RÉPONSE DE MONVEL
Lille, le j 8 juillet 1771.
« Lorsque à votre passage ici, vous me fîtes part de vos intentions , j’employai tous les moyens pour vous détourner de votre projet. Un homme qui depuis trente ans fait le triste métier de comédien, méritait bien que vous eussiez quelque déférence pour ses avis. Vous ne les avez pas suivis, et vous éprouvez aujourd’hui une des tristes vérités que je crus alors devoir mettre sous vos yeux.
DE DAZ1NC0URT.
a Peu de comédiens, et peut-être pas un, n’a débuté avec autant de succès que vous ; et si vos succès n’étaient pas mêlés de quelques contrariétés, vous auriez trop d’avantages sur tous ceux qui ont parcouru la carrière dans laquelle vous entrez, et que je vous engage aujourd’hui à ne point quitter, puisqu’il n’est pas possible de revenir sur le passé. C’est par vos efforts multipliés, c’est par la science de votre jeu qu’il faut fermer la bouche à l’envie. Et quels sont ceux de vos camarades qui vous jalousent? ceitainement vous ne le serez jamais par l’homme doué d’un véritable talent, encore moins par celui qui mérite quelque estime. Laissez donc parler les sots et les médians : vous les forcerez au silence , en ne faisant aucune attention à leurs basses intrigues.
« Yous devez savoir aujourd’hui aussi-bien que moi, qu’une troupe de comédiens est un composé d’êtres nés dans les classes inférieures de la société. Peu d’entre eux ont reçu de l’instruction, et fort peu ont eu une éducation soignée. C’est un phénomène que devoir s’enrôler sous les bannières de la comédie un homme que sa naissance ou sa fortune destine à occuper un rang dans la société ; et sur dix
mille comédiens répandus dans les provinces ou dans les cours étrangères , à peine en compterait -on cinquante dont la première destination soit changée. C’est un sujet digne de réflexion que de pouvoir décider comment il se peut faire qu’un homme dépourvu de toute espèce d’instruclion excelle souvent en très peu d’années à remplir un état qui semble exiger dans celui qui le professe une intelligence profonde , la connaissance de l’histoire ancienne et moderne pour les tragédiens : pour Facteur comique, celle des mœurs et des caractères des différens ordres sociaux, et enfin , un grand nombre de qualités que la nature réunit si rarement dans une même personne. Je connais mille tragédiens qui sont applaudis, et méritent de l’être, qui seraient très embarrassés si, hors de la scène, on leur demandait sur Gengiskan, ou tel autre héros d’une tragédie qu’ils jouent journellement, des détails dont il 11’est pas question dans la pièce. Et combien de comédiens qui n’ont pas même écouté à la porte d’un grand seigneur, en saisissent cependant sur le théâtre tous les tons et les manières, même au point de causer une illusion complète à ceux dont ils repré-
DE DÀZINCOÜRT.
sentent les personnages! Les femmes m’étonnent encore plus que les hommes : la plupart ne savent pas ce qu’on appelle véritablement bien lire, et elles déclament avec grâce et pureté les rôles les plus difficiles. Si quelque chose peut ajouter là-dessus à mon étonnement , c’est qu’en général les uns et les autres , en quittant leurs habits de théâtre, perdent entièrement l’idée de leurs rôles, et redeviennent dans leur triste société ce qu’ils étaient avant de se faire comédiens. Que devez-vous attendre de pareils êtres?
« Je sais bon gré à notre ami Prévôt de s’être conduit comme il l’a fait : vous ne me l’auriez pas nommé, que je l’aurais reconnu. J’étais à Lyon lorsqu’il vint y débuter ; il n’avait alors que vingt-deux ans. Il promettait dans la comédie plus qu’il n’a tenu , et il a fait dans la tragédie, qu’il n’aimait pas alors, plus qu’il ne promettait. L’accident qu’il a éprouvé en Piussie l’empêche de se présenter sur le premier théâtre du monde : c’est un malheur pour lui, et une véritable perte pour la capitale. Il était fait pour recevoir le sceptre des mains de Lekain.
« Je vous engage, mon cher Dazincourt, à
faire une grande provision de patience : elle vous deviendra necessaire, plus peut-être par la suite que pour le moment. Vous ne pouvez pas exciter encore de grandes jalousies ; mais vous montrez trop de talent depuis le temps que vous êtes au théâtre , pour ne pas les exciter un jour. Restez calme : c’est le vrai moyeu de détourner de vous les orages auxquels nous expose notre état. La seule chose avec laquelle je vous engagerais de ne pas vous familiariser, c’est avec le mépris public , si vous l’aviez mérité par la nullité du talent appuyée d’un grand fonds de présomption ; c’est alors que je vous dirais : Vous avez fait la plus haute des folies, en embrassant un état auquel vous n’étiez point appelé par la nature. Faites-vous oublier , et reparaissez dans le monde lorsqu’on ne pourra plus confondre votre nom de comédien avec celui de votre famille.
« Mon attachement pour vous sera toujours sans bornes.
« Mes sincères complimens â notre ami Prévôt. »
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