SECONDE LETTRE DE DAZINCOURT AU MÊME
Bruxelles, ce 3o juillet 1771.
« Je vous dois , mon cher patron , des remercîmens pour l’opinion favorable que vous avez sur la manière dont je remplis mes rôles ; je supplée à ce qui me manque du côté du talent par beaucoup de zèle, et voilà sans doute le motif des bontés dont le public m’honore. C’est en étudiant les vrais principes de notre art, que je vois combien il me reste à apprendre.
« Mon cœur était réconforté quand vous lisiez ma lettre : c’est une obligation que j’ai à notre ami Prévôt ; la vôtre , c’est-à-dire la dernière phrase de votre second paragraphe , n’a fait que corroborer le parti que j’avais pris avec moi- même, de forcer les méchans au silence , en ne faisant aucune attention à leurs basses intrigues. Je profiterai donc de votre dernier avis, et je sens qu’il serait difficile aujourd’hui de troubler le calme que Prévôt et vous avez rétabli dans mon âme.
« Ce n’est point avec vous , mon cher patron , que j’userai de détours pour vous dire ce que je pense de votre diatribe contre les
comédiens. Je vous avoue que je ne l’ai pas lue sans surprise ; et si mes opinions sur ce point coïncidaient avec les vôtres, dès ce moment je renoncerais pour jamais au théâtre.
c< Je ne puis pas être d’accord avec vous sur le peu d’instruction que vous supposez à un homme chargé des rôles supérieurs dans la tragédie ou la comédie. Je vous abandonne les acteurs de l’opéra-comique : une voix agréable et de la justesse dans les sons, suffisent pour les faire applaudir; mais l’acteur tragique ! mais le comique ! comment pourraient-ils l’un et l’autre s’identifier avec les rôles qu’ils représentent, s’ils n’en faisaient pas une étude particulière? comment le tragédien saisirait-il le rôle de César, s’il n’était pas à la fois César à la tête du sénat de Rome, et César à la tête des armées? Et ce sénat, pourrait-il s’en faire une idée, s’il n’avait pas été présent â ses assemblées, en en lisant les augustes décisions dans Y Histoire ancienne de Rollin ?
a Mon ami, vous veniez de remplir un mauvais rôle , ou vous veniez de converser avec la haute-contre de votre opéra-comique lorsque vous m’avez répondu. Les Lecouvreur, les
Dumesnil , les Clairon , les Sainval , en France ; la célèbre mademoiselle Olflelds , Mistriss Syddons et tant d’autres, en Angleterre, donnent, pour la tragédie, un démenti formel à votre assertion.
a Quant aux acteurs destinés aux rôles de la comédie , ce n’est pas effectivement en écoutant aux portes d’un grand seigneur qu’ils saisiraient les nuances fines et délicates qui distinguent ceux-ci de la classe bourgeoise.
« La cour de France est , sans aucun doute, la plus fertile en beaux modèles : c’est à cette cour que les comédiens de Paris vont chercher ceux dont ils ont besoin, et c’est à leur théâtre que se forment les jeunes gens qui se destinent à la scène. Au reste , toutes les cours de l’Europe ont leurs modèles, et l’éducation de la haute noblesse étant la même dans ces cours, l’analogie qui existe entre tous les seigneurs, en fait autant de Français : peu de nuances les distinguent, et l’acteur intelligent ne saisit que celles qui lui sont commandées par le goût.
« C’est dans l’emploi que j’occupe où les modèles manquent, et cet emploi, de tous ceux de la comédie, est peut-être celui qui
exige le plus d’étude. Un jeune homme bien tourné représente facilement un rôle de petit maître. Il réunit bientôt aux grâces qu’il tient de la nature celles de Fart. Celui qui remplit les rôles à manteau trouve encore des modèles dans la société. Mais un valet de comédie n’en saurait trouver dans la classe d’hommes voués dans le monde au service des autres : son jeu est tout à lui.
((Abjurez, mon ami, les hérésies contenues dans votre lettre, et je vous promets de ne la point communiquer à notre ami Prévôt , qui sait que je vous ai écrit, et que vous m’avez répondu. Allons, du courage; il est dans la Jaible humanité d errer quelquefois ; mais le sage ne rougit point de convenir de son erreur. Vous voyez que je vous flatte ; c’est que j’ai à cœur Vhonneur du corps. Fussiezvous récalcitrant, je n’en serai pas moins votre ami de cœur. »
DE MONYEL.
Lille, ce 11 juin 17 71.
« Vous avez deviné juste, mon ami , je venais de jouer le rôle du Misanthrope, lorsque j’ai répondu à votre lettre, et j’avais encore
DE DAZÏNCOURT.
un peu de levain de ce rôle dans le cœur. Je réduirai donc à la moitié ce que j’ai un peu trop généralisé. Contenez que c’est s’exécuter de bonne grâce. Quant à notre haute-contre, n’en dites pas de mal: ma lettre eût été bien à l’honneur du corps , si tous les comédiens ressemblaient à celui-ci : c’est un jeune étourdi que son goût pour la musique a enlevé au bareau, dont il aurait bien certainement été un des ornemens. Des mœurs douces, un charme particulier dans tout ce qu’il dit, un ton décent, voilà l’homme près duquel vous me soupçonniez d’avoir pris de l’humeur en conversant avec lui. Il vous aime sans vous connaître, car je lui parle souvent de vous. Il a le projet d’aller à Bruxelles à la fin de son année d’engagement ici : ce sera une perte pour nous, et une excellente acquisition pour Dhannetaire. Voulez-vous lui en direquelquesmots? On dit que Petit vous quitte, et qu’il a un engagement en Russie ; si cela était, je puis vous assurer qu’il serait dignement remplacé pa*r Florival, c’est le nom qu’a pris ce jeune homme en arrivant ici : il paraît s’y déplaire; mais je crois bien plutôt qu’il craint une visite dont il ne paraît pas fort curieux : c’est celle d’un
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oncle qui lui a servi de père depuis son enfance ; le sien est relégué avec sa mère à Quiniper-Corentin , où il est né. La vie de mon étourdi est un véritable roman : je lui laisse Fhonneur de vous la raconter; car, accepté ou refusé par Dhannetaire, il n’en suivra pas moins son projet de se rendre à Bruxelles, et même d’y passer quelques mois. Sa position lui permet d’attendre un engagements il le veut dans une ville à son choix : celle que vous habitez lui conviendrait d’après ce que je lui en ai dit. Ne pouvant plus espérer de l’avoir long-temps pour camarade , je désire bien sincèrement qu’il devienne le vôtre. Dois-je revenir à votre lettre? non, vous me croiriez encore de l’humeur, tandis que je ne serais que juste; j’aime donc mieux terminer ici la mienne , en vous assurant de tout mon attachement. »
Il ne sera pas difficile de deviner de quelle part lui fut adressée la lettre suivante (i) ; j’ai cru devoir en supprimer la signature.
(i) Elle était de l’officier de dragons qui avait quitté la France avec lui pour jouer la comédie ? et dont on a vu plus haut l’arrestation à Bruxelles.
DE DAZENCOURT.
Lille, ce 20 septembre 1771.
« Six mois de détention dans une citadelle, rabaissent un peu les fumées d’une imagination exaltée, et je trouve aujourd’hui qu’on a sagement fait de baisser la toile sur moi au moment où j’allais paraître sur la scène. Séduit par l’illusion que je me faisais sur l’état d’un comédien , je n’en trouvais pas qui fût plus digne de moi, et je me considérais déjà comme un petit sultan , environné de charmantes odalisques sur lesquelles ses yeux se promènent agréablement , et uniquement embarrassée du choix qu’il fera. Je voyais les reines déposer à mes pieds leur brillant diadème, et la modeste Elmire trop heureuse de se dédommager près de moi de la contrainte de son rôle. L’art ne m’avait pas séduit, mon ami ; je rapportais tout aux agrémens du métier; c’est sans doute un bonheur pour moi de n’avoir pas eu des idées plus étendues, puisque mes réflexions, en se reportant entièrement sur ces prétendus agrémens, m’ont fait voir le degré d’abjection d’un état si peu fait et pour vous et pour moi.
u S’il en est temps encore, mon cher Al-
bouis, je vous conjure, au nom de l’honneur, de renoncer au plus honteux des métiers. Je sais comme vous que ce qui le rend honteux est bien plus la conduite, outrageante pour les mœurs, de la plupart des comédiennes que celle des acteurs ; mais, entre nous, la plupart de ceux-ci méritent souvent de leur être assimilés, etc. »
Je ne publierai pas le reste de cette lettre : on pourrait croire que je partage des opinions que je suis loin d’adopter.
RÉPONSE DE DAZINCOÜRT. (i)
Bruxelles, ce 24 septembre 1771.
cc En me faisant l’aveu qu’en montant sur la scène, vous n j étiez conduit que par des idées purement matérielles , et non par l’amour de l’art , c’est me donner gain de cause , puisqu’il existe une si grande différence dans le motif qui nous décidait l’un et l’autre à embrasser l’état de comédien. Ainsi, d’après mes idées ,
(1) Cette lettre , pleine de sens et de raison , est un des meilleurs factum qu’on ait publiés en faveur de l’art du comédien. Elle fait autant d’honneur au jugement de Dazincourt qu’à son esprit.
je n’y saurais voir cette abjection dont vous me faites un si hideux tableau. Sans vouloir être l’apologiste de la condnite des actrices et des acteurs, mais en rendant seulement hommage à la vérité, je vous dirai encore que vous outrez le tableau : j’en juge au moins par ce que je vois ici ; et il serait difficile dé me taxer de partialité : je ne vis particulièrement avec aucun de mes camarades, et* je ne vois les femmes qu’au théâtre : la maison de Dhannetaire est la seule que je fréquente ; mais j’en sais assez pour vous dire que vous êtes dans l’erreur. Je vous assure que nous avons parmi nous des hommes et des femmes vraiment estimables pour leur conduite.
a C’est parce que je ne me suis point laissé séduire par les apparences frivoles de ces plaisirs indélicats dont vous me parlez, et qui se rencontrent plus fréquemment dans l’état de comédien que dans tout autre ; c’est parce que je ne l’ai point isolé des travaux de celui qui lui donne la vie , que j’ai vu le seul côté qui puisse vraiment exalter l’imagination ; c’est en m’identifiant avec les maîtres dont je représente les chefs-d’œuvre, que je me trouve le courage de fouler aux pieds des préjugés mal
fondes. Ils n’existeraient pas ces préjugés, si Ton voulait considérer de bonne foi le but des spectacles et les talens exigés dans le comédien ; il aurait alors nécessairement des droits à la considération de tout homme qui veut se donner la peine de réfléchir : exciter à la vertu , inspirer l’horreur du vice , exposer les ridicules , c’est la mission du comédien. Et de qui 3a tient-il ? Il est l’organe des premiers génies dont la France s’honore : Corneille, Racine, Molière, Regnard, Voltaire, voilà les maîtres dont il fait valoir les préceptes. L’homme qui professe un état qui exige des quali tés physiques et morales, de la sensibilité , de l’intelligence, la connaissance des mœurs et des caractères, une diction pure, des gestes toujours en accord avec ce qu’on dit , une mémoire sûre , peut-il donc être regardé comme un homme que la société réprouve? Je sais que d’anciennes ordonnances êilianées des rois , des papes, et des conciles, ont, dansles temps reculés, pronoiœédes peines contre les comédiens. Je sais qu’aujourd’hui encore, la cour intolérante de Rome les excommunie, et qu’on refusa la sépulture à un homme que Louis xiv honorait d’une amitié particulière : à Molière ; mais je sais aussi que les An-
DE DÀZINCOURT.
glais, nos voisins, ce peuple penseur et conséquent dans tout ce qu’il fait , a accorde à la célèbre mademoiselle Olfîelds un tombeau à Westminster, et que son corps y repose glorieusement à côté de Newton et des têtes couronnées. Je sais que Garrick siégerait, s’il le voulait, au milieu des membres d’un parlement qui fait la gloire de sa nation. Admis au jeu particulier de leurs altesses royales , les ducs de Cumberland et de Glocester, admis dans toutes leurs parties de chasse, cet honneur serait insuffisant pour lui, s’il ne comptait pas au nombre de ses meilleurs amis un comte de Chesterfield , un duc Dorset , un duc Devonshire, un Fox, un Wilkes, et en général , les hommes les plus illustres que renferme l’Angleterre. Je sais enfin que l’état de comédien est honoré en Angleterre : cette idée est consolante même pour un Français. Le jour n’est peut-être pas éloigné où nos compatriotes, adoptant les idées d’une nation qu’elle estime , sentiront enfin l’inconséquence de dégrader des hommes dont ils honorent le talent en y applaudissant.
« Je suis loin de vous blâmer d’avoir perdu toute idée de monter sur le théâtre, et je suis
loin de me repentir d’avoir agi en sens contraire ; mais la différence de nos positions respectives était grande : vous avez une fortune que rien ne peut vous ôter, puisque, dès à présent , vous jouissez en partie de celle que vous a laissée monsieur votre père; pour moi il me fallait voler de mes propres ailes, courtiser pour obtenir une place qui n’eût peut-être pas été suivant mon goût, et cependant en faire , pour mes intérêts, l’entière abnégation. Pour ne point avoir à combattre les idées des autres et les miennes, je me suis figuré que j’étais mort , et que je me recréais avec la volonté de suivre Fimpulsion de la nature : elle rn’avait donné le goût du théâtre ; je iFai fait qu’obéir à sa voix.
« Vous voyez que mon parti est bien décidément pris , et que , lors même que je pourrais faire un pas rétrograde , je ne le ferais pas. J’ai appris de bonne heure que les promesses d’un grand seigneur ressemblaient à un ballon rempli d'air ; si vous n’êtes pas le vil adulateur de ses opinions les plus erronées , adieu ses promesses : c’est la piqûre qu’on fait au ballon, l’air s’en échappe. Une observation légère que j’avais faite au maréchal qui me montrait sur
la carte ce que ni lui ni moi n’y voyions, m’a valu un mois de bouderie de sa part : qu’eût-ce été si j’avais refusé de suivre son orthographe lorsqu’il s’avisait de me donner à copier quelques unes des anciennes anecdotes de sa vie! je veux dire de celles auxquelles il ne voulait pas donner de publicité, car , pour les autres, j’avais les honneurs de la rédaction. N’allez pas croire que je veuille en inférer que le maréchal est un homme sans instruction : ce serait une erreur grossière ; peu d’hommes ont un tact plus délicat, et peu pourraient se flatter de mettre plus de netteté et de précision dans les rapports compliqués qui regardent son gouvernement; peu mettent, dans ce qu’ils disent ou écrivent, plus de grâce, plus d’esprit, et, si je puis me servir de l’expression, de cette fleur de galanterie qui distingue les grands seigneurs de la cour de Louis xiv, d’avec ceux de notre cour d’aujourd’hui; ainsi, quant à la tournure aimable de son esprit , j’aurais plus de bien à en dire que de défauts à lui reprocher, s’il était permis à un maraud de vouloir jugër les dieux.
« Continuez, mon ami, à marcher dans la bonne voie dont vous vous étiez écarté un
moment, et laissez-moi me fourvoyer dans celle que recouvrent les honteux débris des foudres du Vatican : elles sont pour nous les palmes du martyre, car je vous assure que je me crois aujourd’hui aussi bon catholique que je l’étais avant mon arrivée à Bruxelles.
« V ous connaissez mes sentimens pour vous ; ils sont invariables. »
Une anecdote qui n’est pas très avérée , et qui se trouve néanmoins consignée dans la Vie de Molière, porte qu’un oncle de cet homme illustre essaya, lorsqu’il embrassa l’état de comédien, de le faire changer de résolution. Plus éloquent que le bon homme, Molière répliqua, dit-on, avec tant de feu à sa harangue, qu’il parvint au contraire à décider son oncle à embrasser comme lui la carrière théâtrale. Une aventure du même genre, mais mieux constatée, eut lieu dans les premiers temps du séjour de Dazincourt à Bruxelles : voici la lettre qu’il reçut un jour de l’abbé Hog..., l’un de ses anciens professeurs.
Marseille, ce îo janvier 1772.
«J’apprends, jeune homme, votre belle équipée, et je m’étonne qu’appartenant a la
DE DÀZINCOURT.
famille la plus respectable, vous n’ayez pas songe au déshonneur dont vous la couvriez en montant sur le théâtre. Comment osez-vous vous considérer , et ne pas mourir de honte! Albouis comédien ! Voilà, je vous l’avoue, ce que je n’aurais jamais deviné, quand j’ai appris que vous aviez quitté M. le maréchal de Richelieu, et qu’on ignorait le lieu de votre retraite. Je m’imaginais, connaissant votre amilié pour votre respectable frère, que vous étiez allé partager ses honorables travaux dans le commerce. L’arrivée de madame Audibert votre tante, à Marseille, a fixé mes idées. Si vous aviez vu ses larmes, si vous aviez vu celles de votre père, sans doute vous y auriez été sensible. Sensible ! je me trompe : un comédien réserve toute sa sensibilité pour les rôles qu’il remplit; puis il la laisse sur la scène.
« Est-il temps de vous rappeler à vousmême ? Je ne le crois pas. Jeune homme , vous avez jeté de gaîté de cœur le trouble dans votre famille ; comment pourrez-vous lui rendre le calme? Vous avez tout bravé, les convenances sociales et les foudres du ciel. »
Voici quelle fut la réponse de Dazincourt,
Bruxelles, ce 3o janvier 1772.
(c Je savais, mon ancien répétiteur, que vous étiez un excellent logicien; mais n’ayant jamais lu de vos homélies , je ne vous connaissais pas le talent de la prédication. J’ai bravé les foudres du ciel! et c’est vous qui me tenez un pareil langage ! vous qui professez hautement le plus honteux matérialisme î vous qui nieriez la Divinité , si la marche régulière des globes célestes ne vous forçait pas à reconnaître le maître qui leur imprime le mouvement!.... Depuis quel jour êtes-vous donc réconcilié avec ce pouvoir papal qui lance sur nous autres pauvres comédiens les foudres du ciel, et qui mit à Y index , il y a dix ans, une de vos oeuvres hétérodoxes? Vous seriez , mon ami, j’en suis certain , encore meilleur comédien que bon prédicateur ; la preuve, c’est que vous ne me convertirez point, quoique f applaudisse à votre jeu, 11 nous manque précisément un père noble : avec quelle dignité vous le rempliriez ! que j’aimerais à vous en tendre dans le rôle de Commandeur du Festin de Pierre , débiter ce beau sermon dont il régale
DE DÀZINCOURT.
don Juan avant de le voir précipité dans le gouffre infernal !
« C’est assez plaisanter, je dois parler raison à l’homme en qui j’en reconnus autrefois, et dont je m’honore d’avoir reçu quelques leçons de déclamation, lorsqu’à la fin de l’année collégiale on nous faisait balbutier, sur un théâtre formé de quelques planches, des bouts de rôle de comédie. Si mes débuts furent heureux , c’est à vous que j’en ai l’obligation : personne ne démontrait mieux que vous. Vous rappelez-vous que quelques années après ma sortie du collège, m’ayant vu jouer dans la société du comte de Pile le rôle de Sosie, vous me serrâtes entre vos bras en me disant : Albouis, si à votre âge j’avais eu les heureuses dispositions que vous avez pour remplir les rôles comiques, on parierait aujourd’hui de Hog — comme on parle de Préville. Je vous alléguai les convenances sociales dont vous me parlez, comme devant être un frein suffisant pour empêcher un homme bien né de monter sur le théâtre ; je vous citai même les lois faites contre les comédiens, les décisions des papes et des conciles; vous ne vous rappelez peut-être pas de la réponse que
vous me fîtes : elle est encore présente a ma mémoire, et je veux bien la remettre ici sous vos yeux.
k 11 y aurait démence, me dites- vous, à croire que les lois prononcées autrefois contre les comédiens puissent concerner ceux d’aujourd’hui. Charlemagne, par son ordonnance de Fan 789, ne mit-il pas les historiens au nombre des personnes infâmes , et auxquelles il n était pas permis de former aucune accusation en public ? Rollin, Vertot, Saint-Réal, vivront dans tous les temps, et des monceaux de poussière couvrent l’ordonnance de Charlemagne. 11 en est de même de celle par laquelle il autorisa la défense faite aux évêques, aux prêtres et autres ecclésiastiques, par les conciles de Mayence, de Tours, de Reims, tenu en 8i3, d’assister h aucun spectacle, à peine de suspension, et d'être mis en pénitence. Mais était-ce bien contre des comédiens que les conciles de ce temps tonnaient? L’histoire m'apprend que je serais dans l’erreur si je le croyais; c’était contre des farceurs publics qui, Faction exceptée, mêlaient dans leurs jeux toutes sortes d’obscénités. Il est bien vrai que les papes ont de tout temps rejeté les
comédiens hors du sein de l’Église, ceux d’Italie exceptés , ainsi que leurs castrats, ces tristes victimes de l’avarice de leurs parens, qui, à la honte des mœurs, remplissent sur la scène de Rome les rôles de femmes. Vous conviendrez qu’il y a quelque chose de dérisoire dans cette différence que les papes se sont complu à mettre entre leurs comédiens et ceux qui professent le même état dans des pays qui ne sont pas de leur domination.
« Du côté de la religion, m’ajoutâtes-vous en riant , vous voyez que j’aurais l’esprit tranquille; il est moins facile en apparence de se tranquilliser du côté des convenances sociales.
« Établissons d’abord en principes une vérité que rien ne saurait attaquer : c’est qu’il n’existe réellement qu’un préjugé contre l’état de comédien. Est-il fondé? voilà la question ; je réponds affirmativement non.
« Quel est le ministère d’un comédien ? de nous montrer la vertu sous ses plus beaux rapports , et le vice dans toute sa difformité ; enfin, de corriger nos mœurs et nos ridicules en riant.
« Quel est celui d’un prédicateur dans la chaire de vérité? de nous montrer la vertu
sous ses plus beaux rapports , et le vice dans toute sa difformité ; puis de chercher à nous corriger par la crainte des peines éternelles , et en nous faisant voir, dans un Dieu miséricordieux, un Dieu qui ne rêve que vengeance contre les faiblesses de l’humanité.
« Je n’étendrai pas plus loin mon parallèle, me disiez-vous, et, entre nous, je crois qu’il y avait prudence de votre part.
« Si le préjugé contre l’état de comédien , c’est toujours vous qui parlez, était fondé, pourquoi l’auteur dont il représente les pièces n’y serait-il pas aussi soumis? 11 me semble que l’homme qui trace un plan, et celui qui Fexécute, doivent partager également ou la gloire ou le blâme qui eu résulte.
« J’étais encore trop jeune pour que vous vous étendissiez davantage sur vos opinions relatives à l’état que j’ai embrassé aujourd’hui : mais convenez, mon maître, que j’ai pu depuis réunir mes réflexions aux vôtres , et qu’aujourd’hui je serais en force pour vous répondre.
a Malgré votre doute apparent, je suis extrêmement sensible à ce que vous me dites de mon père et de ma tante. Vous avez employé
près d’eux, j’en suis certain, toute votre rhétorique pour les convaincre que le mal n’est pas aussi grand qu’ils se le peignent. Au reste, vous avez commis une erreur impardonnable pour un homme qui connaît toutes les nuances de mon métier : vous devez savoir que la sensibilité ne fait pas le fond des rôles d’un Crispin,et vous devez être certain, plus que personne , que ce sont ceux que j’ai choisis. Ergo , je ne laisse pas ma sensibilité sur la scène.
« De bonne foi , votre lettre n’a-t-elle pas été écrite sous les yeux de mon père et de ma tante ? Il fallait donc y joindre un lénîtif ; vous me réservez sans doute cette surprise. Souvenez-vous, mon maître, que j’ai trop bonne opinion de vous, pour croire que vous puissiez jamais adopter des principes qui ne feraient point honneur a votre jugement , encore moins à l’homme que j’ai connu enthousiaste des grands auteurs comiques de l’antiquité. Je ne sais pas si vous étiez bien familier avec votre bréviaire ; je ne sais même pas si, en votre qualité de simple clerc , vous êtes obligé de le dire : mais ce dont je suis certain, c’est que toutes les comédies de Plaute et de Térence sont casées dans votre mémoire de
manière à ne s’en effacer jamais, et que votre habitude était , après avoir comparé ces deux auteurs l’un à l’autre, de mettre Molière entre eux deux, et, véritable iconolâtre , de ne plus savoir lequel de ces trois saints vous deviez invoquer le premier pour vous initier dans les mystères de leur art.
« J’attends de vous une nouvelle lettre : elle est nécessaire , si vous voulez vous réhabiliter dans mon esprit. Quelle quelle puisse être, elle ne me fera pas oublier que je vous dois le peu que je vaux au théâtre. »
Marseille, ce icr février 1772.
(( Vous me prenez dans mes filets , mon digne élève ; et sans pourtant applaudir à ce que vous avez fait, je ne puis vous blâmer sérieusement. J’aime Fauteur d’une bonne comédie, je ne m’en défends pas, et j’aime l’acteur qui me la représente. J’avoue même que je ressens intérieurement une sorte de vénération et pour l’un et pour l’autre : tous deux sacrifient leurs veilles pour nous faire éprouver les plus nobles, comme les plus douces jouissances. Maudit soit le préjugé qui existe contre le comédien !
3oi
t( Vous avez choisi l’emploi des valets! je m’en suis doute' quand madame A udibert nous a eu assure que vous jouiez la comédie. Ces rôles exigent de la finesse, de l’esprit, de la gaîté, et sont d une grande importance, parce qu’ils ne souffrent point de médiocrité : je suis certain que vous possédez toutes les qualités nécessaires pour les bien remplir. Surtout , mon cher, point d’imitation : il faut étudier les bons modèles, mais pour se créer un genre à soi , et c’est sûrement ce que vous faites : mon conseil est donc inutile.
« Plaisantez - vous , quand vous me dites qu’il vous manque un père noble? Monsieur mon élève , je suis capable de laisser mon petit collet à Marseille , e td’aller endosser à Bruxelles un habit de financier , si vous me répétez sérieusement ce que vous me dites d’un ton ironique.
(( J. J. Rousseau dit : Les mœurs ont changé depuis Molière ; mais le nouveau peintre na pas encore paru. J’ai cru que je pourrais être ce nouveau peintre, et la tête pleine de nos meilleurs auteurs comiques, je me suis mis à l’ouvrage. Je voulais faire une comédie de caractère. J’ai fait du comique larmoyant. En
relisant mon ouvrage , je me suis rappelé le précepte de Boileau :
Le comique, ennemi des soupirs et des pleurs,
N’admet point en ses vers de tragiques douleurs.
(( Prenant alors tristement mon manuscrit, je lui ai fait son procès, et Fai condamné, en expiation , à être brûlé , et ses cendres jetées au vent. Ce n’est pas sans pousser de profonds soupirs que j’ai eu le courage de mettre à exécution la sentence que j’avais prononcée ; elle était sans appel : je l’avais ainsi motivée, parce que je craignais de recourir à quelques juges suprêmes, je veux dire à ces auteurs ou à ces acteurs qui, ne pouvant pas peindre gaîment la nature, et trop vains pour s’avouer leur insuffisance , feignent d’approuver par principe et par raison , le seul genre qui puisse convenir à leur faiblesse. Puis pour me réconforter, et me convaincre que je n’avais pas été trop sévère dans mon jugement , j’ai lu , sans désemparer, T Avare de Molière et le Joueur de Regnard ; il ne m’est plus resté alors d’autre regret que celui de ne pouvoir marcher sur leurs traces.
u Quand on ne peut pas tenir dignement le
DE DÀZJîïCOUBT.
sceptre, il faut y renoncer; mais il ne faut pas s’avilir jusqu’à se contenter de la houlette. Je portais mes vues trop haut. J’avais voulu éviter la licence d’Aristophane et de Plaute, et prenant Térence pour mon modèle , je croyais , dans mon œuvre anti-théâtrale, avoir concilié la décence avec la plaisanterie ; je n’avais fait que la moitié de tout cela. Mes personnages étaient décens , sans agrément ; ergo ennuyeux: les plaisanteries que je mettais dans leur bouche étaient lourdes et pesantes. L’invention, le plan et l’ordonnance de mon sujet n’étaient peut-être pas sans mérite ; mais je n’avais pas su lui donner la vie. Non content d’avoir livré mon coup d’essai aux flammes, je me suis fait le serment de me contenter d’admirer les maîtres , mais de ne plus prendre la plume après eux. Cependant j’attendais de mes travaux littéraires , outre la gloire, cette fumée qu’on respire avec délices, quelques avantages pécuniaires. Vous savez ou vous ne savez pas qu’il a plu à mon cher oncle le chanoine de notre cathédrale, de décéder, après avoir donné à sa Marthon , par un testament bon et valable , tout ce qu’il possédait : cette succession, que je voyais en
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avenir, me faisait prendre en patience ma petite existence ; car depuis que j’ai quitté le college et l’habit des oratoriens, je ne possède autre chose qu’un mince bénéfice du rapport de 800 livres. Aujourd’hui plus d’espoir de succès comme auteur dramatique , et la certitude de rester seigneur suzerain de 800 livres de rentes; voilà, mon cher élève, au vrai, le tableau de ma position : elle n’est pas très brillante, comme vous voyez.
« En troquant mon bénéfice contre l’emploi des pères dans la comédie , il me semble , si j’ai quelques succès, que je n’aurai pas fait un aussi grand sacrifice que vous à l’avenir. Dites donc un mot, et je vous rejoins.
« Contre mon ordinaire, moi qui ne relis jamais mes lettres une fois qu’elles sont écrites, je relis celle-ci, et me rappelle celle qui la précéda. Singulier composé que l’homme! Je pensais réellement ce que je vous écrivais , comme je pense ce que je vous écris dans ce moment. La réponse que vous avez faite à ma lettre est un talisman : elle m’a ensorcelé.
« Ecrivez-moi si je dois jeter le petit collet aux orties. J’ai trente-quatre ans : il y en a vingt que je le porte > et vingt qu’il est pour
moî un véritable fardeau : il est temps que je m’en débarrasse.
« A vous, per fas et nef as. »
Au bas de cette lettre Dazincourt avai t écrit :
Bruxelles, ce 20 février 1772.
(( J’aime à vous voir raisonnable. Arrivez. »
D’après quelques renseignemens qui m’ont été donnés, l’abbé Hog . , qu’on avait des¬
tiné, après ses études, faites aux Oratoriens de Marseille , à entrer dans leur ordre , remplissait, à l’époque où Dazincourt y étudiait, les fonctions de répétiteur. Une réponse hardie faite à un écrit de la cour de Rome , lui valut, outre la censure de cette cour, son expulsion de l’Oratoire.
Spécialement protégé par M. de Belloy, alors évêque de Marseille, et par M. le comte de Pile, il obtint, en faveur de sa jeunesse, le pardon de cette réponse , qu’on avait taxée d’être hétérodoxe. A cette grâce l’évêque avait ajouté la donation d’un bénéfice à simple tonsure, dont l’abbé Hog . jouit jusqu’au mo-
mentoù il alla rejoindre DazincourtàBruxelles. Doué d’une intelligence rare , personne ne saisissait mieux que lui l’esprit d’un rôle : c’était
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un excellent professeur de déclamation ; mais il eût été détestable acteur. Sa voix grêle et désagréable l’aurait toujours fait mal accueillir du public. D’après les avis de Daziucourt, de Dhannetaire, et surtout de Mérillan, qui était a Bruxelles lorsque l’abbé y arriva , il renonça à monter sur le théâtre. Mérillan, pendant le séjour qu’il avait fait à Bruxelles, l’avait pris en amitié, et l’emmena avec lui : il était alors directeur du théâtre attaché à la cour de La Haye. L’abbé fut son régisseur, et pendant six ans qu’il remplit ce poste, il fut constant ment occupé du soin de faire, autant que la chose lui fut possible, le meilleur choix en acteurs et en actrices : plusieurs se formèrent à son école. Sa mort prématurée fut une véritable perte pour le public de La Haye: le prince d’Orange en faisait un cas particulier, et plus d’une fois il eut part à ses libéralités.
Daziucourt était depuis quatre ans à Bruxelles , et depuis quatre ans il plaisait constamment au public. Différens acteurs du théâtre de Paris étaient venus à diverses époques donner des représentations sur celui de Bruxelles; tous avaient payé à Dazincourt le tribut d’éloges que méritaient ses talens , et tous
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lavaient engagé à venir recevoir dans la capitale du monde, les mêmes applaudissemens qu’il recevait sur la scène où il avait débuté. Dans tous les états, il est difficile de se défendre du degré d’ambition qu’ils offrent, et c’est mettre le sceau à sa réputation , comme acteur, que de débuter au grand théâtre de Paris , de manière à satisfaire le goût des nombreux com naisseurs qui le fréquentent.
On a la conscience de son talent. Dazincourt pouvait, sans amour-propre, avec la prétention de ne pas paraître déplacé sur un théâtre où Préville et Augé brillaient alors de toute leur gloire; il Savait qu’il pouvait cueillir encore quelques branches de laurier après ces grands maîtres. La crainte de se montrer auprès d eux ne l’arrêtait donc pas ; mais paraître sur la scène , dans une ville où il avait été connu sous des rapports si différens, se trouver précisément sous la juridiction de l’homme qui l’avait honoré de sa protection , et qui se proposait de lui faire remplir la carrière la plus honorable ; voilà le pas difficile qu’il n’osait point franchir. Journellement accueilli d’une manière gracieuse, comme je l’ai déjà dit, par le prince de Ligne, ce fut à ce
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noble protecteur qu’il s’adressa pour obtenir du maréchal de Richelieu le pardon de l’avoir quitté sans l’en prévenir , et la permission de solliciter ses débuts à Paris.
« Ce qu’on m’a dit du talent de Dazincourt, répondit le maréchal au prince de Ligne, m’a fait oublier l’ingratitude d’Albouis ( i ). J’ai totalement perdu le souvenir de ce dernier, et je me ferai un vrai plaisir d’étayer de mes moyens le comédien qui a su mériter votre estime et celle de tous les honnêtes gens. Ses succès à Bruxelles lui répondent d’avance de ceux qu'il doit espérer ici. Je ne serai pas un des moins empressés à y applaudir. »
Cette réponse du maréchal décida le sort de Dazincourt. Il reçut son ordre de début , dont la date est du 28 octobre 1776, et partit deux jours après pour se rendre à Paris.
A son arrivée, il fit demander au maréchal de Richelieu la permission de lui rendre ses devoirs respectueux, et le duc , sans lui parler
(1) On a vu plus haut ce qu’il faut penser de cette ingratitude , et que, nouveau Gilblas , Dazincourt ne pouvait vivre de Fhonneur d’être utile à un grand personnage.
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du passé , l’accueillit comme quelqu’un qui lui étaitspécialement recommandé par un homme pour lequel il avait la plus profonde estime.
Le 16 novembre, Dazincourt présenta à la Comédie Française son ordre de début , qui fut fixé au 21 du même mois. Le rôle de Crispin dans les Folies amoureuses avait été celui dans lequel il avait débuté à Bruxelles ; ce fut aussi celui qu’il choisit pour son début aux Français. La manière dont il le joua, ainsi que plusieurs autres, et principalement celui de Sosie, ne démentit pas la réputation qui l’avait précédé à Paris.
Les bontés dont l’honorait le prince Charles, qui le protégeait, et qui avait même favorisé son début à Paris, ainsi que l’engagement qu’il avait au théâtre de Bruxelles , lui faisaient la loi d’y retourner. 11 s’y rendit, et y resta jusqu’à l’époque du carême. Alors il revint à Paris, où il était reçu à l’ essai au Théâtre Français.
L’ordre de son essai est en date du a 6 mars t 777; on fixa ses appointemens à 3, 000 liv. et les jetons : c’était une double faveur dans ce temps-là, où les appointemens ordinaires de l’essai n’étaient que de 1800 liv., et où l’on
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n’obtenait les jetons qu’après plusieurs mois d’épreuves.
Le a3 mars 1778^ il fut admis au nombre des sociétaires avec tous les droits de comédien reçu ; mais comme il 11’y avait pas assez de parts vacantes pour remplir les augmentations promises, on lui donna une augmentation de 1000 liv.
Le 12 avril 1779, il eut son premier quart.
Le 18 avril 1780, un second quart.
Le ... avril 1781 , il eut un huitième.
Le 29 mars 1782, un huitième.
Le 25 avril 1783, un huitième.
Et enfin le 24 mars 1 784 , il eut son dernier huitième. Ses fonds pour la comédie avaient été faits par le caissier des états de Bourgogne ; il les remboursa en janvier 1789, à l’aide de M. Albouis son frère, qui lui prêta la majeure partie de la somme qui lui était nécessaire.
On sait assez de combien de succès fut couronnée sa carrière dramatique : élève de la nature , mais habile à profiter des exemples et des conseils, d’abord de Dhannetaire, et ensuite de Prévdle, la sagesse de son jeu et la pureté de sa diction le firent bientôt remarquer. Les applaudissemens dont on le cou*
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vrait auraient suffi à tout autre acteur. Ils ne suffirent point à Dazincourt ; il chercha une gloire plus solide, et la trouva dans l’étude raisonnée de son art. Quelques réflexions trop brèves sans doute sur le théâtre, que je mettrai sous les yeux du lecteur, feront regretter qu’il n’ait pas donné à son travail toute l’étendue et la perfection qu’il aurait pu lui donner, si, comme il faut bien l’avouer, il eût été un peu moins paresseux ; mais véritable Figaro sur ce point , il l’était avec délices .
Je viens de nommer le rôle qui révéla tout son talent, et le mit à sa véritable place. Chargé, par la noble conduite de Préville à son égard, d’offrir à nos yeux le personnage de Figaro, dont une si longue attente faisait concevoir une si grande idée , jamais on n’avait vu un pareil concours de spectateurs.
Dazincourt parut : son assurance modeste , l’estime qu’on avait pour sa personne et pour son talent, le firent accueillir avec enthousiasme. Des applaudissemens réitérés couvrirent ses premières paroles , ils se succédèrent jusqu’à la fin de la pièce ; et le compliment le plus flatteur qu’il reçut, en quittant la scène, fut celui de Préville : il était dicté par la fran-
chise et la vérité : « Vous avez joué votre rôle* « mon ami , comme je l’ai conçu. »
Jusqu’alors, je l’ai déjà dit, on avait accordé à Dazincourt un jeu sage et raisonné, et tout ce qui comporte un talent estimable ; mais on lui avait refusé ce qui fait le grand mérite de l’acteur comique, je veux dire cette gaîté inaltérable que l’art ne donne pas, et qu’il faut tenir de la nature : il l’avait reçue en partage ; mais sobre sur les élans quelle pouvait lui fournir, n’ayant pas jusqu’alors créé un rôle nouveau important , il craignait qu’on ne lui attribuât le seul talent de l’imitation , et il voulait qu’on pût dire qu’il avait le sien. C’est à la première représentation du Mariage de Figaro qu’il fut véritablement apprécié; et c’est alors qu’on le désigna comme le digne successeur du plus grand acteur dont la scène française puisse s’honorer : c’est nommer Préville.
Ce ne fut pas au succès véritablement étonnant qu’il eut dans cette pièce qu’il dut , comme on le dit alors , le dernier quart qui devait compléter sa part entière d’acteur : il l’avait depuis plus de six semaines. Ses talens avaient commandé cet acte de justice; des
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circonstances particulières en avaient retardé l’exécution.
Le ton d’excellente société que Dazincourt avait toujours conservé le faisait distinguer. Recherché de plusieurs grands seigneurs , il savait prendre près d’eux la place qu’il devait y occuper : observateur rigide des convenances, mais sans bassesse, son ton avec eux était noble et décent. Il était facile de voir qu’il avait été à l’école de l’homme le plus poli de la vieille et de la nouvelle cour. Partout on parlait de lui avec éloge ; et c’est à sa réputation qu’il dut d’être choisi par la reine pour lui donner des leçons de déclamation.
Dans les premiers jours de mai de l’an 1 78 5, sa majesté chargea le duc de Duras, remplissant alors les fonctions de premier gentilhomme de la chambre , de donner l’ordre à Dazincourt de se rendre à Trianon. La reine avait projeté de jouer la comédie avec les dames de sa cour. Le rôle de reine lui était familier; ceux de soubrette, quelle voulait jouer, étaient entièrement nouveaux pour elle : il n’est pas étonnant qu’elle eût besoin de prendre des leçons pour le bien remplir.
Dès le jour même, Dazincourt entra près
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de sa majesté, dans ses fonctions de maître de déclamation. Des cadeaux précieux furent le prix honorable que la reine mit aux leçons qu’elle en reçut pendant plusieurs années : elles furent interrompues par la révolution , et au moment où elle allait lui faire expédier un brevet de pension de mille francs.
Cet échec a la fortune qu’il possédait alors eût été peu important pour lui s’il avait pu conserver le reste ; mais, comme tantd’autres , bientôt il perdit ses pensions et une partie des rentes provenant de fonds placés à diverses époques. C’était le fruit de ses talens et de sa bonne conduite.
Supérieur à son malheur , il n’en conserva pas moins toute sa gaîté ; sa manière de jouer n’en fut point altérée, et ses amis ne s’aperçurent pas plus que le public , qu’il ne lui restait d’autre ressource, après vingt-deux ans de travail, que ses appointemens , presque aussi incertains alors pour lui que pour ses camarades.
De nouveaux chagrins allaient cependant assaillir Dazincourt et les plus grands talens que possédait alors notre scène.
On peut rapporter les premiers germes de
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dissension qui s’élevèrent parmi les comédiens, sociétaires du Théâtre Français, à l’époque de la première représentation de Charles ix y tragédie de Chénier, donnée la 4 novembre
Talma, qui jusqu’alors n’avait paru que dans des rôles trop peu importans pour donner l’idée du beau talent qu’il possédait déjà, se chargea, au refus de Saint-Phal, du rôle de Charles ix. Il y développa des moyens qu’on était loin de lui soupçonner, et l’on put , de ce moment, présager que ce jeune acteur deviendrait bientôt un des soutiens de la scène française : il est inutile de dire qu’il a réalisé les espérances flatteuses qu’on avait dès lors conçues de lui.
Le rôle de Charles ix fut presque le seul que joua Talma pendant les cinq mois qui précédèrent la clôture des Français, qui eut lieu à l’époque ordinaire de l’année théâtrale : elle se fît îe 20 mars 1790, par une représentation de Mérope y suivie de la Gageure imprévue.
Suivant l’usage, l’acteur chargé de prononcer le discours de clôture se présenta entre les deux pièces. C’était Dazincourt, chéri du
public, et qui dut sans doute à l’estime qu’on faisait de sa personne et de son talent de n’être pas sifflé par une partie des spectateurs , après avoir terminé ce discours , que je vais mettre sous les yeux du lecteur , en le faisant précéder de quelques réflexions nécessaires pour son intelligence.
La reddition de comptes que Beaumarchais avait exigée des comédiens français , lors des représentations du Barbier de Séville, avait excité des réclamations semblables à la sienne , de la part des auteurs dramatiques : il s’en était suivi , près des gentilshommes de la chambre, un procès interminable, parce que les deux parties ayant de justes droits à défendre, aucune ne voulait se relâcher des siens. Quelques brouillons crurent pouvoir trancher le nœud en demandant l’établissement d’un second théâtre, espérant trouver chez les acteurs qui le composeraient des avantages plus proportionnés à leurs travaux dramatiques ; mais s’ils eussent fait réflexion qu’en sollicitant un pareil établissement ils diminuaient essentiellement la gloire du premier théâtre de l’univers, sans doute ils eussent rejeté loin d’eux une pareille idée.
Quoi qu’il en soit , la nouveauté de cette idée sourit au public , et fut d’autant plus encouragée, qu’on était à peu près certain que plusieurs acteurs recommandables par leurs talens, et dont les opinions ne coïncidaient pas alors avec celles de leurs camarades , profiteraient de cette occasion pour se réunir au théâtre rival. Ajoutez encore qu’à cette époque le parterre, excité par des esprits remuans, avait pour ainsi dire ôté aux comédiens le droit de jouer les pièces telles qu’elles étaient portées sur le répertoire. Il dictait alors ses ordres, et demandait celle qui lui convenait, même celle des pièces à l’étude à laquelle les règlemens n’assignaient qu’un rang postérieur. C’est dans ces circonstances que Dazincourt prononça le discours suivant :
Messieurs,
« Nous profitons avec empressement du jour que l’usage a consacré pour vous présenter nos respects et l’hommage de notre reconnaissance ; mais une juste confiance en vos bontés nous encourage, en même temps à déposer dans votre sein la douleur dont nous sommes pénétrés. Depuis long-temps le Théâtre Frari-
ÛIÉMOIRES
çais est eu butte à des rigueurs affligeantes : il semble qu’on ait tenté de nous faire perdre cette liberté d’âme et d’esprit si nécessaire à l’art du comédien. Des études multipliées, des efforts sans nombre, des bienfaits sagement répandus, et publiés malgré nous, ne nous ont valu que des interprétations injurieuses. Une jalouse cupidité , dont nous ne nous permettrons pas de dévoiler le secret, et qui voudrait s’élever sur nos débris, a cherché constamment, depuis plusieurs mois, à fatiguer et décourager notre zèle.
« Pour ne nous arrêter que sur un seul point, on a demandé la représentation de tel ou tel ouvrage, sans songer que les pièces déjà reçues avaient le droit d’être représentées auparavant, de manière qu’on ne pourrait adhérer à de pareils vœux sans attenter aux propriétés; ce qui, nous osons le croire i serait contraire à l intention de ceux même qui, par ces demandes, croyant réparer des torts, ne font que solliciter une injustice. Enfin, messieurs , si quelques abus se sont glissés dans un établissement dont les détails sont aussi difficiles que multipliés ; si le temps semble avoir amené le besoin de quelques change-
mens utiles, ne nous est-il pas permis d’observer qu’une discussion sage et dirigée par la bonne foi serait plus propre à ramener à un meilleur ordre de choses, à concilier les divers intérêts et a contribuer plus complètement à vos plaisirs , ainsi qu’à la gloire de votre théâtre ?
« Agréez, messieurs, que nous n’opposions désormais à tous ces orages qu’un silence respectueux, un zèle toujours renaissant, et ce courage qui doit animer ceux à qui vous avez confié le dépôt de vos richesses dramatiques. »
L’ancien secrétaire du vieux maréchal duc de Richelieu avait, comme on voit, un peu profité des principes de son maître. 11 était difficile , dans la situation où se trouvait alors le Théâtre Français, de prononcer un discours plus adroit; et présenter ses camarades et lui comme des victimes injustement persécutées, c’était doubler l’intérêt des spectateurs, qui, attachés au Théâtre Français, flottaient entre les deux partis , et c’était enchaîner le silence des ennemis de cet établissement. Mais ceux-ci n’en furent que plus acharnés à en opérer le renversement.
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De fâcheuses discussions dans le sein de la troupe du Théâtre Français 7 annoncèrent dans l’auditoire les scènes scandaleuses dont je dois me garder de réveiller le souvenir. L’une d’elles fît ordonner la clôture de la Comédie pendant deux mois. Enfin le 28 septembre 1790, les comédiens eurent la permission de rouvrir leur salle, etTalma,réuniàses camarades, reparut dans le rôle de Charles ix. Mais le feu qui dévorait l’intérieur de la Comédie était caché sous une cendre trompeuse : mesdemoiselles Sainval , Contât et Raucourt quittèrent le théâtre , ne voulant plus être témoins des divisions intestines qui devaient tôt ou tard saper les fondemens d’une société qui jusqu’alors n’avait eu qu’une même pensée pour tout ce qui concernait la plus grande gloire de la scène. Enfin, a la même époque, Molé et Dazincourt obtinrent un congé pour aller en province, et leur absence acheva de désorganiser leur société.
L’établissement du théâtre de la rue de Richelieu , dit plus tard Théâtre de la République, avait porté un nouveau coup â l’ancien Théâtre Français. Cependant il avait trouvé une avantageuse compensation dans les re-
DE DxiZINCOURT.
cettes produites par cette comédie de V Ami des lois ^ qui fut, de la part de M. Laya, et un ouvrage estimable , et une action courageuse.
Déjà ses représentations avaient été troublées plusieurs fois par les anarchistes , lorsqu’un soir, entre les deux pièces, le public demanda l’Ami des lois . Dazincourt ( revenu depuis long-temps à son poste) s’empressa de venir l’annoncer pour le lendemain ; mais cette représentation n’eut pas lieu. Pour cette fois le parti des factieux fut plus fort que celui des hommes honnêtes : il était décidé que cette pièce ne paraîtrait plus sur la scène. Cependant le bruit ayant couru qu’on devait en donner une représentation , dont le produit de la recette serait destiné aux frais de la guerre , le public renouvela ses instances pour qu’on fixât le jour de cette représentation.
Dazincourt fut chargé par ses camarades d’annoncer le regret que les comédiens avaient de ne pouvoir satisfaire à la demande qui leur était faite. Voici comme il s’exprima :
u Citoyens y ce théâtre, le plus ancien et le plus persécuté de tous, dont on calomnie même les actes de bienfaisance, ne peut être
garant que de sa soumission à la loi, et de son entier dévouement a vos moindres désirs. Nous sommes informés que des réclamations s’élèvent contre la prochaine représentation de F Ami des lois . L’emploi que nous avons annoncé du produit de la recette ne peut laisser aucun doute sur la pureté de nos intentions. Si vous consentez à nous continuer les bontés dont vous nous comblez tous les jours , n’exigez pas les représentations dont les suites pourraient nous devenir funestes. »
Il lisait dans l’avenir, ce malheureux Bazincourt, et sentait arriver le moment fatal où ses camarades et lui devaient payer de leur liberté les preuves multipliées qu’ils avaient données de leur attachement aux principes, en faisant de vains efforts pour les rappeler, par la représentation des pièces qui respiraient une saine morale, dans l’esprit d’une multitude égarée.
Pcimélciy ou la Vertu récompensée , comédie en cinq actes et en vers, de M. François de Neufchâteau , fut le prétexte de leur proscription.
Quelques vers de cette pièce , torturés, pour leur donner un sens qu’ils n’avaient pas, et une
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tirade dans laquelle l’auteur recommande la tolérance religieuse, suffirent pour le faire regarder, ainsique les acteurs qui avaient joué sa pièce, comme des contre-révolutionnaires , et pour décider leur arrestation.
Dazincourt savait depuis long-temps qu’il était menacé. Dans les derniers jours de juillet 1 79^ j quelqu’un que je connais particulièrement, mais qu’il ne m’est pas permis de nommer, l’accosta au moment où il était prêt à entrer à la Comédie. On donnait le Distrait : il allait s’habiller pour paraîîre dans le rôle de Carlin.
Cette personne lui marqua le désir de l’entretenir un moment en particulier; Dazincourt l’engagea à l’accompagner dans sa loge. Son domestique l’y attendait; il le fît sortir.
Avant tout, ce personnage alors inconnu pour lui , se nomma ; puis il lui dit :
(c Je sais qu’on se propose des mesures sévères contre la majeure partie des comédiens français; il est encore temps de vous y soustraire : croyez-moi, ne perdez pas un instant, et retirez-vous dans une maison hors de Paris, jusqu’à ce que l’orage, prêt à éclater, soit passé. C’est à votre honneur que je confie ce
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secret , qui ne repose en ce moment que dans le cœur des monstres qui Font conçu ; je vous dirai , quand il en sera ternps , comment il est venu jusqu’à moi. Si vous le divulguiez, si vous en faisiez part à vos camarades , les yeux de mes collègues se porteraient infailliblement sur moi , et vous savez ce qui en résulterait. Je vous laisserais maître de faire de ma confidence l’usage qui vous paraîtrait convenable , si je n’étais pas père de famille. »
Dazincourt remercia , comme il le devait , l’homme qui venait de lui donner un avis aussi important pour sa sûreté ; mais en lui marquant toute sa reconnaissance : « Je serais un lâche , lui dit-il , si j’abandonnais mes camarades : mon devoir est de partager leur sort, quel que puisse être l’événement. Ainsi je resterai; mais je conserverai toute ma vie le souvenir de la preuve d’intérêt que vous venez de me donner. » Et il joua son rôle de Carlin avec la même gaîté que si, avant d’entrer en scène, on lui eût annoncé la plus agréable de toutes les nouvelles.
Huit jours après, le 3 septembre 179^ , il fut arrêté , ainsi qu’une partie des comédiens français ; les hommes furent mis aux Made-
lonnettes, et les femmes à Sainte -Pélagie. Cinq mois après on transféra les hommes à Picpus, et les femmes aux Anglaises , rue des F ossés-Saint- V ictor .
De tous les comédiens mis en arrestation , Dazincourt était un de ceux qui axaient le plus à redouter des furieux qui tenaient alors les rênes du gouvernement. On en devine facilement une des causes. Un crime encore de plus à leurs yeux , était sa liaison avec Aucane , l’époux de madame de Saint-Amaranthe, et avec la plupart des personnes qui fréquentaient cette maison.
On lui rendit la liberté onze mois après son arrestation : les autres comédiens français avaient recouvré la leur avant lui. Ruinés en partie , ils rentrèrent dans leur salle , qui , pendant leur absence, avait été occupée par les acteurs que mademoiselle Montansier avait amenés de Versailles. La fortune, comme le prix des talens particuliers , étant alors le patrimoine de l’audacieux qui voulait s’en emparer, on avait assigné aux comédiens français des appointemens qu’on ne leur payait pas : ils se lassèrent de jouer gratuitement, et, pour me servir du terme consacré à cette époque,
ils se retirèrent spontanément le 2 5 décembre 1794. Un comité d’instruction composé, en partie , comme l’étaient alors tous les comités., travaillait à organiser la Comédie Française. Le travail de ces messieurs n’exigeait pas de profondes réflexions,* mais il était question de laire le bien, et dans ces temps désastreux, s’il s’opérait, c’était toujours lentement. Pour donner à cette assemblée de penseurs le temps de mûrir leurs délibérations, la majeure partie des comédiens fît un accord avec M. de Fays , directeur du théâtre de Feydeau. If fut convenu , moyennant des arrangemens particuliers, qu’ils joueraient sur le théâtre de deux jours l’un. Une année s’écoula ainsi : le grand travail du comité marchait â pas rétrogrades, et, pour ne pas mourir de faim, les comédiens prolongèrent leur engagement a Feydeau.
M. Sageret, à la tête de nouveaux actionnaires, s’associa à M. de Fays; et, au moyen d’une indemnité qu’il obtint du gouvernement, il opéra la réunion entière des anciens sociétaires de la Comédie Française, dont une partie jouait sur le théâtre de la République. Soit que les dépenses de la reconstruction intérieure de ce théâtre et de celui de Feydeau eussent
entravé ses moyens, soit quelque autre cause , il ne put remplir les engagemens qu’il avait contractés avec les comédiens, et leur imposa l’obligation de se régir eux-mêmes.
Ces derniers refusaient une association où tous les risques auraient été pour eux , et dans laquelle ils n’auraient participé à aucun avantage ; ce qui, par conséquent, leur ôtait l’espérance d’acquitter l’ancienne dette de la Comédie. Dazincourt fut choisi par ses camarades pour être leur organe près du gouvernement. Doué d’une éloquence douce et persuasive, et appuyé de la bonté de la cause qu’il avait à défendre, il ne lui fut pas difficile de prouver que, pour l’honneur de la société encore plus que par vue d’intérêt , ils ne pouvaient donner leur assentiment au nouveau mode auquel on voulait les soumettre, parce qu’il leur ôtait l’espérance d’acquitter l’aridenne dette de la Comédie , et qu’il n’était ni dans ses principes, ni dans ceux de ses confrères, de se libérer sans bourse délier. Ils cessèrent de jouer le 2 5 janvier 1799.
Le comité d’instruction avait réfléchi pendant des années pour réorganiser une société à la désorganisation de laquelle peut-être beau-
coup de ses membres avaient contribué, et le résultat de ses réflexions avait été Y accouchement de la montagne.
Un ministre, ami des arts et des sciences, qu’il cultive avec honneur depuis son enfance, et qui n’avait pas besoin de réfléchir pour faire le bien (M. François de Neufchâteau) , rendit à la Comédie Française son ancienne forme, parce qu’elle était la meilleure de toutes , et la rétablit sur les mêmes bases qu’elle avait eues précédemment , et qu’elle conserve encore aujourd’hui (i).Plusieurscomédiens voulaient, avant d’opérer leur réunion , que le gouvernement effectuât la promesse qu’il faisait de les aider à réparer les pertes qu’ils avaient éprouvées par suite du régime révolutionnaire ; et Dazincourt fut encore chargé de concilier tous les esprits. Ce n’était pas chose très
(i) La comptabilité en est si sagement réglée, que les comédiens sociétaires , au bout de vingt ans de services , sont remboursés des fonds qu’ils ont été obligés de faire lors de leur réception , et que la rente leur en est continuée jusqu’à leur mort , comme si leur principal existait encore en masse. Cette comptabilité est le résultat du travail de Dazincourt.
( Note de la première édition .)
facile ; mais il réussit enfin à convaincre ses cosociétaires que le moment n’était pas propice pour l’obtention de ce qu’ils demandaient; et, grâce à son zèle et a ses soins actifs, leur réunion totale s’opéra, et le théâtre s’ouvrit le 3o mai 1799.
Dazincourt, toujours infatigable, ne se faisait doubler qu’autant que sa santé ou l’étude de nouveaux rôles l’y forçaient : comédien pur et exact, ce qu’il démontrait depuis nombre d’années, par l’exemple, il était temps qu’il l’enseignât aussi par des leçons raisonnées ; et ce fut une justice qu’on rendit a son talent, en le nommant, au mois d’avril 1807, professeur de déclamation au Conservatoire.
« Parmi les variétés surprenantes de la nature, dit Louis Pii ccoboni, on doit remarquer que jamais la voix des hommes ne se ressemble . Or , comment peut-on s’imaginer de prescrire des tons certains et convenables à tant de millions d’hommes , dont chacun a une voix différente , et dont chacun fera usage suivant son naturel? Je crois donc qu’il est inutile d’en tracer des exemples par écrit , qu’il faut nécessairement les donner de vive voix , et que la
pratique d’un habile maître en fasse sentir
toute la finesse. »
Rien de plus juste que cette réflexion d’un des hommes qui ont le mieux connu les lois de la déclamation.
Le maître destiné à former des élèves pour la scène , doit être un vrai protée capable de représenter toutes sortes de caractères. Dazincourt, doué de cet heureux talent, a tenu un rang distingué parmi ses collègues au Conservatoire. Mais au Conservatoire, comme dans toutes les autres écoles, l’élève ne répond pas toujours aux leçons du maître. Une fois livré a lui-même, il les oublie; et, prenant une route différente de celle qui lui a été tracée, souvent il reste près de la médiocrité, quand il aurait pu atteindre le sublime de l’art.
Si Dazincourt, dans l’espace de temps qu’il a professé au Conservatoire , a éprouvé cette triste vérité (ce que j’ignore) , il a pu au moins s’en consoler en trouvant dans mademoiselle Volnais une élève qui a dignement répondu à ses soins.
La mort planait sur la tête de Dazincourt, lorsque le chef du gouvernement le nomma directeur des spectacles de la cour. À peine en
avait-il rempli les premières fonctions, qu’il fut attaque de la fièvre; mais, commandant à la maladie , il négligea les soins que sa situation aurait exigés. Napoléon partait pour Erfurt, et Dazincourt reçut l’ordre de le suivre, accompagné de ceux des comédiens français qui devaient représenter les chefs-d’œuvre des grands maîtres en présence des têtes couronnées attendues dans cette ville, pour y régler les destinées de l’Europe.
La salle de spectacle d’Erfurt était dans le plus grand désordre, et peu digne de recevoir les personnages illustres qui devaient s’y rassembler. En soixante-douze heures , par les soins de Dazincourt , elle fut réparée de manière a flatter le premier coup d’œil ; et pendant ces soixante - douze heures à peine se donna-t-il le temps de prendre quelques légers repas.
L’empereur de Russie, lors de son départ d’Erfurt, témoigna à Dazincort et aux comédiens français sa satisfaction, en leur faisant de magnifiques présens.
Dazincourt était parti de Paris pour se rendre où son devoir l’appelait, avec une fièvre intermittente qui ne le quitta presque pas
pendant six mois. Un peu rebelle aux ordonnances de la médecine, il ne s’y soumit que lorsqu’il n’était plus temps de porter remède au mal. La fièvre avait pris alors un caractère décidé : la bile s’était mêlée dans le sang. A moins d’im miracle, lorsqu’à cette dernière crise il se mit au lit, nul remède n’aurait pu le sauver. Il succomba , au bout de quinze jours de maladie, le 28 mars 1809, âgé de soixante-un ans et quelques mois.
Les obsèques de cet acteur, qu’on ne remplacera pas de long-temps, ont été honorées d’un concours prodigieux. Plusieurs littérateurs distingués , la Comédie Française en corps, qui ce jour-là avait donné relâche, et une députation des premiers sujets des grands spectacles, Font accompagné jusqu’à sa dernière demeure. Un grand nombre d’infortunés , qu’il soulageait dans leur détresse , s’était mêlé au cortège , et ce n’était certes pas ceux qui honoraient le moins sa mémoire.