‹ Mémoires de Pierre Lenet, procureur général au Parlement de Dijon, et conseiler d'etat, contenant l'histoire des guerres civiles des années 1649 et suivantes, principalement celles de Guienne et autres provincesChapitre 4 sur 7 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

ihdi 1 1 avril de Tannée i65o , la princesse ère ettt avis de divers endrx>its que six com- \ des gardes suisses étoient parties de Saint-De^» c deux autres de chevau-légers du régiment pas, qui sortoient de Soissons pour venir oces passages de la rivière d'Oise, Le Presy, Creiï , ainte-Maxence, et encore les postes de Sehlis uzarcbe^ Chacun raisonna à sa mode sur cette î : les uns disoient que FaiTection que Mespas ^moignée au prince de Condé avoit donné de ance de lui, et obligeoit le cardinal Mazarin à ^er en Anjou 5 et qu'on envoyoit les Suisses vers tière,sur le mouvement d'un corps de l'armée /

ôle qui paroissoit dans TÂrtoîs, et qui meaa-^ ras de quelque surprise. Les autres crurent , et lison, que ces troupes qui se croisoient et veen même pays de deux côtés diffëreûs lie pouétre à autre fin que pour investir Chantilly, on mpécher les communications que les princesses lent avoir avec la duchesse de Longueville et le :e de Turenne ; ou pour leur ôteV le moyen de r et de recevoir des nouvelles de Paris, où elles 3nt les conseils de leurs serviteurs et amis pour mduite. Enfin, après avoir ouï parler les uns et res, la princesse douairière envoya reconnoître lieux ïa vérité de cet avis-, lequel lui ayant été né sur le midi , elle assembla après le diné, dans . 53. 10

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la chambre de la duchesse de Châtillon, tous auxquels elle avoit quelque créance, pour prei par leurs conseils, des mesures qu'elle exécu quand et comment elle le jugeroit à propos. Le timens furent partagés sur la raison de la prorap rivée de ces troupes ; mais tous s'accordèrent à qu'il n'y avoit plus de sûreté dans ce lieu-là poi princesses, et moins encore pour le duc d'Eng qui et oit le seul qui pou voit un jour venger Tir détention du prince son père sur ceux qui l'av conseillée à la Reine ; qu'on pouvoit même dès en faire un chef de parti , pour rendre l'armemei vicomte de Turenne plus plausible , gt le mettr tête de ceux qui pourroient le former dans le royj pour donner un nom spécieux , et ôter même 1 lousie du commandement entre les grands seigi qui y entreroient ; et que le plus tôt qu'on le pow faire passer en Berriseroit le meilleur. J'appuyai cet avis, par la connoissance que j'avois de ce qui projeté avec les ducs de Bouillon et de La Roch< cauld ; et je crus que le jeune duc et les princessi pouvoient être mieux qu'à Montrond, qui est place forte , et qui ne pouvoit être prise que p2 long siège : ce que l'on ne devoit pas appréhe dans une saison si proche de l'ouverture de la ( pagne.

Montrond ^ qui est situé dans le cœur du royai m'avoit toujours paru la plus propre à donner chs aux mouvemens de Poitou et de Guienne ; et coi je raisonnois sur cela, la jeune princesse m'interi pit, et dit qu'elle n'étoit ni d'un âge ni d'une e rience à dire son avis 5 qu'elle ne songeoit qu'à

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déférer à celui de madame sa belle*-mère ^ qu elle la supplioit très-humblement que , quoi qui pût arriver, on ne la séparât point de monsieur sonfils^ qu elle le suivroit partout avec joie, quelque péril qu'il y eût à ! essuyer; et qu'elle s'exposeroit à tout pour le service I du prince son mari. La princesse douairière loua fort i son zèle , Ten remercia, et lui dit, les larmes aux yeux, que l'on exécuteroit en temps et lieu ce qui venoit d être proposé pour le voyage de Montrond ; et que comme elles n'avoient toutes deux qu'un même dessein de sauver, en la pei'sonne du jeune prince, le reste de là ruine de leur maison et le débris de leur naufrage, aussi toutes deux n'auroient qu'un même sort ; que toutes deux tâcheroient de se mettre à couvert de l'oppression de leur persécuteur, et d'élever leur fils en la crainte de Dieu et au service du Roi : sur quoi l'évêque de Senlis, qui vint conférer le sacrement de confirmation à ceux qui en avoient besoin, interrompit la conférence.

Bientôt après, et sur les cinq heures du soir, Blan-

chefort, gentilhomme de vertu et de fidélité connue,

vint assurer la princesse douairière que le marquis de

Montespan, qui depuis s'est fait appeler le duc de

Bellegarde, l'avoit assuré qu'il é toit tout disposé de

passer en Guienne pour y servir les princes , et lui

confirma tout ce que l'archevêque de Sens , frère de

ce marquis, m'avoit ditplusieurs fois à Paris. Il est bon

de dire en cet endroit le chagrin qu'avoit Montespan

^ contre la cour, qui l'obligeoit de se jeter dans tous les

^ partis qu'on formeroit contre le cardinal : car j'ai ob-

^ serve, pendant près de dix ans que nos mouvemens

^ ^^' ont duré , que l'intérêt est presque toujours la raison

lO.

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principale qui fait entrer les gens de qualité dans le partis, ou les gens d'ambition ; et c'est ce qui fait qv plusieurs grands seigneurs y entrent , et que peu demeurent : car comme la cour a plus de quoi U intéresser que les princes qui les forment, on trouv moyen de les en retirer par le même principe qui k oblige à s'y jeter; et l'on attribue souvent à mauvais humeur ou à méconnoissance du chef ce qui est in constance et souvent infidélité du subalterne. Mon tespan crut donc qu'après la mort du duc de Belle garde son oncle, de qui le titre étoit fini avec lui, or devoit lui ériger de nouveau une duché ; et comme on lui refusa , il se résolut à servir les princes : ce qu'il ne fit pourtant pas tant que leur prison dura.

Blanchefort ajouta que depuis dix jours il avoit vu passer un gentilhomme ordinaire du Roi par Sens pour aller à Dijon •, qu'il en ignoroit le nom , et qu'il venoit de le rencontrer dans la grande route de la forêt, et lui avoit dit qu'il venoit voir les princesses, sans vouloir lui expliquer le sujet de son voyage 5 que cela lui donnoit quelque soupçon , d'autant plus qu il avoit trouvé des troupes à Luzarches. Ce nouvel avis réveilla les soupçons qu'on avoit eus tout ce jour; et comme la princesse douairière fit part à la duchesse de Ghâtillon et à moi de ce que pianchefort lui avoit dit , nous ne doutâmes ni l'un ni l'autre que ce gentilhomme ne fût porteur de quelque ordre du Roi d'éloigner, garder ou arrêter les princesses et le due. Et comme à l'instant même Dalmas lui vint dire que ce gentilhomme inconnu, qui étoit ordinaire chezU Roi, s'appeloit Du Vouldy, et avoit des lettres de Sa Majesté pour l'une et l'autre princesse , nous oonseû

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Mmes à la douairière de se jeter sur son lit , de contrefaire la malade, et de dire à cet envoyé ce qu'elle jugeroit à propos pour retarder Texécution de l'ordre quil lui portoit. Je passai en diligence à Tappartement de la jeune princesse, qui ëtoit au lit pour \u\ gnHid rhume accompagne de fièvre. Je la fis lever promptement , et fis mettre en sa place mademoiselle Gerbier, jeune fille anglaise, et Tune de ses filles d'honneur, comme je dirai plus au loùg, et l'amenai dans la chambre de la princesse sa belle-mère, où nous étant cachés avec la duchesse de Ghâtillon dans la ruelle du lit, Du Youldy ayant été introduit, nous ouïmes qu^apiès avoir lu la lettre dont il étoit porteur, elle lui 40it qu'elle n'étoit iii d'âge ni de santé à partir si brusquen^ent pour un tel voyage que celui que le Roi, ou celui qui la persécutoit sous le nom de Sa Majesté, lui ordonnoit de faire; qu'elle écriroit à M. le duc d'Orléans , qui étoit à Paris , pour obtenir quelque temps pour faire son équipage; et quant à Im, qu'il pouVoit aller rendre à la princesse sa bellefille la lettre dont il étoit chargé pour elle, se promener, se reposer, et en un motfaire tout ce qui lui {Jairoit le plus.

Il passa donc dans la chambre de la jeune prine^se : on l'introduisit , et on le présenta à la demoiselle Gerbierj qui s'étoit mise, comme je viens de dire, dans le lit de sa maîtresse , où elle la contrefit si parfaitement, que son ton, son air de parler, les reproohes et les plaintes qu'elle faisoit contre la Reine et contre le cardinal , et ses larmes feintes, trompèrent si bi^o , non-seulement ce jour4à , mais tout le reste de la semaine, Du Youldy, que, sur quelque bruit qui,

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courut à Paris de Tëvasion de la princesse , il ëcrivoit tons les jours à Paris, et au cardinal en Bourgogne, qu'il leur répondoit du contraire , et qu'il la voyoit à toutes les heures du jour. On le mena ensuite saluer le duc d'Enghien qu'il demanda à voir, ou pour mieux dire le fils du jardinier, âgé de sept ans comme lut; k qui j'avois fait prendre Thabit du duc dès le moment que Blanchefort étoit arrivé : et comme Du Vouldy trouva ce petit garçon au milieu de la gouvernante , des femmes, et de tous ceux qui étoient ordonnés pour servir le duc , il ne douta nullement que ce ne fût lui. Qn le conduisit ensuite aux beaux promenoirs de Chantilly, et delà en sa chambre *, ovJui tint bonne compagnie, pendant que les princessts tinrent un conseil avec les dames de Ghâtillon, de Tourville , de Bourgnen, avec les rieurs Dalliez, abbé Roquette, Girard, La Roussière, de Tury, D^lmas, Vialardet moi. Elles commencèrent à me mettre les lettres du Roi en main. Je les lus deux fois; elles portoient en substance l'une et l'autre que Sa Majesté jugeant leur séjour à Chantilly préjudiciable au bien de ses affaires, elle avoit résolu de les faire passer en la province de Berri avec le duc d'Enghien et les enfans du duc de Longueville, desquelles Sadite Majesté laissoit le soin et la conduite à la princesse douairière; que le sieur Du Youldy les conduiroit par la route qui lui avoit éié donnée, avec ordre de ne les point quitter. Comme je vis que toute l'assistance se préparoit à de longs discours , et qu'il n'y avoit aucun temps à perdre pour l'exécution de ce que j'avois ruhiiné, et que je croyois être le seul parti qu'il y avoit à prendre, j'interroiapis celui qui parla le second, et dis qiie les circorx

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staoces qui avoient précédé et accompagné cette dépêche me faiseient croire que }e desseia du cardinal Mazarin n'étoifc pas seulement de se saisir des personnes du duc et des princesses y mais encore de la place forte de Montrond, qui donnoit jalousie à cause de saiKtuation sur les confins de Berri, du Bourbonnais, du Nivernais, de La Marche, du Limosin, de Poitou, comme étant un lieu propre à tenir toutes les provinces en échec ^ en tirer de grandes contributions , par le moyen desquelles on pouvoit faire perdre la taille et la gabelle au Roi, et tirer de l'argent suffisamment pour faire subsister le parti qui se pourroit former, favoriser leé passages pour la Bourgogne et pour la Goienne, province en laquelle la disposition des es* prits et divers intérêts faisoient prévoir de grands orages; et que fai^nt escorter les princes et les princesses avec les troupes qui environnoient Chantilly, ils s'empareroi^nt avec grande facilité de cette impoi"taût^ place, bien fortifiée par art et par nature, et manie de la plupart des choses nécessaires pour sa conservation ^ que là ils garderoient les restes de cette maison opprimée , et qu'ainsi je ne voyois rien à faire dans une telle conjoncture que de sauver en diligence les personnes du duc d'Enghien et de la princesse sa mère , qui s'y étoit offerte peu d'heures auparavant. La princesse douairière m'interrompit^ et me demanda d'un ton aigre où je prétendois les mener. « A Montrond, madame, lui répondis-je -, et je me « fais fort de les y rendre en toute sûreté, s'il plaît à ^ messieurs de Thury et de La Roussière, qui savent « le pays, d'être de la partie. » A quoi ils s'offrirent de très-bonne grâce. La princesse répliqua avec colère

qxxe je voylois les &ire toua prendre pnsonnûarsw ce Nous le sommes dès à présent, repartisrje, maie dame ; et quand on nous arrêtera sur la route, il ne « sauroit nous arriver pis que nous avons. )»

Chacun applaudit à ce que je disots ; et la pi^inoesse m'ayant ordonné de poursuivre mon discours , j'i^utai qu0 si nous n'exécutions ce dessein à la fav^tirde la nuit, Toccasion en seroit perdue, et ne ppurroit plus se recouvrer; que madame la princesse sa mère n'étant pas , comme elle avoit fort bien dit à Du Vouldy peu auparavant, d'une constitution pour le voyage que le Roi lui ordonnoit de faire, bien moi05 1^ ser* roit-elle pour un qui seroit autant précipité et iinpréYîi que celui que je propoisois^ qu'elle pourroit entreter nir Du Vouldy tout le jour suiv^cit pont donner teflip» k l'entreprise^ qu'il seroit grandement à souhaiter que toute la maison n'eût qu'un sort commun , comme elle avoit dit le jour même, et qu'il fut possible de nepâ^ séparer madame sa belle*fille et monsieur son petitfils d'elle ; mais qu'il n'y avoit homme de bon sens q^i pût leur conseiller d'exposer Une princesse de soa âge et d'une telle utilité à sa maison aux aceidiei^ d'une marche si peu préméditée, parce que Vjoulat^t tout sauver on perdroit tout; et qu'à moins qu'elle ne restât pour agir de son côté pendant que madame sa belle-fille et ses serviteurs agiroientdu leur, eU^ couroit fortune de voir faiiCe naufrage k toute sa .maison dans le vaisseau qu'elle voudroit condwe. Je la fis souvenir encore que dans le dessein ajtfjqUél je l'avois fait consentir d'aller à Montrond en temps et lieu, elle savoitbien qu'on avoit résolu qu!eUe iroit, avant que d'entreprendre ce voyage, se jeter à Paris

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HE LENÉT. [i65o] iji3

pooc |H*&eBitér aii parlement la requête que j'avob dressée; qu'après' notre évasion elle pourroit ex^cu* ter ùe même dessein ; et qu'avec Tassistance des amis de sa maison , et la compassion que pourroit exciter ce redoublement de persécution , elle pourroit émouyomtLe peuple et le parlement même à ne pas souffrir plaslong-^temps que la déclaration de 1648 , que Fo)^ àvoit obtei^ie avec tant de peine, fût plus long-temps violée. En effet , il n y a que les conjonctures à prendre po)ur faire mouvoir les peuples et les parlemens méme^ qui font et défont en peu de temps des choses foh opposées l'une à Feutre, suivant que l'intérêt du sookgemetit dès uns et de l'autorité des autres lés faitagir, oii que la persuasion de ceux qui saveat se servir d'eux les excite. J'ajoutai qu'il y avoit quantité d»DégbQiatiozis:altachées à la cour, au parlementât dans les provinces , parmi le peuple et avec lès frondeur»^ desqixelles on ne poiivoit espérer aucun effet si cette princesise ne demeuroit pour les conduire. Enfin ^elle se laissa! persuader tout-^à^oup, se résolut à faire 'te qu'on proposoit , et nous dit qu'elle s'expœ seroit volontiers non seulement à être gardée dans ta maisoé ou à en être enlevée violemment par les gensde gvDerrequi l'environnoient, mais encore aux rigueurs de la plus étroite prison, pour contribuer cpèlqué; chose à la liberté de messieurs ses enfans; qu'elle/ résoudroit avec Dieu et avec ses amis ce guette aiaroit à faire pour le salut de sa maison. Je doutai pourtant fort ^ de l'huineur dont je la cohnois^ sois, qu'iellé Ve&t exécuté. Cependant chacun suivit son sentiment; et après avoir dit son avis sur là maniëre de l'exécution, les uurs cohseilloieht de mener

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la mère et le fils par diffërens chemins; les autres ëtoient d'avis que ce fût à cheval, d'autres que ce f& en carrosse ; les uns que ce fût par un pays , et les autres par un autre. 11 fut enfin résolu de partir tous ensemble, et pour Montrond.

La princesse avoit fait préparer un coffre rei^i d'un service d'or pour le charger derrière le çarik)sse; mais ceux qui ordonnèrent de l'équipage jugèrent qu'on avoit un trésor plus précieux à isauver, et qu'ï ne falloit pas risquer de le perdre par la pesantei^ir de celui-ci. Elle nous donna quelques pierreries de.pea de valeur, et à moi une montre d'or qu'elle^ arcacha de son côté où elle la portoit, me disant fort ofali^ geamment qu'elle me prioit de me souvenir d'elle, et qu'elle me confioit en la personne du jeune duc ce qu'elle avoit de plus cher au monde; mais qu'elle me prioit de ne le mettre ni entre les mains des Espat gnols ni en celles des huguenots , et moins encore en celles du duc de Bouillon, mais de prendre toute confiance à son cousin le duc de Saint-Simon , qui loi avoit offert retraite en son gouve^nepient de» Blaye; A quoi je lui répondis que jeferois avec toute/ fidélké tout ce que la fortune et le temps noas offriraient, et que je lui donnerois avis de toutes choses^ autant qu'il me^seroit possible.

La jeune princesse chargea la dame dé TourVilfe de toutes ses pierreries, et de celles du maréchal de Brezé son père , qui étoit mort depuis peu dans Ve cM* teau de Saumur ; et après que les princesses se furent embrassées, qu'elles eurent versé bien des lannesen se séparant, que le jeune duc eut reçu toutes les douceurs, les bénédictions et les caresses ' que la

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tendresse de son âge, le fâcheux voyage qu'il alloit faire, la gentillesse de son humeur et Tagréable manière dont on l'avoit travesti de garçon en fille lui attirèrent , et que tous ceux qui ëtoient prësens à cette cxaelle séparation eurent embrasse ceux qui partoient av^fraes pleurs et des gémissemens incroyables, le voyage se commença et se poursuivit en cette manière: On envoya un carrosse à deux chevaux dans lequel on mit quatre autres harnais à l'entrée de la forêt, et on fit sortir quatre chevaux comme si on les eût menés à l'abreuvoir, qui passèrent vers le carrosse. La princesse et le duc, avec les dames de Tourville, de Gouville et de Changrand, sortirentpar les jardins, et se rendirent à pied au lieu assigné. Bourdelot, à présent abbé du Massé , célèbre médecin , auquel pour son savoir et bonnes qualités le prince avoit confié le soin des premières études de son fils, le suivit par^ tout en ce voyage. La Roussière se rendit aussi avec îleury et Vialard à l'endroit où étoit le carrosse. Ce^ lui-ci porta le jeune duc entre ses bras pour le sauver en cas d'attaque dans la forêt. Les dames montèrent en carrosse; Girard, Chapizeaux et moi, pour ne point donner de soupçon par une trop grande escorte, passâmes parle chemin duquel j'ai parlé sur la droite, avec tous les valets. Nous partîmes tous à onze heures du soir , et arrivâmes à Paris par la porte Saint- Denis en même temps que la princesse par celle de Saint-Martin , et nous nous retrouvâmes tous à quatre heures du matin à la porte Saint- Victor. Nous envoyâmes prendre un attelage de la princesse à l'hôtel de Condé, qui nous joignit à Juvisy, et qui nous servit de relais. Nous marchions toujours d€<ux à deux, à la

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vue des uns des autres, à autant de distance qu'S falloit pour observer le carrosse. Nous logions dans diverses hôtelleries, comme si nous ne nous fussions pas connus. Madame de Tourville se faisoit appeler madame de La Vàllëe, et tout ce qui ëtoit dans le carrosse paroissoit sa famille. Nous arrivâmes dPles quatre heures du soir à Augerville-la-Rivière, maison du président Perrault , qui ëtoit prisonnier avec les princes. Je Croyois y trouver son attelage, et passer encore à dit lieues de là; mais je trouvai qu'il avott ëté vendu, contre les ordres que j'avois donnes dès le temps que j'avois conçu le dessein de faire passer les princesses de Chantilly à Montrond. Nous fumes donc contraints de coucher en ce lieu-là , d'où nons partîmes le lendemain i3 du mois.

Nous passâmes à Choi^y-aux-Loges , maison appartenant à Bellegarde , de qui nous avons parlé , et où il n'étoit pas. J'allai voir madame sa femme, que j'empêchai de recevoir madame la princesse ; chez elle, pour ne pas nuire à son mari^ mais nous convînmes qu'elle iroit lui rendre ses devoirs sur son chemin à un ermitage, où elle lui offrit toute dhose, même de la suivre. Elle lui donna un relais qui nous servit beaucoup. Nous passâmes la rivière de Loire à Sully; et comme la princesse passa dans un petit bateau, il fallut attendre quelque temps, jusqu'à ce que le carrosse et les chevaux fussent passés. Le peuple s'assembla sur le rivage, à la vue d'un assez gntA équipage. Nous nous assîmes tous sur des pierres q«i y étoient, comme si nous eussions été tous d'une condition égale; et même pour ôtèr tout soupçon de ceUe de la princesse, elle s'assit &ur mes genoux,

DE lënet. [i65oJ i57

quand tout-à-coup un valet de cbambre du duc de Sully m'appelant par mon nom, je ne pus m'empécher de tourner la tête ; et lui ayant dit qu'il me prenoit poar un autre , il me dit qu'il me connoissoit fort bien, et qu'il dësiroit me dire un mot^ et m'ayant tir^b particulier, il me dit qu'il connoissoit bien la princesse , quoique masquée, et vêtue d'un habit fort commun. U me nomma toute la suite, et ajouta qu'il yoyoit bien que nous nous sauvions ; qu'il m'olSTroit de la part de son maître, qui ëtoit très-humble serviteur du prince et de toute sa maison, retraite dans son château , et dix-huit mille francs qu'il avoit reçus de ses terres. Je le dis à l'heure même à la princesse, qui le remercia fort , et tira de son doigt une bague qu'elle lui donna, sans rien accepter de ses offres. J'eus pourtant quelque envie de prendre l'argent, dooft nous avions fort besoin; car toutes nos finances étoient réduites à environ cinq cents pistoles qu'avoit la princesse, et à vingt mille francs que j'avois en partie empruntés et en partie tirés de quelque vaisselle d'argent que j'avois vendue. Nous passâmes ce jourlà jusqu'à Argent en Berri, appartenant au sieur de Qermont, ancien serviteur du prince, et beau-père de Mautour, gouverneur de Montrond. Ce gentilhomme, qui reçut très-bien la princesse et toute sa suite, envoya toute la nuit ses chevaux de carrosse en relais à quatre lieues , en un château à la vue de Bourges, appartenant au sieur de Rhodes, ou elle dina, relaya, et renvoya l'équipage à madame de Bellegarde avec une lettre de remercîmens, passa et arriva ee jour-là 1 4 du mois à Montrond environ sur la minuit. La diligence fut des plus grandes que l'on puisse

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laire en carrosse avec une femme et un enfant d'une telle qualité, ayant été autant surpris qu'on le fut, et sans avoir envoyé des relais sur la route. Tout le monde arriva en parfaite santé , malgré les veilles et la fatigue. On essaya pendant tout le voyage à soulager le chagrin de la princesse , et de la divert^utant qu on le put. Le lendemain de son arrivée , elle m'envoya appeler de bon matin, et me fit Thonneur de me dire , en présence de la comtesse de TourviUe, que son âge et le peu d'expérience qu'elle avoit aux affaires , l'estime qu elle avoit pour moi , et la connoissance qu'elle avoit de mon affection et de ma fidélité au service du prince son mari, l'obligeoit à me confier la principale conduite de toutes choses; et me demanda ensuite ce que je jugeois à propos qu'elle fît dans l'état auquel elle se trouvoit. Je lui répondis, après l'avoir très -humblement remerciée de l'honneur qu'elle me faisoit , que j'avois songé à cela une partie de la nuit, et qu'il me sembloit qu'elle devoit dépécher un courrier à madame sa belle-mère pour l'avertir de son arrivée , et soulager l'inquiétude où elle seroit sans doute jusqu'à ce qu'elle eût reçu cette nouvelle 5 en second lieu, de reconnoître avec Mautour, et ces messieurs qui l'avoient accompagnée , et qui avoient plus de lumières et de connoissances que moi, l'état de la place, de l'artillerie et des munitions , afin d'y mettre peu à peu , et sans donner jalousie, celles qui y manquoient^ eu troisième lieu , faire savoir à tous les serviteurs de la maison que sa personne et celle du duc étoient en sûreté , afin qu'ils pussent prendre des mesures certaines; eu quatrième lieu, de dépêcher au duc de La

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Rochefoucauld, et continuer avec lui çt par lui, avec tous les seigneurs de par delà, les négociations commencées par Gourville, et que j'ai rapportées ci-dessus; en cinquième lieu , d'envoyer quelqu'un d'intelligence en Bourgogne pour apprendre l'état du siège de Belleg^e , la disposition de la cour ; faire savoir aux amis qu'on y a voit, et dans l'armée, ce qui s'étoit passé; établir une correspondance de là à Dijon, de ville en ville, pour avoir souvent, sans dépense et sans bruit, des nouvelles et en donner ; et enfin écrire son arrivée à Bourges, à Moulins , à la noblesse circonvoisine attachée depuis long-temps à la maison de Condé, et surtout au marquis de Valancé, qui est fort accrédité dans la province. Tout cela ayant été approuvé par la princesse et par la dame de Tourville, je le fis exécuter le plus diligemment qu'il me fat possible. Je fis dresser toutes les lettres, et fis les instructions pour tous ceux qu'on dépécha de toutes parts, et qui partirent le lendemain i6 du mois; et je pais dire qu'on n'oublia aucun de ceux de qui on pouvoit tirer quelque utilité , ou en qui on pût prendre confiance , en quelque endroit du royaume qu'ils pussent être. Je ne dirai pas le détail de ce qu'on manda aux ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld , parce que j'en ai parlé ci-devant , ni de ce qu'on manda à Paris et en tous les endroits où l'on dépécha, parce que l'on écrivoit partout presque la même chose.

Le 17, quelques gentilshommes du y oivsinage commencèrent à venir rendre leurs devoirs à la princesse, qai dans tout le temps qu'elle séjourna à Montrond reçut merveilleusement bien ceux qui la visitoient. Elle avoit une grande application à embarquer à son

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service tous ceux qu'elle pouvoit. Soà dessein ëtoit de mettre sa place en état de ne rien craindre , d y séjourner autant qu elle pourroit. Aussi est-il difficile en pareils accidens de trouver des retraites assurées ailleurs que chez soi; et souvent quand on est nécessité de se retirer chez un ami, on Test de suivr^ses volontés, eton^st parfois au hasard d'être la victime qu'il sacrifie à ses intérêts : aussi avoit-elle résolu d'observer de là les démarches de tous les siens, et de ne mettre monsieur son fils à la tête d'un parti que quand elle le verroit assez puissant pour se maintenir. Elle croyoit même que quand cette place seroir munie de toutes choses, et qu'elle y auroit établi une grande et forte garnison, elle donneroit dans la vue à ceux qui n'osent rien entreprendre, quelque envie ou quelque intérêt qu'ils aient de le faire , qu'ils ne se voient soutenus d'une place ou d'une protection considén* ble d'un prince du sang, qui sert toujours, en quelque bas âge qu'il puisse être, à faire une boime et utile composition. D'ailleurs de ce lieu, qui est au milieu du royaume, on étoit proche de tout. Une des principales choses que nous avions à souhaiter étoit une assemblée d'Etats généraux : aussi étoit-ce<îe que nous tâchions d'insinuer à tout le monde. Nous ne voyions point de parlement dont l'on pût espérer des délits* rations vigoureuses, que de ceux de Bordeaux et de Provence : aussi n'oublia-t-on rien pour les y exciter. On donna charge en divers endroits d'observer la contenance des huguenots -, on chargea celui qui partoit pour le Poitou de sonder Du Dognon pour ses places, le prince de Tarente pour Taillebourg, le duc de Rohan pour Angers, et de porter le duc de U ,

DE LENET. [l65o] î6t

Rochefoucauld k mettre tout en usage pour secourir Saumur. Le chevalier de Todias nous assura par ses lettres que le duc de Saint-Simon se mettroit avec Blaye dans les intérêts des princes -, enfin on n'oublioit rien pour réveiller , dans l'esprit de tous ceux qui avoient des places, et surtout dans celui de Du Dognon , les défiances qu'il devoît avoir du cardinal Mazarin, pour s'être jeté dans Brouage incontinent après la mort du duc de Brezé, de qui il étoit créature, où il s'étoit toujours maintenu en dépit du cardinal, et malgré toutes ses négociations pour l'en tirer. La princesse espéroit que les obligations qu'il a voit au feu duc son frère le mettroient dans ses intérêts 5 mais il est peu de cœurs assez bons pour sacrifier une grande fortune à ceux de qui ils la tiennent , et peu d'hommes qui soient assez recônnoissans pour s'exposer à de grands périls quand ils se voient dans une élévation au-delà de leur portée naturelle.

On chargea encore celui qu'on dépêcha en Anjou d'envoyer quatre cents pistoles à Dumont qui tenoit Saumur pour la princesse, et deux cents à La Martinière qui étoit à Brezé , ou plus s'ils en avoient besoin ] d'envoyer quelque vaisselle d'argent au duc de La Rochefoucauld , avec quelques-uns des chevaux du feu maréchal de Brezé , et d'envoyer tout le reste à Montrond.

D'Aubigny , qu'on dépêcha à la princesse douairière, eut charge de lui dire tout cç que dessus, dé lui faire connoître la nécessité d'argent en laquelle nous nous trouvions, et du moins de faire convertir «u monnoie le service d'or qu'elle nous avoit donné i Chantilly, et de l'envoyer à Montrond. J'écrivis à T. 53. Il

l6là [l65o] lIÉM0IRfi9

Dalliez à Paris , pour le prier d'avertir les deux Baas de ce qui s'étoit passé , et de nous entoyef quelques officiers d'artillerie. La princesse écrivit à la duchesse de Châtillon pour la prier de faire savoir à Chavignj, au duc de Nemours et au président Viole, tout ce dont d'Âubigny avoit charge de lui donner parole. Je priai , par une autre lettre, Fabbé Roquette de 5^ voir si le maréchal de La Mothe se résoudroit à effectuer la promesse qu'il avoit faite de venir à Montrond, sinon d'y envoyer Arnauld, qui avoit témoigné grande envie d'occuper ce poste, dont on lui avoit donné quelque espérance. Je lui mandois encore de nous envoyer tous les imprimés que Ton débiteroit contre le cardinal , pour les semer dans les provinces. Rien n'est moins nécessaire pour faire agir les honnêtes gens qui servent, parce que l'amitié ou l'intérêt les conseille \ mais rien n'est plus utile à faire mouvoir les peuples, qui ne conçoivent les choses qu'autant qu'elles frappent leurs sens, parce qu'ils n'imaginent rien d'eux-mêmes : il faut leur éveiller l'esprit par les écrits qu'on publie. J'écrivis à la dame Du Bourgneuf, à qui j'adressai une dépêche pour la duchesse de Longueville et pour le vicomte de Turenne, pour leur demander l'état auquel ils étoient à Stenay, ce qu'ils espéroient des Espagnols, et leur dire amplement de nos nouvelles. J'écrivis au comte de Maure afin d'apprendre quelque chose de celles dont il étoit chargé ^ et à la comtesse de Chalais, qui par son naturel cradu* lif , et l'amitié qu'elle avoit pour moi , me faisoit tou* jours savoir toutes les nouvelles que Palluau , à présent le maréchal de Glérembault, qui étoit passionnément amoureux d'elle , lui écrivoit du siège d<

DE LENET. [l65o] l63

Bellegarde ; et enfin à rarchevéque de Send ^ panr savoir de lai ce qu'il avoit avance en ^s nëgocia-

tiOQS.

Oa dépécha ensuite partout où il fut nécessaire par le Berri. Quelques fermiers apportèrent de légères gommes de leurs fermes. On apprit que la plupart des serviteurs que le prince avoit à Booi:ges avoient été proscrits sur les plaintes que le comte de Saint- Aignan en avoit fait à la cour ; qiie lui et cinquante^ cheyaui avoient été à Meveton le jour précédent i et avoient traversé tous les chemins quavoît tenus la princesse ; qu'il disoit pourtant que ce n étoit qu'à dessein de prendre prisonnier le chevalier de Rhodes; qu'il n avoit aucun ordre de la cour contre Leurs Altesses; mais que s'il les avoit rencontrées^ il auroit taillé en pièces ceux qui les escortoient, et qi^'il le^ anroit arrêtées avec tout le respect qui leur étoit dû et qui lui auroit été possible ; qu'il sauroit mettre tout en usage pour le service du Roi ; qu'il avoit dépédié à la cour pour demander des troupes , et qu'il étoit bien averti qu'il y avoit cinq cents hommes de pied et deux cents chevaux dans Montrond.

Le lendemain 1 7 9 on eut avis de divers endroits que Bellegarde avoit capitulé de se rendre , s'il n'étoit secouru dans le 22 du mâme mois* La princesse passa tout ce jour-là en dévotion , et sur le soir on dépécha un courrier qui porta à Le Tellier, secrétaire d'Etat, cette lettre-çi :

« Monsieur,

« Comme je reçus le 1 1 du courant un ordre du « Roi de partir de Chantilly , et d'amener avec moi

l64 [l65o] MÉMOIRES

<( madame Dia belle-mère et mon fils en ce lieu , el (( ne se trouva pas avec la santë nécessaire pour er « treprendre un si pénible voyage , et je crus qu <( étoit de mon devoir de témoigner en cette ocg « sion , comme je ferai en toutes autres, Tobéissanc tt que je dois à Sa Majesté : de sorte que je partis « Tinstant même, et me rendis ici avec fort peu d « suite. Je n'y changerai rien de l'ordre établi d « tout temps pour la conservation de la maison ; j'} « élèverai mon fils dans la crainte de Dieu, et le por « terai, par mon exemple, au même zèle que mon- « sieur son père a toujours eu pour le service du Roi. <( Je prierai incessamment Dieu qu'il comble Leurs « Majestés de bénédictions , et qu'il leur plaise de « finir mes souffrances, que j'ai offertes aujourd'hui « à Dieu. C'est ce que j'ai cru vous devoir écrire « par ce porteur , que j'envoie pour faire venir mou « train. S'il avoit besoin de quelque sauf-conduit, ((VOUS m'obligerez de lui faire donner, et de me (( croire

« Votre , etc. »

Le lendemain i8, je dépéchai un nommé Percheron pour le camp devant Bellegarde, afin de nous en mander des nouvelles , et je fis écrire par le bonhomme Blanchefort , à un fils qu'il avoit à la cour, que le bruit couroit qu'après le siège achevé Toa enverroit investir Montrond 5 qu'il le prioit de s'en informer de tous ses amis, afin que si cela étoit vrai il trouvât quelque honnête prétexte de s'en retirer. Et je crus qu'il étoit bon en cette rencontre d'observer la vieille maxime de tromper l'ambassadeur ; carc'é-

DE LEIIET. [l65o] l65

toit Je moyen d'avoir , par son propre fils , des nouvelles les plus assurées de ce qu'il importoit si fort de savoir.

Je chargeai le même Percheron d'uue lettre de créance pour les deux Baas , et de leur dire que s'ils ne pouvoient rien faire des choses proposées pour la délivrance de la place assiégée , ils fissent passer en diligence à Montrond tout ce qu'il leur seroit possible d'officiers et de soldats du régiment de Persan, et de dépécher en chemin faisant messager sur messager, qu'ils adresseroient au lieutenant criminel de Moulins, qui nous en dépécheroit d'autres pour m'apprendre par cette voie tout ce qu'il apprendroit sur la route de la marche de quelques troupes que ce fussent. Nous reçûmes ce jour-là cinq ou six nouvelles différentes sur le siège : les uns mandoient qu'il continuoit, les autres qu'il étoit levé ; d'autres que la capitulation étoit véritable , et d'autres que le cardinal Mazarin en faisoit artificieusèment courir le bruit pour retarder \e& bonnes volontés de ceux qui étôient prêts à se jeter au service de la princesse en divers endroits du royaume ^ et j'ai connu, datis tout le cours des affaires que j'ai conduites, que toutes les nouvelles se débitent, et par lettres et de vive voix , suivant l'affection , l'intérêt, l'humeur, le courage ou la foiblesse de ceux qui servent, qui veulent être fermes dans les partis , ou qui ne cherchent que des prétextes pour s'en retirer.

Le marquis de Valencey, qui arriva, fit de grands complimens à la princesse, sans pourtant s'expliquer de ce qu'il vouloit ou pouvoit faire. Elle me com*

i66 [i656] MiMOïKE»

manda de loi exposer Tétat de loutea choses : ce cpte je fis pourtant avec la résesrve à laquelle m'obligeoit le peu d'avance qu'il faisoit pour s'embarquer tout-àfait avec nous. Et , eii vérité i on n'en sauroit trop avoir en pareilles rencontres, tant le secret y est nécessaire , et tant on trouve peu de gens qui ne tâtent le pouls avant que de franchir 1^ pas. Celui-ci nous proposa mille choses générales pour essayer d'exciter le désordre partout , sans ndus dire ei$ en quoi il pourroit y contribuer. £n un mot, je connus bien de l'esprit et peu de résolution en ce gentilhomme.

Sur ce qu'on avoit envoyé des lettres de cachet du Roi, à la sollicitation du comte d$ Saint-Aigqan , pour exiler plusieurs des principaux de Bourges affectionnés ou dépendansdu prince> ilous n'oubliâmes rien de ce qu'on pouvoit faire pour y exciter quelques troubles, afin de tâcher, par l'exemple de cette grande ville , d'entrainer la province et peut-être les voisines, et par là soutenir le cœur à la Guienne et au Poitou , pour le succès des choses qu'on y traiaoit depuis quelque temps. Mais la prison inopinée des princes avoit été un coup de foudre qui avoit abattu le courage à tout lé monde , et il falloir plus 4e temps pour le relever.

Le doyen de Bourges , l'abbé de La Loue et plusieurs serviteurs de la maison vinrent visiter « et se condquloir avec la princesse. Le prên^ier , destiné i la conduite du clergé dont il avoit été exclu par une lettre du Roi , avoit des ressentimens plus vifs que les autres , et ne conseiUoit que feii et flammes , tant rinjtér^t particulier prévaut sur le général. On réchauffa tant qu'on put, et tous les 9.utres maltraités,

DB LEMST. [l65o] 167

qu'oa renvoyait toujours avec un esprit de trouble ; mis tout cela satis effet.

Saiht-Aigflan, qui avoit envie de se rendre considérable dans la province , et se mettre en pouvoir d'attirer des amis par les emplois qu'il pourroit donner, d'abattre ses ennemis par la force , et se venger des discours qu'on faisoit contre lui, ëcrivoit continuelle-* ment à la cour qu'il y avoit quantité de troupes dans Moûtro^d , et la nécessité d'assiéger cette place pour éviter les suites dont elle menaçoit, croyant que tout au moins on enverroit des gens de guerre à son ordre. Les peuples ne pouvoîent s'accoutumer à le respecter, après avoir eu deux princes du sanfg pour gouverneurs consécutifs. La domination est toujours odieuse ; mais elle l'est moins quand on est soumis à la grande qualité et au grand mérite ; et tel avoit obéi iiux princes de Coudé père et fils , qui trouvoit le^ ordres du comte de Saint- Aignan tyranniques, encore qu'ils fussent doux , civils , et pleins d'égards et de circonspections.

Cela obligea la princesse d'écrire aux présidiaiix de Bourges et de Moulins en ces termes , et même k la Reiae , comme il sera dit ci-après :

« Messieurs,

« J'attendois l'arrivée de madame ma belle-mèrè « en ce lieu, suivant l'ordre du Roi que nous en « reçûmes en3femble à Chantilly le 1 1 de ce moi^ ^ « msàs comme je n'ai encore reçu aucunes nouvellet « depuis que j'y suis , j'ai cru ne devoir pas différer « davantage à vous dire que je m'y suis rendue dans ^ la seule intention d'obëiv aax volontés du Roi raoi^

lG8 [l65o] MÉMOIRES

« souverain seigneur, d'y élever M. le duc d'En* « ghien mon fils en la crainte de Dieu et an service « de Sa Majesté. Ma conduite confondra les bruits « que le comte de Saint-Aignan fait courir , et les « avis qu'il donne continuellement à la cour que j'ai « mis dans cette place cinq cents hommes de pied « et deux cents chevaux : ce qui est si contraire à la « vérité , que j'ai sujet de croire qu'il ne l'a fait qua « dessein d'attirer des troupes dans cette province « pour son utilité particulière ; ce qui me donne su- « jet de vous prier (afin que vous puissiez assurer « le Roi de la vérité du fait) d'envoyer des députés « de votre corps en ce lieu. Je leur ferai voir l'état « des choses, et connoître que je n'ai rien innové des « anciens ordres qui y sont établis de tout temps; « et vous, assurerai en leurs personnes , comme je tt fais ici, de n'avoir jamais de pensées contraires à « mon devoir, qui me portera toujours au service du « Roi et au bien de l'Etat, vous demandant {^our mon a fils et pour moi la même amitié que vous avez té- « moignée à monsieur mon mari.

c( Je suis , etc. »

Les 20 et 21 , la princesse eut avis de divers endroits que des compagnies du régiment de Villette et de celui de M. le duc d'Orléans y passoient , séjournoient, etyprenoient ét^pe. Une des principales attentions qu'on doit avoir dans les affaires de la nature de celle-ci est d'éviter les surprises et les coups inopinés : aussi avions-nous mis un tel ordre à vingt lieues à la ronde , et dans tous les passages et ponts plus éloignés , qu'il n'y pouvoit rien arriver dont h

DB LElfST. [l65o] 169

)riDcesse ne fût fort ponctuellement et fort promptenent avertie.

Le moindre événement en telles occurrences fait ormer des raisonnemens à chacun suivant sa crainte la suivant son désir. Les uns disoient qu'on envoyoit ;es troupes pour assiéger Saumur ^ d'autres, qu'elles itoient destinées pour Bellegarde , et qu on les con^ remandoit ensuite du traité de cette place ; d'autres, in'ellesmarchoientpour investir Montrond. Tout cela pouvoit être vrai; et je tiens que l'une des plus granles fautes qu'ait jamais faites le cardinal Mazarin a été :elle de n'avoir pas mené devant Montrond le Roi et les Toupes qui avoient fait rendre Saumur et Bellegarde; lar, comme la saison n'étoit pas avancée, on auroit )u réduire cette place avant que les affaires de la Tontière eussent. pressé : aussi appréhendois-je fort ]ue l'on prît ce parti , qui auroit déconcerté tous mes )rojets , et m'auroit fait prendre celui de tirer la princesse et le duc son fils de cette place, sans savoir )resqu6 où les mener. Gela me fit résoudre à lui conseiller de dépécher à la cour le sieur de Blanchefort , :omme je dirai ci-après.

Le marquis de Valencey, qui avoit la même crainte, îtqui avoit reçu une lettre de la marquise de Sillery, m laquelle elle lui mandoit que le duc de La Rochebncauld son frère s'étant mis en marche pour secou- "ir Saumur l'avoit trouvé rendu , tâchoit par toute roie de me persuader de tirer en diligence la prin- (cesse et le duc d'Enghien de Montrond , où il disoif ^06 leurs persodnes n'étoient en aucune assurance. Encore que je fusse au fond dans le même sentiment , avec cette d^érence seule que lui vouloit

170 [l65a] MÂMOiRES

qu'on le fît sur-le-cfaamp , et que je ne pensais à ie faire que dan» la dernière extrémité , je ne m'en eipliqnois pas ; au contraire je disois qu'il ne le falloit jamais faire , parce qoe je roulois par des discours hardis , tels que la princesse même faisoit , rassurer tout le monde , tâcher de mettre cette y^ace en état de faire croire au cardinal qu'elle n'étoit pas facile à prendre, exciter sous main dans le, parlement de htris assez dé troubles pour Toèliger d'y retourner, et de l'autre côté faire de fausses négociations à h cour,^ pour lui persuader que nous ne songions à rien qu'à vivre en repos en ce UeoJà. Il n'étoit pas ma]taisé de faire concevoir du mépris du pouvoir d'une femme jeune , sans expérience , et d'un enfant de sept ans : on croit aisément ce qu'on souhaite , et un ministre tout puissant a peine à se persuader qu'une petite vapeur puisse exciter un grand orage contre lui. Cependant )e disois à Valencey et à tous ceux de son avis que difficilement le cardinal entreprendroit ce voyage, par plusieurs raisons. Premièrement, qte croyant on soupçonnant que les docs de Bouillon, de La Rochefoucauld, de Saist'^Simon , Bordeaux, tous les seigneurs de Guienne et de Poitou, et les huguenots même, étoient en état de former on parti, il ne voudroit pas pousser la princesse à bout, et la contraindre de chercher son refuge dans des provinces éloignées de Paris, qui pour lors étoit le cen* tre de toutes choses, et le lieu propre à former toai les foudres que le cardinal eraignok ; la forcer à se mettre avec le duc son fils à la tète de qfdèlcttie grâmde faction, avec une place aussi coqsidërablè que Mont rond , qui apporteront la guerre des pra-

D£ LfiNBf. [l65o] 171

viflçes les plus reculées jusque sur la rivière dé Loire ; que d'ailleurs il ne voudroit pas faire croira à toute la France qu'il avoit dessein d'arrêter à Chantilly les princesses, le duc , et les enfans du duq de Longueville y en leur envoyant Tordra de se retirer en Berri, dont j'ai parlé^ qu'il ne voudroit pas risquer, après le triomphe de Normandie , de Bourgogne et de Saumur de venir échouer devant Montrond 5 qu'il y auroit péril qu'enfin les peuples, par la jalousie d^s frondeurs ses nouveaux amis , et des parlemèns qui craignoient qu'une trop grande autorité ne mît lé cardinal en état de se venger d'eux, ne se soulevas* $6nt contre lui, le voyant acharné à exterminer la maison royale (car il n'y avoit plus de prince du s^en liberté qtie le jeune duc)^ qtie rien ne seroit plus extraordinsûre ni plus mal reçu de tout le monde qite de lui voir employer les armes du Roi à prendre xm n^aison particulière j, où une jeune princesse et s4n fils s'étoient retirés par ordre de Sa Majesté , et qui n'y faisoient aucun acte d'hostilité; et enfin que la saison ne permettoit pas d^employer les troupes , fatiguées de tous les exploits de l'hiver, dans le coeur du royaume, au lieu de leur donner un peu de repos, et les envoyer ensuite sur la frontière de Flandre pQUr s'opposer aux troupes espagnoles, et à celles de la duchesse de Longueville et du vicomte de Tu* r^one, qui menaçoient de la plus puissante irruption qu on eût encore vue , et qui venoient de s'àltier ensemble par un traité solennel , qui n'avoit autre prétexte ni autre but apparent que celui de parvaiir

ija paix générale, et par conséquent plus capable

ie frapper l'esprit des peuples.

173 [l65o] MÉMOIRES

A tout cela il y avoit bien des choses à répliquer, comme je le connoissois moi-même; mais il importe de ne se laisser jamais persuader en pareilles reocontres , et de persuader si Ton peut pour parvenir à ses fins , dont la principale doit être de ne témoigner jamais de peur-, et tout consiste à faire paroître tout facUe et tout avantageux.

Ce jour -là Dû Buisson, contrôleur de la maison, apporta nouvelle à la princesse que madame sa beliemère étoit sortie de Chantilly la nuit du 16 au 17, sans qu il sût le lieu de sa. retraite , qui avoit été précipitée par les ordres que le duc d'Orléans lui avoit envoyés d'exécuter ceux qu'elle avoit reçus d'en sqrtir le 1 1 , ainsi que je l'ai dit. Il ajoutoit que cette princesse n'étoit suivie que de la duchesse de Châtillon et d'une femme de chambre; qu'elle s'étoit dérobée de la garde de Du Vouldy comme avoit fait la princesse sa belle-fille , quoique les troupes dont nous avons parlé gardassent tous les passages. Elle avoit donné ordre en partant de Chantilly , la veille de Pâques, ;d'empêcher que personne n'en sortît les deux jours suivans; et qu'après ledit Du Buisson diroit son évasion à Du Vouldy , et viendroit apporter la nouvelle à la princesse à Montrond, et me diroit de sa part qu'aux premières approches des troupes de cette place j'en fisse sortir et elle et monsieur son fils, pour les remettre entre les mains de messieurs les ducs de Saint-Simon, de Bouillon et de La Rochefoucauld , avec ordre précis de ne les faire sortir du royaume qu'à toute extrémité. Du Buisson demanda encore à la princesse un blanc signé, pou: le remplir d'une requête tendante à la liberté de mon

DE LENET. [l65o] 1^3

Sieur son mari, que la princesse sa belle-mère présenteroit au parlement le lendemain de Quasimodo.

Après ces ordres reçus, nous nous assemblâmes dans la chambre de la comtesse de Tourville , pour délibérer de la manière de tirer la princesse et le duc son fils de Montrond , et de ceux à qui on pourroit les confier. Je savois bien ce que j avois résolu , et le parti qu'il y avoit à prendre 5 mais c'est un des plus grands embarras en pareilles affaires, qu'il faut , et avec quelque justice . donner part des événemens à tous ceux qui s'y engagent , et tâcher à les faire tomber dans votre sens: autrement toutes les actions de ceux qui gouvernent soi^^censuréeset condamnées, et souvent on prend prétexte de s'en retirer quand ils n'en usent pas de la sorte. Je fis donc discourir tous ceux qui étoient là des personnes, des esprits, des intérêts, des établissemens , de l'habileté et du pouvoir desdits sieurs de Bouillon, de La Rochefoucauld et de Saint- Simon. Je n'avois en effet dessein de les mettre absolument au pouvoir des uns ni des autres , mais bien de faire, s'il étoit possible, que madame la princesse demeurât partout sa maîtresse et celle de son fils, évitant de donner de la jalousie auxdîts ducs les uns des autres 5 et enfin je fis convenir toute l'assemblée qu'il valoit mieux les mener à Blaye , gouvernement du duc de Saint-Simon, qu'ailleurs, parce que la place est assez bonne, qu'elle ne se peut attaquer sans armée navale 5 qu'on pouvoit , en cas de nécessité, et quand oiéme tous nos desseins viendroient à échouer dans le royaume , les faire passer en Angleterre , en flollande , en Flandre , en Espagne , selon que la suite des affaires le feroit juger plus à propos. D'ail-

1^4 [l65o] MÉMOIRES

leurs le duc de Saint-Simon avoit moins de capacité pour concevoir de grands desseins , moins d'intrigues à la cour , et plus de crédit dans Bordeaux , à cause du voisinage de sa place ; et celle-là nous ëtoit de la dernière conséquence. Il avoit par dessus tout cela Thonneur d'avoir ëpousë mademoiselle de Portes^ proche parente de la princesse douairière , à qui il avoit donné dé grandes espérances de se jeter avec Blaye dans les intérêts des princes -, au lieu que les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld n avoient que des maisons particulières , et autant , ou peu s'en faut, engagées dans le cceur du royaume que Moût* rond, et oi^ par conséquent leur affe($ion et leur crédit seroient inutiles contre l'oppression de la cour toutes les fois qu'elle voudroit les pousser -, que si on vouloit ménager les choses, la mère et l'enfant se-* roient mieux audit Montrond qu'ailleurs^ elles 7 donneroient moins de jalousies ; et qu'ainsi il ne falloit pas légèrement prendre l'épouvante d'un si^e qu'il ne seroit peut-être pas malaisé d'éviter (quaud même on auroit pris résolution de le faire ) en négociant à Paris et à la cour, où tout étoit divisé, et o& tout faisoit ombrage au cardinal; qu'il falloit mettre dans la place , sans éclat et peu à peu , toutes les choses nécessaires pour sa défense; non pa^ à des^ sein d'y enfermer la princesse et le duc , mais pour y établir un gouverneur de considération quand on seroit obligé à les en tirer , comme seroient le maré*chal de La Molhe, le marquis de Persan ou 4xnauld. On résolut encore , en les menant à Blaye , si l'on pre* noit la route de Limosin ou d'Auvergne , de se servir, pour le passage , du duc de Bouillon -, si par le Péri-

DE LEWET. [l65o] 175

gord , de messieurs de La Force ^ si par La Marche, de La Claviore et de Saint-Germain-Beauprë *, si par le Poitou i des ducs de La Rochefoucauld et de La Trémouille -, vers tous lesquels la princesse avoit des envoyés , aussi bien que vers Du Dognon à Brouage. Valencey proposa une autre retraite , qui étoit de les mener inconnus par la rivière de Loire , les embarquer à Nantes pour la Hollande, où il offroit de demeurer avec eux, après avoir envoyé négocier, disoitil) vers le maréchal de La Meilleraye pour dissimuler ce passage. Je fis semblant d'approuver cette proposition pleine de pièges ^ pour lui témoigner de la confiance qui Fobligeroit à m'en faire quelque autre, pour lui ôter toute lumière des desseins dont j'ai parlé ci-dessus; mais en effet cela ne me fit connûitre autre chose, sinon qu'il avoit fort envie de se rendre le patron de leurs personnes dans un pays étranger , puisque, n'ayant ni place ni gouvernement, il ne pou^ voit rêtre en France,

On dépécha, le même jour 21, Du Buisson avec le blauc signé qu'il avoit demandé. On eut confirmation de toutes parts des traités de Saumur et de Bellegarde. Ou n'avoit aucune réponse des seigneurs de Poitou et de Guienue. L'on nous mandoit de mille endroits que les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld négo^ cioient à la cour : peut-être étoit-îl vrai , sans qu'ils eussent intention de manquer à leur engagemekit; car en pareilles rencontres c'est prudence aux plus foibles de négocier avec les plus forts, pour se donner le temps de se servir des machines qu'on veut iaire jouer, et éviter d'être accablés, comme ou le seroit immanquablement, si l'on faisoit connoitre ses

176 [l65o] MÉMOIRES

desseins à contre-temps. Et ce fut par cette maxime, et par ]e peu de chaleur que Ton reconnut dans la province, que la princesse, craignant Forage dont nous avons parlé , se résolut d'avancer le temps qu'elle s'étoit prescrit d'écrire à la Reine en ces termes:

(c Madame,

et J'aurois différé de donner avis à Votre Majesté a de mon arrivée en ce lieu , et de lui faire connoitre <c que la fièvre et un grand rhume qui me travail- « loient depuis long-temps à Chantilly n'ont pas en « assez de force pour m'empécher d'obéir au Roi « avec toute la diligence qui m'a été possible. JV « vois résolu d'attendre des nouvelles de madame « ma belFe-mère, qui n'a pas eu la santé, la force « ni l'équipage nécessaire pour se rendre ici en « même temps que moi , et d'y amener mes neveux a de Longueville^ mais comme je suis encore incer* « taine du temps qu'elle y pourra arriver, j'ai cru, « madame, devoir avancer le terme que je m'ëtois « proposé pour rendre compte à Votre Majesté de a mon voyage , et lui porter en même temps , et an a Roi, mes justes plaintes contre le comte de Saintn Aignan, qui , sur l'avis de mon voyage, a fait une « assemblée de gens inconnus. 11 a traversé la route « que j'ai tenue avec deux cents chevaux, et dit puce bliquement à Bourges que s'il m'avoit rencontrée « ilm'auroit arrêtée avec mon fils, et taillé en pièces « quatre ou cinq de mes domestiques qui accompa- « gnoient mon carrosse. Je veux croire , madame , « qu'il a dit cela sans ordre ; mais quoi qu'il en soit ^ « c'auroit été un traitement bien étrange à une par-

DE leNbt. [i65o] 1^7

n soBnâdemaqualUé, qui conduit sohfps^unique, âge

« de sept ans, et qui a l'honneur d'étrè de la maison

K royale, dans un château particulier, et sur la foi

« d'une lettre de cachet du Roi. Il n'a, Dieu grâce,

« rencontré qu'un palefrenier j etl'un dénies chevaux

« de carrosse qu'il a emmené à Bourges, où il publie

« que Votre Majesté doit lui envoyer des troupes

« pour m'assiéger , ensuite de l'avis qu'il lui avoit

« dopné par courrier exprès que j'avois mis céans

« des gens de guerre; sur quoi je proteste à Votre

« Majesté , comme j'ai déjà fait au Roi dans une

« lettre que j'ai écrite à M, Le Tellier, que rien n'est

« plus contraire à la vérité , et que je n'y ai rien

« changé des anciens ordres, et qu'il n'y a qu'envi-

« ron quarante hommes de la garnison ordinaire ;

« que je n'y aurai d'autre pensée que celle d'y

« prier Dieu pour la prospérité de Vos Majestés ,

« d'y élever mon fils en sa crainte , et le porter par

« mon exemple à la même passion que monsieur son

« père a toujours eue pour le service du Roi , ce-

R loi de Votre Majesté , et pour le bien de l'Etat :

« vous assurant, madame, que je fermerai l'oreille

« à toutes les propositions qu'on pourroit me faire

« contraires à ce dessein, et que je ne chercherai

« jamais le remède aux maux que j'endure que dans

« les bonnes grâces et la justice de Votre Majestés

« C'est dans cette pensée , madame , que j'ai écrit

« aux présidiaux de Bourges et de Moulins, pour

« les prier d'envoyer dresser des procès-verbaux de

* l'état auquel est ce lieu , afin d'en rendre compte « à Votre Majesté, et lui faire voir en même temps

* ^a iausseté des dépêches du comte de Saint-Aignan ,

« et la vër)0 de la protestation qae je fais d'être <( toute ma vie , madame , votre , etc. »

La princesse, pour envoyer cette lettre à la cour, fit choix de Blanchefort , duquel j*ai parle ci-dessus, il y étoit connu pour un bonhomme , et de probité. Elle le chargea de lui mander tout ce qu'il pourroit découvrira la cour, d^assûrer la Reine de la ferme résolution d -exécuter le contenu en sa lettre -, de la supplier de ne lui donner aucune inquiétude par Tap' proche des troupes dont on la menaçoit , et que les discours de Saint-Âignan lui faisoient craindre, aussi bien que les voyages qu'il faisoit souvent dans son voi^ sinage avec de la cavalerie ramassée; qu'il en avoit fait eqcore d'autres du côté de Ghâteauroux, et donné des ordres du long de la rivière de Creuse pour l'arrêter, si elle alloit en Guienne ou en Poitou , à quoi elle ne songeoitpas. En un mot, elle me chargea de dire à Blanchefort toutes les choses nécessaires à sa mission, et de lui en donner une instruction par écrit. Je le fis, et je n'omis rien de tout ce qu'il falloit pour bien persuader , comme l'on dit , l'ambassadeur : à quoi je n'eus pas grand' peine , car ce bonhomme n'a voit aucune connoissance de tout ce que nous négociions de toutes parts. Il partit , et Valencey après lui , pour le moins autant persuadés l'un que l'autre. Celui-ci hâta son voyage aussitôt qu'il sut Saumur et Bellegarde rendus, disant qu^il alloit chez Ini, d'où il manderoit à la princesse ce qui pourroit venir à sa connoissance.

Le 22 , le présidial de Bourges fit réponse à la princesse qu'il viendroit lui rendre ses devoirs : ce qu'il différa jusqu'à ce qu'il eût eu avis du comte de

DB LENEt. [t65o] fjg

Saint- Aîgnan , auquel il avoit envoyé la lettre qu'il avoit reçue d'elle. D'Aubigny , qu'on avôit dépêché à Paris pour y porter les nouvelles de rarrivée de la princesse àMontrond, retourna de son voyage. Il ne Tit ni la princesse douairière ni la duchesse de Châ« tillon, qui s'étoient retirées de Chantilly comme je Tiens de dire. Il ne rapporta aucunes lettres de tous ceux et celles à qui Ton avoit écrit, mais dit seule^ ment de bouche et de leur part que le bruit étoit grand que l'on de voit assiéger Montrond; qu'on es-^ péroit bien des requêtes qu'on devoit présenter ; que les amis n'omettroient rien pour le salut de la maison; et quoique le parti semblât abattu par la perte de Bellegarde et de Saumur , que leurs courages ne Tétoient pourtant pas-, et enfin que les Espagnols commencoient à se réunir en Flandre.

Le 23 , le trésorier de la princesse lui apporta huit mille livres. La duchesse de Montmorency , retirée à Moulins depuis la mort de monsieur son mari , et où depuis elle a pris l'habit de religieuse parmi les Filles de Sainte-Marie, laissant à la postérité un exem*» pie éternel du plus illustre veuvage qui fut j?imais > envoya visiter la princesse.

On sut que le présidial de Moulins avoit envoyé sa dépêche au Roi.

Un courrier du duc de La Rochefoucauld m^apporta une lettre de créance de son maître , et me dit ensuite que , sous prétexte d'honorer la pompe funèbre du feu duc son père, il avoit amassé douze à quinte cents gentilshommes pour aller secourir Sau<> innr, comme il en étoit demeuré d'accord avec Du« inont qui y commandoit, La Martinière, capitaine de

l8o [l65o] MEMOIRES

Brezé, et J^é, qui étoit retiré chez lui pai du Roi, pour Timprudente passion qu'il a\ connoitre pour la Reine -, mais qu'encore que eût avancé ce secours de huit jours, et qu' mené jusque dans la plaine de Moncontour, il pu avoir le succès qu'il s'en promettoit, par les troupes destinées au siège avoient pris de c postes qui empêchoient d'aborder ce château ( des défilés où il auroit perdu toute cette n sans aucun fruit, s'il avoit tenté le passage. I toit que La Martinière ayant changé de sty] lui , lui faisoit croire le bruit qui couroit qu' reçu deux mille écus de la cour ; que Jarzé, qi promis de se jeter dans Saumur avec des trou; moindre apparence jie siège, n'avoit fait ni l'autre: et que tout cela avoit obligé le duc son à se retirer chez lui , et de laisser retourner t gentilshommes en leurs maisons, tous prêts hasarder pour le parti quand il seroit temps , voit gardé près de lui qu'environ cinq cents h de pied et cinquante chevaux , dont on se S( à ce que l'on jugeroit à propos. Il disoit encoi que chose d'un certain traité qu'avoit fait le ] Dumont pour son fils, qui ne s'est pas trouv table par la suite; et assurément le duc fit s< sible de son côté pour secourir la place , et I du sien pour la défendre.

Ce que ce courrier dit et qui nous donna pi pérance fut que les ducs de Bouillon , de La foucauld, de Saint-Simon, de La Force, les i de Sauvebœuf, de Lusignan et quelques autr voient s'assembler, suivant ce que j'avois ri

DE LENET. [l65o] î8l

Paris avec Gourville, environ le aS du mois, pour résoudre ce qui se pourroit faire pour former un ^arti pour la liberté des princes ; et qu'incontinent après l'assemblée finie , ils donneroient avis de ce qu'ils auroienf résolu ; que cependant il aVoit retenu des Chapizeaux , que la princesse lui avoit dépêché pour cela, et qu'il l'enverroit encore faire une tentative à DuDognon à Brouage , et visiter Sauvebœuf, Lusignan, et quelques autres gentilshommes accrédités en ces quartiers-là.

Après que ce courrier m'eut dit tout ce dont il étoit chargé, je le menai à la princesse, à qui il le confirma, et à madame de Tourville. Nous lui fîmes mille questions sur l'état des affaires des provinces d'où il venoit, et où chacun étoit aux écoutes, attendant ce que produiroit l'ouverture de la campagne.

Le 24 5 Le Picard , à présent nommé Rochefort , talet de chambre du prince , arriva de Bellegarde où jeFavois envoyé de Chantilly un mois auparavant, et dit à la princesse beaucoup de particularités de ce qui s'étoit passé dans la place , où il manquoit des arm^s et des soldats -, mais qu'il y avoit trop d'ofBciers de qualité , à la plupart desquels la tête tourna à un point, qu'encore qu'ils fussent tous d'une valeur éprouvée, ils rendirent ce poste important avant que la tiranchéè fût ouverte : ce qui fit avorter la résolution que nous avions prise avec la plus grande partie du régiment de Persan , qui avoit promis de se jeter dans la place quand il seroil de garde dans la tranchée, après avoir comblé les travaux , et d'y ineiier prisotiniers ceux des officiers généraux qui sy seroient trouvés. C'est toujours un grand malheur

iSa [i65o} mémoires

quand on perd une place : il est plus grand quand on en a peu ; mais il est extrême quand ceux qui la àé" fendent ne la font pas durer autant que le courage et Fart le peuvent permettre, particulièrement dans une conjoncture comme celle en laquelle nous nous trouvions, ou il nous ëtoit d'une importance extrême d'amuser les troupes du cardinal devant Bellegarde pour lui ôter le moyen de retourner à Paris, où sa présence étoit nécessaire au maintien de sa fortune^ ou de venir attaquer Montrond , qui lui eût été un coup d'Etat: mais surtout il lui importoit dé fatiguer cette armée , et de la mettre hors d'état de paroître sitôt $ur la frontière pour s'opposer aux desseins des £sr pagnols.^ desquels nous espérions tout notre salut, parce que non^ ne doutions pas que leur approche ne produisît à Paris quelque chose de favorable à la liberté des princes.

Dans cette conjoncture notre conduite étoit délicate : il importoit de solliciter continuellement les amis deS: princes pour ne pas laisser ralentir leur affection^ et il importoit de ne le pas faire, de peur de donner à connoître à la cour que les desseins de k princesse étoient bien opposés aux assurances qu'elle avoit données à la Reine par la lettre que Blanchefort lui avoit portée de sa part. Le duc de La Rochefoucauld demaadoit par son courrier à la princesse des lettres pour le duc de La Trémouille, le prince de Tarente, Du Dognon, Sauvebœuf, Lusignan, et quantité de blancs signés pour les remplir de lettres pour ceux qu'on jugeroit à propos dans l'assemblée, et particulièrement pour des présidens, conseillers et <\otablçs, bourgeois de la ville de Bordeaux. La prin-

DK LENET. [l65o] l83

cesse ne dësiroit rien tant au monde que de. faire en cette rencontre ce que ce duc désiroit d'elle , et rien n'étoit plus à propos ni plus utile ; mais la crainte que dans une si grande quantité de gens à qui il convenoit d'écrire il n'y en eût quelqu'un qui , pour se faire de fête à la cour et en tirer quelque utilité, comme il arrive fort souvent en pareille occurrence , ne fît part de ces lettres , et que cela ne fît perdre tout l'effet de la fausse négociation de Blanchefort , dont on ne prétendoit autre fruit que de gagner temps jusqu'à celui de la campagne , en quoi consistoit le saint de toutes choses , cela obligea la princesse et moi de lui conseiller de refuser au duc de La Rochefoucauld lesdites lettres et blancs signés : mais aussi pour ne le pas mécontenter, et pour produire quasi le même effet sans péril , elle écrivit une lettre à Ghapi- 2eauz de voir ses amis et tous ceux que le duc de La Kochefoucauld lui ordonneroit , et de leur dire de sa part ce que lui et tous ceux qui assisteroient à l'asr semblée qui se de voit faire juger oient à propos*.

La princesse chargea encore ce courrier, qui avoit de l'esprit, de dire au duc son maître la même chose que je lui avois conseillée dès Paris par Gourville , et au duc de Bouillon par Baas que je lui avois. dépéché , qui étoit de tâcher par toute voie de promouvoir des Etats généraux, de faire signer à tous ceux de l'assemblée une procuration pour en demander la con* vocation, de la faire signer encore par ceux de tous les ordres qu'ils pourroient dans les provinces voisines, et ensuite de province en province parleurs amis et par leurs correspondans. Le clergé devoit s'assem^ Uer au mois de mai suivant-, et il n'étoit pas malaise ^

184 [l65oJ MÉMOIRES

après que quantité de grands seigneurs qui ne de-* mandoient autre chose en ce tempsrlà auroient signé avec beaucoup de gentilshommes , de demander la jonction à la chambre ecclésiastique ^ et de Tobtenir d'autant plus qu-au mois d'octobre précédent elle avoit été accordée quand la noblesse s'assembla à Paris sur le fait des tabourets ; après quoi le tiers Etat n^auroit guère fait de difficulté de faire de même. Ce sont des choses qui réussissent rarement, mais qu'il faut toujours tenter. La princesse diargea encore ce courrier de dire à son maître, et pour lui et pouî tous les seignleurs de par delà, de ménager leur (^on^ duite jusqu'à ce que la saison attirât Tannée du Roi sur la frontière, parce que le peu de troupes qu'ils leveroient ne seroient pas assez fortes pour résister à celles qu'on pourroît envoyer de la cour, et le seroient trop pour ne pss lui donner de la jalousie. Après quoi elle écrivit une fort honnête lettre audit sieur dtic, et lui renvoya son courrier.

Ce jour-là même, quatre députés du présidial de Bourges arrivèrent.

La princesse envoya quelque argent à Saint-Micault, qui ea sortant de Bellegarde s'étoit retiré chez lui avec qi^antité d'officiers d'infanterie qu'il importoit de faire subsister.

Les députés du clergé arrivèrent aussi, et ensuite le corps des trésoriers de France. La princesse leur parla à tous de même manière qu'elle avoit écrit à h Reine, et leur fit toutes les amitiés possibles.

De Roches, lieutenant des gardes du prince , avec quelques officiers et soldats, retournèrent de Be]legarde, dont il dit quelques particularités, et entre

DE LENET. [l&5o] l85

iutres que le vicomte de Tiirenne leur avoit écrit de 5lenay que né pouvant les secourir, ils tâchassent de •aire une capitulation avantageuse, et surtout de conjerver les troupes et tous ces braves officiers qui îtoient dans la place. 11 donna copie des articles qui iYoient été dresses et signés. Je le3 ai insérés ici, parce que c'a été la première capitulation faîte dans ce parti, et pour mieux dire avant qu'il y eût de parti formé dans le royaume 5 et par conséquent elle est digne d'observation.

Capitulation de Sèuire^ autrement Bellegarde.

« Les sieurs de Tavaoaa^ et de Saint -Micault, ( commandans dans la ville de Seurre, ayant fait ( donner les assurances à M. le duc de Venddme, gé- I aérai de l'aifmée du Roi en Bourgogne , par le ^ieur : de ]^a vailles, maréchal de camp dans ladite armfée , de leur fidélité au service de Sa Majesté, et en témoignage du dé|dàisir qu'ils recevôieûtde n'avoir pas plus tôt déféré à ses ordres, supplioient Sa Ma^ jesté de leur faire ressentir les effets de sa clémence en ce renc(»atre, après les offres qu'ils font de lui r^DQkettre, dans lundi 20 avril i65o, à rheure de midi, ladite place de Seurre.

« M. de Vendôme , ensuite du pouvoir à lui donné par Sa Majesté , a reçu et reçoit Icsdites offres; et eli conséquence leur a accordé que les troupes qui sont dans Seurre sortiront en corps de lajilace le jour du 20 du présent mois d'avril, avec armes , chevaux et bagages , à la réserve des malades et blessés , quipourront demeurer dans ladite

l86 [l65o] MÉMOIRES

« ville jusqu'à leur entière guërison en toute sûreté : f( et seront lesdites troupes licenciées hors le pont a d'icelle ville , sans toutefois que les officiers , vo- « lontaires, cavaliers, soldats et autres qui sortiront a puissent être démontés, ni contraints à servir dam <( aucun corps contre leur gré; même leur sera perce mis de prendre des bateaux pour conduire ceux <( qui voudront* aller à Mâcon , Châlons et autres (( «lieux ; seront accordés passe-ports à ceux qui en <( auront besoin pour se retirer en leurs maisons, et « la liberté au nommé de Vergue , cavalier de AL de a Meille, prisonnier à Dijon; qu'il sera aussi permis a à tous les officiers, cavaliers, soldats et autres de « se retirer dans leurs maisons ou ailleurs où ils von- « dront, sans qail leur soit apporté aucun empéche- «( ment, à condition qu'ils vivront comme bons France çaia et ûdèles serviteurs de Sa Majesté. Ledit sieur c( de Tavannes sera conservé en sa charge de bailli de « Dijon comme il étoit par le passé ; qu'il sera donné « abolition générale , tant aux officiers que volontaic( res, de quelque qualité et condition qu'ils soient, « cavaliers, soldats et bourgeois, pour tous les actes « d'hostilité qu ils pourroient avoir commis depuis la c( détention de M. le prince, même pour incendies, <( meurtres, enlèvement de deniers royaux, vente du « sel des greniers de Sa Majesté , jusqu'au jour de <( leur sortie de ladite place, emprisonnement des «( bourgeois, exactions, tant en argent qu'en blé, « bestiaux, et autres choses; ensemble pour les in- « telligences , pratiques et conférences de bouche ou <c par écrit avec les ennemis de Sa Majesté, et gêné- M. ralement toutes les actions dont ils pourroient être

DE LEKET* [itiSo] 187

recherchés à Tavenir. Et en cas qu'il y ait des arrêts rendus contre les personnes et biens de ceux qui Ont servi dans Seurre depuis la détention de M. le prince» et qui y sont présentement, Sa Majesté leur accordera toutes les déclarations nécessaires à présent et par ci-après pour rendre nul Tefiet des^its arrêts, et les fera jouir de la main-levée des biens sur eux saisis , et qui pourront Tétre à Tavenir pour raison desdits cas. « Les mêmes, en vertu des promesses et obligations par eux données aux habitans depuis ladite détention jusqu'à leur sortie, lesquelles demeureront pareillement de nul effet et valeur, demeure- : ront quittes sans que les habitans puissent répéter i contre eux les blés, chevaux, armes ou argent qu'ils pourroient leur avoir délivré pendant ledit temps, ( à la charge toutefois que toutes les munitions de guerre ou de bouche qui sont à présent en nature : dans ladite ville y demeureront sans qu'elles puis^ : sent être altérées ni distraites en aucune manière, t Et sera le présent acte autorisé de la ratification de ' Sa Majesté pour être enregistré dans le parlement ^ de Dijon, et partout ailleurs où besoin sera, sans ( aucune restriction ni modification , ensuite exécuté i selon sa forme et teneur. Tout ce que dessus pro- ( mis et accordé de bonne foi au camp devant Seur-^

* re, le lundi 18 avril i65o. Signé César de Vek- « DÔME -, et plus bas: ParMonseigneur^ de Jabre. »

K A été accordé par M. de Vendôme , général de

* Tarmée du Roi en Bourgogne, aux sieurs de Ta-^ « vannes et de Saint-Micault , commandant en la ville

* 4e Seurre, quau cas que les troupes du Roi qui

l88 [l65o] MÉMOlilES

<( sont devant ladite place isoient combattues et for- « cées par une armée plus puissante qui dônûe se- « cours à ladite place entre-ci et jeudi ai du présent « mois^ en ce cas lés articles accordés ce jour-li «demeureront nuls, les otages relidus de part et « d'autre, et lesdits sieurs de Tavahnes et de Sàintt< Micault en leur liberté de faire ce que bon leur « semblera , à la charge néanmoins qu'ils demeurece ront neutres dans tout le temps et pendant le cornw bat, si aucun arrivoit. Dà camp devant Seurrele « lundi i8 avril i65o. Signé oômme dessus. «

Le a5, on logea sails bruit et en payant dan^ Saint- Amand ks gardes du prince , que de Rèohes «mi amenées de fiellegarde ar^c lui -, et ob les dispeirsa em suite dans divers châteaux, comme Ton fit après tous les officiers et soldats , à mesure qu'ils antivoi^t.

Le 26, Boucault , qfui étoit venu voir laprincessede la part du comte de Saint^Âignan pour lui demander permission de lui venir rendre ses devoirs, selon les ordres qull en avoit reçtis dé la éour, la pressa de lui rendre réponse. Elle s'emporta fort coiitre lui , en reprochant les manques de respect qu'il avmt eus pour elle, les faussetés qu'il avoit écrites à la cour sur sa conduite, des officiers de ses terrés qu'il avoit arrêtés prisonniers , de ses serviteurs qu'il avoit fait exiler de Bourges , des gens de guerre qu'il avoit logés dans ses , maisons ^ et enfin qu'elle espéroit que la Reine loi eB f eroit j ustice ; ainsi qu'elle lui avoit demandé par la dé- • pêche dont Blanchefort étoit porteur; et fiait pourtant t en lui disant qu'elle savoit^iien qu'elle ne pouvoit|)a5 L se dispenser d'écouter quiconque viendroit la visiter de L

PE LENET. [l65o] 189

la part du RoL Boucault partit, et je lui conseillai de dire au comte de Saint-Âignan qu'il feroit bien d'écrire à la princesse par un gentilhomme à lui, pour lui demander permission de lui rendre ses respects, avec ane si petite suite que sa visite ne pourroitJui être suspecte : ce qu'il fît, et elle chargea Boucault d'une déclaration qu'elle signa, et que j'avois dressée à messieurs du présidial de Bourges, afîn qu'ils la fissent registrer, suivant la parole que leurs députés luiavoient donnée quand ils la vinrent complimenter. Elle étoit en ces termes :

« Nous, Claire-Clémence de Maillé, princesse de « Condé , déclarons par cette qu'ayant invité par une « de nos lettres messieurs du présidial de Bourges, « comme étant les officiers du Roi plus proches de (( ce lieu, et qui ont par conséquent plus de connoisc sance de ce qui s'y est observé de tout temps , de « s'y transporter pour dresser procès-verbal de l'état « auquel est cette maison ^^ ce qu'ayant fait , nous leur « avons redoublé ladite prière. Â quoi ils nous ont « répondu qu'ils ne pouvoieot faire aucun acte de «justice, tant parce que ce lieu est hors de leur « ressort , que pour avoir reçu ordre du comte de « Saint-Aignan de n en prendre aucune connoissance^ « mais qu'ils feroient rapporta leur compagnie de la « déclaration que nous leur avons faite, et registrer « celle que nous leur pourrions faire dans leurdit « ressort. C'est pourquoi, afin qu'il ne soit rien « omis de ce qui est en cela de notre intention, nous « leur déclarons derechef qiie nous ne nous sommes K retirés avec M. le duc d'Enghien notre fils en ce < lieu de Montrond, que pour obéir aux ordres du

igo [t6So] MÉMOIRES

« Roi portés par la lettre de cachet de Sa Majesté ^ « da 7 du présent mois , signe Louis , et plus bas, de « par le Roi, Guénègaud, et datée de Dijon-, que « nous ne 'changerons aucune chose dans cette mai-^ « son, soit pour la garnison ou autrement, et que <( nous laisserons le tout en l'état que nous Tavons <c trouvé, et qu'il a été de tout temps, n'ayant aucun fc autre dessein que d'y conserver la personne de « notredit fils , et de l'y élever en la crainte de Dieu « et au service du Roi , ainsi que nous en avons assuré « la Reine par la lettre que nous avons eu Thonneur a d'envoyer à Sa Majesté par le sieur de Blanchefûrt; <( àomme nous avions fait au Roi peu de jours aupa« « ravant dans celle que nous avions écrite au sieuf « Le Tellier, l'un des secrétaires de ses commandece mens. Et comme nous avons été avertie que quelce ques personnes malintentionnées avoient écritàlâ « cour, et semé divers bruits dans la province, qu'il « y avoit des factions contre le service du Roi pra- (( tiquées par quelques amis et serviteurs de M. le « prince notre mari ,* nous invitons , comme nous « avons fait de vive voix , lesdits sieurs officiers de <( nous déclarer s'ils savent quelles elles sont et par « qui elles peuvent être fomentées , afin que nous « puissions employer tous nos soins pour les faire « cesser s'il y en a (ce que nous ne croyons pas, pouf « n'en avoir jamais ouï parler), comme aussi de se « souvenir qu'ils nous ont dit qu'ils n'en avoient au- « cune connoissance : priant encore lesdits sieurs *< officiers de certifier le Roi que cette maison et sa iK garnison sont au même état qu'ils l'ont vue de tout « temps; et que nous leur ayant demandé, comme

DE LEWET. [l65o] iQï

K noas faisons encore , si les sieurs Mercier , Stampes « et d'Amour ont fait ci^devant quelque chos^à Bour- « ges ou ailleurs contre le service du Roi qui seroit « venu à leur connoissance , et qui ait pu donner su*- « jet à Sa Majesté de les faire sortir de ladite ville, K auquel cas npus les avons invités d'en faire une sé^ « vère et exemplaire justice , ils nous ont répondu « qu'ils étoient tous trois gens de bien et d'honneur, « et qui avoient vieilli dans cette réputation : ce qui « nous fait inviter lesdits sieurs ofEciaux d'en cer- « tifier le Roi , afin qu'il plaise à Sa Majesté leur per- « mettre de retourner en leurs maisons , et d'y conti»- « nuer le soin qu'ils ont pris jusqu'ici de la conduite % et administration des biens appartenant à madame « la princesse notre belle-inère, et à monsieur notre « mari, qui autrement dépériroient. Requérant lesdits « sieurs officiers de faire registrer ladite déclaration , « et nous donner acte du contenu en icelle pour nous « valoir et servir ce que de raison. Fait à Montrond, « le !i5 avril i65o.iS'/g'^eGlaire-ClémenceDEMAiLLÉ.)i J'écris beaucoup de choses inutiles à l'histoire; mais, comme je l'ai dit au commencement de cet ou*- Trage , je n'écris que pour ma satisfaction particulière. J'y mets au jour ma conduite-, j'y fais voir mes fautes , mes soupçons , mes défiances , aussi bien que mes soins et mon affection. On met toute matière en usage dans des affaires autant épineuses que celle-ci l'a été ; on y est presque toujours novice , parce que peu de personnes s'y embarquent deux fois en leur ^e. Une grande amitié telle que j'avois pour le prince, ^Q grand désir de vengeance, ou un grand intérêt que je n'avois que pour lui, peut faire entreprendre

193 [l65o] MÉMOIRES

la conduite d'une telle affaire ; et il se trouvé rare ment une de ces passions assez fortes pour s'engage plus d'une fois contre le premier devoir ; et cela fail qu'on y porte peu d'expérience quand on y entre, qu'on est sujet à y faire de grandes fautes, et à y courir de grands hasards.

Ce même jour, arrivèrent en ce lieu quatre jeunes gentilshommes de qualité, braves et galans, qui étoient les comtes de Meille (de Foix) , de Clermont (Sessac), de (^uitaut, fort honoré des bonnes grâces de M. le prince, lieutenant de ses chevau-légers , et de Lorges (DurasJ. lis revenoient tons de Bellegarde, où ils s'^toient jetés. Ils assurèrent la princesse que la cour avoit dû partir de Dijon le 25 pour Paris 5 qu'on envoyoit quelques troupes en Guienne , et entre autres les régimens de Navarre et de Mazarin cavalerie. Pas un d'eux n'étoit satisfait de la capitulation dont je viens de parler : ils auroient souhaité d'y faire voir leur bravoure, comme ils y montrèrent leur passion pour le service auquel ils étoient attachés. Ils en attribuèrent la précipitation au sieur Du Passage, qui en avoit été le premier mobile , et qui s'y étoit jeté, quoiqu'il n'eût aucune dépendance du prince , mais seulement du vicomte de Turenne , de qui il avoit montré plusieurs lettres qui ôtoient tonte espérance de secours. Pour en parler sainement, il y avoit pour et contre. Tenir plus long-temps mettoit Mantrond et les personnes de la princesse et du jeune duc en sûreté, et rendre la place un peu plus tôt consefvoit ûesi officiers et des troupes qui ont rendu depuis de grands services ^ et je me suis étonné comme la cour, sachant la division qui étoit entre eux , et le défaut d<

DE LEIiErT. [.l65o] 193

toutes choses nécessaires à la défense d'une ptaoe, et surtout d'armes , ne s'opiniâtrât à les prendre pri*soDniers de guerre: aussi crois -je que le cardinal s'en est souvent repenti, voyant ce qui est arrivé ensuite -, mais Paris le pressoit^ et M. de Vendôme mouroit d'envie de voir ce siège , où il commandoit, achevé. Cinq capitaines du régiment de Persan, qui étoient dans la place, refusèrent le rétablissement de leur compagnie. On voulut dire que Saint-Micault avoit reçu deux mille pistoles de la cour; mais les emplois que lui a donnés depuis le prince de Coudé, et le cas qu'il 6n fait, ont bien justifié sa conduite.

Ces messieurs dirent encore qu'on laisseroit le gouvernement de Saint-Jean-de-Losne à Saint-Point , et celui de Verdun-sur-Saône à de Bar: c'étoient deux gentilshommes qui avoient vieilli, et qui étoiént estropiés dans les troupes de M. le prince , et qui cessèrent de le servir., à ce qu'ils disoient, par la raison de leurs blessures , quoiqu'il leur eût donné ces deux goavernemens«

Comme il importoit de tenir nos desseins fort secrets , et pourtant de ne perdre personne de ceux <|uipouvoieat contribuer à les faire réussir , madame la princesse ne soufTroit que personne séjournât plus d'un jour à Montrond. Elle leur disoit que comme elle ne vouloit ni pouvoit rien entreprendre par la force , elle ne vouloit pas seulement en donner le moindre soupçon. Elle prenoit de chacun deux adresses pour leur écrire dans l'occasion , et les renvoyoit autant satisfaits qu'elle pouvoit. On y soufTroit ceux qui étoient de Dauphiné, de Provence ; de Picardie, de Normandie ou de Bourgogne , parce qu'il étoit T. 53. i3

1^4 [l65o] MÉMOIRES

malaisé de les rassembler , et on les envoyoit dan des châteaux ou villes voisines : mais ceux qui étôiem de Languedoc, de Guienne, de Poitou ou de ce quartiei*s-Ià , où Ton pou voit avoir besoin d'eux, oi les renvoyoit en leurs maisons.

Les quatre que je viens de nommer sortirent d< Montrond avec bien de la répugnance. Tous quatn trouvèrent la marquise de Gouville pleine d^appa et de charmes : aussi étoit*elle belle , spirituelle e jeune. Je ne pourrois m'empécher de décrire ici s beauté, si je n'eusse eu Tame éprise d'une autre qij faisoit pour lors toute ma joie et toute ma peine. C< toit mademoiselle Gerbier , que nous avions laissé à Chantilly pour y contrefaire madame la princesse et tromper, comme nous avons dit. Le Youldy. Celle ci étoit Anglaise, pleine ^d'esprit et de gentillesse: elle étoit brune , d'une taille agréable et aisée , les yeux vifs , la bouche belle , l'esprit accort et adroit. Je lui avois expliqué ce que j'avois dans le cœur pour elle dès le temps que nous étions à Saint-Germatnen^Laye, après les Barricades. J'avois commencé mon commerce avec elle en lui apprenant l'italien^ et je dis tout ceci parce que nûus parlerons souvent de l'une et de l'autre de ces dames dans la suite de ces Mémoires.

La marquise de Gouville étoit assurément noe grande beauté ^ elle n'avoit que dix - huit ans. U grande amitié que j'avois eue pour Tourville son père , un des plus braves soldats et des plus adr(»t5 courtisans que j'aie connu de ma vie , et ceUé que j'avois pour madame sa mère, m'avoit donné afi^ grande familiarité avec elle , et lui avoit fak preodi^

OB LENEt. [l65o] iC^

lÉit de créance en mot, qu'elle ne me céloit rien des offpes de service qu'oin lui faisoit ; et comme elle mV ?oit dit à Chantilly la passion que BoatteviUe , à prë^ fitent 4uc de Luxembourg , et le chevalier de Gra- HMiBt , avoient eue lliiver précédent pour eUe, ^Ile m'apprit à Mont rond que nos quatre cavaliers lui 4ivoient dit des douceurs pendant les deux jours qu'ils j sëjoumèrent. Elle trou voit Sossac baJbôle, liorges doai , et Guitaut aimable et gftlaat; Merile, qui plair soit à peu de Monde, ne lui tomba paa en grâce. Us éioient tous quatre amis et de même âge ^ ils devin* rent rivaux sans en rien savoir, et partirent tous quatre ensemble le 27, croyant qu:e k^ur passion avoit été favorablement écoutée.

Le même jour, Boucault m'écrivit que le comte de Saint *Aignan avoit résolu d'envoyer la lettre qu'il a?oit reçue du Roi à madame la princesse, et son iù- ^raction, afin de lui rassurer l'esprit; et qu'il avoit mis fKir avance en liberté Je sieur de Beriiaise, officier de ia duché de Châfteauroux, qui en e^et arriva à uflje heure de là à Montrond.

ie lendemajin a8, un gentilhomme de ce comte acriva, qui me rendit une de ses lettre^, ensuite de laquelle jele préseipktai à. la princesse. Il l^ii donna une dépêche du Roi en créance sur Saint - Aighan , qui kiiut exposée par le porteur, et étoit que Sa Majesté ^e r^D^ssoit qu'elle fût arrivée à Montrond, pourvu x^u'elle 9 V eiM^reprit rien A)ontre son service ; et ^U3 f>rétex(te des visites qiji'on luire^droit de toutes par^, qu'dtte n'y Ht aucune assemblée , et qu'elle n'écoutât aucune proposition coi;itre le bien de ses affaires. Ce gentilhomme lui fit .ei93uite de grands cpinplimeus de

ig6 [l65o] MÉMOIRES

la part de son maître , et des désaveux de toutes les choses dont elle se plaignoit de lui. La princesse lui repartit qu'elle avoit eu tant de sujets de plaintes con-^ tre lui, qu'elle les avoit portées à la Reine, de qui elle attendoit les ordres; qu'il n'y avoit rien d'incompatible entre le service du Roi et le respect qui est da à sa qualité; qu'au surplus, elle souhaitoit que les actions du comte justifiassent à l'avenir les passées, afio qu'elle put être son amie.

Ce soir-là même, la princesse, [qui avoit de la joie, et l'esprit plus rassuré qu'elle ne l'avoit point encore eu, voulut venir souper au parc avec le jeune duc, ayant appris que j'avois fait préparer à manger sous une allée couverte pour les officiers et autres personnes de qualité qui étoient là. Elle y amena toute sa suite; et ce fut la première fois qu'elle prit un pea de divertissement depuis la prison des princes.

Après le souper, le sieur Du Chambon , que je connoissois fort peu , mais que j'avois ouï dire être un bon officier d'infanterie , arriva de la part, disoit-il, du duc de La Rochefoucauld. Il étoit huguenot, et sans aucune dépendance du prince , de qui pourtant il étoit connu. Il commença à fulminer contre Dnmont , La Martinière et Jarzé , touchant la perte de Saumur ; et dit ensuite à la princesse que les seigneurs dévoient s'être assemblés le a3, ainsi que l'envoyé dudit duc l'avoit dit quelques jours auparavant; que le duc de Saint-Simon n'avoit pas voulu donner parole de s'y trouver, disant qu'il ne pouvoit quitter s^ place ni se déclarer; qu'il étoit serviteur de M. le prince . assez pour y retirer monsieur son fils avec la princesse , et même le duc de La Rochefoucauld s'il ^toit

DB LENET. [l65o] > 197

ponssë^ qu'il s'emploieroit à ménager les esprits de Bordeaux , mais qu'il falloit voir quand et comment oase déclareroit -, que Ton disoitque M. de Turenne étoit foible, que Saumur ëtoit rendu, que le cardinal s'autorisoit à Paris, que les frondeurs étoient sincèrement unis avec lui , qu'il savoit que Bellegarde traitoit ; mais que tout cela n'empécheroit pas de souscrire, quand il le pourroit, ce qui auroit été résolu dans l'assemblée.

La grande connoissance que j'avois de l'esprit naturellement irrésolu du duc de Saint-Simon me fit bien juger ce qui arriva depuis, et bien regretter de ce que la duchesse de Saint-Simon , toute puissante sar son mari, et très-passionnée pour la maison du prince , n'étoit pas à Blaye avec lui. C'est une dame de mérite et de conduite, belle, et d'un esprit doux et agréable , et qui auroit détourné les négociations du comte de La Yauguyon, que nous sûmes depuis avoir diverti le duc son mari des bonnes intentions qu'il avoit pour nous, aussi bien que l'étonnement que lui causa la perte de Bellegarde. Il falloit peu pour changer un esprit de la qualité du sien.

Pour revenir à Chambon , il dit encore à la princesse que Bordeaux offroit d'autoriser tout ce qui seroit résolu à l'assemblée^ de donner tous les arrêts nécessaires , l'argent du Roi qui se trouveroit dans leur ville ^ demander le duc d'Enghien pour leur gouverneur , en la place du duc d'Epernon , qu'on leur avoit ôté par la paix qu'ils avoient faite avec le Roi 5 et que l'on n'avoit point eu de nouvelles du régiment de Bains depuis la prise de Saumur.

Je fus fort surpris que Le Chambon , disant qu'il

t<fè [i6S0] MÉHOffABS

vènoit de la jbart da duc de La Rochefoucauld, ayec qui j'avois toute relation pour tout ce qu'il disoit , ne m'eût point rendu de lettre de sa part , nî même à la pifincesse. Il savoit la part que j'avois dan^ ses affai* res, et ne me disoit rieii; il sembloit mééie qu'il se dëfioit de moi ; et cela m'obligeai de lui détacher quel* ques-uns de mes amis particuliers pour rcmtretemr, e(y faisant sembla&t d'entrer dans ses sentin^ens^ tâcher à le découvrir. Et par Jà l'on contrat que son dessein ëtoit de proposer à la princesse ( domipe il fit eà effet) de passer avec le dàc son fils en ces <|6artiérs-là , lui disant que Motitrond n'étoit pas en était de les tenir eni sûreté -y que si cette placée ëtoît prise avec leurs pevsMDnnes ^ le parti seroit abnttn , et qne ces ^ovinces éloignée» ne deiriandoient à les voir que pour se déclarer.

La prmcesse, qui me dit e'Dr)présënce de la comtesse deTourvillétontcequeloi di|»oitLe ChamhoB, et qui étOît en effet tout ce que nous avions résoh de faire en temps et lieu, me demanda monavis sur ce €(u'elle avoit à lui tépot^ï^j, La défiance que j'avois du Ghambon par les raisdns que je tiebs de dire mV bligqa i k témoigner à la princesisè : ce qui l'ayant fait entrer ensuite dans la hième défiancé , elle lui dit de^ vànt nouSs^ue ce ne serditpas prudenic^e, dans nnô sair son si peu avancée^ d'expoSier ihonsieur son fils'à utài longue marche ; qu'elle toyoît par son propre discoofi l'esprit du duc de Saint^Simion vacillant; que Blaye étoit pourtant la seule retraite de sûreté qu'elle pât avoir, et qu'elle dootoit fort qaele duc de Saint-Simoa l'y laissât entrer la plus forte ; qu'il parloit de Bordeaux en termes si généraux , qu'elle ne croyoit pas qu'elle

U£ I^I^I^ET. [i65o] 109

^a dût faif e état, ne voyant ni le parlement ni le peuple déclaré^ ni assurance d'y être reçue 5 qu'elle avoit la parole dn Roi pour demeurer à Montronden toute spreté 'j qu'elle mettroit insensiblement cette placée en ^ de ne rien craindre , d'autant plus, que l'on s'alloit attacher à la campagOECy et que si elle abandonnoit cette place en l'ëtat auquel elle étoit, ce seroit la perdiez qu'il jittgeoit bien lui-même de qt^^Ue conséquence ete^ quelle situation elle ëtoit; en un mot, qu'elle n'en sortiroit qu'à toute extrémité , et en cas que le Roi lui ma.n(|uât de parole. Le Chambon lui rernootra qi^e les parples du Roi étoient celles du cardiijial, qui enavoil tant manquéau prince son mari, qu'elle devoir croire qu'il en feroit de même quand il lui con- ?iendroit. k Je le crois , répondit-elle , mais je ne suis f pas en état de l'en empêcher : je m'y veux mettre si « je puis. Je ne puis le fairç que par la conduite que « je me suis proposée^ et quand je verrai les cbosef « qpie vous me dites en état de s'exécutep , je vous par- « lerai bien d'une autre manière. » La princesse ne voulut pas s •e;ç:pli(jyer davantage : elle s'étoit même un pj^li trop ej^piiquée., et plus qu elle ne l'avoit résolu. Elle le chargea enfin de mander au duc de La Rochefoucauld qu'elle le prioit, ettous ses amisy de lui faire savoir le r^çultat dç Fas^emblée , pour lequel elle aur.^ittout^ Référence) ; et cependant donneroit avis à la prjnicesse sa bell^-n^ère, avec qui elle agissoit de Cftuç^t, de toujt cetj^i SiC pas^eroit, et en donnai oit part à la dijphesse de Long^^eville.

Tout Ije l^ut des travaux de ce duc étoit pour lors de plaire à cette belle princesse \ et il prenoit assez de plaisir çt de soin de l'avertir de tout ce qu'il fai-

aOO [ 1 65o] MÉMOIRES

soit pour elle, pour délivrer la priticestye sa l>ene«œcii de celui de lui dëpôcher' des courriers sur ce sujet.

Je reçus ce soir-là une lettre de Milly, qui ra*avertissoit que des Chapizeaux avoît envoyé dix coureurs de récurie du feu maréchal de Brezé, et pour dix mille francs de sa vaisselle d'argent au duc de La Rochefoucauld : ce qui me donna quelque commencement d'espérance, parce que l'ordre que je lui avois donné étoit de ne lui envoyer cela que quand on auroit pris quelque résolution, et que Ton seroit prêt de se mettre en état d'exécuter quelque chose.

Le 29 , le frère de Dumont vint rendre compte à h princesse du traité qu'il avoit fait pour Saumur, se plaignant hautement de Jarzé, et tacitement du duc de La Rochefoucauld, qui l'avoit tenu six jours plus qu'il ne leur avoit promis; quHl n à voit de vivres dans sa place que pour cinq; que si l'on lui payoit les sommes qu'on lui avoit promises pour sa charge, il les emploieroit à faire des troupes pour son service, et que cependant il la supplioit qu'il vînt servir auprès de sa personne. La princesse, qui étoit pour lors persuadée qu'il n'avoit pas fait son devoir, lui répondit brusquement et en colère qu'elle ne vouloit point voir son frère, moins àe servir de sa personne ni de son argent*, que quand monsieur son mari seroit en liberté, il lui rendrôit compte de sa conduite, et des paroles qu'il avoit données au maréchal de Brezé son maître en mourant. Aussi l'a-t-il si bien fait depuis, que le prince a eu autant d'estime pour lui, et autant de créance en sa fidélité et en son courage, qu'en aucun autre des siens, et avec raison.

Le sieur de Blanchéfort fils arriva chargé d'une d^

DE LENET. [l65o] 20I

pèche qne son père , envoyé de la princesse à la cour, m'adressoit. Elle contenoit les lettres 'suivantes , qne j'ai fait tràhscrire ici pour faire voir quel fut le fruit de sa négociation , et quel étoit pour lors l'esprit de la cour , c'est-à'-dire cehiîxlu cardinal , facile à entrer en tout commerce.

« Monsieur,

« Vous m'avez si bien instruit que je n'ai eu nulle « peine à réussir à la commission que ^n Altessfe « m'avoit donnée. Sa lettre a été bien reçue , et môi <( comme un ambassadeur. La Reine m'a fait conter « une partie de notre voyage, et en a bien ri. L'on en- « verra demain une dépêche à M. le comte de Saint- « Âignan , où le Roi lui ordonne de laisser tout le « monde en paix , et M. le chevalier de Rhodes et « tous les serviteurs de M. le prince. La première « chose que l'on me demanda fut> si je n'étois pas « chargé de voir M. le cardinal. Je dis à M. de Gué- « négaud que non ; mais que s'il me commandoit dé « l'aller trouver j'irois , parce que je n'avois pas or- « dre de n'y pas aller. Le soir donc on me dit qu'il « De me verroit point. A ce matin il m'a envoyé que- « rir , et m'a dit force civilités pour dire à Son Al- « tesse^ qu'elle étoit en toute sûreté à Montrond^ « que les troupes n'en approcheroient point , et que « je n'avois qu'à m'adresser à lui pour tout ce qu'eUe « désireroit de la Reine. Après notre discours, qui « a été assez long , j'ai pris congé de lui. Après être « sorti il me renvoya quérir, et m'a eiitretenu foi^t ^ long-temps : mon fils vous en dira une partie. Les ^ serviteurs et les amis de mesdames les priticesses

30â [f650] »|BM0iH|l»

(c in*oiit co^iseiUë , ist pour des raison^, epiUîîdëvaU^, <c daller chercher madame lâ princi^sse douairière (( pour ] ui dire les discours que M. le cardinal m'a te- M nus. Il çst au choix de madit)&dame d'aller en tel li^ti tt qu il lui plaira. Je I9*en vais à Paris : si Vou$ savez tt des nouvelles , il me faudroit envoyer un coonfier « à Thôtel de Sens ou à Thôtel de Gondé , où j'atten- « drai de vos nouvelles. Je vous souhaîterds à Pa- <f ris : le temps ne me permet pas de vous en dire K davantage ^ il me tarde fort de vous voir. La pour «sera dans huit jours à Paris ^ on sëjpurnera un jour K à Troyes. On sait que vous êtes avec Madame \ oo ; <t n'y trouve poipt à diçe, ni à notre voyage. M. je f( cardinal m'a fort parlé de vous ,. et comm^ d'an « homme de service ,eti de mérite. J^.suis pourj;i- « mais voti^ très-bumble serviteur ,

« BlâIÏG0EFORT.

<i Je vous écris tout cela à la hâte et à Son Âltlesse. « On^n'a jamais pensé à arrêter Me$dam/es, à çecpi'oo k dit. »

« Madame,

i\ Votre Altesse §^u^^ qu/e j'arrivai hier en ce lieD, fi où j'ai trouvé la co\xr qi}i s'en vadroitî^ Paris, ^t ic passe à Troyes. Je fi|^ descendre ch^^ M. Di^Piestt sis-Guénégaud, auqi;Lel je présentai vçs lettres. 11 a me pria d'attendre que M. le cardinal fut' arrivé, K et mjç demanda si je p'avors pqînt ordr^ de voys « de le voir. Je lui dis que non ^ mais que Votre Al- « tesse ne m'a voit pas défendu de le voir $'il Uàé- « siroit. M. le cardinal ét^nt arrivé ua peu après, H M. de QuéoégiE^ud me vint quérir ;, et me mena à

DE LKHEf. [lQ5o] ao3

« la Hlsiii^. Je lui dis que Voire Altesse m'avçit com- « B^andé de lui porter cette lettre, e| de Fassurer de « votre obéissance. Elle me dit qu'elle létoit bien aise <t que vous fussiez à Montrond ; que vous y seriez « en toute sûreté 5 qu'elle croy oit que vptis ne fe- « riez pas coolqie raadan^e de Longùeville, qui avoit « donné des paroles ^ et qu'elle ^e le$ airoit pas te- « nues. Après avoir tu votre lettre, elle n9e dit que « Votre Altesse faisoit de grandes plaintes contre M M. de Saint-Aignan. Je lui dis que vous en aviez suit jet. Elle me dit qu'elle n'avoit point donné d'ordre t pour faire traverser votre chemin : ce qui étoit aisé « à croire y puisqu'elle nepensoit pas que vous dus- « siez partir de Chantilly avec cette précipitation. « Elle me demaoïda des particularités de Votre voyage. « Je lui dis que Votre Altesse avoit fait tout le che- K min avec résolution. Là-dessus elle fut au conseil, « et le lendemain du matin M- àe Guénégaud me « dit d'aller parler à M. le cardinal : ce que je fis. Je <( le trouvai seul avec M* ^(^hyoïmjè^ Il me pjirla a^ec « autant de civilité da Votre, Altesse qu'il j^e se peut c davantage \ que l'on feroit une dépêche à M. de <i Saint-Aignan, où Ton lui itianderoit qu!il ne fît rien « qui vous pût déplore ), qu'il étoit votr^ serviteur». « Je pris> çoijigié de lui t demi-heure après il me ren- « voya quérir , et me dit .plusieurs di$CQurs qui se- < rpient Ipng^ à dire à Votre Altesjse , et qu'il faudroit « faire savoir à madame la princesse votre belle-inère; « qu'il lui étoit permis d'aller demeurer, sans être « conduite de personne que des siens , à telle mai- * Wn qu'il lui plaira V ^t qw'il me protestpit qu'on lui ^ ti^udroit parole , qu'il mé la donnoit pour la lui

ao4 [l65oJ MÉMOIRES

« donner ; qu'on n'a point eu intention de la faire

a suivre par des gens de guerre, et encore moins

« d'arrêter Vos Altesses; qu'il y avoit eu du malen-

« tendu à Chantilly. Et, après lui avoir dit adieu , il

« m'a fait dire encore tout ceci par M. de Nogent;

a ëb là-dessus M. de Brienne et madame sa femme

« m'ont dit qu'il falloit que j'allasse à Paris essayer de

<( faire parler à madame la princesse , et lui dire les

<( discours que j'avois eus avec M. le cardinal , et qne

« je vous devoîs mander de m'envoyer un courrier à

« Paris pour savoir où je la pourrois trouver. Votre

« Altesse me fera savoir à Paris ce qu'elle voudra que

« je devienne, en cas que je n'apprenne point de

« nouvelles de madame votre belle-mère. Je ne me

« suis fait fort de quoi que ce soit. Il me semble que

« les choses né sont pas dans Taigreur où elles étoient

« il y a huit jours. Si j'étois auprès de Votre Altesse,

« je vous en dirois quelque particularité. Madame

« de Brienne et le comte de Nogent ont fait voir à

« la Reine que Ton avoit dit des choses de madame

« votre belle-mère qui sont toutes fausses ; de sorte

« qu'elle commence à connoître qu'on ne lui a pas dit

« la vérité. Je supplie très-humblement Votre Altesse

a de me pardonner si je vous écris en de si mauvais

« papier, et si mal. Votre très-obéissant et très-obligé

« serviteur, Blaiïchefort.

« L'on me trouvera à Paris à l'hôtel de Sens ou de « Condé. »

u Madame,

« Vous apprendrez par le retour de M. de Blaa- « chefort ce qu'il a fait en son voyage , et commte

DE LENET. [l65o] 20S

«j'ai exécuté ce qu'il a plu à Votre Altesse de me « commander. Je me remets à lui à vous rendre « compte des particularités, vous as$urant y madame, « que je ferai toute ma vie, avec tout le r-espect et •( l'obéissance que je dois, ce qu'il lui plaira de m'or- K donner , étant comme je suis votre très-^humble « et obéissant serviteur ,

« GuÉNÉGAun* »

<( Madame,

« J'ai reçu une joie extrême d'apprendre par M. de « Blanchefort le succès du voyage de Votre Altesse; « j'en vais remercier Dieu de tout mon cœur. Je « vous supplie très-humblement de trouver bon « qu'il ne retourne pas à Montrond. Il est nécessaire « pour votre service et pour le bien de votre maison « qu'il fasse un autre voyage. Votre Altesse verra, par « les lettres qu'il vous 'envoie par son fils , comme « il a heureusement négocié ce que vous lui aviezi « cominandé. C'est un serviteur très-fidèle. Je pro- « teste 5 madame , à Votre Altesse que rien ne Test « plus que moi pour tous les intérêts de votre maiï son, et que je serai toute ma vie votre très-humble t et obéissante servante ,

« Louise DE Béon (0. »

« Ma cousine, le sieur de Blanchefort m'a rendu votre lettre du 20 du courant, écrite de Montrond ; et comme c'est un des lieux dont le Roi monsieur mon fiis vous avoit donné le choix pour y établir votï'e demeure, je n'ai pas voulu m'arréter à ce qu'il y ^voit à dire à la manière dont vous vous y êtes ren-

'^ Ae Bénn: Comtesse de Brienne.

!%o6 [lÔSoJ MÉMOIRES

(( due. Je m'assure que quand vous y ferez réflexion, (( vous ne trouverez plus si étrange que vous faites U « conduite qu'a tenue le comte de Saint** Aignan, le^ tt quel , commandant pour le Roi dans la province , a « eu assez de sujet d'être Mrpris de voir une perce sonne de votre condition aller, comme à la déro- <c bée, dans une place forte avec mon cousin le due « d'Enghien , sans être accompagnée de celui que le <c Roi avoit commis pour cela , et séparément de ma « cousine votre belle-mère, qui avoit eu le même « ordre que vous. Mais cela sera maintenant réparé « par la connoissançe qui a été donnée audit comte (( des intentions du Roi, et par les ordres qu'il arece eus de vous respecter et honorer ; de sorte qu'il ne (( me reste plus qu'à vous assurer en mon particulier « que , demeurant avec mon cousin le duc d'En- K ghien à Montrond , sans qu'il s'y passe rien coacc tre le service du Roi, vous y serez non-seulement c( en toute sûreté , mais je vous donnerai en tonte ce rencontre des effets de ma protection et de ma « bonne volonté. Cependant je demeurerai votre « bonne cousine ,

« Anne. »

Percheron , que j'ai dit ci-dessus avoir été dépêché eu Bourgogne , conféra à Dijon avec Bi»s, et Im a?ec son frère , et arrivèrent ce jour-là tous enaetible avec plusieurs officiers du régiment de Persan, qui en peu de jours s'augmentèrent jusqu'au nombre de vingt capitaines , vingt-deu:s lieuteûacis , dix^neafen* seignes , cinquante-cinq sergens et cinq cents soldats, qui tous dirent à la princesse que puisqu'on ne leur

DE LENET. [l65o] àp7

avoit pad donné lieu de se jeter en corps dansBellegarde comme ils avoiënt projeté , ni pu prendre le cardinal prisonnier coimne ils Fayoîent concerté, et comme il est dit éÎKlessns, par le manquement de parole du Bout-dn-Bois , ils venoient se jeter dans Montrond , où, et partout ailleurs, ils s'estimeroient glorieux de mourir pour le service du prince. Cela nous fit le plus grand plaisir du monde. Nous avions à éviter de donner jalousie à la cour , particulièrement depuis les lettres ci-dessus rapportées : aussi pourvûmes-nous à écarter les officiers dans des maisons particulières du prince, à faire subsister la compagnie des gardes çà etlà à l'écart; et Ton fit entreries soldats dans la place à mesure qu'ils arrivoient.

Le marquis de Sauvebœuf envoya un gentilhomme à la princesse , qui vint de sa part lui offrir ses ser- ' vices ; et quantité de gentilshommes de la province lui rendik'ent leurs devoirs.

Le premier mai, il arriva un courrier dépêché par les sieurs de Thés, conseiller au parlement de Dijon, et Ferrant , président ix la chambre des comptes, chargé de leurs dépêches, qui portoient que la princesse douairière , depuis son évasion de-Chantilly, avoit été cachée dix jours entiers dans des maisons particulières à Paris, où elle avoit fort souffert (eH dépois nous avons su qu'elle avoit quasi toujours été ehez le sieur de Machauh, seigneur de Fleury, conseiller aux requjêtes du Palais , homme d'une singulière fidélité et probité pour les intérêts du prince ) , et depuis en étoit sortie le 27 d'avril à cinq heures du Biatb, et s'étoit rendue à l'ouverture du parlement , *ttivie de la duchesse de Chàtillon , des marquis et

Uo8 [l65o] MEMOIRES

marquise de Saint-Simon, Du Vigean, de La Force, et de plusieurs autres personnes de qualité , pour présenter sa requête , de laquelle le sieur des Landes- Payen , conseiller à la grand'chambre , homme brusque et franc, s'étoit charge , aussi bien que de celle du président Perrault, prisonnier. Elle demandoit justice contre la détention des princes. Elle accompagna ses sollicitations d e tant de soupirs , de larmes et de plaintes , que toute Fassistance en fut merveilleusement touchée. Les trois chambres assemblées ordonnèrent qu'on surseoiroit d'y faire droit pendant huit jours, et que cependant elle deméureroit sous la protection delà courdansles maisons des présidons de Nesmond, Viole , ou de La Grange. Comme cette dernière ëtoit située dans la cour du Palais, la princesse Faccepta. Elle alla dans toutes les chambres des enquêtes demander justice, qui témoignèrent lui vouloir rendre. Elle fut visitée par messieurs de Nemours, de Joyeuse, et chevalier de Guise. Ils ajoutoient que le duc d'Orléans, les ducs de Beaufort, d'Elbœuf, de Retz elle coadjuteur avoiient tout mis en usage pour empêcher la tenue de la mercuriale, mais inutilement-, que le duc d'Orléans avoit assemblé le conseil du Roi pour aviser ce qu'il y. avoit à faire en l'absence de Sa MaîiBsté (il fit publier un banc pour faire sortir de Paris, dans vingt-quatre heures, tous les officiers des troupes des princes prisonniers, sous peine de la vie)^ que le parlement lui avoit envoyé deux député^ pour convenir avec Son Altesse Royale d'un lieu de sûreté dans Paris pour la princesse douairière ; qu'il avoit répondu que puisqu'elle avoit eu ordre du Roi d'en sortir, ilfelloit qu'elle se mît en état d'obéir 5 qu'étant hors de la

dÈ LENET. [l65o] 209

ville, elle demeiireroit en sûretë 6ù bon lui sembleroît; et que trois jours après le retour du Roi^ il donnoit sa parole de faire convenir la Reine d'un lieu près de Paris , où elle pourroit agir librement -, et que cela avôit été registre sur les registres de la cotir. Les parens de Perrault avoient aussi présente une autre requête à la chambre des comptes > tendante à demander Tobservation de la déclaration du mois d'octobre 1648 sur son sujet 3 que la cbambre avoit ordonné l'assemblée des semestres ; et enfin madite dame la princesse a voit, parle conseil de ses amis, choisi le Bodrg-la-'Reine pour son séjour.

Ce jour même la princesse renvoya ce courrier, et écrivit à la princesse sa belle-mère pour la féliciter de ce bon etheureux commencement, et l'inviter à pourstiivre sans croire à toutes les paroles que la cour pourroit lui donner, ni même à celles du duc d'Orléans, qui pour lors étoit absolument gouverné par le coâdjnteur , à présent le cardinal de Retz , que plusieurs intérêts, dont je parlerai en temps et lieu , avoient rendu ennemi de sa maison. Elle envoya aussi à Bourges et dans les lieux circonvoisins donner avis de jcet événement.

Elle dépécha Long champs , exempt de ses gardeti au duc de La Rochefoucauld , tant pour lui que pour le duc de Bouillon et pour les seigneurs qui dévoient s'iassembler. Elle leur envoya copie des lettres du Roi et de la Reine , leur donna part de ce que je viens de ftire du régiment de Persan , de ce qui s'étoit passé a» parlement, et leur témoigna impatience de savoir la «"ésolution de l'assemblée qu'ils dévoient faire.

Le 2, le maire de Bourges, qui étoit pour lors le T. 53. 'i4

AIO [l65o] «tEMOlKBS

lîeutenaqt général, et les ëchevins, vinrent rendre les devoirs de cette ville à la princesse , qu'ils régalèrent de force confitures. Le premier me donna avis en grand secret qu il avoit reçu ordre du Roi d'aller en Poitou faire le procès à tous ceux qui avoient auivi le duc de La Rochefoucauld , dont je l'avertis le plus tôt qu'il me fut possible. Je fis avec Baas , mon ami particulier , et auquel j'avois toute créance , et Du Gha^ bon , un mémoire de tout ce qui pouvoit être néciçs- $aire à Montrond ; et vîmes toute Tartilkne pour la mettre en état peu à peu , et sans jalousie.

Dans le premier entretien que j'eus av€c Baas^aprè» m'avoir raconté la défection que lui avmt faite Le Boutdu-Bois, il me dit plusieurs choses que le cardinal lui avoit dites ; et entre autres que l'afiaire de Jarzé avoit perdu M. le prince , qui, sur ce sujet , avoit dil k Le Tellier , secrétaire d'Etat, ces mois : « Si la Reim) « refuse de le voir, j:e l'y mènerai par le poing; et si « elle lui &it mauvaise mitie , je m'en prendrai au cvh n dinal. » Puis il lui dit que rien n étoit plus, grand qoe le génie qu'avoit M. le prince à la guerre^ mais qu'il avoit un tel mépris pour la cour et pour les ministres» et un tel orgueil et une inégalité si grande, qu'il étoil devenu insupportable, u Jele connois pourtant assez, ce répondis-je à Baas , pour savoir que cette première a partie est vraie; mais que la seconde est bienâoia gnée de l'être, jamais homme du monde n'ajaut éii « plus porté paturellement à servir la cour que Test « M. le prince : on attribue même à bassesse ce qu'il (( fait en sa faveur. Quant aux ministres , il les connoit (( et il fait comme nous ; il en estime quelques-uns^ et <( en méprise d'autres, suivant que les uns et les autres L

DE Ll^fiT. [i65o] air

friient. » U me dit encore que quand le cardinal menacer quelqu'un, il s'étoit habitué à dire mettroit bien à la raison , puisqu'il avoit su j le^ princes du sang; qu'il disoit que Perrault %m^ de Longueville Favoient perdu, etqu'dle amç de Cheyreuse étment capables de renyer- . Etats; et c'est un discours que le cardinal m'a ^ d'une fois , y ajoutant encore madame la prin^ )alatiQe. Sur ce propos, je ne puis m'empécher e ici ce qu'il dit un jour à M. don Louis de \x\ ma présence ^ étant sur la frontière (c'étoit $d ministre de Philippe iv y roi d'Espagne , dont rt à parler dans la suite de ees Mémoires ). is êtes bien heureux , lui dit le cardinal ; vous i(, comme on a partout ailleurs , deux sortes de mes , des coquettes en abondance: et fort peu de me$ de bien : celksrlà ne songent qu'à plaire turs galanf, ^t celles-ci à kups maris^ lesiunes es autres n'ont d'ambition qtue pomf le luxe et anité ; elles ne savent écrire les unes que pour poulets, les autres qufe pour leur confesision : \\wet ni les autres ne savent comme vient le , et la tête leur tourne quand elles entendent 1er d'affaires. Les nôtres, au contraire, soit pru* , ^it galantes , soit vieilles, jeunes, sottes^ ou liles , veulent se mêler de toutes choses. Une ime 4e bien ne coudieroit pas avec son mari , me coquette avec son galant, s'ils ne leur avoient 1^ ce jour*là d'affaires d'Etat \ elles veulent tout r, tout connoître, toul^ savoir,. et , qui pis est, t fair^ et tout brouiller. Nous en avons trois re autres ( en nommanii celles dont j« viens d^

ai a [l65o] MÉMOIRES

« parler) qui noas mettent tous les jours en plus « de confusions qu'il n'y en eut jamais à Babylone. « ^— C'est dommage, lui repartit don Louis, de ce que K vous n'êtes pas de l'humeur de la plupart des Ita- <i liens , car vous n'auriez pas peine à les châtier sans « regret*, mais comme vous êtes civil , honnête et ga- (( lant , vous les traitez doucement. Dieu grâce , les « nôtres sont de l'humeur dont vous les connoissez: « pourvu qu'elles manient de l'argent , soit de leurs « maris, soit de leurs galans, elles sont satisfaites; « et je suis bien heureux de ce qu'elles ne se mêlent « pas d'affaires d'Etat, car elles gâteroient assurément « tout en Espagne comme elles font en France. De « l'humeur dont je suis , j'aurois peine à me résoudre a à leur faire du mal; et qnand je le vondrois, le « Roi mon maître, qui a été galaat toute sa vie, me « disgracieroit. J'ai connu madame de Chevreuse en K liotre cour, ou elle a un peu fait de séjour. Mous « avons fait un traité avec madame de Longueville; « et madame la palatine a fait quelque séjour dans « notre Bourgogne. » 11 finit en disant

Ce soir-là, arriva à Montrond un vieil infidèle, ëcuyer de la princesse , qui avoit été chassé d'auprès d'elle à Chantilly, parce qu'on sut qu'il donnoit avis à un de ses frères nommé Blinvilliers , domestique du cardinal , de tout ce qui s'y passoit. Il nous apprit la mort de mademoiselle de Dunois, que nous y avions laissée malade.

Le 3, des Ghapizeaux arriva de bon matin , retournant de Poitou. Il vint me trouver en mon lit , et me dit, comme il fit après à la princesse à son réveil ^ que les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld

DE LENET. [l65o] ai3

s'étoient abouchés, à Marquessac enPérigord, avec uu capitaine des gardes chargé de la créance et du pouvoir des maréchal et marquis de La Force ^ qu'ils avoient résolu de prendre les armes pour le service des princes ; qu'ils s'étoient assurés de leurs amis , de la ville de Bordeaux et du parlement, par les intrigues qu'ils y avoient •, que messieurs dé La Force dévoient s'emparer des postes de la Dordogne 5 ceux de Bordeaux 9 de Libourne ; que M. de Tarente avoit donné bonne espérance pour lui et pour le duc de LaTrémouille son père ^ qu'il falloit les ménager, et à cause du crédit qu'ils avoient en leur pays, et de leur place de Taillebourgj dans laquelle, outre qu'elle et oit bonne , U y avoit pour armer quinze mille hommes ; que M» de Bouillon se divertissoit tous les jours de fête à faire faire l'exercice à ses sujets de la vicomte de Turenne , où il feroit facilement quatre mille hommes de troupes réglées* Si tous les seigneurs faisoient ainsi , on éviteroit bien des ivrogneries et des querelles parmi les paysans ; et quand on y le ver oit des soldats, ils ne seroientpas tout-à-fait novices; que le duc de Saint-Simon n'àvoit pas voulu se trouver à la conférence , mais avoit donné toute parole de les recevoir dans Blaye si on les poussoit; que Du Dognon avoit dit au chevalier de Todias qu'il avoit été prévenu par la Reine, à laquelle il avoit donné sa parole ; mais que la princesse étoit sûre qu'il se souvenoit de son maître et de son bienfaiteur; que quand il verroitles autres en campagne, il ne savoit ce qu'ilferoit -, qu'il s'étoit fort emporté contre les infidélités qu'il prétendoit que lui avoit faites le cardinal, qui avoit voulu lui ôter ses gouvernemens dans le temps

2x4 [ 1 65 O] MÉMOIRES

qa'il lai faisoit le plus de caresses, et qu'il lui corrompoit tous les jours ses domestiques *, que des Ouches, qui ëtoit dausTile de Ré, ayoit donné de grandes espérances au chevalier de Todias, se souyenant qu'il étoit créature du feu duc de firezé. Des Chapizeaux ajoutoit que le duc de St.-Simon avoit reçu uhe dépêche du Roi, par laquelle Sa Majesté lui donnoit avis qoe la princesse et le duc d'Enghien s'étoient sauvés de Chantilly en habits déguisés , et jetés dans Montrond; lui ordonnoit de leur refuser retraite à Blayé , et d'empêcher par son crédit qu'on ne les reçût à Bordeaux, étant le plus important service qu'il pût jamais rendre à l'Etat, dont ee duc avoit donné part au duc de La Rochefoucauld. Il me dit encore que le cardinal avoit ^crit, par le marquis de Cugnac, à messieurs de La Force pour les inviter à demeurer fermes dans le service du Roi, et à ne pas achever Falliance projetée de mademoiselle de La Force avôc le vicomte de Turenne, qui travailloit à ruiner le royaume , dontlesdits sieurs père et fils avoient averti par un exprès le duc de Bouillon, qui étoit dans une colère extrême contre h cour du traitement que recevoit la duchesse sa femme dans sa prison. Puis il me conta que tous ces seigneurslà s'étoient fait confiance des lettres que le cardinal leur écri Voit, qui toutes n'étoient à autre fin que de les mettre en défiance les uns des autres, disant à chacun en particulier que son compagnon s'accommodoit avec lui -, qu ils croy oient tous que le marquis de Bourdeilles entremit dans le parti \ et qu'enfin tous ensemble Tavoient chargé de dire à la princesse, comne le duc de La Rochefoucauld l'avoit mandé parle Chambon, et celui de Bouillon par La Mothe-Bri- jw

Dfi LEHIfiT. [l65o] fttS

gaatiii qu'il lui aydit dépéché , qu'il ëtdit nécessaire qo elle partît en diligence pour meneir le duc son fils à fordeaux, ôùiisrassuroient tous, et particulièrement le dûc de Saint-Simon , qu'ils s^roient reçus comme des restaurateurs de la fortune publique *, que lé duc de Bouillon lui viendroitau devant avec mille gentils^ hommes sur le chemin de Turennô) oh elle se délasseroit, et recevroit les visites et les assurailceS de services de tous les gens de qualité et de Considération de ces quartiers-là ^ que les sie^irs de La Force , de La Rochefoucauld ^ Sauveboeuf et Lusignanse joindroient à eui avec tous leurs amis dans là marche, et que tous ensemble Tescorteroient avec quatre mille gentilshommes jus-^ que dans Bordeaux , où le duc de Saint-Simon se trôuveroit à point nomtné; et que là la princesse et eux seroient tous en pleine liberté d'agir et de négocier en toute sûreté avec qui ils jugeroient plus à propos (voulant entendre les Anglais, les Espagnols ou leM huguenots). Il ajouta à ce discours, et de leur part, tout le raisonnement qu'avoit fait Le Ghàmbon quel* ques jours auparavant^ comme j'ai dit ci-dessus, sur le peu de sûreté qu'elle avoit à Montrond , et sur l'im^ ()ortance de ne laisser pas tomber sa personne et celle du duc d'Enghien entre les mains du cardinal; après quoi n'y ayant plus d'espérance à former un parti , il n'y en auroit jamais plus à la liberté des princes.

Incontinent que j'eus ouï tout ce discours, je Commençai à avoir bonne opinion de tous nos projets. Je menai des Ghapizeaux à la princesse , à la-^ Quelle il le répéta tout au long, et même avec quelques circonstances qu'il avoit oublié à me dire. Après îuoi je fis appeler Le Chambon , qui m'avoit trouvé

!ll6 [l65oJ MÉMOIRES

fort contraire tous les jours prëçëdens à son opinion; car^ comme ilétoit venu sans dëpéche du duc de La Rochefoucauld qui l'envoyoit, je mé défiois fort de lui. Je commençai par lui dire en souriant que je n'étois plus mazarin , comme il avoit dit aux uns et aux autres, mais bon frondeur, et de son avis. Je loi expliquai mes défiances avec franchise, et la rés(h lution qu'avoit prise la princesse de le dépêcher avec Chapizeaux à madame sa belle «mère, sous prétexte de lui faire un compliment sur l'événement de la r€quéte qu'elle avoit présentée au parlement , ainsi que le contenait la lettre qu'elle venoit de lui écrire , et le surplus en créance sur eux, . Cette créance étoit de lui faire le plan au vrai de tout ce que je viens de dire, et la belle apparence que leur montroit le parti que l'on pouvoit former en Guienne est en Poitou , l'avantage d'un poste aussi grand et aus^i considérable que Bordeaux soutenu de filaye ; que si le feu prenoit de bonne sorte dans toutes ces contrées-1^ , on pouvoit , par le moyen de Montrond, le porter jusque sur la Loire; et que, pendant que les Espagnols paroitroient sur la frontière (comme ils feroient dans peu de temps), il y avoit grande app^irençe de relever, dans le parlement et dans les peuples , le3 esprits abattus et les bonnes volontés languissantes , et p^r là faire quelque chose de grand, non-seulement pour Isr liberté des princes, mais encore pour le soulagement des peuples et pour la!paix générale ; qu'on la mettroit elle, madame h douairière, à la tête de tout, et qu'eue en auroit toute la gloire.

P'qn autre côté , les envoyés furent chargés de lui

DE LENET. [l65o] 217

faire voir le revers de la médaille, c'est-à-dire Tiaconstance des peuples, le peu d'assurance qu'il y a aax compagnies souveraines, lesquelles étant composées de plusieurs tétés, le sont par conséquent de divers sentimens et de différentes pensées \ mais de lui remontrer fortement les intérêts particuliers de tous ceux qui projétoient de former ce parti , qui de grandeur , qui de religion , qui d'utilité et d'argent 5 et que bien souvent, au lieu de se rendre leur maître en se mettant à leur tête, l'on devient dépendant d'eux, et on ne leur sert qu'à avancer leur fortune; et en un mot , qu'on s'expose à être soumis à leur volonté, à leur intérêt et à leur caprice, quand on n'est pas en état de leur faire du bien autant qu'ils s'en proposent en prenant les armes.

Qu'il est vrai que l'on pouvoit tirer quelque «van-' tage de la pitié qu'exciteroit une princesse fugitive , et un jeune prince du sang qui est contraint, dans sa septième année , de traverser tout un royaume pour se mettre à couvert de la violence d'un ministre étranger, haï et décrié; et qui va de parlement en parlement pour crier vengeance et demander justice contre Toppression que souffre son père, et qui paroît en un âge si tendre à la tête d'un parti, pour appuyer par la force les délibérations des compagnies souveraines et la bonne volonté des peuples.

Qu'une telle compassion pouvoit bien sans doute, dans la situation des esprits , armer des provinces entières, faire monter la noblesse à cheval , et produire <ie grandes choses; mais que tel feu qui paroit beau ^t clair dans les commencemens ne peut durer long-^ temps 3ans aliment et sans matière.

aiB [i65o] MiteoiREs

On chargea ces deux gentilshommes de remontrer tout cela à ]a princesse douairière. Je leur en fis même un petit raccourci pour faciliter leur mémoire , qa'iii mirent en lieu à ne pouvoir être trouvé. On comma* niqua toutes ces choses à la princesse douairière poor deux raisons : la première ^ qu'il n'y avoit point d'apparence de fendre la comtesse de Tourrille et moi responsables d'une telle levée de boucliers sans la participation et l'aveu de cette princesse ^ il étoit de la prudence de lui remontrer les avantages qu on en pouvoit tirer ^ pour échauffer son courage par la grau* deur de l'entreprise ; mais il falloit lui dire les inconvéniens auxquels s'exposeroit madame sa beUefille et monsieur son petit-fils ^ si nous n'avions de l'argent ; et c'étoit elle seule qui pouvoit nous ea fournir. La princesse écrivit aussi à la duchesse de Ghâtillon , qui étoit absolue sur les volontés de la princesse douairière ; et par la relation secrète que j'avois avec elle , et la connoissance de son' humeur intéressée , je chargeai des Chapizeaux de lui faire entrevoir des monts d'or dans la suite ^ pourvut quelle obligeât madame la douairière à soutenir les comment cemens par quelques sommes considérables , en attendant qu'on eût pu tirer à soi une partie des de*» niers publics pour faire subsister le parti qui étoit prêt à se mettre en campagne^ Et enfin la princesse les chargea de dire à madame sa belle-mère qu'elle seroit au désespoir si elle voyoit négliger une occasion grande et favorable de rendre la liberté au prince son mari, et peut-être de lui sauver la vie^ aussi bien qu'à messieurs ses beaux-^frères; qu'il étoit vrai qu'il y avoit quelques risques à courir et quelques périls à

DE LEKBT. |[l650] tàïQ

essayer \ mais qu'en pareilles rencontres il faut s'ex* poser à tout ce qui n'est pas un précipice visible par k grandeur de ce qu'on entreprend ; qu'il faut tout mettre en usage dans l'espérance d'un tel succès, pour soutenir et échauffer les bonnes volontés naissantes , et les intentions des amis et des serviteurs iidëles; tâcher à satisfaire à l'intérêt de ceux qui en ont \ et que c'ëtoit par toutes ces raisons qu'elle la conjuroit de l'assister de ce qu'elle pourroit d'argent comptant, de pierreries et de vaisselle , qui ne sont en usage et n'ont trouvé prix dans la créance des hommes que pour s'en servir au besoin ; que jamais elle ne verroit sa maison dans une nécessité plus pressante que celle e& laquelle elle se trouvoit réduite ^ qu'elle espéroit cette grâce et des conseils pour sa conduite dans une telle conjoncture; qu'elle lui demandoit l'un et l'autre, et comme à une personne habile et clairvoyante , et comkne à une bonne mère passionnée pour le salut de tous les enfans que Dieu lui avoit donnés ; qu'elle attendoit, par le retour de ses envoyés, des conseils hardis et prudens tout ensemble , qu'elle exécuteroit par les avis et avec la participation de ceux qu'elle lui avoit donnés pour ^a conduite , avec tout le secret, toute l'adresse et toute la diligence dont elle seroit capable ^ et qu'elle espéroit tout de la bonté de Dieu , qui est toujours protecteur de l'innocence.

Après avoir expédié ceux^i , la princesse dépécha

La Roussière vers le prince de Tarente son ami, pour

donner avis à lui et au duc de La Trémouille son père

de tout ce qu'elle avoit su et fait les trois jours pré-

^édens , avec ordre de leur dire qu'elle n'avoit rien

'Oulu écouter de toutes ces propositions, sans en

220 [ 1 65p] MÉMOIRES

prendre avis de Tun et de Tautre ; que difficilement s*engageroit-e]le à quelque chose sans les y avoir engagés. C'est une chose étrange conibien peu de gens Ton voit d'un génie assez fort pour conseiller de grandes choses ^ et néanmoins chacun a si bonne opinion de ses talens , qu'il n'y a personne qui ne se croie plus habile que son compagnon pour conduire, quoique avec un esprit peu élevé , les affaires qui le sont davantage. Je suis fâché d'avoir fait cette remarque au propos de ceux dont je parle ^ mais elle est venue au bout de ma plume, et je l'ai laissée con- 1er. La Roussièrè fut encore chargé de leur dire quil étoit facile de reprendre Saumur par les défauts que Dumont y connoissoit, et qu'elle offroit de commencer la guerre par cet exploit , et de leur mettre cette place entre les mains , qui étoit à leur bienséance , tant pour le voisinage de Thouars que parce que la plupart des habitans de la ville ëtoient de la religion de la duché de La Trémouille et du prince de Tarente, et quec'étoitun passage important, et qui pourroit augmenter leur considération dans le pays. D'Alègre , Du Fay , Gallet et Moucault , capitaines dans Persan, arrivèrent ce soir-là. Le dernier nous dit que le régiment de cavalerie de Ravigny ayant voulu entrer dans la ville de Troyes sans l'attache du prince de Gonti, avoit été taillé en pièces, et trois capitaines tués; et qu'il avoit ouï Campy, gouverneur de Mirecourt, disant à Talon, domestique du cardinal, lorsqu'ils étoient à Ghâtillon, qu'il lui apportoit la nouvelle du traité que faisoit le vicomte de Turenne avec de certaines troupes allemandes. A quoi Talon lui avoit répondu qu'il ne disoitrien que l'on ne sût

DE LENET. [li35o] ^ 221

déjà; que le cardinal avoit copie du traité*, mais que les choses en étoient au point qu'il ne devoit faire tot que des rëgimens de Rose et de Chuts.

On envoya Belissant faire faire des grenades dans des forges du Nivernais, Belachi acheter du plomb en divers endroits^ et Ton traita avec un des principaux marchands de Bourges pour faire venir d'Orléans, de Tours, de Moulins, de Limoges et de Lyon toutes les choses nécessaires dans la place , suivant le mémoire qu'on lui donna : ce qu'ils firent fort ponctuellement et fort adroitement.

Le 4 de mai, le comte de Coligny, mon ami trèsparticulier , qui commandoit le régiment de cavalerie d'Enghien, et qui avoit passé du fond du Limosin, où il étoit en quartier d'hiver, à Bellegarde, en retourna. Je fus fort aise d'avoir un tel secours. Je fis que la princesse lui communiqua tout ce que je viens de rapporter, et le pria de ne la point quitter, afin qu'il eût part à tout ce qui s'exécuteroit. Il nous apprit que le comte de Palluau, à présent maréchal de Clérembault, dignité qu'il s'acquit par la prise de Montrond , comme nous dirons ci-après, avoit le gouverneraenty de Poitou, et qu'il le savoit de lui-même.

La Martinière écrivit de Brezé, du 29 du mois d'a- Tril, que Icis troupes qui étoient par-delà seroient commandées par le maréchal de La Meilleraye ; qu'une partie étoit destinée pour le Poitou , et l'autre pour le Berri. Quelqu'un qui venoit du côté du Dorât dit <}ù'îl avoit rencontré des troupes qui disoient venir assiéger Montrond 5 de sorte que nous envoyâmes des gardes , des cavaliers et des officiers de tous les côtés ^t sur tous les passages à plus de vingt lieues à la

ronde pour savqir des nouyelles , et se mettre ei de n être point surpris.

Il arrivott à tout moment des officiers et dei dats du débris de Bellegarde : ce qui obligea la cesse à écrire à 1^ Tellier , secrétaire d'Etat , e termes. L'un des ^uyers de M. le prince, norai Vallée, porta la lettre.

« MOJSSIEUB,

m Je ne veux pas que Toud appreniez par d*i

(( que par moi que plusieurs officiers de ceu

a étoient dans Bellegarde, et même queli^ues Ui

M troupes du Roi , affeetionnés de longue main à

« siepr mon mari , com me ayant été les fidèles té

tt de la passion avec laquelle il a toujours se

« Ma|e$té , me sont venus rendre visita et ofiiî

« service en ee lieu; mais après les avoir assur<

« je ne SQUgeei^ qu'à mon repos et à rëdueati

« mon fils , et les avoir remerciés des tëmcûgnaj

tt leurs bonnes volontés, je les ai priés de ne pa

(( ici long séjour; de sorte qtie la fdnpart n^oi

f( que passer pour se retirer en leurs naisoDs, c

t( endroits où leurs affaires les appellent ; et ks a

«c apr^ s'être un, pçù reposés, en useront dei

« C'est dç qu4)i j'ai voulu vous donner avis ,. af

« vous ne preniez aucun/e créanoe à ceux qui

H nant pour Fordioaire les Ckecasion» de se fa

ii fête au moindre prétexte qu'^s en ont , yous

K roicnt donner quelqueis soupçcai& de mai co

ft sur les devoirs que me rendent ceum qui or

« du malheureux étafc où je suis réduite. You

n bligeres d'en avertir la Reine. Je ne puis o

DS LJ^IET. [l65o] 323

• « moa ^devoir, quelque traitement que j'aie reçu de « Sa Majesté. Je vous prie de lui tdmoigner la sincé- K rilë de mes intentions, et de me croire votre, etc. »

On envoya à la princesse la copie de la lettre que M. de Brienne écrivit de Châtillon le 26 du mois précédent aux officiers du présidial de Moulins, qui étoit telle :

« Mj^iburs,

« En FabsencQ de M. de La Vrillière, qui s'est « avance de Dijon à Paris, j'ai ouvert en cette ville « votre lettre, qui lui étoit adressée, sur le sujet de « celle que vous avez reçue de madame la princesse , « poi-tant avis de son arrivée à Montrond, et d6 sa « demande pour avoir des commissaires de votre eom- « pagnie , afin de connoître l'état de la place et ea « inforaier Sa Majesté. Sur quoi elle m'a commandé « de vous dire qu'elle a loué votre zèle et votre soin « d'avoir envoyé un exprès pour la faire avertir de « ce qui se passoit, et que vous eussiez à répondre « à madame la princesse que comme vous tfavez « point reçu d'ordre du Roi , vous né pouvez satis- « faire à ce qu'halle vous a témoigné désirer , et que « vôfis n'avez qu'à attende les commandemens de « Sa Majesté, n'ayant pas jugé devoir les rechercher « en eetté occasion, u

Iq sqrphjs de Ja dépêche çoncejpjipitq^lque^.^w^»

tF^afl&ire^^

Le 5 , la princesse eut avis que le Roi avQÎt wvQyé ordre à La Charité d'arrêter tous ceux qui vaydroî^^nt ^sser en Berri, et qu'oa avoit commencé par deux

dé ses gardes , qai depuis s'étoient sauves : ce qui m'obligea à dëpêcher en toute diligence à ceux que la princesse avoit envoyés à madame sa belle-mère , qui dévoient revenir promptement, et passer la rivière sur quelque petit bac. Je leur mandai même une folle invention qui me vint dans la tête en cas qu'ils fussent arrêtes à la campagne, qui réussit heureusement.

La princesse courut un chevreuil dans le parc pour essayer les trousses que j'avois fait faire pour le voyage projeté^ disant que c'étoit pour la mener en croupe à la chasse avec les damés de sa suite , et même une petite machine que l'on avoit faite pour le jeune duc, et qui se plantoit sur l'arçon de la selle de son écuyer, qui le port oit ainsi fort commodément entre ses bras ; et cela pour ôter tout le soupçon que pourroient donner ces nouvellesinventions. Après la chasse , je leur donnai la collation sur le bord du canaL

Longchamps retourna d'auprès du duc de La Rochefoucauld. Il rapporta nouvelle certaine que le maréchal de La Meilleraye avoît accepté le commandement des troupes en Guienne et en Poitou , qui ne consistoient pour lors qu'en quatre régimens de cavalerie et trois d'infanterie, qui avoient leurt rendez-vous, au 3 du mois, à ^'^''^^ que le duc delà Rochefoucauld croyoit qu'il alloit pour le pousser et raser ses maisons ; qu'il se résolvoit de passer par Bordeaux pour connoitre la dispositioti des esprits, et de là joindre avec tous ses amLs le duc de Bouillon. Il assuroit que le Roi avoit étrit àla vîMe et au parlement dudit Bordeaux une semblable lettre à celle que Sa Majesté àvoit adressée au duc de Saint-Simon

DE lEîtEt. fi65oJ aiS

pour les obliger à ne recevoir pas la princesse ni le duc son fils', s'ils vouloient s'y retirer.

Le 6, arrivèrent plusieurs officiers de Persan et de Gondé : Le Ghambon et Ghapizeaux retournèrent aussi. Ils avoient trouvé le courrier que je leur avois envoyé la veille ^ et s'étoient fort heureusement servis de ma Me imagination; en telle sorte qu'ayant trouvé le prévôt de Bourges avec ses archers, ils les décoii-. vrirent de loin; et au lieu de se sauver (ce qu'ils^* auroient eu de la peine à faire), ils allèrent droit à» cette troupe en criant : Bonne nou^^lle! Le Chambou: prenant la parole, leur dit qu'il alloit porter à la princesse à Montrond celle de l'évasion du prince de Condé du bois de Vincennes; qu'il s'étoit allé tout droit jeter dans le Palais à Paris; qu'il avoit pris sa place au parlement, et demandé justice ; et qu'il avoit ixé ordonné sur-le-champ que la Reine seroit suppliée de mettre en liberté le duc de Longueville et le prince de Gonti , et avoit octroyé commission au procureur général pour informer contre ceux qui avoient donné au Roi un conseil si pernicieux à l'Etat; que le prévôt l'ayant cru, en avoit témoigné telle joie, qu'il lui avoit donné son cheval et deux de ses archers pour faire plus de diligence; car ils avoient encore ceux de la poste de Bony. L'on tire quelquefois plus d'utilité des conseils ridicules et imprévus, que de ceux qu'on a pris parles règles de la prudence et avec une mûre délibération; et je me suis bien trouvé de laisser battre du pays à mon esprit tant qu'il veut dans les affaires épineuses , et de tenter tout ce qu'il txkt pr<5sente , quand je vois qu'il n'y a point d'autre Hsque à courre que de demeurer comme l'on étoit» T. 53. i5

a^ [l65o] MÉHOIRES

Us dirent à la princesse que la cour étoit arrivée à Paris le 2 du mois ; que le maréchal de L'Hôpitajl avoit porté ordre à madame la douairière de sortir du Bourgla-Rein^, et s'avancer davantage vers le Berri^ que le comte de Brienne lui conseilloit d'obéir seulement pour la forme , et qu'il lui répondoit qu'on la feroit revenir bientôt, avec toute liberté de poursuivre ses affaires; que le premier président IVfolé lui ayoit envoyé le comte d'Anteuil pour lui dire qu'il étoit dans ce même sentiment ; et qu'il n'y avoit point d'apparence de s'opiniâtrer à présenter ses requêtes, desquelles elle ne pouvoit espérer aucun fruit en prér sence de la Reine, et dans la disposition présente des esprits -, que madame la princesse n'avoit voulu croire les uns ni les autres , et étoit résolue de ne se retirer point, et de faire rapporter sa requête le jeudi suivant, qui étoit le jour même qu'ils parloient. Ils ajoutèrent que l'archiduc Léopold et le vicomte de Tur renne entroient en France du côté de Reims et de Guise en deux corps séparés.

Quant au sujet poqr lequel i]s avoien^ été dépêchés, ils rapportèrent que la princesse s^yoit dit que madame sa belle-fille pouvoit entrepraiidre le voyage qu'ils lui avoient proposé de sa part sans lui c^n de^ mander avis, puisqu'ense séparant d'elle elle lui avoit donné tout pouvoir de se conduire par les coqseiJ^ delà comtesse de Tourville et les miens, auxquels ell^ se rèmettoit, se louant fort de la déférence qu'eJJe avoit pour elle; qu'elle ne pouvoit mieux faire que de sortir de Montrond, d'autant plus que le maréchal de La Meilleraye devoit l'assiéger ; que le Roi ^ la Reine ne lui avoient écrit que pour Famuser. Jel^

PE LENET. [l65o] îèa^

icilement^ parce que madame la princesse n*aépêché à Leurs Majestés qu'à cette même fin ; ne tâche, en toutes les affaires pareilles à n , qu'à se surprendre l'un l'autre. Malheureuse ! de l'homme , qui se sert moias de aon esprit loses de sincérité qu'en cellejs 4^^ surpri&e! Le^ »rts comme les plus foibles usent de finesse et de ceux-ci y sont forcés par leur état, et ceux-là ivent pas toujours mettre leur autorité en u^ge, out madame la douairière mandoit qu'o^ \ik^ idame sa belle-fille et monsieur son petit-rfils^ uelque occasion qui pût arriver, entre les main(^ iguenots , en celles des Espagnols, ni m pour-

2 M. de Bouillon \ et qu'on évitât de les faire de France que dans la dernière eittrémité : s si on étoit les maîtres de se former des re-

à sa mode , et si , battus de l'orage de la for- :omme on l'étoit, on pouvoit donner la loi 4 jue l'affection ou l'intérêt dévoient faire agir e service de cette maison accablée, princesse fit appeler Coligny, La Mothe-Bri- , i^nvoyé par le duc de Bouillon, et qui avoit

3 le comte de Lorges et Chavagnac dévoient arpour apporter quelques sentimens particuliers duc. La princesse résolut qu'on attendroit ces :i pour prendre une dernière résolution pour rche, et cependant qu'on disposeroit toutes » pour le départ, et avec tout le secret possible, îret est important; jnais aux affaires telles que qui étoient sur le point d'éclater, il est d'une ité si absolue , que rien ne se doit commencer ne soit comme certain qu'il y sera tout entier ;

2^8 [l65o] MEMOIRES

et qu'il est impossible de rien finir heureusement saa cette bonne qualité, qui fait la sûreté du commerc des hommes. On convint d'employer le temps qt restoit à mettre la place en état de se maintenir, < tous les châteaux hors d'insulte, afin que les alTain de Berri pussent se soutenir quand on entreprendre celles de Guienne.

Il falloit pourvoir d'un gouverneur à Montrond c'étoit un poste principal qui pouvoit être rempli d quelqu'un d'importance. Mautour qui Tétoit, bien loi d'être tel qu'il le falloit , étoit fort incapable en tout manière. Le maréchal de La Mothe avoit fait espén de s'y rendre : on n'avoit plus de ses nouvelles. Ai nauld, qui avoit témoigné le désirer, s'étoit marié 1 nuit de la détention des princes, et s'étoit retiré ave sa femme , sans qu'on sût quasi où. D'ailleurs je n savois si on pouvoit lui confier une place qui devo être notre ressource. Philisbourg , qu'il avoit perd autrefois, l'avoit tellemeii.t décrié dans le monde que sa réputation ne pouvoit se rétablir 5 et quoi quë^ le prince en fît cas et le menât en toutes s( campagnes, on croyoit que c'étoit plutôt pour le je et pour le divertissement, que pour sa bravoun Toute mon inclination penchoit à y établir le marqu de Persan, savant dans l'infanterie, et homme d ferme résolution. Il n'y avoit pas d'apparence d' faire venir le comte de Tavannes, qui , commandât les gendarmes du prince, étoit plus propre à la cara pagne et à suivre le jeune duc qu'à être enferme dan une place. Coljgny , qui se trouvoit là, étoit destine pour escorter la princesse et le duc dans leur voyage par l'Auvergne , où il avoit du crédit. Le comte de

DB LSNET. [l6So] 229

|r son père étoit lieutenant des gendarmes du : voisin de Montrond. Ce n étoit pas prudence ser le fils à la portée des persuasions du père : ns en telles occurrences les gens de grande on et nourris à la cour. On proposa à la priniy laisser Le Chambon^ mais outre qu'il n étoit sez attaché à ]a maison, il étoit huguenot; et pposai à lui mettre cette place en main , pour le bruit et les conséquences : car je craignois ne s'imaginât que nous voulions nous attacher

de la religion, M. de Turenne étant dans le lussi bien que messieurs c^e Duras , et y ayant înce que messieurs de La Force, de Tarente et rrémouille, tous de même secte, y entreroient.

a de certaines choses bonnes à faire quand »ont assurées , et qui sont dangereuses à tenter . l'événement en est incertain. Sur toutes ces itudes, je pris résolution en moi-même de pro* à la princesse de n'y laisser que Mautour, avec de ne rien faire dans sa place que par l'avis des d'Alègre et de Baas, anciens capitaines de Per- )raves soldats, très-bons fantassins, et qui n'é-

ni de qualité ni de poste à faire difficulté de îr toutes choses au marquis de Persan quand il roit.

ges , neveu du duc de Bouillon , arriva de sa part presser le départ de la princesse 5 et Chavagnac, l'une maison accoutumée aux factions, pour rterpar l'Auvergne, d'où il est, par une route ivoit apportée , avec ordre de renvoyer Lorges :e bride pour avertir le duc son oncle du jour 1 départ et de tous ceux de sa marche , afin qu'à

îl3o [ i65o] MÉM(riRES '

point nomme il pût aller à sa rencontre jusqu'au lieu qu'il leur avoit indiqué au 7 mai.

La princesse , qui avoit de grands soupçons contre Blinviliers son écuyer , comme j'ai dit , voulant le congédier d'auprès d'elle avant que d'exécuter sa résolution , de crainte que comme il avoit de Tesptit il ne la découvrît , résolut de lui donner quelque emploi ati dehors. Et comme elle jugea à propos de fortifier la princesse sa belle-mère dans la bonne l<ësolutiôn dahsï laquelle elle étoit de pousser vigoureusement ses affaires au parlement de Paris, elle i'avisa de supplier le cardinal de Lyon son oncle de rejoindre à elle pour la sollicitation de ses requêtes. Elle résolut de lui écrire, et de lui envoyer sa dépêche par ce Blinviliers, parce que par là elle Téloignoit d'elle sous un prétexte honnête , et qui feroit connoître si les soupçons qu'on avoit contre lui étoient raisonnables ou non, par la manière dont il agiroit auprès de ce cardinal, de qui il étoit fortcon- *iu. La lettre dont il fut chargé étoit celle-ci :

« Monsieur,

« Je vous ôonfesse que j'avois toujours attendu K des marques de votre souvenir , et les témoignages « de votre amitié sur le sujet de la perte que j'ai « faite de mon père -, mais rtie voyant privée du srôu- « lagerhent que j'espérois de vos consolations dans « une douleur si pressante , et ne pouvant m'imagi- « ner quelle peut être la cause de votre silence, je « vous envoie ce gentilhomme pour m'en éclaîrcir. (( Je suis assez malheureuse pour qu'on m'ait peul- « être rendu quelque mauvais office vers Votre Enii-

DE LENfiT. [l65o] Ikil

u nenoe-, ffîâtô je ne la suis pas assez pour avoir ja-» [( mais manqué d'amitië ni de respect pour une t personne qui m^est aussi chère que la vôtre. Si i pourtant je vous avois déplu innoceinment, mon^ i sieur, souvenez-vous de ce que vous êtes à mon i fils et à moi, de Tétat auquel nous sommes-, et que K cela vous excite à servir de père à l'un et l'autre , K pai^que Dieu m'a été le mien , et que monsieur t Bion mari n'est pas en lieu d'où il puisse prendre i soin de nous , et régler notre conduite ; mais bieii ( de vous faire oublier les mécontentemens que vous ( pouvez avoir de lui, et qui, je m'assure, sont main«^ ï tenant les siens, se voyant de toutes parts payé dé t tant d'ingratitude. Souffrez, mon cher oncle, que i p me soulage eiî pleurant avec vous, car je vous : confesse que je ne puis contenir ma douleuf -, et trouvez bon, pour la soulager, qne je vous prie de ne notià pas refuser vos conseils et votre assistarice dans le malheur où nous sommes, duquel personne ne peut plus raisonnablement contribuer à nous 1 tirer que vous : et j'ose vous dire , monsieur , que i vous y acquerrez d'autant plus de gloire, que je t Fai peu mérité. Je laisse à ce porteur, auquel vous i savez que j'ai toute confiance , à vous dire toutes i nos tristes aventures , ce qui s'est passé au parlei ment de la part de madame ma belle-mère, l'état c auquel je suis ici, et les appréhensions continuelïe» c qu'on me donne de m'y voir assiëgé avec votre f petit-neveu. Comme l'on me persuade que le dest sein de ceux qui ont fait arrêter monsieur soii t père et messieurs ses oncles est de se rendre itiattresde mon fils pour perdre toute la maison ,

93a . [l65o] MÉMOIRE»

« Votre.Eminence y a trop d'intérêt , monsieur, pour « ne contribuer pas de tous ses soins pour prévenir <( Teffet de ces mauvaises intentions comme je vous « en conjure, en vous assurant que je serai toute mi tt vie votre, etc#))

BlinviHers fut chargé de lui dire Fétat des choses ^ la raison de la retraite de la princesse à Montrond, sa conduite envers la cour, ses amis, ses voisins; sa erainte d'être assiégée; sa résolution de ne rien remuer , de faire ses phintes contre le maréchal de La Meilleraye , qui sans nécessité s'étoit chargé des troupes destinées contre sa maison -, l'obliger à se trouver dans l'assemblée du clergé ; et enfin de lui faire oublier tous les mécontentemens qu'il avoit reçus de M. le prince, et le disposer ensuite à se rendre à Paris pour solliciter l'effet de sa requête.

Un courrier du duc de La Rochefoucauld arriva, et dit qu'il avoit nouvelles que le maréchal de La Meilleraye devoit tourner sur Montrond 5 et que ce duc avoit armé quatre cents hommes de pied , qu il alloit faire partir pour s'y jeter en cas de besoin. Il çontinuoit de presser la princesse de partir, et assuroit qu'on avoit donné au comte de Palluau son gouvernement de Poitou .

Cet envoi fit partir en diligence La Mothe-Brigantin et Lorges , pour retourner joindre le duc de Bouillon par deux chemins différens , afin que si Fan étoit arrêté , l'autre pût arriver heureusement. L'un et l'autre étoient chargés de dire à ce duc que la princesse et le duc son fils partiroient de Montrond la nuit du 8 au 9 , traverseroient l'Auvergne, et arrive

DE LENET. [i65o] a33

roient le jetidi suivant près Sallers , en un lieu qu'on appelle Le Vomier, où elle le supplioit de se trouver avec une escorte sufiisante pour passer avec sûreté en sa vicomte de Tureune.

On envoya à Bour|;es chercher quelque argent que le trésorier de la maison avoit promis; et Le Picard, Talet de chambre, au marquis de Persan, avec une lettre de la princesse, qui le prioit d'accepter le gouyernement de Montrond, où la plus grande partie de son régiment se trouvoit établie. Elle lui donna deux autres lettres : Tune pour la duchesse de Lon-^ gaeville , l'autre pour le vicomte de Turenne , par lesquelles elle leur donnoit part de tout ce qui S6 disposoit en Guienne, et du voyage qu'elle y alloit faire , et des raisons qui l'obligeoient à l'entrer prendre. Je leur en avois déjà mandé quelque (^ose par avance par une voie fort sûre, qui étoit un des courriers que nous avoit dépêchés le duc de La Ro^ chefoucauld, qu'il avoit chargé de passer jusques à Stenay, où ils étoient l'un et l'autre, et où il envoyoit" à toutes rencontres des exprès pour rendre compte à cette duchesse de tout ce que le respect qu'il avoit pour elle lui faisoit entreprendre. Le Picard eut aussi ordre de rapporter à la princesse leurs avis et de leurs nouvelles, comme aussi de retirer à son retour de Caillet, secrétaire du prince, et d'apporter à Bordeaux, deux mille pistoles qu'il avoit eu ordre de mettre dans JBellegarde; à quoi il n'avoitpu réussir.

Sur le koir la princesse , après avoir tenu conseil avec Coligny, Baas , la comtesse de Tourville et moi, mrla marche que l'on avoit à faire, me demanda si 'avois fait dres^r tous les ordres qu'elle avoit résolus

'j'H [l65o] MÉMOIRES

avec moi ; et lui ayant dit qu'oui , ei que ladite dame de Tourviile les avoit miâ au net afin qu'ils parussent écrits de sa main , elle me les demanda , et les lut. Us furent approuvés par les assistans , distribués et envoyés le lendemain 8 du mois* et étoieiit tels que je les ai fait ici transcrire.

Gomme il y a plusieurs châteaux en Berri appar^ tenant à M. le prince, qui peuvent être fort utiles pour la communication de Montrond, la princesse jtigea à propos de pourvoir à leur conservation, et pour cet eiffet expédia une lettre à chaque concierge en ces termes :

^ « J'envoie à *** le sieur *** , auquel j'ai particu- « lière confiance, afin qu'il empêche par ses soins « que la maison ne soit surprise par tant de gens qui « vont et viennent. Je lui ai dit mes intentions, « que vous suivrez; et j'entends que l'on défraie lui « et ses gens aux dépens du fermier de la terre. Je « fei'ai allouer dans ses comptes la dépense qu'il aura c( faite , le tout jusqu'à nouvel ordre. »

La princesse donna autant de commissions pdur autant d'officiers qu'il y a de châteaux , lesquelles toutes étoient en ces termes :

« La princesse de Condé , etc. ... Il est ordonné « aux capitaines, concierges et habitans de ***, ^ « autres dépendans de la terre, d'obéir aux ovdtes du « sieur **'*^, quia charge d'en prendre soin, et faire <c les choses nécessaires pour la conservation de lait dite maison, jusqu'à nouvel ordre. »

Et comme il étoit nécessaire de songer à la conservation de Montrond avant que d'enpawir, la prin€esse jugeant ^ue le sieur de Mautour, qui en étoit goti-

DE LEISET. [itiSo] 235

verneur de père en fils, n'avok pas toute l'expérience néceissaire pour la défense d'une telle place, et même pour éviter la jalousie qui pourroit naître après son départ entre les officiers des divers corps qui s'y étoient jetés, elle fit cette ordonnance :

« La princesse de Condé, etc Il est ordonné

« que le sieur de Mautour continuera , comme il a « fait jusques à présent , à commander dans le châ- « teau de Montrond et dépendances d'icelui ; mettra (( les choses nécessaires danS la place, suivant les « derniers mémoires , sauf à augmenter ou diminuer « Suivant l'exigence des cas; fera faire ce qui sera de « besoin aux fortifications de ladite place pour la « sûreté d'icelle ; le tout par l'avis et conseils des « sieurs d'Alègre et de Baas , de gré à gré , et en « bonne intelligence, jusques à ce que Tune des « personnes destinées pour commander dans ledit « Montrond y soit entrée : auquel temps ledit sieur « de Mautour en usera avec ledit commandant « comme a fait le sieur de Saint-Micault à Bellegardô « avec le comte de Tavannes , dont ceux qui étoient « dans ladite place les pourront informer. Et quant « aux officiers de Persan, de Condé, Enghien, Bour- « gogne, Conti et autres, leurs rangs, grades et « autres fonctions demeureront réglées en la même « forme et manière qu'elles l'ont été servant aux « armées sous monsieur mon mari 5 le tout sans dif- « ficulté, et jusqu'à nouvel ordre. »

La princesse fit encore deux ordres adressant an sieur de Mautour, l'un d'obéir au sieur de Persan e!i la même forme que- le sieur de Saint-Micault a obéi ^u comte de Tavannes à Bellegarde , en cas que ledit

!l36 [l65o] MÉMOIRES

sieur marquis se jette dans la place y et Tautre en même forme en faveur du sieur Ârnauld, si Persan manquoit. Elle en fit encore un autre en faveur du sieur de Baas, pour commander en cas de mort, maladie , ou autres empéchcmens dudit sieur de Mautour; un autre adressant au sieur d'Amour, pour faire amener tous les grains des terres circonvoisines appartenant à M. le prince audit Montrond ; un autre adressant au sieur de Mautour, pour faire amener les vivres de la ville de Saint- Amand audit château, avec ordre de les distribuer aux habitans selon leur nécessité, etde fermer trois portes, et barricader les avenues des faubourgs , pour la conservation de ladite ville.

Le 8, la princesse porta lesdits ordres qu'elle avoit signés au sieur Girard, pour les lui faire contresigner. Il étoit vieux et riche : cela fut cause qu'on lui cela tout jusqu'au moment qu'il fallut partir. Il étoit d'ailleurs fidèle; mais les gens qui de peu ont amassé beaucoup grondent tout au moins quand ils se voient en péril de voir renverser leur fortune. Ils ne peuvent s'empêcher de murmurer, et d'en faire confidence à ceux de leur cabale , même donner des ordres pour mettre leur bien à couvert; et cela découvre pour l'ordinaire les affaires.

La princesse avoit dit tout haut la veille qu'elle vouloit ce jour-là, qui étoit un dimanche, donner le plaisir à tous les officiers qui étoient à Saint- Amand et à Montrond de lui voir courre un chevreuil dans le parc, et au duc sur la petite machine qu'on lui avoit faite. Elle dit qu'elle et les dames de sa suite seroient galamment habillées , et que monsieur son fils auroit ce jour-là son premier haut-de-chausse , afin d'attirer

DE LENET. [l65o] • '^3^

lout le monde dans le château , et ôter tout le soupçon qu'on pourroitprendre, quand on verroit, comme il le falloit faire, atteler les chevaux de carrosse et tous les chevaux de selle. Le rendez-vous fut incontinent après le dîner : pas un ne manqua de s'y trouver; et comme on vit tout disposé dans la vénerie et dans l'écurie pour cette fausse partie de chasse, personne ne douta qu'elle ne fût véritable. De bonne fortune il plut tout le jour; et comime il y avoit espérance de beau temps, on crut qu'on courroit sur k soir : de sorte que chacun voulut attendre. Tout d'un coup le gouverneur eut commandement de fermer promptemenl le guichet, avec ordre de ne laisser partir qui que c^e fût sans un billet signé de la princesse ou de moi; et cela fut exécuté. Pendant qu'elle soupa, elle donna ordre qu'on fît apporter dans la grande salle de quoi faire faire collation à tous les , officiers qui étoient au nombre de six vingts , auxquels elle vouloit communiquer après son repas quelque chose qui concernoit le service des princes.

Elle n'eut pas plus tôt achevé de souper, que passant avec le jeune duc qu'elle menoit par la main dans son cabinet, elle fit appeler Mautour, à qui elle expliqua ses intentions, auxquelles il se soumit; puis appela d'Alègre et de Baas, à qui elle dit la confiance qu'elle avoit en eux, les invita à observer ses ordres, et à vivre tous trois en amitié. Elle les embrassa, et en fit faire autant à monsieur son fils; puis repassa dans la salle, où chacun attendoit avec impatience la chose dont la princesse avoit dit les vouloir entretenir. Elle la trouva toute remplie d'affiders, auxquels elle parla en cette sorte :

l4o il65o] MÉKOlftES

sa sortie, à qui que ce fût, que le lo au soir, afin que sa sortie ne pût être sue par le comte de Saint- Âignan , qui , rapprenant , eût pu l'arrêter sur la route , et avertir^de son voyage les commandans dans les provinces par où elle devoit vraisemblablement passer.

Je m'avisai avant que de partir delui proposer de faire une fausse confidence à cinq ou six officiers en particulier, et à l'insu l'un de l'autre. Elle le fit, et leur dit qu'elle marchoit droit en Poitou pour joindre le maréchal de La MeiUeraye, qui devoit se déclarer pour elle avec l'armée qu'il commandoit. Elle leur demanda leur parole de n'en parler à qui que ce soit: mais quand on exige le secret d'un homme sujet à parler, c'est justement l'obliger à le publier plus tôt, surtout quand on n'est intéressé dans une affaire qu'avec le public ; et la plupart des gens qui ne sont pas de poste à être dépositaires du secret des grands, quand ils en peuvent découvrir quelques-uns, ils ont une grande joie à le dire pour persuader qu'ils sont de la faveur.

Cela réussit tout comme je Favois imaginé ; car ce bruit courut d'une telle manière, qu'étant allé aux Dreilles du cardinal, il fut tout le reste de la campagne en une défiance de ce maréchal^ etSaint-Aignan, qui le sut, suivit l'équipage de la princesse, qui en effet prit ce chemin-là, et le lui renvoya depuis.

Le g dônô, entre minuit et une heure , la princesse et le duc d'Enghien partirent de Montrond, suivis du comte de Coligny, de Chavagnac, du Chambon, de Saiht-Agoulin , de des Roches, lieutenant; de Longchamp^, exempt des gardes-, deViâlas, écuyer^ de Bran-

DE LENET. [l65o] a^l

don, de quelques officiers, et de moi. Il y avoit encore des gardes, qui avec nos valets faisoient environ claquante chevaux. Elle marcha en cet équipage le r6$te de la nuit. A la pointe du jour, elle monta à cheval en croupe derrière Coligny, renvoya son carrosse avec la dame de Changrand joindre le reste de son équipage qui alloit par le Poitou, alla dîner à Vierr zac, passa la rivière du Cher à Chambon, et coucha àMarsillac, petit village dans la Combrailles, chez un vieux gentilhomme qui ayant reconnu M. de Coligny, lui demanda quel étoit tout cet équipage. 11 Im dit qu'il enlevoit une demoiselle de qualité qu il mer Qoit en Auvergne , où il la devoit épouser : ce qui en fit courre le bruit partout.

Le lo, nous dînâmes dans une petite métairie dépendante de Saint-Agoulin. Le frère du seigneur de ce lieu que je viens de nommer, et qui s'étoit avancé, y avoit fait préparer un fort bon et propre dîner. Nous passâmes la rivière d'Allier avec un bac près le pont du château , après avoir traversé la Limague avec un relais de carrosse du sénéchal de Canillac, qoeChavagnac avoit fait préparer à la princesse-, et elle alla coucher à Montaigu chez la marquise de Boullier, qui la reçut magnifiquement, quoique sans pré^ paration, y étant arrivée à minuit. Elle lui donna un autre relais de carrosse le lendemain matin 1 1 , qi;U la mena jusques à Landes chez un des Cavillac.

Le ia,le chemin devenant plus rude et inaccessible au carrosse , la princesse monta à cheval , et toutes ses dames en trousse derrière les cavaliers, que chacune choisissoit*, et lé^diic sur sa petite selle, enire les jbras de Vialas son écuyer. Elle alla dîner à Brus, et T. 53. 16

^^% [t65o] MÉffÔIllES

coucher à Dienne chez le comte de CavîUac , qui ia reçut et madame sa femme avec la plus grande joie et }é plus grand respect qu'il est po^^ible de dire. Elle avoit dépêché la veille depuis Mbhtaigu un gentilhomme au duc de Bouillon, jiour l'avertir de sa marche , et lui dire qu'elle rie pourroit arriver au Vomier que le vendredi à mldi^ et non le jeudi, comme elle loi avoit mandé par La Mothe-Brigaritin et par Lorges, les lieues de ce pays-là s'étant trot^véés beaucoup plus longues qu'elle ne l'avoit ctu, avec ordre de renvoyer «n garde à Dienne à sa rencontre. Et comme elle ne l'y trouva pas, et qu'il y avoit des tt^iipes dans le voisinage, elle crut ne devoir pas partir de ce lieu-là, ou elle ëtoit en toute sûreté, isiàns savbir si le duc ëtoit au rendez-vous. En efiet, elle y envoya deux hommeâ toute la nuit par divers chemihs.

Le lendemain i3 , un garde nommé Beau vais arriva sur le midi, et donna avi^ que les dues de Bouillon et de La Rochefoucauld étoient au rendez- vous dès la veille à l'heure assignée , et qu^ils étoient accompagnés des comtes de Meille , de Clérmoint , marquis deSaint-Alvire,deHautefort, La Bastide, €ouraalt, Savignac, de quantité de noblesse, et huit cents maitres 5 et que n'ayant point eu de nouvelles, ils avoient été coucher à Moriàc , d'où ils viendboieiit.au devant d'elle par une route qu'il apporta. Elle partit done de Dienne sur le midi en litière , et trouva an bourg de Ghen trente gentilshommes conduits par La Mothe- Brigantin% Peu après^ elle trouva un gentiittomme du due^ dé Bouillon avec une compagnie de cavalerie ^ et à une^ieue de là deux cents fusiliers. Un gentilhomme qui les commandoit l'assura que les dues l'attendoient

à Alcurueé EUe^ né pût }ii arrivée, «t £it^diitr8iiitedç coacfaërà l^oas^j^d i^eï un bëau-^ frère de Bhindoti , oik uoé heure âpvèa ari^iisérént lea comtes de Daras^, de B&eilk .et de Qes'Dliont^, qui vintent complimenter la priikefâsfte et le dtibde leur heureuse arrivâew ' , Lèckndaxtaiii. r4^ die niohta en litière; et ëtaqt «rriiir^ dans mie plaifae près Daugl^p^r, où elle monta â.chëVa^, elle reàcëntràfesducs de Bouillon et de Ljsi jfioilhiefc^caald >^a;téte dé plusieurs gens de qualitâ. £lle les s^lua avec toute là ciyilîié possible : elle fit à chaeadfL des cabesses >pî;opbrtioi^nëes àleur naâssahce eti^ leur BÉuëristf , jet leur donna des télAdigÉia^ës :de sa iraconnûissance tels; que nkévitoi^ ceui de leur smiïié eftdeleur^ngagementpouirle j^rince son diari. £Jle.leilc présenta le ;^uae} duo son fili,qtii dit fort agréablementàuxiduqs ; « Je n!ài en virité plus, peur ^: du Mai^arin^ ppîsflpie je: tous 'trouve ici avec tant 4( deibraVie&^ens^iet jer ii'.6sp|^rerla* liberté de >moii {( boEi pa!pa<quei dci leur valeur «t de la tôtre; » Ce petiLbomplimentd'ànenfahtde sept atië donna bien de |ajoi€;.et:de la; tendresse à toute cette noblesse^ et ils dirept tous qu'il* y. auroit plaiàir & icâiiiltiver une plaÂledi an tant d'espérance qu'ils jugèrent belle^-là. v'Alèent.pafc de là ëtoienit huit escid^rons de^ cavale^ fiëv beUe.vjqtioîqueïamassëé. La princesse et mon^ siBuc,&on filsj lie chapeau iaûipoing, passèrent par leé fang&j ' H^. firenili les<sfilves ordinaires ; et tom^ rëpëé à ;là^Biain^i&ent;deft protestation^ confuses et pa^^ aiofiiiëe& de JQiâurir poun ileur semce , et firent un cri ^&.^ffiUNme{ qU'Oa ouït âefiuissoiuvent retentir par les cum^deiBardëaiix ,;par i^ellçs^dePàris, et pr^ue par téut^S'CeiUesduroyahitae, quifut visieyJe Roi et les

!244 [l^^Pj MéMCnRES

princà^^ etf. i u v. du.Màsxirin h Hs foreiit toos ensuite AïnBï chez le «eue des Gbaraiilés. Là; im gentilhomme .envoyé du marquis de Lusîgnânr vint complimenter jfl 1 pnihcease , iet lui dire que les Eépâghols'avôiek voulu fairei passer sept ceiit înillé Uvres.à Bordeaux ipaff Blay e ; q^i^ 1^ duc de &iiat^Simon r^avoii «nipéclié, ce qui av'oit oblige^ le cbHùnandàntdti vaissebu qui les .pDftoit de : les( raniiener à Saiat-S^ébastien ^ .qu'ils offroient de revenir en quittée 'jours, 'de secourir la princesse de quatre mille hommes de pied; de quinze vaisseaux ide guerre, et de deux millions^ pourin c^u elle i^^aitât avec eux.' Il ne faut qae dësirer pour être Ëicilemenli persuade \ et Ton avoit tant ouï parler .du Pérou, et desisommes immenses que cette natioa avbit autrefois semëes pour soutenir des factions ea divers endroits de TEurope, que la plupart de nom crut aisément cela, venant du marquis de Lusignian, qui avoit déjà eu de (grandes conférences avec le ba^ron de .Yattel^ille. Ce fut ia première fourbe que ce baron noiis fit/, la suit^; de. ces Mémoireis en décûu- ;vrira bien d'autres. Getle-ci nous fut avantageuse \ car elle échauffa fort la bonne, volonté de ceux qui s'eû* gageoiènt au se^rv^ce des princès,r^et y)en attira d'aur très par l'espérance de Iratecommodei^ leur^^ affaires arvecila portion que chacun espéroiit dans une telle somme.! L'espoir d^ profiter est le meilleur ^négociateur qu on puisse employer en pareille côàijobctore, et quasi, datils toutes les afl&iries du monde z aiissi îne fimes^nous de raisonnement iqu'en ipavtiedlier >sur la pdssil^litéou impossibilité d'effectueiT cette promesse^ et nous jugeâmea ttous à propos de la laisser croire prompte et facile à eséeu)jer.' â la vérité , «ou» irë k

DE LEIÏBT. [»l65oj 345

Toyions pas aussi ample qu'on nous la faisoit; mais lous croyions trouver de grands secours en Espagne, m nous n'en trouvâmes que de très-:médiocr^s ^ qf à )eine eut-on pu s'imaginer la nécessité en laquelle îUe étoitpour lors réduite. On résolut 4? renvoyer ce, gentilhomme quand la princeçseseroit fr^ivée à Turenne avec un billet d'elle au baron de Vatte ville, et» de créance en ce que le marquis de Lu^gnan . lui di-^r roit ou écriroit de sa part. Elle alla coucher à A^gçuT, tac, petHe ville appartenant au duc de Bouillon^ sui; la rivière de Dordogne, où il lui donna un magi;>ir fique sqpper, et à toutip sa suite. liÇ ljen4iÇi9ai^ |i5 ,, elle en partit en carrosse après y avoir dîné,,et arri^va de ho^ne heure àTuï;enn€, où ayant conféré ayeç les ducs et oioi , elle, résolut , fit et envoya lejs expé^ ditious suivantes : î . , | „

« M. le baron de Vatteviïle prendra , s il lui plaît ^

« toute créance en ce que le niarquis de LfUsignani lui

« dira ou écrira de ma part, pour entrer dans Içi même

« traité que madame la duchesse de Lqngueyille et

« M. le vicomte de Turenne ont fait avec Sa Majesté

« Catholique àStenay; aux conditions diiquel traité,

« moi, mes parens, amis et confédérés de Guienne,

« nous nous soumettons, moyennant ce qui sera ac-

« cordé de notre part avec Sadite Majesté ou mes*-

a sieurs ses ministres, les suppliant à cet eSet de npuA

a eavoyer quelques personnes suffisamment autprF

<c sées pour traiter avec nous. ; >

(( Signé Claire-Clémence de Maillé: » '

3i46 [l65oj HÉHOIMS

« Monsieur (0,

« Je ne puis être plus long-temps dans yotre yoisi-

« nage sans tous avertir de moii arrivée, et com- « mencer à vous remercier de tous les témoignages « d'amitié que je reçois de vous et de monsieur le «marquis votre fils, sur lesquels je me suis embarii quëe à ce voyage plutôt que sur toute autre con- « sidëration : et je vous avoue que la seule consola- 11 tion qui me reste dans tous les malheurs qui m'ac- K câblent est celle d^avoir des amis de votre qualité « et de votre vertu. Je vous supplie d'ajouter à tou- « tes vos bontés celle de me donner vos conseils et « votre assistance pour la conduite de Taffaire que « j'entreprends. Elle est importante au service du « Roi , au bien de l'Etat , et à la conservation de la « maison royale (ce qui a été toujours l'objet de « tant de grandes actions qui vous ont rendu le plas « illustre de votre siècle) , vous suppliant d'être perte suadé de ma reconnoissance , et que Je serai toute « ma vie, etc. »

« MoiïSIEUR MQW COUSIN (2) ,

a Quelque impatience que j'aie de vous voir, je « vous confesse que ma lassitude est si graade, 4c que je me suis résolue de me reposer quelques ■€ . jours en ce lieu , où nous paillons souvent de vous. « Les troupes qui sont en Poitou m'ont empêchée « d'a}l^r toutdroit à Blaye, outre que^ pour vous parler

(1) Monsieur : Le maréchal dac de La Force. — (a) Aîon cousin : U dne de Saint-Simon.

m LBHET. [i65o] 1l47

« franchement, je n'ai pas été fâchée d'embarquer

« tous ces messieurs ici, de qui je n^étois pas autant

« assurée que de vous. M. Filsgean, que je vous en-

« voie parce qu'il est de vos anciens amis, tous dira

« Fétat de nos affaires et de nos desseins, sur le^squels

« je ne résoudrai rien qu'après en avoir conféré avec

c( vous. Vos conseils et la créance que j'ai en vous

« me les ont fait entreprendre ; et sans l'assurance de

« votre amitié , et la sûreté de ma retraite dans votre

« place, je crois que j'aurois risqué de me voir assied

« ger à Montrond , après avoir évité la prison à Chan-

« tilly. Vous pouvez croire, mon cher cousin, que

« je ressens comme je dois les obligations que mon

« fils et moi vous avons, aussi bien qu% monsieur vo-

« tre frère ; et j'espère que les pauvres prisonniers

R que vous aiderez à sortir d'où ils sont vous en re-^

« mercieront un jour bien tendrement , et que vous

« connoltrez , par toute la suite de ma vie , que je

« suis de tout mon cœur, etc. »

« Monsieur (0,

<c Comme je n'ai pris la résolution de me retirer en ^ cette province , à dessein d'y agir pour la liberté ^ de monsieur mon mari et de mes beaux-frères, que ^ dans là créance que la mémoire de mon pauvre ^ frère, et J'amitié que vous m'avez toujours témoi- ^ gnée, vous porteroît à y contribuer, je vous ai dé- ^ péché ce gentilhomme (auquel je vous prie d'avoir * créance ) dès le moment de mon arrivée en ce lieu. ^^ Je sais que vous êtes assez généreux et assez puis-

(i) j|/o/t5(eur : Le comt6 Du Dognon.

2^9 [l65oj MÉMOIRES

« sant pour témoigner à la soeur et au neveu de M. le n duc de Brezë , dans une occasion telle que celle- « ci, que vous avez toujours dans le cœur le souve* « hir d'une personne qui vous a si tendrement aimé, •t et qui avoit tant de sujet d'être persuadée de votre « affection. Je nourrirai mon fils dans la même amitié « que son oncle avoit pour vous. Âidez-Ie et aidea^ « moi à tirer monsieur son père de la cruelle prison it en laquelle le cardinal Mazarin (de qui vous avez « tant de sujets de vous plaindre) le retient. J'espère a tdilt de vous, puisque je suis, etc. »

Le i6, comme le gentilhomme de la princesse partoit pour La Force, un envoyé du maréchal arriva, qui apporta de sa part un mémoire non signé , par lequel , après l'avoir assurée de ses services , il lui remontra qu'il n'étoit pas raisonnable, ni même utile au parti, qu'il se mit en devoir de l'accompagner i Bordeaux sans avoir ses sûretés et celles de ses amis, qui étoient en grand nombre; car n'ayant ni troupes réglées ni argent pour en faire, s'il quittoit sa maison, il ne tarderoit guère à la voir rasée par les troupes du duc d'Epernon^ et qu'au contraire, quand il auroit de quoi se déclarer avec effet, qu'il verroit le parlement de Bordeaux agir, il feroit déclarer plusieurs villes et quantité de personnes de cj^nsidération et de mérite. On renvoya ce gentilhomme avec celui de la princesse , et on les chargea tous deux.de proposer au maréchal une conférence avec les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, en laquelle elle me feroit Thonnetir de m'envoyer de sa part,

Filsgean , en partant pour Blaye , fut chargé de

DE LElfET. [i65o] a49

dire au duc de Saint-Simon que, comme il partoit, la princesse avoit reçu avis qu'il avoit envoyé un courrier au cardinal pour l'assurer de ses services 5 qu'il rëpondoit de Bordeaux en sa faveur , qu'il y dëcrieroit le parti des princes , et que tout cela n'empécheroit pas la princesse et le duc de se rendre trois jours après lui dans sa place , puisqu'elle avoit parole de lui qu'il les y recevroit , et même le duc de La Rochefoucauld. Et, en un mot, elle chargea Filsgean de ne rien omettre pour découvrir ses intentions , et en tout cas pour l'obliger de se rendre à Bordeaux , s'il voyoit qu'il fît difficulté de la recevoir dans Blaye, afin qu'on pût négocier avec lui pour l'obliger à se déclarer.

On m'envoya de Toulouse un arrêt du 5 mai, par lequel ce parlement ordoimoit à Morand , maître des requêtes , qui étoit intendant à Montauban, d'en partir dans vingt-quatre heures , et du ressort dans huit jours, à peine d'être puni comme infracteur des orr donnances, avec défense à lui d'y faire directement ou indirectement les fonctions de sa charge.

Le marquis de *** se trouva ce jour à Turenne, comme une manière d'émissaire du maréchal de La Forée, jugeant qu'il seroit moins périlleux de rendre une visite à la princesse à Turenne , que de se trouver à la conférence proposée , parce que n'ayant point de défense de la cour, c'étoit même une incivilité à lui que de ne le pas faire. Il proposa à Madame de l'inviter à se rendre près d'elle pour lui donner ses conseils : ce qu'elle fit à l'heure même , par une seconde lettre de ce même jour.

Le marquis de *** étoit de ces gentilshommes retirés en leurs maisons, qui s'érigent en arbitres de

%Bo [l65o] MÉMOIKES

ptovkices , qui veulent être de tout, qui s'iogèrent à tout, et qui vont de lieu en lieu chercher des affaires quand les affaires ne les cherchent pas chez eux. Ils condamnent tout ce qui n'a pas passé par leurs suffrages, et ne trouvent rien de bien que ce qu'ils ont ordonnië. Tels gens sont fâcheux en toutes saisons et en toutes affaires : ils sont pourtant utiles en beaucoup d'occasions, parce qu'on a affaire à des gens iretiréd comme eux , sur lesquels ils ont pris une a grande autorité , qu'ils n'osent rien faire que par leur kninistère. Un léger profit les fait mouvoir, mais une légère crainte les arrête; ils sont sujets à négocier des deux côtés , et je n'ai point trouvé de plus dangereux espions. Il faut les laisser agir à leur mode , ne les contrarier jamais \ car l'instruction du plus expérimenté ministre d'Etat leur paroitroit impertinente. Nous avons trouvé en notre chemin une infinité de ces gens4à, qui nous ont fait plus de peine que le gros de l'affaire. Il faut pourtant les ménager, et n'en rebuter aucun , parce que personne n'est plus propre que ces gens-là à décrier les affaires, et les manières qui ne tombent pas sous leur sens. Tout ce qui réussit bien , ils disent qu'ils l'avoient conseillé , et que Ton ^ vouloit faire tout le contraire ; et tout ce qui n'a pas un bon succès , ils ne manquent pas de publier qve c'est parce qu'on ne les a pas crus.

Le duc de Bouillon reçut quelques avis de Montauban que cette ville, désireuse de se revoir en son ancien état, croyoit que le moyen d'y parvenir ëtoit de se déclarer pour les princes , et que plusieurs des principaux tâchoient à persuader les autres de le faire. Le duc écrivit ce qu'il falloit pour fomenter cela.

DE LENilT. [l65o] 25 I

Langlade , secrëtàîre du dàc de Bouillon , retourna 3 jour-là à Bordeaux, où il étoit allé par son ordreé

confirma les défiances que nous avions du duc de aint-Simon , dit qu'il tâchoit par toute Toie d'en douer à cette ville-là du parti des princes^ que pour-»mt il ne voyoit rien de changé dans Fesprit de ceux rec qui il avoit coutume de négocier, et les avoit )us laissés daps le sentiment de recevoir la prinesse et le duc son fils dans leur ville , et de donner )QS les arrêts nécessaires pour leur sûreté , pourvu n-ils vissent des troupes sur pied capables de leur ter la crainte d'être opprimés. Langlade étoit pour >r8 un jeune garçon d'une grande vivacité d'esprit, >rt affectionné à son maître , et par conséquent à cette ffake-ci, dont le succès étoit d'une importance exréme à la grandeur du duc et à sa réputation. Aussi ' a-*t-il.fort bien agi, et en toutes celles où M. de toûillon s'est intéressé. Il plut à la fin au cardinal, t devint, quelques années après, secrétaire du calinet.

Les avis se confirmèrent de toutes parts que la haine [ùe ceux d'Agen avoient contre le duc d'Epernon ugmentoit fort; que s'il sortoit de cette ville, il n'y éntreroit jamais, et que si l'on se présentoit à la «ôrte avec quelques troupes considérables, il couoit fortune d'y être tué ou pris prisonnier. Ce duc ttoît affolé d'une bourgeoise de ce lieu-là , nommée lanon de Lartigue, qui avoit ttouvé l'art de lui plaire vec peu de beauté et un esprit fort médiocre, en admirant tout le jour et en le traitant de prince. Elle

été depuis et jilsques à sa mort la maîtiressé absolue Le son cœur et de ses volontés. Elle avoit fait avec lui

sSa [l65o] MÉMOIRES

une fortune de plus de deux millions de livrés*, car ce duc s^ëtoit attache à la cour, parce que la cour Favoit gagnée. Il la menoit partout avec lui -, il la faisoit précéder les dames de qualité dans les lieux oà il avoit du pouvoir : la Reine même la recevoit chez elle, et parce qu'elle lui étoit nécessaire, et parce que la comtesse de Fleix, sa dame d'honneur, Ten sap: plioit par Fespéi ance de la succession du duc, qu elle a depuis méns^gée h son fils , à présent duc de Foii. Le cardinal rendoit des visites à cette fille, et à son exemple la plupart des gens de qualité. 11 ne se distribuoit point de grâce dans Tinfanterie, dont M. dEpernon étoit colonel, ni dans ses gouvernemens, qae , par sa volonté; enfin jamais un gentilhomme particu" lier n'a fait ou procuré de si grands bienfaits à une teUe créature. Sa fortune ne dura qu'autant que la vie do duc V car après sa mort elle en a été presque entièrement dépouillée par la dame de Fleix, c[ui a cruqa'eo la ruinant elle rendoit à son fils du biea qu'ï^^ayoit dû trouver dans la succession du duc d'Epernon.

J'ai fait cette digression à propos d'Agen , où cette, fille étoit mortellement haïe, et presque dans tonte la Guienne , où elle avoit beaucoup contribué à Taversion qu'on y avoit contre ce duc leur gouverneur: car, outre qu'il y avoit du scandale de voir un tel commerce et une si honteuse dépendance pendast qu'il étoit séparé de la duchesse sa femme , elle ayoit élevé sa fortune dans son propre pays ; et cela saffisoit pour avoir excité une envié et une aversion aussi grande que celle qu'on avoit contre elle.

Plusieurs particuliers de Bergerac écrivoient qu ik ne songeoient à rien tant qu'à se délivrer de la tyran-

DE XENfiT. [l65o] ^253

Aie du duc d'Epernon, et qu'ils n'en sa^pi^nt point des ihoyens plus sûrs et plus prompts que de se jeter dans le parti dès princes. Cette ville nous eût été fort oëcessaire et par la situation etipar son pont, qui 3st seul, sur tout le cours de la Dordogne.

Limeutlfest un pp^e avantageux sur le confluent le la Vezère et de là Dordogne, Cette ville appartient Lti duc de Bouillon \ il y jeta quelques gens de guerre iouF' rempéoher de surprise : c'ëtoit un passage asîiir'ë pour conduire la princesse à Bordeaux. Le gèlerai de La Valette s'en approcha , mais il n'osa rien entreprendre en l'état qd'ëtoient les affaires.

Libourne offrit , par le premier consul, de se ren^ Ire au premier ordre de la princesse ou du duc de Souillon.

On eut avis que la compagnie de gendarmes du >rince Thomas devoit loger le 17 à Brives-la-Gail*ârde. Le duc de Bouillon résolut de la charger quand ^lle seroit sur le point d'entrer dans cette ville, qui 3st de la vicomte, et à deui lieues de Turenue. U fit &OQn^ le tocsin , et eh un moment tons les habitans jui composeot cette belle terre furent sous les armoft; ^ à deui^ heâre^ de Ik ils furent tous au rendez* ^«us. C'est uiie ichose 'assez singulière., et établie de Lcictt teriips , que quand la cloche dei Tiirenne ^onni^s ^.paroisse voisine en fait autant, et laménie chosp Le paroîsse en paroisse ;: de ^rte qu'en moins d'un ftemi quârttd'hèure cette TicK^nt^r, quieatiayect^etsdjér tiendancès compOsiée.de quatre à cinq cent^ viliâgeij, ^ htend le toèsin; partout , et s'arme; Chacun $ait son ^codez^vonS'pàrticiilier , qui est composé de plusieuijs Niroisses ;. et la manière de sonner, dn clocher de Tu-

a54 [l65o] MÉMOIRES

cènne apprend où doit être le rend^i-vous g^ Ainsi on ne s'étoqnera pasj saohaiit cela, si ïop duc de Bouillon fut si prômptement exétxÉbé*^ et ( pas apurement dans ce pâys-là que le pi^overbc naissance \0^tV ordre de M. de Bouillon; \ il parlCj personne ne marche; car jamais j ouï parler d'une plus prompte obëiteànce, ni exécution plus br nique que celle-là Je fut; Te noblesse dont J'ai parle se joignant aux commu Turenne, fit un corps assez considérable pour 1 réussir. Tout marcha^ et comme on sut qù< compagnie ëtoit déjà dans BriVe^ depuis énvin heure, le duc envoya quarante maîtréià cbaca portes, fit préparer force fagots pour y mettre et envoya dire aux magistrats qu'ils avoient re Compagnie d'étrangèr$ que le cardinal envdyoi enlever un prince du sang et madame sa mëre :avoit résolu !de la' tailler en pièces, et qu'à C6 iil^ euksent à la mettre debots ou à lui ouvi pointes, ou qu'il les alloit brûler, et mettre eiis feu dans leur ville ^ et tout cela dans iane^ heui magistrats furent asse:^ embarrassés à quoi se ' -dréj mais la populace^ qui voyoît de& troupes J portes , leur seigne;nr à la tête , et les coiii] <qui grossissoieiit de gens qui descendoient de parts des mont agnlss ^ comniença à dire aux mandans de cette cômpaj^nie qu'ils les chafgei et môme plus prfrnijptement que ne férbitileic Bouillon , fèt qu'ils euBSènt;à aViser à ice qu'ils a à faire; et qvéVilsattendoieilit^pius qiieleteifa[] leur avoit donnée iln;'y aupoit point de. qaaurti^ eux. De sorte qu'après quelques allées et ve

DE LEIfBT. [fSfio] Sl55

Sauvebœistfv qoîëtoitde la troupe, ehtif a éiiirs là yllle^ capitula qU'ils sortiroient en armes et bagage. Cetoit un homme brusque, emporte, sujet à faire bien des fautes quand il commândoit, et à être brouillé aTec ses commandans quand il obëissoit. Le duc de Bouillon le désavoua*, et il fut enfin accordé , au nom du duc d'Enghien, que les officiers sortiroient chacun aTec le cheval qu'on leur voudf oit donner , sans valets ni bagage, et que tout le reste se réndroità discrétion : ce qui fut exécuté. On mena bien cent cinquante chevaux à Turertne, et la plupart des cavaliers prirent parti dans nos troupes ; et tel fut le commencement de cette guerre.

Sauvebœuf se plaignît fort de ce désaveu , et plus encore de ce que le billet de créance que la princesse ayoit écrit au baron de Vatteville étoit adressé à Lusignan et non à* lui, et qu'il né l'avoit pas éignë , disant qu'il avoit commencé cette négociation -, qtié les Espagnols n'auroient créance en ^ùi que ce fût : de sorte que pour le contenter, et empêchet (jue (Jette mèche ne fût éventée , il fallut en faire un , qu'il signa avec la princesse ^ et qu'il envoya par un gentilhomit^e à lui. Ceux qui sont à la tête dèë pisrrlis, surtout quand ils sont dans leurs comtnefndèiheiis, fbht Txa exercice perpétuel de patiéîieépotit' èfontétiter TaM târiee , l'aflibitidn ou la vanité de cfêtït: qui y i^bttt', de peur qu'ils n'en sortent ; «t dé cent qui n'y sOtit paà^ afiti qu'ils y entirerit.

On àut le sO(ir qiie le hiarquis de ISHery vendit âvëd tl^isâ quatre cents maîtres, parmi lesquels il y avôît éfentciilqtiantè^^^ gentilshommes; qu'il s'ëtdit saisi dii pont de Téras^bn ^ilr lé Vé7.èrfe, fet cjue le chéValier

:i56 [i65«] MÉMOIRES

de Todias avoit fait plus de mille fantaasihs dans la duché de Fronsac , dont il ëtoit gouTerneur.

Chaufour, entré dans Limeuil, écrivit qu'il s y ëtoit jeté près |de quinze cents hommes ; qu'il étoit en état de durer plus de quinze jours, et qu'il ne croyoit pas le général de La Valette si mal avisé que d'en entreprendre le siège.

Le gentilhomme que la princesse avoit envoyé au maréchal de La Force retourna avec une dé ses lettres fort respectueuse pour elle, et nous dit qu'il lui avoit confirmé tout ce qu'il lui avoit envoyé dire par le gentilhomme nommé Chassin , qu'il lui avoit dépéché deux jours auparavant; disant de plus qu'il avoit neuf ou dix villes qui se déclarerôient aussitôt que la princesse seroit en campagne , avec une armée capable de s'opposer aux troupes du duc d'Epernon -, que lui et toute sa famille se sacrifiëroient avec joie pour la tirer d'oppression*, que c'étoU une chose honteuse de souffrir qu'une reine espagjpiQle et un ministre calabrois , sujet du Roi son frère , eussent emprisonné sans sujet le plus grand prince, dqi monde, et qui avoit si bien mérité de l'Etat qu'il nesavoit à quoi se résoudre sur la conférence proposée, craignant que.s'il sortoit de sa maison, le due. d'Epernon ne s'en sai^t; que ç'étoi): un homme vain, ignorant et sans naissance, qui lui avoit proposé le n^^riage de mademoiselle de La Force, sa petite-fi|iile ayec le due de Caudale, dontU n'avoit pas voulu ouïr parler, ne voulant poiat? d'alliance ,^veQ telles gea$ f et 4nit disant qu'il alloit 'envoyer copie de la lettre^d? la princesse au mavqpisde La Force son fils , qui ^tpit k *** , pour , prendre et suivre son avis sur la conférence proposée.

BB levir. [i65d] 157

En tous les donseils que tenoit h priflcesse, elle n'y npelmt que les ^etïx ducs et moi , non pas qu'il n'eût :é nécessaire d'y faire entrer quantité de personnes de oalitë et de mérite qui étoient là^et que je n'y fu$se ien inutile; mais le secret est si nécessaire dans tels) dmmencemens , où les créances réciproques ne sont SIS encore bien établies , et où l'on ne cpnnoît pas les itéréts ) les humeurs ni le génie des uns et des ^ues, qu'on étoit obligé d'en user de la sorte. Chacuc| ourtant vouloit y être *, mais le remède est de $'en7 retenir souvent d'affaires sans appeler cela conseil , e faire jamais sortir personne du lieu où Ton est poui^ ela ^ et que ceux qui délibèrent fassent de concerf es uns avec les autres des confidences à leurs ami^ les choses les moins importantes , et auxquelles le ^cret est moins nécessaire, et leur en demander tour oars beaucoup.

Le 18, la princesse en tint un avec nous, auquel il ibt délibéré sur la manière de concevoir les ordres p'il falloit donner à Tavenir pour faire avancer les troupes avec lesquelles on prétendoit attaquer le général de La Valette, pour ensuite conduire la princesse à Bordeaux. Lef uns furent d'avis de les dresser de cette sorte :

« Henri de Bourbon, duc d'Enghien, prince du « sang , pair de France , lieutenant général de l'ar-

< mée du Roi contre le cardinal Mazarin ,. ses fauteurs

< et adhérens, perturbateurs du repos public, empé- « cfaai^la paix générale et la décharge des peuples. y>

Maksiir ce qu'il futrenontréque ce seroit déclarer a:giMBrre8Î on le déckroit chef de parti , et qu'il n'éoitpas expédient d'en user de la sorte, que de con- T. 53, 17

aSS [i65o] MEMOiRss

cert avec le parlement de Bordeaux , lorsqu'on y seroit arrive , on résolut qu'on les expëdierok en cette forme:

il La princesse de Gondé , etc. II est ordonné aux « maires, consuls et habitans de *** de recevoir « ***, qui leur seront envoyés ou menés par le a sieur ***, que nous avons prié de se rendre près <( de nous avec ladite troupe , [pour empêcher que « celles du cardinal Mazarin, qui nous poursuivent, ne « se saisissent de notre personne et de celle de M. le f( duc d'Enghien notre fils. Et d'autant qu'il ne seroit « pas raisonnable que lesdits habitans fussent sur- K chargés de la dépense de ladite troupe , qui vient « pour nous défendre de l'oppression et de la yio- « lence d'un étranger ; et que rien n'est plus impor- « tant à l'Etat , au service du Roi et au repos du pence pie , que la conservation de mondit sieur le duc (i d'Enghien notre fils , comme étant le seul prince de c( la maison royale qui soit hors du pouvoir dudit carte dinal Mazarin , il est ordonné au commandant de « ladite troupe de la faire vivre doucement , de gré « à gré, sans aucune exaction ni violence, à peine « d'y être pourvu ; et de laisser en sortant dudit lieu « aux maire et consuls, un état arrêté et signé de lui <i de la dépense qui y aura été faite , afin qu'elle leur « soit déduite sur la taille de la présente année i65o.

n Fait, etc. »

Ce jour même , la princesse , jugeant à propos d'éi^rire à quantité de gentilshommes dçs provinces voisines^ fit expédier cette lettre circnlairepour eux :

DE LETIET. [l65o] ûSg

, « Monsieur 4

« Je n'ai pas voulu différer davantage à vous don- « ner avis que je me suis rendue en celte province « près de messieurs les ducs de Bouillon et deL a Ro- « chefoucauld, pour mettre M. le duc d'Enghien mon « fils à couvert de la violence du cardinal Mazarin , « lequel n'étant pas satisfait de l'injuste détention de « monsieur mon mari et de; messieurs mes beaux«> « frères , nous fait poursuivre partout par ses troupes, c Je crois que vous êtes assez généreux pour con- « tribùer votre pouvoir et celui de vos amis pour la « conservation du seul prince du saiig qui soit hors « delà puissance de cet étranger. Monsieur son père, « lui et le Roi même reconnoîtront un jour le ser-^ « vice que nous recevrons de voua en cette rencon- « tre: en mon particulier, croyez que j^'aurai toute ma « vie le ressentiment que j'en dois avoir , et que je c sois, etc. A Turenne, ce 18 mai. » i ;

Madame la princesse envoya ordre au chevalier de Todias de se tenir d'une heure à l'autre en état de marcher , et de se saisir , le samedi ai du mois, de la ville de Libourne. '

Elle envoya aussi ordre au commandant et aiix ofrficiers de la duché d'Âlbret d'obéir à tout ce que lo^gnan leur ordonneroit de sa part.

Comme le marquis de Sillery n'avoit amené que

delà cavalerie , il ne s'étoit saisi du pont de Téras^

conque pour assurer son passage , et n'y avoit laissé

personne. Les troupes du duc d'Eper non vinrent

ioccnper , et s'y barricadèrent au nombre de douze

d6o [l65o] HÉMOIftBIi

cents hommes de pied et de quatre cents chev pour de là observer la contenance de la princess être à portée de traverser Isi manche qu'elle pou fiiire*

' On résolut de faire iiàpdmer etjeter^ daas lès t ctrconvoinnes et dans rarmée, le bîUet ifae }gi fa transcrire :

• n! SbldatSy qui àvet vaincu autant de foi^ <{ae « aver cond)attu sausle grand prince de Goudé^ au fc vous bien assez de cruauté pour tremper vos a 4i daoslesang de sa femme et de son fils^ que lelM R rin fait poursuivre ? Non; on espère de vos coui r que vous quitterez les troupes de cet infânse é « ger pour vous ranger, comme ont £aàt beaiK a de braves soldats, auprès de la princesse el « duc d'Enghien. Vous y aurez faon parti dai K corps que chacun choisira ; les cavaliers et fai M sisa toucheront leur première montre le jon c( leur arrivée , et seront ensuite payés tous les ia « dont tous les généraux donnent leur parole ti engagent leur honneur. Quant aux officiers, oi « croit trop généreux pour ne pas se joindre « juste parti, où tous les seigneurs du royaume a ne sont pas unis par intérêt au Mazarin sont èi it gés pour contribuer avec eiix au bien de FI ^ à la paix générale, au soulagement du peuple, a la liberté du plus vaillant et du plus grand cafnl <t du monde. Adieu, etc. —La première montre « de deux pstoles pour chaque fantassin , et de « quante écuà pour chaque cavalier monté. » ; La priticesse écrivit au maréchal de La Forcé ] l'avertir que les ennemis s'étant postés à Térasso

DE LsnT. [i65o] 961

aFtfittoute liberté di'«ntrepreiidré ce qu'il lui pkirqit) yen la haute Gmeàiie:^ tmitle long de la G^roimef) Le dùo Ae Bouillon reçut o^i^elle que Je vicomte, dé Tqrenne son fnère «voit £iit pendre trois $ol4at6 d^ As troupes qui avoieni Toulu Ta^assiner yM ay pi^;)t Gonleafiëv^Yoir^éié attitrés par le cardinal^ J'^idois m, ce temps-Jà à le laisser croire a«x. autres , p^rcç que oebisefirok à ce qui^oiis convenoit 1^ plofi ; m^is j^ aefaijaouisx^ru, et partisullèifeaieat quand j>i cpu*^^^ M^ pMT beaucoup d'expérieDoe» que jspu ualurej ëtoit fertékigné de k cruauté» .

Le 19^ «fil tifti im conseil, auquel furent appetéa les principaux de ceux qui étotent Jà, comme §au^ Tebotaïf , Coligvjr , SiDery, ietc. Il y eut deui; ayb : le premier, 4!assèml>ler toute la yicomté de Tureniie , d^ lion fmmnfM tirer trois mille homme$ de pied ea élit de combattre^ et avec ce qull y avoit là de monde environ de sept à huit cents ch^vau;]^ , pour aller attaquer le général de La Val^te à Térassofi , tieker âi le défaire ou mettre en déjsordre , q^i ^eroit k iBoyeu'dew irendre makre de tout/ç la Guiennet et de mener ensuite la {Nrincesse et le duc cpuimç en trioaupheidans! fimrdeauf^

Le second a«risfttt de «e contenter de régler ce que J!ea pou^reit tirer de troupes de Turenne et lieui^ .gMOQvioisins y quinze cents hommes qui étoient dans iin^uii, les miUe ou dou^ cents hommes du cbe^: ^erde Todiasei de Roissac, avec environ mill^ ciemax qu'en ramasaejroit de. toutes parts; passer la, irioeesse, le; àuù H les en&ns du duc de Bouillon s long de la Oordogne, par Mpulfort , à JLimeuil , et e là à Libourne, où Ton attendront des nouvelles

!I&1 [l65o] MÉMOIAES

d'Espagne, ei d'où Ton nëgoôiemt avec Bord^mx,. ou Ton s'y jeteroit sans ancnti trailë , suivant que IW; casion le vondroit; que si le général de La .Vaktte Touloit suivre , on lâcheroit de prendre.quelque poste avantageux pour Tincommoder ou le icqmbajbtre^ et que du moins, en hasardant un combat, la|)nnoefise àeroit en sûreté et le duc son j^s« Ce d^puier avis prévalut avec raison-, et il n'y avoit pas à balancer entre la conservation de leurs personnes ,. et ^èlq^e» succès qu'on eût pu avoir d'ailleurs. Elles étoâentk sûreté d'un parti naissant , et celle de là vie des princes prisonniers. L'on résolut d'exécuter cette proposition le 21 ou le 2ià du mois.

' Le 20, un cordélier vint à Tureniie-, on. sut tôt après sa sortie , d'une personne, à qui ils'étoitadresfé, qu'il étoit envoyé du duc d'Epelrnon; pour lui t^f* porter ce qui s'y passoit. On lit coûire après lui de tous côtés, mais en vain, i

' Un père carme, ùopimé Fabri, vint s'offrir à îsitt surprendre Filsgean et Cadevac, deux forts châteaujc^ appartenant au comte de Cmssol : et tant que celte affaire a duré, nous avons reçu mille propositions jde cette nature par des moines presque de tous ordres. Il est dangereux de s'y fier, car les* bons. .religieux demeurent dans les cloîtres; il n'y a^ que les vagabonds, ou peu affectionnés à leur profession;, qui s'offrent à entrer dans les affaires de cette nature. Ils sont pour l'ordinaire espions, doubles, et se prévalent du respect que Ton doit à leur habit, pour profiter et traliir des deux côtés, et, en chemin faisant, .pratiquer toutes sortes de vices : eff$t$ ordinaires ide la fainéantise et de l'impunité»

Le duc de BoaiUon fol au rendez-Tons de ses troupes pour 1^ régler tout-à-fait, et les mettre en état de marcher.

Le duc de La Rochefoucauld appRt , par une lettre qu'il reçut, que cinquante gentilshommes de Poitou marchoient pour le joindre.

La princesse écrivit au marquis de Bourdeilles de Hontndlé, frère du comte de'^'^'^ et de Saint-Bonnet , et leur donnoit part de sa marche pour Bordeauit^ pour tâcher à hâter leur résolution d'entrer dans te parti.

La Roussie 9 q[ui avdit été envoyé de Montrond en Poitou, en retourna, et <Ut qu'ayant voulu voir le docdeLaTrémouille, il avoit contrefait le malade pour réviter ^ que la duchesse sa femme lui avoit dit <[ue hon-seulement son mari m vouloit rien édouter touchant le parti des princes, mais qu'il en détoumoit le prince de Tatente son fils, aussi bien que» la landgrave de Hesse sa belle-mère, le comte de Laval son frère , et la princesse sa femme , afin qae s'il avoit à lui proposer quelque chose, il le fit àriusu de tous ces gens-là. Après quoi elle lui dit qa*dle éioit servante de la princesse douairière, et qu'elle avoit sujet de se plaindre du prince de Gondé , qui avoit, en beaucoup de rencontres, abandonné les intérêts de sa maison. C'est une dame qui est assez iiai»le à sa mode, et qui vouloit imputer quelque chose au prince pour se dispenser de le servir : ce qui arrive souvent aux gens foibles, ou à ceux qui croi^it profiter davantage de l'autre côté. La Roustiére prit un rendez-vousi avec le prince de Tarente, pî lui dit qu'il faisoit son possible pour persuader

son perd, ^ m^e et son fnèise d'aller ea fiteta^ne, ^et pour ^av4^yçr.sia i^ame ea' AUesiiagae, à Gasael-, et que pour lors étant libre, il verroit ce qu'il poûfroit faire : et ensiuite le queMidniiafârt sur ceut qi'on prëtendoit devoir être» du parti , Fâi geaDi , les troapes, les places, les emplois, W .coinroAndemens , etc. En un mot , cet hoiQiQe qui «'étoit .^eiiu ofirir à GfaantiUy I croyant qii'pn lui meUraît Sanmur entée les mains qirai^d il étqit à la disposition delà princes^, .fit comme ces gens qui, ^près avoiit aondë le gué, quoique bon , vont passer la rivière à dix lieocs iée là fur un pont, ]^4mqu'il$ dieoJt i^ie «âàire pressée. LaRpussîèr^ 4it OQÇpre <|ja'iîl aioU de grandes ooti< fërencesi soissi biei^ que Pw DogooUt» afee Jeirna^ .cjbtal de ia ;MeilI(sniye«

Le a,i,.rp^^^t <pe l^|il> eQOsenBàsfie retrancfa(»e^ fortement à ï^rasson i sur ]e bf lût qule nous fttiaas iconrre exprès qy^ noijus ypuliotvs les AlMqbesTv; qn'âs attendoient quelques cooipagtiiiçft de caValeriû^le régiment de Gugoaci.fitîajspieatfakekur pain île munition à Serlac. i

Quelques soldats vinrç^t^ rendce, «t la prâncesse leur fit donuer Target porte par les biUeÉs jetés tdaiis

leurcamp*

On donna tous hs ordres aux troupes de se troufer ^vant le jour avec tout^ la noblesse à Gi»&ensaé.

Il est iûeoJus|e/ avant que de sortir de Tarmle , que je rapporte la n^agnificence etla odrdialité «rec laquelle la princesse y fut reça£ et traitée tout le temps qu'elle y séjourna. Elle y entra a^ee teole la cavalerie et la noblesse do«itj'ai'parlé, et y fiât reçue au bruit du paaon. 11 y avpit soir et matin une ttibk

iMB' cbuét; [i65o] . 965

poar eUe^$eiilë', iiàe pour le daesoa ifiii», tioè f^r madam^^di^TaùrvilIe, à laquelle mangeoient le^ ai^ftte^' limjQSi, jSePvSes dmcune dans des lieait séparés ; W diasjâ grande salle il }raToit quatre XnM.^% de >Vki^^ ôaq couverts chacune, toutes magnifiquement servies et fifuns bruit , que celui qui commençoit à s^élev^r af»i6 que l'on avoit desservi }es potages, et qui alléitE^ augbieutant petit à petit, jusques à ce que là pluj^at^t' fosseid; dans tine gaieté approchant dé rivrognerk^J ûsi commieiiçeit . les santés , et bn les iitiiiBsoit > pâti l^He du prince de Çondé : on là buvoît debout,: *à g^^ nmtx, et dis toute mabière ^: «iais' toujours le chai^éau bhs, et Fëpée nue à la 'maiii. Le dtac de Ébiiillbn 1^ eàmmençoit toujours a^ec dêd plt^téstâtiôfi^ de moïArië pour son service, de ne remettre jamais l^épéé a^ fourreau, qu il: ne lé vît avec le jM^îiic^ 'dé Conti ^^ la duc de li^ngaeyi}!^ cii liberté, tf portoh telfesf santés, tantât d'une, i tantôt de deut^t dé trois t<âH lades, parfois dans des verres, parfois dati^ des ^ô^ Mettà Tailemaiide; et ieltes étaient suivie^ par toute Tassistance 4^ protestations et de sermens de lë se-» conder : tous les valets en fàîsoient de même.' Cëtfè %on de boire passa jusqqe dans les troupes; totft l'équipage . de la prmciesse et toute sa Milité fût dé-^ frayée : et je ne sais comment le duc put fournir à cette dépense en Fétat auquel étoient ses affaires , après tous les malheurs qu'il avoit essuyés depuis sa prison, et la perte de Sedàn.Tl Jonnoit à la princesse tous les divertissemens qu'il pouvoit •, le voisinage la visitoit, les paysans venoient danser devant elle; elle jouoit, et chacun essayoit de la divertir par quelque p/aisantcrie.

266 [l65o] MÉMOIBES

Les feux qui avoient comm^cé à Montrond pour la marquise de Gouville allôiènt croissant dans les cœurs de Sessac et de Meille. Celui de Lorges ne fit pas grand progrès ; mais celui de Guitaut, cfuoiqu'absent , n'en ëtoit pas de même : il se défendit , tout éloigné qu'il étoit, contre les attaques de ses rivaux. Saint- Agoulin commençoit à galantiseri Gerbier pendant le voyage ; Goligny la trouvoit aimable à Turenne ; et le duc de Bouillon , qui avoit des civilités pour elle au-delà de sa condition, fit paroitre dèslors quelque chose de l'amour passionné qu'il eat pQur elle. JeJui dictois en particulier toutes les lett|res qui dévoient paroître écrites de la main de la princesse ; j'avois tout loisir de l'entretenir; elle, de bonne foi , me fâisoit confidence de ce que les autm lui disoient de leurs passions : et comme je craignois fort qu'on ne découvrit celle que j'avois pour elle, je vivois avec le plus grand respect du monde avec elle; personne ne m'en croyoit amoureux; et comme on ne la croyoit que mon amie, ils me disoient tous trois mille choses d'elle qui me faisoient juger ce qu'ils avpient dans le cœur , et me faisoient, sans qu'ils y pensassent, tenir sur mes gardes, et gagner toutes avenues pour faire échouer leurs desseins.

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DE LEISIET, [a65o] 1ê6j

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