ET L'EXTRAIT GOMMEUX D'OPIUM
J'ai donné dans le tablean de la page 120 les quantités de liquide recueillies dans une anse d'intestin après l'injection dans cette anse d'une quantité connue d'une solution de sulfate de magnésie au cinquième pendant un temps connu; les expériences qui suivent montrent les quantités de liquide obtenues avec de pareilles solutions du même sel, toutes choses étant égales, sauf une condition, c'est que dans ces nouvelles expériences on a mis l'organisme sous l'influence de la morphine ou de l'extrait gommeux d'opium.
Mais d'abord la morphine mise dans le sang, et en l'absence de tout sel placé dans l'intestin, produit-elle, par rapport aux sécrétions intestinales, quelque phénomène bien manifeste?
L'expérience suivante montre un chien soumis à l'action de O'^",! de chlorhydrate de morphine dans la veine. L'intestin ne présente point de liquide ; l'estomac et le duodénum contiennent une grande quantité de bile verte.
Le 14 janvier 1868, un chien braque, de taille moyenne, assez fort, est chloroformisé entre une heure et deux heures. La ligne blanche est incisée, et plusieurs ligatures sont appliquées sur l'intestin en tre le duodénum et le cœcum. La plaie est ensuite refermée, et une injection chaude contenant un vingtième de
chlorhydrate de morphme est faite dans la veine jugulaire. On injecte 2 centim. cubes de cette solution, par conséquentO, ! du sel de morphine.
Le chien tombe dans un sommeil calme, profond. La respiration est régulière, lente; il faut regarder de près l'animal pour voir qu'il est vivant.
Le lendemain, vingt-V|uatre heures après l'opération, l'animal se plaint et parait soulfrir. Il a beaucoup uriné ; il est chloroformisé. On trouve dans l'abdomen un liquide rougeâtre ti'èsabondant. La rate offre une déchirure et adhère à un sfros caillot de sang noir.
L'estomac et le duodénum offrent une très-grande quantité de bde verte. L'examen de la paillasse sur laquelle il reposait et celui du vase où l'urine était recueillie font penser qu'il n'y a pas eu de vomissement.
L'intestin grêle, divisé en sept anses par les ligatures appliquées, offre la membrane muqueuse visqueuse dans chacune. Ainsi il n'y a point de liquide dans cet intestin, non plus que dans le gros intestin, qui contient quelques matières à peu près sèches. La consistance de la membrane muqueuse, contrastant avec la muqueuse molle, humide et douce, qui est ou qui a été récemment en contact avec du liquide, donne lieu de penser qu'il n'y a eu aucune production de liquide dans l'intestin.
L'expérience suivante montre les effets produits par l'extrait gommeux d'opium mis sous la peau.
Le 1 1 juillet 1868, à trois heures, un chien de taille moyenne, assez fort, non chloroformisé, reçoit 0°'',5 d'extrait gommeux d'opium suspendu dans 12 centim. cubes d'eau que l'on injecte sous la peau.
Un instant après, le chien vomit et rend plusieurs selles solides, puis liquides.
Il tombe endormi et présente une resph-ation de trente à quarante par minute. Il s'éveille très-facilement, se soulève, puis bientôt se rendort.
' Le lendemain il est trouvé assoupi; il boit devant moi. Il
SUR l'intestin. 149 n'a point rendu de nouveau des selles ; il reste jusqu'au lundi dans cet état, et sert à d'autres expériences.
Tout porte à penser que chez ce chien, comme chez le précédent, il n'y a pas eu de sécrétion intestinale.
Dans les deux expériences qui suivent, l'extrait gommeux d'opium a été placé dans l'anse intestinale.
Le il juillet '1868, un chien de garde de taille moyenne, couleur jaune feu, est chloroformisé, et on lui injecte dans une anse intestinale de 30 à AO centim. de long 0"'',5 d'extrait dans 12centim. cubes d'eau.
Pendant cette opération, le chien vomit; il s'endort profondément et respire avec une régularité très-grande quinze fois par minute.
Le pouls, irrégulier comme à l'état normal, bat environ soixante-dix fois par minute. Le lendemain, dix-huit heures après l'opération, ce chien, bien éveillé, se promène, ne paraissant pas souffrir. Il n'a pas rendu de selles ; il vomit une gorgée de matières rougeâtres et est sacrifié par la section du bulbe.
L'anse liée, qui a reçu 12 centim. cubes de liquide contenant l'extrait gommeux d'opium, est sèche, ofïrant quelques matières presque sèches. La muqueuse est collante au doigt.
L'intestin qui lui fait suite est tout à fait sec jusqu'au caecum. Le gros intestin offre des matières sèches et une muqueuse sèche aussi.
Au-dessus de l'anse de l'intestin grêle, l'estomac et l'intestin sont distendus par une masse assez notable de liquide semblable à celui qu'il vient de vomir. On n'y trouve pas nettement au microscope des globules rouges, mais on distingue des débris d'aliments et des morceaux volumineux, restes d'un repas non vomis. On est conduit à penser, en comparant l'état de sécheresse de la partie inférieure de l'intestin avec l'abondance des liquides qui ont été vomis et qui sont restés dans la partie supérieure mêlés aux aliments, que c'est le travail de la digestion interrompue et non achevée qui a donné lieu à ces liquides.
La présence des aliments dans l'estomac étant une cause physiologique de la présence des liquides, on a fait l'expérience suivante sur un chien à jeun depuis plus de vingt-quatre heures.
Le 13 juillet 1868, un chien hlanc, déjà cité comme ayant eu le 11, sous la peau, du côté droit, 0^'",5 d'extrait gommeux d'opium, a été laissé à jeun depuis ce moment. Deux jours après, le 13, il est chloroformisé et reçoit dans une anse intestinale 20 centim. cubes d'eau contenant 0°',5 d'extrait gommeux d'opium en suspension.
Pendant l'opération, le chien urine tout à coup, et quelques gouttes d'urine entrent dans la plaie du ventre.
La plaie recousue, l'animal tombe dans un sommeil profond, bien différent de celui qu'il avait avec la même dose sous la peau. Il a la pupille tout à fait cachée sous la paupière transversale. Sa respiration est si lente, que plusieurs fois je le crois mort, et suis obligé de faire grande attention pour constater que la vie persiste.
II est éveillé six heures plus tard, calme, disposé peut-être encore à sommeiller. Sacrifié parla section du bulbe, l'intestin est ouvert; l'anse est vide, la muqueuse est collante. Le reste de l'intestin a la muqueuse partout collante, sauf au duodénum, où la bile forme un pointillé très-fin sur la muqueuse, humide. Le chien, qui a bu, conserve dans l'estomac la valeur d'un demi-verre d'eau un peu colorée.
Ainsi ce chien, qui était à jeun, n'a point oflfei't les vomissements ni les quantités de liquide que l'autre offrait dans la l égion stomacale de l'intestin.
Nous connaissons par les expériences qui précèdent, ce que produit le chlorhydrate de morphine mis dans une veine, ou l'extrait gommeux d'opium placé dans le tissu cellulaire ou dans une anse intestinale. Nous avons vu que l'intestin grêle était toujours resté sans liquide dans ces conditions.
D'autre part, nous avons vu plus haut que le sulfate de ma-
SUR l'intestin. 151 gnésie, mis dans une anse intestinale, donnait lieu à un afflux de liquides dont nous avons déterminé la quantité parfois considérable dans un certain nombre d'expériences.
Les expériences qui suivent montrent que la sulfate de magnésie ne produit plus les mêmes effets quand l'organisme est soumis à l'influence du chlorhydrate de morphine ou de l'extrait gommeux d'opium.
Le contraste se révèle au lecteur par le rapprochement du tableau donné page 120, avec les expériences dont il me reste à donner brièvement le récit.
Je place d'abord ici les expériences faites avec l'extrait gommeux d'opium.
Le 15 juillet 1868, un chien à jeun est chloroformisé, et reçoit sous la peau de l'aisselle 20 centim. cubes d'eau contenant 0''''',5 d'extrait gonnneux d'opium. Un instant après, l'animal expulse quelques matières solides et d'autres molles, le tout en petite quantité ; il reste assoupi et salive abondamment. Il n'a point vomi. Six heures plus tard, il est assez éveillé et n'a rendu ni selles ni vomissements. Sans le chloroformiser, je lui injecte dans une anse intestinale 10 centim. cubes de la solution au cinquième de sulfate de magnésie. Les épiploons, qui sortent par des efforts de toux, sont remis en place. Quelques minutes après l'occlusion de la plaie de la ligne blanche , le chien vomit sans efforts une très-petite quantité de liquide, et reprend l'attitude du sommeil.
Le lendemain, dix-huit heures après cette opération, il paraît en bon état, et est tué par la section du bulbe. Je constate des mouvements très-nets de l'anse, ainsi que des autres parties de l'intestin.
Cette anse , qui est à une distance de 65 centimètres du caecum, est absolument sans liquide. On trouve seulement un peu de liquide purulent qui humecte la muqueuse.
Au-dessous de l'anse l'intestin est vide.
Au-dessus il est coloré par une bile noire, visqueuse, jusqu'au voisinage du duodénum ; alors la muqueuse est jaune et normale, baignée par des liquides peu abondants.
Voici une autre observation sur la même question :
Le 21 juillet 1868, le matin à huit heures et demie, un chien de taille moyenne, couleur de feu, reçoit sous la peau du flanc gauche i gramme d'extrait gommeux d'opium dans 20 centim. cubes d'eau distillée.
Il urine et rend quelques matières dures au bout de quelques minutes et tombe dans rassoupissement.
Le soir, à quatre heures, il n'a rendu aucune nouvelle matière provenant, soit de l'estomac, soit de l'intestin, soit de la vessie.
Sans être chloroformisé, il subit l'incision de la ligne blanche et reçoit dans une anse intestinale 20 centim. cubes de la solution de sulfate de magnésie au cinquième. Remarquablement tranquille, il se promène, une fois la suture faite.
Le lendemain, dix-sept heures après cette opération, il n'a rendu dans ce temps aucune matière; il est sacrifié par la section du bulbe. Les intestins sont normaux, l'anse contient 56 centim. cubes de liquide purulent. Au-dessous l'intestin est vide; au-dessus il contient de la bile et des gaz; l'estomac contient aussi des liquides. La vessie est pleine.
Le 21 juillet 1868, à neuf heures du matin, une chienne bouledogue, de taille moyenne, en lactation, reçoit sous la peau du flanc gauche 1 gramme d'extrait gommeux d'opium dans 20 centim. cubes d'eau distillée. Deux ou trois minutes après, elle urine et rend quelques matières fécales dures. Elle tombe dans l'assoupissement. Les cartilages costaux sont soulevés par des mouvements saccadés, brusques, inégaux.
Le soir, àquatre heures, elle n'a rien rendu de nouveau; non chloroformisée, ellereçoit dans uneanse intestinale 20centim. cubes de la solution au cinquième de magnésie. Elle est agitée avant l'opération, et chasse plusieurs fois ses intestins, que je refoule avec peine. Le calme revient après l'opération finie; le lendemain, dix-sept heures après, elle est sacrifléc. L'anse contient 42 centim. cubes d'un liquide purulent; l'estomac contient une petite quantité de liquide verdàtre. L'intestin, au-des-
SUR l'intestin. 153
sous et au-dessus de l'anse, offre comme celle-ci une muqueuse sèche et collante.
Le 8 décembre 1868, un chien, petit, reçoit 0"'',5 d'extrait d'opium sous la peau du ventre; il est chloroformisé et reçoit i Ocentim. cubes de sulfate de magnésie au cinquième. Vingtquatre heures après, sacrifié : l'anse contient 55 centim. cubes de liquide; l'urine précipite en blanc en abondance par l'acide nitrique.
Les expériences qui suivent sont relatives à l'emploi du chlorhydrate de morphine injecté dans la veine, tandis que la solution de sulfate de magnésie est injectée dans une anse intestinale.
Le 23 juillet 1868, à onze heures, un chien braque, de taille moyenne, reçoit dans la veine 20 centim. cubes d'eau contenant 0s'',98 de chlorhydrate de morphine. L'injection est poussée lentement. L'animal, calme au début, s'agite tout à coup ; cependant on achève lentement cette injection. Le chien tombe immédiatement dans un assoupissement profond. Au bout d'une demi-heure, je procède, sans chloroformiser l'animal, à la formation d'une anse intestinale : l'intestin m'apparait rouge et comme turgide. J'injecte dans l'anse 30 centim. cubes de la solution de sulfate de magnésie au cinquième. Six heures après cette opération, le chien, toujours profondément assoupi, offrant cependant des tressaillements fréquents, est sacrifié par la section du bulbe. Il n'y a point de traces de péritonite.
L'anse contient 30 centim. cubes de liquide ; cette anse offre une muqueuse piquetée de rouge. Au-dessous, l'intestin contient un liquide verdâtre; au-dessus il est humide et sans liquide. Le gros intestin offre des matières liquides assez abondantes, et l'estomac contient une certaine quantité de liquide.
Je place dans le tableau suivant le résultat d'expériences faites comme celle que je viens de décrire :
EXPÉRIENCES SUR l'INTESTIN.
Datos.
Quanlitc do clilorliycii'ate dp inorpliiiii>.
Quantité de siill'ntp de maiînésic.
Durée.
23 juillet 1868.. . .
26 juillet 1868.. ..
26 juillet 1868....
5 décembre 1868.
8 décembre 1868.
11 décembre 1868.
23 décembre 1868,
en deux fois .
23 décembre 1868,
en deux fois.
5 janvier 1869. . .
7 janvier 1869. . .
7 jativier 1869. . .
meurt en qq
17 juillet 18(i9
^ i une anse. 10 i 0,0a ,
' une autre. 20 )
Qiinnlité retrouvée dans l'anse
9 purulent 33 purulent
es i8
( 16 purulent ( 39 purulent
La comparaison de ce tableau avec le suivant montre d'une manière manifeste que la présence dn chlorhydrate de morphine dans le sang tend à produire une diminution considéi\Tble dans la quantité des liquides que l'action d'une solution de sulfate de magnésie au (cinquième mis dans l'intestin y fait apparaître.
Tableau montrant les quantités de liquide obtenues dans une aiiss intestinale qui a reçu la solution ordinaire de sulfate de maf/nésie, le chien n'étant nullement sous faction de la morphine.
Quantité de la solution do Quantité
Dates. sulfate de niag'uésip injortoe. Durée. ndrouvéo dans l'eau ,
1"'' juin 1870 20 6 lieinvs. 70
23 juillet 1868 30 6 74
27 août 1868 30 21 92
31 décembre 1868 20 5 125