CHAPITRE NEUVIÈME
Séjour de l'auteur à Québec. Il marie sa fille à Léhoulier, Portrait de ce dernier. Le masque tombe. Fourberie de cet homme. Na conduite infâme envers sa femme. L'auteur s'éloigne et va demeurer aux Trois-Rivières. Lehoulier se rend coupable de sévices tntolérables. Retour de l'auteur à Québec. Sa fille obtient uue séparation de cor ps.
Le lecteur a vu que ma famille se composoit alors (1800) de mon épouse et de trois enfans : une fille de dix-huit ans, un garçon de dix ans et un autre de sept, Ceux-ci, vifs vt de physionomie qui me paroissoit promettre beaneoup, occupoient depuis quelque tems très-sérieusement mon attention, comme je l'ai déjà dit : je pensois à leur éducation, Comment la leur donner dans une campagne, où il n'y avoit pas seulement trace d'école primaire ?,.., En outre, ma fille, déjà grande, commençoit à se disposer à “conter les fleurettes des cavaliers de ces endroits ; et je u'aurois pas désiré d'en faire l'épouse d'un simple habitant, — quoique le sort d'une femme de la campagne soit en réalité le meilleur dans ce païs, L'habitante est par faitement maitresse et gouverne la communauté sans réplique et comme il lui plait, La femme, dans les villes, possède fort rarement ce pouvoir,
H falloit donc gagner la capitale, quitter cetté existence champêtre et donce que je menois depuis 1775, où me résoudre à voir mes enfans grandir dans l'ignorance ct tomber ainsi dans une sorte de dégénération, Le sacrifice étoit coûteux : j'aurois à chercher de nouveaux moyens de
subsistance, ét à vendre peut-être mes propriétés à perte ; mais ma volonté ferme d'accomplir mon dessein pour le bien de mes enfans me fit passer par-desens toutes ces con- ‘idérations.
La chance incertaine d'une clientèle dans la capitale ne
w'inquiétoit pas ; pensant que plus il y a d'hommes dans un endroit plus aussi la somme des besoins y est considé. rable, que le solëèfl se lève pour tout le monde, que, quoi. qu'il y eñt six ou sept respectables praticiens, j'y trouve. rois ma place, et qu'il ne falloit qu'un bon poste dans un bôn quartier, dé In vigilance, de l'empressement et des soîns attentifs ét pruiderrs,
Plein de mon idée, je descendis à Québec dans le printems de 1800, j'y achetai, comme on l'a vu, une maison, et à Ta fin de mai j'avois établi une apothicairerie, mis mes garçons au collége à l'étude de la langue latine, et je m’efforçois de mériter l'encouragement de mes amis.
Ma maison fut ouverte à toutes les personnes d'une certaine façon qui voulurent étre de notre soclété, l'ne Jeune et aimable demoiselle en faisoit les honneurs,
Sans être belle, ma fille avoit une de ces physionomies qui plaisent à tout le monde : elle avoit une brillente santé, et étoit grosse et grasse, Bes connoissances étoient celles qu'elle avoit pu acquérir dans une campagne soléc ; son cmuctère étoit doux : aimant l'ordre, bonne ménagère, ulle mettoit dans sa conduite une réserve, une prudence qui ännonçoit une raison droite et nous donnoit bien du contentement, en nous faisant espérer pour elle un heureux avenir. Aussi soulageoit-elle grandement su mère dans lex soins du ménage, et l'harmonie et la joie régnoient-elles à notre foyer,
Tunt d'aimables quahtés qui sortoient d'un cœur si ver. tucux, lui'attirèrent aussitôt l'estime de ceux et de celles qui Ta connurent : chacun souhaitoit sa société, Il y avoit ù peine six mois que nous étions à Québec, que déjà plusieurs cavaliers la recherchoïent dans l'espérance de l'avoir pour épouse, entre autres celui qui devoit être préféré et
ti l'a rendue si ma'heureuse,
s'aut-il faire connoître les moyens insidieux que-François Lehouliér émploya constamment, sa duplicité, son hvpo-
urisie noire ?, .., Je.le dois pour. me justifier aux veux du publie, en général prévenu contre les, pee ses marient leurs filles sans penchant en elles, hi
Notre faute, c'est de. nous être. trop omalas 2% lieu de six mois, pendaut lesquels ce serpent parvint.i nous enchanter par kes souplcsses cormplaisantes et ses airs de bonbommie, une année auroit été nécessaire pour débrouiller ses ruses, On nous cût averti, conime plus d'une personne respectable ls fait quelques jours après le mariage ; bien qu'il eût alors une partie du public en sa faveur, séduit comme nous par les mêmes dehors, quelques-uns cependant «e seroient risqués à nous avertir librement de ses qualités morales et physiques, bien connues d'aucuns.
Cet homme étoit rampant auprès de nous aussi bien que de notre fille : il n'’oublioit pas un instant de venir nous offrir ses services, et ceux d'un de ses neveux dont il sera parlé par la suite, Cent fois par jour il redisoit à ma fille qu'elle travailloit trop.— Vous serez bien heureuse quand vous serez partie de chez votre père et rendue dans votre propre ménage, où vous entourera de soins celui qui aura su vous mériter !..., Si j'avois ce bonheur, il n'y auroit pas d'instant que je n'emplovasse à rendre votre félicite plus parfaite 1,.,,
A quelque tems de là, il eut nne occasion de s'expliquer plus intelligiblement, Mon épouse étant tombée malade, il sollicita d'elle la permission de rester auprès d'elle jour et nuit, pour qu'elle ne manquât de rien. ... et que mademoiseHe LaTerrière et le docteur, fatigué de ses courses en ville, pussent se reposer, Dans les moments de relâche que lui luissoit le mal, elle le voyoit s'approcher d'elle pour lui parler de sa fille, — Qui, madame, elle est la seule que j'aie aimée de ma vie! Je vous prie d'entrer dans mex intérêts, .., Mon dessein est, si ses parens ne sy opposent pas, et que je lui sois agréable, de la recherci®r pour, en faire mon épouse, .., Si je suis assez beureux que de m'en
Les LL
faire aimer, .cHe seru partout et toujours sn propre mais tresse ; «elle n'aura qu'à former des désirs pour qne je vole comme l'éclair à leur accomplissement. Le docteur, ni vous, madame, n'en aurez regret... ,
Un air de bonne foi, tant de petits soins nous avoient mis un bandeau surdes veux, qui ne tomba que quelques joërs après le mariage. Hlusion fureste !
Greand Dieu ! nous découvrimes trop tard que notre chère enfant nous avoit été ravie par un infime, et que ce male heur étoit sans remède, puisqu'il s'étoit accompli suivant les dois ut eoutumes, sanctionnant le plus grand des vols dans l'ordre de In nature. Hélas! le crime auroit été bien moindre de m'avoir privé de toute ma fortune (eur, en tr vaillant, je me serois relevé) que de m'avoir volé ainsi le bonheur de mon enfant,crime mille fois plus grand, puisque In douleur que j'en ressens se porte au tombean., ..,
Comment nos yeux ne nous avoient-ils pas prévenus ?,., Cette figure plate, ce teint plombhé, ces dehors qui acetsent les foiblesses les plus odicuses1..., A quelles bassesses il pou voit descendre pour en imposer ! on le voyoit sans cesse dans les églises, pharision frénétique, n'ayant de lu religion qu'une ombre impure, Tl'étoit entièrement dépourvu d'éducation ; né dans une abjecte fange, il en étoit sorti menteur, fourbe, lâche, avare et ennemi secret d'un sexe aimable et chéri de tout l'univers, Et tous es vices étoient cathés sous Le imasqne le plus tardé !.,,, Voilà pourtant l'homme que nous avons préféré à tant d'autres, si empressés ! l'homme que notre chère enfant a épousé sans amour et sans y être forcée |, .,,
Avee quel artifice il soutenoit son rôle ! avec quelle constance auprès de notre enfant et de nous-mémes !..., ses attentions continuelles, ses complaisances si marquées, nous inspirèrent de la reconnaissance, et une estime particulière pour lui, et nous en arrivämes insensiblement à le souhaiter pour mari à notre chère Dorothée Nous nous
disions : Vois lus peines polies qu'il se donne pour elle et pour nous, Ah! le bon mari qu'il fera !,.., Avec lui, notre enfant seroit heureuse comme l'oiseau dans l'air !:.,4
Ce fut l'espérance flutteuse du bien-être dont notre fille jouiroit, avec la bonne renommée d'homme travaillant, ménager, rangé qu'il avoit, qui nous porta à penelier peur lui, et à en parler à cette chère enfant, Sans en étre folte, à cause de quelque chose d'extraordinaire qu'elle ne porrvoit déméler en lui, elle pensoit cependant eomane nons, et lui accordoit la préférence, Et comme, outre les rnisons que je viens de dire, il avoit de lu fortune, nous crimes avoir atteint le.-but de nos désirs, qui étoit de la bien étublir. “1
Lorsqu'il se hasardn de ni parler -de mariage, elle Ini répondit que sur une chose aussi sérieuse, elle vontoit con sulter son père et sa mère, Elle s'en ouvrit donc à nous, L'aimez-voux, chère enfant, au point d'en faire votre muri ? — [l'en est un autre que j'aimerois mieux, répondit-lle,., M, Behoulier n'a rien d'attruyant, et il y n en ni, près des jeunes filles, ane froideur qui glace. .., C'est un assez bon parti, munis pour le prendre il faut se faire une grande rai. son. ,.,.— Et elle disoit à sa mère : Papa est malade et nous pourrions le perdre, Sans soutien dans cette ville où nous venons d'arriver, et où les femmes les plus vertuetrses méme, si ciles ne sont protégées, sont exposées à tomber dans quelque piége subtil que leur tendent des gens d'un certain ordre : mes frères encore très-jennes, et notre for. tune bien médiocre, quelle existence inquiète seroit lu notre !,,,, Je dois lui donner la préférence !.,,,
Nous lu pressñmes de faire les plus profondes réflexions, — Il'uy a que le tombeau, chère enfant, qui puisse diss soudre le mariage, qu'il soit heureux où malbeurenx, Cest
un pensez-y-bien, Vous êtes aujourd'hui entièrement libre, vous êtes maitresse de votre cœur,., Les bons partis sont rares, Si M, Lehoulier continuoit d'être tel qu'il s'est Won
tre & nous jusqu'ici sans se démentir, nous ne pourrions que vous couseiMer de ne pas le rebuter ; mais. loin de nous M pensée de vons.contraindre ou forcer aucunement à former votte union, Le bonheur du mariage dépend absolument de l'amitié réciproque qui unit les cœurs... Nous n'avons pas d'autee vœu que de vous voit parfaitement heureuse avec un mari saus cesse occupé à faire votre bonheur. Nous connoissons vos sentimens, vertueux ; nous ne <loutons nullement de votre persévérance à remplir dignement lu tiche si honorable du ménage et de la famille, ...
Quelques jours apres, je la. trouvai les veux remplis de humes, —Qu'avez-vous, ma fille? lui dis-je.Je viens, répondit-elle, d'engager ma liberté, en consentant à me marier avec Fehoulier, ce mariage ayant paru vous faire plaisir. En ce moment il a ma parole, — Votre sacrifice me pénètre le cœur, chère enfant. Le bonheur dans le mariage: vst toujours incertain : une fille, comme ses parens, ne doit consentir qu'en tremblant à cet acte. Vous pouvez retirer votre parole honorablement. Les. momens sont précieux : laites de mûres réflexions, C'est fait, répondit-elle, j'ai donné ma parole : à la grice de Dieu !..,,
Gette résolution si ferme nous causa une grande surprise ; tuut de force d'esprit et de vertu nous émut jusqu'aux larmes... ,.
Arriva le jour où le notaire M. Alexandre Dumas (à qui le futur marié » voit parlé pour le contrat) s'en vint avec les conviés pour la cérémonie ordinaire, Cet interprète de la loi lui tint ce discours : Mademoiselle Dorothée, je vous ai vu maitre et je vousai vu élever, Je connais voire caractère vertueux et votre franchise : je connais la droiture de votre père et de votre mère, ct leurs sentiments à l'égurd de ce jour,.., Vons savez pourquoi nous sommes AëneMn blés ici? — Elle répondit que oui, — Avez-vous promis à M: Krançois Lehoulier d'être son épouse ? — Oui, — Vous ; êtes-vous engagée par toute autre raison que votre propre
goût ? — Cette chère fille nassura que rien me dy avoit induite que son propre penchant.— S'il en étoit autrement, reprit l'officier, en vous mariant sans ‘être appelée à cette union par l'amitié et la nature, vous seriez malhenreuse,— Quand j'ai donné ma.parole, j'avois tout prévu ; et je n'ignore pas que je suis libre encore, —Puisqu'il-en est ninsi, poursuivit le-notaire, passons aux conventions.
L'acte fut dressé et consenti sans aucune -contestation, de la manière la plus convenable, et, ceux qui y askistèrent ne peuvent dire autrement, dans la plus entière bonne #foi réciproque, Après ln signature, le prétendu ne :pærut ui plus chaud ni plus froid auprès de celle-qui aHoit être su femme, ee que nous crovions toujours être l'éffet de ln timidité,
Cependant le mariage faillit ne pas se faire, Be lente: main, Lehoulier provoqua une explication puérile en dis sant à sa prétendue qu'on lui ‘avoit rapporté et assuré qu'elle se marioit avec lni contre'son:gré et sans inchinu: tion, Elle repurtit: Vous avez cru ‘cel ?.... Vous me voyez bien strprise de ces rapports : je-mwuï soufflé mot de mes impressions-à votre ‘égard, et personne au monde ne peut lire dans monâme..., Vous êtes bien hamdi et bien imprudent de vous présenter à moi avec ces chones à lt houche.... Vous me rappelez que je suis encore dibre. . .. Eh bien! que je le reste donc !.... Je vous prie dene plus revenir dans da maison que comme simple ami de ‘mon père. Qu'il n’en soit niplus-nimoins!.,..
Elle lui donna ainsi son congé ‘ingénûment et avec la plus grande sérénité. Tout autre à sa pee eût seriti son indifférence pour lui : de deux éhoscs l'une, ou il-se serait retiré ét courrôit encore (comme il paroit qu'elle le sou: haitoit), ou il auroit raccommodé sa sottise par quelque tendre excuse, seule excuse naturelle d'un homme qui voudroit se faire aimer d'une-jolie‘femme. Au contraire, on ne vit sur son visage que glace, honte ét eonfusiôn ;-il se
vetira tont pehaud.,.. Nous crûmes l'affaire finie, et la
“joie que nous en ressentines n'étoit-elle pas raisonnable ?..
(juelté fut donc notre surprise le lendemain matin de
volt nrtiver uné Jléttre demandänt 1ine entreine et le
partlôn dé la faüte, 11 reconnoissoit sa gaucherié, et, con-
‘noiskänt lt bônté de mademoiselle Dorothée, espéroit
awelle ‘oublieroit le passé, Elle renoua avec lui, TL obtint
pDémhission de mettre les ban à l'église le dimanche sui-
vant. -
À mesure que le grand jour approchoit, un certain air Inqüiet et: glacé se Zluissoit voir sur le visage de cet homme — pronostic dun triste ‘avenir, — Une telle froideux; mé dit un”jour non épotisé, ne présage rien de bon, — Je ne sais, lui répondis-je, qu'en penser, Il me semble qu'un voile tombe peu à peu dé mes veux, et que je vois Lehouliér avec: béaucoup moins d'affection qu'avant. En-
* voie-moi ma fille; Quelque chose me répugne dans ce ma-
ringé. Je ne désiré pas me séparer de Dorothée si ce n'est absolument pour son bonheur.
Elle vint, et comme jé la priois de s'ouvrir à moi, et si elle né se sentoit pas d’inclination pour Lehoulier, de
“rompre avec lui: elle fondit dans l'instant en larmes, — Chér papa, me dit-elle, je ne l'aime pas comme j'aime...
Duchésnay : cependant, jé Jui ai donné ma parole, et je suis fille d'un père qui ne revient jamais sur°ce qu'il a
promis. Si LBehotilier se comporte aussi bien qu'il s'y en-
vage, Ma conduite Tui prouvera que celle dont il a fait thoix étoit dige d'un honnête homme...
+ Le jour du sacrifice, le oui fatal fut prononcé, avee les
" cérémonies necotitumées, à cinq heures du matin, dans la
sacristie de la cathédrale ; le mariage fut fait par le coad-
* juteur niamême, ‘
Presque aussitôt le marié parut oublier son mariage, Au inidi, le diner étant servi ét tout le monde à table, on fut
“obligé d'aller l'en faire souvenir: il employa le tems, toute
D PO Pr