‹ Mémoires de Préville et de DazincourtChapitre 11 sur 22 · JOSEPH -JEAN -BAPTISTE · texte numérisé non relu

JOSEPH -JEAN -BAPTISTE

ALBOUIS-DAZ INCOURT.

Les Mémoires de Dazincourt forment une suite naturelle de ceux de Préville, car ce dernier va y paraître encore plus d’une fois, et de la manière la plus honorable. Comme le grand acteur qu’il se plaisait à nommer son maître , quoique celui-ci eût seulement été son modèle, Dazincourt n’a point, à proprement parler, laissé ses Mémoires. Quelques écrits confiés à l’amitié de l’un de ses parens (M. Audibert), et consistant surtout en lettres et réflexions sur l’art théâtral, plusieurs anecdotes sur sa carrière civile et dramatique, recueillies de sa bouche ou de celle de ses amis, tels furent les matériaux au moyen desquels M. Cahaisse, qui avait déjà publié les Mémoires de Préville , fit paraître, peu après la mort de Dazincourt, en 1809, ceux que nous reproduisons dans cette Collection.

NOTICE

En consacrant, à mon tour, quelques lignes à ce comédien si justement regretté, j’éviterai d’y faire entrer des détails déjà consignés dans ces Mémoires. Un éloge funèbre de Dazincourt, que fit imprimer dans la même annee un de ses nombreux amis, sous le voile de l’anonyme, et qui ne fut point mis en vente chez les libraires , me fournira quelques faits moins connus; j’en retracerai d’autres d’après mes souvenirs.

A l’époque où le jeune Albouis (qui conservait encore le nom de sa famille), ne se sentant p4us la force de résister à X influence secréte , se détermina à monter sur le théâtre, la scène française n’était point une arène ouverte à l’ardeur et la témérité de tous les débutans. Le noviciat dramatique exigeait impérieusement alors, non seulement plusieurs années de travaux dans un spectacle de province, mais des succès assez marquans dans cette carrière, pour mériter d’être appelé à un essai devant le public parisien. Lejeune acteur se conforma à l’usage ; mais, ayan t déjà le sen liment de ses forces, il osa, de prime-abord, s’élancer sur une scène où la comédie était jouée avec un talent presque égal à celui des grands artistes de notre Théâtre F rançais , sur la scène où brillaient à la fois Dhannetaire et

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Grandmesnil. Son audace fut récompensée par un brillant succès.

« Je lui ai entendu raconter, dit Fauteur de la brochure que j’ai citée plus haut, son voyage, son arrivée à Bruxelles, son entrevue avec Dhannetaire ( directeur plein d’intelligence en même temps qu’acteur distingué). Il narrait avec une grâce parfaite, et rendait piquans les détails les plus minutieux. Il aimait surtout à se rappeler le travail qu’il fit pour se procurer, suivant l’usage, un nom de théâtre, travail qui l’occupa toute la route. «J’étais, « disait-il , fort embarrassé : l’usage voulait que je « prisse un nom de guerre ; j’en pouvais choisir tout « à mon aise , mais j’en voulais un qui ne fût celui « de personne. Dazainville me parut charmant ; pour « mon malheur, c’était celui d’un homme criblé de « dettes, et poursuivi à Bruxelles par ses nombreux « créanciers. Crispin eut peur de la justice et du « quiproquo. J’y renonçai, et je débutai sous le « nom de Dazincourt. »

Bruxelles, ville déjà toute française par l’adoption de notre littérature, de notre théâtre et de nos arts, n’offrait pas seulement, dans le prince qui gouvernait alors les Pays-Bas, un protecteur éclairé de ces heureux emprunts ; là résidaient alors beau-

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coup de grands seigneurs qui s’honoraient d’exercer une protection semblable , et à leur tête ce prince de Ligne, chez lequel les connaissances les plus profondes étaient réunies à l’esprit le plus fin. L’amabilité, l’esprit naturel de Dazincourt furent appréciés par un protecteur digne de lui* et lorsque ses vœux se dirigèrent vers la scène où Molé, Brizard , et tant d’autres talens réclamaient un valet digne de figurer à côté de tels maîtres , ce fut encore ce prince dont la puissante recommandation lui procura son ordre de début à Paris.

Ce début fut un triomphe. Paris confirma pleinement le jugement favorable de Bruxelles, et dès ce jour la survivance de Préville fut assurée à Dazincourt.

Six années de succès y avaient encore plus établi ses droits, lorsqu’en 1784 Beaumarchais parvint enfin à faire représenter son Mariage de Figaro. C’était Préville qui, en 1775, avait représenté ce personnage original dans le Barbier de Séville ; c’était à lui que Beaumarchais destinait le rôle de la Folle Journée. Préville désira entendre la lecture de la pièce entière; et lorsqu’elle fut terminée: « Voulez-vous que je vous parle franchement? dit-il à Beaumarchais ; ce rôle est l’un des plus brillans

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que l’on ail fait pour un acteur; mais ma mémoire n’est plus celle d’un jeune homme, et je craindrais de ne pouvoir le mettre convenablement en scène.

- — Quoi! Préville, vous refusez. ..... — Oui, pour votre intérêt; mais je vous réponds d’un succès complet si vous confiez le rôle de Figaro à Dazincourt. — Dazincourt est un excellent valet, mais Figaro ne demande-t-il pas autre chose ? — Mon ami , il aura tout ce que le rôle demande. Songez d’ailleurs au besoin de l’illusion; car, sans parler des incidens de votre pièce qui exigent toute la vivacité et les agrémens du jeune âge, ne serait-il pas ridicule au mien de jouer le rôle d’amant, et surtout de paraître persuadé que je suis aimé de la vive et fringante Suzanne ? »

Cette réflexion fut un trait de lumière pour l’auteur; il donna le rôle de Figaro à Dazincourt, et l’on sait s’il eût lieu de s’en applaudir. Préville ajouta encore à la délicatesse de son procédé en se chargeant du rôle secondaire de Bridoison , pour compléter l’ensemble avec lequel fut représenté cet ouvrage. Une circonstance assez peu connue, c’est que Dazincourt ne contribua pas seulement à ce succès par son talent , mais par ses conseils sur la distribution des rôles. Ce fut lui qui, malgré une

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prévention fort injuste de Beaumarchais, le détermina, par ses instances, à confier le rôle de Chérubin à la jeune et jolie Olivier, qui donna tant de charme à ce personnage, et dont la fin prématurée a excité tant de regrets. Préville avait répondu de Dazincourt; à son tour il répondit de M1Ie Olivier : aucun des deux ne fut trompé dans sa confiance.

Des conseils d’un autre genre donnés par Dazincourt ne furent pas moins utiles à la réussite. Aux répétitions, la longueur du fameux monologue inspira quelques inquiétudes à l’auteur, qui voulait y faire des coupures : « Gardez-vous-en bien, lui dit « facteur; je vous garantis qu’après avoir été écouté « avec une grande attention , il sera applaudi avec « enthousiasme. » L’événement justifia encore cette prédiction.

En revanche, une légère suppression demandée par Dazincourt fut l’objet d’une vive discussion entre lui et le père de Figaro. Croira-t-on bien qu’un homme de talent avait pu placer dans ce rôle la phrase suivante : « Si tu as le malheur d ' approxi- « mer madame , la première dent qui te tombera ce « sera la mâchoire , et mon poing fermé sera le dan- « tiste. » Certes, il n’était pas besoin du goût exquis de Dazincourt pour se récrier contre de pareilles

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expressions. Beaumarchais n’en persistait pas moins à les défendre avec une ridicule opiniâtreté. Il fallut que Dazincourt lui protestât qu’il renoncerait plutôt à jouer le rôle qu’à prononcer cette phrase, digne tout au plus des tréteaux de Nicolet, pour qu’il consentît avec beaucoup de peine à en supprimer la moitié. Mais il fut impossible de lui faire entendre raison sur son approximer , et il en voulut long-temps à Dazincourt pour la suppression de son dentiste .

Depuis cette époque jusqu’aux événemens de 1789, la carrière dramatique de cet acteur célèbre ne fut qu’une chaîne non interrompue de succès. Le plus flatteur pour lui fut sans doute l'honneur* d’être appelé à donner des leçons de déclamation à sa souveraine, et de diriger son théâtre particulier. Entr autres avantages, une telle faveur lui procura celle de se voir admis et accueilli dans les cercles les plus distingués, et parmi les personnes les plus éminentes par leur naissance ou leur fortune. Doué d’un tact parfait, il sut y tenir sa place de la manière la plus honorable, et se montrer à la fois attentif sans bassesse, aimable sans fatuité. C’est bien lui que sa conduite auprès des grands seigneurs autorisait à s’appliquer ce mot ingénieux :

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Quelquefois ils veulent se familiariser avec moi , mais je les repousse par le respect .

C’est lorsque les faveurs de la cour et la faveur publique étaient également acquises à Dazincourt, que les troubles produits par les premiers événemens de la révolution vinrent influer de la manière la plus fâcheuse sur son existence, sa fortune et sa carrière dramatique. On trouvera dans les Mémoires qui vont suivre les détails de ses tribulations. Ce que nous devons y ajouter ici , ce sont des détails intéressans sur la détention que cet estimable acteur subit à la fatale époque de 93. Nous les empruntons à la Notice peu connue que nous avons déjà citée.

« Dazincourt, arrêté avec ses camarades , porta en prison sa gaîté et son esprit; l’un et l’autre soutinrent son courage, et l’aidèrent à supporter patiemment sa longue captivité , et à repousser loin de lui toutes les propositions qui lui furent faites, et qui auraient pu l’arracher à la prison et à une mort presque certaine. Jamais il ne fut plus aimable et plus gai que pendant sa détention. Il disait assez plaisamment, en parlant à ses compagnons d’infortune : « Que vous soyez en prison , reines , empereurs , « tyrans , marquis , rien n’est plus simple ; mais moi ,

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« un pauvre diable de valet, en vérité il ny a plus « de justice. »

« Un jour les geôliers étaient embarrassés du logement de deux nouveaux prisonniers. Une dispute s’éleva , l’un d eux voulant absolument entrer dans la chambre qu’occupait M. Saint-Prix, et qui apparemment était plus commode ou plus spacieuse : « Voyez, dit Dazincourt, ce que c’est que l’égalité ! « on est ambitieux même en prison ; ne voilà-t-il pas « qu’on se dispute une place auprès d’un monarque, « tandis que personne ne veut venir loger avec un « malheureux valet ! »

« Ce fond intarissable de gaîté ne l’abandonna jamais; mais ce qui adoucit surtout l’amertume de sa position, ce fut le constant attachement de mademoiselle Eulalie Desbrosses , l’une de ses camarades , qui ne l’abandonna pas , et qui , dans ces temps de destruction, où s’occuper d’un détenu était un crime, ne cessa de faire, pour obtenir sa liberté, des démarches aussi inutiles que dangereuses; cette incomparable amie ne s’est pas démentie un instant, et lui a prodigué jusqu’à sa mort les preuves d’un dévouement bien digne d’éloges , mais bien rare. »

Rendu enfin à la liberté , Dazincourt vit encore luire de beaux jours pour la scène française et pour

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lui. Lors de la première organisation du Conservatoire, il fut un des quatre professeurs attachés à cet établissement; jamais choix n’avait été plus juste 3 et les succès de deux de ses élèves, mesdemoiselles Yolnais et Rose Dupuis, prouvent assez le mérite de ses leçons ; c’était à lui que précédemment le théâtre de l’Opéra-Comique, dit alors des Italiens , avait dû le talent de la charmante Carline, si présente encore à la mémoire de tous ceux qui l’ont vue sur la scène dont elle fut l’ornement.

Une nouvelle preuve d’estime pour son caractère et son talent fut donnée à Dazincourt par le chef du gouvernement impérial ; Napoléon le nomma directeur de ses spectacles particuliers. D’un autre côté, la fortune sembla vouloir le dédommager aussi de toutes les traverses qu’il avait éprouvées depuis quelques années, et un quaterne de cent cinquante mille francs, que, s il faut en croire le bruit public, il gagna à la loterie de Paris, répara en grande partie les pertes qu’il avait faites par suite des événemens de la révolution. Mais déjà sa santé était minée sourdement par les travaux et les chagrins (i). Le voyage d’Erfurt, entrepris dans de

(i) Devenu un peu morose clans ses derniers jours , Da-

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telles circonstances, dut précipiter sa fin. Il lui fallut tout disposer , ne ménager ni ses soins ni ses veilles , pour qu’une salle délabrée devînt en peu de jours digne de recevoir les plus grands monarques de l’Europe , pour que l’élite du Théâtre Français vînt y représenter les chefs-d’œuvre de nos grands maîtres, et réaliser le vœu du grand Condé, en jouant les tragédies de Corneille devant un parterre de rois, de princes et d’hommes d’état.

De retour à Paris , le germe de la maladie se développa plus rapidement, et Dazincourt ne tarda pas à être enlevé aux arts et à l’amitié ; ses dernières dispositions furent en faveur de la personne dont nous avons déjà fait connaître plus haut le généreux dévouement; il acquittait la dette de la reconnaissance, en instituant mademoiselle Eulalie Desbrosses sa légataire universelle.

Les regrets de ses camarades , ceux de toutes les classes de la société, honorèrent sa mémoire. Geoffroy, dont les éloges n’étaient pas suspects quand ils ne s’adressaient pas à des vivans , lui consacra

zincourt exprimait* son opinion sur l’existence avec une énergie qu’Alceste aurait pu lui envier. Voici comme il définissait les quatre âges : « Qu’est-ce que la vie? disait-il; le fouet, la v - , l’indigestion et l’apoplexie. »

NOTICE

un éloge funèbre assez étendu , et dans lequel il rendait un égal hommage à l’homme estimable et au comédien distingué. Dazincourt méritait l’un et l’autre. Les faits consignés dans cette Notice et dans les Mémoires qui vont suivre, en offrent des preuves nombreuses; j’en veux cependant ajouter une 2 Un ministre, justement estimé lui-même pour ses talens et ses vertus, M. Portalis, admettait Dazincourt dans sa société la plus intime. Il avait été élevé à Marseille dans le même collège que les frères Albouis ; il y faisait , il est vrai , sa philosophie lorsque Dazincourt n’était encore que dans les classes inférieures; mais sa famille étant liée avec l’autre, des rapports plus intimes s’étaient depuis établis entre eux. Lorsque M. Portalis fut nommé, par intérim , au ministère de l’intérieur , et que tout ce qui concernait l’art dramatique entrait dans ses attributions, Dazincourt aurait pu profiter pour lui-même de la faveur dont il jouissait auprès du ministre; il n’en fit usage que pour les autres. (1)

(1) Une anecdote assez curieuse se rapporte à cette intimité. Lorsque M. Portalis était ministre des cultes ( on sait qu’à cette époque il avait perdu la vue) , se trouvant seul un jpur dans son salon avec Dazincourt , il lui témoignait ses regrets de ne pas le recevoir aussi souvent qu’il l’aurait dé-

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Si la carrière de Dazincourt avait été plus longue et moins agitée, il est probable qu’il aurait laissé des détails assez étendus sur sa vie et ses travaux. Il avait préparé, sans doute dans ce dessein, un assez grand nombre de notes ; il les brûla toutes en sortant de prison , démarche assez justifiée par les alarmes que pouvait lui inspirer pour l’avenir l’injustice qu’il venait d’éprouver. On doit vivement regretter la perte de ces notes qui auraient fourni à la fois des anecdotes curieuses et des détails certains sur sa vie ; car je ne dois pas dissimuler que sa légataire, mademoiselle Desbrosses, qui avait joui à si bon droit de sa confiance, fit insérer dans les journaux , lors de la première publication des Mémoires , une lettre où elle contestait l’authenticité de quelques parties de ces récits, et particulièrement de plusieurs lettres attribuées à Dazincourt. L’édi-

siré ; « mais , ajoutait-il en riant , il faut donner quelque chose « aux convenances , et savoir s’ennuyer avec certains person- « nages dont la conversation me fatigue autant que la tienne « me fait plaisir. » Dans ce moment même deux graves prélats se trouvaient dans un coin du salon. Dazincourt en avertit tout bas le ministre. « Eh bien ! dit son excellence, s’ils m’ont « entendu , ils conviendront intérieurement que j’ai raison. » On se doute bien qu’en bons courtisans tous deux avaient eu soin de ne rien entendre.

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teur néanmoins, s’appuyant de son côté sur d’autres autorités, entre autres sur celle d’un proche parent de l’acteur, je ne devais point, dans cet état de choses , priver les lecteurs de narrations assez piquantes, et qui ne peuvent d’ailleurs faire aucun tort à la mémoire de Dazincourt.

Pressé par le désir de faire paraître ces Mémoires peu de temps après la mort de celui qui en est l’objet, cet éditeur n’y avait pas mis tout l’ordre désirable, et en avait un peu négligé le style; j’ai cherché à faire disparaître ces légères taches; mais, quoiqué treize ans se soient écoulés depuis la publication de l’ouvrage , j’ai dû imiter son exemple, et ne point substituer des noms dont j’avais la clef aux initiales dont il a fait usage. L’homme aimable et délicat dont il a retracé la vie se fût prescrit le premier cette réserve , peu commune dans notre siècle, et qui n’en mérite que plus d’être remarquée.

Ou RR Y,

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