CHAPITRE SIXIÈME
. Ce qu arrive à l'auteur pendant son emprisonnement. Ses efl'orts pour prouver son innocence, et le peu de cas que l'on en fait. Sa cage et machine représentant les Forges et toutes les fortifications de Québec, Esquisse des autres prisonniers,
Me voyant seul en ce vilain logis, ayant ln garde à ma gauche et un autre prisonnier — un « «pion, disoit-on — pour voisin, je ne savois où porter mes pensées, Un matin, aux portes ouvertes, ce camarade prisonnier se présenta à moi et me dit ex abrupto que nous pourrions faire connoissance par lé moyen de la muraille où étoit le poële de fer, et sans que le geôlier s'en aperçut, que nous pourrions nous écrire et nous parler par la porte ouverte de ce poële : le plus difficile lui paroissoit de convenir d'un mot pour nous avertir quand il y auroit quelque cerbère suspect dans l'une de nos chambres, Je choisis le mot pot à l'eau pour signal d'aller écouter au poële, qui nous servoit aussi de petite poste, par où les billets s'échangeoïent au bout d'un bâton mince et fendu, Son mot à lui étoit wind ou vent. De cette manière, pendant le temps que nous fûmes seuls, notre correspondance marcha librement : sur quoi ? sur ce que le tourne-clefs, ceux qui étoient avec lui ou le prévôt Prentice lui-même avoient dit ou rapporté; car pour d'autres nouvelles, il n'en venoit point à notre connoissance, attendu que nous ne pouvions corréspondre avec personne, si ce n'est par la permission du lieutenantgouverneur Cramahé, sous les yeux de qui tout devoit passer, Oh, Dieu! quelle gênel ..,, C’étoit Ià le seul commerce que nous pussions avoir avec les mortels libres! ....
Enfin je reçus une valise contenant des hardes et du linge ; il étoit tems, rien ne me tenoit plus sur le corps, et je pouvois exciter la pitié de l'être même le plus insensible,
Ce fut duns ce tems que je vis arriver ce pauvre M, DuCalvet, soupçonné d'inimitié et acensé, je crois, fnussement d'avoir des intelligences avec l'ennemi: son plus grand tort étoit d'avoir, à Montréal, le juge Fraser, Rouville et trois où quatre autres pour Shylocks, ayant été en chicane avec eux depuis plusieurs années, et ayant couru plusieurs fois le danger d'être assassiné par eux, À ce propos, je renvoie Le lecteur à un mémoire de justification du dit sieur, imprimé à Londres, où le détail de tous ces faits est très-supérieurement raconté, On Jogeu DuCalvet dans une vilaine chambre de lancienne prison, appelée prison de ln reine du tems du gouvernement françois, où il étoit si mal qu'à force de pétitionner le dur Haldimand, il fut transféré, six mois après, prisonnier aux Récollets, et le supérieur, le Père Bère, (de Berey ), devint son gardien, Ce M. DuCalvet étoit un gentilhomme françois qui avoit vendu ses propriétés en France pour venir s'établir en Canada, calviniste de croyance, fort honnête homme, juge de paix de S. M. mais juge sevère et juste, seigneur dans la rivière Chambly, et tenant une forte maison de commerce en gros À Montréal, Il a péri en mer, entière ment ruiné: sa mort n été un mystère, et ses tyrans ont été soupçonnés de lavoir fait jeter à la mer, notamment et surtout le général Haldimand, contre qui il étoit en instance pour emprisonnement arbitraire !
Quelques jours après que ce despote de gouverneur Haldimand, malgré ln majeure partie de son conseil et l'opinion du juge en chef Livius, homimne vertueux et juste, et Anglois dans toute ln force du terme, eut pris sur lui de porter atteinte aux privilèges du sujet, je vis arriver dans ma chambre, comme prisonniers d'État aussi, un avocnt appelé Jotard et un imprimeur appelé Fleury Mesplet, inculpés le premier d'étre rédacteur et le second imprimeur d'un papier connu sous le nom de Tant us, tant mieur, Au genre libellique, qui se permettoit d'attaquer
la sage politique du gouvernement anglois et surtout de combattre le despotisme du Suisse Haldimand,
L'éducation de ce Jotard étoit solide sans étre accomplie, Il étoit satirique et sophistique comme un avocat, avec un front d'airain que rien n'étonnoit, ivrogne, faux et menteur comme le diable et grand épicurien; il haïssoit tout ce qui étoit anglois, pour quelle raison? je ne Y'ai jamais pu savoir, En outre, il étoit plein de préjugés, jésuite snrtont et fort mauvais ami, Mesplet différoit de Jotard par l'éducation : son talent, c'étoit d'être ouvrier imprimeur; il avoit des connoissances pourtant ; mais il s'en faisoit accroire, et ne parloit que d'après son rédacteur; d'ailleurs fourbe et menteur presque autant que celui-ci, et d'un génie méchant; si son épouse, qui étoit très-respectable, ne l'avoit pas adouci, il auroit été coupable de bien des choses indignes d'un honnête homme,
Une couple de mois après, on amena encore dans ma chainbre un Écossois, du nom de €harles Hay, maîtretonnelier de Québec, accusé, disoit-on, de correspondance avec l'ennemi, Il avoit été bien éduqué au collège d'Edinbourg (quoiqu'il exerçât la tonnellerie}; il étoit doux, sobre et fort obligeant, père d’une nombreuse famille et époux d'une très-jolie et respectable femme, mais trèsambitieux et homme à hauts sentiments, S'il visoit audessus de son état, c'étoit bien pardonnable ; cependant, je crois qu'il étoit innocent de ce dont on laccusoit, car, pendant les trois aus que nous avons vécu ensemble, je ne m'aperçus jamais de rien qui indiquât qu'il avoit des desseins contre sa patrie,
Me voilà donc obligé de vivre avec trois étrangers, buvant à la même tasse de prisonnier d'État, Je ne fus pas longtemps sans donner la préférence à M, Hay, à cause de sa sobriété et de l'égalité de son humeur, ce qui causa de Ja jalousie aux deux autres : des disputes s'ensuivirent,
et à la fin des coups, J'étois jeune et vigoureux ; bien
souvent Hay nous séparoit, ou le tourne-clefs et la garde, étoient obligés de venir. J'avois affaire à Jotard et à Mesplet ensemble, l'un n°: m'attaquoit pas sans l’autre, ou sans appeler l'autre à son secours: heureusement que je les rossois tous les deux à mon aise, et je n'avois besoin que du témoignage de Hay, qui connoissoit leur tort: ils ne m'insultoient d'ailleurs que quand ils étoient ivres, c’està-dire presque toutes les après-midis, tirant sur le soir, Ce témoignage impartial me mettoit à l'abri: ils avoient beau faire et écrire au gouverneur, j'avois toujours raison, puisque je me battois à mon corps défendant, — Que faire ? disoit le gouverneur. Le mettre en prison !'il y est déjà; qu'il y reste donc! — Et c'étoient là tonte la satisfaction qu'ils recevoient,
Voyant cela, ils firent jouer d’autres ressorts, Comme les épouses de Hay et de Mesplet avoient obtenu permission de venir voir leurs maris, ma bonne amie et ma chère enfant Dorothée venoient pareillement, Je peux dire qu'avec Ja clef d'argent on ouvre bien des portes, Cette clef faisoit entrer mon amie avec mon enfant, et la femme de Hay, tous les soirs. Jotard et Mesplet s'en plaignirent au gouvernement, auprès de qui ils meurent cette fois encore aucun succès, Alors ils voulurent se venger par la séduction, en se couvrant des apparences de l'amitié, Ma, bonne amie, à qui j'avois acheté exprès une maison près de la porte de notre prison, faisoit faire chez elle mon ordinaire : ma petite fille m'apportoit le déjeuner, une servante le diner et le tea, et ma bonne amie passoit souvent la nuit avec moi ; car nous avions divisé ce grand appartement en quatre cabinets, outre une chambre commune de compagnie, et chacun avoit fait fermer son cabinet, et y faisoit comme chez ui ce qu'il vouloit, J'étois voisin de Jotard, qui profitoit souvent de ce voisinage pour li:r conversation avec ma bonne amie, ce dont
je ne me formalisois pas, Le fourbe fit part à Mesplet et
à la femme de celui-ci de l'intrigue qu'il tramoit, et se mit en campagne dans le plus grand secret,
Un soir, il s'ouvrit enfin de cette sorte: — Vous n'êtes point mariée avec LaTerrière ; pourquoi ne l'êtes-vous pas? Il vous trompera à la fin. Si vous vouliez suivre Won conseil ,.,, — Ma bonne et sincère amie, en femme curieuse et rusée, lui dit: — Eh bien, M. Jotard, qu'avezvous à ir offrir qui soit faisable et mieux ? Voyons, ne me déguisez rien, — J'avois, répondit-il, chargé madame Mesplet de vous en parler, mais puisque les circonstances me procurent à moi-même ce plaisir, je m'ouvrirai à vous avec votre permission, Je vous aime à la folie : puisque les choses ne permettent pas à LaTerrière de vous épouser si vous voulez mie donner votre main, nous nous marierons tout de suite devant un ministre; mais auparavant, comme LaTerrière sera enragé contre vous, saisissez-vous de tout ce qu'il a de meubles, hardes et argent, et f ..., vous de Tuit Je vous jure de vous rendre heureuse, — Est-ce là votre conseil? IT est horrible, et je ne suis pas femme à le suivre! Oubliez-moi! votre projet me fait horreur, Vous dites que vous ferez mon bonheur, mais c'est un cœur faux qui me l'assure, Mon âme est juste et reconnaissante envers celui qui a tout fait pour moi et pour mon enfant, Jamais il ne mérita d'être trompé! Au heu de le priver du bien qu'il m'a confié, je vendrois plutôt jusqu'à ma chemise pour adoucir ses malheurs, qu'il ne mérita jamais, Je vous le dis de cœur et d'âme : finissez vos ingrats et faux procédés ,,,, Je veux bien Jui cacher votre effronterie, votre scélératesse ,,,, Je le connois, ici méme, dans cette prison, il vous mettroit en pièces ! ,,,, Dieu! j'aimerois mieux perdre la vie que de l'afliger par un tel trait d'ingratitude ! car je n'ai qu'à me louer de sa conduite, Si je ne jouis pas du bonheur qu'il ne souhaite sans cesse, ce n'est pas sa faute : la force et l'injustice qui l'écrasent, l'empéchent de me le donner: et
je me fais honneur de partager ses peines : Dieu nous les fera oublier, en ramenant les beaux jours et un nouveau et rayonnant soleil! ..., Allez, monsieur, et ne m'en parlez plus, parce que les conséquences en seroient afiligeantes, funestes pour vous ,.,, — Aussi vite qu'elles avoient commencé, finirent les amours d'un fourbe et méchant homme ..., Il changea de batterie, et trouva d'autres ruses, que sa lâcheté et les rinçades que je lui donnai de tems à autre l'empêchèrent de mettre à exécution.
Le printems nous ameéna six autres prisonniers d'État du Détroit et un de Montréal, appelé M, Cazeau, tous soupçonnés de correspondances avec l'ennemi, — et les officiers et soldats américains pris en différens endroits, de sorte que cette partie de la prison étoit pleine ; il n'y avoit qu'une cour de moyenne grandeur pour leur faire prendre l'air depuis 7 heures du matin jusqu'à 7 heures du soir, Nous n'avions pas encore joui de cette faveur, mais nos chambres étant remplies, on fut obligé de nous l'accorder ; nous reçiumes l'ordre dur et strict de ne pas nous méler aux militaires américains, crdre qui fut exécuté, surtout lorsqu'il Y avoit garde allemande ; la garde angloise n'y faisoit pas attention, Dans ces promenades et communications, les prisonniers se confioient réciproquement leurs peines, et ceux qui ne pouvoient pas consommer leur ration la donnoient aux autres, dont le nombre étoit grand, parce que Haldimand avoit diminué les rations des prisonniers d'un quart, Ils en pâtissoient beaucoup, et un jour que le gouverneur traversoit la cour avec ses aides. de-caump, tous les prisonniers se mirent à lui crier: Bar. bare ! puisque tu nous a enfermés, au moins donne-nous de quoi manger! remets à nos rations ce que tu nous 4 ôtée pou: ton profit! ...,
C'est ainsi que s'écoulèrent quatre années environ, tans qu'aucun de nous pût obtenir sa liberté, Tous les huit
jours nous accablions cet homme aussi dur que l'airain, de pétitions, demandant qu'on nous jugeñt ou qu’on nous admiîit à caution. Point de réponses. Nos justes demandes étoient mises dans la poche pour servir ensuite de papiers de commodités ; c’étoit tout ce que nous en apprenions du prévôt seul, Nous avions la perspective consolante d'être détenus jusqu'à ce que la guerre américaine prit fin! N'importe, Dieu ayant donné la raison à l’homme, il importoit d'en faire usage pour employer le tems à quelque chose d'utile, afin de ne pas tomber dans l’abrutissement où la mélancolie conduisoit naturellement, ou de ne pas faire pis en s'adonnant à la boisson, comme plusieurs firent, surtout le vilain Jotard et Mesplet, qui bientôt ne furent plus supportables,
Vers la fin du premier automne, voyant que tout espoir d'élargissement étoit évanoui, ne voulant tomber dans aucun des vices de l’inaction, comme javois vu travailler tout l'été lies ouvriers artificiers, l'idée me vint de construire une machine qui représentât les fortifications et batteries de la ville, ainsi que les forges de Saint-Maurice, en petit et le tout marchant par le moyen de roues et de poids, ou d’un chat dans une grande roue. Pour cela j'avois besoin de bois, de plomb, de cuivre, de fer, d'ivoire, d'outils et d'un tour; avec de l'argent je me procurai toutes ces choses des artificiers; elles me coûtèrent dix louis et quélques shitllings. Je mis trois ans à faire ma machine à mon goût, et j'eus la satisfaction de faire partir dans l'es-
ce de dix minutes, 96 pièces de canon, servies par-der hommes qui alloient de l’une à l'autre mettre le feu à ln lumière, par l’action de roues, d’échelles et de poids. Audessus, étoit la représentation des Forges, fourneaux, chaufferies et de la martellerie qui frappoit sur l’enclume 60 fois par minute ; il y avoit jusqu'à un moulin à farine et un à scier, marchant très-bien, Je ne m’aperçus du mérite de mon ouvrage que quand il fut fini et que tout
le monde l'admira ; je ne l'avois entrepris que pour m’auser sans grande espérance de réussir, Je puis dire qu'il en fut parlé au Château même, au dut Haldimand, et que celui-ci ordonra au prévost Prentice de. lui apporter Ju machine au premier lever, Un peu de joie, un peu de peine, Je vis partir le fruit de trois ans de travaux, sans savoir si je le reverrois jamais — et en effet je ne le revis plus. Ce despote se contenta de me faire demander combien je le voulois vendre. J'en fus très-chagrin, parce que j'étois attaché à toutes ces petites choses qui m'avoient distrait et désennuyé : consentir gracieusement ou refuser, je n'avois pas d'autre alternative, et refuser pouvoit pro duire des conséquences qu'un prisonnier de quatre ans n'aime pas à voir renaître, Mon ami Hay et le prévost luismême me firent entrevoir que je pourrois tirer de là ma liberté ; le dernier ajouta que le général, après avoir vu Ja machine en mouvement, s'étoit écrié : — «Quel dom mage qu'un tel génie soit enfermé! S'il étoit notre ami, il pourroit être très-utile,» — Tout considéré, je lui fis dire que les talens d'un gentilhomme n'étoient pas à vendre , que j'avois travaillé à ma machine pendant quatre aus pour mon plaisir, et que de ma libre volonté, bien que mon corps ne fut pas libre, j'offrois le fruit de mon travail à son excellence, Elle l'accepta et me fit demander si je n'avois quelque désir que je voulusse voir accomplir, Je répondis que je serois charmé que mon procès se fit ou que:tha liberté "me fût rendue, Son aide-de-camp Mathis nidapporta une. lettre, qui m'accordoit la liberté, en quélque païis que je voulusse aller, jusqu'à la paix, et disoit que-soti excelléneé ne pouvoit pas me faire juger, |