MÉMOIRES. "I
m'étrangla presque par une grosse gaieté, je me fâchai un peu et je dis : — Le roi me touche, Dieu me guérisse ! — Cela n'a duré qu'un ou deux ans ; et souvent, devant le monde, il témoignait de la considération à ceux qui en méritaient. Je l'ai vu corriger une ou deux fois brusquement des gens qui se plaçaient devant moi.
Créqui, grand frondeur, me disait un jour : — Voulez-vous savoir ce que c'est que ces trois frères : • un gros serrurier ; un bel esprit de café de province ; un faraud des boulevards. — Ces deux derniers titres étaient la caricature de ce qu'étaient Monsieur, qui avait beaucoup de mémoire et de connaissances et fameux et facile aux citations; et M. le comte d'Artois, qui tirait parti de sa figure et faisait quelquefois le joli prince français, ce qui lui allait fort bien, car il a autant de grâce que de bonté, et de sûreté dans les relations.
J'ai eu le plaisir d'être souvent têtu avec les souverains qui sont quelquefois despotes avec leurs plaisanteries. M. le comte d'Artois, à Fontainebleau, voulut me faire aller à la chasse au sanglier aveclui : — Demain, à sept heures, me dit-il. — Non, monseigneur; d'abord c'est de trop bonne heure, et puis la reine veut que j'aille jusqu'à la croix de Toulouse à cheval avec elle. — Je ne le veux pas. — Cela ne s'en fera pas moins. — Tu viendras avec moi. — Non, monseigneur. — Je t'en donne ma parole d'honneur. — - Et moi aussi qu'il n'en sera rien.
72 OEUVRES DU PftINCE DE LIGNE.
Le lendemain, à six heures, grand tapage à ma porte; le jeune prince l'attaque, je la défends. Il appelle nos amis communs, je me barricade. Il enfonce, me tire de mon lit, chante victoire, m'habille lui-même et m'emporte presque jusqu'au cheval qui m'était destiné ; et au moment qu'il monte sur le sien et qu'il me voit le pied dans l'étrier, je m'échappe. Il se jette presque à bas, me poursuit. Je me cache, il me passe. Je ne sais où je vas; je traverse les cuisines du roi, où vingt marmitons avec autant de marmites me donnent la chasse, me prenant pour un empoisonneur de sa majesté. Je traverse un cercle de porteurs qui me prennent pour un assassin, et se mettent en campagne après moi avec leurs grands bâtons de chaise.
Le jeune prince prend le change; j'ai le temps de me reconnaître. Je monte au théâtre, je me cache sous une rangée de coulisses couchées à terre. Je suis trahi par des ouvriers qui en descendent. M. le comte d'Artois m'y trouve, découvre mes pieds, veut me tirer par là de ma cachette. Je les tire de ses mains, je m'élance de l'autre côté, et en voulant me dépêtrer des coulisses, j'y rencontre un grand diable de clou qui, me déchirant toute la joue droite, me met tout en sang. Le prince s'en désole, me console, m'embrasse cent fois, et va à la chasse et à ses sangliers. Je me mets bien du sel dans ma plaie, je l'arrose d'eau-de-vie, je prends mon mouchoir, je trouve la reine qui m'attendait, et je monte à cheval avec elle. C'est ainsi que, quoique j'en souf-
frisse beaucoup, car il faisait un froid terrible, je soutins la parole d'honneur que j'avais donnée.
C'était à de semblables promenades à cheval, tout seul avec la reine, quoique entourés de son fastueux cortège royal, qu'elle m'apprenait mille anecdotes intéressantes qui la regardaient et tous les pièges qu'on lui avait tendus pour lui donner des amants. Tantôt c'était la maison de N— H— s qui voulait qu'elle en prît le vicomte, tantôt la cabale Choiseul qui lui destinait Biron, qui depuis... mais alors il était vertueux. La duchesse de Duras, quand elle était de semaine, nous accompagnait à cheval ; mais nous la laissions avec les écuyers, et c'était une des étourderies de la reine et l'un de ses plus grands crimes, puisqu'elle n'en faisait point d'autre que de négligence à l'égard des ennuyeux et ennuyeuses qui sont toujours implacables.
Toutes ces promenades du bois de Boulogne, de Verrières, indépendamment des chasses, étaient trop jolies pour qu'on ne les enviât pas. C'est de même qu'on nous a gâté nos charmantes et innocentes nuits de la terrasse de Versailles, qui avaient l'air de bals d'Opéra. Nous écoutions des conversations, nous faisions et essuyions des méprises; je donnais le bras à la reine, elle était d'une gaieté charmante. Nous avions quelquefois de la musique dans les bosquets de l'orangerie, où il y a bien haut, dans une niche, le buste de Louis XIV. M. le comte d'Artois lui disait quelquefois : Bonjour, grand-papa. Un soir, de concert avec la reine, je devais me placer t. v. 7
derrière la statue pour lui répondre ; mais la crainte qu'on ne me donnât point d'échelle pour descendre et qu'on m'y laissât toute la nuit me fit abandonner ce projet. Il y avait quelquefois dans tout cela plus d'intrigue de cour que d'amour. M. le duc de Guignes fut de l'une plutôt que de l'autre. Il donnait quelquefois le bras à Madame et à madame la comtesse d'Artois. Bien des raisons enfin et des méchancetés firent tomber ce passe-temps, car apparemment qu'il est dit qu'on ne peut jamais s'amuser à la cour.
Nous eûmes ensuite des bals de la Saint-Martin à la salle de comédie de Versailles, où il n'y avait que la famille royale et la troupe de mademoiselle de Montansier. On trouva que c'était trop bonne et et trop mauvaise compagnie, quoiqu'il y eut pourtant avec nous tout ce qui composait la maison du roi et des princes. Un masque adressa des vers à la reine. Ce qui n'était pas une histoire en fit une. Voilà encore ce plaisir réformé.
La reine, après cela, n'étant plus si jeune, crut pouvoir jouir des bals de l'Opéra aussi tranquillement que la dernière femme de son royaume. Elle ne fut pas plus heureuse là qu'ailleurs. En vérité, je pourrais prouver qu'à commencer par la mort de cinq ou six cents personnes le jour de son mariage avec le meilleur mais pas avec le plus ragoûtant de son royaume, je ne lui ai jamais vu une journée parfaitement heureuse. Les bals de l'Opéra ne furent que le signal d'une nouvelle persécution. La reine, pour n'être pas reconnue, ce
quelle était toujours pour nous et même pour les Français qui la voyaient le moins, s'adressait aux étrangers pour les intrigues. De là mille histoires et mille amants anglais, russes, suédois, polonais.
Je n'aimais pas qu'elle y allât d'abord à cause de cela, et puis à cause du lendemain. Elle n'était jamais ennuyeuse qu'alors, car elle avait tant de choses à raconter des masques, et de ce qu'elle avait dit et qu'on lui avait dit, que cela était insupportable. Si nous avions voulu en faire autant, cela eût été plus piquant que ses prétendues aventures.
La reine était charmante à attraper, et il y avait du plaisir à lui tendre des pièges pour l'embarrasser. Si Ton interprétait quelques-unes de ses paroles en libre ou en méchant, elle se fâchait, riait et en était encore plus aimable. Un jour, une femme de la cour, qui avait un amant officier aux gardes, lui donna un bal; elle voulut que l'orchestre jouât tout de suite un air gai : je lui conseillai de demander celui dont les paroles commencent ainsi :
Dans les gardes françaises J'avais un amoureux.
Je risquai cela, puisqu'à la cour, où tout le monde est toujours dans l'ivresse, il n'y a personne qui soit assez de sang-froid pour faire des applications. Car j'aurais été désolé de faire une méchanceté à cette femme et à la reine. Je l'alarmai, je m'en amusai et cela me suffit.
Je me trouvai tout à coup brouillé avec la reine sans m'en douter, pour je ne sais quelle gaieté que je m'étais permise, à ce qu'elle a dit ensuite, sur l'empereur ou la reine de Naples. Je me mis derrière sa chaise au pharaon, chez madame la princesse de Lamballe, à mon ordinaire et avec la confiance que j'ai toujours , ne croyant jamais qu'on soit mécontent de moi. Elle ne me parla pas; je crus que c'était à force d'être bien avec elle. Je lui parlai, elle me répondit sèchement; je ne m'en aperçus pas. Madame de Lamballe me le rappela après le jeu : elle en était plus effarée que moi; et, comme elle était aussi bonne que jolie, elle me promit d'en savoir la raison. Elle me l'apprit le lendemain. Il y avait bal à Paris : j'espérai avoir une explication avec la reine. Elle s'aperçut que j'avais été extrêmement triste toute la journée; car sa bonté, son amabilité, sa grâce, la douceur de sa société m'avaient fait renoncer à Paris depuis plusieurs années. Je ne sais comment cela se fit : la reine dit à madame de Simiane de se faire passer pour elle, lui dit une partie de notre brouillerie, et s'en alla en lui disant que je serais une bonne pratique. Je donnai làdedans. Madame de Simiane me montra ses belles main, qui pourtant ne l'étaient pas autant que celles de la reine : ce furent ses lettres de créance. Je m'agitai, pleurai, je crois, et me justifiai avec une chaleur incroyable. Elle me dit que nous serions aussi bien qu'auparavant. Je lui représentai qu'on ne pouvait jamais se fier aux rois et aux reines et
que j'avais peur qu'elle ne la fît encore le lendemain, et que, pour me rassurer, je la conjurais de se pincer le petit bout de l'oreille droite toutes les fois que je me pincerais la mienne pendant le spectacle de la ville, à Versailles, où je me mettais toujours au pied de sa loge. J'eus beau presque me déchirer l'oreille, la reine ne s'occupait pas de la sienne. J'eus occasion de lui parler en sortant : elle crut que je devenais fou, et cela la fit tant rire qu'elle oublia bien vite sa fâcherie, qui d'ailleurs n'avait pas été bien forte; et puis de la gaieté il n'y a qu'un pas à l'indulgence. Les gens qui rient pardonnent toujours : à plus forte raison une jeune reine charmante.
Je n'écrirais pas tout cela si l'on devait me lire à présent; mais, cent ans après, ces petites choses, qui ont l'air d'être des riens, font plaisir. J'en juge par celui que me font les souvenirs de madame de Caylus, les mémoires de la mère du Régent, ceux de Saint-Simon, et cinquante auteurs d'anecdotes de la cour de France de ce temps-là. Il y en a cent que j'ai oubliés qui vaudraient peut-être mieux que tout cela.
Après la tournée charmante que je fis avec M. le comte d'Artois à Rocroy, à Spa, etc., il devint malade à Belœil où je lui sauvai peut-être la vie en déterminant la saignée. On a dit beaucoup de bien de moi de ce que je lui avais préparé des fêtes qui me coûtèrent peut-être 50 ou 60,000 francs, sans lui en parler, puisqu'il ne pouvait pas en profiter. Il devait y avoir une fête militaire dans le camp d'une
superbe compagnie de mon régiment que j'avais fait venir pour sa garde , des musiques, des chansons, des spectacles de tous les tons différents, dans différentes parties du jardin. Il n'y eut qu'une illumination de mes temples, îles, bosquets, corbeilles et arbres de tout mon parc, dans le genre des Champs- Elysées de l'Opéra, et à boire et à manger pour quelques milliers de curieux. Le reste ne put avoir lieu. Moi-même je ne profitai pas de ce beau spectacle de la nuit, qui en avait fait un jour d'argent , puisque l'on ne voyait pas un seul lampion. Je ne quittai pas le prince et m'en allai avec lui à Versailles, de Belœil, clans seize heures, dès qu'il fut en état de se mettre en voiture. Gomme les fêtes de convalescence sont aussi ennuyeuses que la maladie, la comtesse Diane voulut lui en donner une à Montreuil pour le faire enrager. La reine, de moitié dans la trahison, y mène M. le comte d'Artois, qui tremble en arrivant. Le duc de Polignac et Esterhazy, masqués en Amours, se jettent sur lui et le tiennent presque garrottés dans un fauteuil, sous son portrait, fait à la diable, où il y avait cette devise ingénieuse : Vive monseigneur comte Artois! Le duc de Guiche, en Génie, lui tenait, je crois, la tête. Le duc de Coigny me précédait et chantait : Via le Plaisir, v'ia le Plaisir ! J'en avais l'habit et deux grandes ailes semblables à celles des grands chérubins de paroisse de village. La reine, mesdames de Polignac, de Guiche et de Polastron étaient en bergères, De Lille en berger avec un mouton. Nous lui
chantâmes des couplets aussi bêtes que le jeune prince sur son trône, où il se démenait comme un enragé. Les miens étaient remplis de fadeurs sur son visage ou d'autres traits faits pour l'impatienter. Je n'ai jamais rien vu de meilleur goût que cette fête de mauvais goût, qui déjouait toutes celles que l'on donne ordinairement , et il n'y avait rien de si gai que les témoignages de respect, d'amour, que nous rendions au prince , qui par ses mines nous donnait au diable, et n'avait pas su d'abord si nous n'étions pas de bonne foi.
A propos de ce voyage de Rocroy, tout à coup, en allant de là à Spa, je rencontrai au point du jour une cinquantaine de paysans armés. Je crus que c'étaient des déserteurs. M. le comte d'Artois n'avait pas d'armes, ni moi non plus. Au moment où nous le regrettions , cinquante vivat nous rassurent : c'était une bande de mes fidèles sujets qui avaient mauvaise mine mais bon cœur, qui m'attendaient à la frontière de mon petit comté souverain d'Empire que je ne savais pas être sur mon chemin. Ils me menèrent sur mon rocher, où il fallut enrayer ma voiture tout le temps que je restai pour recevoir les hommages du clergé et du magistrat, et puis je continuai ma route.
Il était flatteur d'être des thés et de la société de feu M. le prince de Conti , de ses battues de Bertî-
chères, de ses autres chasses : je crus lui en marquer ma reconnaissance par un présent qui, selon moi, aurait été curieux en France pour la singularité et la recherche. Je lui envoyai de Bruxelles, dans une voiture compliquée dans le genre du prince, une belle servante de vingt-cinq ans, a\ec une figure et des couleurs à la Rubens, et des échantillons de tout ce que les Pays-Bas produisent en gourmandises fameuses. Cette excellente cuisinière était enterrée dans tout cela. Elle arrive ainsi à l'Ile-Adam. On jouait, on causait; on l'annonce : — Ah! comment se porte-t-il, ce cher Ligne? dit-on. Gomme nous l'aimons ! Est-il là ? Qu'on demande quand il viendra et qu'on mette tout ce qu'il envoie où Ton voudra.— Je parie que tout cela, avec le voyage, m'avait coûté plus de cinq cents ducats.
À Versailles , où je n'étais pas pour m'amuser, on avait la bêtise de croire que j'avais des intentions politiques, comme plus tard dans mon voyage du Nord : cela n'est pas naturel , disait-on, mais bien adroit d'être ainsi de la société intime de la reine.
Je n'ai vu que deux ministres qu'on peut bien dire avoir de l'esprit : M. de Maurepas et M. de Cobenzl , père de l'ambassadeur. Outre leurs grandes vues
(quoique le premier fut trop insouciant pour les réaliser), ils avaient les idées les plus gaies. Une femme de la cour fit demander au premier, pendant le souper, où j'étais tous les jours à son côté pour qu'il me racontât ses anciennes histoires, des nouvelles d'un courrier qui revenait de l'Amérique; elle voulait savoir s'il n'y avait pas eu de bataille où son amant avait été: — Madame la duchesse veut avoir, dit M. de Maurepas à son laquais, des nouvelles du courrier : dites-lui qu'il s'appelle La France, qu'il est un peu fatigué et qu'il est allé se coucher. — On lui faisait sans cesse , à souper, des questions aussi indiscrètes auxquelles il faisait de semblables réponses. — Monsieur de Gobenzl avait dans les siennes le genre de M. le Régent. Un Français, qu'il voyait bien ne pas valoir grand'chose, vint se plaindre à lui de ce que son camarade l'avait volé: — C'est beau à vous, monsieur, dit-il, de ne pas l'avoir prévenu.
Madame de Pulli , femme connue par son esprit et sa galanterie, me chercha partout dans le bal pour m'ajouter, disait-elle, à ses conquêtes. — Gela est bien aisé, — lui dis-je. La conversation fut chaude... Je fus pressant et pressé. — À demain, lui dis-je. — Oh! du repos, dit-elle, j'en ai besoin. — Aprèsdemain donc, soit. — J'arrive : toutes les portes
étaient ouvertes, mais prêtes à se refermer après mon entrée. Je découvre, sur un canapé voluptueux et sous un déshabillé galant, une figure noire et boutonnée. Je m'effraie, je recule; je dis que je suis un malheureux, un coupable, un criminel de lui avoir manqué de respect; je la prie de me pardonner en faveur de l'ivresse du carnaval, et, ajoutant que je ne suis pas digne de ses regards, je m'y dérobe en me sauvant au plus vite. J'avais raconté ce trait de présence d'esprit de ma part; cela était revenu à madame de Pulli. Elle me rencontra le carnaval d'après et me dit que j'étais bien mauvais sujet et mauvais plaisant, mais qu'elle me le pardonnait en faveur de mon effronterie.
Le chevalier- de Luxembourg m'avait donné du goût pour la sorcellerie. Je me fis garçon sorcier pendant un an ; mais, malgré mon désir de trouver du merveilleux à tout ce qu'on fit pour m'en montrer, je quittai le métier sans qu'on eût réussi. En vain je passai des nuits chez une vieille comtesse de Silly, au faubourg Saint-Marceau, où elle voyait des esprits, disait-elle, en ma présence ; en vain un certain Ghavigny me travailla; en vain un nommé Beauregard, la nuit du jeudi saint au vendredi, fit des tours et des conjurations horribles autour de moi, de M. le duc de Chartres d'alors et de Fitz- James.
MEMOIRES. &r>
Celui-ci, en signant son nom, renversa l'écritoire sur notre pacte avec le diable, qui, furieux vraisemblablement de cette inattention, ne voulut point venir. — Un abbé Beudet ou Budet me donnait leçon comme maître à danser. Il me dit un jour : — Je ne puis point venir demain. Oh! non, c'est impossible; — et en comptant sur ses doigts — mais aprèsdemain , parce qu'il faut le temps d'aller et revenir de Philadelphie où nous avons une assemblée d'esprits réunis !
Je suis bien fâché d'avoir fait si peu d'attention aux prédictions du grand Etrella. Ce sorcier arrivait à Paris, je menai chez lui M. le duc d'Orléans, rue Fromenteau, à un quatrième. Il ne nous connaissait ni l'un ni l'autre. Il lui parla trône, révolutions, Versailles, famille royale, le diable, je ne sais quoi enfin ; mais je me souviens confusément de tout cela
Je ne conçois pas comment, avec la figure, l'habit, l'accent, la grande queue d'un marchand d'orviétan, Cagliostro a pu faire des dupes; il a été la mienne. Je lui ai présenté une fausse malade : il lui donna de sa liqueur jaune et insignifiante; et, après m'avoir conté qu'il avait guéri tout le sérail de l'empereuj de Maroc, il me dit que, lorsqu'il n'était pas sûr de son remède pour quelque malade désespéré, il levait les yeux au ciel (ce qu'il fit alors) et lui disait : — Grand Dieu, si blasphémé par Rousseau et Voltaire, vous avez un serviteur dans le comte de Cagliostro; n'abandonnez pas le comte de Cagliostro! — Et Dieu
l'assiste. Il avait cent personnes dans son antichambre ; c'était à Strasbourg.
J'ai beaucoup vécu avec Dorât, Bernard, Pezai, Bertin, Pont-de-Vesle, Ducis, Beaumarchais, Boufflers, Ségur, Laplace, Crébillon fils, Voisenon, Bobé, Favart, Hume, Métastase, Calzabiggi, Castellini, et dans un genre plus essentiel, Meilhan et Griffet. J'ai connu aussi Lavater et Gessner.
Ce sont de drôles de gens que les gens à talent ; ils m'ont coûté bien cher, excepté Préville, que je faisais jouer à Bruxelles en lui donnant à souper, et des proverbes, ainsi qu'à Aufresnes. Mais Le Kain, par exemple, à qui je fis jouer Mahomet pour le prince Henri, quoiqu'il en eût un habit, m'en demanda un , et le commanda en or et en argent. — Cela ne doit pas être, lui dit le tailleur. — Eh bien, lui répondit-il, faites-en un tel qu'il le faut, à la vérité, mais avec la fourrure la plus chère, et doublé dfl plus beau camelot de Bruxelles.
Albanese me dit qu'il meurt de froid. Je lui fais faire une superbe pelisse, et il me dit le lendemain : — Et la coulotte , monsignor ? pourquoi pas une coulotte pareille?
Pour les gens de lettre, je œe suis tiré d'affaires
MEMOIRES. Ho
vis-à-vis d'eux avec des louanges contre louanges et autant de vers qu'ils m'en faisaient.
Je fis peur au roi, un jour que je jouais au billard avec lui , en lui demandant un cordon bleu : — Ce ne peut être pour vous, dit-il, parce que vous êtes grand d'Espagne, ce qui est embarrassant pour le rang, et puis vos ordres vous empêchent d'avoir les miens. Ainsi, c'est pour quelque recommandation à la diable encore. — Non, sire, lui dis-je; c'est pour Mole , qui veut avoir la plaque du Saint-Esprit pour jouer dans le Malheureux imaginaire. Il m'envoya promener et ne voulut pas qu'il parût sur le théâtre.
M. le duc d'Orléans et moi, nous pensâmes être victimes de notre curiosité. Ayant suivi un jour deux demoiselles qui eurent l'esprit de nous séparer au jardin des Tuileries (nous ne voulions que savoir si ce n'étaient pas de jeunes échappées de la maison paternelle, ou quelques mauvaises têtes du grand monde, comme cela est quelquefois arrivé), elles nous conduisirent, aux Champs-Elysées, à une petite baraque où trois jeunes gens, ayant l'air d'essayer leurs couteaux, me prièrent d'aider ces demoiselles. Je fus assez heureux pour cacher ma Toison avec une chaîne d'or et une montre de diamants ; et louis par louis, avec leurs gestes et pourtant des propos
obligeants, on me fit donner la douzaine que j'en avais dans ma bourse.
Une autre fois , sortant fort tard d'un souper où j'avais sottement perdu tout l'argent que j'avais sur moi, je m'en retournai à trois heures du matin, au milieu de la neige et de la boue, coucher chez moi, à une demi-lieue de la rue Saint-Florentin. Je rencontrai une bande de voleurs. Heureusement la sentinelle du Pont- Royal m'en sauva en me disant de m'arréter pour les laisser passer, et il m'apprit qu'on les cherchait. Il ne me manquait plus que d'être déshabillé par ces gens-là.
Il faisait mauvais temps. Ségur et moi, nous sortions de chez madame de Polignac. Point de fiacre; personne pour nous en chercher : — Faisons semblant de nous battre, lui dis-je; une patrouille du guet passera, on nous arrêtera, on fera venir un carrosse pour nous mener chez un commissaire. — Nous mettons l'épée à la main , nous faisons un cliquetis épouvantable, et puis : — Ètes-vous mort? — Êtes-vous blessé? — Le guet passe, a peur de nous apparemment, ne nous arrête pas, et nous eûmes, outre la fatigue de devoir aller chez nous à pied, encore celle de la bataille.