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péctable monsieur ; je me rendis chez lui, il ne m’attendoit pas encore : je m'assis, Il parut, et après quelques paroles, son carosse étant prêt, nous montämes en voiture et en peu de minutes nous étions rendus au bureau gouvernemental, M. du Mény, me disant de le suivre, pénétra, à travers de 80 ou 100 secrétaires, jusqu'au premier, qui étoit M. de la Raque, à qui il souhaita le bonjour et me présenta par mon nom, en ajoutant: “Je viens pour le présenter à Monscigneur le duc; voudriez-vous nous annoncer, s'il vous plait? — Avec plaisir, monsieur, on ne peut rien refuser au serviteur et ami fidèle du grand : Fréderic. — [ls entrèrent tous les deux, et un instant après, N!, de la Roque vint me chercher, et me présenta au ministre d'Etat, qui étoit encore au lit, mais qui en sortit, et, quoique en chemise, me parla en ces termes : Qui étsvous ? — Monseigneur, je suis un de Sales, frère du major comte de Sales, de la légion de Bourbon ; je suis aussi neveu de M. de Rustan, et parent de madame la comtesse de Grammont, — Que voulez-vous ? — Entrer au service de mon roi. — Alors d'un ton dur et burlesque, il me demanda ( comme s'il n'eût point connu ma famille )}: Etesvous gentilhomme ? — Tout ce que je sais, monseigneur, c'est que Noé avait trois fils, Sem, Cham et Japhet : j'ignore positivement duquel je descends, — Il rit beaucoup avec M. du Mény de ma réponse, et reprit : — Quel âge avez. vous? — Dix-huit ans, monseigneur, -— C'est assez, je m'entendrai avec votre oncle et M, du Mény pour votre commission et votre passage dans le navire 1e Brisson, armant actuellement à Brest pour l'Inde, — Je remerciai sa seigneurie, la suppliant d'être assurée de mon trèsprofond respect, et sortis, ayant aussi salué mon protecteur qui resta avec le ministre, En passant, j'en fis autant à M, de la Roque, qui m'apprit qu'il était l'ami de mon oncle, J'informai mon oncle et Mme de Grammont des questions drôles du due, ils me dirent qu'ils savoient tout et
que ce seigneur n'avoit agi de la sorte que pour voir si j'aurois du courage et que mes réponses lui avoient beaucoup plu, Tranquille à ce sujet, je n'avois qu'à rétablir ma santé, un peu dérangée par Je changement de pais et d'habitudes : le dévoiement ne __e laissait presque plus, Ma cousine ayant consulté le Dr. de la Rochambeau, il ordonna : un voyage en Bourgogne, pais fort sain, ‘En conséquence, mon oncle m'envoya chez le marquis de la Mothe, seigneur du Buisson-Souëf, proche de Joigny-le-Roi, me recommandant expressément à un médecin de ses amis appelé M. Hyver, de Joigny-le-Roi, Je partis à la fin de juin par le coche d'eau ; j'arrivai deux jours après chez M. Byver, qui mé fit le meilleur accueil possible et me garda deux jours, jusqu'à ce que M. le marquis vint à Joigny-le-Roi lui-même avec son carosse, Je le vis et lui remis les lettres -de mes parens, il ne voulut pas que jeusse d'autre voiture que la sienne, trainée par quatre chevaux, n'ayant avec lui que son fils, âgé de 9 ans, Comme + n : lateau n'étoit qu'à une lieue et demie, nous y fûmes bientôt rendus : je fus trèsbien reçu de madame la marguise et de madame Delport, sa sœur, femme d'un trésorier des amortissemens,
On m'assigna mon appartement dans une des tours du château faisant face à un beau ; din et à des vignes, et : on me laissa un domestique et une servante. pour me donner le nécessaire, à cause de l'approche du diner, où je fus appelée environ une heure après notre arrivée.
Il ne se trouva à table que la famille du marquis et sn belle-sœur Delport, La conversation y fut gaie, et on y fit la compauuisonu d'une vie de campagne tranquille avec le fracas d'une ville comme Paris, Les deux dames et le marquis connaissoient bien amicalement mon oncle et madame de Grummont, et à leur considération, on ‘eut pour moi toute sorte d'égards, Grâce au lait pur de ce lieu e{ aux soins de M. Hvver, je fus bientôt rétabli: et
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chasse, ete, achevèrent de me faire oublier tous mes maux, Leur compagnie, surtout celle de madame Delport, qui étoit jeune, m'amusoit infiniment : j'aurois bien voulu que cet agréable séjour eût pu durer longtemps ; mais, après quatre semaines, cette aimable dame s'en retourna à
Paris suivant le désir et l'ordre de son époux, ce qui altéra un peu mes habitudes, quoique, sans aucun doute, M. ct Madame de la Mothe fissent tout en leur pouvoir pour me rendre des plus heureux. Comme rien n'est parfait sur notre globe, ce bonheur devoit finir,
.M. de Saint-Germain, canadien de nation, revenant de Paris pour prendre possession de la ferme des biens de ce seigneur, arriva au Buisson-Souëf, et m'apporta des lettres de mon oncle, avec qui il étoit fort lié du tems même qu'ils étoient au service du roi ensemble au Canada, Je pPassai encore un mois en sa compagnie, Mon oncle m'annonçoit l'expédition de imon brevet pour Bourbon, et que le vaisseau se meéttroit bientôt en charge, que dès lors
je scrois obligé de le rejoindre, et qu'il falloit me dépécher
de rétablir ma santé pour ce voyage en mer de six IMOÏS 09
Nouveaux atais, nouveaux plaisirs. Celui-ci étoit musicien, homme du monde, savant et des plus aimables, Notre société du chäteau avoit beaucoup augmenté depuis quelque tems. Ce n'étoit que festins et promenades ! Quand tout-ù-coup m'arriva par la poste la nouvelle que le navire qui devoit partir pour l'Inde étoit condamné comme pourri. Ne sachant quand il pourroit en partir un autre à cause de la saison, le dégoût me reprit encore pour la mer, et je visai à un autre état plus conforme à mon penchant, Je remerciai les amis qui m'avoient si bien accueilli, surtout M. et Mde, de la Mothe, et Fami Saint-Germain, sans oublier le médecin de Joigny-le-Roy, M, Hyver, et je m'en retournai à Paris, Mon oncle, fort peiné de ce désappointe.
ment, ane dit aller voir lu comtesse, qui, tettjonrs fertile
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en moyens et bons conseils, m'assisteroit de ses avis; ce que je fis un lundi, qui me fut très-favorable, car je ln trouvai toute remplie d'un songe qu'elle avoit fait, Elle me croyoit encore au Buisson-Souëf, et en me voyant: “ Voilà, dit-elle, petit méchant, mon rêve accompli, et je devois te voir aujourd'hui, Que vas-tu faire? Le Brisson est pourri et condamné, #t le tems de la mousson empêche qu'il n'y en ait d'autres d'expédiés de sitôt. Il faut pourtant t’occuper ; je vais t’obtenir une place à l'école militaire, à moins que ce ne soit pas là ton goût? — Je me sentirois de l'inclination pour la médecine et l’histoire de la nature, — Eh bien, dit-elle, si c’est là ton penchant, il est fort aisé de te placer chez le médecin de la reine M. de la Rochambaux (1). Un médecin expert est aussi utile à l'Etat que le meilleur général d'armée, Sois constant dans cette profession, c'est celle qui est appelée l'ami des dames. Je ne doute nullement que tu ne t'y distingues, Va en informer ton oncle, et je vais t’'assurer cette place avant peu de jours, Demain, je verrai le médecin ..,.”
De retour chez mon oncle, je lui fis part de tout ce qui avoit été dit et décidé par madame la comtesse, Il approuva beaucoup mon dernier choix, puisque c’étoit mon penchant : mais avant tout il falloit en écrire à mon père et savoir ce qu'il en penseroit et s'il s’opposcroit à avoir un médecin dans sa famille, ayant déjà son fils aîné dans le militaire, La réponse ne tarda pas. Mon père laissoit au choix de mes protecteurs de me faire entrer dans la carrière que je préférerois, comme le seul moyen de faire de moi un homme de conséquence, Madame la comtesse ét mon oncle reçurent des lettres de lui exprimant la même chose, Il ne fut done plus question de l'Inde, et je me tournai tout entier à l'étude de la médecine, Déjà notre cousine m'avoit placé et avoit obtenu de M. de la Rochambhaux
(1) Sie. M. de Rochambenu. À. G.
que jirois chez lui par brevet, à quoi mon oncle consentit,
sans autre réserve que d'assister au théâtre de Saint-Côme ct aux pansemens importants à l'Hôtel-Dien, J'entrai chez M. de la Rochambaux le 20 août 1766. (1)
Lecteur, voici une esquisse de son portrait au moral et au physique, M, dé la Rochambaux étoit l'oncle de l'amiral de ce même nom, et médecin de la reine; ©étoit un homme de moyenne taille, fort doux, âgé de 80 ans et fort libéralement instruit, surtout dans sa profession, mais grand partisan du système des urines : charitable et géné r''ux,
Je ne me sentois aucuneméfit géné avec lui, et je gagnai bientôt son estime entière, J'avois le plns libre accès à toute sa maison et à sa bibliothèque surtout, qui étoit vaste et bien choisie et me fut d'un grand secours, Il eût été à soubaiter pour moi qne cet excellent homme eût vécu encore longtemps ; car pendant les 18 mois qu'il vécut après mon entrée chez lui, je n'eus qu'à étudier, à aller visiter les malades avec lui et à écrire ses ordonnances, Ses visites réglées se faisoient tous les jours à 10 heures, et les extraordinaires en tout tems, à pied ou en carosse, Les lectures et les démonstrations à Saint-Côme avoient leurs saisons, Depuis 11 heures jusqu'à 1 heure avoient lieu à l'Hôtel-Dieu la visite et le pansement des inalades; tous les étudians y assistoient suivant leurs grades, et les privilégiés y étoient admis à porter Le tablier pour opérer, À la recommandation de madame la comtesse,
j'avois obtenu ce droit, qui me fit faire nombre d'amis
parmi les étudians ; il y avoit un jeune anglois, entre autres, avec qui je contractai une liaison intime, sûre et sincère, eb avec qui je devois passer à Londres, nos cours d'études finis, comme on le verra dans ln suite de cet Ouvrage,
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Tout alloit à merveille, Je faisois des progrès, je faisois des connaissances, en accompagnant un personnage Si estimahle et si estimé, et par mes manières mesurées, douces et polices; quoique jeune, quand mon maitre n'y étoit pas où qu'il ne pouvoit pas s'absenter, j'allois seul à sn place; sur mon rapport ou l'examen d'une fiole d'urine du malade, ce sage médecin faisoit son ordonnance, et il réussissoit toujours, bien qu'aujourd'hui on n'ait plus confiance dans ce système que les contemporains regardent comme pur charlatanerie, Je me rappelle qu'il Jui venoit des fioles d'urine en poste de toutes les parties de l'empire françois et des autres Etats, surtout d'Espagne et d'Italie, L'homme étoit en si grande renommée à Pari, que Fon n'y auroit pas fait une consultation sans lui, et il y alloit avec une gravité telle qu'elle surprenoit toujours ses confrères, Un jour, passant ensemble devant le cimetière de Saint-Honoré, et lui tenant inon bras ( comme il faisoit souvent ), il le serra en me disant: “Courons vite et passons ce lieu, où reposent tous ceux que moi et bien d'autres nous avons tués!” Ses confrères l'ayant rejoint et lui demandant ce qui le faisoit ainsi courir la post “ Hélas! mes chers confrères, je pensois que si ceux que nous avons tués, vous et moi, ét qui reposent dans ce cimetière, alloient se lever avec chacun une canne, ils nou& f ..... une fière dégelée.-et cette pensée me fait trembler! ,.,,” Repartie qui les tit beaucoup rire, jusque chez la comtesse Saint-Jean, faubourg Saint-Germain, où ils alloient consulter.
Il étoit' toujours aimable et amusant, aussi avoit.il un nombre prodigieux d'amis de lu plus haute volée,
J'avois beaucoup de joie de ce que, dans leurs lettres, mon père et toute la famille se montroient contents de ma persévérance et de mes progrès dans ce dernier état qui avoit été de mon choix, Mon maitre, où plutôt mon
ami et protecteur, ne cessoit de dire à notre cousine mille
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choses agréables de moi, que je ferois un sujet de mérite dans une carrière assez aride, par elle-même, et que le grand attachement que j'avois à toutes les parties de cette étude étoit ce qui le faisoit augurer si favorablement sur mon compte.
Le système de la transfusion étoit alors en vogue, quoique des plus chimériques, La facnlté obtint permission d'en faire l'expérience (qui fut la première et la dernière } à l'Hôtel-Dieu, sur un criminel, que le ministre d'Etat, d'ordre du roi, lui abandonna. M. Denis, qui étoit à la tête dés fransfusionistes, la fit en présence du ministre A mesure qu'on Ôôtoit du sang artériel et que M, Denis insinuoit à la place du sang de veau, la victime baissoit et le sang étranger se conguloit dans ses veines, Ce pauvre malheureux périt, comme chacun l'avoit prévu. J'étois présent et proche quand Fexpérience, permise par arrêt du parlément, commença à 11 heures; et à midi arriva un ordre du roi défendant au médecin Denis de In jamais répéter, ni lui ni d'autres, dans ses états sous peine de mort, et lui ordonnant absolument de sortir du royaume dans les 24 heures, Ainsi le même jour vit la naissance et la mort sans resurrection de cette infûmce transfusion, qui devoit suivant les fous et des spéculateurs en délire, éterniser la vie humaine! .,...,
Certainement, rien ne m'intéressoit autant que les essais de toutes sortes tendant au bien et à l'augmentation des connaissances de l’homme; mais aucune opération ne m'avoit tant répugné à cet hôpital que la transfusion, où
je ne voyois pas de sens commun, (C'omment le sang
humain et le sang animal, d’une hétérogénéité certaine et bien connue, pourroient-ils se tronver homogénisés dans les veines sans avoir subi la transformation ordinaire de la sanguification par tous ces couloirs jusqu'au cœur ? ,.,, J'en parlai à mon protecteur, qui avoit aussi assisté à ce
meurtre, il en rit ét approuva mes idées, qui ni parurent
justes, quoique d’un jeune homme, J'en fs le détail à mon oncle et à ma cousine ; cette dernière me dit que le roi, la reine et toute la cour en avoient eu horreur,
Mes études se soutenoient bien d'une expérience à une autre, parce que je prétois une exacte attention à toute chose, Avant d'aller plus loin, je vais vous faire part d'un autre acte d'écervelé; car il faut donner à la nation françoise cet esprit d'invention qui lui appartient, et que les autres nations achèvent de perfectionner et parfaire,
Un certain génie de l’Académie voulant prouver que la joie de la vie et le chagrin de la mort logeoient dans le sens, que l'on pouvoit en faire l'expérience sur un criminel, si le roi vouloit en accorder un ; ce qu'ayant obtenu et la grâce pour la victime si elle n'en mouroit pas, l'Hôtel-Dieu fut encore choisi pour cet essai, qui se fit devant la faculté, Le meurtrier arrive, qui annonce que le criminel doit mourir de peur, On place celui-ci sur une bergère, les yeux bandés, et l'autre lui dit d'une voix de bourreau que sa sentence porte qu'il doit mourir par perte de tout son sang aux quatre veines, Huit satellites de l’art médical sont occupés, quatre à faire semblant de lui piquer et ouvrir les veines tout dun tems, et les quatre autres à verser de l’eau chaude sur les prétendues ouvertures, d'où elle coule dans les poëlettes, jusqu'à suffisante exécution, Tout finit tel que prédit au bout de 25 minutes par le deliquium et la mort de la victime, sans qu'aucun des moyens de résurrection que l'on employa dix minutes après avec tous les soins possibles (comme on les administre aux noyés) put lu faire revenir, Ce fut le premier et dernier essai de ce genre, le roi ayant répondu que c'étoit assez. J'y étois aussi proche qu'à l'expérience de la transfusion du sang, j'abhorrois la dureté et l’inhumanité de l'opérateur, et je finis par avouer en moi-même que notre vie est bien peu de chose,
Tout est transitoire en ce monde, Mes études se trou.
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vérent tont-bcoup arrêtées par la maladie de mon bon ami, quand il y avoit 18 mois à peine que je l'aceompagnois comme élève, Cruelle maladie ! Ce fut en vain que je lui donnai tous les soins, ainsi que les médecins, chirurgiens et apothicaires de Paris, ses amis et connaissances, Rien ne fut par aucun d'eux négligé, et je dirai même que si par trop de soins on peut abréger ses jours, ce fut le cas pour lui, Il se séparn de ses amis après 560 jours du maladie chronique ; il mourut entre mes bras en parlant à tous jusqu'au moment de rendre le dernier soupir, Une remarque, lecteur, qui ne n'est jamais sortie de la mémoire : voyant autour de Jui ses amis, tous gens de l’art, qui ne l'abandonnoient pas d'un instant dans l'espérance qu'il leur feroit part de quelque secret, dix minutes avant de clore la scène, il les appela tous et leur dit: “ Mes chers et fidèles amis, je vons recommande le jeune homme dans les bras de qui je suis, et je vous fais témoins qu'en raison de ses grands soins pour moi, je lui fais présent et un don parfait de toute ma bibliothèque ; il la mérite ,,,, Vous le direz à mon neveu l'amiral, et quoique cela ne soit pas dans mon testament, il respectera trop ma mémoire pou s'y refuser, Et vous, mes amis, vous attendez tous de moi quelque grande révélation, parce que j'ai longtemps pratiqué avec succès et honneur ..., Eh bien ! écoutez avec lu méme attention que vous m'avez toujours prêtée, Premièrement, je vous remercie de tous vos soins et de toutes vos grandes preuves d'obligeance ; et ensuite apprenez de moi que ce que je suis seulement et bien réellement parvenu à savoir et connaitre, c’est que je ne savois rien! ,,,," Et il tourna la tête: tous les médecins claquèrent des mains et dirent que c'étoit beaucoup que de s'être connu et d'être assez honnête que d'en faire l'aveu ,.,, M. de la Rochambaux fut universellement regretté. Lorsqu'il ferma les veux pour toujours, l'amiral étoit à Brest ; il vint bien” tôt après à Paris et prit possession de tous ses biens sans
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faire plus d'attention à moi qu'à un chien. Je perdis la bibliothèque, non-sculement ce qui étoit à mon bon ami, mais encore ce qui m'appartenoit à moi-même ; car, à son arrivée, il m'ôta la clef et s'empara de tout sans vouloir rién écouter, T1 ne paya même pas les gages des domestiques ; il mit tout le monde dehors le même jour et ferma les portes avec autant d'inhumanité que Cromwell chassant le parlement d'Angleterre, Aïnsi finirent mes études en médecine, dans la capitale de la France, chez le meilleur des hommes, oncle d'un barbare amiral de marine ! .... Cet accident inquiéta mes amis, vu que mes cours n'étoient pas entièrement terminés. Mon oncle et moi en ayant conféré avec la comtesse, qui étoit bien chagrine de cette mort, ainsi que Ja reine, parce que M. dé Rochambean avoit été longtemps leur médecin, Mme, de Grammont me conseilla d'étudier à force, de suivre les hôpitaux, qu'il ne tarderoit pas à se présenter quelque occasion d'obtenir une place de chirurgien dans l’armée ou la marine ; elle me dit aussi d'aller la voir souvent, Je lui témoignai combien j'étois sensible à ses bonnes grâces, et la priai de me les continuer, Mon oncle prit congé d'elle, e* nous gagnâmes le Palais-Royal, où je trouvai mon bon ami le jeune anglois Laython, qui avoit fini ses cours 6t se prépa roit sous peu de jours à regagner l'Angleterre et Londres, où il avoit sa famille, Ne me prit-il pas envie d'aller avec lui, avec l'idée pourtant, si l'Angleterre ne me plaisoit pas, de m'en retourner à Paris immédiatement ,.., Il fit tant auprès de mon oncle, À moi tant de promesses et offres de service, que je brülois du désir de voyager, J'en parlai à la comtesse, qui appreuva ce dessein et me dit que sitôt qu'il s'offriroit une place, elle m'en feroit donner avis, et qu'elle me recommanderoit à l'ambassadeur, J'écrivis à mon père pour lui demander son consentement : il me le donna avec plaisir et m'envoya des fonds pour former 300 hivres sterling afin que je n'en mangtuasse point, mais avec
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stricte recommandation d'étudier ma profession à Londres comme ailleurs, attendu que l’on ne pouvoit que gagner à voyager chez une nation savante et éclairée comme lAngleterre, surtout en médecine, et que les salles classiques et les hôpitaux y devoient être bien organisés, Voyant l'encouragement qu'un consentement général de mes parens me promettoit, je me munis de lettres de recommandation et de lettres de crédit sur plusieurs personnes et en particulier sur la maison Rashly, Bonot ct compagnie ...,
Nous partimes Laython et moi en chaise de poste le 14 août 1766 (1) de Paris, et la deuxième journée nous étions rendus à Calais, Nous n'arrétâmes nulle part qu'à Amiens ; nous examinñmes cette ville, et les antiquités de sa maison de ville, qui nous parut la plus remarquable de ses édifices. La scène qui se passa à la dinée à l'auberge où se trouvoit toute la messagerie, mérite que j'en fasse part au lecteur, Nous étions au moins 80 personnes à table, quand tout coup un de la compagnie, joli garçon, poli, homme d'espné, aimant à faire des farces, se déchaussa et se mit à se déshabiller, On lui demanda ce qu'il vouloit faire, il s'écria: “Courir à la nage dans ce grand plat après les petits morceaux de civet qui y flottent! ,...” On rit beaucoup, et à un autre bout de la table voilà qu'on se met à examiner de plus près le fricot, qui avoit grise mine, “Un civet de lièvre, messieurs! reprit un autre convive avec un air de surprise; est-ce que les os des lièvres en Picardie sont blancs ? ..,,” Quelques-uns dirent : Quelle remarque! .,,, D'autres répondirent : Non, ils sont noirs lorsqu'ils sont cuits! — Hél ceux-ci sont gros, ronds ct trop blancs! .,,, D'autres se hasardèrent de dire que c'étoit un civet de chat, De parole en parole, on en demeura convaincu; les plus délicats vomissent tripes
(1) 14 août, date erronée,
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et boyaux. On appelle l'aubergiste, et l'ayaht convaincu d'imposture, on lui demande un autre diner, ou sinon, qu'on le jettera par la fenêtre, Plutôt que de subir ce procédé, il répondit qu'oui; tous les cuisiniers d'Amiens furent appelés, et nous eûmes, deux heures après, un excellent diner, Cela nous amusa beaucoup, et pendant l'intervalle des deux dîners, en riant à gorge déployée, nous fûmes tous enchamble (sic) faire un tour de ville, car il faut savoir que voyageurs comme soldats, sans se connoître, sont lès le premier moment tous amis et frères, | C'est à Calais, ville de guerre, que nous primes le paquebot pour Douvres, en Angleterre, — autre ville de guerre, Je ne puis rien dire de la première, n'y ayant séjourné que du soir au matin, Notre traversée ne fut que de 4 heures ; partis le matin avec bon vent, nous arrivämes à Douvres avant diner : car j'eus le tems d'aller avec mon bon ami visiter le château et la couleuvrine de 18 verges de long, A notre retour, le dîner étoit servi et nous nous mimes à table, C'est ici que je fus surpris, Point de serviette à table devant soil et on ne mangcoit qu'avec une fourchette à deux fourchons! .,,, Cela me rappela les paysans du (sic) qui vivoient de même, — Mais, dis-je à mon ami, est-ce là l'usage dans toute l'Angleterre? — Qui, me dit-il, vous n’en verrez pas d'autres, Ne croyez pas que les usages des deux nations se ressemblent en tout; je crois qu'il est de leur orgueil de différer an moral comme au physique, — Et quelle en peut être la raison ? — Aucune autre que Ia rivalité. Rappelez-vous ce qu'a dit Voltaire, que sitôt que la France se feroit protestante, l'Angleterre se fera catholique romaine , ,,,, Pendant que nous discourions ainsi, on vint nous avertir que la voitur : nous attendoit pour continuer notre route vers Londres, Nous descendimes à Canterbury, où je vis pour la première fois un évêque anglois officier suivant le rite
AS. LR
protestant, et dans cette cathédrale qui porte encore l'empreinte vivante du catholicisme, où cette religion s'excrça avec toute sa pompe jusqu'au changement d'Henri VIII. De là nous gagnâmes Londres le lendemain, Je n'allai remettre mes lettres de crédit que le surlendemain: ceux à qui j'étois adressé eurent pour moi toute sorte d'égards : les parens de mon ami me témoignèrent pareillement que leur maison me seroit commune avec eux et lui, et j'eus tout lieu de me louer d'eux pendant Ie séjour que
je fis à cette capitale de l'Angleterre, Une fois un peu
reposé, je priai mon ami de m'accompagner pour voir Londres et ses beautés, tant antiques que modernes: et notre première visite fut à la cathédrale de Saint-Paul, grande et magnifique, montrant encore partout qu'elle avoit été bâtie par des catholiques romains, Puis à l'abbaye de Westminster, édifice antique, renfermant Les rois défunts ct toute la famille royale, ainsi que les monumens et statues de tous Les grands hommes, Saint-James ne présente que des constructions anciennes et peu intéressantes ; la Bourse-Royale est spacieuse et belle ; la Tour n'annonce rien d'extraordinaire, Tout ce qu'on appelle Squares est bien baätie dans le goût moderne, En fait de commerce, rien au monde n'y est comparable: toutes les rues, n'étant que magasins, montrent une immense richesse, Cette ville est vaste et fort peuplée; en général les maisons v sont fort irrégulières, chaque propriétaire ayant bâti suivant son gout et ses forces, et il est rare de voir deux anglois penser de la méme manière par rapport aux maisons, La ville de Londres généralement est bien inférieure à cet égard à celle de Paris.
Quant à ses habitans, ils sont tous éduqgués (ils ont leurs doctes et leurs savants ) naturellement doux et fort obligeants envers les étrangers, On voit ici des hommes
de toutes les nations du globe, Allez à la Bourse aux heures d'affaires et vous entendez parler toutes Les langues
connues sur la terre, suivants les différens intérêts comimerciaux qui sy traitent ; eur c’est de cette partie de son industrie, supérieurement pratiquée, que découlent les - richesses de l'Angleterre, Son territoire, point grand, sous un climat médiocre et inconstant, son territoire, dis-je, cultivé par des mains habiles, produit les mêmes douceurs dont on jouit dans les climats les plus favorisés, Rien dans le monde connu n'égale Fart et le Inbeur de cette nation; elle cultive avec profit les rochers et méme les fnontagnes de sable, engruissés par toute sorte de moyens: et si l'agriculture y est encouragée, on peut en dire optimé et au superlatif; car je n'ai point vu de plus beaux jardins en aucun autre pays, ni de plus beaux légumes de toutes sortes, O dieux! jusqu'à des jardins d'hiver des mieux créés! ,,,, Les inventions de verre n'y manquent pas, En janvier, j'ai mangé à Londres de belles asperges, et fort bonnes,
Les pâturages sont superbes, aussi les viandes sont grasses ct des plus succulentes : 16 mouton et le bœuf y sont supérieurs à ce que j'ai mangé ailleurs, Je m'étendrai un peu plus là-dessus dans mon voyage en Portugal,
Je fis part à mes amis et parens de Paris ct du Langucdoc du plaisir que j'avois à Londres, et du ravissement où j'étois dé voir à quel point tous les arts libéraux y étoient cultivés; je n'en pouvois pas reveuir, surtout quand je -considérois que le climat en diffère de celui du Languedoc comme la nuit du jour, de leur parlois aussi de ma joie d'y voir des canadiens et des sauvages et du désir qu'ils me donnoient par leurs récits, de faire un voyage à leur pays avant de retourner en France, ct que j'attendois à cet égard leur agrément,
Quelques semaines après, mon oncle De Rustan m'écrivit qu'il avoit communiqué à notre cousine mon dessein, et qu'elle l'avoit fort approuvé, que mon père en étoit
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aussi satisfait, et que quant à lui il l’étoit doublement par la raison que son épouse, ma tante de Rustan, étoit encore au Canada, que j'eusse à me préparer et que dans peu de jours il m'enverroit ses lettres à son épouse et des lettres à tous ses amis du Canada, particulièrement à M. Alexandre Dumas, négociant à Québec, avec qui il étoit en liaison d'affaires touchant le papier du Canada,
codant ce temps mon bon ami Laython, connoïssant mon dessein de voyager en Amérique, solicitoit la même permission de ses parens, qui ne voulürent pas consentir, lui ayant obtenu déjà une placc dé premier chirurgien à bord d'un vaisseau de guerre, Je fus obligé de continuer tout seul mon entreprise, et je me ini à cet effet avec deux MM. de Québec nommés, l'un Philibot et l'autre le capitaine Voyer, J'informai mes corréspondans de mon nouveau projet, et les priai de m'indiquer quelque navire commode ; deux où trois jours après, ils m'annoncèrent à la Bourse que le London, capitaine Edouard Davis churseoit pour Québec et qu'il prendroït beaucoup de passagers,
ii ne me restoit qu'à attendre une réponse de France avec les dépêches de mon oncle; elles arrivèrent peu de jours après chez MM. Rashly, Bonot et Co. avec de nouvelles recon.mandations à leurs amis à Québec,
Alors il ne fut plus question que d'aller retenir et payer mon passage, ct marquer ma chambre à bord, Ice vaisseau étant à Wapping, ce que je fis le lendemain, accompagné de mon ami Laython et d'un comunis de la maison cidessus, Mon passage me coûta 25 guinées, honnôète logement et table de capitaine, avec un mousse pour m servir à bord, Mes deux amis canadiens y avoient déjà retenu leurs places, Le capitaine m'apprit avoir environ 45 passagers, parmi lesquels étoient le Hicutenant-gouverneur de Québec M. Cramahé (1), un ministre, un jésuite,
(1) Il était alors membre du conseil. Il devint administrateur de la province en 1770, en l'absence de Guy Carleton. À, G,
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qui étoit arrivé la veille de Paris, des officiers et des marchands, ce qui feroit une compagnie agréable pendant la traversée,
Le 15 de juillet étoit le jour précis où le vaisseau devoit lever l'ancre ; il ne devoit arrêter à Gravesend que pour recevoir tous ie DAsSAgeETs,
J'écrivis en France à tous mes amis et parens, et en particulier à ce bon et cher père que je n'ai pas revu dépuis et à qui je ne pense pas sans me fondre de peine. Mes préparatifs faits et jusqu'à un petit coffre de médecines que j'envoyai à bord, 5 jours avant le départ, j'employai le reste de mon tems à faire nes adieux à tous mes amis ct les remerrier de leurs “itentions, Le jour du départ, mon ami Laython et sa sœur vinrent m'accompagner en fiacre jusqu'au vaisseau, à l'ancre : Gravesend, où nous nous quittämes les larmes aux veux € promettant de correspondre, promesse dont pour ïa part je me suis acquitté sans avoir de réponse et sans avoir entendu parler de lui depuis, hors deux mots de son père m'annonçant que ie vaisseau sur lequel il étoit avoit fait voile pour l'Inde, Chacun des passagers en fit autantavec ses amis et parens ; toute cette après-midi fut triste à bord, peu de passagers sortirent de leurs chambres pour le thé, pas la moitié, tant ils étoient aflectés des diflérentes séparations, sutout ceux qui avoient des femmes; car nous en avions 4 ou 5 et 3 servantes, Le lendemain, au déjeûner iex tables n’étoient pas mal pleines, Petit vent favorable permettoit à tous de se montrer, ct les connaissances sociales se formèrent tout doucement ; les portes des chambres étant les unes vis-ùvis des autres, les passagers en vis-à-vis furent les premiers familiarisés, ct au bout de huit jours tous ne parcissoient faire qu'une méme famille, J'avois à ma gauche M, Warton et sa dume, canadienne née à Montréal, tous les deux fort aiïmables: à ma droite, le ministre Delisle, né à Anduze en France et ayant été jésuite; eu
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face de moi, le lieutenant-gouverneur, ensuite son secrétaire, et ensuite M. le jésuite La Jonquaire, de Montréal, résidant à Paris, mais qui alloit voir ses parens en Canada ; à côté de lui, M. Montgommery, qui a été tué au siège de Québec, général des Américains, et qui étoit alors lieutenant du 38e régiment britannique; et ensuite dans une chambre seuls MM. Philibot et Voyer, Quant aux autres, je ne me rappelle pas leurs noms. D'ailleurs, quoique mangeant tous aux mêmes tables, la sympathie naturelle et le voisinage nous divisèrent en petites sociétés plus familières que la générale, et où régnoient la décence et la politesse, Presque tons les passagers, le capitaine excepté, parloient françois, et M. le lieutenant-gouverneur, qui se plaisoit fort à parler cette langue, surtout avec le prêtre et le ministre, prenoit plaisir à amener des sujets de conversation satiriques, touchant soit à la science, soit à l'histoire, soit à la critique, et à mettre ces deux messieurs aux prises ; ils amusoient infiniment la compagnie, principalement le jésuite qui eût battu dix Delisles par sa logique. Ces discussions faisoient beaucoup rire le lieutenantgouverneur, car fût-ce aux cartes ou ailleurs, sur le pont, c'étoient toujours quelque débat nouveau, quelque nouvelle comparaison des anciens avec les modernes, et les pourquoi ne finissoient pas, L'art militaire, l'histoire, la robe, la politique, les connaissances géographiques nationales, étoient sans cesse par voie et par chemin afin d’'émoustiller les gens et d'occuper le tems et l'empêcher d'être ennuyeux et assoupissant, pendant que le navire voguoit vers l’ouest sur différens bords, au travers des vagues de l'océan. Pour faire diversion, nous examinions les astres, la couleur de l’eau, les poissons et les oiseaux se jouant dans leurs élémens : le soir, surtout lorsque le vent fraichissait, notre plaisir étoit grand à considérer les phosphores occasionnés par le frottement du vaisseau en traversant les rotations des courants qui se croisoient dans tous les sens, ou bien
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à plonger des boutcilles bien bouchées à 15 ou 20 brasses pour avoir de l'eau douce : expérience qui est de nécessité quand un bâtiment manque de ce fluide non salé ,..,
Le 15e jour, on cria: terre ! C’étoient les îles portugaises des Açores, La distraction de la péche, la capture de quelques thons, aida pendant quelques jours à nous faire oublier en partie nos misères, Le ciel et l’eau étoient nos seules perspectives, et nous soupirions après le Grand Banc. Nous rencontrâämes une couple de navires allant en Europe et dont nous n'obtinmes que des renseignements sur la latitude et la longitude, Au bout de 54 jours, nous crûmes étre sur le Grand-Banc ; sondes et lignes de pêche furent mises dehors. C’étoit bien le cas, et nous primes des morues en quantité; cela donna l'espérance de voir bientôt la terre, Grand Dieu! que nous en étions loir: !.. Un coup subit de vent de norouëést, d'une furie, et d’une force inconcevables, nous rejeta sur les accores de ce grand banc, où la mer, quand elle est gros$e, surpasse en iméchanceté tout ce que l'homme en pourroit imaginer, Notre vaisseau avoit son lest en sel, ct parle roulis fut tellement abattu sur le côté de tribord, qu'une nuit nous croyions à tout moment tourner sous voiles: chaloupe, vache et moutons furent emportés d’un coup de mer, Nous fûmes obligés de couper notre grand mât: les passagers comme l'équipage pelletoient le sel à bäbord pour redresser le navire, ce à quoi nous parvinmes, Jamais je n’ai entendu tant de cris de mort: Grand Dieu! .... Hélas! nous sommes perdus! .,,, Dans ce moment terrible chacun se recommandoit à Dieu; madame Warton demandoit l'absolution au père jésuite ; Delisle, se croyant perdu, en faisoit autant ; enfin, soit par la vertu de nos prières, soit que Dieu le voulût ainsi, le jour arriva sans plus grand accident, ki mer s'apaisa, le vent tourna au suroit; nous reprimes notre route et regagnämes le milieu du banc, où nous péchâmes encore de la morue. À peu de jours de là,
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nous passimes la baie Boule, bien près de terre, à travers ls une brume épaisse ; puis, le vent étant favorable, nous atteignimes bientôt le Banc-à-Vert, sur lequel quantité de 5 brigantins et goëlettes françoises faisoiént la pêche: nous j parlämes à plusi“urs. Peu de jours après, nous nous trouvämes, un beau matin, parti un tas de chaloupes de Saint-Pierre de Miquelon, faisant aussi la pêche sur le banc qui porte ce nom, Notre ennui n'existoit déjà plus, parce que nous voyions sans cesse la terre et des bâtiments. En trois jours, nous nous rendimes au golfe Saint-Laurent cotoyant les Tles-aux-Oiseaux, de Saint-Paul, de ln Madeleine ; nous ailâmes reconnaitre sans accident le Cap-des- Rosiers, où les vents d'ouest nous forçèrent de courir an nord-est, vers la pointe d'en bas d'Anticosti, que nous vimes le lendemain : un vent de nord-nord-est nous permit à de longer l'ile au plus près, d'assez proche pour la trouver fort agréable à la longuevue, quoique le sol, dit-on, ne soit que roches et sables: aussi n'y avoitil encore aucun habitant, Le même vent nous poussa jusqu'aux Sept-Iles,
— bon ancrage, d'où nous nous rendimes à terre, au nord du fleuve, pour chasser et manger des bluets et des petites. poires, fruit rare et délicieux, qui ne croit pas en Europe, Ce poirier a effectivement la feuille de l'autre ; son fruit esé gros comme une cerise, mais fait exactement en poire, couleur de vin, tirant sur le noir quand il est mûr, ct alors le goût en est supérieurement fin, Le sol de ce païs me parut étre de sable, gras et jaune, couvert de sapinages noisetiers, bouleaux, trembles et cèdres, d'une espèce rabougrie, et peu propres à bâtir, si ce n'est des chalonpes, Le vent s'étant rangé au N. E, le vaisseau leva lanere et continua sa route, Beau temps, qui permettoit à chacun d'observer les côtes nord et sud du fleuve, et de faire ses remarques selon son goût et ses talens, Une chose qui me frappa fut la comparaison que je faisois des terres de
l'Amérique, galonnées de verdures nuancés par les forêts
cvs AE: vous
de toutes espèces, dont elles étoient couvertes, avec celles de l'Europe, bien cultivées, mais qui me paroissoient écor.chées comme un bœuf auquel un boucher a levé la peau! Les premières, examinées avec la longuevue, dans toute leur naturelle beauté, laissoient bien voir qu'elles sortoient des mains d'un sage, parfait et divin ouvrier ; je n'en pouvois rien attribuer au hasard, qui travaille sans ordre ni régularité |
out d'un trait, nous gagnämes le mouillage du Bic, entre l'ile et la terre du Sud, où le vent du sud-ouest nons arrêta. A la chasse! à la pêche! passagers! ,.., A l'ile, ou à la grande terre! ,.,, Comme on peut le penser, je ne fus pas des derniers à lever pied: jeune, ayant la jambe alerte, j'étois toujours le premier rendu dans la chaloupe, À terre, sur le rivage et dans les bois, je ne faisois qu'un saut, Mêmes apparences ici qu'aux Sept-Iles: le terrain rocheux, plus élevé, montagneux, faisoit la seule difiérence, Ceux qui avoient des armes tuoient des aloucttes, des pluviers de mer, des canards; les pêcheurs prenoient an sud, dans la rivière, de languille et du saumon, et s'en procuroient par troc de houcanés des Sauvages. C'est ici que je vis les premiers sauvages dans leur pays, ceux que jJavois vus à Londres y paroissoient sous un bien diflérent costume, “ Voilà donc, me disois-je, les étres qui sont réctlement les légitimes habitans de l'hémisphère américain et, dans toute la ferce du terme, enfans de la nature et propres enfans de ce soi qui me paroît si vierge! ..,.7 Qu'ils devoient être heureux, ne connoissant pas, tant s'en falloit, tous les besoins des habitans de l'Europe, insatiables toujours et partout au point même d'avoir entr pris de priver de leur bonheur si simple ces pauvres malheureux indigènes! ..,,
Je les visitai dans leurs cabanes : ils entendent et parlent le françois et sont élevés dans la religion catholique et romaine ; ils errent sans cesse suivant les saisons, l'été,
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sur les bords des rivières pour faire la pêche, et l'hiver, dans les bois, où ils vivent de leur chasse et du poisson qu'ils ont boucané, Leur ayant demandé de quelle tribu ou nation ils étoient, ils répondirent : de celle des Micmacs, [ls me parurent très-doux et honnêtes ; petits de corps, veux et cheveux noirs, peau couleur de cuivre, Leurs femmes sont plus jolies qu'eux, de même couleur et fort industrieuses en toutes les espèces d'ouvrages qui leur sont propres; ce sont celles qui allument le feu, font l'ordinaire et Ie ménage; elles portent leurs enfans sur leur dos, leurs hommes ne devant étre occupés qu'à pécher, à chasser et à porter leurs cabanes et leurs canots,
Cinq à six jours après, le vent étant redevenu favorable, nous levâmes l'ancre et nous rendimes au mouillage de l'ile aux Coudres, c’est-à-dire au bout d'en bas du nord de cette île, Tous les jours nous allions à terre, soit sur l'ile ou aux habitations du nord; plusieurs fois nous y bûmes du lait et en achetâmes pour les autres passagers qui n'avoient p int débarqué. Cette îl: est plate, habitée par une soixantaine de familles, qui y vivent bien et élèvent beaucoup d'animaux, par l'abondance tant des foins, pailles et grains que des produits du jardinage et de la pêche, Le sol y est plat et riche, Du côté du nord le pais est fort montagneux, — où le froment et tous les autres grains poussent très-beaux et très-nets; dans les bonnes aunées, il m'étoit pas rare de voir le froment y peser 60 Ibs de 16 onces, mesure de Paris, Les pommes, les cerises et les prunes y viennent en grande quantité, et surtout les navets et choux de Siam,
Dès que l'on eût su à Québec les noms des passagers et que le vaisseau ( on étoit en septembre } attendoit un bon
# vent, des chaloupes venoient tous les jours réclamer “ quelques-uns d'entre nous et les emmenoient., Quant à
moi, entièrement étranger dans ces régions je fus obligé d'attendre le bon vent, qui arriva enfin, et une journée et
demie nous suffit pour venir en travers en rade de Québec, le 7 septembre, (1)
Je fus à terre à 9 heures du soir, avec un nommé Quenon, commis de M, Perras, négociant, à qui ayant dit que j'avois des lettres pour M. Alexandre Dumas, aussi négociant, et que je lui étois particulièrement adressé, il m'accompagna jusque chez lui, M, Dumas ne sv trouva pas, mais madame son épouse me reçut des plus poliment et m'apprit que l’on m'attendoit, des lettres d'avis de Paris et de Londres m'ayant dévancé, Une belle chambre m'étoit préparée, où on déposa mon sac portatif et d'ou je ne sortis une demi heure après que pour souper, M. Dumus étoit alors rentré; la réception qu'il me fit fut aussi cordialé que celle de madame, “Koyez le bienvenu, ct faites de ma maison et de mes faeultés les vôtres” Nous nous mimes à table, où je ne vis que M.et Mud, Dumas et deux commis que j'appellerai Picard et Cawithe, La conversation roula longtemps sur la longueur de notre passage, la quantité de passagers, surtout les genres d'amnsemens que nous avions eus à bord: je les fit beaucoup rire des différentes sociétés et divisions formées en si peu de temps dans notre république nautique, Les disputes savantes de l'abbé de Jonquaire et du ministre Delisle ne furent pas oubliées, ni le plaisir qu'avoit cu le Hieutenent-gouverneur à les animer en toute occasion, Je leur jparlai de mon étonnement en montant le fleuve et de tout ce que jy avois vu qui ne ressembloit à rien de l'Europe; de l'impression qu'avoit faite sur moi la vue des sauvages: de la différence de ces hommes avec les Canadiens que je croyois tout comme eux, créoles, laids, afreux.— Mais, madame, ayant vu en bas de belles Canadiennes et vous voyant vous surtout, madame, je vois combien Ctoit fausse mon
opinion! ....,, à voyageurs, que les choses vous appa-
(1) Le 5 septembre, suivant la (azette de Québec, du 8 septembre 1766. À. G.
SRE