MÉMOIRES. S
Une drôle d'idée qu'a eue le prince/ de Nassau, c'était de rétablir les seconds dans les duels, et il daigna jeter les yeux sur moi à ce sujet. Il devait se battre avec M. de Buzançais. Il vient me trouver pour me proposer de l'accompagner à Quiévrain :
— Mon ami, il fait trop froid et je m'amuse à Paris.
— Tu refuses ce qui te fera honneur et à moi aussi.
— Bel honneur de regarder bêtement des gens qui se tuent ! — Non, ce n'est pas cela , tu seras peuttué toi-même. — Oui, par ta maladresse ou celle de ton Buzançais, s'il tire de côté. — Point; le duc de Luxembourg m'a promis qu'il se battrait avec toi. C'est son cousin, tu es le mien ; nous partirons tous les quatre.
Me voilà consterné; pourtant, cela me faisait rire. J'accepte; je pense que le duc de Luxembourg aura moins d'envie encore de se battre que moi. Précisément il dit qu'il est enrhumé ; la partie se dérange ; il m'envoie faire ses excuses par un vieux colonel de son régiment du Hainaut, qui doit, me dit-il, aller à sa place : — Monsieur, lui dis-je, compte-t-il être acteur ou spectateur? — Oh! je ne donne pas làdedans, je suis témoin. — Monsieur, en ce cas, je vous donne à ma place M. de Gervasi, major de Nassau , et cette lettre pour mon concierge do Belœil, pour que l'on se batte au moins chaudement après y avoir dormi. Cette lettre se réduisait à peu près à cette phrase-ci que j'avais oubliée, mais que les papiers publics m'ont rappelée : A dîner pour quatre, à souper trois. Enterrement dans mes serres,
et digne d'un grand d'Espagne, car ces messieurs le sont tous les deux.
Il me convenait autrefois pour mon agrément et pour le bien des Pays-Bas d'être de toutes les confréries. Je réussissais à merveille à tous ces soupers de deux ou trois cents bourgeois, bons buveurs, friands et bonnes gens dans ce temps. Aux unes on tire de l'arc, aux autres de l'arquebuse; à celle de Saint-Antoine, je crois, à Gand, on tirait du canon. — Dieu me préserve, me dis-je en moi-même, de gagner le prix, car cela me coûterait le diable! — Je vise deux pieds au moins à gauche du blanc, et voilà mon boulet au milieu. Je suis applaudi malgré moi. On me porte sur les mains, je porte sur les épaules mes chers confrères qui jetaient leurs chapeaux en l'air et écorchaient mes oreilles de leurs vivat flamands et par conséqnent peu harmonieux. Je demande comment il se fait que j'aie aussi bien tiré, et j'apprends que le corps d'artillerie avait donné ce canon à notre confrérie, parce qu'il était gâté et avait le défaut de donner à droite. Roi a mon corps défendant, je n'en fus pas moins fort aise, malgré tous les soupers à donner et les présents à boire. On me donna le ruban et la médaille, deux canons en sautoir, et il n'y eut jamais plus de bonne grosse et presque aimable gaieté dans la ville pendant huit jours.
Il n'y avait pas une ville qui ne me donnât une marque d'attachement. Outre ma confrérie de la Miséricorde d'Ath où j'avais un habit de moine comme les pénitents noirs de Henri III , j'étais de celles de Sainte-Dorothée , reine ou déesse des fleurs, à Bruxelles; Saint-Sébastien, Saint-Antoine à Gand; je ne sais plus quoi à Anvers. Namur me donne et habille à ses frais, à ma livrée rose; jaune et argent, une compagnie d'Échasseurs qui, de même que tous les paysans de mes terres , restèrent bons royalistes, et le Luxembourg aussi qui avait prêté serment entre mes mains.
Je donnai, en 1773, sur le canal de Bruxelles à Anvers, à la princesse de Bouillon que je croyais aimer et dont j'avais seulement envie , une des plus belles fêtes que j'aie vues. L'eau était du feu, tant il y avait de barques illuminées pour ma société, mes gens, plusieurs bandes de musiciens, les curieux qui étaient bien mille, et mon yacht au milieu de tout cela. Plus de dix mille personnes nous accompagnèrent par terre jusqu'au cabaret de Marli, où je donnai une autre fête terrestre, et de là jusqu'à notre retour en ville.
La même année, toutes les classes, depuis ce qu'on y appelait les Capons (1), jusqu'à son altesse royale
(1) Portefaix du canal à Bruxelles.
lui-même (1) , furent reçues et traitées à merveille en bals, lampions, buffets, gogaille ou gogaie (je ne sais comment cela se dit, encore moins comment cela s'écrit) au sujet de l'inauguration de la statue de notre bon prince Charles de Lorraine. Bœuf rôti avec des poulardes, etc., dans son corps, enfin tout ce qui me faisait aimer de la bonne canaille avant que la mauvaise et grande canaille fît la révolution.
Il fallait toujours, que je m'amusasse moi-même à amuser le public. N'était-ce pas une profanation et comment me l'a-t-on passée? J'ai donné la Tour de Babel en mascarade. La décoration pareille à la figure de la Bible; le nombre et l'habit des ouvriers outre ceux de la société qui y travaillèrent, me coûta prodigieusement. Le premier coup d'œil enchanta les deux mille spectateurs, car c'était au grand théâtre de Bruxelles que tout cela se passait. La musique qui exprime ensuite la confusion des langues, confirmée par celle de notre danse qui commença tout de suite , en descendant à la course de notre tour, fit aussi le plus charmant effet. J'aimais, j'étais aimé, et je le savais, car sans cela ni fêtes ni galanterie. Je donnai ensuite la mascarade des Miquelets, dont les habits, la musique et la
(!) Le prince désigne sans doute ici le comte d'Artois.
danse, qui peignaient des spectacles de guerre et de chasse dans la montagne , étaient marqués au coin du goût, de la gaieté et presque de la gloire. On quittait, on reprenait les armes de la manière la plus brillante ou la plus agréable. Je choisissais les airs et faisais moi-même tous les programmes.
La vie que je menais à mon cher Belœil, où des guerres, des voyages et d'autres plaisirs m'empêchaient d'être autant que je l'eusse voulu, était fort heureuse. J'allais lire sans être presque habillé dans mon île de Flore, où mon bateau volant retiré me sauvait des importuns, ou bien j'allais voir mes ouvriers. Je revenais me baigner dans mes jolis bains à côté de ma chambre. Je me couchais et me rendormais ou écrivais dans mon lit, à l'ordinaire jusqu'à trois heures et demie que je dînais avec une douzaine d'officiers de mon régiment.
Lorsque le peuple valait la peine qu'on s'occupât de lui, je m'étais donné celle de m'en faire aimer, entre autres moyens, par celui des bals que je donnais dans mon jardin.
Je riais bien de moi-même lorsque dans vingtquatre heures je me trouvais dans la société de la reine et celle de madame Gauthier, paysanne de Belœil, la plus fidèle à l'accent wallon.
Quelle belle existence était la mienne! Dans vingtquatre heures à Paris, Londres, La Haye, Spa, etc. Je suis allé à Paris une fois pour y passer une heure , et une heure à Versailles , à l'occasion de la dernière couche de la reine (je crois que ce fut la dernière). Je la vis le quatrième jour. Une autre fois, je menai de Belœil à l'Opéra, dans un coche qui m'appartenait, toute la société qui était réunie chez moi.
J'ai perdu un fils qui s'appelait Albert : je crois qu'il avait quatre ou cinq ans. Les bonnes firent tant pour sa taille qu'elles le rendirent bossu, et les médecins pour sa santé qu'ils le tuèrent par des expériences. J'ai perdu un autre fils, François, qui aurait été aussi joli que Louis, et que les médecins traitèrent aussi mal qu'Albert.
Mon fils Charles épouse une jolie petite polonaise. Sa famille nous donne du papier au lieu d'argent
comptant; c'étaient des prétentions sur la cour de Russie (1).
En 1780, je pars, je ne sais plus quel jour du mois de mai ou juin, pour Vienne, Prague, Dresde, Berlin, Pétersbourg, Varsovie, Cracovie, où j'avais affaire, Mongylany, qui m'appartient presque, Léopol et Brùnn, où j'étais amoureux. J'allais oublier de dire que c'est de Paris et de la rue Bourbon (2), de chez la duchesse de Polignac, qui venait d'accoucher, et chez qui j'avais dîné avec la reine. Je leur promis d'y retourner à la même heure six mois #après, et j'ordonnai mon carrosse de remise et mon laquais de louage en conséquence. Je les trouvai à la même place et je tins parfaitement parole, quoiqu'il y eût bien des événements depuis ce temps-là, entre autre, la mort de l'impératrice-reine.
Soit par malice de ceux qui ne m'aiment pas ou maladresse de ceux qui m'aiment, on raconte cent histoires de moi qui n'ont pas le sens commun. On m'en raconte tous les jours à moi-même, et je suis trop paresseux pour dire qu'elle ne sont pas vraies.
(1) Lettres et Pensées, etc.
[2) Aujourd'hui rue de Lille.
J'ai fait des réponses qu'on prétend être charmantes, et qui ne valent pas le diable, des saillies, des reparties qui doivent faire mourir de rire. J'ai joué des tours si piquants ! j'ai donné des coups de patte aux généraux quand j'étais jeune et aux souverains quand j'ai été plus âgé ; enfin je dois avoir dit et fait de si jolies choses qu'il n'y a que quelques gens de goût qui ne m'en soupçonnent pas.
Un de mes mots déjoua prodigieusement le roi de Prusse d'aujourd'hui (Frédéric-Guillaume III), et fit du bien à l'empereur, qui craignait qu'il eût des succès à Pétersbourg. Le jour qu'il se lit recevoir mal à propos de l'Académie des sciences, où il faisait extrêmement chaud, il eut un évanouissement ; et je dis à l'impératrice , qui me demanda comment avait été la réception : Le prince s'est trouvé sans connaissance au milieu de l'Académie. Comme je n'avais que lieu de me louer de lui, je me permis une petite trahison. Je vis que ce diable de mot courait, je courus aussi après lui, et je prévins le prince en lui racontant que j'avais dit qu'il s'était trouvé au milieu de l'Académie sans connaissance. Cela fit qu'on se moqua les uns des autres. Tout le monde fut content et moi aussi; et plus encore l'impératrice , que je fis confidente de cette perfidie innocente , et qui pen-
sait de même sur son Académie et sur ie prince, qui l'ennuyait considérablement.
Un fou d'évêque pendu depuis ce temps-là, oncle de ma belle-fille, s'imagine que j'ai été tout au mieux avec l'impératrice de Russie, parce qu'elle m'a traité à merveille, et se persuade que je serai le roi de Pologne si j'ai l'indigénat. — Quel changement, ditil, dans la face des affaires de l'Europe ! quel bonheur pour les Ligne et les Massalski ! Je me moque de lui , mais il me prend envie de plaire à la nation rassemblée pour une diète ; la nation m'applaudit (1).
Désiré, désigné par la Pologne pour y avoir l'indigénat, je fus le seul qui, de vingt-cinq candidats, l'obtint. Trois seuls opposants se présentèrent; ils manquèrent d'être sabrés. La main que mit un nonce à son sabre, entre autres, avec des menaces si hautes, faillit faire dissoudre la diète et faire couper la tête peut-être à mon trop zélé partisan. J'allai à ces messieurs (les opposants), je parvins à dissiper leurs préventions ; si bien qu'en parlant avec une grâce pour moi et une éloquence pour tous les autres,
(1) Lettres et Pensées, etc.
dignes de ce pays-là, ils dirent qu'en faveur de cette acquisition, qu'ils trouvaient eux-mêmes si honorable, ils solliciteraient à leur tour chacun celle d'un de leurs amis. Gomme il se trouva que l'un était ministre autrichien, l'autre ministre prussien et le troisième colonel russe, je m'élançai contre l'usage dans la salle des nonces, j'embrassai la moustache de ces trois orateurs : elle m'électrisa, car je devins orateur moi-même. Je leur dis en latin : Ne craignez-vous pas de passer pour mauvais Polonais, de protéger des sujets trop immédiats, trop rapprochés des trois cours qui ont partagé votre malheureuse patrie? Je n'en ai pas une si directe que ces messieurs. Je suis de plusieurs pays à la fois : je veux être du vôtre. Je leur pris la main, je les. caressai ; et un sgoda général, qui fit trembler la salle trois fois , la fit presque tomber au bruit des applaudissements universels. Ce fut un des plus beaux moments de ma vie.
Je déplus alors (1) à la reine (Marie- Antoinette) bien innocemment ; je ne comptais pas, comme elle était en pleureuse pour la mort de sa mère, la voir en public. Un de ces officieux, de ces gens qui voient et entendent de travers, me trouve chez la comtesse Diane, où je débarque à Versailles, pendant
(1) Le prince était alors de retour à^ersailles.
le grand couvert de la reine. — Elle vous sait arrivé, me dit-il , et trouve mauvais que vous n'y alliez pas tout de suite. J'ai la bêtise de le croire, j'y vas; la reine se met à pleurer devant toute la cour assistant au dîner du dimanche à l'ordinaire et me dit en sortant de table : Vous deviez épargner cette scène publique à ma délicatesse, et puis vous n'êtes pas assez autrichien pour ignorer les usages de ce paysci. Je lui expliquai la cause de mon indiscrétion, et cet orage passa comme bien d'autres , quand on vit dans le cercle des tempêtes.
C'est mon opinion qu'il faut être discret et retenu auprès des têtes couronnées. J'ai toujours été convaincu qu'on ne pouvait pas leur rendre un plus grand service que de les faire parler et de les mettre à leur aise. Il n'y a de précaution à prendre que de ne pas s'y mettre soi-même.
A propos de flatterie, l'empereur me disait un jour, pendant notre charmant voyage (1) avec elle (Catherine II) : Vous me faites jouer, messieurs, un mauvais personnage. Je veux flatter, moi, tout comme un autre ; mais il n'y a pas moyen. D'abord mon cher
(I) Voyage en Crimée.
ambassadeur (M. de Cobenzl) va à bras raccourcis et lui casse le nez à grands coups d'encensoir. Vous (en s'adressant à moi) , qui lui en donnez sans qu'il y paraisse, comme si cela vous échappait, vous n'allez pas mal votre train. M. de Ségurva le sien en madrigaux et en chansons ; et jusqu'à ce diable d'Anglais, M. de Fitz-Herbert, avec un air distrait ou d'humeur ou de peu exagéré, ses flatteries n'en sont que plus piquantes.
Je fus bien utile une fois à Joseph II pendant notre voyage en Crimée. La seconde journée, après l'avoir rencontré en quittant nos galères du Boristhène, j'allai chez lui le matin, et je le trouvai désolé de ce qui venait de se passer. — A quelle heure se lève l'impératrice? me dit-il. — Elle est levée depuis une demi-heure, lui répondis-je. — Elle sait donc à présent ce qui s'est passé. — Peut-on savoir?... — Oh! rien et beaucoup. J'ai caressé, c'est à dire j'ai pris peut-être un peu plus que sous le menton une fille assez jolie. Son maître l'a rossée, m'a dit des sottises, et je crois, par le bohème que je sais, qu'il a ajouté qu'il allait se plaindre au gouverneur de la province. Or celui-là fait rapport de tout. — Oserai-je demander à votre majesté où est l'esclave, le maître et le gouverneur? — Oh! ma foi, cherchez la fille, son maître est là. — Je cours. — Je vous suivrai.
Je rencontre la fille derrière la porte d'une grange;
je prends des libertés; l'empereur arrive et ne peut s'empêcher de rire de la manière dont j'arrange les affaires. Je lui dis : Sire, elle ne pleure plus, c'est déjà quelque chose. — Je vas trouver le maître, je lui fais voir mon uniforme russe de gouvernement, et je lui dis un tas d'horreurs et de jurements qu'on sait dans chaque langue qu'on ne sait pas, des Durack et des Jébénanath. Je lui dis, ou plutôt lui fais signe que c'est pour avoir rossé son esclave, et le menace de me plaindre à la matonschka. Cet homme me baise la main , court baiser celle de l'empereur qui était aux écoutes, et lui et Gobenzl, qui craignait de passer pour son Mercure , furent pleinement rassurés. — Je ne pus m'empêcher de lui dire : Voilà à quoi sert l'uniforme russe, car j'avais remarqué que, prouvant trop que je n'étais que son camarade de voyage et point du tout à sa suite, il lui avait un peu déplu.
Je crois encor rêver quand, dans le fond d'une voiture à six places , qui est un vrai char de triomphe, orné de chiffres en pierres brillantes, je me trouve assis entre deux personnes sur les épaules desquelles la chaleur m'assoupit souvent, et que j'entends dire en me réveillant à l'un de mes camarades de voyage : J'ai trente millions de sujets, à ce qu'on dit, en ne comptant que les mâles. — Et moi vingt-deux, répond l'autre; en comptant tout. — Tl
me faut, ajoute l'une, au moins une armée de six cent mille hommes depuis Kamschatka jusqu'à Riga. — Avec la moitié, répond l'autre, j'ai juste ce qu'il me faut (1),
Après avoir traversé les lignes et les déserts Pérécop, où nous sentîmes tout d'un coup des bouffées de chaleur, nous nous trouvâmes lancés sur une pente rapide; les seize petits chevaux tartares ne purent soutenir le char brillant dans lequel nous fîmes notre entrée en Crimée. L'impératrice, qui n'a jamais peur, ne voulut pas qu'on essayât de les arrêter. Je la regardai dans le moment où il y avait le plus â croire que nous allions périr, je regardai aussi l'empereur, qui faisait bonne mine à mauvais jeu. Les seize chevaux se culbutèrent tous les uns sur les autres, ce dont je m'étais douté, et cela nous sauva la vie. Quelle différence c'eût été pour l'Europe! Soixante millions d'habitants dans une minute étaient près de changer de maître. J'entendis des Allah! Allah! bien touchants de notre escorte tartare, qui invoquait le ciel pour conserver les jours de sa nouvelle souveraine.
Voici encore des traits du portrait de l'impératrice de
(I) Lettres et Pensées, etc.
Russie : c'est un mélange d'âme et de bon sens, d'élévation et d'énergie. Ce sont là les quatre colonnes qui soutiennent le grand colosse qu'elle gouverne. Elle n'a pas la conception facile : il ne faut jamais lui faire une plaisanterie bien fine, elle l'entend souvent à rebours; il faut qu'elle soit simple comme elle est et comme elle en fait Sa Majesté est un peu susceptible : si on a effarouché une fois son amourpropre d'impératrice, soit du côté de la guerre ou des finances, ou même de son climat, elle n'est plus à son aise; et, loin de se venger, même d'une offense réelle, elle diminue seulement de sa familiarité et l'on a de la peine à y rentrer. Elle a une bonhomie si extraordinaire qu'après un long travail, qu'on a cru être un traité d'alliance ou de partage de l'Europe ou de l'Asie , il se trouve que c'est pour les affaires d'un de ses amis, qu'elle veut engager, par exemple, à ne plus faire de dettes. — On peut dire d'elle aussi qu'elle a tous les goûts sans avoir de goût...
Pour prouver ce que j'ai dit plus haut de sa manière d'entendre de travers, je rapporterai le trait suivant, qui m'a bien amusé, quoique j'aimasse beaucoup M. de Ségur. Après une victoire, on chante partout le Te Deum : c'est l'usage en Russie qu'un ministre du cabinet lise après à haute voix la relation de la bataille avec le nom des tués, des blessés et de ceux qui se sont distingués. L'affaire heureuse et singulière de Kinburn, qui me fit partir le lendemain pour l'armée, procura dans l'instant ce Te t. v. 9.
Deum. L'impératrice, en traversant, pour en revenir, la salle où on lui baisa la main, dit à M. de Ségur : — Je vous demande bien pardon de vous avoir tant fait attendre. En flatteur aimable et de bon goût, il lui dit : — Madame, j'ai pris mon parti, quoique avec peine ; car ce sera insupportable , nous allons avoir de ces cérémonies-là tous les jours. Pour cette courtisanerie, qui voulait dire qu'il s'attendait sans cesse à des victoires , l'impératrice me dit : — Avez-vous vu l'humeur du comte de Ségur? Ces Français ne peuvent s'habituer à mes succès. En vain je voulus la dissuader. Avec l'air de la plus grande présence d'esprit, elle n'écouta pas, ou comprit peut-être que je lui donnais raison. Ségur n'était pas heureux en compliments. Un jour qu'on parlait devant elle de Pierre Ier, et que je dis, sans esprit mais avec vérité, qu'elle valait mieux que lui, Ségur le lui disait avec la plus grande finesse : — Vous avez raison, lui ditelle, monsieur le comte , de dire qu'on ne peut pas nous comparer. Il se donnait au diable, et moi, je n'en pouvais plus de rire.
Je me souviens d'un jour qu'on parlait de courage. L'impératrice me dit : — Si j'avais été homme, j'aurais été tué avant d'être capitaine. — Je lui répondis : — Je n'en crois rien, madame, car je vis encore.
Entre toutes les circonstances où j'ai pu apprécier sa haute raison , il en est une que je me rappelle en
ce moment. Lorsque je fus chargé de lui faire un plan pour concerter les opérations de nos armées avec les siennes : — Écrivez, me dit- elle, à l'empereur que c'est ainsi qu'on finit toujours par brouiller des alliés. On ne peut jamais fixer au juste, et surtout de si loin, l'exactitude des engagements. On se plaint toujours les uns des autres. Nous avons le même but. Que chacun y aille à sa façon. Ce que chacun fera pour son intérêt servira à celui de l'autre. Je suis sûre de son amitié, il est sûr de la mienne : voilà tout mon plan. — Par principe, soit pour qu'elle ne soit pas entraînée dans la conversation, soit parce quelle veut éviter l'ennui (qui est tout ce qu'elle redoute le plus), elle ne permet pas de lui parler d'affaires. Tout doit passer par ses ministres, qui ne sont que des canaux pour aller à son océan de sagesse : car c'est sa tête qui est son cabinet. L'impératrice n'est jamais plus grande que dans les revers. Elle donnerait le dernier de ses diamants, le dernier pouce de son immense domination, et sa vie, plutôt que de faire, je ne dirai pas une bassesse , mais une démarche qui ne fût pas honorable. Et c'est en elle qu'on peut remarquer sur tous les points la différence de l'exaltation et l'exagération.
Ce qui prouve que l'impératrice n'a pas su le genre d'horreur dont on l'a accusée, c'est qu'un jour, en plaisantant, elle nous dit : -— Étranglons monsieur Narischkin. — Elle s'est doutée seulement qu'on la croirait auteur de la mort de Pierre III; car, lors-
qu'on vint la lui annoncer chez le comte Panin, où elle était, elle se trouva mal : et ce ne pouvait être de désespoir de la mort d'un homme qu'elle avait détrôné, qui l'aurait fait enfermer le lendemain, mais qu'elle n'avait point ordonné de faire périr. Les gens de ce fou, à qui j'ai parlé à Oranienbaum, racontent toute l'histoire à qui veut l'entendre. Mais un mauvais sujet comme un monsieur de Rulhières, des Massons , des Chantreau , et autres , ont voulu piquer la curiosité et intéresser la méchanceté de toute l'Europe, de même par la mort du prince Iwan et celle de la grande -duchesse. C'est par amour pour la vérité et pour que rien ne troublât le plaisir que j'avais d'être toute la journée avec elle que j'ai éclairci tous ces faits. Il n'y a qu'à voir l'impératrice, l'entendre et savoir l'histoire de sa \ie pour être sûr de sa bonté, de sa justice et de son inaltérable douceur.
Amant de l'impératrice est une charge de cour. Je les ai presque tous connus : le premier est un Soltikoff, le second roi de Pologne (Joseph Poniatowski), le troisième Orloff, le quatrième Baziliskoff, le cinquième Potemkin, le sixième Sabatowski, le septième Soritsch, le huitième Korsakoff, le neuvième Lanskoï, le dixième Germanoff, le onzième Manonoff, et le douzième Souboff. Ils sont aides de camp, ne se donnent point d'air vis à vis d'elle et très peu ou point longtemps vis à vis des autres. Il n'y a pas la plus petite inconvenance ni même de prédilection marquée en public.
J'ai quelquefois été juge des procès entre l'impératrice et Manonoff. Cela ne pouvait qu'être très agréable pour moi. Je faisais plus de plaisir à Catherine en la condamnant que si je lui avais donné raison. Ma reconnaissance de l'amitié du prince Potemkin m'engagea à en inspirer malgré moi à Manonoff, un jour que la dispute fut plus sérieuse, et qu'il prenait son parti en disant : — Le pçince peut dire à Votre Majesté ce qu'un général de Louis XIV lui disait : Je vais combattre vos ennemis et vous laisse au milieu des miens. — Je savais que j'avais tort. On ne peut avoir aucune vertu quand on se mêle d'affaires : c'est horrible à dire. Enfin, ne pouvant pas être assez sûr d'ailleurs que le prince ferait autant de sottises, je fus pour lui bien mal à propos.
Le grand-duc de Russie (plus tard Paul Ier), avec qui, ce qui est singulier, j'étais aussi bien qu'avec sa mère, et à qui je reprochais toujours de ne point s'en rapprocher assez, puisqu'il prend toujours vis à vis d'elle l'air d'un courtisan disgracié, me disait du mal de sa nation, prétendant qu'on ne faisait qu'attraper l'impératrice, et croyait tout ce que nous avions fait et vu en Tauride n'était qu'une fable. Je lui dis : — Il y a eu de l'escamotage, mais il y a eu aussi beaucoup de réalité. Comment voulez-vous, d'ailleurs, monseigneur, qu'une femme puisse tout approfondir par elle-même , grimper les montagnes et descendre des sommets pour voir le derrière de la toile? — Sans doute, me répondit-il, cela est impos-
sible : c'est pour cela que ces gueux de Russes ne veulent être gouvernés que par des femmes. — La grande-duchesse baissa les yeux, et nous fûmes tous les trois pendant un quart d'heure aussi embarrassés l'un que l'autre après que cela lui eut échappé.
Deux tiers de Catherine et un tiers de Paul Ier, aurait fait le plus grand, le meilleur et le plus heureux souverain du monde, avant que celui-ci fût devenu tout à fait fou.
Avec cela, quoi qu'il ne fût pas dur naturellement, il (Joseph IT) avait pris sur lui de le devenir. Mylord Mamsbury (Maimesbury) me demanda un an avant le commencement de son règne ce que j'en prévoyais. Je lui dis : Ce sera un homme qui aura des velléités et qui ne les satisfera jamais. Son règne sera une envie continuelle d'éternuer, ou, si vous le voulez encore, ce sera une érésipèle comme celle du corps à laquelle il est sujet.
Ce prince qui , sans cette inquiétude , cette agitation qui l'a conduit au tombeau, aurait été le meilleur souverain, a été méthodique jusqu'à son dernier moment; il défendit qu'on exposât dans la chapelle le corps de l'archiduchesse, puisque demain ou après demain, dit-il, c'est le mien qui doit y être
placé. Il faut le mettre ailleurs , où il ne dérangera personne. Et il désigna l'endroit.
Systématique en tout, il comprimait tous ses bons mouvements lorsqu'il pouvait croire qu'il allait y céder. Dès que, dans une conversation, il s'apercevait qu'il était prêt à montrer un peu de confiance, il se reprenait bien vite5> arrêtait sa manière aimable pour s'en donner une gênée et réservée.
Il me dit un jour qu'il n'en pouvait plus d'avoir tant travaillé et se plaignait de ses yeux. Sur ce que je lui reprochais cet excès, il ajouta : — Gomment faire dans mon pays (l'Autriche) sans esprit et sans «âme, sans zèle et sans cœur à l'ouvrage? Je me tue parce que je ne peux point échauffer ceux que je fais travailler, mais je ne voudrais mourir pourtant qu'après avoir tellement monté la machine qu'elle ne pût plus se déranger, même quand on en aurait envie.
Un jour qu'étant de service chez l'empereur Joseph, lorsque j'étais des trente-six adjudants-généraux plutôt que chambellans, un prêtre italien, avec une mine si singulière, si scélérate, si ce n'était égarée, vint me prier de l'annoncer. Je ne le fis point. C'était dans le temps que, comme un enfant, il touchait à tout, et qu'un capucin vint me dire qu'il arrivait pour prier sa majesté de permette au couvent de chanter du nez comme à l'ordinaire. Il avait
défendu à ces révérends pères de psalmodier à leur façon.
J'étais lieutenant-général commandant les troupes aux Pays-Bas , sous les ordres d'un bonhomme qui avait plus d'âme que de tête et qui m'aurait laissé faire. Je pars pour le fameux voyage de la Tauride. Jamais les premiers mouvements de la révolte (des Pays-Bas) n'auraient paru si j'étais resté à mon commandement. Si l'amitié qu'on avait pour moi ne m'avait pas suffi pour les arrêter, une seule menace de ma part en aurait fait trembler tous les auteurs, et un seul coup de canon (s'il l'avait fallu absolument) chargé à poudre , les aurait fait mourir. Il n'y aurait point eu de cocarde nationale ni de volontaires. C'est toujours le bien prétendu qui commence ces mouvements. Il ne peut se faire, s'il y en a, que dans les huit premiers jours. Les troupes populaires sont ridicules huit jours de plus et dangereuses encore huit jours de plus. Le principe d'armer les bourgeois contre la canaille étend l'empire de celleci. La distance n'est pas assez grande pour que l'intérêt, l'ambition, l'ivrognerie et la légèreté ne rapprochent ces deux états, qui n'ont de différence qu'un habit plus ou moins fin, ou bien plus ou moins troué.
J'aurais encore tout raccommodé si l'empereur