À LA DEUXIÈME PARTIE
DÉTAILS SUR BELLECOUR , LEKAIN , etc. TROUVÉS DANS LES PAPIERS DE PRÉ VILLE.
Bellecour (ne en 1729) avait appris à peindre et était élève de Carie Vanloo. Il quitta le pinceau pour chausser le cothurne. Ses premiers essais eurent lieu en province. Il débuta à Paris en 1750 (en même temps que Lekain), par le rôle d’Achille dans Iphigénie, et fut reçu le 24 janvier 1752. Tragique médiocre , il quitta ce genre pour se livrer entièrement au premier emploi comique dans lequel il succédait à Grandval. Une belle figure et tous les avantages extérieurs prévenaient en sa faveur. Son jeu était un peu froid , mais plein d’intelligence. Il a constamment mérité l’accueil qu’il a reçu du public, et jamais peutêtre on ne verra aussi bien remplir qu’ils l’étaient par lui, les rôles du Somnambule, du Marquis ivre de Turcaret, du Retour im -
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prévu, du Dissipateur, etc. Son amabilité le faisait rechercher de la meilleure compagnie : il s’y trouvait toujours parfaitement bien placé, parce qu’il savait les égards qu’il devait aux personnes nées au-dessus de lui, et qu’il les observait sans basse adulation; prévenant avec eux, mais avec une sorte de dignité, celle qui résulte de l’estime de soi-même quand on est guidé dans toutes ses actions par l’honneur; affable avec ses égaux, humain avec les malheureux : tel était Bellecour.
Après quelques détails que je supprime, Préville parle d’une petite aventure dans laquelle il était de moitié avec lui.
« Deux parvenus, dit-il, qui n’avaient de remarquable que leur fortune et leur insolence, nous invitèrent un jour l’un et l’autre à venir souper à Neuilly, où ils avaient une maison charmante. Nous acceptâmes sans trop savoir pourquoi. On arrêta le jour : ces messieurs devaient nous prendre dans leur voiture â la sortie du spectacle. J’attendais tranquillement Bellecour dans le foyer, quand ils y entrèrent. La foule les empêcha de m’apercevoir, quoique je fusse assez près d’eux pour pouvoir entendre très distinctement une invitation
qu’ils faisaient à quelqu’un de leur connaissance , en lui promettant qu’il aurait lieu de se féliciter de l’avoir acceptée : « Nous avons Préville et Bellecour qui nous amuseront, lui disaient-ils, et nous savons de bonne part que, lorsqu’ils sont réunis, ce sont les deux plus drôles de corps qu’il soit possible d’entendre . » Jusques-là le propos n’était que bête; mais le ton dont ces messieurs assaisonnèrent, vis-à-vis de leur ami, l’invitation qu’ils nous avaient faite , avait un vernis de mépris si ridicule, surtout dans leur bouche, que dans le moment je méditai la petite vengeance que je devais en tirer. J’allai rejoindre Bellecour et lui fis part de ce que j’avais entendu. Son premier mot fut, Il ne faut pas y aller. — Au contraire, lui dis-je, nous irons; nous mangerons de tout; nous ne parlerons pas : si on nous fait quelques questions nous n’y répondrons que par des monosyllabes, et nous quitterons la compagnie sans mot dire , dès qu’on lèvera le siège de table.
« Tout se passa comme nous l’avions projeté, et nous étions en voiture quand nos deux amphitryons, qui avaient suivi de l’œil nos mouvemens^ se doutant de notre départ,
vinrent nous supplier de vouloir bien remonter, espérant que l’un et l’autre nous voudrions bien donner à leur société un échantillon de nos talens.
cc II fallait donc nous prévenir, dit Bellecour, nous vous aurions répondu que la chose n’était pas possible aujourd’hui : mais si ces messieurs veulent , ainsi que vous, se trouver demain à la comédie, Préville et moi nous nous ferons un plaisir de vous faire voir que nous n’en avons pas de plus grand que de chercher les moyens de plaire au public. On donne Turcaret : personne mieux que vous ne pourra juger si effectivement dans cette pièce nous avons l’art de copier les originaux qui en font le sujet. »
Lekain (H. L.), né à Paris, le 1 4 avril 1728.
On me pardonnera aisément si je m’étends un peu plus sur cet étonnant acteur que sur le précédent.
Le père de Lekain était orfèvre : s’étant flatté que son fils lui succéderait dans son commerce, il n’avait rien négligé pour son éducation, et surtout il avait mis ses soins à
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lui donner d’excellens maîtres de dessin. Les progrès qu’il fît dans cet art furent rapides et ne furent point perdus pour lui, quoiqu’il eût renoncé à l’état de son4 père. On a vu quel usage il en a su faire au théâtre.
Le goût de la comédie était dans toutes les têtes à l’époque où l’éducation de Lekain fut terminée; et ce fut peut-être ce qui décida sa vocation. Chaque quartier avait sa troupe de société. Lekain se trouva enrôlé dans la plus mauvaise : elle était voisine du domicile de son père. 11 débuta dans le Mauvais riche , espèce de drame de M. d’Arnaud. L’usage dans ces réunions était que l’auteur assistât à la représentation de sa pièce. M. d’Arnaud fut invité ; il vit Lekain et sortit bien étonné d’avoir rencontré dans une troupe de comédiens j mauvaise en général au-delà de toute expression, un jeune homme à peine sorti des bancs de l’école, qui présageait ce qu’il serait un jour, s’il cultivait un talent qui ri’était pas formé, mais dont le germe heureux nedemam dait qu’à être développé.
M. d’Arnaud parla à M. de Voltaire du jeune acteur comme d’un prodige , et lui inspira la curiosité de l’entendre. Ce grand
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homme se rendit à une des représentations que donnait la société de Lekain. On avait annoncé Mahomet , et notre jeune acteur remplissait le rôle Séide.
M. de Voltaire ne fut pas moins étonné que M. d’Arnaud. Après la représentation, ii fît venir Lekain et le complimenta. Ce jour est éternellement resté gravé dans sa mémoire : il le regardait comme le plus heureux de sa vie, et n’en parlait qu’avec un noble orgueil.
M. de Voltaire avait fait élever un théâtre dans sa maison , rue Traversière : il y fît jouer Lekain, successivement dans toutes ses pièces, et l’on se (Joute bien que ce grand poète ne dédaigna pas de donner des leçons et des conseils à un jeune homme en qui il trouvait les plus rares dispositions pour un art qu’il chérissait. C’est à ces leçons, c’est à ces conseils que Lekain dut les progrès rapides qu’il fît dans l’art dramatique.
Sans être téméraire, on sait ce que l’on vaut,
a dit je ne sais quel poète. 11 était donc naturel , qn’après le noviciat qu’il venait de faire , Lekain se crût en état de débuter sur la
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