DÉTAILS BIOGRAPHIQUES EXTRAITS DUN MANUSCRIT DE DAZINCOURT
Nota. Ces détails, que le premier éditeur, M. Cahaisse, déclare avoir tirés des manuscrits de Dazincourt , sont relatifs à sa liaison avec la princesse de Sch. . . . dont il a été dit quelques mots dans ces Mémoires, (i)
Jua princesse de Sch.... était parente éloignée des comtes de Best. ... Ils étaient deux frères : l’un avait été ch. . .. de l’impératrice Elisabeth, qui l’avait exilé en Sibérie pour causes de trahison. Catherine n, à son avènement à la couronne , rendit au frère de cet exilé, alors ambassadeur à , les biens im¬
menses du ch. . . . qui avaient été confisqués :
(i) Voyez , à l’égard de ces détails f ce qu’en dit la Notice ; au surplus , à quelque degré qu’ait été portée la liaison de la princesse avec Dazincourt, on verra qu’il n’eu a parlé qu’avec la délicatesse qui convenait à un galant homme.
il était mort clans son exil. L’ambassadeur survécut peu d’années à ce bienfait de sa souveraine : il mourutsans enfans, et ne laissa d’autre héritière que la jeune com tesse de Best ,
sa parente. Une fortune considérable, réunie à la plus charmante figure, la rendait un parti important ; elle aurait bien voulu décider elle-même de son sort. Le comte de Zabi. . . . , Polonais excessivement riche, sollicitait depuis long-temps le bonheur de devenir son époux. Elle l’aimait ; mais l’idée de tout lui devoir humiliait un peu son orgueil, et sans rejeter ses soins, elle éloignait toujours un moment qu’elle désirait autant que le comte. L’héritage qu’elle venait de faire sembla lui rendre son amant plus cher, et de ce moment il fut décidé entre eux que la fin de son deuil serait l’époque de leur réunion.
Elle était alors au nombre des frêles de l’impératrice, et sous la tutelle d’une tante qui l’aimait comme si elle eût été sa fille. Cette tante avait approuvé sa conduite vis-à-vis du comte Zabi. ... ; et mademoiselle de Best. . . . n’imaginait pas que rien pût s’opposer au bonheur qu’elle attendait d’un hymen que son cœur avait toujours désiré, mais quelle dési-
rait encore plus depuis que sa fortune égalait, ou , pour mieux dire , surpassait celle de son amant.
A la cour des rois le cœur peut faire un choix, mais il faut que la volonté du souverain le sanctionne , et déjà Catherine avait décidé que mademoiselle de Best. . . . aiderait, par sa grande fortune, le prince de Sch. . . . , qu’elle affectionnait, et qui était peu riche, à soutenir la dignité de son rang. Son attachement pour le comte de Zabi. . . . n’était point un mystère. Il fut chargé d’une mission pour Varsovie, et l’on profita de son absence pour conclure le mariage de mademoiselle de Best. . . . avec le prince de Sch. ... A peine avait-elle eu le temps de prévenir son amant, que l’impératrice avait disposé de sa main. Zabi. . . . revint à Pétersbourg, sa mission étant remplie. Il serait difficile de peindre son désespoir, il le serait de peindre celui de mademoiselle de Best. . . Trop tim ide pour avoir osé refuser à sa souveraine de faire le sacrifice de sa personne, et trop franche pour avoir caché au prince de Sch. ... le sentiment qu elle éprouvait pour le comte de Zabi. . . . , elle avait cru que cet aveu suffirait pour le faire renoncer à devenir son
époux; elle s’était trompée. Quoique la plus belle des femmes , le prince n’avait point fait attention à la régularité de ses traits , il n’en avait fait qu’à sa fortune.
Il est assez rare d’être jaloux d’une femme pour laquelle on n’éprouve pas d’amour ; le prince l’était de la sienne, et le comte de Zabi. . . était l’objet de sa jalousie. Cependant, par égard pour la princesse, il s’était abstenu même de lui faire une visite de bienséance : il l’aimait trop pour ne pas sacrifier à son repos les sentimens qu’elle lui avait inspirés, et il savait que c’eût été le troubler, que de se présenter chez elle. Cette conduite du comte de Zabi.... opéra précisément le contraire de ce qu’il voulait; le prince s’imagina qu’il se dédommageait en secret des privations qu’il s’imposait aux yeux du public; plus d’une fois, lorsqu’il le rencontrait dans différentes sociétés, il le lui avait fait entendre, et le comte avait toujours eu l’air de ne point comprendre ce qu’il voulait dire.
Le comte de Zabi. ... se faisait une étude particulière de fuir toutes les sociétés dans lesquelles il aurait pu rencontrer la princesse de Sch. ... Il faut le dire , indépendamment du
soin de ménager la réputation de cette princesse , qu’on n’aurait pas manqué d’attaquer si on l’avait vu lui rendre quelques soins , son amour-propre souffrait de voir qu’elle l’eût sacrifié, sans aucune espèce de résistance, à un simple désir de sa souveraine ; car il était loin de croire qu’il y eût eu une volonté absolue.
Une fête que donnait le comte de Voronz. . . , a laquelle toute la noblesse de Saint-Pétersbourg se trouvait invitée, fut l’écueil contre lequel échoua son projet d’éviter éternellement la princesse de Sch.... Il était bien certain de l’y rencontrer, et il y vint ; ce fut la première personne sur laquelle ses yeux se portèrent en entrant dans un des salons où l’on était rassemblé : elle était entre madame de Bint. ... et la princesse de Zcz. . . . Lié d’amitié avec madame de Bint. . . . qui l’avait remarqué a son arrivée, il eût été peu galant de ne pas s’en approcher ; il l’eût été bien peu , en causant avec elle , de ne pas adresser la parole aux dames qui l’accompagnaient. Eh! comment se trouver près d’une femme qu’on a aimée et qu’on aime encore, sans vouloir fixer son attention ? Pour le repos de la prin-
cesse, elle retrouva Zabi. ... ce quelle bavait toujours vu, je veux dire l’homme le plus aimable et le plus doux. Il se plaignit de son malheur en homme qui sait apprécier la perte qu’il a faite, mais sans reproche, et se contentant de déplorer le sort qui l’avait si cruellement servi. Il ne la quitta pas une partie de la nuit. Ni l’un ni l’autre ne s’étaient aperçus que le prince de Sch. ... les avait continuellement observés.
Le lendemain de cette fête, la princesse éprouva , de la part de son mari , plusieurs reproches dans lesquels se trouvait mêlé le nom de Zabi.... Elle crut ne pas devoir y répondre ; elle savait qu’intérieurement elle n’en avait point à se faire. Fatigué sans doute de son silence, le prince la quitta : deux heures après , on le ramena chez lui baigné dans son sang, et pouvant à peine prononcer quelques mots.
Je me suis vengé en partie, dit-il à la princesse qui était accourue pour lui prodiguer tous ses soins, de l’offense cruelle que vous avez faite à mon honneur; mais ma vengeance ne sera complète que lorsque je vous aurai fait partager le sort de votre amant. La mort ne
lui laissa pas le temps d’exécuter son affreux projet; il mourut le lendemain.
Avant de quitter la fête qu’avait donnée le comte de Voronz..., le prince de Sch. . . . avait chargé un de ses gens de dire au comte de Zabi. . . . qu’il l’attendrait à deux heures sur les bords de la Neva, et qu’il espérait que là il voudrait bien lui répéter la longue conversation qu’il avait eue avec la princesse pendant une partie de la nuit.
Le comte s’y était trouvé , accompagné du colonel Buttur. ... Le prince l’était de son côté par le comte Naris. . . .
Dès qu’ils furent en présence , Zabi. . . . voulut entrer en explication; il avait affaire à un furieux. Le prince de Sch..., sans vouloir rien écouter, tira son épée et se mit en garde. Leur combat fut terrible. Zabi. . . . avait d’abord cherché simplement à parer les bottes que lui portait son adversaire ; mais bientôt il vit qu’il lui fallait défendre sa vie , et de ce moment il attaqua à son tour. L’un et l’autre perdaient beaucoup de sang; leurs témoins voulaient les séparer, il n’y eut pas moyen. Zabi. . . . fut tué sur la place, et le prince de Sch. . . , comme je viens de le dire, ne survé-
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eut que quelques heures aux blessures qu’il avait reçues.
Les reproches amers et peu mérités qu’avait reçus la princesse de Sch. . . n’étaient pas la seule injustice que son mari eût commise envers elle avant de mourir; il l’avait déshonorée aux yeux du colonel Buttur. . . . , qui avait servi de témoin à Zabi. . . . , ainsi qu’à ceux du comte de Naris. . . . , et ces deux messieurs étaient convaincus que la princesse était coupable. Le comte de Naris...., particulièrement attaché au prince de Sch. , crut ho¬
norer sa mémoire en divulgant les causes de son combat, qui devint bientôt la fable de toute la ville.
On trouve dans sa conscience un refuge contre la calomnie; mais la fibre sensible n’en est pas moins émoussée.
La princesse n’eut pas le courage d’opposer un front calme aux bruits infâmes qu’on faisait courir sur elle. Véritablement affligée d’ailleurs d’être la cause , quoique bien innocente, de la mort de deux hommes dont elle aimait l’un, et dont elle s’était accoutumée, par devoir, à respecter l’autre, elle prit le parti de quitter Pétersbourg , et de se ren-
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dre en France sous un nom suppose, et sans autre suite que celle d’une de ses femmes qui était allemande, et dont elle connaissait toute la discrétion. Sa tante fut la seule personne qu’elle instruisit de son projet, et la seule chargée de la gestion des biens qu’elle laissait en Russie , où elle se proposait de ne revenir que lorsqu’on aurait oublié, pour ainsi dire, son existence.
Elle prit sa route par Varsovie , où elle savait que le comte de Zabi. . . . avait un neveu qui n’existait que de ses bienfaits. Elle savait aussi que le frère de Zabi. . . . qui , par sa mort, devenait son héritier, ne conserverait pas a ce neveu l’existence honorable qu’il avait eue jusqu’alors; se regardant comme la cause de son malheur futur, elle avait projeté d’y remédier. Elle le fit venir a son passage, et déposa en sa présence chez le banquier Wolff, en billets de change dont elle s’était munie, une somme de cent mille roubles, pour être mise à sa disposition à l’époque de sa majorité : il n’avait plus que six mois pour y atteindre. Elle était censée avoir reçu cette somme du comte de Zabi. . . . , et remplir son intention.
Ce trait de la princesse de Sch. . . . suffirait
seul pour prouver la délicatesse de ses sentimens. Mais combien d'autres n’en pourrais-je pas citer qui honorent sa grande âme !
Son désir de se rendre en France, ou pour mieux dire celui de s’éloigner d’un pays où , dans l’espace de moins de six mois, elle avait éprouvé tant de tribulations, était si vif, qu’elle traversa la Moravie, et arriva à Vienne plutôt en courrier que comme une femme délicate , qu’un aussi long voyage aurait dû faire succomber à la fatigue. Cependant elle resta une semaine à Vienne pour se reposer ; mais elle ne s’y montra point, et ne satisfit pas même au mouvement de curiosité qu’elle avait de visiter la ville et ses environs. Elle quitta Vienne, et prit la route de Munich, où elle fît encore un court séjour ,, et ne s’arrêta ensuite qu’à Stuttgard : c’était la patrie de la femme qui l’accompagnait. Elle lui avait demandé la grâce d’y voir sa famille, et la princesse ne crut pas devoir la lui refuser, en raison du dévouement qu’elle lui marquait.
Ce ne fut qu’en arrivant à Strasbourg qu’elle respira librement ; il lui semblait qu’elle rentrait dans sa patrie après une longue absence. En y arrivant, elle avait pris à son service un
domestique, prétextant que le sien était resté malade à Munich. Les langues anglaise et française lui étaient aussi familières que la sienne. Elle s’était donnée dans cette ville pour Anglaise et pour veuve d’un négociant mort aux grandes Indes, et avait pris le nom de Williams , qu’elle conserva tant qu’elle resta hors de sa patrie.
Son projet avait d’abord été de se fixer à Paris , et d’y louer une maison agréable , dans laquelle elle se proposait de vivre entièrement retirée. Deux ou trois mois de séjour dans cette ville l’en dégoûtèrent; et elle la quitta pour aller se confiner en Auvergne, dans un hameau environné de montagnes , et dans lequel se trouvaient quelques habitations éparses. Là, livrée à une sombre mélancolie, n’ayant d’autre occupation que celle de secourir des voisins pauvres et grossiers, il lui fallut bien payer sa dette à la nature ; elle y éprouva une maladie qui aurait pu être d’autant plus dangereuse, qu’éloignée de tous les secours de la médecine, elle n’eut que ceux de l’excellente femme qui l’avait accompagnée. La seule consolation qu’elle éprouvait, était de recevoir de loin en loin des nouvelles de sa tante , par
l’intermédiaire d’un banquier de Paris qui recevait ses lettres, et faisait passer a sa tante celles qu’elle lui adressait. On ne sent vraiment le prix de la santé , que lorsqu’on vient d éprouver une maladie douloureuse ; c’est alors qu’on se rattache à la vie , et c’est ce que fît la princesse de Sch. ... A peine entrée dans sa convalescence, elle répandit de nouveaux bienfaits sur les malheureux qui l’environnaient , et , comblée de leurs bénédictions, elle partit pour Orléans, dans le dessein d’y consulter un médecin qu’elle avait eu occasion de voir à Paris, et quelle savait retrouver dans cette ville, où il lui avait dit que son intention était de s’établir, parce qu’il s’y retrouverait au sein de sa famille. Elle s’informa de lui en arrivant à Orléans : il y était effectivement ; elle le fît appeler. Son état n’exigeait plus que des ménagemens; mais il était facile à un médecin expérimenté de voir, d’après quelques observations qu’il avait faites, que le remède le plus puissant qu’il pût employer pour une malade telle que la princesse de Sch. . . , était de lui ordonner beaucoup de distraction.
M. Thierry , ainsi se nommait ce médecin , était un homme extrêmement aimable : sa
conversation avait tin charme particulier ; c’était presque la seule personne avec laquelle la princesse avait eu des entretiens suivis depuis son départ de la Russie; il n’était pas étonnant qu’elle éprouvât un véritable plaisir a recevoir ses visites, qu’il prolongeait autant que la bienséance pouvait le lui permettre. Ce docteur, de son côté, qui ignorait quel était le rang et la fortune de la princesse, avait avec elle cette honnête familiarité que permettait son état. Son amabilité cachée sous le voile d’un noir chagrin, l’intéressait; il lui donnait des soins avec un zèle inimaginable. Depuis plus de quinze jours ils ne lui étaient plus nécessaires , et M. Thierry , qui depuis deux mois que la princesse était a Orléans, s’était fait une douce habitude de venir journellement passer quelques heures auprès d’elle, craignant qu’enfm elle n’attribuât à quelque vue d’intérêt ses fréquentes visites, lui avait conseillé de prendre les eaux de Spa ; il lui réitéra ce conseil : « C’est le dernier , lui dit-il, que je puisse vous donner; la diversion affermira votre santé. — Mais si je trouve ici cette diversion, répondit la princesse, qu’ai-je besoin d’aller la chercher plus loin? Docteur, vous
lasseriez-vous de me donner vos soins? — Vous ne le croyez sûrement pas. »
Un moment de silence succéda ; la princesse semblait méditer ce qu’elle allait dire. Elevant alors timidement la voix, elle questionna M. Thierry sur la situation de sa fortune. Un peu surpris de cette question, à laquelle il était loin de s’attendre, il y répondit cependant avec franchise. L’honnête aisance dont il jouissait pouvait le dispenser de continuer à exercer la médecine, et, en se retirant au sein de sa famille , il n’avait eu d’autre but que de vivre tranquillement de son revenu , sans tirer aucun parti de ses talens, dont il ne faisait usage que vis-à-vis de ses amis.
La princesse de Sch. . . . , tout en félicitant M. Thierry sur son heureuse position, avait l’air de regretter que son art ne fût pas son unique ressource. « Sans nul doute, ajoutat-elle, j’userais de votre conseil pour aller prendre les eaux de Spa, si j’avais auprès de moi un homme dont les conseils pussent me guider dans le cas où elles ne produiraient pas sur moi l’effet que vous me promettez. » Et soutenant son rôle de veuve d’un Anglais mort aux Indes : u La fortune considérable, con-
tinua-t-elle , que m’a laissée mon mari me permet d’assurer un sort honnête à celui qui se vouerait à la conservation de ma santé : mais où trouver l’homme que je désirerais? » Tirant alors de son doigt un diamant de prix, elle le présenta à M. Thierry : « Ce n’est avec de l’argent qu’on paie les soins d’un ami ; vous venez de me dire que vous n’en donniez qu'à ceux que vous regardiez comme les vôtres; recevez donc ce gage de l’amitié. »
Le docteur était ému jusqu’aux larmes.
i< Vous avez imposé silence à mon amitié, dit-il à la princesse, du moment où vous m’avez demandé quelle était la situation de ma fortune. Je n’aurais jamais osé vous demander la permission de vous accompagner à Spa , et même de vous suivre en Angleterre, en supposant qu’au retour des eaux, vous ayez le projet d’y retourner; mais j’aurais acquiescé avec empressement au plus léger désir que vous m’en auriez marqué, si la récompense de mes soins s’était bornée à la simple amitié. Vous me parlez d’intérêt, vous faites plus, vous mettez un prix énorme à ceux que je vous ai donnés, et que je ne puis accepter; c’est m’imposer silence. Le sentiment de la
plus profonde amitié , voilà le seul que le respect me commande pour vous : je sens que je le conserverai jusqu’à mon dernier moment ; et je sais tout ce que j’aurai à souffrir lorsque je n’aurai plus le bonheur de vous voir ; mais encore un coup vos offres imposent dans ce moment silence à mon amitié. — Ainsi, parce que je m’y serais pris avec vous d’une manière maladroite, j’aurais perdu tous les droits à cette amitié que vous prétendez avoir pour moi! Si le cœur vous avait dicté votre réponse, vous auriez fait peu d’attention à la tournure de mes phrases , et déjà nous en serions aux préparatifs du voyage. »
Ces préparatifs furent faits dans le jour, et le docteur Thierry accompagna la princesse de Sch à Spa.
Le médecin de l ame était celui qu’il lui fallait. Elle n’avait jamais joui d’une meilleure santé que lorsqu’elle quitta les eaux pour venir s’établir à Bruxelles, où elle avait fait meubler une maison dans le quartier de la cour.
J’ai dit qu’il était impossible de trouver un homme plus aimable dans sa conversation que le docteur Thierry. Dès que la princesse fut installée dans sa maison , qu’elle avait montée
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sur le ton d’une honnête aisance, il s’occupa du soin de rassembler chez elle une société agréable ; ce qui ne lui fut pas difficile : il était particulièrement connu de M. Sabbatier de Cabre, alors envoyé de France à la cour de Bruxelles. Il fît un choix dans le nombre des personnes qui fréquentaient la maison de cet envoyé; et celle de madame Williams devint une des plus agréables de la ville.
Les campagnes qui environnent Bruxelles, et en général toutes celles de la Flandre ont un aspect qui flatte l’imagination. Partout on aperçoit la trace du bonheur et de l’aisance : nulle part celle de la misère. L’œil s’y repose doucement sur les riches récoltes dans tous les genres dont le pays abonde , et l’homme opulent va se délasser dans les charmantes habitations qu’il y possède, des plaisirs fatigans de la ville.
Madame Williams loua entre Cortemberg et Bruxelles une maison qui avait appartenu au comte de Lascy, qui venait de fixer sa résidence à Vienne. Heureusement située, elle réunissait, pour les dehors , tous les agrémens de l’optique; et la disposition de l’intérieur ainsi que l’élégance des meubles, l’auraient fait prendre pour l’habitation d’une fée.
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Une salle de spectacle , petite , mais de la forme la plus avantageuse, et richement décorée, en était un des ornemens. Madame Williams, depuis son séjour en France, n’avait pas même eu l’idée d aller à la comédie : la vue de cette salle lui fît naître le désir de voir celle de Bruxelles; on donnait le jour où elle y vint. Amphitryon : je remplissais dans cette pièce le rôle de Sosie. Elle était placée dans une loge près du théâtre. Je ne sais par quel hasard, en entrant sur la scène , mes jeux se portèrent sur elle ; je sais encore moins comment il se fit que la présence de cette dame , qu’il paraissait probable que je ne connaîtrais jamais , influât tellement sur mon jeu , qu’il me sembla entendre une voix intérieure qui me disait : Redouble d'efforts, et , si tu le peux, sois supérieur à toi-même . Je mis effectivement dans mon rôle tout Fart qu’il était en mon pouvoir d’employer , et j’eus le bonheur de me voir applaudir par la belle étrangère qui avait fixé mon attention.
En quittant le théâtre, j’avais perdu l’idée de la revoir; et, depuis plusieurs jours, elle s’était effacée de mon imagination, quand je l’aperçus dans une des loges latérales de la
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salle : je sus le lendemain que cette loge venait d’être louée à l’année par une étrangère , et je ne doutai pas que ce ne fût par elle. Je ne me trompais pas. Le même plaisir que j’avais éprouvé à sa première vue, je l’éprouvais toutes les fois qu’elle venait au spectacle ; et il était rare qu’elle y manquât. Ce que je ressentais pour elle était un sentiment épuré qui ne fatiguait point mon imagination , et qui satisfaisait mon cœur. Il était trop vif pour n’être que de l’amitié; il était trop pur pour être de l’amour : j’étais pénétré pour elle du plus profond respect; je l’aimais enfin de cette amitié qu’un frère peut avoir pour une sœur. Aucun sacrifice ne m’aurait coûté, si, dans mon humble sphère , j’avais pu lui être de quelque utilité. Telle était pour elle la disposition de mon âme , et l’idée qui m’occupait, quand le docteur Thierry, que je ne connaissais que pour l’avoir vu dans la même loge que la princesse . , se fît annoncer chez moi.
Après les excuses d’usage, de se présenter sans me connaître autrement que pour avoir eu le plaisir de me voir a la scène, il me fit part du sujet qui l’y amenait.
Je suis, me dit-il, attaché eu qualité de
médecin près d’une dame étrangère qui s’est fixée dans ce pays pour quelque temps. Elle partage souvent les applaudisse mens que le public vous donne; et votre manière de jouer lui a inspiré le désir de prendre quelques leçons de déclamation. Une charmante salle de spectacle qu’elle a dans sa maison de campagne, lui a donné l’idée d’y jouer la comédie avec quelques amis : ce serait un amusement et une occupation pour elle; seriez-vous assez bon pour répondre au message dont je suis chargé, de manière a ne point me causer le regret de vous avoir importuné?
On juge bien, qu en homme modeste , j’alléguai mon incapacité, et ne parlai que de mon zèle, qui fut agréé; et deux heures après je reçus un message de l’étrangère, qui m’invitait a dîner chez elle.
Si quelqu’un lit jamais cet écrit, s’il a jamais connu le sentiment de la pure amitié, qu’il se rappelle le bonheur dont il a joui en revoyant l’amie dont il était séparé depuis long-temps : c’est ce que j’éprouvai. J’arrivai chez madame Williams , la figure rayonnante de bonheur et de plaisir; et si le respect que j’avais pour elle n’eût pas tempéré l’excès de
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ce bonheur, je crois qu’au lieu d’une salutation* toujours froide , quelque expression qu’on veuille lui donner , je me serais précipité dans ses bras pour la remercier d’avoir bien voulu faire quelque attention à moi.
Elle débuta par me remercier de la complaisance que je voulais bien avoir de lui enseigner l’art de bien dire, en ajoutant qu’elle craignait de mettre souvent ma patience a une rude épreuve. Je ne fus point galant : je ne pouvais pas l’être d’après la profession de foi que je viens de faire ; je fus vrai , parce que je jugeai , d’après l’organe enchanteur de madame Williams, que j’aurais peu a faire pour rectifier les petits défauts qu’il était impossible qu’elle n’eût pas, n’ayant jamais fait une étude de la déclamation. Le docteur Thierry m’avait vanté son instruction et la délicatesse de son esprit. Il ne me fallut pas beaucoup l’étudier pour être convaincu qu’il n’avait fait que lui rendre justice. J’ai vu peu de femmes , je pourrais dire peu d’hommes prononcer avec un tact plus certain sur les différens ouvrages dont elle faisait sa lecture. Son esprit était cultivé ; mais l’art ne se laissait point apercevoir. Enfin, plus on la voyait , et plus elle plaisait et elle
intéressait. Telle je vis la princesse de Scb ,
du moment où je m’étais présenté chez elle; telle je l’ai vue pendant le peu de temps que j’ai eu l’honneur de la connaître.
Ce ne fut qu’au bout de plusieurs jours qu’elle voulu t bien répéter devant moi quelques scènes de Mélanide.
Ce que j’avais prévu arriva : je n’eus d’autre leçons à lui donner que celle de mieux écouter son interlocuteur; sur le reste j’aurais eu à profiter de sa manière de dire.
Le projet de jouer la comédie n’avait été qu’un prétexte pour m’attirer dans sa société. Elle avait su que j’étais honoré des bontés du prince Charles et du prince de Ligne , et que ma manière de me conduire m’avait mérité Festinie des honnêtes gens : c’était d’après ces renseiguemens qu’elle avait désiré me connaître.
Il y avait à peu près huit mois qu’elle était a Bruxelles, quand une lettre, qui lui fut apportée par un courrier particulier, la força de repartir pour la Russie. Elle y était rappelée par sa souveraine, à qui sa tante n’avait pas cru devoir cacher que les bruits qu’on avait fait courir sur sa nièce, à l’époque de la mort du
prince de Sch...., l’avaient décidée à fuir sa patrie, pour aller dëvorer en France les chagrins dont elle y avait ëtë abreuvée. L’impératrice , en la nommant pour remplacer auprès d’elle une des premières dames de sa cour, qui venait de mourir, avait cru avec raison que c’était le véritable moyen de fermer la bouche a la calomnie.
Le jour où elle reçut cette lettre, elle fit fermer sa porte pour tout le monde, et m’en voya un de ses gens pour me faire dire de me rendre chez elle à l’issue du spectacle. J’y fus : elle était seule avec Thierry; et, sur ce que je lui marquai ma surprise de la trouver ainsi isolée, car journellement elle réunissait une société de dix ou douze personnes , qui , presque toutes , soupaient avec elle : « Vous allez être bien plus étonné , ainsi que Thierry, lorsque vous saurez pourquoi je n’ai voulu avoir que vous deux auprès de moi.
k L’un et l’autre , nous dit-elle , vous avez eu pour moi un attachement aussi désintéressé que respectueux : je ne l’ai dû ni a ma naissance , ni à ma fortune , ni à mon rang; mais à des sentimens bien plus flatteurs pour moi, au peu de mérite que vous avez bien voulu me reconnaître : vous avez été mes véritables amis.
L’honnête familiarité dans laquelle nous avons vécu, vous a permis de me laisser lire dans vos plus secrètes pensées : je n’aurais pas joui de ce plaisir , si j’avais été pour vous la princesse de Sch .... En vous apprenant, mes amis, Iss causes de mon séjour hors de ma patrie, où l’impératrice me rappelle , je crois remplir le devoir de l’amitié. J’aurais craint, en vous confiant plus tôt ce secret , que vous n’eussiez plus eu pour la princesse de Sch. ... ce même épanchement que vous aviez pour madame Williams, veuve d’un négociant anglais. »
La princesse nous fit alors le récit qu’on vient de lire. Il redoubla l’attachement que Thierry et moi avions pour elle ; et si dans ce moment nous mîmes dans nos manières quelque chose de plus respectueux a son égard, la nuance en était si imperceptible, qu’elle n’altérait pas la franchise avec laquelle nous avions l’habitude de converser avec elle.
Thierry aurait plutôt renoncé à la vie que de renoncer à accompagner la princesse ; il le lui annonça avec une franchise que la bonne amitié peut seule dicter.
« Quant a vous, Dazincourt, me dit-elle, malgré l’extrême désir que j’aurais a vous avoir a Pétersbourg, je sais que ce serait vous
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demander un trop grand sacrifice, que de vous engager à y venir : vous vous êtes expliqué sur le climat qui y règne d une manière trop franche, sans vous douter que ce fût ma patrie , pour que je vous sollicite à cet égard. »
J’étais si affecté du départ de la princesse , que je ne savais quelle réponse faire à son observation : il est vrai que plus d’une fois j’avais répété devant elle ce que je pensais effectivement , que nulle fortune ne pourrait me décider à aller habiter un climat aussi âpre. L’accident qu’y avait éprouvé un de mes camarades (i) , m’en aurait détourné si j’en avais eu l’idée : il y avait eu les pieds gelés ; mais dans ce moment la Sibérie m’aurait semblé un paradis terrestre.
Peu de jours suffirent à la princesse pour faire ses préparatifs de voyage En recevant mes adieux, elle me remit une boite d’écaille noire , au bas de laquelle était écrit en émail : Don de T amitié. Je la reçus avec respect, et la plaçant sur mon cœur, Elle ne le quittera jamais y voilà les seules paroles que je pus pro-
(i) C’est de Prévôt, dont j’ai parlé précédemment , qu’il est ici question.
( Note de Dazincourt. )
noncer : elle me permit de l’embrasser; des larmes s’échappaient de mes jeux; je serrai Thierry dans mes bras, et je m’échappai avec la promptitude de l’éclair.
La princesse m’avait fait promettre de lui écrire à Vienne, où elle devait s’arrêter quelques semaines ; je ne fus en état de remplir cette promesse que plus de huit jours après son départ. J’étais jusque-là resté dans une telle apathie , que tout ce que je voyais autour de moi me paraissait une illusion ; et sans doute je serais resté plus long-temps dans cet état, si une lettre dont la suscription me fît reconnaître l’écriture de Thierry, ne m’en eût tiré comme par magie. Rompre le cachet, la parcourir dix fois, puis enfin la lire avec un peu plus de tranquillité, tout cela fut l’affaire de moins de temps que je n’en mets à récrire. Un N. B. me renouvelait l’assurance de sa tendre amitié pour moi. Il m’ajoutait : a En tournant de droite à gauche le fond de la boîte d’écaiîle que vous a donnée la princesse, vous trouverez un souvenir de cette précieuse amie : il ne vous dédommagera pas de sa perte ; mais il pourra quelquefois vous en consoler. »
Cette boîte occupait la même place où je l’avais mise ; je l’ouvris comme Thierry me
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l’indiquait. On ne meurt pas de plaisir, puisque j'existe ; mais je n’oublierai de ma vie l’impression que j’éprouvai à la vue du portrait de la princesse : elle était représentée assise près de son secrétaire, la main un peu écartée d’un papier sur lequel était écrit : de près , comme de loin. Il me serait impossible de dire pendant combien de temps je restai en extase devant ce portrait. En le reposant à la place qu’il occupait, j’aperçus un papier; je crus que c’était un billet de la princesse : je l’ouvris précipitamment, et le bonheur de posséder sa ressemblance s’évanouit à l’instant de mon imagination: c’était une promesse de la dame
veuve Nett . , de payer au porteur , à sa
volonté, la somme de mille souverains.
Quand la princesse ne m’aurait pas permis de lui écrire à Vienne , il m’aurait fallu soulager mon cœur, et j’aurais écrit. L’humiliation à côté du bonheur!... c’est une idée que je ne pouvais pas soutenir.
Je me décidai donc à lui écrire. Voici ma lettre.
ier février 1776.
(( Ma DAM E ,
« Le don de votre portrait était une de ces laveurs que je n’aurais jamais osé ambitionner;
vous avez senti qu’elle était trop grande, et vous avez cru devoir tempérer l’excès de la joie qu’un présent aussi précieux me causerait, en me faisant souvenir de la distance qui existe de vous a moi. Ce billet de madame veuve Nett.... est sans doute le prix dont vous avez l’intention de payer quelques leçons de déclamation que j’ai eu le bonheur de vous donner; car a quoi pourrais -je attribuer cet acte de générosité, que rien autre chose ne saurait motiver? Si vous n’avez pas cru recevoir les leçons de l’amitié , alors il fallait me laisser régler moi-même mes honoraires , et dans ce cas, vous concevez que je ne puis recevoir de madame veuve Nett.... que le prix que je dois attacher à mes leçons : il sera modeste , parce que ma bonne volonté ne doit pas me tenir lieu du talent. Il me reste tant à acquérir dans mon art, que je dois être juste avec moimême. Je vous respecte trop, madame, pour ne pas suivre vos intentions , et pour que vous puissiez vous dire que vous avez reçu de moi des leçons gratuites.
(( Recevez l’assurance du très profond respect, etc. »
À la copie de cette lettre est jointe celle
d’une autre lettre très longue , adressée à Thierry, à la même date, dont voici l’extrait :
« C’est au moment où l’homme se croit le plus heureux, qu’il touche à l’infortune. Ah! pourquoi faut-il que vous m’ayez indiqué le funeste secret d’une boite à laquelle était attachée toute ma félicité ? Elle a été pour moi la boîte de Pandore : en l’ouvrant , tous les maux qu’elle renfermait s’en sont échappés ; ils corrodent mon cœur ; moins heureux qu’Epiméthée , en la refermant , je n’ai pas pu y conserver l’espérance.
a 11 est donc vrai que j’ai perdu pour jamais madame Williams ; je croyais d’abord la retrouver sous les traits de la princesse deSch — Insensé que j’étais ! comme si les premières paroles qu’elle m’adressa en quittant l’humble nom sous lequel elle cachait sa dignité et ses grandeurs, n’avaient pas dû m’instruire que je n’étais plus à ses yeux qu’un simple particulier fait pour courber la tête devant elle!...
« Mais de quoi dois-je me plaindre? C’est un long rêve que j’ai fait : il m’avait promené dans le pays des illusions : à mon réveil je vois que ce que je prenais pour une réalité n’était qu’une ombre légère. »