‹ Mémoires de prince de LigneChapitre 7 sur 9 · MÉMOIRES. J · texte numérisé non relu

MÉMOIRES. J

dédommage du véritable qu'un autre que moi ne se consolerait pas d'avoir perdu pour toujours.

Voilà deux ou trois paix faites depuis ce temps-là (le temps de la guerre de Sept Ans), quoique faites à la diable. Vienne est sauvé : autres temps , autres soins. Ce n'est plus à avancer que je pense à présent, c'est à ne pas trop reculer. Un ordre injuste et barbare m'exclut de la capitale. Le sacrifice de 200,000 florins de rente à ma fidélité ; la réflexion que je les aurais encore si la cour n'avait accepté la démission de tous mes emplois, et qu'on ne me fit reprendre qu'en me jurant que je serais fait maréchal dans quelques jours; le rescrit qui décide que je suis presque en actualité de service, puisqu'on n'avait pas osé me mettre tout à fait de côté : rien n'y fait. Le conseil jacobiniste qu'on a donné à l'empereur pour qu'il ne soit pas entouré de ceux qui sont payés pour lui être attachés , chasse les pensionnés. C'est passionné que je suis, on s'est trompé sur le mot. — A propos de passion, il m'en est arrivé une depuis celle que je croyais la dernière. Elle me console de cette injustice. Je quitte souvent ma retraite pour voir un objet simple, doux, gai, calme, un peu sauvage, provincial , campagnard, né sur les bords les plus éloignés de la Baltique, auprès de quelques forêts où il n'y a que des ours. — Tant mieux! une bonne injustice réveille le goût du

public. Ou commençait à m'oublier, et de peur que cela ne m'arrive , je donne des bals toutes les semaines à l'un des asiles que je me suis faits pour n'être pas trop éloigné de Vienne. Nûsdorff est mon troisième refuge. On me dit : Vous avez l'air de braver vos malheurs, vous affichez l'insouciance. — Point du tout, mes prétendus amis, pauvres conseillers que je n'écoute jamais. Je l'ai naturellement, cette insouciance qui me rend supérieur aux événements, et mon bal est la queue du chien d'Alcibiade.

Un mot peut bien faire du tort. Ce qui m'a empêché d'être employé dans cette dernière guerre, c'est d'avoir dit, lorsqu'on donna au favori Godoï en Espagne le nom de prince de la Paix, que Thugut était le baron de la Guerre. Cela courut tant, et cela parut si juste (puisqu'il avait refusé toutes les conditions avantageuses que la France proposait) qu'il ne me l'a jamais pardonné.

Si Henri IV avait été roi des Juifs au lieu d'être roi de France et de Navarre, et si au lieu de son sourire franc, aimable et gai, un sourire amer ou moqueur, ou présomptueux ou méprisant , eût habité ses lèvres, M. le baron de Thugut lui aurait ressemblé. C'est la même coupe de visage, mais non de son

cœur et de son esprit. Ses yeux sont fort spirituels, sa conversation n'est pas distinguée, mais n'a précisément rien de commun. Sa politesse est peut-être celle d'un subalterne, mais il en a dans ses manières et surtout celle d'écouter. Il n'a jamais assez parlé, crainte d'être approfondi, pour qu'on sache s'il a en général des connaissances. Il n'y a que ce qu'il a fait et défait pendant sept ans qui prouve qu'il n'en a pas dans son ministère (celui des affaires étrangères), auquel il avait ajouté l'autorité de trois ou quatre départements qui l'occupaient plus que le sien.

Il a eu le bonheur d'être calomnié. C'est peut-être le seul à qui cela ait été utile. On a dit qu'il était gagné tantôt par la France , tantôt par l'Angleterre ; il a ri d'une méchanceté ignorante, et cela n'a servi qu'à prouver qu'au lieu d'être intéressé, il avait refusé deux cent mille florins que son maître avait voulu lui donner. On lui a reproché d'être tantôt Russe ou Anglais. Il a prouvé en se brouillant alternativement avec les deux cours, qu'il ne se souciait pas plus de l'une que de l'autre. C'est parce que la Prusse l'a démêlé qu'il lui a voué une haine qui a fait bien du tort à notre monarchie. Il a été fort aise qu'on le fît passer pour un homme qui se laisse mener par quelques ministres étrangers. Cela lui a servi au contraire à les subjuguer sans qu'ils s'en soient doutés, quand il en a eu besoin.

On l'a cru orgueilleux; il n'est que dédaigneux. Il ne se souciait ni des honneurs ni de l'honneur. Célibataire, sans amis, parents, société ni terres, ni

considération, étant d'une extraction peu relevée, renfermé chez lui de peur d'être pénétré, il a mieux aimé détester les hommes que de les voir, et a pris l'avance pour ne pas être détesté par eux.

Il donnait des instructions vagues et verbales, et jamais rien de signé de sa part ne pouvait sauver celui qu'il avait auparavant compromis ou désavoué. Son bouc d'Israël était surtout chargé du chapitre des bassesses, et c'est ainsi que toutes celles qu'il fit faire au sujet de Malte sont cause dans ce moment en partie du malheur de l'Europe. Jetant ainsi sur d'autres l'odieux des bassesses qu'il voulait ménager, il réservait sa morgue ordinaire pour se brouiller avec elles lorsqu'il s'y passait quelque chose qui lui déplaisait.

Il soutenait faiblement ceux qu'il protégeait, mais s'il avait été capable de faire du bien à quelqu'un, il n'aurait pas fait plus de cas de l'ingratitude à son égard que de la sienne à l'égard de ses bienfaiteurs. Au bout de huit jours, sans se gêner, il la prouva aux princes de Kaunitz, de Stahrenberg, de Rosenberg et de Golloredo , auxquels il ôta dans l'instant toute l'autorité et la confiance du souverain.

C'est sans doute dans son ambassade de Constantinople qu'il puisa son goût pour le despotisme oriental ; mais il ne le développa que dans la place la plus élevée. 11 avait dédaigné les autres qui ne valaient pas la peine de vaincre son indolence. Il avait abandonné successivement les missions de Varsovie, de Naples, de La Haye, même sans y aller,

et vingt négociations secrètes dont il fut chargé en France, aux Pays-Bas et aux armées contre les Turcs et les chrétiens. Il déplut tant à Frédéric le Grand dans celle de Braunau , qu'il écrivit à l'impératrice Marie-Thérèse de ne plus lui envoyer un homme aussi hérissé de difficultés.

On a dit qu'il voulait détruire la monarchie : point du tout, il aurait voulu l'agrandir; mais il a mieux aimé la perdre que son autorité; qu'il voulait perdre le royaume de Naples : point du tout, il n'a voulu que perdre Mack.

On a cru qu'il ne se connaissait pas en hommes; il a ri de ses mauvais choix qu'il mettait sur le compte des autres ; mais il n'a pas ri des victoires de l'archiduc et de Clerfayt, qu'il a fait tous les deux rappeler aussitôt. Il a ri de l'humiliation qu'il a procurée à tous les généraux de l'empire, en déclarant que, n'en trouvant pas un qui voulût se battre, il en faisait venir un (1) de huit cents lieues; mais il n'a pas ri lorsque celui-ci voulut échappera ses instructions, pour ne devoir qu'à lui-même la fin de cette guerre.

Un de ses moyens était d'envelopper tout d'un nuage épais, pour qu'on ne découvrît qu'à la longue, et lorsque le premier effet était passé , celui de ses mauvais calculs. C'est par la nécessité du mystère, qu'il mettait toujours en avant, qu'il avait accaparé toutes les affaires. On l'a accusé d'être paresseux; il faisait tout lui-même, jusqu'à ses adresses et des

(1) Suwarow.

copies, si par hasard il en avait besoin. Sa paresse n'en était pas moins réelle. Il ne répondait à personne, faisait attendre les courriers un an; il a gardé l'argent de ses gouvernements provisoires, sans vouloir le détourner à son profit, mais par négligence. Il vient de brûler des montagnes de papiers qu'il n'a pas seulement décachetés. Quand il faisait, c'était pour empêcher de faire et pour que tout fût dans sa dépendance.

Il a des contrastes piquants qui prouvent son ignorance sur quantité d'objets. Ayant vécu dans la meilleure compagnie, il s'entend en homme de goût, en bonne chère et en plaisirs , et pourtant il ne dîne qu'en tête à tête avec des espèces dont il ne fait aucun cas et qu'il fait ou laisse parler. Il fuit l'éclat et la représentation , et a des vaisselles , des livrées magnifiques , et le plus beau linge de table , qui ne voit le jour qu'une fois par an, qu'une vieille femme les sort d'un coffre pour les visiter.

Se promenant en voyageur derrière la tranchée de ■ Giurgevo, il mit sa petite épée à la main et y ramena les troupes qui, grâce à une sottise de Lauer, à qui il n'a pas moins donné une armée à commander, venaient d'abandonner seize pièces de canon.

Pour se venger de la confiance que Lehrbach s'était acquise à l'armée, il a fait perdre en trois semaines cent mille hommes, cent millions, l'honneur et l'Autriche, Étrange effet de l'humeur et de l'envie! on ne dit point : Je vais et je veux causer tant de malheurs, personne n'est assez criminel

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pour cela. Mais, en se livrant à ces deux mouvements, sans s'arrêter par un retour sur soi-même, on précipite la ruine de tout un pays.

Avec pas plus d'esprit qu'il n'en a et plus de justesse, plus d'âme qu'il n'en a et plus de justice, une plus mince opinion de lui et une meilleure des autres, moins d'envie, de rancune et de malice, il aurait pu être un grand ministre. Il a versé quelques larmes en cessant de l'être. Je lui aurais passé celles de la rage, mais elles n'étaient que de faiblesse, de voir échapper cle ses mains, malgé six semaines d'intrigues bien subalternes, les rênes de tant de gouvernements. En attendant qu'il les reprenne, M. le baron de Thugut ressemble aux cardinaux Richelieu et Mazarin, par les deux derniers hémistiches de leurs portraits dans la Henriade (1).

Gomme les gens gros ont peur de passer pour lourds , le comte de Cobenzl s'est fait léger : il est actif, obligeant , facile , conciliateur et bon ; mais il ne se donne pas le temps de réfléchir.

Bonaparte est à la fois César, Alexandre, Pyrrhus

(1) Richelieu, grand, sublime, implacable ennemi,

Mazarin, souple, adroit et dangereux ami.

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