DÉTAILS BIOGRAPHIQUES
Le peintre se survit; dans ses tableaux , l’homme de lettres dans ses œuvres , le musicien dans ses savantes compositions , l’artiste dans les modèles qu’il laisse de ses heureuses imitations ; mais le comédien, quelque célèbre qu’il ait été, s’il n’a que ce seul titre, ne transmet à la postérité d’autre souvenir que son nom, auquel les acteurs qui lui ont succédé rattachent quelquefois la tradition de son jeu. On ne sait rien de lui , sinon qu’il a existé et qu’il a fait les délices de la scène à l’époque où il vivait; son souvenir laisse un vide dans nos idées ; car comment juger de la sublimité d’un
talent qui n’est plus? Tels ont été Lekain, Bellecour, Molé, etc. Il ne nous reste aucune trace connue sur laquelle on puisse les suivre pour les apprécier. Il n’en serait pas de même si , après avoir assuré leur réputation sur la scène , ils avaient publié les réflexions que l’étude approfondie de leur art a dû leur suggérer : c’eût été un bel héritage à laisser a leurs successeurs.
Pré ville avait -il senti cette vérité? ou le seul désir d’instruire ceux qui se proposaient de débuter dans une carrière qu’il a si glorieusement parcourue, l’avait-il engagé a rassembler, en notes détaillées, ses judicieuses observations sur un art qu’il professa avec honneur et dont il semblait être le créateur, quand il en développait, en action, les ressorts les plus cachés?
Avant de mettre sous les yeux du lecteur ces observations , montrons Préville dans quelques unes des situations de sa vie privée, et prenons-le au sortir de l’enfance; tout se lie dans la vie d’un homme que la nature destine a tenir le premier rang dans l’état dont il doit un jour faire choix.
Pierre-Louis Dubus, qui plus tard prit le
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nom de Préville, naquit à Paris le 17 novembre 1721 , rue des Mauvais-Garçons , dans une maison située derrière la salle du Théâtre Français (1). Le jeune Dubus avait sans doute
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(1) Il existe une grave erreur dans la première édition de ces Mémoires. Voici ce qu’on y lit à cet endroit : « Une observation assez singulière, c’est que u mademoiselle Clairon eut de commun avec Préville «( d’être née dans ce même voisinage. Les fenêtres de u la maison de sa mère étaient situées de manière « qu’elles plongeaient la vue dans les loges destinées « aux actrices pour s’y habiller. »
La province à laquelle nous devons Talma et mademoiselle Ducbesnois, les deux plus beaux talens tragiques de l’époque actuelle, avait droit de réclamer contre ce passage, car il est constant qu’elle fut également la patrie de mademoiselle Clairon , née à Saint-Wanon de Condé , près Condé en Flandre , département du Nord (*). A la vérité , celte actrice célèbre fut très jeune encore amenée à Paris par sa mère; mais ce ne fut qu’à onze ans qu’un changement de domicile transporta le sien , non comme on vient de le lire , devant les loges où s’habillaient les actrices de la Comédie Française, mais devant l’appartement de la fameuse soubrette de ce théâtre , mademoiselle Dangeville. Le bruit de ses succès , les grâces que la
(*) Voyez ses Mémoires , formant la première livraison de cette Collection, page 8.
emporté avec lui, dans Fabbaye Saint-Antoine où il fut élevé, les premières impressions qui avaient dû frapper son enfance et lui faire préférer a toute autre la carrière qu’il parcourut depuis avec tant de succès.
Son père , intendant de la princesse de Bourbon , abbesse du Petit-Saint- Antoine , homme d’une probité intacte, était resté veuf, à l’âge de quarante ans , et n’avait pour élever sa famille composée de cinq garçons (i), que les émoi u mens de sa place. Il aurait rougi d’employer, comme beaucoup de ses confrères, des moyens peu délicats pour les augmenter. Un travail assidu et de très faibles ressources influaient sans doute sur son caractère , et lui donnaient une âpreté repoussante. Ses enfans se ressentaient encore plus que les autres de son excessive sévérité , et tous les cinq
jeune Clairon lui voyait déployer en prenant ses leçons de danse et en répétant ses rôles, influèrent puissamment sur la vocation dramatique de la future tragédienne, de même que le voisinage du Théâtre Français sur celle de Préville j mais c’est là que se borne la similitude.
(1) On lui donnait nevf enfans dans la première édition c’était une inexactitude.
avaient à peine atteint l’âge de l’adolescence, quand d’un commun accord ils prirent le parti d’abandonner la maison paternelle, (i)
Le jardin du Luxembourg avait d’abord été le lieu de leur retraite : n’étre plus gourmandes par leur père, et jouir de leur liberté, fut dans le premier moment une sorte de bonheur
(0 Ces curieux et piquans détails, quoique parfaitement conformes aux notes de la main de Préville, ne faisaient point partie de la première édition de ces Mémoires. Des motifs respectables et de justes égards pour la personne à laquelle il avait dû ses matériaux les plus importans , avaient déterminé l’éditeur à supprimer cette intéressante partie des aventures de son héros. Les mêmes considérations n’existent point pour le nouvel éditeur. Comment d’ailleurs pourrait-il se faire scrupule de consigner ici le récit d’une faute de l’enfance de Préville, excusée par plus d’une circonstance de sa position? Cet homme estimable ne rougissait pas d’avouer lui-même une erreur à laquelle, comme on va le voir, il dut plus tard le bonheur de témoigner toute sa reconnaissance à celui qui , en lui tendant une main généreuse , avait empêché son imprudence d’avoir des suites funestes.
On verra aussi par ces détails que Geoffroi et plusieurs autres biographes ont prétendu à tort que Préville avait quelque temps servi des maçons comme manœuvre , en province.
pour ces enfans. Oblige's à la nuit de choisir une autre retraite, ils allèrent se réfugier dans les marais qui bordaient alors le Luxembourg; mais ressentant à leur réveilles atteintes d’une faim dévorante sur laquelle ils s’étaient endormis, ils commencèrent à regretter une liberté qui ne pouvait s’accommoder avec les besoins de leur estomac, et le résultat de leurs petites réflexions fut qu’il valait encore mieux être grondé tout le jour que de mourrir d’inanition. En conséquence , il fut question de savoir lequel des cinq rentrerait le premier à la maison, et demanderait la grâce des autres.
« Ce ne sera pas moi, dit Préville, car je me sens le courage de travailler, et sans doute je gagnerai assez pour pouvoir me nourrir. »
De ces cinq enfans, Préville était le plus jeune : il n’avait alors que douze ans; mais comme il venait de le dire , il avait déjà le courage du travail , et s’en reposait sur le hasard pour lui en procurer.
Les adieux de ses frères qui regagnaient le toit paternel, auraient été plus touchans, portent les notes de Préville, si la faim qu’ils éprouvaient n’avait pas affaibli en eux les sentimens d’amitié fraternelle. Ces petits fugi-
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tifs se séparèrent donc sans trop de douleur. ( i ) Préville resté seul, rentra dans le jardin du Luxembourg, le traversa machinalement, et gagnant la porte de ce jardin qui donne dans la rue d’Enfer, il se trouva près du couvent des Chartreux. Des maçons occupés à élever un petit bâtiment dans l’intérieur du couvent en sortaient : c’était l’heure de leur déjeuner. 11 les accosta, et d’un air riant leur offrit ses services. C’est dans la classe peu aisée qu’il faut toujours chercher le désir d’être utile à son semblable : la demande que faisait Préville à ces bons Auvergnats indiquait un besoin pressant; on commença par partager avec lui un repas frugal, et, comme pour être enrôlé en qualité de manœuvre il ne faut que de la
(i) Deux de ces enfans suivirent aussi la carrière du théâtre. L’un d’eux, Hyacinthe Dubus, fut un des meilleurs danseurs de l’Opéra de ce temps; l’autre, qui prit le nom de Champville , s’enrôla, comme son cadet, sous les bannières de Thalie, mais resta bien loin de la renommée de son frère. Cependant il contribuait à procurer un grand plaisir aux amis du comique franc et vrai de Regnard , quand Préville et lui jouaient les Méneclrmes à la cour; car leur extrême ressemblance produisait une parfaite illusion.
bonne volonté, le repas terminé, on le mit en possession de l’auge et du mortier. Dès la première leçon il s’acquitta de sa besogne d’une manière satisfaisante.
11 y a avait à peu près quinze jours qu’il était apprenti maçon, et certes, ce n’était pas en dépit du précepte de Boileau, quand dom Népomocène , procureur du couvent , qui venait de temps à autre examiner les progrès de la bâtisse, aperçut Préville. 11 lui fut facile de lire dans la physionomie de ce jeune enfant, qu il faisait un métier pour lequel il n’était pas élevé. Il l’appela , lui fit quelques question^ auxquelles Préviüe répondit avec franchise, et bientôt il vit qu’il ne s’était pas trompé dans ses conjectures. Ce bon religieux lui représenta le tort que lui et ses frères avaient eu de fuir la maison paternelle; mais au moins, lui dit-il , iis ont réparé le leur presque au même instant , et vous , vous persistez dans la faute que vous avez commise. Il faut, mon cher enfant, retourner chez votre père, qui doit être dans une inquiétude mortelle sur votre compte. — Tout ce que vous m’ordonnerez, lui répondit Préviile , je le ferai, excepté de rentrer chez mon père.
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Pendant plusieurs jours dom Népomucène employa tous les moyens de persuasion qui pouvaient être à la portée d’un enfant , pour convaincre Préville de l’indispensable nécessité où il était de suivre l’exemple que ses frères lui avaient donné, et d’aller se jeter aux pieds de son père pour en obtenir le pardon de ses torts. Remontrances inutiles !
Ce n’était pas cependant par entêtement que Préville se refusait à suivre les conseils de ce bon cénobite, c’était par une suite de ses réflexions. Il voyait dans l’indifférence et la sévérité que son père avait toujours eues pour lui et pour ses frères de nouveaux sujets de chagrin. Son caractère naturellement gai ne pouvait se familiariser avec cette idée : c’est un joug qu’il se sentait incapable de porter, non par esprit d’indépendance, mais parce que son organisation lui rendait la chose impossible.
Dom Népomucène, quoique relégué au fond d’un cloître, connaissait le cœur humain, et ne se méprit pas sur les motifs de l’obstination d’un enfant qui lui inspirait un tel intérêt , qu’il avait chargé son propre frère de lui donner asile jusqu’au moment où l’on aurait
ménagé sa rentrée chez son père ; il se borna à instruire d’abord ce dernier du lieu de la retraite de son fils.
La réponse de ce père fut qu’on pouvait en disposer comme on l’entendrait; mais que sa maison lui était fermée pour la vie , puisqu’il n’avait pas suivi l’exemple de ses frères en se rendant à son devoir sans autres réflexions.
L’inflexibilité de cette réponse ne surprit pas plus dom Népomucène que son frère; ce fut pour eux un nouveau motif de s’intéresser en faveur du jeune Dubus.
M. de Vaumorin , frère de dom Népomucène , studieux par goût , indépendant par caractère, simple dans ses goûts, content de la médiocrité de sa fortune qui suffisait à sa manière de vivre, possesseur d’une petite collection de livres bien choisis, trouvait son bonheur dans leur lecture : c’était son passetemps le plus agréable. Bientôt la société du jeune élève qui était resté confié à ses soins ajouta à son bonheur. S’il remplit auprès de lui les devoirs d’un père, de son côié l’autre remplit ceux d’un enfant reconnaissant.
Dans la maison paternelle on s'était borné à lui faire apprendre à lire, tant bien que mal.
M. de Vaumorin joignit aux leçons qu'il lui donna celles de la grammaire française; puis il l’envoya comme externe dans une pension située à l’Estrapade. S’il n’y fit pas de grands progrès dans la langue latine, il se perfectionna au moins dans la sienne, et cultiva sa mémoire de manière à la rendre imperturbable. On eût dit qu’il prévoyait dès lors l’utilité dont elle lui serait dans l’état auquel il devait se dévouer.
Il entrait dans sa dix-septième année, et M. de Vaumorin, qui s’était en quelque sorte rendu étranger à la société, crut devoir inspirer a son protégé d’autres principes que ceux qui faisaient son bonheur. Il est.vrai que le faible revenu dont il jouissait l’ayant mis au-dessus du besoin, lui avait ôté toute idée d’ambition : le peu qu’il possédait lui avait toujours suffi ; mais il n’en reconnaissait pas moins l’engagement que nous contractons tous en naissant : celui de se rendre utile à la société, en faisant tourner a l’avantage commun les talens que nous pouvons acquérir.
Il fut donc décidé entre les deux frères qu’on placerait Préville chez un procureur, et que s’il montrait quelque disposition pour l’étude
des lois, on chercherait le moyen de le pousser dans le barreau. Peu de jours après cette dé-* cision il entra chez M. Bidault, procureur au Châtelet. Il s’y trouvait à peine depuis trois mois, que déjà il était dégoûté de ce travail; et de l’élude du procureur il passa dans celle d’un notaire (M. Macquer),
Mais la nature nous a donné des dispositions diverses, et celles de Préville ne l’appelaient pas à devenir homme de loi. Copier des actes, faire des procurations, ne lui convenait pas plus qu’il ne lui avait convenu de grossoyer des demandes en indemnités; cependant il se soumettait à ce travail si rebutant pour lui , par reconnaissance pour M. de Vaumorin. La mort prématurée de ce généreux protecteur le laissa sans autre appui que dom Népomucène; car son père, quelques moyens qu’on eût employé pour le ramener à des senlimens plus favorables, était resté constamment inflexible, et ne voulait pas en entendre parler.
La retraite dans laquelle vivait dom Népomucène ne lui permettait pas de surveiller exactement son jeune protégé : ainsi la mort de M.. de Vaumorin l’aurait livré à lui-même, s’il n’avait pas trouvé dans M. Macquer, dont
il avait gagné la bienveillance , un nouvel appui. Sage et laborieux, il remplissait ses devoirs avec exactitude ; mais un dégoût dont il n’était pas le maître accompagnait son travail.
Pendant les deux dernières années qu’il avait passées chez M. de Vaumorin, il avait obtenu la permission d’aller quelquefois à la Comédie Française, et lorsqu’il en revenait il lui répétait mot pour mot les rôles que jouait alors Poisson ; mais d’un ton si plaisant et si vrai , que , craignant qu’il ne prît du goût pour cette carrière, son protecteur, après lui avoir fait de l’état de comédien le tableau le plus repoussant, avait fini par lui defendre d’aller au spectacle. Préville, soumis aux volontés de son second père, n’osait pas les transgresser, même plus d’un an après l’avoir perdu ; et lorsque l’occasion se présentait d’aller dans les environs du Théâtre Français, il faisait un long détour pour éviter de passer devant la porte du spectacle. Un jour enfin, sollicité, pressé par ses jeunes confrères, et craignant de se rendre ridicule à leurs yeux, il les accompagna â une représentation du Légataire ; et le lendemain, dans un moment d’interruption du travail , il leur répéta le rôle du Crispîn de cette
pièce, de manière à leur faire croire que c’était
encore Poisson qu’ils entendaient
Le soir, au souper, les clercs s’entretinrent du plaisir que leur avait procuré Préville en leur débitant ce rôle. M. Macquer, plus grave par état qu’il ne l’était par caractère, voulut en juger par lui-même ; il l’engagea a le répéter, et lorsqu’il l’eut fini : « Mon cherDubus, « lui dit-il, vous ne serez jamais notaire; j’en « suis fâché pour vous, car Thalie et la force tune sont deux divinités qui ne s’accordent ce pas. » (i)
Cette réflexion de M. Macquer effraya si peu le jeune homme, que dès ce moment il profita de tous ses instans de liberté , non seulement pour aller au Théâtre Français, mais pour apprendre les rôles de l’emploi de Poisson. Six mois après il quitta l’étude du notaire, sans communiquer son projet à personne, excepté à M. Macquer, qu’il remercia des bontés qu’il avait eues pour lui. Vainement ce notaire, qui prenait un véritable intérêt à lui , employa tous les moyens pour le détourner d’un projet
(1) A quelques exceptions près, la maxime est encore aussi vraie aujourd’hui.
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qu’il se repentirait bientôt, lui disait-il, d’avoir mis à exécution : rien ne put déterminer Dubus h y renoncer. Jeune, on méconnaît la route qui conduit à la fortune, pour suivre celle qu’indique un goût dominant. Préville fut le plus célèbre des comédiens : en suivant les conseils de M. Macquer il eût peut-être été le plus médiocre des notaires.
Sûr de ses moyens, quoiqu’il n’eût fait qu’une étude peu suivie des modèles existant alors sur la scène française, Dubus, adoptant le nom de Préville, que nous lui conserverons désormais, alla débuler dans quelques villes igno-* rées, et ses premiers essais furent marqués par des succès frappans. Bientôt sa réputation s’étendit au loin. Les directeurs des principales villes de France, telles que Strasbourg , Dijon, Rouen, etc. (i) se le disputèrent à l’envi; tous
(1) Dans le temps où le public fie Rouen comblait Préville de ses faveurs, cet acteur avait remarqué un petit bossu fort assidu au spectacle, et toujours placé dans la même loge. Son geste habituel lui parut bizarre : la main droite appuyée sur la gauche, il ne cessait de donner, avec l’index , des signes très réitérés d’improbation lorsque Préville était sur la scène. Ce censeur sévère inquiéta le comédien j il voulut le con-
eurent le bonlieur de posséder quelque temps ce jeune acteur qui donnait de si grandes espérances. Mais la province est souvent une école dangereuse pour un débutant. Le nombre des vrais connaisseurs ri y est jamais en raison de la multitude des spectateurs , et la multitude aime dans les valets (c’était l’em-
naître. Un jour le petit bossu se trouvait sur le théâtre , après le spectacle : il accablait de complimens tous ceux qui venaient de jouer , excepté Préville. • — Et moi , monsieur? lui dit celui-ci. « Quant à vous , répondit l’Aristarque , vous avez d’heureuses dispositions ; mais vous ne ferez jamais rien ; voulez-vous de plus grands détails ? venez demain déjeuner avec moi ». Préville ne manqua pas au rendez-vous; la conversation fut longue j il sortit convaincu et bien déterminé à changer son jeu. La première fois qu’il reparut, le public fut étonné, mais resta froid y tandis que le petit bossu , jouissant de son triomphe , applaudissait seul dans la loge , avec de grands éclats de joie. Préville , plus mortifié dans ce moment de la froideur du public que flatté des applaudissemens du petit bossu, reprit son ancienne manière qui tenait plus à la farce qu’à la bonne comédie , et le public de crier "bravo! Mais , sans cesse occupé de son art, il avoua que dans le reste de sa vie théâtrale, il avait souvent réfléchi sur les avis du bossu- , en avait profité , et s’en était bien trouvé.
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ploi que Prëville remplissait) les tableaux charges qui excitent le rire.
Quoiqu’il se trouvât forcé d’accorder quelque chose au mauvais goût , il n’en mérita pas moins, dès lors, la réputation d’être regardé comme le premier comique de la province. Monnet, directeur de l’Opéra-Comique, venait de faire une réforme considérable dansson spectacle, et, pour le fonder d’une manière solide, il employait tous les moyens propres à attirer près de lui les meilleurs acteurs. « On m’avait, «dit-il, indiqué comme la meilleure troupe « de la province celle du sieur Duchemin à « Rouen , où était le sieur Préville , qui remet plissait déjà avec distinction les rôles de va- « let : j’en voulus juger par moi-même, et « j’allai à Rouen. Les lalens, l’esprit, le natu- « rel et la gaîté de cet acteur firent une si « grande impression sur moi , que je n’étais plus « occupé que de la manière dont je m’y pren- « drais pour l’attacher à mon spectacle. Je le « laissai le maître de fixer ses appointemens, t< et de faire tout ce qui pourrait lui être agréat( ble dans l’emploi qu’il occuperait. Aussi flatté « de ces avantages que du désir d être à Paris, « il s’engagea pour la Poire Saint-Laurent. »
Il était assez naturel que ce jeune acteur eût l’ambition de se faire connaître dans la capitale; mais le premier théâtre de la nation était le seul qui pût convenir à son talent, et les circonstances s’opposant alors au dessein qu’il avait eu d’y débuter, dès qu’il eut rempli le court engagement qu’il avait contracté avec Monnet, il prit la direction du théâtre de Lyon.
C’est dans cette ville polie , où le goût pour les arts est presque aussi universellement cultivé qu’à Paris, que Préviîle se perfectionna. C’est là qu’il apprit que l’homme chargé de donner, pour ainsi dire, une nouvelle vie aux chefs-d’œuvre des grands maîtres de l’art dramatique, doit s’identifier avec eux, et ne point sacrifier l’esprit du rôle au désir de faire rire la multitude en substituant à la gaîté franche et naturelle celle de la folie. De ce moment, peintre fidèle de la nature , il ne s’écarta plus de la vérité et fut cité comme le modèle parfait des valets de la comédie. Chéri des Lyonnais comme il l’avait été des habitans de Dijon, Strasbourg, Rouen etc. rien ne manquait à sa gloire, mais il manquait à celle de la scène française.
Poisson venait de mourir ; il était question de le remplacer. La province offrait quelques bons comiques, et quoi qu’on ait pu dire du talent de Poisson, il était peut-être plus difficile à remplacer que s’il eût été acteur sans défauts. La cour et Paris étaient habitués à son jeu grotesque, mais vrai ; on l’était même à un certain bredouillement qui semblait faire partie de son jeu , et qui effectivement le rendait quelquefois très bouffon. Enfin on jeta les yeux sur Pré ville : un ordre de début lui fut expédié; il parut sur la scène le 20 septembre 1755, dans le rôle de Crispin du Légataire.
Dans ces beaux jours du Théâtre Français un début était une époque ; tous les amateurs ne manquaient pas de s’y rendre, et le débutant, après la représentation, était jugé, dans le café Procope, presque sans appel. Dispositions, nullité, moyens ingrats, talent formé, tout y était analysé , classé. Préviîle parut : le public, comme je l’ai dit, habitué au jeu et au masque de Poisson , fut surpris de la tournure élégante , de la grâce et de l’aisance du nouvel acteur. Ce 11’était rien de ce qu’on supposait nécessaire pour remplir un rôle de comique ;
et déjà quelques brouhaha se faisaient entendre. Préville parle : on l’écoute avec l’intention de le trouver en tout hors de son rôle; mais bientôt il force l’auditoire à applaudir à la vérité de son jeu; et la critique, honteuse de s’être montrée plus qu’injuste, répara ce tort de la sotte prévention, en mêlant ses applaudissemens à ceux de la multitude.
Ses débuts furent suivis du même succès. Ce fut surtout dans le Met cure galant (i), pièce presque oubliée, et qu’il remit au théâtre, qu’il donna des preuves de la sublimité de son talent : il y remplissait six rôles différons : aucune pièce nouvelle n’attira autant de monde. On voulut la voir à la cour, où elle
(i) A une époque plus reculée on représentait le Mercure galant devant la cour sur le théâtre de Fontainebleau. Prévilîe venait de s’habiller pour jouer La Rissole. Un factionnaire le voyant en uniforme , la pipe à la bouche , et s’exerçant dans la coulisse à prendre l’attitude d’un homme ivre , s’obsîinait à l’empêcher d’entrer sur le théâtre. « Camarade , lui disait-il , « vous me ferez mettre au cachot. » L’acteur lui échappe, entre sur la scène, et y reçoit les plus vifs applaudissemens , à la grande stupéfaction du faction¬
naire.
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eut aussi plusieurs représentations. Louis xv les honora toutes de sa présence, et, le 20 octobre , à la sortie d’une de ces représentations, il dit au maréchal de Richelieu , premier gentilhomme de la chambre en exercice : « Je reçois Préville au nombre de mes comédiens; allez le lui annoncer. » Le maréchal vint porter cette agréable nouvelle au comédien qui , enivré de la gloire d’avoir contribué aux plaisirs de son roi de manière à en être particulièrement remarqué, l’était aussi de celle dêtre attaché pour jamais au premier théâtre de l’univers.
Le nouvel acteur eut bientôt fait oublier Poisson. Sou jeu fin , spirituel et surtout naturel, fixa d abord l’attention publique, et força le spectateur â convenir que les rôles à livrée et les Crispins , jusqu’alors défigurés par la charge , ramenés â ce qu’ils devaient être , égayaient l’esprit sans di traire latterition qu’on doit aux premiers rôles d’une pièce.
On est acteur, mais on n’est pas comédien. Si Préville fût mort dix ans après son entrée â la Comédie Française, il eût emporté avec lui la réputation d’un excellent acteur. A cette époque cette portion de gloire lui parut insuf-
fisante ; il voulut mériter le titre de comédien, et il le mérita, mais à force d’études, car la nature ne crée pas plusieurs hommes dans un seul. Elle lui avait donné toute la gaîté, toute la finesse, toute la vivacité, qui constituent un bon valet de comédie. Entre cet emploi et ceux dits à manteau, financiers, tuteurs ou amans , il n’existe aucun rapport dans la manière de jouer. Chacun de ceuxci a ses nuances particulières ; l’homme intelligent les conçoit toutes , il peut même les indiquer à de jeunes élèves; mais remplir tous les rôles avec le plus grand talent, voilà le sublime de Fart, voilà ce qui distingue le véritable comédien de Facteur. Turcaret, le baron de Hartley dans Eugénie y le médecin du Cercle (i), le marquis du Legs , celui de
(i) Préville, chargé de représenter le médecin du Cercle y et pensant que Poinsinet avait voulu peindre M. Lorry, médecin fort instruit , mais qui avait tous les ridicules des petits-maîtres , résolut de prendre la nature sur le fait, en jouant un rôle composé par lui-même. ïl envoya chercher le docteur, comme ayant besoin de ses secours , et joua si bien le malade, que M. Lorry en fut complètement dupe. A chaque question de celui-ci , Préville répondait de manière
la Gageure imprévue, le Bourru bienfaisant, Antoine dans le Philosophe sans le savoir , Freeport dans V Ecossaise (i), et mille autres rôles tout aussi éloignés de celui de premier comique (emploi que Preville tenait à la comédie), furent les monumens de sa gloire, et lui méritèrent en France la juste distinction dont Garrick jouissait en Angleterre , je veux dire d’être placé sur la ligne de Roscius. Savoir tour à tour arracher le rire à l’homme le plus
qu’il était impossible de ne pas ajouter foi à la longue énumération des maux qu’il disait souffrir, et de cette énumération naissaient les réflexions du médecin , qu’il retint assez long-temps auprès de lui pour saisir tous ses ridicules.
On ne se méprit point à la première représentation du Cercle sur le personnage que Préville avait pris pour modèle. ( Note de la première édition. )
(i) Lorsque Préville fut chargé de ce rôle , son tact et son goût naturel lui firent sentir quelques défauts , quelques inconvenances qui avaient échappé à l’auteur, et il ne craignit point de blesser l’aïnou r-propre du patriarche de Ferney en lui adressan t le résultat de ses réflexions à ce sujet. Sa confiance ne fut point trompée : Voltaire, loin d’être blessé de cette démarche, adopta les utiles observations de Préville, que justifia complètement le succès.
sérieux, et des larmes à l’être le plus insensible; se montrer sous les dehors d’une bonhomie qui était effectivement la base de son caractère , et bientôt sous ceux d’une fatuité mignarde qui paraissait tenir encore plus au caracière de Facteur qu’à l’esprit de son rôle; puis amoureux et timide au point d’inquiéter le spectateur et de lui faire craindre qu’il n’échouât dans ses projets; vrai dans tout, même dans l’ivresse, au point de tromper un homme qui devait s’y connaître ; plaisant dans les valets , sans bouffonnerie ; plein de grâce et de finesse dans tous ses rôles ; enfin , véritable protée , Préville sut prendre toutes les formes.
Dans quelque circonstance qu’on le suive , partout on le trouve supérieur au commun des hommes, d’une probité intacte, délicat sur ses liaisons, modeste dans sa vie privée, aimable et spirituel dans sa société, ami tendre et sensible, conteur agréable, acteur sublime, et surtout exempt de ce vice honteux qu’on trouve chez trop de comédiens, la jalousie (i), personne ne rendit justice plus que
(i) Mademoiselle Clairon l’en accuse à son égard ;
lui aux talens de ses camarades , personne n’encouragea avec plus de plaisir le débutant timide en qui il reconnaissait l’amour de l’art (i). Que de comédiens il a formés! combien lui ont eu l’obligation de leurs talens ou de les avoir préservés de ces défauts dont on ne se corrige jamais quand on en a contracté l’habitude! et combien ont ajouté la sottise à l’ingratitude, en ne s’honorant pas de devoir à ses leçons ce qu’ils valaient ! J’en excepte Dazincourt, qui se montra toujours reconnaissant, même lorsqu’il pouvait s’en dispenser : car c’est plutôt en profitant de la science du jeu de Préville qu’en recevant ses leçons, qu’il parvint à se défaire d’une habitude contractée dans la province : c’était de se livrer à la charge ; ce qui fut un sujet de critique lors de ses premiers débuts à Paris.
Etranger à toutes les intrigues de coulisses
mais mademoiselle Clairon est souvent passionne'e et quelquefois injuste. ( Voj. la Notice en tête de ce vol. ) (i) L’acteur célèbre qui fut aussi un modèle dans un genre différent, Lekain ne se plaisait pas également à communiquer ses réflexions sur son art. Peu d’acteurs ont reçu de lui des conseils qui leur eussent été bien précieux.
il s’en était garanti jusqu’à l’époque où Beaumarchais, qui avait abandonné à la Comédie les deux premières pièces qu’il avait composées, demanda, après trente-deux représentations du Barbier de Séville ( i) (en 1775), compte du
(1) Cette pièce, primitivement destinée au théâtre de l’Opéra-Comique , était ornée de couplets sur des airs espagnols et sur des airs italiens. L’auteur lut cette pièce aux comédiens dits Italiens : elle fut refusée.
Le soir, l’auteur soupait chez une femme de beaucoup d’esprit avec Marmontel, Sedaine, Rulhières , Champfort , etc. Il leur annonça que sa pièce qu’ils connaissaient d’après les lectures qu’il en avait faites dans différentes sociétés, avait été refusée au théâtre des Chansons. On l’en félicita , en l’assurant que les comédiens français ne seraient pas assez dépourvus de sens pour imiter messieurs du Théâtre Italien , et qu’il n’y aurait que les couplets de perdus. L’événement a prouvé qu’on avait raison.
La cause du refus de messieurs du Théâtre Italien était une énigme pour tout le monde : on en chercha le mot, et on le trouva. Clairval , un des principaux acteurs de ce théâtre , avant démonter sur la scène, avait, comme Figaro, long-temps vécu du mince revenu de son rasoir , et son amour-propre aurait eu trop à souffrir de remplir un rôle qui pouvait rappeler son premier métier ; faiblesse impardonnable, surtout dans un homme doué, comme lui , du plus
produit de cette pièce , et réclama ses droits d’auteur.
Cette demande, à laquelle les comédiens ne s’attendaient pas, leur causa un peu d’inquiétude. Ils s’étaient imaginé que Beaumarchais en agirait avec eux comme il avait fait pour ses pièces précédentes , c’est-à-dire qu’il leur en abandonnerait les recettes entières , sans
rare talent , et qui réunissait au don de plaire l'estime générale qu’il devait à ses qualités personnelles. M. le duc de Nivernois, le plus spirituel et le plus aimable seigneur de la cour de Louis xv , en faisait un cas particulier. Clairval était admis dans sa société intime. Ce n’était pas l’acteur qu’il recherchait, c’était l’homme. ( Note de la première édition. )
Les acteurs de la Comédie Italienne purent cependant être tentés un moment de croire à leur infaillibilité. Le Barbier de Séville 3 joué d’abord en cinq actes, en 1775, fut assailli par une cabale violente, et éprouva une chute si rude, que l’on se disait en sortant (je le tiens d’un témoin de la chose) : « Il faut « espérer qu’ils n’auront pas le courage de nous re- « donner celle-là. » Beaumarchais supprima un acte , se mit en quatre , comme il le dit dans sa préface ; on rejoua l’ouvrage qui alla aux nues, et cette pièce tombée a aujourd’hui un nombre de représentations qu’il est presque impossible de calculer.
exiger de rétribution. L’époque à laquelle Beaumarchais formait cette demande était précisément celle où il venait de s’élever entre les comédiens et plusieurs auteurs, une discussion dans laquelle le maréchal de Richelieu avait prié Beaumarchais de vouloir bien intervenir. Il 1 avait invité à porter un œil attentif sur les droits des auteurs , qui se disaient lésés dans leurs justes prétentions, à tâcher d’éclaircir les faits , à lui faire part de ses réflexions , et enfin â chercher un moyen de concilier les intérêts des uns et des autres. Le maréchal, pour mettre Beaumarchais à même de pouvoir statuer avec connaissance de cause dans cette affaire , avait écrit aux comédiens de lui communiquer leurs livres de recettes et dépenses de plusieurs années. Ils lui répondirent lorsqu’il se présenta â leur assemblée pour avoir, d’après la lettre de M. le maréchal, communication de leurs livres, que M. le maréchal ne pouvait pas lui transmettre un droit que lui-même n’avait pas.
Il y avait plus de six mois que Beaumarchais leur avait demandé compte des représentations du Barbier de Séville , et ce compte ne venait point. Enfin, un jour à leur assemblée ,
d’où Pré ville avait toujours grand soin de s’absenter, ne voulant pas se mêler à cette discussion , Mole demanda à Beaumarchais si son intention était de donner sa pièce h la Comédie ou d’en exiger les droits d’auteur. Il répondit en riant, comme Sganarelle : « Je la donnerai si je veux la donner, et je ne la donnerai pas si je ne veux pas la donner; ce qui n’empêche pas qu’on ne m’en remette un compte. » Molé insista, et dit : « Si vous ne la donnez pas, monsieur, dites-nous au moins combien de fois vous désirez qu’on la joue encore à votre profit, après quoi elle nous appartiendra. Voulez -vous qu’on la joue h votre profit encore six fois, huit fois, même dix? parlez. — Puisque vous me le permettez , dit Beaumarchais , je demande qu’on la joue a mon profit mille et une fois. »
La plaisanterie ne fut pas du goût de tout le monde r et Beaumarchais se retira.
Deux mois après, Desessarts lui apporta au nom de la Comédie 4>5o6 fr. résultat de son droit d’auteur sur trente-deux représentations du Barbier de Séville ; et, en lui présentant cette somme, il lui dit que les comédiens ne pouvaient offrir à MM. les auteurs qu’une
cote mal taillée. Mais Beaumarchais voulait une cote bien taillée, et il refusa l’argent, parce qu’il exigeait qu’on y joignît un compte exact des recettes qu’avaient produites les trentedeux représentations du Barbier de Séville . (i) Que le refus des comédiens de fournir ce compte fût juste ou non , c’est une question, qu’il ne m’appartient point de décider; mon seul but est de disculper Préville d’être entré dans les discussions d’intérêt que les comédiens eurent à cette époque avec Beaumar-
(i) Beaucoup de lecteurs , et peut-être même un grand nombre d’auteurs dramatiques , ignorent les obligations que ces derniers ont à Beaumarchais. Ce fut lui qui exigea le premier que les comédiens français , pour fixer les droits d’auteur , ajoutassent au produit de la recette faite aux bureaux celui des loges louées à l’année. Ce fut lui qui contribua surtout à faire payer par les théâtres des provinces une rétribution pour les pièces qu’ils étaient accoutumés à considérer comme leur propriété. Il contribua beaucoup aussi à obtenir le décret qui assura aux enfans et héritiers des auteurs dramatiques le produit de leurs ouvrages dix ans après la mort de ces auteurs, acte d’une justice incomplète sans doute, et dont une législation protectrice des lettres devrait depuis longtemps avoir étendu les dispositions.
chais et plusieurs autres auteurs. Forcé par sa qualité de sociétaire d’apposer sa signature aux divers écrits et lettres qu’occasionnèrent ces discussions, il en gémissait avec ses amis particuliers. Personne ne fut moins intéressé que lui. Un seul exemple suffira pour décider à cet égard le jugement qu’on doit porter sur son désintéressement, et cet exemple est postérieur à la discussion pécuniaire qui eut lieu pour le Barbier de Séville.
Les comédiens répétaient les Arsacides , tragédie en six actes : ce n’était pas l’ouvrage de six jours, mais l’ouvrage de trente ans. Cette pièce dont Pré ville, lors de la lecture, n’avait compris ni le sujet ni le plan , et qu’il n’entendait pas plus aux répétitions qui s’en faisaient , mais dont il admirait , comme il le disait plaisamment, l’éternelle déraison, avait été reçue on ne sait pas pourquoi (i). À force de lui entendre dire qu’à la représentation les acteurs seraient plus bafoués que Fauteur pour
(i) La reine demandait à Lekain comment faisaient les comédiens pour recevoir de mauvaises pièces : « Madame, lui répondit-il , c’est le secret de la comé- « die. » ( Note de la première édition. )
avoir reçu une tragédie qu i ne serait pas même admise sur les tréteaux de la Foire, on fut forcé de convenir qu'il avait raison, et chacun se rangea de son avis , une seule actrice exceptée* Mais comment annoncer à l’auteur qu’on ne jouerait pas sa pièce? ((Messieurs, dit Pré ville, notre intérêt doit marcher après la gloire de notre théâtre. Ce serait le prostituer que de le faire servir à la représentation d’une pièce qui n’a pu être acceptée par vous , je vous en demande pardon , que dans un moment d’en» tière distraction. L’auteur sera plus sensible, j'en suis certain, au son de l’argent qu’à celui des sifflets. Je me charge de lui prouver que sa tragédie sera universellement huée d’un bout à l’autre, en supposant, chose impossible , qu’on veuille seulement écouter le premier acte. Quant à moi, la seule idée qu’on peut nous soupçonner d’avoir reçu un pareil ouvrage , d’après notre examen , m’afflige et blesse mon amour-propre à un tel point, que pour décider l’auteur à se désister de la représentation de sa pièce, je lui offrirai la moitié de la part que je dois avoir à la fin de cette année. »
Les comédiens ne voulurent point que Pré-
ville fût seul a faire un sacrifice, et l’on décida que chacun contribuerait egalement pour faire à l’auteur des Arsacides une somme qui pût l’engager à abandonner ses prétentions à se faire jouer.
Préville, comme il s’en était chargé, porta la parole au nom de la Comédie ; et si quelque chose l’étonna plus que ne l’avait fait la réception de cette pièce, ce fut le refus de l’auteur d’accéder à sa proposition. 11 voulut être joué, et le fut effectivement. Cet auteur, qui avait passé trente ans de sa vie- pour coudre des scènes à un tout informe qu’il avait baptisé du nom de tragédie, était âgé de soixante ans(i). C’était débuter un peu tard dans la carrière dramatique.
Sa pièce fut huée d’un bout à l’autre , ou pour mieux dire le public n’avait jamais ri de si bon cœur à la farce la plus plaisante qu’à cette représentation des Arsacides . Les comédiens voulaient se retirer au second acte , mais on les força d’achever; et le rire ne cessa que long-temps après le rideau baissé.
Croirait -on qu’après une telle réception
(1) Il se nommait de Beausobre.
l’auteur ne se tint pas pour battu. Suivant l’usage il prétendit que sa pièce était tombée parce qu’elle avait été mal jouée. Le lendemain il se présenta à l’assemblée des comédiens, « Je vous réponds, leur dit-il, que ma pièce aura le plus brillant succès, si vous voulez me permettre de vous la faire répéter; et si, par une fatalité que je ne saurais prévoir, l’effet ne répondait pas a mon attente, j’ai un septième acte tout prêt qui vous relèvera. »
Cette fois les comédiens ne furent pas de son avis ; mais par respect pour son âge , et peut-être aussi pour se punir de leur complaisance d’avoir reçu sa pièce, on lui remit une somme d’argent qui le consola de n’en avoir vu qu’une seule représentation.
D’après cette anecdote on peut juger du caractère de Préville, qui était trop franc, trop juste et trop éloigné de tout idée intéressée, même dans son intérieur, pour entrer volontairement dans des discussions entièrement opposées à ses principes : comme sociétaire, je Fai dit, il ne pouvait pas refuser d’être en nom dans tout ce qui avait rapport à la comédie.
Dans sa vie privée, le seul reproche qu’on
pouvait lui faire, et qui vient encore a l’appui de son dësintëressement, ëtait de ne point connaître le prix de l’argent. Il ne savait point refuser à celui qui lui demandait un service pëcu niaire , et savait encore moi ns redemander à ses débiteurs indëlicats l’argent qu’il leur avait prêtë et qu’ils oubliaient de lui rendre. Que de sommes il a englouties de cette manière ! Plusieurs de ses camarades, et Lekain surtout, qui savait combien il ëtait confiant et bon, l’exhortaient, mais inutilement, à s’occuper de l’avenir, et à devenir un peu ëconome. « Ne compte pas sur le public, lui disait un jour Lekain, avec beaucoup d’humeur; il verra ta ruine, et n’en sera pas touchë; trop heureux encore s’il ne l’attribue pas à tout autre motif qu’au vëritable î Ce parterre qui semble t’adorer te crie à chaque instant, même au milieu de ses transports, Amuse-moi et crève. C’est à toi a te ménager une existence honorable quand le moment de ta retraite sera arrivé. » Mais Pré ville, fidèle a ses habitudes, conserva sa bizarre incurie dans ses dépenses , qu’augmentaient encore , tantôt le goût du rabot, tantôt celui de la truelle, et tantôt celui des tableaux. Son domestique 7
tout aussi insouciant que lui, l’a servi trente ans sans convention de gages , sans arrêté de comptes, sans autre arrangement que celui de dire à son maître : « Monsieur, donnez-moi de l’argent. » Ce domestique, comme le petit nombre de ceux qui sont plus attachés à leur maître qu’à leur propre intérêt, rapportait à lui ce qui était personnel à son maître. « Nous n’en pourrons plus demain, disait-il; y a-t-il du bon sens à cela ? Nous jouons le Barbier de Séville et le Mercure galant y mais il y a de quoi crever! »
Préville fut le premier acteur que la cour plaça à la tête d’une école de déclamation pour laquelle elle donna douze mille francs ( en 1774? je crois) ; depuis il fut nommé membre de l’Institut, et ce choix qui l’honora, honora aussi ceux qui concoururent à sa nomination.
Après trente ans de travaux glorieux, il est permis de désirer le repos, ou, au moins, de diminuer le poids de ses occupations. C’est une tâche bien suffisante pour l’homme qui veut strictement la remplir, que celle de présider une école de déclamation et d’y donner tous ses soins. L’art d’enseigner est peut-être le plus difficile de tous les arts. Le musicien
DE PRÉVILLE. 6l
le plus habile, le peintre le plus savant dans ses compositions, Facteur le plus exercé, ne sont pas toujours ceux qui pourraient donner les meilleures leçons à de jeunes élèves. On est fidèle aux principes de l’art qu’on cultive, et l’on n’est point en état de les démontrer; c’est une science nouvelle dont il faut faire l’étude. C’est ce que fit Préville lorsqu’il fut désigné par la cour pour être à la tête de l’école de déclamation. Il lui restait peu de choses à faire pour mériter le titre de grand professeur, parce que toute sa vie il avait fait une étude approfondie de son art, et que sachant en faire l’application , il n’avait, plus besoin que d’un peu de réflexion et de patience pour enseigner aux autres ce qu’il savait si bien. Aussi Préville mérita-t-il, sous le rapport de l’enseignement de l’art du comédien , les plus grands éloges, et l’on peut lui faire le juste reproche d’une modestie déplacée, pour n’avoir pas dès lors publié des leçons qui pouvaient former de grands maîtres. Ce qui nous reste de son Cours sur Fart théâtral fera regretter de n’en avoir pas eu le Cours complet : il eût sans doute été mieux fait que tous ceux que nous connaissons. L’homme qui pouvait puiser
en lui les plus beaux exemples et les réunir aux préceptes , était seul capable de remplir dignement la mission de précepteur de son art.
Le Ier avril 1786, Préville obtint sa pension de retraite du Théâtre Français. Ce jour en fut un de deuil pour les amis de la scène française. Madame Prévilie, mademoiselle Fannier et Bmard faisaient ce même jour leurs adieux et leurs remercîmens au public, qui regrettait en eux des talens qu’il chérissait depuis long-temps. (1)
Madame Préville avait débuté aux Français
(1) Il y avait sept ou huit ans que Préville était attaché à la Comédie Française, quand il fut attaqué d’une maladie grave : suivant l’usage du temps , le théâtre avait fait sa clôture pendant la quinzaine de Pâques. Lorsqu’il rouvrit , Facteur chargé de prononcer le compliment de rentrée se présenta sur la scène. — Avant tout, lui cria-t-on de tous les coins de la salle, donnez-nous des nouvelles de la santé de Préville. — Vous reverrez bientôt , dit l’orateur, cet acteur chéri : il est entièrement rétabli de la maladie cruelle qui vous a privés si long-temps de sa présence.
Les transports que fit naître cette nouvelle furent si vifs , les battemens de mains si universels et si prolongés , qu’il fut impossible à l’orateur de prononcer son discours. Ce ne fut qu’en commençant la tragédie
la même année que son mari (en 1753). Sa taille majestueuse , sa figure aimable et noble , convenaient parfaitement aux rôles de grandes coquettes qui étaient son emploi. Nulle actrice n’offrit un modèle plus parfait de décence, de bon maintien, d’un travail assidu, d’une diction pure, et de ce ton de bonne compagnie si difficile a retrouver. Ce fut elle qui décida son mari a quitter le théâtre. Il emportait alors avec lui, dans toute leur fraîcheur, les lauriers qu’il y avait cueillis.
Mademoiselle Fannier joignait à une charmante figure le plus précieux talent dans les rôles de soubrette. Enjouement, vivacité.
annoncée, V Orphelin de la Chine , qu’on obtint du silence.
Peu de jours après, on grava le portrait de Préville, représenté en habit de Crispin : au bas de cette gravure on lisait ces quatre vers :
A voir Préville et la manière aisée
Qui règne dans sa voix , son geste et son regard,
On dit : sous le manteau de l’art,
C’est la nature déguisée.
Cette gravure était un hommage de l’amitié que lui portaient Bellecour et Lekain.
( Note de la première édition . )
finesse, elle possédait toutes les qualités nécessaires pour bien remplir cet emploi ; aussi n’y eut-il jamais à son égard ni refroidissement, ni partage d’opinion de la part du public.
Brizard, l’acteur le plus vrai dans tous ses rôles , avait montré dans sa jeunesse un goût décidé pour la peinture, et semblait par son talent précoce être uniquement destiné à cet état. Elève de Carlo Vanloo, premier peintre du roi , il fit des progrès si rapides sous ce grand maître, qu’à l’âge de dix-huit ans il fut en état de concourir pour le grand prix. Mais la nature l’appelait à suivre une autre carrière. Mademoiselle Destouches, direclrice de spectacle, qu’il avait connue à Paris et qu’il revit à Valence , où l’on venait de former un camp de plaisance, et où elle s’était rendue avec sa troupe , l’engagea à remplacer un acteur qu’une indisposition grave empêchait de remplir son rôle dans une tragédie dont l’infant d’Espagne désirait la représentation. Brizard avait déclamé devant elle quelques couplets de ce rôle : il accepta la proposition , et ce moment décida de sa destinée. Après avoir rempli long- temps les premiers rôles de la tragédie dans la province ; il reçut un ordre du roi
pour venir débuter à Paris. Les plus grands succès couronnèrent ses débuts, et son admission à la Comédie fut d’autant plus avantageuse, qu’à cette époque l’emploi de premier
tragique y était médiocrement rempli par .
Distinguépar son talent, Brizard l’était encore plus par la régularité de ses mœurs. Comme Préville, il emporta dans sa retraite l’estime générale. Ce fut lui qui couronna M. de Voltaire lorsqu’il vint à la Comédie Française. Le poète, dans le moment où il lui posait la couronne sur la tête , se tourna et lui dit : « Monte sieur, vous me faites regretter la vie : vous « m’avez fait voir dans le rôle de Brutus des e beautés que je n’avais pas aperçues en le cornet posant. » Et c’est cet acteur qu’un célèbre critique accusait de n’avoir point d’intelligence! M. de Laharpe avait donc oublié que, de concert avec mademoiselle Clairon et Lekain, il avait été le plus ardent zélateur pour la réforme des costumes usités de son temps , et qu’il fut scrupuleux sur la vérité des siens jusqu’à refuser de jouer à la cour dans une première représentation d OEdipe chez Admète , parce que l’habit qu’on lui avait apporté pour remplir ce rôle était bleu céleste (c’était la
cour qui fournissait les habits) ; cependant ne voulant pas faire manquer le spectacle il en prit un de laine destiné pour des confidens. Fidèle à l’esprit de ses rôles, même dans des événemens où l’on n’est pas toujours maître du premier mouvement, le public l’avertit un jour que le feu prenait aux plumes de son casque. Il lôta avec noblesse, et continuant son rôle avec le plus grand sang-froid , il le remit tranquillement a son confident, qui n’osant pas comme lui risquer de se brûler la main , le laissa tomber.
Qu’on me pardonne cette digression sur un acteur d’autant plus chéri du public qu’il est encore a remplacer sur la scène française. Il tenait de la nature des qualités physiques propres a son emploi, qu’il est difficile de rencontrer dans un même sujet.
Feu de temps après la retraite de Préville éclata cette révolution qui devait influer sur tant de destinées, et qui fut loin d’être favorable à la sienne; du moins lui fournit-elle l’occasion de donner à son premier bienfaiteur une preuve bien touchante de sa reconnaissance. Révélons aujourd’hui des détails longtemps ignorés, et si glorieux pour sa mémoire.
Prëville n’avait jamais oublié ce bon religieux, ce bienfaisant dôm Népomucène, qui avait tendu une main généreuse à son enfance. Déjà lorsque sa renommée l’avait fait appeler à Paris, l’estimable acteur s’était empressé d’aller voir son second père. « Peut-être, lui avait-il dit, vos principes vous feront-ils blâmer sévèrement le choix de l’état que j’ai embrassé par un penchant irrésistible ; du moins, mon père, soyez certain que l’honneur et la probité ont été jusqu’à présent et seront toujours la règle de ma conduite. »
Ce tribut de sentiment acquitté , la position respective de ces deux personnes ne leur permettait pas une liaison suivie, et bien des années s’étaient écoulées depuis la dernière visite de Préville aux Chartreux, lorsqu’en 1 790 fut rendu le décret qui annulait les vœux des religieux de tous les ordres , et leur ordonnait de quitter leurs cloîtres avec une modique pension.
Cette circonstance réveilla dans le cœur de l’honnête Préville tous ses sentimens de reconnaissance et d’affection pour le respectable cénobite. Il s’occupa sur-le-champ de chercher dans les environs de Paris une petite maison
isolëe. Il en trouva une convenable à ses vues entre Belleville et les Prés Saint-Gervais. Il la fit meubler modestement, y fît placer les livres qui convenaient à un homme qui avait consacré sa vie aux études graves et à la prière ; et lorsque tout fut prêt, il courut au couvent des Chartreux. Préville avait alors soixanteneuf ans; dom Népomucène en avait quatrevingt-huit ; mais à peine paraissait-il avoir l’âge de son ancien protégé. Il jouissaitde toutes ses facultés intellectuelles, et sa marche était presque aussi ferme que dans son âge mûr.
«Ecoutez-moi, bon père, lui dit Pré ville : rappelez -vous qu’il y a plus de trente ans, en venant ici payer ma dette à la reconnaissance, je vous dis que l’honneur serait constamment la base de toutes mes actions. Vous avez élevé mon enfance; cest à moi de protéger votre vieillesse contre le malheur, les privations. Laissez-moi vous conduire dans une modeste retraite, où, loin des hommes et des passions qui fermentent, vous pouvez encore pratiquer, sans trouble et sans dangers, toutes lès vertus de votre état.»
L’austère chartreux refusait d’abord ces offres : «Non, non, disait-il, ma tombe est
creusée ici depuis long-temps; peut-être ne me refusera-t-on pas le peu de jours qu’il me faut pour y descendre. » Les instances de Préville trouvèrent enfin le chemin de son cœur. Il céda à ses prières, et, accompagné d’un de ses confrères, se rendit dans la retraite que le fils de son adoption lui avait choisie. Tous les soins, toutes les attentions , toutes les prévenances qui peuvent ajouter à un pareil service, Préville les eut pour dom Népomucène pendant trois ans, au bout desquels le respectable religieux , qui n’avait survécu que six mois à son confrère, termina dans les bras de l’acteur reconnaissant sa longue et vertueuse carrière. Singulier rapprochement, que pouvait peut-être seule produire une révolution si extraordinaire dans ses effets !
Ce qui doit ajouter à l’admiration qu’un pareil trait inspirera pour le caractère de Préville, c’est que les événemens politiques avaient déjà , à cette époque , rendu sa position pécuniaire peu favorable; c’est aussi le secret qui! garda sur cet événement , secret concentré entre lui et son fidèle domestique, et qui peut-être eût été enseveli avec tous deux, si, après la mort de Népomucène, des inté-
rets de famille n’en eussent fait connaître les détails.
En quittant le théâtre, en 1786, Préville était loin de prévoir que cinq ans après ses anciens camarades auraient recours à lui pour rappeler un public que chaque jour voyait s’éloigner. En annonçant que ce vieil ami de Thalie allait reparaître sur la scène, les comédiens français se flattaient de ramener le public qui se partageait alors entre eux et le théâtre de la rue de Richelieu. Ils ne furent pas trompés dans leur attente : le jour où il devait paraître, un concours prodigieux de spectateurs se porta â FOdéon (26 novembre 1791)* On donnait la Partie de chasse de Henri iv. Revoir Préville dans le rôle de Michaut, et madame Préville dans celui de Margot, c’était revoir les beaux jours de la comédie. Cet acteur chéri parut, et les transports qu’il excita furent si vifs, qu’il ne fut pas maître d’une émotion qui lui ôta la possibilité de prononcer un mot ; mais bientôt reprenant ses esprits, il joua son rôle avec cette sensibilité vraie, cette gaîté franche, et surtout ce naturel qui l’avaient toujours caractérisé. Madame Préville n’obtint pas moins de succès, et partagea
les appîaudissemens prodigues à son mari.
Pendant le cours des cinq années révolues depuis sa retraite , il avait éprouvé plusieurs incommodités de son âge : sa vue s’était affaiblie, et cet avertissement qu’il avançait dans sa carrière , lui donnait des idées noires dont on avait peine à le distraire. Sa mémoire ne lui était plus fidèle; des chagrins réels s’étaient mêlés aux fantômes que se créait son imagination , en sorte que souvent il avait des absences d’esprit qui décidèrent ses amis a l’éloigner de la scène. Il ne fut pas difficile de l’y faire renoncer : il sentait son état. Le premier des rôles dans lesquels il avait débuté , le Mercure galant, fut le dernier par lequel il termina entièrement sa carrière dramatique. La salle retentissait encore des appîaudissemens qu’on venait de lui donner dans le rôle de La Rissole , et il entrait dans la coulisse soutenu par Champville son neveu. — « Doublons le pas, lui dit-il, nous voici dans la forêt, la nuit est sombre, et nous aurons peine à nous en tirer. (Il se croyait dans la forêt de Seuils.) Eli! non, mon oncle, lui répondit Champville : c’est une toile peinte qui vous trompe : vous venez de jouer La Rissole; vous traversez le théâtre
pour aller vous habiller en procureur et en abbé. )) Préville serrant la main de son neveu , «Tu as raison ; ne me quitte pas. » Le même génie qui l’avait accompagné dans tous ses rôles lui prêta de nouvelles forces, et il termina cette représentation comme il l’avait commencée; mais en sortant de la scène, « C’en est fait, dit-il à son neveu, je ne jouerai plus la comédie. »
Préville ne pouvait pas ternir la gloire qu’il s’était acquise; mais il pouvait, s’il eût continué à jouer encore quelque temps, l’affaiblir aux yeux de ceux qui ne l’auraient pas vu avant cette époque, où la nature l’avertissait qu’il était temps de goûter le repos dû à ses longs travaux.
Cet acteur était dans le monde ce qu’il y eût été dans quelque état qu’il eût pu embrasser; je veux dire , simple dans son habillement , modeste dans ses goûts ; gai , mais décent dans sa conversation; jamais un seul mot qui eût pu effaroucher la pudeur ne sortit de sa bouche. Respecté, aimé et estimé de tous ses camarades, il n’avait de liaison véritable qu’avec ceux d’entre eux dont les principes se trouvaient en conformité avec les siens. Sa société
DE PTŒ VILLE. 7!}
habituelle était composée d’hommes de lettres ,, d’artistes distingués, et en général de personnes dont l’état ne s’éloignait pas du sien , soit par les honneurs, soit par la fortune. Celle des grands ne pouvait pas convenir à son caractère : il n’avait ni l’art de flatter, ni celui de déguiser sa pensée, et il n’était comédien que sur la scène.
U11 trait presque incroyable, et cependant attesté par un grand nombre des personnes qui ont connu Prévilîe, donnera une idée de sa bonté excessive dans la vie privée.
Un de ces hommes qui pour toute fortune ont reçu du ciel l’heureux talent de vivre aux dépens d’autrui , ne manquait pas de se trouver au foyer de la Comédie Française toutes les foisqu’ilsavaitque le grand acteur devait jouer : ce n’était pas sur la finesse, la vérité de son jeu qu’il s’avisait de lui faire des complimens; il savait que ce comédien était au dessus de la louange; mais il lui connaissait la manie des tableaux, et c’est de ce sujet qu’il l’entretenait La conversation de cet homme, qui flattait le goût de Préville, lui plut assez pour qu’il l’engageât à venir voir ses tableaux. 11 y vint, et dès la première fois il les trouva si beaux ; que
son admiration se prolongea jusqu’à l’heure du dîner. Il était assez naturel qu’on l’invitât; il accepta sans se faire prier. Le lendemain il revint, puis le surlendemain , et toujours il éprouvait devant les tableaux des extases qui duraient jusqu’à l’heure du repas. Enfin ses transports devinrent tellement longs qu’il soupa , qu’il coucha chez Préville , et qu’il finit par s’y impatroniser de manière à y loger pendant quinze ans. L’acteur ne s’aperçut guère que ce nouvel hôte était un peu incommode, que lorsque le goût des constructions succédant chez lui à celui des tableaux, il se défît de sa collection. Sa femme Rengagea alors àse défaire en même temps de l’aimable surnuméraire qui s’était établi dans leur maison; mais il ne l’osa qu’à sa retraite du théâtre. Partant alors pour Senlis, il témoigna à ce cher ami ses regrets de ne pouvoir lui offrir les agrémens de la campagne, où la nature, dans sa simplicité, ne lui présenterait pas un dédommagement des ouvrages de l’art. Donnez de la fortune à La Fontaine, il n’aurait pas fait mieux.
Enthousiaste de son art , mais convaincu qu’il devait une grande partie de sa gloire aux auteurs dont il animait les chefs-d’œuvre, nul
acteur ne rendit à ces derniers plus de justice que lui; aucun n’honora plus que lui leurs talens. Sa réponse à une lettre que lui adressait M. M , fds d’un avocat-général au parle¬
ment de. . . . qui voulait se faire comédien , en serait une preuve convaincante, lors meme que sa profession de foi sur ce point n’aurait pas été connue.
Ce jeune homme était venu à Paris pour y faire son droit : destiné à remplacer son père, et par conséquent à parler un jour en public, il avait pris pour maître de déclamation Courville, ancien répétiteur de rhétorique au collège des Grassins, et alors attaché à la Comédie Française, où il remplissait les rôles à manteau , rôles que, par parenthèse, il raisonnait fort bien, ainsi que tous ceux de la comédie, mais dans lesquels il était détestable, parce que, malheureusement pour lui 7 personne ne fut doué d’un organe aussi ingrat que le sien. Mais, comme maître de déclamation. Courville était le meilleur choix qu’on pût faire en ce genre. M. M. . . . allait prendre ses leçons chez lui, et plusieurs fois il avait eu l’occasion d'y rencontrer Préville.
Par une raison dont il rend compte à la fin
de sa lettre , il avait cru devoir demander conseil à Préville de préférence à Courville sur son projet de se faire comédien.
Voici sa lettre,
« Depuis un an que je suis à Paris, j’ai partagé mon temps entre l’étude du droit et celle des grands maîtres de la scène française. C’est le charme que vous, Molé, Brizard, Lekain, répandez sur ces chefs-d’œuvre de l’esprit humain , qui a augmenté mon admiration pour eux. Me contenter, en les lisant, de cette admiration , voilà sans doute tout ce que je devrais faire , puisque , par le hasard de ma naissance, je suis destiné à un état dont la gravité contraste singulièrement avec celui de comédien; et cependant c’est à ce dernier état que je me sens appelé. Dans ce moment le préjugé seul me retient encore; mais ce préjugé est-il fondé ? Voilà la question que je me fais, et c’est à vous, monsieur, que je m’adresse pour fixer mes idées.
«■ Chez les Grecs et chez les Romains le théâtre fut dans son principe un objet de patriotisme et de religion. Je sais qu’il finit dans l’empire grec par dégénérer en un vilbatelage ; je sais que dans les premiers temps de leur
espèce de régénération en France, les comédiens inspirèrent un juste scandale aux chrétiens, et que l’indécence des vils histrions qui se montrèrent alors en public rendit pour jamais l’Eelise ennemie du théâtre. Mais Cor-
neille, Racine, Molière, etc. etc. n’ont-ils pas effacé ces taches honteuses d’un siècle grossier? n’ont-ils pas élevé le leur à la plus haute gloire nationale? et cette gloire ne rejaillit-elle pas encore sur le nôtre? Si le feu sacré de leur génie ne se perpétue pas dans les écrits qui suivent les leurs , c’est que la nature , prodigue en tout, n’est avare que lorsqu’il est question de procréer un de ces êtres qu’elle destine à l’instruction de tous les siècles.
« Si l’homme de génie qui sacrifie ses veilles à la splendeur de la scène attend toute sa gloire de ses succès lorsqu’ils couronnent son travail, quelques étincelles de cette gloire, on n’en saurait douter, sont dues à Facteur qui a embelli son ouvrage du charme de la représentation; et, dans ce cas, ne se trouve-t-il pas identifié avec celui dont il a mis l’œuvre en action ? L’acteur en exprimant la pensée créée par Fauteur dramatique, éprouve une élévation d’âme qui le met au niveau de celui-ci : sa
pensëe devient la sienne. Si l’auteur comique peint à notre imagination les travers et les ridicules, les vices et les passions honteuses, l’acteur en scène ajoute à l’ënergie du tableau en lui donnant la vie. Je lis ce que peuvent dire et faire un avare , un prodigue , un joueur., un hypocrite; mais je ne saurais saisir en idée toutes les nuances qui peuvent m’inspirer une juste aversion contre eux. Je les vois agir : le tableau reste gravé dans ma mémoire ; c’est un préservatif au besoin contre ces vices honteux. Ma reconnaissance pour ce bienfait se partage entre l’auteur et l’acteur.
« En partant de ce principe juste , je me dis , l’écrivain dramatique et celui qui fait valoir ces chefs-d’œuvre par la représentation , doivent être placés , dans l’opinion , sur la même ligne , bien entendu que je suppose à ce dernier un talent transcendant, ou, au moins , le germe qui le fait éclore.
« Je ne dois donc plus être arrêté par la honte injuste attachée à l’état de comédien, et il me semble que je ne dois pas plus rougir de l’embrasser que je ne rougirais de composer des pièces de théâtre , si la nature m’avait doué du génie nécessaire pour leur composition^
DE PRÉ VILLE. yq
«f Vous jouissez de tous les agrémens attaches au titre de comédien , et dont le plus précieux est l’estime que le public a pour votre talent. M. Coùrville, honoré, comme vous, par ce même public pour ses mœurs , son honnêteté et sa probité intacte, mais abreuvé de dégoûts lorsqu’il paraît en scène, pourrait avoir de votre état et du sien une idée moins juste que celle qu’il doit en avoir; cette raison m’a détermine a m adresser de preference à vous, certain que le conseil que vous me donnerez dans cette circonstance sera dicté par l’impartialité. Je suis, etc. »
Réponse.
« Si je croyais, monsieur, que mon état fût incompatible avec les sentnnens d’honneur et de loyauté dont tout honnête homme doit se glorifier, je l’abandonnerais à l’instant. Ce n est donc pas sur un préjugé mal fondé que je motiverai ma désapprobation très prononcée relativement au projet que vous avez de vous faire comédien , mais uniquement sur votre propre préjugé.
k C est une erreur impardonnable que de vouloir assimiler l’acteur qui représente un icle à celui qui la créé : il y a sans doute
un grand mérite a le bien représenter, mais ce mérite est fort au-dessous du talent de composer. Les productions du génie passent à la postérité , et le public ne se souvient plus le lendemain des tons de vérité que Facteur lui a fait entendre la veille : ils se sont perdus dans le vague de l’air , sans laisser le moindre vestige auquel on puisse les reconnaître. Aucune comparaison ne peut donc s’établir entre Fun et l’autre. Il y aurait folie a mettre Lekain sur la même ligne que Fauteur de Zaïre * ce serait mettre en parallèle Rubens et ses copistes.
« Le grand mérite de Facteur est de faire valoir les chefs-d’œuvre des grands maîtres : en cette qualité il participe de droit à leurs lauriers; mais, il faut en convenir, il n’est que l’interprète de leurs pensées et l’organe de leurs productions. Cette portion de gloire est assez belle pour qu’il puisse s’en con^tenter.
k Du temps des Sophocle et des Euripide, c’était l’Aréopage qui se trouvait chargé du soin de juger les pièces avant leur représentation. Ce tribunal, qu’on disait avoirautrefoisjugé les dieux, ne croyait pas indigne de lui d’appré-
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cier les chefs-d’œuvre de l’esprit humain. Le poète dont l’ouvrage venait d’être reçu était couronné de lauriers dans l’Aréopage même, et conduit en triomphe par toute la ville. Ce poète, après tous ces honneurs, devenait pour l’ordinaire acteur dans sa pièce. Alors, sans doute, l’état de comédien emportait avec lui l’idée du double talent de la représentation et de la composition.
<( Aujourd’hui ces deux états sont trop distincts pour qu’on puisse les confondre.
(( Sans études préliminaires , sans instruction , sans génie, mais simplement avec quelques dons naturels et l’art de saisir les diverses manières et les tons de la société, on peut se hasarder sur la scène , et même y obtenir des succès : mais eût-on, avec ces avantages, ceux qui constituent le grand comédien, on ne sera pas encore en état de produire une seule scène tragique ou comique.
« Je ne rougis pas de le dire, parce que c’est une vérité. Comme comédiens, nous devons notre état, notre gloire et notre existence aux auteurs qui enrichissent la scène française de leurs ouvrages ; sans eux nous ne
serions rien, et sans nous ils seraient encore beaucoup, (r)
(( En détruisant la base sur laquelle vous aviez établi parité de talens entre nous et l’homme de lettres, je ne prétends pas pour cela rabaisser l’état auquel je me suis voué : l’art que nous professons en exige d’un autre genre, qui ne sont pas moins précieux pour l’instruction publique : encore moins rabaisserais-je mon état, comme je vous l’ai dit en commençant ma lettre, sous le rapport d’un préjugé qui s’affaiblit chaque jour, et s’effacera bientôt pour ne plus se montrer ; car quel est l’homme de bon sens qui n’en sent pas toute l’injustice ? L’estime accompagne le comédien qui sait la mériter, et je puis dire, sans craindre d’être démenti , qu’il en est peu sur la scène française qui ne jouissent pas de celle de tous les honnêtes gens.
e Si ce que vous venez de lire dissipe, comme
(i) On devrait graver cette phrase dans toutes les salles d’assemblée de nos comédiens. Qu’aurait dit d’un pareil aveu ce bon Cainérani qui pensait , lui, que « la Comédie italienne ne pouvait pas prospérer tant qu’il y aurait des auteurs? »
cela doit être, le prestige de parité mal fondée, que votre imagination s’était plu à créer entre l’auteur et l’acteur, il vous restera peutêtre, contre l’état de celui-ci , ce préjugé, enfant de la déraison , dont je disais tout à l'heure qu’il n’était pas un homme de bon sens qui n’en sentît l’injustice (i) : conservezle jusqu’à ce qu’un autre préjugé, qui est au moins fondé en raison , se soit profondément gravé dans votre esprit : c’est que, dans l’ordre social ,, nous ne deA^ons pas nous écarter de la route qui nous est tracée par nos pères. Destiné à siéger sur ces mêmes lis sur lesquels vos aïeux ont acquis une gloire immortelle , ce serait la profaner que de ne pas mériter , dans la même carrière, le même degré de gloire. Je suis, etc. »
Cette réponse de Préville prouve, comme je l’ai dit, qu’il honorait le talent des auteurs, et n’avait pas le sot orgueil de se placer audessus d’eux, comme le prétend M. de Laharpe dans sa Correspondance avec le grand-duc de
(1) Ce préjugé que rien ne justifiait est, grâce à la raison , entièrement détruit aujourd’hui.
( Note de la première édition. )
Russie : elle prouve aussi que, quoique zélateur d’un art qu’il professait avec honneur, il ne s’aveuglait point sur son état au point de croire qu’il fût indifférent que l’homme, né pour en occuper un distingué dans l’ordre social, y renonçât, parce que, séduit par un moment d’illusion, ou même avec un véri^ table talent, il se serait cru appelé à celui de comédien.
Depuis que Préville avait pour la seconde fois quitté le théâtre , il s’était retiré à Beauvais avec sa famille; mais du fond de sa retraite il prenait toujours un vif intérêt aux succès et aux revers de ses anciens camarades. Les derniers étaient malheureusement les plus fréquens. L’établissement d’un théâtre rival dans la rue de Richelieu , les dissensions intestines dans l’ancienne troupe, plusieurs fermetures momentanées, entre autres celle que leur attira le courage avec lequel ils s’étaient associés au noble dévouement de l’auteur de V Ami des lois y tout contribuait à rendre de jour en jour plus fâcheuse la position des acteurs du théâtre du faubourg Saint-Germain (i). Enfin ,
(î) Le premier éditeur de ces Mémoires était entré
au mois de décembre 1794? la représentation de Paméla devint le prétexte de l’arrestation de la troupe presque tout entière.
Préville, en apprenant cette fâcheuse nouvelle, éprouva une révolution qui influa sur ses organes intellectuels; il reconnaissait sa famille et ses meilleurs amis ; mais tous les autres étaient à ses yeux des agens chargés de le traduire au tribunal de mort.
Ce serait attrister ceux de mes lecteurs qui ont connu cet homme respectable, que de leur peindre les scènes affligeantes dont ses absences d esprit rendaient journellement témoins ses plus chers affidés. Je me contenterai de parler de l’événement qui le rendit à la raison.
Se voyant, comme je l’ai dit, toujours au moment d’être livré aux bourreaux, qui se faisaient alors un jeu de la mort d’un homme, on projeta, par un singulier moyen, de lui
dans beaucoup de détails sur tous ces faits, qui ne concernent pas directement PrévilJe. J’ai cru devoir supprimer cette partie de son récit, dont quelques circonstances trouveront place dans les Mémoires de Dazincourt , plus intéressé dans ces événemens.
ôter cette terrible crainte, certain que si on parvenait à l’effacer de son imagination, la raison reprendrait peu à peu son empire sur lui .
Un matin qu’il paraissait plus absorbé dans ses noires idées qu’il ne l’avait été jusqu’alors, un de ses amis s’approcha de son lit, que depuis plusieurs jours il ne voulait pas quitter , et , d’un ton de voix persuasif : ce Mon cher Préville, lui dit-il, je vous ai toute la vie connu pour un homme ferme et raisonnable; le moment est arrivé de me prouver, ainsi qu’à ceux qui vous sont attachés, que vous méritez encore qu’on ait de vous cette opinion. Vous êtes dénoncé comme contre-révolutionnaire; c’est à vos ennemis, car qui n’en a pas? que vous êtes redevable de cette injuste dénonciation. Le tribunal qui doit vous juger est tellement convaincu que vous n’êtes pas coupable, qu’en votre faveur il dérogera aux usages reçus ; et , au lieu de vous mettre en arrestation et de vous faire appeler devant lui , c’est ici, c’est dans votre salon qu’il va se réunir , et déclarer votre innocence : car j’imagine que vous userez de tous vos moyens pour convaincre vos juges qu ils ne se sont pas
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trompes en vous regardant comme un citoyen qui ne sait qu obéir aux lois. Ainsi, levez-vous pour paraître d une manière décente devant le tribunal, et surtout, mon ami, de la fermeté. »
Préville avait écouté très attentivement, et se levant brusquement de son lit : «Oui, dit-il, puisqu’on veut bien m’entendre avant de m’envoyer à la mort, je triompherai de mes ennemis et de tous ceux de ma patrie ; mon plaidoyer sera concis, mais il sera le tableau de la vérité : j’aurai peu de chose à dire pour pulvériser ces misérables anarchistes qui font consister leur bonheur dans le bouleversement des droits les plus sacrés de l’humanité ; et mon bonheur à moi sera de forcer le tribunal formé pour me juger, à rompre les fers de mes camarades et à leur rendre une liberté dont on ne pouvait les priver qu’en violant toutes les lois. »
Puis s’étant habillé avec précipitation, il se mit à son secrétaire, et y brocha ses moyens de défense et ceux de ses infortunés camarades.
Son court plaidoyer , plein d’énergie, était l’ouvrage de son esprit et de son cœur. Pas
une seule phrase qui ne fût exacte ; pas un seul mot qui ne dénotât sa belle âme et son attachement à ses camarades , dont il plaidait la cause plu tôt que la sienne . « Qu’ils soient libres, disait-il > ces dignes soutiens de la gloire théâtrale, et je mourrai content. Une seule victime ne saurait-elle donc suffire pour assouvir la rage de leurs ennemis î »
On lui annonça que les membres du tribunal qui venaient pour le juger étaient arrivés ; il se rendit dans son salon : le nombre de personnes qui pouvaient composer un tribunal s’y trouvait dans le costume convenable aux rôles qu’on jouait. Après lui avoir lu son acte d’accusation , on lui fît plusieurs interrogatoires auxquels il répondit d’une manière précise ; puis on lui permit de faire valoir ses moyens de défense. Son plaidoyer achevé, celui qui remplissait les fonctions de président prit la parole , et déclara qu’il ne croyait pas nécessaire de recourir au jury, parce que l’accusé venait de prouver son innocence d’une manière si claire que toute discussion devenait inutile. Il fut en conséquence acquitté d’une voix unanime pour ce qui le regardait, et on lui promit qu’ après quelques formes deve-
nues nécessaires par la circonstance, la liberté serait rendue à ses camarades.
Cette scène de tribunal , qui fut jouée avec toutes les apparences de la vérité , rendit le calme au malheureux Préville (i) : la raison lui revint entièrement, et, depuis cette époque jusqu’à sa mort, il ne donna d’autres preuves d’absence d’esprit que celles qui sont inséparables d’un grand âge. La perte d’une épouse qu’il chérissait, jointe aux événemens de la révolution dont sa sensibilité s’était toujours étrangement affectée , avait doublé ses dernières années et hâté sa vieillesse , ce qui ne l’empêcha pas cependant de reparaître encore sur la scène.
Pouvait-il s’en dispenser? c’était le jour où rendus enfin à la liberté comme tant d’autres Français , ses camarades , en rouvrant leur théâtre, recevaient le juste prix de leur conduite et des maux qu’ils avaient soufferts.
(1) Un auteur connu par de nombreux succès voulut, il y a quelques années, mettre cette aventure sur la scène du second Théâtre Français $ l’ouvrage n’eut point de succès : la situation pénible d’un acteur chéri , l’espèce de ridicule qu’on jetait sur Préville 3 indisposèrent les spectateurs.
Quelque chose eût manqué à cette réunion si elle n’eût pas été, en quelque sorte, présidée par Préville. Malgré son grand âge et les chagrins qu’il avait éprouvés, il reparut au milieu de ses camarades, et partagea avec eux les applaudissemens dont la salle retentissait. Pendant plus de vingt minutes il fut impossible à l’acteur qui s’était avancé au bord de la scène, pour réclamer les bontés du public, de se faire entendre.
L’ouverture du théâtre se fît par Mélanide et les Fausses Confidences : et le surlendemain Pré ville joua dans le Bourru bienfaisant , avec cette supériorité de talent qu’on lui avait toujours connue.
Cette dernière preuve de son admirable talent fut pour lui le chant du cygne. Peu de jours après il regagna sa retraite de Beauvais, où il jouissait d’une bien modeste fortune, réduite par la révolution au tiers de ce qu’elle était lorsque, pour la première fois, il s’était retiré du théâtre. De treize mille livres de rente qu’il avait alors, à peine lui en restait-il quatre ; et si le ciel n’eût pas accordé au meilleur des pères les meilleurs des enfans, peut-être cet excellent homme, à qui la vie la plus labo-
rieuse devait promettre une vieillesse exempte de toute inquiétude, eût-il éprouvé ces privations dont l’habitude nous fait un véritable tourment.
Que ne pouvaient-ils de meme, par leurs soins touchans et assidus, conserver intactes sa raison et ses facultés! Mais les terribles atteintes que son coeur avait reçues dans ses dernières années, avaient aussi influé sur son esprit. Et pourtant quand, par intervalles, il recouvrait toute sa raison, on le retrouvait encore tout entier dans les vœux qu’il formait pour la prospérité de l’art théâtral, et la réunion si désirée des sujets faits pour honorer le Théâtre Français.
Telles furent encore ses suprêmes pensées en payant le tribut â la nature , le 1 8 décembre 1 800, à l’âge de soixante-dix-neuf ans ; ses dernières paroles sont gravées dans le souvenir de tous ceux qui l’ont connu: « Est-il encore un Théâtre Français?. . . Et le public?. . . Je suis heureux! ...»