‹ Mémoires de Pierre de Sales Laterrière et de ses traverses [microforme]Chapitre 6 sur 49 · SP · texte numérisé non relu

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études, à mes obligations envers mon protecteur et à mes nouvelles connaissances, Quand j'étois parti de chez M. Mounier avec mon précepteur, lui et madame de Couagnes, m'avoient recommandé d'aller les voir très-souvent, ajoutant que mon couvert geroit mis à leur table tous les dimanches et fêtes, et qu'elle entendoit me faire faire connaissance avec sa fille, — mariée à M. Taché, marchand de draps, J'avois répondu que rien ne pouvoit être plus flatteur pour moi, et que je ne manquerois pas d'accepter d'aussi honorables et généreuses invitations. A ces mots

j'avois entendu la fille dire à sa mère: Il est jeune, mais

il deviendra aussi galant que son aimable oncle de Rustan, et nous voilà, maman, un cavalier pour nous accompagner à ln comédie, puisque M. Mounier et M. Taché se trouvent le plus souvent occupés ces jours-là, l'un à ses assemblées académiques et mon époux à son commerce,

Le dimanche n'étoit pas loin, et je n'oubliai pas l’ordre ni l'invitation de ces dames, Je ne trouvai pas d'autre compagnies qu'elles, M. Taché et M. Mounier, On parla fort du Canada, où elles avoient pris naissance et où étoient leurs parens, ensuite de mon oncle, de mon père, et dun chagrin que toute ma famille avoit eu de me quitter,

Les ayant satisfaites de mon mieux, il fallut leur promettre de les accompagner le lundi au Théâtre, païs entièrement nouveau pour moi, Je leur dis que j'étois à leur disposition, mais qu'il falloit en informer mon précepteur et obtenir son assentiment, ee qu'un billet de M, Mounier m'obtint bientôt, Le soir de chaque lundi et de chaque jeudi, j'étois à leurs ordres, toujours prêt à monter en carosse pour les accompagner à cette salle d'exhibitions dramatiques.

Des personnes riches comme M, Mounier, étoient pourvues des loges les plus chères, les plus agréables, presque les premières enfin; j'avois donc le moven de bien oh-

server Les netenre et ox netrices,

Ce soir-là — la première fois de ma vie — on donnait Annette et Lubin, que je trouvai si amusant et si drôle que je ne faisois qu'y réver, Le jeudi d'ensuite on donna Le Roi et le Fermier ; j'en fus si enchanté que, si j'avois eu assez d'éducation et moins de goût pour ce que j'étudiois chez mon précepteur Guilloton, je me sentois une inclination à me faire comédien,

N'importe, ne pouvant oublier ce que j'avois promis à mes parens, avec le goût et le soin que j'apportois à bien apprendre je faisois des progrès surprenants, à ce point que non précepteur ne put s'empêcher d'en parler à mon protecteur, et quoique le dernier entré en classe pour ainsi dire, je méritai qu'il me donnät ces marques classiques distinctives qui encouragent. Ces dames dont l'estime pour moi augmentoit de jour en jour piquoient encore par leurs témoignages d'estime mon ambition de mettre à bien m'acquitter de tout en général mon honneur de gentilhomme,

Plus mes connoissances augmentoient, plus j'avois de nouvelles pensées et de nouveaux désirs, Jusqu'alors Ja ville où j'étois ne m'avoit pas plus interessé qu'un simple lieu de retirance, Les beaux ouvrages érudits et historiques que j'eus occasion de lire dans la belle bibliothèque de mon protecteur, émoustillèrent tellement mon génie inexpérimenté et flottant, que le dessein d'exa-

miner et de commenter entra pour la première fois dans ma fort jeune cervelle, Je me mis à observer la ville, son beau port et sa rade ; ce fut mon premier essai méthodique, Tout ce que je voyois me donnoit sujet à réfléchir, et les pourquoi se présentoient sans cesse en foule à mon imagination, Surtout un jour que j'avois été invité à accompagner les dames à un diner à la belle villa de Lafon, hors la ville, proche de la Porte-Royale, — appartenant à M. Mounier, Voici la triste et fort curieuse aventure du perroquet chéri de M. Mounier, qui ne faisoit

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que Voyager, volant de son petit palais au cübinet et aux carrés de ce jardin : lecteur, vous verrez si ce petit animal avoit de l'esprit et s'il n'avoit pas bien profité des leçons que son maître l'académicien lui avoit données, Nous étions dans ce cabinet de plaisance, au milieu du diner ; un bruit extraordinaire se fit dans un carré de choux, qui nous attira tous dans le moment, Oh! que vimes-nous ? Le pauvre pierrot, à moitié plumé et ensanglanté, aux prises avec un espèce d'oisean de proie appelé émérillon, qui ne le Tâcha et s'enfuit qu'à notre approche, Aussitôt notre pauvre pierrot abandonna sa retraite — la tige d'un chou — pour aller tout droit à son maître, en secouant sa misère et en criant: Ha! le bougre, comme il m'a plumé! Il gagna l'épaule de son maitre et ne quitta plus ce poste, Cela nous amusa infiniment le reste du diner, En mon particulier, j'étois dans une surprise dont je ne pouvois revenir ;: un si petit animal si savant! Combien moi, qui étois plus gros, je pouvois devenir intéressant par une application sans relâche à toute espèce d'étude !

Ce trait du perroquet et l'attache de M. Mounier pour lui, me firent penser sérieusement que je ne pouvois devenir cher à mes parens et estimé de mes semblables que par la carrière des talens, que c'étoit donc elle seule qu'il falloit sans cesse fouiller, Je fis le projet d'étudier d'abord LaRochelle et ses édifices, et d'observer ensuite les personnes et les plaisirs qu'elles m'y procuroient,

La Place d'armes y est spacieuse et belle, et ce qui la rend remarquable c'est — situé à son extrémité, du côté du fossé, allant aux Capueins — le Zois d'amourettrs, Tout proche de la porte de M. Mounier, se voit le Boïs-sans- Bout. Les rues sont assez belles ei iarges, et seroient encore plus larges sans les porches, Saint-Barthéle mi, la cathédrale, est superbe: et fort vaste : tontes les autres églises ont bonne apparence et sont fort riches (en 1766). (1)

Le port est petit, mais très-commeode ; on ny entre que par le détroit de la Tour, où des chaînes qui ferment le passage, se haussent et se baissent à demande, La rade est grande, elle va jusqu'à la digue de Richelieu, faisant face aux Minimes, Les promenades se font par la Porte- Royale, celle de Saint-Nicolas, celle de la Grosse-Horloge, le loag du port ; par la tour de la Lanterne, pour aller à la porte des Deux-Moulins et hors de la ville, et par la porte de la Poudrière, Il y a évéché et collége, avec de belles casernes, capables de loger 2,000 hommes, Les rues sont bien pavées,

Ma société avec mesdames Taché et sa mère me procura beaucoup de connaissances, entre autres celle de M. de Bonnemore, très-savant homme et membre de l'Acudémie, curieux au point d'avoir un théâtre chez lui pour amuser sa femme, fort jeune et aimable, ayant comme Jui un penchant à la déclamation, et une très-riche mémoire, Il etoit si à son aise que d'en faire les frais une fois par semaine quand les acteurs du théâtre public ne jouoient pas, c’est-à-dire les mardis ou les mercredis, Ses représentations étoient toujours conduites pur lui et trois où quatre des principaux acteurs ; le reste de la troupe se composoit de jeunes messieurs de ses amis ou de ceux de sa femme, Je fus invité une dizaine de fois à prendre un rôle : la première fois, ce fut dans Zaïre et Elvire. La pauvre Mad, de Bonnemore, enceinte de six mois, perdit la vie en jouant la pièce Le Rot et le Fermier, au coup de théâtre. Elle fuisoit le rôle de la belle Jenny. Au trait; — “ Le milord n'offre des richesses! sur ma table il met un trésor! De l'or! de l'or! de l'or!” — “ Jenny ! Jenny! belle Jenny ! voudrois-tu m'embrasser ?" — # Non, milord, je veux m'en aller :” en disant cela avec la grâce qui ui étoit naturelle, elle tomba morte, Les rideaux se fermèrent pour toujours, et la scène fut close par elle, Jamais je ne vis coup de théatre causer tant de peine à tous les assistuns

Presque tout le monde pleura cette belle et charmante femme; M, de Bonnemore, qui l'aimoit au delà de toute expression tomba malade, manqua d'en mourir et resta fort longtempe dans un accablement indicible ; un fils qu'il avoit dans notre classe, âgé de 16 ans, tomba dans un état d'imbécilité qui angmentoit tous les jours. Ces accidens graves diminuèrent beancoup les plaisirs de mes protectrices, qui firent vœu de ne plns voir jouer de tout l'hiver, et nos amusemens se réduisirent à des tours de promenade fréquents en carosse, et à des parties de cartes au jeu de La Mouche, fort à la mode, où je jouai trèssouvent pour le compte de madame Taché, n'ayant point d'argent à perdre pour le mien, car mon oncle ne me fournissoit que le nécessaire,

Le cours de mes études étoit bien avancé; le tems approchoit où je devois aller à Brest ou à Lorient monter en qualité de garde-marine sur un vaisseau commandé par le capitaine Canon; mais les navires marchands que je vovois entrer, fort souvent délabrés, dans le port, les tristes récits des officiers et des équipages, les vœux qu'ils venoient offrir en action de grâces au Très-Haut dans les églises pour avoir échappé au naufrage, et surtout un équipage qui avoit manqué de vivres et qui débarqua avec un quartier de chair humaine qu'il avoit eu de reste, pour l’enterrer et en même temps rendre grâce au ciel, me firent faire de si fortes réflexions que je me dégoûtai de cette protession, J'en informai mes parens, et imimédiatement je fus appelé à Paris,

Oui, notre cours classique finit le ler juin 1768, (1) et

j'obtins quinze jours de mon protecteur pour aller remer:

cier toutes les personnes chez qui j'avois été admis et dire adieu à tous mes amis, Mon cher Maugis et de Saint- Sauveur, avec qui j'avois toujours été fort lié, en eurent du

(4) Non pas 1766, mais 1764, À, 4.

chagrin, et jusqu'à mon départ par la messagerie, ne m'abandonnèrent pas ; aussi fûâmes-nous partout toujours ensemble, M, de Saint-Sauveur père me fit promettre de leur écrire et me chargea de lettres pour ses amis de Paris, ainsi que M. de Bonnemore À l'Académie et à ses amis particuliers, avec des recommendations disant comment je m'étois comporté à LaRochelle, et que j'y avois eté admis dans la bonne compagnie et les bonnes maisons. Mon protecteur en fit autant, et surtout envers mon oncle de Rustan, Ainsi d'une maison à l’autre, j'égrenai le peu de temps qui m'étoit assigné, dont la fin arriva sans que J'y eusse pensé, Je ne pouvois pas reculer d’une heure, ayant fait mes sincères adieux. M. Guilloton, Maugis, et 5 autres étudians m'accompagnèrent au bureau, et à 5 heures du matin, j'étois monté à cheval et séparé de mes amis, qui avoient paru fort peinés de notre séparation, surtout Maugis, dont les yeux 8e remplirent d’eau et qui auroit bien voulu me suivre et être de la partie.

En passant la Porte-Royale avec 40 autres cavaliers, je dis à haute voix : Adieu, belle Rochelle! .,,.,,

Mon bon protecteur ayant donné mon porte-manteau au Maitre-messager, à qui il m'avoit expressément recommandé à cause de ma jeunesse, je n'eus d'autre soin que de me bien tenir à cheval, ce que je fis à mon aise les premiers jours, que mes fesses n'étoient pas fatiguées, I] n’est pas malaisé d'imaginer que notre compagnie se composoit de gens de tous les états, jusqu'à des moines et des .prêtres, qui s'en alloient comme moi à la capitale de l'empire françois. (1)

Après force marches et fatigues, nous arrivâämes à Orléans, où fut la 6me couchée, sans rien d’extraordinaire, si ce n'est un père Carme et un père Récollet qui ne pouvoient pas se souffrir ct étoicnt toujours aux prises

0 Il faut se rnppeler ici que les Mémoires furent écrits on 1812,

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avec autant de furie que deux fanatiques de croyances différentes, L'auberge de cette couchée étant fort encombrée, nous serrâmes nos rangs. Il fallut coucher deux dans chaque chambre, mais cependant dans des lits séparés; ce qui m'arriva avec un de notre troupe, sout-à-fait inconnu et sans autre recorimendation que le fait qu'il avoit payé comme les autres au bureau, Je me couchai vite, car j'étoix bien las, et le sommeil s'empara dans l'instant de tous mes sens, aussi je n'eus aucunement connoissance de mon camarade, quand il se coucha, ni de ce qu'il fit, Mais de ceci on fut certain le matin, Comme nous allions monter à cheval, la servante cria à la maîtresse qu'il manquoit un chandelier dans la chambre où j'avois couché avec cet être! La plainte est connue, on cherche, on examine chez moi, ce fut wientôt fait, puisque mon porte-manteau n'avoit pas cessé d'être sôus la garde du messager, Celui de l'autre fut examiné par un ordre exprès, malgré qu'il en eût, et on trouva dedans un morceau du chandelier et le reste converti en faux louis d’or, avec tous les outils d'un chimiste faux-monnayeur, On m'arrêta avec lui, et je fus conduit chez le juge de police avec mon maitremessager; je fus interrogé sous serment, ainsi que le messager, mon porte-manteau fut visité, après quoi l'on me relâcha comme innocent et non complice, Lui fut conduit au cachot pour subir son procès, et toute notre troupe se remit en selle et continua sa route, L'histoire de cet alchimiste nous occupa au point que nous arrivämes au bureau rue Saint-Honoré, à Paris, sans nous en aperccvoir, Aussitôt arrivé, j'écrivis à mon oncle, rue du Grand- Hurleur, qui m'envoya un fiacre, et à 5 heures du soir, Jeus la joie ct le plaisir de lembrasser,

Chose surprenante, on y savoit déjà l'aflaire d'Orléans.— Tu as été arrêté À Orléans, souocçonn! d'êétr: complice d'un faux-monnayeur, me dit mon oncle: le juge de police M, de Sartine m'a envoyé chercher à 9 heures hier rmatine

pour savoir si je t'attendois et si tu étois mon neveu; tot

fut arrangé dans le moment, Ta déclaration à Orléans est chez lui, et demain je f'Y conduirai pour que tu lui rendes compte de tout ce que tu sais touchant cet homme, — Je ne sais pas grand'chose, répondis-je, ne ni ayant parlé que trois on quatre fois depuis LaRochellé: jai couché à Orléans dans le même appartement que lui mais il ne fut pas dit six paroles, parce que je n'en pouvois plus de lassitude, — Fort bien, me dit mon oncle, As-tu des lettres de nos amis de LakRochelie ? comment se portent- 1187? — Très-bien, et voilà leurs lettres ,.,.,.,

La soirée se passa, comme il est naturel de le penser, à nous entretenir de mon père et de toute la famille, Oh, que les lettres de ce pauvre père me firent plaisir! je n'en avois pas vu depuis mon-depart de In maison paternelle ; tout ce qu'il m'écrivoit étoit adressé à son frère, mon oncle, car il ignoroit que ce dernier nr'eût envoyé à LukRochelle. Je lui fis réponse, et je continuai de correspondre régulièrement avec fui, jusqu'à mon départ de Paris pour l'Angleterre et le Canada,

A 7 heures du matin, mon oncle et moi nous étions rendus chez le juge despolice, M. de Kartine, — Ah! c'est là, M. de Rustan, votre never? — Oui, monsieur, — Comment vous appelez-vous, monsieur? — Picrre de Sales La Ferrière, monsieur, — Vous venes de LaRochelle? — Oui, monsietar, = Qu'v aviez-vous été faire? — Etudier et faire un cours de mathématiques nautiques chez M, Guillotom, professeur, rue Canton des Flamands, — Comment êtesvous venu en cette capitale? — À cheval, messagerie, Qui étoit avec vous? — Quarante cavaliers, v compris le iaitre-messager, et toutes personnes paraissant de différents états: un moine et un récollet, — Reconnaissez«vous la déclaration que vous avez donnée devant le juge de police d'Orléans ? — Oui, monsieur, pour étre la même et vraie déclaration faite par moi, — Pouvez-vous nm'informer

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