MÉMOIRES. J
avait voulu me permettre de partir de Barczisaraï (quoiqu'à mon grand regret) ainsi que je lui proposai. Quelle différence! c'est là que tout a commencé. Le peuple a appris qu'il avait plus de bras qu'il ne croyait, et on ne lui a pas prouvé qu'on avait plus de tête que lui.
Ainsi l'on prétend qu'un jour que Joseph II me demanda, dans le temps de ses innovations aux Pays-Bas, ce que l'on y pensait de lui; je lui répondis : On dit que votre majesté veut notre bien. Je ne m'en souviens pas; c'était peut-être, si je l'ai dit, pour m'amuser, car au contraire le peuple aurait moins payé à l'état.
Il m'est souvent arrivé de taquiner l'empereur Joseph ; mais il y avait bien des ressources avec un homme aussi aimable et qui avait des qualités si supérieures. Deux ou trois fois entre autres, à Prague, chez madame de Vallis, je lui dis quelques vérités assez dures devant tout ce qui composait la société. Il y avait du haut et du bas dans sa manière t. v. jo
de me traiter. Cependant j'ai toujours découvert de sa part de la considération pour moi , lorsque quelque caprice ou peut-être quelque caquet l'empêchait de me témoigner de l'amitié.
Quel moment que celui de voir finir et souffrir un grand homme qu'on a vu si souvent se jouer de la mort, et qui enfin tombe entre ses mains comme une créature ordinaire ! Le maréchal Laudohn l'appelait depuis huit jours , à cause des souffrances terribles que l'ineptie d'un chirurgien lui causait. Un jour avant d'expirer, il me reconnaît. La porte était ouverte, il m'aperçoit dans son antichambre, m'appelle d'une voix épouvantable, et lui qui, me parlait toujours en allemand, voulant s'essayer en français, me dit : Cher prince de Ligne, je suis terrible! Cela était vrai, mais non pas ce qu'il voulait dire : il voulait me faire entendre qu'il souffrait terriblement. On ne peut pas se faire une idée de ce que j'éprouvais. Je voulus me jeter sur la main de ce vieux et respectable soldat pour la lui baiser avant qu'il mourût. Je suffoquais; on fut obligé de m'emporter hors de sa chambre. — Il avait de la simplicité d'un enfant et de la crédulité d'une dupe. Un intrigant le fit Écossais et lui fit signer Loudon, au lieu de son nom tel que je l'ai écrit plus haut et qu'il l'avait signé toute sa vie. Sa femme le fit de même catholique; il crut
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i l'être sans trop rien savoir sur la religion-. Tant mieux; il est peut-être sauvé.
Lorsque l'empereur Léopold, grâce à deux personnes qui se disent mes amis, me fit un passe-droit à Francfort, en ne me faisant pas maréchal, je lui demandai en allemand par la voie du conseil de guerre, et de la manière la plus sèche et la plus outrageante pour lui, la démission de tous mes emplois. Il en fut alarmé ; mais ce qui lui fit encore plus d'effet, c'est que moi qui ne danse jamais, je dansai par hasard ce jour-là en sa présence, à un bal chez l'ambassadeur de Naples. Je fis bien plus sans m'en douter : Louise Hardegg m'étant venue prendre à la galopade, comme il arrive souvent de prendre dans les spectateurs celui qui s'y attend le moins, je jetai mon épée à terre avec un fracas énorme de bruit de chaîne, presqu'aux pieds de l'Empereur. Je ne pensais seulement pas à lui; c'était de gaieté; je venais d'apprendre que Charles (1) me revenait d'Ismaël chargé de gloire , avec une blessure qui n'était pas dangereuse. L'empereur fut furieux, et cependant, ayant sucé en Italie le lait de la dissimulation, se contint assez pour m'assurer le jeudi d'après qu'il allait me faire maréchal dimanche. Je ne le suis pas, et cela m'est égal ; et, pour le
l Charles, Bis da princede Ligne.
faire bien sentir à la cour, je n'y parais plus qu'aux jours de cérémonie et d'obligation pour mes deux ordres de la Toison et de Marie-Thérèse en uniforme de mon régiment, n'ayant pas voulu porter depuis quatorze ans celui d'officier-général.
Quand on me fait une bonne injustice, je la raconte, et puis je n'y pense plus ; mais je la prouve, par exemple, par ces deux lettres pleines de promesses et de mensonges qui durent depuis quatorze ans, et que je n'ai gardées que pour m'en moquer. Les voici :
Mon prince, quoique je tâche à tenir mes papiers en ordre et que je n'en perde pas d'ordinaire, je viens d'en perdre un, et je n'en suis pas fâché; c'est celui que vous avez remis au conseil de guerre. Je vous ai toujours rendu justice dans mon cœur. Si vous m'aviez rendu un peu plus de justice à moi, vous auriez été persuadé que votre avancement désiré, mérité et promis, ne pouvait être retardé que pour peu et par des combinaisons relatives à quelques-uns de vos confrères. Mais enfin tout ceci est passé ; il vaut mieux n'en plus parler. Vous garderez vos emplois, vous en aurez de nouveaux en son temps, et nous serons bons amis comme cidevant. Je suis persuadé et convaincu de votre zèle et attachement pour mon service et ma personne, et vous devez l'être de l'estime et considération avec laquelle je suis votre affectionné.
• Lèopold.
Vienne, le io décembre 1790.
Mon prince, pardonnez que je ne réponds que si tard à votre lettre, ne l'ayant reçue que depuis hier. La situation dans laquelle vous vous trouvez présentement et que vous m'y exposez, ainsi que la demande que vous y faites, est plus que juste. Vous pouvez être persuadé du zèle avec lequel je m'intéresserai dans cette juste cause, surtout pour vous, mon prince, que j'estime personnellement et qui avez donné les preuves les plus évidentes de votre zèle et de votre attachement pour toute notre maison. Soyez persuadé que mon père et nous tous, nous les reconnaissons, et que, pour mon particulier, je ne désire qu'une occasion pour pouvoir vous témoigner les sentiments avec lesquels je ne cesserai d'être votre très affectionné.
François.
Vienne, ce 27 octobre 1790.
Je n'ai jamais fait de mal à qui que ce soit. Si j'avais été méchant, on m'aurait fait plus de bien. Je n'ai guère à me plaindre de personne, mais je me souviens à présent d'un libelle qu'un nommé Masson (à ce que je crois), espèce d'avocat de Nivelles, a fait contre moi. J'eus bien de la peine à obtenir qu'il ne lut pas puni; il se donna pourtant celle de se sauver du pays pour quelques mois. Ce qui prouve encore plus que son petit livre qu'il ne me connaissait pas.
Parmi plusieurs traits que j'ai oubliés, il y avait
dans ce libelle (le seul écrit de ce genre dont je me souvienne, car du reste il n'a jamais circulé même une chanson ni une épigramme contre moi ) qu'une marchande de modes de Pétersbourg, nommée Chotuzoff, m'avait fait jeter par les fenêtres, que j'étais un peu poltron , et qu'à mon entrée de gouverneur du Hainaut, j'avais l'air d'un vieux sultan entouré de filles dont je m'occupais uniquement, et que j'avais été assez bête pour prendre de bonne foi des acclamations de Vive le prince patriote! Ce dernier point est vrai. C'était dans une église où je prêtais, je crois, ou faisais prêter serment. J'acceptai ce vivat avec les autres, ne me doutant pas que son crieur y entendît malice. Pour le sultan, il m'avait fait trop d'honneur. Il est vrai que, pendant la marche ennuyeuse de l'entrée, des filles très jolies me jetaient des bouquets dans ma voiture, et que, la foule les arrêtant près de la portière, je les remerciai beaucoup et leur dis que je les trouvais charmantes. Pour poltron, ce monsieur avait tort. Quant à cette madame Chotuzoff, dont je ne connais le nom que parce qu'un général le porte, je ne sais où diable il a pris sa chienne d'histoire; il n'a pas dit qui étaient les jeteurs parla fenêtre et ce que j'avais fait pour le mériter. Quelques grandes dames, et l'obligation que j'avais de passer la plus grande partie de la journée à la cour, ne m'avaient pas. laissé l'envie ou le temps d'avoir des aventures de ce genre. Ce monsieur a encore eu tort. Le seul reproche qui pourrait n'être pas tout à fait mal fondé , c'est ce qu'il dit de mon entrée , qui lui
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parut plus bizarre que magnifique. La guerre venait de finir, et la révolution des Pays-Bas qui m'avait coûté cher aussi. J'aurais pu faire des dettes en galonnant mes gens sur toutes les coutures; je crus au contraire que le peuple me saurait gré de ne point étaler trop de faste. Et comme j'avais deux Turcs, quatre housards, des Russes avec leur barbe, et un Tartare avec deux dromadaires, cela pouvait lui procurer sa comparaison ingénieuse avec Tamerlan ou un empereur de la Chine, car je ne me souviens plus bien à qui il trouvait que je ressemblais.
Je me suis toujours souvenu de ce que disait le père Griffet, qu'il fallait être du parti de ceux qui signent leur nom de baptême tout court.
La brouillerie causée par des amis trop adroits et des ennemis trop éveillés du baron de Breteuil et de M. de Calonne a fait le malheur de la France, et par conséquent de l'Europe. Je me suis mis vingt fois à leurs genoux pour raccommoder l'excellente tête de l'un et l'esprit pénétrant, quoique trop léger, de l'autre, dont la réunion était nécessaire pour rendre l'administration excellente.
Je suis peut-être la cause innocente des massacres de Lyon pour y avoir fait siffler Collot-d'Herbois , mauvais comédien qui en opprimait un bon, nommé Chevalier, que je protégeais. On sait que ce misérable a dit en commettant tous ces crimes que c'était pour se venger des affronts qu'il avait reçus dans cette malheureuse ville. — Parmi les désastres dont je puis me croire la cause involontaire, je dois mettre aussi d'avoir fait le malheur de la Pologne en contribuant à faire mal recevoir Ignace Potocki à Kioff par l'impératrice de Russie. Je l'avais promis au roi. De là, il se jeta lui et son pays à la tête du roi de Prusse. De là la constitution du 3 mai et toutes les conséquences qui s'ensuivirent.
Un spectacle fort touchant pour moi fut de voir Monsieur arriver à Coblentz et se réunir avec tous les Français de M. le prince de Condé à ceux de M. le comte d'Artois. Je leur conseillai de marcher le lendemain en France , presque sans armes, s'iïs n'en avaient pas, d'essayer des échelles ou des intelligences dans une forteresse quelconque des frontières. La France était sauvée.
J'ai eu à Tournay, au théâtre, un autre moment bien touchant et bien agréable. J'y allais par hasard de Belœil, au premier moment de l'émigration. On jouait Richard Cœur de Lion. On me vit dans ma loge attendri à l'air : 0 Richard 1 ô mon roi! On m'ap-
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plauditàtout rompre. De vieilles et jeunes françaises se jetaient hors de leurs loges; tout le parterre composé de jeunes officiers français, qui sautèrent sur le théâtre pour l'assaut, ne cessait de crier : Vive le Roi ! vive le prince de Ligne ! Je n'en pouvais plus. Il y eut un trait dans la pièce où l'on promet mettait de venger le pauvre roi prisonnier : je m'avançai en applaudissant avec l'air de vouloir y contribuer. Je le croyais alors , et il était vraisemblable qu'on m'y employât. Ce mouvement remarqué me valut encore des battements de main, qui ne finirent que pour s'essuyer les yeux innondés de larmes.
Au commencement de la révolution française , on croyait peut-être que je jouerais un rôle dans les armées des puissances qui s'y opposaient. Je reçus une lettre du club deMâcon, signée par un M. d'Aumérat, maréchal-de-camp d'autrefois, que j'avais connu, où l'on me signifiait qu'on se déferait de moi et qu'on brûlerait Belœil , si je m'avisais d'être aristocrate.
Dans une tournée que j'ai faite dans mon gouvernement, pendant le petit espace de temps que les Pays-Bas furent à l'empereur, un M. de Lacombe entra chez moi sans se faire annoncer et me dit : Monsieur, je suis jacobin, mais las de l'être; pour qu'il n'y en ait plus, je rentre en France avec des preuves de malversation et d'infidélités de quelquesuns de mes camarades, commissaires aussi à Saint- Domingue, pour les faire guillotiner et gagner par
là la confiance de la Convention. Ensuite que voulezvous que je sois pour mieux trahir? Général dans Paris ou à l'armée? commandant de place? des conseils? Cela m'est égal. Voulez-vous un parti en France pour vous personnellement? Il y en a un pour le duc d'York et un pour le duc de Brunswick; mais vous êtes plus connu et aimé que ces messieurs. On dit, monsieur, beaucoup de bien de vous en France, où l'on sait que vous passez une partie de votre vie.
Je le remerciai de la royauté, j'abdiquai dans l'instant, et, ne sachant pourtant pas s'il était fou tout à fait, je l'engageai à faire rendre aux Autrichiens Lille pour commencer à nous inspirer de la confiance. Je ne sais pas ce qu'il est devenu et si réellement il ne voulut pas produire quelque mouvement en France, car il me semble que j'ai lu son nom parmi les guillotinés de ce temps-là.
Quelques commérages de femmes , quelques sots dits, redits et malentendus pouvaient avoir refroidi l'archiduchesse (1) à mon égard ; mais, sans que j'aie su pourquoi , elle a eu l'air de prendre au tragique, comme manque de respect pour toute sa famille, un quiproquo d'adresse et de maladresse.
Mon adjudant Deltinger mit sur une lettre au
I Marie-Christine. Elle gouvernail les P;iy--Bas conjointement ayec >«>n époux, leprinoe Albert.
mémoires: no
prince Albert l'adresse de ma femme, et a celle-ci l'adresse du prince Albert. J'écrivais de Paris: j'avais proposé a l'archiduc Ferdinand et à son archiduchesse de venir àBelœil, et j'offrais le même rendezvous aux altesses royales de Bruxelles. Or, je disais dans ma lettre, qui fut remise au prince Albert, en parlant des altesses royales de Milan : Nous serons débarrassés bientôt de ce Post-Zûg archiducal.
Cette bêtise d'attelage, qui d'ailleurs n'était bonne ni à écrire ni à lire, mansit alta mente repostum, et m'aliéna tellement l'esprit de cette petite cour que le prince ne songea pas à me demander pour servir sous lui, ce qu'il aurait fait sans cela. L'archiduchesse est vive et pourtant ne revient pas aisément; elle gâte par là de grandes qualités qu'elle tient de sa mère. Le duc est bon, a beaucoup de connaissances militaires, mais je lui aurais été utile. Peutêtre qu'il n'y aurait pas eu de bataille de Jemmappes, ou plutôt qu'elle se fût passée autrement. Peut-être que le duc de Brunswick, avec qui j'aurais eu à traiter, se serait rappelé notre amitié et se serait ressouvenu que je le pénétrerais. Il a dit, depuis ce temps-là , que j'étais l'homme le plus fait pour finir cette guerre-ci, et je lui ai fait répondre qu'il aurait dû le dire plus haut et plus tôt.
Leduc Albert est le militaire le plus instruit et qui a le plus d'érudition militaire. Ses mémoires valent mieux que sa mémoire, qui hors de là est souvent en défaut. Mais au grand air, à cheval, au milieu de beaucoup de monde, on dirait que tout ce qu'il sait
et voit à merveille dans son cabinet, disparaît. J'ai à me reprocher vis à vis de lui une mauvaise plaisanterie que peu de gens heureusement ont comprise. Il me demanda, la première fois que je le vis après la bataille de Jemmappes, qu'il avait perdue, si je le trouvais changé depuis une maladie qui en avait été la suite : Je vous trouve , monseigneur, lui dis-je, l'air encore un peu défait.
J'allai une fois au siège de Valenciennes comme un seigneur de paroisse, et une autre fois j'y restai vingt-quatre heures comme colonel. Toutes les dames qui étaient à Belœil y allaient aussi, et, quand elles ne voulaient pas tant en approcher, je les menais à deux hauteurs dans ma forêt, le Happe et le mont Crapaud, où l'on me menait quand j'étais sage, à sept ou huit ans, voirJes mêmes sièges du temps des Français de meilleure compagnie que ceux-ci. Je riais moi-même devoir finir ma carrière comme je l'avais commencée, et je haussais les épaules de ce que les événements me mettaient dans le cas de contempler la gloire des autres au lieu de les rendre témoins ou coopérateurs de la mienne : à quoi il n'y avait plus d'apparence.
Hélas ! je ne voulais pas comprendre le maréchal
Lacy quand il me dit cet affreux mot' : Mort (1)/ ou je ne le pouvais pas. Je crois que c'est ce qui m*a sauvé la vie. Je tombai anéanti , et il me porta presque entre ses bras. Je vois encore l'endroit où le maréchal m'apprit que mon pauvre Charles était tué. Je vois mon pauvre Charles lui-même, m'apportant tous les jours à la même heure son heureux et bon visage sur le mien. J'avais rêvé quinze jours auparavant qu'il avait reçu un coup mortel à la tête, et qu'il était tombé de cheval, mort. Je fus inquiet cinq ou six jours, et comme on traite toujours de faiblesse ce qui est souvent un avertissement ou peut-être un sentiment de la nature, lorsqu'il y a quelque analogie dans le sang, je chassai cette fatale pensée, qui ne se vérifia que trop le surlendemain.
Une nuit , à mon hôtel du gouvernement (2) , où depuis quarante ans, disait-on, on avait des apparitions, j'entendis tant de bruit à ma porte toujours près de s'ouvrir ou de se fendre en éclats, quoiqu'il n'y eût ni vent, ni fenêtre ouverte, que je sonnai. Angélo, mon valet de chambre, arrive, sort de mon appartement et dit encore à présent qu'il a vu une grande figure blanche s'échapper, qu'il aurait pour-
(1) Le prince parle de l'annonce qui lui était faite de la mort de son fils, tué en Champagne.
(2) En 1705, lors de la rentrée des impérialistes aux Pays-Bas et de la réintégration du prince dans ses dignités et fonctions.
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suivie, si la peur et ses jambes ne l'avaient arrêté. Mon caporal d'ordonnance coucha dans mon antichambre. Je n'entendis plus rien et dormis alors tranquillement.
J'ai vu dans leur brillant les pays et les cours où l'on s'amuse le plus : par exemple, celle du dernier Saxon, roi de Pologne, ou pour mieux dire, du comte de Brùhl ; j'ai vu les dernières magnificences de ce satrape qui, pour faire cent pas à cheval, était accompagné de cent palatins, starostes, castellans, cordons bleus et de quantité de princes alliés à la maison de Saxe.
J'ai vu Louis XV encore avec un air de grandeur de Louis XIV, et madame de Pompadour avec celui de madame de Montespan. — J'ai vu trois semaines de fêtes enchanteresses à Chantilly, des spectacles et des séjours de Villers-Gôterets , où tout ce qu'il y avait de plus aimable était rassemblé. J'ai vu des voyages magiques de Lille-Adam; j'ai vu les délices du Petit-Trianon, les promenades sur la terrasse, les musiques de l'Orangerie, les magnificences de Fontainebleau, les chasses de Saint-Hubert et de Choisy. Et j'ai vu tout diminuer et périr tout à fait.
J'ai vu jusqu'aux restes des beaux jours de la Lorraine, qui ne tombait pas de bieu haut, mais qui enfin existait encore du temps du petit roi Stanislas
qui avait hérité de l'affabilité, de la bonhomie et des joies de l'ancienne cour des ducs de ce pays-là.
J'ai vu les dernières magnificences de l'Europe, où, dans un climat glacé, Catherine II a réuni le luxe asiatique à celui de Louis XIV, des Grecs, des Romains et des Mille et une Nuits.
J'ai vu Potsdam, Sans-Souci , et la gloire; le règne militaire, une cour auguste et un quartier-général sévère à la fois.
J'ai vu tomber avec le prince Charles de Lorraine, les Pays-Bas et une jolie cour gaie, sûre, agréable, polissonne, buvante, déjeunante et chassante. Et pour prouver seulement que je vois tout dépérir, toutes les cours de l'empire disparaître jusqu'à la plus petite par le manque de considération, même celle du dernier prince de La Tour qui, bien que ridicule, n'en était pas moins magnifique; Manheim, Munich, Erlangen, du temps du dernier margrave de Bareuth, et Stuttgard, qui ont été les séjours des fêtes, des plaisirs et de la plus grande représentation; je les ai vus aussi disparaître. Ainsi j'ai vu encore finir la petite cour de Bonn, et jusqu'à celle de Liège (c'est tout dire), brillantes sous deux princes de Bavière.
De même encore, je n'ai vu nulle part remplacer en Europe toutes les grandes maisons des grands seigneurs qui finissaient d'avoir des pages, des gardes, des gentilshommes, et avaient cependant encore grand air en valets, en chevaux, en assemblées, en table ouverte et quelquefois en divertissements.
Je viens de me donner la peine de compter, dans le journal de M. Leygeb, mes voyages. J'en trouve 34 de Bruxelles à Vienne, passant toujours par Paris; 12 de l'armée à Vienne pendant trois guerres, et outre cela 18 de Belœil à Paris ; jusqu'à l'année 1786, la guerre turque et les révolutions qui ont fixé mon séjour à Vienne depuis treize ans.
J'ai parcouru deux fois la Russie, deux fois la Pologne , une fois la Moldavie , la Crimée , la Provence. Je parie que j'ai dépensé en voiture trois ans de ma vie, et plus de 150,000 florins de poste seule. Autant au jeu, à ce que je crois. Mes campagnes m'en ont coûté plus de 500,000 , et j'en ai donné au delà de 200 tant à mon régiment qu'aux autres troupes que j'ai eues sous mes ordres. J'ai peut-être dépensé 500,000 florins en bâtiments et jardins, ce n'est pas trop, et autant en fêtes, revues, camps d'exercice, entrées, inaugurations, etc. Le train ordinaire de ma maison aux Pays-Bas pouvait aller à 60,000 florins, sans compter une ■maison ambulante que je fais monter à 30 ou 40,000. Je compte, en tout, avoir dépensé six ou sept millions de nos florins de Vienne, ou vingt millions de livres de France, depuis que je suis au monde.
Que je serais heureux, si la gloire m'avait aussi bien traité que l'amour! Mais, hélas, elle est si diffi-
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cile à saisir! J'en ai eu quelquefois la petite joie; mais une belle et bonne jouissance, pas encore.
Deux fois j'ai été choisi et presque commandé pour aller me mettre à la tête de l'armée d'Italie (1). C'était dans mon lit qu'on m'avait pris pour cela , et où ma paresse me tient très éloigné des bassesses qu'il faut faire pour réussir. Deux fois j'ai appris de même qu'on m'avait préféré les quatre invalides qui ont perdu ce beau pays-là, et enchanté qu'on eût pensé à moi pour le sauver, j'ai vu un moment avec peine la fin de tous les romans de victoire auxquels je m'étais livré. Mais j'ai le bon esprit de saisir avidement et de me dessaisir tranquillement de tout ce que la jouissance me promet d'heureux, ce qui fait qu'il ne me coûte pas d'en être aussitôt privé.
J'ai à me reprocher de n'avoir pas fait toutes les démarches qu'il aurait fallu... Une première fois, une femme me fit promettre de n'en point faire pour commander l'armée d'Italie. J'y consentis, parce que, dans ce moment-là, je voulus donner le nom de bassesse à ce que je pouvais cependant faire très noblement. On dit que le grand-vizir (M. de Thugut) n'attendait que cela. Je n'étais pas son homme. Je ne me serais point laissé donner d'adjudant pour gouverneur, je ne me serais point laissé faire de plan
fly Contre le Premier Consul.