la plaie faite à la paroi abdominale.

Cette opération est pratiquée à onze heures, le soir à cinq heures le chien vomit; le lendemain il va bien, gagne à pied le laboratoire et est tué par insufflation d'air dans les veines.

SUR l'intestin. '129 L'anse est énormément distendue, elle contient 332 centim. cubes de liquide. Elle est située à un mètre du pylore et à 85 centim. du ccecum. Le chien pèse 15''''-,60.

Dans les deux expériences suivantes, je pratique l'opération dite fistule de Thiry, et j'injecte immédiatement le sel de magnésie dans l'anse isolée.

2° Du SO juin iS70. — Sur un chien de taille moyenne, à grosse tête, je sectionne l'intestin en deux points, et je rapproche par une suture les deux bouts de l'intestin ; puis l'anse formée reçoit une ligature à l'une de ses extrémités, tandis que l'autre est fixée à la paroi abdominale de manière à former un anus artificiel. En outre une seconde ligature est appliquée près de l'anus artificiel de manière à limiter solidement la cavité dans laquelle j'injecte 20 centim. cubes de la solution de sulfate de magnésie à l'aide d'un trocart fin.

Le lendemain 1'"' juillet, l'animal est mort; il offre les lésions de la péritonite, et la ligature avoisinant l'anus artificiel paraît être le point de départ ou le foyer principal de l'inflammation.

L'anse contient '138 centim. cubes d'un liquide chargé de leucocytes et de globules rouges.

Cette anse était à 46 centimètres du ca:'cum; elle avait 60 centimètres de longueur, et elle offrait des plaques de gangrène.

3° juillet iSIO. — Aune heure, sur un chien blanc de taille moyenne, j'ai formé une anse que j'ai coupée. Les deux [bouts de l'intestin ont été suturés suivant la méthode. Quant à l'anse libre, j'établis d'un côté une suture en cousant les bords de la plaie, et de l'autre j'établis l'anus artificiel après avoir posé une ligature à quelques centimètres en arrière pour laisser des vaisseaux nourriciers et prévenir la gangrène survenue dans l'expérience précédente. J'injecte 20 centim. cubes de la solution de sulfate de magnésie dans cette anse ainsi formée. — Le lendemain, vingt-deux heures après cette opération, l'anse contient 90 centim. cubes de liquide très-rouge.

II y avait une certaine quantité de liquide entre cette ligature et l'anus artificiel.

4" Dans une autre expérience, 51 juillet 1871, j'établis la fistule, mais je ne plaçai pas dans l'anse libre la solution de magnésie, afin d'attendre le rétablissement de l'animal. Cette expérience fut interrompue par l'invagination de l'anse qui rentra elle-même dans une étendue de plus de 10 centimètres de longueur; le mésentère est engagé avec l'intestin, malgré les points de suture faits pour constituer le cul-de-sac. Je remarque que c'était bien le bout supérieur de l'anse qui formait l'extrémité flottante et qui s'engagea par suite des contractions. L'animal mourut de péritonite.

5" Dans l'expérience suivante, j'établis une fistule permanente.

Le 1"' août, j'opère un chien loulou assez grand. Il est chloroformisé comme à l'ordinaire. Les deux bouts de l'intestin sont unis l'un à l'autre par une suture, sans préoccupation du renversement des séreuses. L'anse est terminée en cul-de-sac et l'anus artificiel est fixé à la plaie de la paroi abdominale.

Le chien est soumis à la diète lactée.

Le 7 août, le chien se porte bien.

Le 8, il est chloroformisé à quatre heures du soir; j'entr'ouvre la plaie cicatrisée de l'abdomen afin d'éviter la difficulté d'oblitérer l'anus, et, après avoir appliqué une ligature dans l'intention de clore l'anse, j'injecte avec le Irocart fin à travers les parois de l'anse 20 centim. cubes de la solution de sulfate de magnésie au cinquième.

Le lendemain, le chien est sacrifié par injection de l'air dans les veines. L'anse n'offre pas de liquide. Voici donc le résultat négatif obtenu parles auteurs allemands; mais je constate que la ligature n'étreint pas l'intestin, elle était mal appliquée; en outi'e le tissu cicatriciel du cul-de-sac était sans résistance, ce dont je m'aperçois en injectant directement dans cette anse

SUR L'iiNTESTIN. 181

un peu d'eau : je produis en soufflant une légère pression, et l'eau s'échappe par le cul-de-sac.

6" Le 11 août, un chien loulou est chloroformisé et opéré comme à l'ordinaire. Une grande anse est prise au-dessus du ca3cum. Des sutures serrées sont établies pour bien oblitérer le cul-de-sac ; on pratique deux incisions latérales sur l'intestin près du cul-de-sac pour prévenir les mouvements péristaltiques et l'invagination. L'anus artificiel est fixé. Les deux bouts de l'intestin sont réunis par des sutures serrées, avec abrasion de la muqueuse.

Le 19, le chien, rétabli, est chloroformisé en vue de l'injection, mais il meurt après quelques inspirations.

On examine l'état des organes. L'anus artificiel était bien établi, une sonde y pénètre. Le péritoine est parfaitement sain et normal. Le cul-de-sac de l'anse me parait bien formé, il offre des adhérences qui me paraissent favoriser sa solidité ; (cependant j'injecte de l'eau dans cette anse de manière à la distendre un peu, et je vois cette eau s'écouler en partie peu à peu par le cul-de-sac et passer dans la cavité péritonéale.

Ces deux observations me confirment dans l'opinion que j'avais déjà qu'il était bon de placer des ligatures sur l'anse aux deux extrémités avant de faire l'injection. Autrement la petite distension produite par le liquide injecté, et surtout la forte distension produite quand les liquides s'accumulent en raison du travail physiologique provoqué par la solution de magnésie, peuvent écarter les tissus de nouvelle formation dans ce culde-sac récemment oblitéré, et les liquides pénétreront dans le péritoine sans que l'on en soit prévenu.

L'expérience qui suit montre en effet qu'il peut en être ainsi.

7° Le 23 août, sur un chien robuste, de taille moyenne, j'injecte dans le péritoine '20 centim. cubes de la solution au cinquième. L'animal ne manifeste absolument rien du tout. Il n'était pas chloroformisé afin que les sensations fussent perçues par lui, accusées et révélées.

Ce chien avait vidé sa vessie et son intestin avant l'opération.

Le lendemain, il ne rend pas de selles, mais il urine assez abondamment. On avait fait une petite plaie à la peau de la ligne blanche et introduit le trocart fin avec précaution, puis le dard étant retiré, on avait poussé plus avant la canule et fait l'injection sans peine et sans rien perdre.

Le surlendemain il a rendu pour la première fois des selles, elles étaient dures. Il continue à ne rien manifester.

Je suspends mon récit un instant. Dans ces diverses expériences, qui sont des tâtonnements eu vue de trouver le résultat que les auteurs ont trouvé, et en le trouvant, de bien connaître les conditions particulières qui amènent ce résultat, on peut voir que dès le début je me suis inquiété de la difficulté d'oblitérer cette anse de Thiry, terminée d'un côté par un anus artificiel dont l'oblitération n'est pas aussi simple qu'on pourrait le croire. On est tenté de chercher à l'obtenir sans faire aucune lésion et sans produire de douleur à l'animal; mais le résultat n'est pas, je crois, bien assuré;'et quant à l'autre bout de l'anse, au cul-de-sac formé par l'adossement des tuniques, ce sont des tissus qui ne sont pas très-faciles à manier. La pratique des chirurgiens dans les opérations de hernie l'a révélé depuis longtemps. Les sutures, les adossements des tuniques, faits môme avec grand , soin peuvent ne donner que des cicatrices de peu de résistance, qui se déchireront quand l'anse intestinale sera distendue. Il y a encore, comme on le voit dans une de mes expériences, le danger de l'invagination à redouter. En résumé, l'opération a ses difiicultés, et dans ces tâtonnements je me suis confirmé dans l'idée qu'il ftillait se méfier de l'écoulement possible des liquides ])ar l'une ou l'autre des deux extrémités.

L'opérateur peut surveiller l'anus artificiel, et s'assurer facilement que le mode d'oblitération qu'il a mis en usage a été suffisant; quant au cul-de-sac, si les liquides s'échappent par cette autre extrémité, comment l'opérateur le saura-t-il?

L'animal éprouvera-t-il des phénomènes qui révéleront cet accident? Non, il n'y faut pas compter.

J'ai fait l'expérience 7 pour répondre à cette question : elle

SUR l'intestin. 133 montre que des solutions salines bien purgatives peuvent passer dans le péritoine sans qu'aucun trouble révèle à l'observateur leur passage, c'est-à-dire une circonstance qui change absolument les données expérimentales et rend nulles les conséquences que l'on tire des résultats négatifs obtenus. Je reprends l'exposé de mes expériences.

S'' Le 23 août, sur une chienne de plus de quatre ans, moyenne de taille, bien portante, chloroformisée et opérée comme à l'ordinaire, une anse d'intestin est fixée au bas de la plaie de la ligne blanche. L'intestin est suturé sans renverser les tuniques.

Le lendemain, l'animal a très-bonne mine, il a déjà rendu des matières fécales naturelles, demi-molles.

Le 8 septembre, dix-huit jours après l'opération, la chienne est de nouveau reprise. On rouvre la plaie; les intestins libres d'adhérence et l'état général excellent montrent que la guérison a été complète. L'anse parait bien oblitérée au niveau du cul-de-sac. L'anus artificiel est en très-bon état : les plaies extérieures sont tout à fait guéries. Deux ligatures sont appliquées à chaque extrémité de l'anse, et une injection de 20 centim. cubes de sulfate de magnésie est poussée à l'aide d'un trocart fin dans l'anse. Sous cette influence, la circulation s'active; la plaie est refermée, et l'animal, à peine endormi pendant l'opération, reprend ses mouvements faciles et vifs. Revu une heure et demie plus tard, il se lève et se promène sans gène apparente, ayant déjà bu le lait qu'on lui a donné.

Le 9 septembre, au matin, cette chienne est tuée par insufflation d'air dans les veines. Elle offre une anse fortement distendue entre les deux ligatures et contenant i80 centim. cubes de liquide clair légèrement opalin en raison des leucocytes qui s'y trouvent. Au delà des ligatures, les deux fragments de l'anse ont une teinte foncée et contiennent du sang noir. L'urine ne donne rien, ni par la chaleur, ni par l'acide nitrique, ni par les réactifs du sucre.

En résumé, on voit que le sulfate de magnésie mis dans

134 EXPÉRIENCES SUR l'INTESTIN.

l'anse dite de Thiry donne lieu à la formation de sucs intestinaux très-abondants, comme cela arrive quand ce sel est placé dans une anse formée à l'aide de deux ligatures appliquées sur la continuité de l'intestin.

Il est permis de penser que dans les expériences où les auteurs que j'ai cités ont placé du sulfate de magnésie dans une anse ainsi isolée, et n'ont point trouvé de liquide en examinant cette anse plusieurs heures après l'opération; il est permis, dis-je, de penser que le liquide se sera échappé soit par l'anus artificiel, qu'il n'est pas très-facile d'oblitérer sans faire soutïrir l'animal, soit plutôt par le cul-de-sac postérieur, qui n'offre pas à la distension la résistance que l'on pourrait souhaiter.

Ce ne sont, il est vrai, que les auteurs eux-mêmes qui pourraient retrouver les conditions dans lesquelles ils se sont placés et dans lesquelles ils ont bien réellement rencontré ce qu'ils ont dit. Il est en effet bon de remarquer ici que les faits avancés ne sont pas contestés : il y a eu absence de liquides dans l'anse; mais si l'on montre que les liquides remplissent l'anse quand on a la précaution de fermer exactement cette anse, on montre que les expériences sur lesquelles les auteurs allemands ont établi une théorie nouvelle peuvent être réalisées avec un résultat tout à fait différent. En d'autres termes, ces mêmes expériences, telles que je les ai exécutées, confirment les données déjà acquises relativement à l'action du sulfate de magnésie sur la membrane muqueuse de l'intestin.

On doit remarquer aussi, dans le passage cité plus haut, que Thiry ne laissa que quinze minutes la solution concentrée de sulfate de magnésie en contact avec l'anse formée. Ce temps peut n'avoir pas suffi; dans mes expériences, le sel purgatif reste beaucoup plus longtemps au contact de la membrane muqueuse.

Page 1