scène française ; et certes il se rendait justice
Après quelques sollicitations, il obtint l’ordre de son début, et parut pour la première fois sur le Théâtre Français le lundi 1 4 septembre 1750 , dans le rôle de Titus de la tragédie de Brutus. Ce début fut aussi brillant que pénible; brillant par les applaudissemens qu’il obtint; pénible par la multitude des cabales et des ennemis qui vinrent l’assaillir. Pendant quinze mois que durèrent ses débuts, la cabale, constamment acharnée contre lui , l’accueillait avec des huées au moment où il paraissait en scène. Quand on a la conscience de son talent , on ne peut que s’irriter contre une injustice aussi criante que celle qu’il éprouvait journellement. Fatigué de tant de persécutions, Lekain renonça à l’espérance d’être reçu, et il était au moment de se rendre à l’invitation du roi de Prusse , qui désirait le voir s’attacher au théâtre de Berlin, quand la princesse Robecq qui l’aimait et le protégeait , ainsi que M. de Voltaire, s’opposèrent à son dessein. On trouva le moyen de surmonter l’intrigue qui s’opposait à sa réception : il reparut le 23 avril 1751 , et fut reçu aux appointemens. Au mois de novembre suivant , on lui
donna demi-part, et en 1754 il eut part entière. J’étais entré à la Comédie Française un an avant cette dernière époque, dit Préville, et quoique comédien depuis plusieurs années , il m’avait été impossible de deviner les causes qui s’étaient si long- temps opposées à la réception d’un homme dont les succès , dès son premier début , avaient dû faire présumer qu’il serait un jour l’honneur et la gloire du premier théâtre de l’univers. A quoi donc tenait le projet de l’en éloigner? Si je le disais, on aurait peine â y croire. Lekain était d’une taille médiocre ; il avait la jambe courte et arquée , la peau du visage rouge et tannée , les lèvres épaisses , la bouche large , l’œil plein d’expression a la vérité , mais c’était le seul avantage qu’il tint de la nature; enfin son visage offrait un ensemble désagréable, et le costume semi-français, dans lequel on jouait alors la tragédie , les paniers , dont les héros de théâtre s’affublaient, n’étaient rien moins qu’avantageux pour diminuer une partie des défauts dont je viens de parler. Il succédait à Dufresne, un des plus beaux hommes qu’il fût possible de voir ; il se trouvait en scène avec Grandval, acteur plein de grâce et de noblesse ;
débutait en même temps que Bellecour , dont la figure aimable, et la taille riche et élégante fixaient tous les yeux, qui d’ailleurs était puissamment protégé par madame de Pompadour : en voilà sans doute assez pour qu’on puisse former des conjectures. Les hommes sontbien faibles quand i 1s veulent lutter contre la portion la plus aimable de la société. Enfin, le diraije/ les femmes avaient conçu une antipathie marquée pour Lekain. Madame de Pompadour , plus juste que toutes celles de son sexe, malgré la protection dont elle couvrait Bellecour , fut la première à rendre justice à Lekain. Et comment ne la lui aurait-elle pas rendue? 11 arrachait des applaudissemens même à l’envie.
Lekain avait la prononciation nette, une diction pure; personne ne parlait mieux sa langue ; mais il avait la voix dure et aigre. C’est un reproche fondé qu’on lui faisait. Quel moyen employa-t-il pour rendre cette voix moelleuse et flexible , pour ne proférer que des sons qui allaient jusqu’à l’âme? Comment s’y prit-il pour animer sa physionomie et en faire le siège de toutes les passions qu’il éprouvait dans ses rôles ? De quel talisman usa-t-il
pour faire passer dans l’âme des spectateurs l’impression qu’il voulait leur communiquer ? c’est ce que j’ignore, ou pour mieux dire , c’est ce que je ne puis concevoir. Quelque étude qu’on fasse sur soi-même, encore laisse-t-on quelquefois apercevoir les traces des défauts dont on a cherché à se corriger. Mais chez Lekain, tout était devenu parfait, tout était en accord. Ses gestes, il les puisait dans la nature : on aurait pu défier la plus sévère attention pour en trouver un seul en lui qui ne fût marqué au coin de la vérité et du génie.
Qui peut avoir oublié son jeu terrible et animé dans le rôle d’Arsace dans la tragédie de Sémiramis de Voltaire, lorsque sortant du tombeau de Ninus, le bras nu et ensanglanté , les cheveux épars, au bruit du tonnerre, à la lueur des éclairs, arrêté à la porte parla terreur, il lutte pour ainsi dire contre la foudre? Ce tableau qui dure quelques minutes est de son invention , et n’a jamais manqué de produire le plus grand effet sur les spectateurs.
N’oublions pas non plus, je crois l’avoir déjà dit , qu’il fut le premier qui donna l’idée de la réforme dans les costumes tragiques.
Lekain avait un goût sûr, formé par une
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étude profonde de nos chefs-d’œuvre dramatiques; il y joignait des connaissances solides dans l’histoire des belles-lettres; il lui était donc difficile de donner son suffrage a plusieurs productions dramatiques de nos jours, et son suffrage était considéré. C’en fut assez pour lui faire des ennemis parmi les gens de lettres. Plusieurs de ceux qui feignaient de croire qu’il avait dénigré leurs talens en n’admirant pas leurs ouvrages ( comme si c’était dénigrer le talent que de ne pas approuver aveuglément l’œuvre qu’on soumet à notre jugement) , crurent donner atteinte à sa réputation d’acteur en prononçant partout, qu’il ne jouait bien que dans les tragédies de M, de Voltaire , parce que ce grand poète avait pris soin de lui donner l’esprit de tous les rôles dont il était chargé; mais qu’il était très médiocre dans les tragédies de Corneille , de Crébillon, etc. etc. S’il était incomparable dans Vendôme, Mahomet, Gengis-kan, Orosmane, Ninias, Zamore, Tancrède, OEdipe , il n’était pas moins admirable dans Néron, Ladislas, Cinna, Manlius, Oreste (dans Andromaque), Antiochus (dans Rodogune), le comted’Essex, Ilhadarniste ; et parmi les pièces des litte'ra-
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leurs, ses contemporains, Oreste ( dans Iphigénie en Tauride) , An ténor (dans Zelmire ), Bayard, Guillaume Tell lui devaient une partie de leurs succès.
Ces bruits sourds de ses ennemis se perdaient dans le vague de l’air : bien convaincu enfin que c’était la voix qui prêche dans le désert , on chercha à pénétrer jusque dans sa vie privée. Que trouva-t-on? un homme qui faisait consister son bonheur dans le bien qu’il faisait aux malheureux dont il était environné. Dix familles subsistaient de ses bienfaits. Une bibliothèque nombreuse et bien choisie faisait tout son amusement, et quelques amis toute sa société.
M. de Marmontel avait fait des chansemens
considérables à V^enceslas , tragédie deRotrou. Ces changemens déplaisaient au public, ainsi qu’à ceux des acteurs en possession des rôles de cette pièce. Mademoiselle Clairon était la seule qui les eût approuvés. Lekain, qui s’était encore plus que les autres déclaré contre les corrections de M. de Marmontel, et qui avait motivé ses raisons, s’était bien promis de ne point débiter les vers substitués par cet académicien à ceux de Rotrou. M. Colardeau lui avait arrangé le rôle de Ladislas.
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Cette pièce fut donnée à la cour avant d’être jouée à la ville, et, au grand étonnement de mademoiselle Clairon , Lekain récita le rôle fait par M. Colardeau , en se contentant de lui donner ses répliques. Mais cette actrice qui ne trouvait dans ce qui les précédait rien de ce qui convenait à son jeu muet préparé pour les vers de M. de Marmontel, fut, comme on se l’imagine bien, entièrement déroutée. Ordre fut donné à Lekain par MM. les gentilshommes de la chambre de ne point dire les vers de M. Colardeau , lors de la représentation de Kenceslas à Paris. Mais l’ordre ne lui ayant pas été donné en même temps d’y substituer ceux de M. de Marmontel , il profita de cette réticence pour conserver dans son rôle tous ceux de Rotrou qui ne pouvaient pas , en raison des changemens , nuire à la représentation.
Les corrections que M. de Marmontel avait faites à Venceslas , occasionnèrent entre lui , alors auteur du Mercure , et Fréron , auteur de T Année littéraire ? une discussion polémique.
Le premier annonça au public que les comédiens avaient décidé de ne jouer sur leur théâtre que le Venceslas de Rotrou. M. de
Marmontel lui donna un démenti dans le Mer cure y et annonça de son côté qu’on ne jouerait que le Venceslas retouché. Fréron répondit, en insérant dans son journal une lettre de mademoiselle Dangeville et une autre de Lekain , qui détruisaient l’annonce de M. de Marmontel . Les suites de cette querelle n’ayant plus rien de commun avec Lekain, nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui voudront en. être instruits aux journaux du temps.
Après une maladie assez longue causée par ses travaux dramatiques , Lekain reparut sur le théâtre , dans le rôle du comte de Warwick : il fut reçu avec transportât l’on fît une application très heureuse des quatre premiers vers de ce rôle à l’acteur qui les récitait.
Je ne m’en défends pas, ces transports, cet hommage,
Tout le peuple à l’envi volant sur le rivage ,
Prêtent un nouveau charme à mes félicités :
Ces tributs sont bien doux quand ils sont mérités.
Les applaudissemens redoublèrent à ce dernier vers, et la salle retentit d’exclamations.
Lorsqu’on donna en 1773 V Assemblée, comédie de M. Lebeau de Schosne, pièce composée pour célébrer l’année séculaire de la mort de Molière, Lekain se trouva par évé-
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nement charge d’en faire l’annonce. îl profita de cette occasion pour exprimer les sentiniens de reconnaissance des comédiens et leur piété filiale envers l’homme de génie, le fondateur et le plus beau modèle de la bonne comédie , leur bienfaiteur et leur père. Il déclara en même temps que les comédiens réservaient le produit de la représentation à l’érection du buste de Molière.
Si nous perdions Lekain, ditM. deLaharpe, l’art de la bonne déclamation serait à peu près perdu pour la scène française où il n’y a plus de grand talent tragique , et où l’on ne connaît plus en général que le bredouillage et les convulsions.
À l’époque où M. de Laharpe s’exprimait ainsi , nous possédions Larive , dont le beau talent donnait un démenti a cet arrêt injuste. Qu’on me pardonne cette réflexion dictée par la vérité. Si Lekain lui était supérieur sous certains rapports, Larive avait aussi pour lui de ces beautés dramatiques qui lui étaient particulières, et Lekain était le premier à les admirer dans cet acteur jeune alors : car personne ne rendit plus de justice que lui aux fcalens dont il était environné.
Que de choses il me resterait à dire sur cet homme aussi estimable dans sa vie privée , qu’étonnant sur la scène française ! mais il faut savoir s’arrêter.
A la suite d’une représentation de V endôme > et dans laquelle il sembla se surpasser (le 2 4 janvier 1778), il lui survint une fièvre, suivie d’une inflammation d’entrailles et bientôt de la gangrène. L’art du célèbre Tronchin ne pouvait porter aucun remède à cette horrible maladie ; il mourut le dimanche 8 février, sur les deux heures. Le soir même, le parterre demanda de ses nouvelles à l’acteur qui, suivant l’usage d’alors, annonçait le spectacle qu’on devait donner le lendemain (c’était M. Monvel) , et qui ne répondit que par ces mots : Il est mort.
Ces mots furent répétés par toute la salle avec un cri de douleur auquel succéda un silence de consternation.
Je m’étais placé à l’amphithéâtre, dit Préville , le jour de la première représentation du Roi Lear. Près de moi était un Anglais (M. Taylor), jeune homme de beaucoup d’esprit et qui parlait notre langue comme la sienne. Pen-
dant les quatre premiers actes il avait constamment applaudi et la pièce et le jeu des acteurs : le cinquième était a peine commencé que je m’aperçus qu’il faisait tous ses efforts pour ne point pouffer de rire : enfin, n’y pouvant plus tenir, il quitta la place.
La pièce terminée j’allai dans le foyer, et la première personne que j’y rencontrai fut M. Taylor, qui m’aborda. « Convenez, me ditil , M. Préville , que vous me regardez comme un homme bien bizarre , bien ridicule , et pour tout dire, comme un véritable Anglais. »
On se doute bien de ma réponse : « Ecoutez-moi , ajouta-t-il , et vous me direz ensuite si, à ma place, vous auriez eu plus de flegme.
ce II y a deux ans qu’à Londres je me trouvai à la représentation du Roi Lear. Au moment où Garrick fond en larmes sur le corps de Cordélia, on s’aperçut que les traits de sa physionomie prenaient un caractère bien éloigné de l’esprit momantané de son rôle. Le cortège qui l’environnait , hommes et femmes, paraissaient agités du même vertige : tous paraissaient faire leurs effortspour étouffer un rire qu’ils ne pouvaient maîtriser. Cordé! .a ellemême , qui avait la tête penchée sur un coussin
de velours, ayant ouvert les yeux pour voir ce qui suspendait la scène, se leva de son sopha, et disparut du théâtre en s’enfuyant avec Albanie et Kent (i) qui se traînait à peine.
« Les spectateurs ne pouvaient expliquer l’étrange manière dont les acteurs terminaient cette tragédie, qu’en les supposant tous saisis à la fois d’un accès de folie. Mais leur rire , comme vous allez voir, avait une cause bien excusable.
« Un boucher assis à l’orchestre était accompagné d’un bull do g (chien de combat avec les taureaux) qui, ayant pour habitude de se placer sur le fauteuil de son maître, à la maison, crut qu’il pouvait avoir le même privilège au spectacle. Le boucher était très enfoncé sur son banc; de sorte que Turc saisissant l’occasion de se placer entre ses jambes, sauta sur la partie antérieure du banc, puis
( i ) Cet acteur , qui avait près de quatre-vingts ans , jouait avec tout le feu de la jeunesse. Sa marche seule était chancelante. Le théâtre anglais présentait à la même époque un autre phénomène : c’était le vieux Maklin qui, à quatre-vingt-quatre ans, remplissait encore des rôles qui exigeaient une grande vivacité dans l’action. (iVo/e de la première édition.')
appuyant ses deux pâtes sur la rampe de l’orchestre, se mit à fixer les acteurs d’un air aussi grave que s’il eût compris ce qu’ils disaient. Ce boucher, qui était d’un embonpoint énorme et qui n’était point accoutumé à la chaleur du spectacle, se sentit oppressé. Voulant s’essuyer la tête , il ôta sa perruque et la plaça sur la tête de Turc > qui se trouvant dans une position remarquable, frappa les regards de Garrick et des autres acteurs. Un chien de boucher, en perruque de marguillier (car il est bon de dire que son maître était officier de paroisse ) , aurait faire rire le Roi Lear lui-même , malgré son infortune ; il n’est donc pas étonnant qu’il ait produit cet effet sur son représentant , et sur les spectateurs qui, ce jour là , se trouvaient réunis dans la salle de Drury-Lane.
e Cette scène m’est tellement resté gravée dans la mémoire, qu’il ne m’a pas été possible de revoir à Londres la tragédie du Roi Lear . J’imaginais qu’en la voyant représenter traduite en français, le souvenir de Turc fuirait de ma mémoire ; effectivement il ne m’avait point occupé pendant les quatre premiers actes; mais je n’ai pu échapper à ce souvenir
lorsqu’est arrivé l’acte dans lequel eût lieu l’événement que je viens de vous raconter. » Préville, qui s’était figuré cette scène telle qu’elle avait dû se passer, avoue que depuis qu’il en eut connaissance il lui fut impossible de voir une représentation du Roi Lear sans être forcé, comme M. Taylor, de quitter la salle lorsqu’on commençait le cinquième acte.