‹ Mémoires de Pierre de Sales Laterrière et de ses traverses [microforme]Chapitre 38 sur 49 · D NE · texte numérisé non relu

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la journée, à ses occupations ordinaires. Il n'approcha de son épouse ni ne lui parla. Alors la pauvre victime tomba dans une si grande mélancolie qu'elle fut remarquée de tous les convives. Il se fit entre eux de tristes pronostics. Ils eurent beau faire pour la distraire, rien n'y put parvenir non plus qu'à rendre cet étrange mari au sentiment de ses devoirs..., — Elle est belle comme un ange, se disoient-ils, et la froideur de cet homme est sans excuse,

Cette scène tirant à sa fin, il fallut que les conviés allassent mener la mariée ches son mari et la coucher, comme on dit au Canada. Ici, la pauvre enfant se trouva mal, de la douleur d'abandonner la maison de ses parens, à qui eile étoit attachée on ne peut plus..,, Cependant ses compagnes l’ôtèrent, à force de raisons persuasives, d’entre les bras de sa mère, et elles l’accompagnèrent jnsqu’à la demeure de son mari et à sa. chambre... La chambre ni le lit n’étoient encore faits! Elles se hâtèrent de réparer ce grave manquement, lui dirent adieu, et descendirent annoncer au mari que la mariée l'attendoit, T1 répondit qu'il ne pourroit l'aller rejoindre de sitôt, vu que des affaires de conséquence l'en empéchoient, Crairoit-on qu'il ne fut se coucher qu'une heure environ avant le jour ? et qu'il en usa ainsi trois ou quatre jours, se donnant bien garde d'éveiller sa femme !....

Notre fille venoit nous voir, — Oh !-disoit-elle à sa mère, chère maman, si ce mariage étoit encore à faire less. Il auroit gros comme la cathédrale d’or massif, que je ne voudrois pas de lui.... Hélas! pourquoi s'est-il marié ?..., — Dieu y mettra bon ordre, chère enfant, — Dieu le refera donc...

La propre mère de Lehoulier avoua ensuite ingénûüment qu'il étoit à craindre que son fils n'aimeroit jamais sa femme autant qu'il avoit aimé Mr. D... et d’autres de la même espèce, pour qui il se levoit la nuit, pour leur don-

ner à manger et leur faire du honillon, lorsqn'fls venoient trop tard.

I1 ne s'étoit marié que pour faire de sa femme une sorte de mercenaire, d'esciave, enchaînée aux soins domestiques, et sans aucune des jouissances de l'épouse. H ne donna jamais d'autre raison de son mariage sinon qu'il avoit cédé aux instances de sa mère, qu'il n'avoit jamais eu aucun penchant à cet acte, et qu'il avoit préféré notre fille à cause de son excellente renommée, passant pour être teèstravaillante et trèsadroite, et qu'ayant été éluvée d'ailleurs sans désirs À la campagne, clle ne devroit étre oevupée qu’à fhire briller son ménage de ville...

Après ses entretiens avec sa ‘nère, notre chère enfant s'en retournoit le cœur nâvré pat ln conviction qu'elle avoit que sa situation étoit sans remède, et qne: «on malheur pouvoit nous précipiter dans le tombeau. ... Toutes ses douces espérances avoient disparu !

Joseph Mathon, neveu de Lehoulier, demeuroit avec lui. Il ne tarda pas à être indigné de l& conduite de son oncle, et j'appris de lui combien Lehoulfer aimoit peu sa femme, qu'il n’alloit coucher dans le lit nuptial que quand: il y avait des étrangers dans la maison, qu'il m'appeloit figure de pendu, et désoit : Je les hais maintenant tous les deux : jamais je ne consommerai le mariage, parce qu'il en, naîtroit quelque monstre qui leur ressembleroit,

Alors j'envoyai, un matin, chercher Lehoulier, et étant dans mon apothicaiverie seul avec Jui, je lui dis: Mon gendre, j'ai du fortes raisons de croire que vous faites. un triste ménage avec ma fille, Avez-vous. à vous: plaindre d'eile ?— Non ; mais quelqu'un vous auroit-il dit que nous vivons mal, et mon épouse s'est-elle plainte ? — Certainement non.... On vous accuse de mener une vie infñme, que vous préférez à votre devoir d'époux. J'ai su-aussi. qne -voris tenez de mon: enfant et de moi: des: propos indignes un homme d'honneur,.., Peut-être tous ces: rapports

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sont-ils faux, ot je ne veux pas encore y croire, Je vous conseille cependant de prier Dieu de vous mettre dans le bon chemin. Tâchez, par vos soins et vos assiduités, de convaincre votre femme que, si vous l'avez imjuriée et négligée, vous revenez de votre erreur, Render-la heureuse.. .. Mon éponseest fort ivritée contre vous... Qu'il soit tout de suite visible que vous vivez mieux dans votre ménage, autrement il en pourrait résulter de graves conséquences, parce que je ne souffrirni pas que mon enfant soit maltraitée , ,,. [Il seroit mortifiant pour vous et fort pénible pour moi que votre conduite amenêt un esclandre .... — H me promit qu'il y auroit sous peu un changement visible.

Dés ce mement ilessava tous Les ressorts pour tourner les apparences à son avantage, jusqu'à hakiter de lit tu ptial (platoniquemnent toutefois) pour convuainore Le père, la mère et le public que eela alloit bien et qu'un tendre racoommodement avait suivi son indifférence : bwef, H aflectoit des égards plus aflectionnés pour ma fille, Croyant que son neveu étoit dans ses filets parce qu'il lui avoit promis de lui donner son établissement, (mais celui-ci le connoissoit trop bien pour sc fier à ses dires), il se débarrassoit de son masque devant dui,— Je la déteste, Ii disoit-il en parlant de sa femme, et jamnis, quelque chose que la jigure de pendu fasse, il n'en sera ni plus ni moins... Il faut que je me contrefasse vis-i-vis du docteur ;-aide-moi ; la chose ira hien,— Elle cat bonne et belle,et des plus économes, . . Pourquoi donc vous êtes-vous marié ? — Hé! c'est ma mère qui l'a voulu... Prenez garde, mon once ; des smites pourront être fatales pour vous..,, Vous avez bean la hair et la maltraiter, elle est toujours votre éponse,,,, — Ju es un set, Je ferai si bien qu'à de fin il faudra qu'elle s'en aille !,,.,

Tout cela nous étoit rapporté par Le neveu, et nous rendit si malheureux que lu ville moûs devint insupportable, et que je négligeni mes affnires, Alors le désir de m'en

retourner aux Trois-Rivières me reprit encote ; je vonlus m'éloigner de ce lieu d'afflictions, où je craignois d'ailleurs de me porter à quelque extrémité pour venger ma fille : mon épouse wpprouva mon dessein, Justement Théreau, habitant du bord l'eau, dans la dite ville, étoit à Québec, et dans de mauvaises affaires, IL avoit une maison toute neuve, dont je connvissois la position. Je lui demandai de me la vendre, et nous conclfnres le marché à 300 louis. Je lui donnai sur-le-champ 25 louis d'arrhes, — Demain Adré Dumas nous passera Parte,

Mu fillé et son mari, en apprenant cette nouvelle, parurént en être fâchés, elle sincèrement et lui avec son hypocrisie otdinaïre, — Je n'ai pris ce purti désespéré, M. mon ægendre, lui dis-je; que pour voir si vous serez assez honnête que de faire, moi absent, une meilleure existence à ma fille, que vous aimez si peu,.., Pour vous v solliciter d'avantage, je vous cède et fais présent de cette maison où je demeure, à la condition que vous ne laisserez ina fille manquer de rien de ce qu'elle pourra désirer, afin de Ja distraire de la peine de notre absence, .., et à cette autre condition encore, celle-ci plus rigoureuse, que je redescéndrai vous l'ôter à votre honte, si vous vous rendez coupable de mauvais traitemens, foi de gentilhomme !,,., Je laisse ici assez de sincères amis pour être informé ar vos actions, Si ma fille m'écrit qu'elle est contente, tout mon ressentiment tombera et j'oublierai le passé...

Vers l'automne, je me trouvai rendu et établi de nouveau aux Trois-Rivières, dans une maison plus grande que l'ancienne, et située au bord du fleuve, là où se faisoient tous les débarquemens. #y fus bien accueilli par tous mes amis, et ma pratique professionnelle marcha bientôt on ne peut mieux. Mais pouvois-je être heureux ? A chaque poste, les nouvelles que je recevois de Québec m'affigeoient, Mathon m'écrivoit que Lehoulier étoit bourrn, brutal envers uctre enfant, et qu'il ne pouvait souffrir l'ainé de mes gar-

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çons, que j'avois laissés au séminaire sous les soins de létir sœur ; les chagrins de ma chère fille ne faisoient qu'augmenter, et nos amis, qui s'en apercevoient, me l'écrivirent.

Au milieu de l'hiver, ce maître fourbe m'apprit. vouloir venir nous faire une visite et à un de ses cousins demetrant à l’Assomption. Je l'y encourageai, lui promettant de le conduire à l'Assomption dans ma voiture et de lui procurer tous les plaisirs possibles, Quelques jours après, nons le vimes arriver, Le pensant alors plus honnête avee ma fille, et sachant, au surplus, qu'elle souhaitoit que nous fissions le bien pour le mal, nous l'accueillimes de notre mieux, Je lintroduisis dans des maisons respectables, 11 se rencontra jastement qu'il y eut assemblée et grand. bal, Il eut une carte, et fut traité très-poliment, Après ce-tems d'amusemens aux Trois-Rivières, nous partimes pour l'Assomption. À Berthier, je le menai chez notre cousin le curé Ponget, de qui il reçut un fort bon accueil, qu'il reconnut bien mal: car étant allé faire visite chez M. Olivier, il oublia sa parole engagée au digne euré et s'invita chez ce dernier, 11 fallut le faire demander, et l'attendre ; eependant il n'y vint pas, Notre cousin, qui avoit grande compagnie, s'en fâcha avec raison, et, quand Fautre vint me rejoindre pour continuer notre route, il ne le manqua pas et publiquement : j'en fus mortifié pour Ini, mais il le méritoit bien ...,

Etant remontés en voiture, nous demeurimes, Fespace d'environ une lieue et demie, sans échanger ensemble une seule parole, Il rormpit le silence le premier, en me disant : Cher docteur, vous paroissez peiné,— Et comment ne le serois-je pus après la conduite si inconvenante que vous avez tenue à Berthier ?.,.., Avez-vous senti aussi bien que

moi ce qui vous a été dit à votre arrivée ?,,,, Tâchez au moins d'en faire votre profit, et conduisez-vous mieux à l'avenir, — Je lui fis ensuite des reproches de ce qu'il mal. traitoit ma fille et lui faisoit un crime même de mon nom ;

ut'la conversation s'échaufia tellement que je le pris et ke jetai hors de ma voiture, Nous æarrivions dans de bois de Lanoraie, I continua son chemin en pleurant, ce qui, mal: uré tont, me fit pitié, et je l'attendis pour le reprendre — N'êtes-vous pas an malheureux ? lui dis-je alors. 11 y à quatre ans que vous êtes marié avec ma fille, et elle n'est encore votre femme que de nom, comme lorsqu'elle est entrée pour da premrière fois dans votre maison !.... Quelle froide insulte !..,, Ne vous mériteroit-cHle pas une balle dans ln tête ?..., Votre conduite sans excuse amènera des suites honteuses pour vous...

C'e voyage étoit commencé, il falloit le finir. Nous arriviumes sur le soir chez son cousin, un autre homme touthfait que Léhoulier, H avoit eu son éducation à Paris ; sa conversation et ses manières agréables me firent momentanément oublier da tristesse qui me rongeoit, De là nons nllämes visiter nos amis de Montréal, qui eurent pour nous toutes les attentions possibles : bals, soupers, diners, ne manquèrent pas. Nous repartimes, contents, par le sud : partout méme bienvenue et mémes plaisirs : mais mon june prévecupée y prenoit peu de part, Je le ramenai chez moi après lavoir convaincu que mes amis avoient eu autant d'égards pour lui que pour moi, Il repartit pour Québec en nous promettant plus qu'il ne pouvoit tenir et en nous avouant qu'il étoit confus de notre manière d'agir à son égard.

La poste d'ensuite nous apprit son heureuse arrivée, et que sn conduite étoit toujours tortueuxe : à su femme il m'avoit rapporté untre chose sinon qu'il avoit été fêté partout, mais à son neveu et à quelques amis particuliers il fuisoit voir la méme aigreur, surtout contre Ja Jigure de pendu.

L'été arriva, ct notre chère enfant, à #on tour, vint nous voir et passa trois mois aux Trois-Rivières, sans qu'il la désirät ou parût s'en emrwéer, Son neveu nous écrivit qu'il

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