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autres tyrans qui méditoient ma perte pour faire un exemple nécessaire au païs,
Le 18 de mars, je vis passer devant ma fenêtre Delzène et Oakes, s'en allant à la cour d'enquête accompagnés de deux soldats armés, On me dit que mon domestique Louis, le fermier Bergeron et sa femme avoit été aussi entendus, Sur les 11 heures, mon tour vint: escorté par les quatre grenadiers qui me gardoient, j'entre et monte chez M. de T'onnancour, dans une salle connue de tout tems pour la chambre de danse, où je vis, assis autour d'une grande table en qualité de commissaires, de Tonnancour, Conrad Gugy, seigneur de Machiche, le juge Rouville et M, Baby, de Québec, Ce dernier prit la parole et ordonna à la garde d'aller m'atténdre à la porte, puis, d'un air grave et rébar-
batif, il me dit: — Prisonnier Pierre de Sales LkaTerrière, avez-vous connu un nomme John Oakes, déserteur des prisons de Québec? — Il est venu à mon isle, un soir, en
janvier, un homme mal vêtu qui m'a dit s'appeler de ce nom, qu'il venoit de Machiche, qu'il étoit un des loyalistes casernés là, et qu'il cherchoiïit de l'ouvrage, — Vous saviez qu'il étoit déserteur ? — Non, du tout; je l'aurois arrêté et fait conduire aux Trois-Rivières, — Il ne vous avoit pas dit qu'il étoit Américain ? — Pardon, oui, qu'ilétoit Américain, mais aussi qu'il étoit loyaliste 6t que sa famille logeoit à Machiche, dans les casernes que le roi leur avoit fait bâtir, — Lui aviez-vous ou à Me, Delzène, fourni des provisions et des raquettes pour leur voyage chez l'ennemi? — Non ils en ont volé dans ma laiterie, — Vous n'en saviez rien? — Non, très-sûrement, je n'en savois rien: car sur le moindre soupçon, je les aurois fait mettre en sûre. té, — Est-il possible que cette désertion de chez vous ait eu lieu sans que vous ni aucun de votre maison où de la ferme en ayez eu connoissance ? — Quant à moi, je l'iguorois absolument; 8i quelque autre le savoit cela n'est point venu à ma connoissance, Le fermier Bergeron,
sn femme ut ses enfans peuvent être entendus, la sœtûr de Me, Delzène et mon domestique Louis aussi: je les crois tous d'honnêtes gens; ce qu'ils diront sous serment sera la vérité, — Vous êtes acensé d'avoir voulu débaucher la garnison. — Oh! pour le coup, je ne pensois pas qu'il y uût tant de malice, de fausseté et d'infamie chez mes ennemis, Je les défie de prouver cela, n'ayant jamais eu telle intention, On m'en veut donc bien pour me charger d'une si horrible fausseté! Je demande que le général Iron Crook fasse la question générale à tous ses gens, oMciers comme soldats: ils ont trop d'honneur pour accréditer une telle imposture, — Retournez à la garde jusqu'à ce que son excellence le général Haldimand vous mette en liberté, ce qu'il ne manquera pas de faire, ajouta M. Baby, après avoir pris connoissance ‘de mon rapport, ainsi que des avis de ces messieurs, qui tous comme moi s'intéressent pour vous,
Ainsi finit cette enquête, [Le grand vicaire Saint-Onge et le bourreau Lepronst étoient dans la chambre durant l'examen, Les quatre satcHites militaires me reprirent à la porte et me ramenèrent à mon trèspuant logis pour jusqu'au 20, Dès cet instant même on dit que j'allois des. cendre à Québec; cependant on voulut ensuite 1ne faire accroire que son excellence n'avoit ordonné mon départ que le soir du même jour par le courrier ; ce que j'ai su depuis être faux. Fruit exquis de leur recommandation! ,., Sans en avoir en aucunement avis, je partis donc, promptement, pour Québec, accompagné d'un officier avec huit soldats armés, en carrioles, Défenses strictes de me laisser parler à personne sur la route, Ainsi escorté et traité in. humainement (par un froid extréme j'étois vêtu à ln légère ), je fus transporté en deux jours à la grande garde,
au Château, ainsi que Delsène et Oakes, que je n'avois pas encore revus, ct à 2 heures de l'après-midi, j'étois logé par le prévôt Prentice dans la prison d'État, batterie du
diable, où je devois rester trois ans et demi à souffrir sans être entendu ....
Retournons à ma maison de l'isle, J'étois à peine parti des Trois-Rivières, que les mêmes grands personnages envoyèrent les fils de Tonnancour avec ce Leproust chez moi, à l'isle, enfoncer et fouiller partout où ils croiroient pouvoir trouver des correspondances ou des papiers compromettants ; ils burent et mangèrent à gogo pendant trois ou quatre jours que dura cette perquisition. — Le bougre, se disoient-ils, va étre pendu, il n'aura donc plus besoin de rien: divertissons-nous à ses dépens, Leur piraterie finie, ils emportèrent en ville les valises de ma bonne amie ; elle-même, fut censée arrêtée, et fut mise chez son père sous la garde du grand vicaire (le voilà geôlier! }: le reste d'un beau ménage fut laissé aux soins de mon domestique ; les granges pleines de grains et de foin, les étables pleines d'animaux, aux soins de ce fermier Bergeron. De tous ces biens, je mai rien retrouvé à ma sortie de prison, Les animaux étoient morts, et le fermier s'étoit emparé du reste pour prix de ses prétendus soins, Sans exagérer, je puis dire que ma perte réelle de ce côté a été de 300 à 400 louis. Mon ménage, à la garde d'un coquin de domestique, avoit fondu dans ses mains; il l'avoit tout fait vendre, disant qu'il avoit des ordres de moi ; jusqu'à 300 guinées que j'avois de cachées en espèces dans la cave, sous la poutre, tout m'a été pris et gaspillé par lui ou par d'autres, Le coquin s'en est carré pendant deux ans: étant venu à Québec, vétu de mes hardes et de mes bas de soie, son audace piqna tellement mes amis qu'ils allèrent trouver le Ticutenant-gonverneur Cramahé et l'informer de la friponnerie de mon domestique, qui avoit fait vendre mes beaux lits de plume à l'encan à Québec, M, Cramahé me fit demander par le prév ôt Prentice si j'avois donné ordre à ce domestique de vendre mes effets: je répondis que non, que je ne connoissois rien de
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sa conduite, que ceux qui l’avoient établi gardien devoient être responsables de ses actions, que s’il agissoit de la sorte, c'étoit un voleur, et que l'autorité devoit le faire arrêter, que quoique je fusse accusé, je n’étois pas convaincu, et que personne n'avoit le droit de toucher à ma propriété, Huit jours après, j'appris qu'il étoit enfermé dans la prison commune pour ces choses: il y resta un an, pendant que j'étois prisonnier d'État, après quoi, faute de preuves, il fut élargi ; mais six mois après on le pendit à Halifax pour de nouveaux méfaits, A ma sortie de prison, je n'ai pas trouvé pour la valeur de six sols de ce que mes marchands de chair humaine lui avoient confié, et j'évalue cette perte sans exagération à 600 ou 700 louis, Pourtant, en conscience, quelqu'un devroit me dédommager! .... Les valises de ma bonne amie lui avoient été rendues au bout de trois mois par ordre de cet humain gouverneur le Suisse Haldimand ,..,
Il y a trois mois que je suis logé dans un bas de prison, fort malsain, de 33 picds carrés. Je couche sur une yilaine couchette, sur une dure paillasse; je n'ai pas d'autres hardes que celles qui me couvrent ; je suis sans chemise, car celle que j'avois est tombée de mon corps par morceaux et pourrie, Je n'avois pour toute compagnie qu’un chien fidèle, qui n’avoit pas voulu m'abandonner, Un jour qu'il étoit sorti dehors pendant que le tourne-clef faisoit la visite de ma chambre, où je ne voyois le jour que par quatre carreaux de vitre, devant lesquels on avoit placé une sentinelle, lorsqu'il voulut rentrer, trouvant la porte fermée, le pauvre animal hurla un peu; ce cruel monstre le tua sous mes yeux d'un coup de sa baïonnette, q ‘il lui plongea dans la tête, Je lui criai : Pourquoi avez-vous fait cela ? Il me répondit que si je ne me retirois de la fenêtre, il m'en feroit autant, c'est-à-dire qu'il me tueroit de la balle que contenoit son fusil. Ce n'étoit pas assez d'être détenu comme je l'étois, il me falloit encore craindre d’être
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assassiné on fusillé: je me retirai pour gémir et pleurer, À quoi devois-je m'attendre après ce que je voyois! ..., Hélas! je n'avois plus pour me tenir compagnie que des souris, én assez grand nombre, On se familiarise avec tout, J'en apprivoisai une, que j'attelai pour la reconnoîitre à un petit fourgon léger, qne je lui fis avec un canif, le seul instrument que mes geôliers ne m'eussent pas ôté ; elle sy accoutuma et devint si familière que rien ne l'effrayoit, hors le bruit foudroyant des verrous de la porte auquel elle nè put jamais s'accoutumer pendant les treize mois que je fus seul dans ce vilusn appartement, Pour sa commodité, afin qu'elle put venir prendre ses repas avec moi à table, j'avois fait un petit pont incliné de planche ; deux petits grelots fixés à sa voiture m’annonçoient où elle étoit, son éloignement et son approche, Elle fut remarquée par les gardes, le tourne-clef et le prévôt, et l’on commença de parler d'elle en ville et au château, si bien qu'un jour Prentice l'emporta avec lui au lever; Haldi. mand, quelque dur qu'il fût, eut désir üe m'en priver pour l'envoyer à la fille d'un de ses protecteurs, miss Wymouth. Avant qu'elle me fût rendue, il me la fit demander, Si je lui refusois, je ne la reverrois plus ; il me parut plus sage de répondre : Avec plaisir, je vous prie de laccepter .... Cette séparation me rendit fort mélancolioue. Si on n'avoit pas mis dans ma chambre deux nouveaux prisonniers, un avocat de Montréal appelé Jotard, et Fleury Mesplet, imprimeur, j'ignore que! temps 8° seroit écoulé avant de m'en consoler,