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D'ailleurs, confier l'enfant à d’autres, c’eût été exposer le secret, Enfin, après mûre réflexion, je me déterminai à la transporter moi-même dans ma voiture, et comment ? dans le coffre de ma carriole, bien habillée et bien abritée, Ayant pris mon meilleur ‘cheval, j'embrassai ma bonne amie et je déposai la chère petite dans le coffre, et me voilà, rapide comme l'éclair, dévorant l’espace sur la glace de la rivière Noire, à la garde de Dieu, espérant qu'il ne m'arriveroit aucun accident, Hélas! les hommes proposent et Dieu dispose, Comme je faisois le tour de la pointe aux Pommes, la glace enfonça et je me trouvai avec le cheval dans environ six pieds d’eau ; j'eus le bonheur de sauter sur la glace ferme, et je saisis le cheval par la bride pour lui aider ; d’un saut, il parvint à poser ses pattes de devant sur la glace, et avec mon aide, il se remit sur ses quatre pieds, Durant tout ce temps, la carriole avec ma chère enfant avoit flotté sur l'eau vive, Juges, lecteur, si je perdis du tems à ouvrir le coffre! J'y vis le petit ange sain et sauf ct les joues colorées: l'eau n'étoit pas même entrée dans cette cachette, Dieu! quelle fut ma joie! ,.,., Rien moins qu'un miracle l'avait sauvé, je le crois, Je continuai mon voyage, mais âveéc un soin extrême, et en me tenant toujours debout sur le devant de la voiture, Je me rendis ainsi au côté sud du fleuve chez le père récollet, à Bécancour, où je confai mon bijou, bien portant et chaudement emmaillotté entre les mains de madame de Linctôt; je repartis après souper, à travers tous les mêmes dangers, de nuit, pour revenir auprès de ma chère amie : et j'arrivai avec l’aide de Dieu, sans aucun accident.
A ce p'opos, je dois dire que ce curé connoissoit alors parfaitement les efforts qui avoient été employés devant lui et chez lui au mariage de ma chère amie avec Pélissier, et qu'il regardoit ce mariage comme nul, vu qu’il avoit été absolument contracté de force par l’une des parties, de
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nuit, les portes de l'église étant fermées et en présence de deux témoins seulement, à qui on avoit dit de rester dans le bas de l'église pour qu'ils n'eussent pas connoissance des détails de la scène. Sa conscience lui faisoit reproche (quoiqu'il eût ignoré, le jour même du sacrifice, les vrais engagemens de la victime avec moi }, et il voulut de luimême nous favoriser, et nous obliger en tout ce qui étoit en son pouvoir; ce qu’il fit réellement, d’abord en s’offrant à prendre partout nos intérêts, et en se chargeant de notre chère enfant, qu’il plaça au Petit-Lac en nourrice chez Pierre Ajaw, très-honnête fermier et aisé, dont la femme, jeune et jolie, avoit une santé parfaite, et ne pouvoit avoir que de bon lait, Aussi l'enfant en profita bien, ainsi que des soins qui lui furent prodigués pendant les deux ans qu'elle passa là; le père récollet et madame de Linctôt la voyoient tous les jours, et par eux seuls sous avions de ses nouvelles et nous fournissions à ses besoins,
Je prodiguai les soins les plus tendres à ma bonne amie, qui se rétablit promptement, et reprit le timon de son ménage, Le printemps revint et rendit à la nature sa beauté asurée et fleurie, Nous ne nous occupâmes plus qu'à jardiner et à faire marcher les travanx de atelier avec une activité inaccoutumée pour la dernière campagne de la société, Le succès fut complet, IL étoit bien triste d’être obligé de vendre l'établissement, lorsque les choses alloient si bien; mais telles sont les destinées des hommes, Mu position relativement à ma konne amie et à celui qui s’appeloit son époux, ne me permettoit d'acheter les Forges moi-même ; des étrangers seuls le pouvoient faire, Vers le mois d'octobre tout fut conclu et exécuté en faveur de M. Alexandre Dumas pour jusqu'à la fin du bail avec le roi, Lorsque ces affaires furent terminées (et M, Dumas prit immédiatement possession )}, mes remises faites et mes comptes rendus à chaque intéressé, j'achetai cette ile dont j'ai déjà parlé, dans la même paroisse de
Bécancouwr où ma chère enfant Dorothée était en nourrice ; j'allai en prendre possession et j'y demeurai depuis lors jusqu'à mon emprisonnement, que je rapporterai en tems et lieu. Je fis une récolte de foin et de bled, et je garnis la terre d'animaux. Je commençais d'y mener une vie tranquille et heureuse ,,.,
Mais les hommes ne sont jamais contens. Il arriva que Dumas, ne pouvant tirer aucun parti avantageux de sa nouvelle ferme cyclopéenne, car il connoissoit fort peu cet état, ne me laissa plus en paix qu’il ne m'eût cédé la moitié des Forges. Je n'hésitai pas à accepter ses offres sous la condition que j'irois, au printemps de 1779, prendre la conduite de tous les travaux. L'acte passé, il ne s'agissoit plus que de trouver les 2006 louis nécessaires pour ma part. La vente des produits de ma culture, foin, paille, bled, avoine, et de mes animaux, m'en procum une bonne yartie : je revendis mon isle, et par là je formai la sonune, Je fis cet achat en janvier, et je devois, à l'ouverture de la navigation en mai, me rendre aux Forges pour en prendre possession aux conditions de notre acte, mais mon emprisonnement en décida autrement,
Pendant tout ce tems, j'ignorois les manœuvres secrètes de Pélissier auprès de son ami le général Haldimand pour me faire arrêter. La principale partie du clergé étoit de ce complot, avec tous ceux dont l’enragée politique favorisoit les idées, — me taxant, quoique à faux, d'avoir trahi les intérêts du roi en faveur des Bostonnois, et on ne parloit de moi au Château Saint-Louis que comme d'un traitre qui avoit fait faire des boulets et des pétards pour briser, disoit-on, Les portes de la ville de Québec, l'hiver du blocus pur les Américains. — Hé! poursuivoit-on, ne j'avons-nous pas vu venir effrontément à Québec après la levée du blocus”? Oui, mais il fut bien servi en arrivant à la porte du Palais, à cheval : il fut arrêté et conduit à Ja grand’ garde, Comme il passoit sur la place d'armes, le
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général Maclean lui cria: — Eh! vous êtes de ces messieurs dés Forges? ,.,, Très-charmé de vous voir, Il y a des gants e« des souliers à lu nouvelle mode de préparés ici pour vous, En attendant, allez à la grand’ garde ,.., Nous voudrions bien tenir ici Pélissier avec vous! ...,
Le lendemain, vers les 10 heures, je fus conduit en la présence de lord Dorchester, qui me fit les questions suivantes, — Vous venez des Forges ? — Oui, monsieur, — Qu'étes-vous venu faire ici avec tant de hâte? — Voici, mon gouverneur, une lettre de P., qui montre que je suis venu pour acheter des provisions, dont nous manquons à l'établissement, — Où avez-vous passé les Américains? — A Deschambault, — Comment avez-vous pu passer ? — Avec un passe-port du général Wooster; le voilà, — Avez-vous rencontré beaucoup d'Américains de Deschambuult à Québec? — Environ deux à trois mille, par petits partis de 400, 600 et 800 à peu près, — Vous ont-ils questionné ? — Qui, mais le passé-port m'ouvroit les chemins, — Paroissoient-ils vouloir résister aux Trois-Rivières ? = Je ne connois point leurs desseins ; mais ils y sont uombreux, =— Pélissier n'a-t-il pas été à leurs assemblées ? — Oui, mais j'en ignore les causes et les raisons, — N'étoitil pus venu voir le général Montgoméry à la maison d'Holluid? — Oui, il nous a dit y avoir été ,,,, Ramenezle à la garde, et qu'on le traite bien! ,..,
J'y avois déjà couché, tout habillé, sur le lit de bois, à côté du capitaine Malcolm Fraser, capitaine du jour, avec qui je mangeai et qui en usa très-poliment envers moi, Le lendemain, à la garde montante, je fus conduit à bord de lu frégate Triton, capitaine Latwitch. M. Perras m'en voya son commis Quenon pour s'informer de mes besoins et recommander au capitaine de ne me laisser manquer de rien et l'assurer qu'il répondoit de ma dépènse, Je puis dire à la louange des gardes-marine et des autres officiers du vaiskeau,.que chacun d'eux s'empressa de me traiter comme un gentilhomme,
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rois ou quatre jours après, vinrent me joindre MM. Leproust et Buby, prisonniers, Connoissant leurs principes, sachant qu'ils étoient venus anporter des leitres de Tonnancour, du grand-vicaire Saint-Onge et de Gugy au gouverneur, je fus surpris qu'ils reçussent le méme traitement que moi; cependant ex égard à la conjoncture délicate, quoiqu'ils eussent été adressés au chef, comme des amis, une sage précaution vouloit qu'ils fussent mix en lieu de sûreté, A leur tour, ils furent fort surpris de me trouver prisonnier à bord de cc vaisseau: Nous passâmes un mois ainsi sans voir personne de In ville, Dans le tems où le capitaine croyoit étre expédié en destinution pour Londres, il reçut l'ordre de monter au pied du Richelieu, et là de nous mettre à bord du corsaire commandé par Hippolyte LaForce, pour que ce dernier nous fit mettre à terre et en liberté à ln pointe de Deschan. bault.
Rerdus au pied du Richelieu, un lieutenant vint nous dire d'embarquer dans le bof avec notre bagage : à peine “ümesnous le tems de remercier le capitaine et tous ceux de qui nous avions eu des politesses et dés marques d'humanité; ils mous souhaitèrent une santé parfaite et promirent de venir nous voir si la frégate montoit aux Trois-Rivières, Une fois sur le bord du capitaine LaForce, mon ancien ani, il nous fallut diner tous ensemble et ‘ dever le verre, Ceux de la frégate s'en retournèrent, mais le capitaine LaForce ne voulut pas nous descendre à terre ce soir-là, parce qu'il étoit trop tard, et nous passümes Ju nuit à parler et jaser de notre emprisonnement heureux ! Quoi ! s'écricra-ton, est-il possible d'étre heureux en prison ? ,.., C'est vrai qu'il existe des maux excellents : du moins on le dit, et c'est beau et bon à dire, M'est avis qu'il faut y goûter pour en ètre bon juge.
Nous voilà donc à terre, Nous ullämes aux maisons pour avoir une voiture; nous n'eûtnes pas de peine à en
trouver nné én payant, Oh! lecteur, avec quel plésirnens nous ‘loignâmes de ces vaisseaux qui nous avoient tenus! À mesure que j'approchois des Trois-Rivières, (encore que les Bostonnois y fussent ) ma joie augmentoit, À Fond. de. Veau où noué arrivâmes vers le soir, les habitans nous dirent qu'il étoit impossible de pénétrer en ville, où même aux envitons, sans être pris, Ici chacun de nous prit son parti: pour moi, qui avois bonne jambe, chargé de deux pièces de toile d'Irlande, je payai mon passage et me fis jeter de l'autre bord de la rivière Noire, du côté de la ville, à dessein de suivre la rive quelque temps, puis de couper par le plus droit, à mon estime, pour gagner le chemin des Forges à travers le bois, Cela alla bien le long de l'eau, mais quand je fus monté sur la hauteur, que vis-je ? une sentinelle perdue en faction, qui m'ajusta avec son fusil en me criant : Qui va 1à? — Ami! répondisje. — lei point d'ami! .... Asseyez-vous, et ne bougez pas jusqu’à ce qu'on vienne me relever, ou je vous tue! — Je lui assurai que jallois rester tranquille ; il ajouta en me tenant toujours en joue : Êtes-vous seul ? — Oui, = .Où alliez-vous ? — Aux Forges, — D'où venez-vous ? — .De Québec, Sentinelle, s'il vous plait, laissez-moi continuer mon chemin! — Je ne le puis, sous peine de la vie. Si le caporal qui va me relever veut le faire, je ne m'y oppose pas, mais j'en doute,
Heureusement que c'étoit dans la belle saison du mois de mai; quoiqu'à 10 heures du soir, je n’avois pas froid ; . j'étois si fatigué, que je m'endormis la tête sur une de mes pièces de toile, Ce fut le caporal qui me réveilla, — Hollou ! ho! get up! Qui étes-vous ? — P, LaTerrière, in- . specteur des Forges. — D'où venez-vous ? — De Québec, — Où allez-vous ? — Aux Forges, — Venez-vous-en avec nous à la garde, M, Pélissier est en ville ; si vous dites vrai, vous serez relâché, À 11 heures, Pélissier et un lieutenant vinrent me reconnoître, et m'accompagnèrent jusque chez
M:Delzène, J'avois une permission d'aller cù je voudrois. J'étois si fatigué que je me couchai, après quelques complimens échangés avec M. et Mde. D‘lzène, Le lendemain, comme je n'avois pas de hardes convenables, ayant déjeuné et rendu compte de mon voyage à Pélissier, je partis pour les Forges, A la porte de la grande maison, la première personne à qui je parlai, fut ma bonne amie, qui me dit: — Nous vous croyions perdu, et Pélissier vous avoit ‘envoyé exprès dans un moment si critique pour te sacrifier, M. Gugy, qui est ici caché, et moi lui en avons fait de vifs réproches ; il n'a rien répondu, — Je ne m'en étonne plus, lui dis-je, qu'il ait paru peiné en me voyant: ça veut dire qu'il est jaloux. 11 faut être fort prudent et se défier de lui et de ses espions, — Oni, répondit ma bonne amie : nous sommes observés de près et continuellement par la Voliuni ét ses créatures, Faire semblant de rien est le plus sage parti, Montrons-lui et à tous ses satellites beaucoup de confiance !,.,, Je l'embrassai de bon cœur, elle me rendit la pareille, avec promesse de souffrir la mort plutôt que de se trahir,
Nous nous vimes tous au diner, où Pélissier m'exprimn le regret qu'il avoit eu dé m'avoir exposé : cela n'avoit pas été à mauvaise intention, mais le besoin urgent de marchandises et de provisions lai avoit inspiré ce dessein, dont il ne croyoit pas l'exécution si dangereuse, M, Gugv lui repartit que s'il eût espéré un peu plus longtemps, | « choses eussent paru plus naturelles ; que me faire passer, avec un passeport, à travers les Bostonnois, encore à Deschambault, c'étoit provoquer les soupçons, surtout quand lui, Pélissier, étoit connu ouvertement pour être de leurs amis ; que tout autre que le général Carleton, dont l'huimanité pour les Canadiens étoit connue, auroit sacrifié M. de LaTerrière, Celui-ci ne doit donc la vie qu'à la douceur de ce général, Mais le voilà avec nous! oublions le passé, ét buvons à-sa santé et à son retour!.,,, lernonne
de ceux qui étoient à table ne reprit le propos, éar M. Gugy en avoit dit assez. De ce moment, Pélissier et moi restâmés réciproquement sur la limite de la bienséance,
Les Américains, s'étant tous ramassés aux Trois-Rivières, y tinrent jusqu'à l’arrivée de la flotte angloise, avec le général Carleton à la tête, Voyant : impossibilité de résister, ils s'enfuirent à Sorel, et les Bretons reprirent possession des Trois-Rivières et s’y fortifièrent ; voici en partie pourquoi. Larose, habitant de Machiche, qui avoit joint les Bostonnois, leur avoit fourré dans la tête qu'en cernant lés Britanniques par l'angle des bois et les Forges, à leur insu, ils pourroient à coup sûr les détruire ou les prendre, Jls donnèrent aveuglément dans le panneau : ce corps de 4000 Bostonnois partit de la Pointe-du-Lac, conduit pur Larose et comme assuré du succès, Le général anglois connoissoit leur dessein et les attendoit de pied ferme et bien retranché, surtout à la Croix-Migeon, hauteur qui commande toute la ville et ses environs, Effectivement, ils arrivèrent un matin, mal conduits et les uns après les autres, de. telle façon qu'ils furent battus, tués ou pris presque tous ; il s'en sauva un certain nombre dans les bois des Forges ; plusieurs s'y perdirent et y moururent, car, pendant tout l'été, mes chercheurs de minérai en découvrirent de petits groupes, morts et pourris.
Le lendemain de cette action, Son Excellence m'envoya l'ordre de faire battre le bois par mon monde pour les ramasser et de les traiter le plus humainement possible. Lorsque cet ordre arriva, j'en faisois mener dans dix voitures soixante qui s'étoient rendus d'eux-mêmes, Je lendemain, mes chercheurs et chasseurs en trouvèrent soixante-et-dix : je fs douner à manget à ces prisonniers et les envoyai aux Trois-Rivières, Son Excellence le général Carleton approuva ma conduite, et le général américain Smith me remercia de mon humanité. Eh ! voilà comme dans tous les tems j'ai cherché à être utile à mes semblables et à faire mon devoir !
Aînsi finit la folle attaque de Larode par les Lanlienes des Trois-Rivières: les Bostonnois avoient pensé #ansx doute trouver les troupes britanniques endormies.
La veille du jour que l'action se donna, Pélissier ayant en avis du grand vicaire Saint-Onge que son excellence ne seroit pas charmée de le rencontrer sur son passage, il en avoit été si fort épouvanté qu'il étoit monté en canot et s'étoit fait mener par deux hommes secrètement à Sorel J'étois resté senl, comme je Pai déjà dit, à la tête de l'établissement,
Lorsque je vis son excellence, elle me dit : — Pélissier ent donc parti? — Oui, mon gouverneur, — Qu'est-ce qui la fnit quitter ninsi sa famille et les forges? — Autant que je puis le savoir, c'est un billet du jrand vicaire Saint- Onge, à qui il paroissoit que votre excellènce avoit ordonné de l'avertir de ne pas se trouver sur SON PAssâge, == Cela, fit le gouverneur, ne vouloit pas dire de tout abandonner pour aller rejoindre ouvertement l'ennemi, S'il
-étoit resté paisiblement chez lui et m'avoit écrit un mot de justification, cela auroit suffi, — 11 craignoit la malice des faux délateurs, dont il connoît le venin, — Tout cela ne Jui eût pas ôté un cheveu, et je suis fâché de sa folie. Eh! quel mal vous arrive-t-il à vous et aux autres officiers de ces Forges? — Aucun, mon général, Nous sommes prêts à vous obéir à votre premier ordre, — Continuez de soutenir cet atelier dans toute son activité pour les bésoins et le bien de la province, de l'État, c'est là tout ce -que j'exige à présent de vous, Je le remerciai et le priai “de vouloir eontitrier à nous'protéger, Avant de partir de da ville des :'Frois-Rivières, ce général et tout son ‘état- - major nous honorèrent d'üne visite des Forges, et je n'en - reçus que des complimens.
Pétissièr n'avoit qu'à demeurer tranquille chez lui et à ne pas ée moïitrer, il ne Jui auroit rien été fait ; il aima ‘mieux tout abandonner, prendre plusieurs mille louis
qu'il avoit en masse, 2000 louis d'avänces en fers, poëlex et autres articles faits aux Américains, et nous laisser à notre mauvais sort, Il se retira d'abord à Sorel, puis à Saint-Jean et à Carillon, sur les lignes : à cette dernière place il fit le rôle d'ingénieur longtemps, mais à la Gn, rie pouvant pas #y entendre avec l'ibgénieur en chef, il Wen fut au Congrès, qui Ini payva les-2000 livres, et pasen ensuite en France, à Lyon, où H avoit sa famille et d'œil revint avec le général Haldimand, lorsque le général Curleton fut relevé, Haldimand étoit d'un caractère dur, avare, Vindieatif, et se plaisant à faire souffrir l'humanité : aussi at-il fait en trois ans une grande fortane, et lé dinhde à présent s'en doit-il réjouir avec ui, En racontant plus loin mes ,soufirances sous ses grides jentrerni dans de plus grand détails. !
L'été se passa en succès purcils, dignes du.chef; eur après l'échauTourée de Larose, les Américains sevetirèrent à Carillon sans gnerrover que pour sv défendre jusqu'à la paix entre les deux gouvernemens, Aller plus avant de ce côté mrécurteroit de mon sujet, et je reprends le fl de mon histoire pour la curiosité de mes enfuns et dex lecteurs qui m'auront connu où auront entendu parler de moi et qui voudront me lire.
Lu frégate le T'raton, où javois eté détenu tir mois, monta avec d'expédition jusque devant la ville, ct j'eus de plaisir de revoir tous les officiers de marine de qni j'avois reçu, pendært mon-séjour à bord, taut de inarques d'heu. uéteté et d'attentions, Le sentiment d'uue reconnaissance philanthropique tit qnesje bles invitai à venir me voir à l'établissement, où je Les traitai de mon mieux, jusqu'à lex envoyer chercher dans mos voitures de poste à mon
compte : ils en furent si sensiblement touchés qu'ils auroient fuit tout pour nous en prouver leur gratitude ; des fils de lords d'Angleterre me forcèrent de recevoir des lettres sur leurs parens et amis, en cas que quelque cir-
cotstance me forçât dans tn temps si orageux d'y avoir recours, Nous neus quittimes ainsi, et la frégate repartit, son temps de station étant expiré.
Je reviens au temps où, heureux sur mon isle, j'attendois le cher printemps pour rentrer aux Forges aux conditions de mon acte ( déjà mentionné} avec Alex, Dumas, pour y tenter d'augmenter ma fortune, Les désirs des hommes sont presque toujôurs fort contrariés et traversés : en voici le preuve. Un jour de février, étant allé de mon isle aux Trois-Rivières pour mes affaires et pour y voir mes amis, j'y fus arrêté prisonnier d'État er abruyio et mené à la garde avec défense de parler à personne, Pour-
quoi ? je n’en savois rien, sinon qu'il avoit plu au général Haldimand d'en donner l'ordre à M. Tonnancour, aù juge Rouville et à M. Gugy. Ma bonne amie fut aussi arrêtée, on prit tous mes effets et papiers à l'isle ; toute ma propriété, mobilière et immobilière, fut dès ce moment une proie ; une petite formalité eut lieu: on établit gardien un de mes domestiques, qui m'a trahi et a diverti tout ce que je possédois,
Tout ce que je sus au moment de mon arrestation me fut dit en confidence par mon bon ami Saint-Martin, avec qui je dinai à l'auberge de Sills, En m'accompagnant jusqu'à la garde, il me dit qu'il venoit d'apprendre que le juge Rouville, Tonnancour et le grand vicaire Saint-Onge avoient depuis longtemps des ordres du gouverneur Haldimand de me guetter et de profiter du moindre, du plus spécieux prétexte pour nrarrêter, et que les dépositions de M, Delzène, de son fils Michel et de John Oakes, déserteur de Québec, avoient servi de base et de cause, Toujours conformément à la promesse qu'il avoit faite, c'est-à-dire Haldimand, à Pélissier de me faire périr dans les prisons sitôt qu'il en auroit le pouvoir, Les beaux et humains sentimens ! ,.,,
II me parait nécessaire d’esquisser ici, au mieux de mes
connoissances, les portraits de tous ces vilaine acteurs que côt Haldimand avoit choisis pour ‘jouer le rôle.de mes poursuivans et dénonciateurs, et de faire eonnoître leurs différens motifs pour causer ma perte.
D'abord Rouville n'avoit été fait juge que par faveur, et il étoit naturellement dur, vindicatif.et méchatit ; pour se soutenir dens cette place, il-étoit capable de toit sacrifier. D'ailleurs, il m'en vouloit à la mort ‘d'avoir jeté hors des Forges son fils bâtard Voligni, qui y avoit la place de contre-mattre,
Le père Tonnancour étoit un génie à toutes farces. T1 avoit fait fortune, selon le rapport public, avec le bien du roi de France, et se prêtoit à tout pour conserver son bien. Les Anglois en firent quelque cas, et il en sut tirer parti par n'importe quel moyen. Étant l'ennemi de Pélissier et le mien, il suivit son penchant en nous trahissant sous main : lorsqu'il nous parloit, vous auriez juré que c'étoit le meilleur ami que nous eussions. 11 avoit toujours été plein d'envie contre Pélissier parce qu’il étoit directeur et propriétaire des Forges, qu’il auroit voulu avoir pour luimôme, une partie des mines de fer étant sur ses terres, contre le fief Saint-Maurice, Tonnancour étoit eneore un homme illibéral, sans éducation, jésuite comme un chien et ne pardonnant jamais, Malgré sa richesse, il n’a pas fait grand’ chose de ses enfans, qui étoient nés avec des dispositions, Vivant et tenant son magot en Harpagon, il ne donna d'état de choix à ancun, tel que le vouloit sa fortune, L'atné qui n'a pénétré qu’au rang de colonel de milice, eût montré du génie, Godefroi auroit fait un bon médecin ; Labadie un bon agriculteur; le chevalier s’est ruiné à la traite avec les Tétes-de-Boule, tandis qu'il uuroit été bon avocat, Avec toutss ces aptitudes, ils n'ont été que ce qu'ils se sont faits eux-mêmes, et presque tous sont morts pauvres, excepté l'aîné qui vit encore et est seigneur de Maska. Ils avoient bon cœur, cela est sûr, et
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les éiémens dé lhabileté de leur père. Quoique ce second Harpagon ait laissé un million en mourant, sa richesse ne l'empêécha pas d'envoyer par un de ses fils au camp bostonnois d'Holland plusieurs tonnes de rum dans.le tems même qu'ii servoit ou faisoit semblant de servir les Anglois et d'être leur ami. Partout où il pouvoit leur donner des marques de cet attachement, il le faisoit; et je lui fournis une occasion mémorable, où il n’épargna rien, de concert avec ce marchand de chair humaine Rouville-gt le grand vicaire Saint-Onge, pour se défaire, disoient-ils, d'un mauvais sujet. Pendant ce tems, pour que je n’eusse pas de soupçon, il m'envoyoit le vieux notaire Maillet ct som valet de bourreau Leproust pour s'informer à la garde de ma santé, m'assurer qu'il n'avoit aucune part à mes raalheurs, que le seul juge Rouviile avoit tout fait, malgré lui, et qu'il ne voyoit pas matière suffisante à me priver de ma liberté, Le connoissant pour un parfait tartuffe, plus ilk:paroissoit s'intéresser à mon sort, plus je le voyois s'intéresser à me perdre, ét je ne doutai pas que cette cabale ne m'eût noircic le plus possible aux yeux de ce cheval de général Haldimand : en effet, les suites me l'ont bien fait voir, Il est mort: #i le diable s'empare des hommes faux, 'Tonnancour est bien avec lui, Les incidents de ma détention prouveront que je ne l'accuse pas à faux.
Le grand vicaire Saint-Onge, homme éduqué, ambitieux et rusé (quoiqu'il n'ait jamais pu être évêque, quelques tentatives et efforts qu'il ait faits, à cause de Mlle. Cabana, qu'il n'a jamais voulu abandonner }, faisoit tout ce qu'il pouvoit pour être remarqué du gouvernement, Lui aussi en vouloit à Pélissier à ne jamais lui pardonner, et sans autre cause ‘connue, à tous ceux qui étoient attachés à l'établissement ; ils étoient de sa haine, surtout ce pauvre LaTerrière, à cause de sa bonne amie, Aussi profita-t-il de ce que j'étois arrêté prisonnier d'État pour me diffamer, d'autant que dans les actes d'État jamais les dénonciateurs
ne sont connus. Il avoit (à l'exemple de l'abbé Siéyès qui se tenoit sans cesse derrière le rideau }) la liberté de tout dire et d’écraser chrétiennement qui il vouloit ; et c’est un grand malheur qu'il ait eu tant d'influence en Canada, Quoiqu'il ne se soit pas montré à découvert, il m'a porté les coups les plus traîtres dans l'esprit de l’évêque Briand et d'Haldimand, — toujours au nom d’une famille qui lui faisoit pitié, c'est-à-dire de celle de ma bonne amie, qui,. disoit-il, avoit tant droit de se plaindre de moi, puisque je vivois avec elle en dépit des lois, Et mille autres moyens d'irritation qu’il mettoit en avant, ayant avec les autres et plus qu'eux promis à Pélissier de se joindre à l’inhumain général Haldimand pour me faire périr.
Le père de ma bonne amie, honnête homme, étoit sans éducation et très-crédule. On lui persuadoit qu'il étoit de son honneur de se joindre à cette clique de mar“hands de chair humaine pour se venger de l’affront qu'il prétendoit que j'avois fait à sa famille ; il oublioit le tort qu'il avoit eu de marier sa fille de force, les différens services de conséquence que je lui avois rendus depuis qu’elle étoit avec moi, son aveu que sa fille étoit bien avec moi, qu’il savoit que de cœur et d'âme elle étoit mon épouse ; il oublioit que la propre mère de ma bonne amie, sen épouse à lui, me l’avoit amenée à l’isle avec son fils Michel, à qui on faisoit jouer maintenant comme à Oakes le rôle de délateur .... Plusieurs fois M, et Mad, Delzène étaient venus voir leur fille chez moi à l’isle, et s'en étoient retournés contens et chargés de présens. Cet hiver-là même, je leur avois envoyé en ville tout leur bois de chauffage, Rien ne pouvoit les contenter, et en ce moment ils visoient en espérance à mes dépouilles. Si loin qu'ils aient porté leur malice, après le départ de Pélissier de ce païs, ils nous ont suivis partout ; j'ai été humainement obligé (aimant ma bonne amié Y'üé les secourir, en santé comme en maladie, de mon inieux, jusqu'à ce qu’il ait plu à Dieu de leur fermer les yeux, Voilà comment je me suis vengé d'eux ...,
Mon isle étoit seule, éloignée des autres habitations de demi-liene ; en hiver, plusieurs chemins de tra,erse sur le fleuve glacé s'y croisoient, Un soir, au comme: cement de janvier 1779, qu'il neigeoit beaucoup, le fermier vit paroître un: étranger d'assez mauvaise mine et presque nud, qui lui demanda l'hospitalité; ce fermier, dont le nom est Bergeron, envoya sa femme pour savoir si on le recevroit, — Certainement, c’est un homme et sans doute un chrétien, Qu'on le réchauffe et lui donne à manger! après qu'il aura pris des forces, il dira plus À son aise qni il est, d'où il vient etee qu’il cherche dans-un endroit aussi écarté, Ayant ordonné au fermier de le faire entrer dans ma chambre, je lui fis les questions suivantes : — Qui êtes-vous? — John Oakes, — D'où venez-vous? — Des casernes des loyalistes de Machiche, et j'en suis un. — Que cherchez-vous ? — De l'ouvrage, — Quel genre d'ouvrage? avezævous une profession ? — Non, mais je travaille À la journée, soit à liûeher où à faire tout autre ouvrage, Je suis venn ici, parce que j'ai oui dire que vous faisies bûcher pour envoyer du bois en ville, — Si vous tes honnôte, je vous donnerai un chelin par jour, avec la nourriture, et je vous fournirai de haches, — J'accepte de bon cœur, pourvu que vous me fassiez des. avances. en chaussures et hardes de corps..— C'est bon, Il se reposa une journée et fut. ensuite au bois aveo mes autres engagés : tous les soirs, sans mystère et sans gêne, il alloit veiller dans la paroisse avec les autres, e” surtout chez le capitaine de milice Thonnette Leblanc, qui étoit mon plus proche voisin, Sous cette. couleur, il resta. jusqu'ên janvier; pendant ce tems, trompant ma bonne foi, peu à peu et secrètement il avoit. débauchié le frère de ma bonne amie, que son père et sa mère avoient placé chez moi pour l'hiver, ou d'un commun acoord! fait avee lui le complot de déserter aux Bostonnois: Je tout avoît été arrangé avec nos marchands de chair humaine et M. Delzène, pour que cette désertion,
réjaillissant sur moi, eût l'effet qu'elle a eu, Que cet Oakes ait été de leur complot avec connoissance de cause ou non, je n'ai jamais pu m'en éclaircir; mais je suis sûr de ceci, qu'une nuit ils me volèrent dans la laiterie pain et viande tant qu’ils en voulurent emporter, et partirent avee mes raquettes par la rivière Bécancour, gagnèrent celle de Nicolet, vinrent se faire prendre prisonniers par le Capne, Rellarmin et furent amenés aux Proix-Rivières, devant les auteurs de la marotte ( artifice, stratagème ? } qui agissoient comme commissaires. Dans l'examen que firent ceux-ci, ils trouvèrent, à ce qu'ils dirent, assez de matière pour m'arrêter, parce que les deux prisonniers. prétendoient être partis de chez moi avee mes provisions et mes raquettes, encouragés en outre par moi, pour aller porter des nouvelles aux ennemis, ce qui étoit absolument faux, car j'ignorois tont-à-fnit leurs criminelles intrigues. Ils avoient, disoient-ils, trouvé la elef à me faire pendre : eux et leurs partisans s’en réjouissoient d'avance ; tandis que, eussé-je même été coupable de la faute supposée par eux, suivant la loi du païs, c’est-à-dire les ordonnances du conseil et du gouverneur, je n'étois passible que de 3 mois de prison et d'une amende de 3 guinées : mais le despotique et dur Haldimand, pour la forme, ordonna une enquête et en chargea les mêmes individus, qui empéchoient mes amis de venir me voir: et pour donner à cette enquête plus de poids, ce chef ajouta à la commission M. Baby, un des membres et créatures de son conseil, qui arriva aux ‘Frois-Aivières le 16eme jour de ma rigoureuse détention à le garde, et ordonna comme président que, le 18 mars 1779, Pierre de Sales LaTerrière et ses témoins seroïent examinés et entendus. Le fourbe de Tonnancour me fit annoncer cette nouvelle par Poflicier du jour: il m'en félicitoit, car comme il n'y avoit que des mensonges contre moi, il lui paroissoit impossible que l’on pût me retenir, Dans-le tems même, :: =:voi le contraire, et que
je devois être envoyé en prison à Québec sous le bon plaisir de son excellence l’infernal général Haldimand.,
En attendant que je paroisse devant ce corps contraire à ma paix et tranquillité, parlons un peu de l’endroit où j'étois gardé et de ceux qui m'y gardoient,
Le service du roy ayant nécessité des troupes auxiliaires, un corps du général Pretorius, du Brunswick, étoit là, en garnison. Ce fut par ces hommes que je fus gardé ; nuit et jour je respirois la fumée infecte de quatre boucaniers de nicotiane pourrie ou mal préparée, dont je haïssois l'odeur! .... me plaindre des pauvres machinessoldats qui m'entouroient, j'aurois eu tort, car, tout allemands qu'ils étoient, ils connoïissoient assez mon innocence par ouï dire pour me prendre en pitié, et ils ur'assistoient de leur mieux ; leurs officiers, je le sais, leur disoient secrètement de le faire, me sachant viciirue d’une cabale de marchands de chair humaine, qui cherchoient des places auprès du méchant suisse Haldimand. Je ne puis passer sous silence un trait d'envie que ces égards pour un prisonnier innocent suscitèrent dans l'esprit de ces monstres. Ils dirent que j'étois si bien avec ce corps de troupes que j'avois conçu le dessein de me mettre à sa tête et de aéserter et que quantité d'officiers étoient compromis dans ce complot, Tout cela étoit faux et archifaux : ni moi ni personne autre n’y avoit même pensé. Heureusement que le jour de l'enquête, ceux qui avoient le plus d'intérêt à soutenir un mensonge si infime, ne purent jamais la faire admettre, ni même lui donner quelque sembiant acceptable: et l’on en revint aux premiers chefs d'accusation, Les charges, quoiqu'elles ne fussent point prouvées, avoient été représentées au cruel Haldimand uvec toute la noirceur dont une forte haine est capable ; le lecteur peut imaginer la mauvaise impression qu’elles durent faire dans l'esprit d’un homme si dur et si porté d'inclination à tenir parole à Pélissier, au clergé et aux