‹ Mémoires de R. Levasseur, (de la Sarthe) ex-conventionnel (volume 2)Chapitre 18 sur 27 · V. 286 MKMOIHES · texte numérisé non relu

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comme de vaines utopies. L'abolition successive de l'esclavage , de la féodalité^ de toutes les servitudes , m'est un sûr garant que nos neveux verront tomber la noblesse et rhérédité ^ ces deux grandes plaies de la civilisation moderne. On les verra disparaître sans secousse , sans résistance ; car l'homme commence à prendre la robe virile , et ses chefs sont obligés déjà d'incliner leur front lorsque rppinion publique a parlé : alors la convention sera bénie comme ayant osé faire sans appui ^ sans support, le premier pas dans cette noble carrière de justice et de liberté.

En attendant y permis aux cerveaux étroits, aux politiques d'un monoent^ de rire de notre ouvrage. Permis à eux de dire que nous nous sommes laissé entraîner à l'exagération en voulant placer , comme la nature , tous les hommes sur la même ligne. Leurs sarcasmes puérils ne nous atteindront pas. Cinquante ans^ cent ans encore peutêtre, ils nous traiteront avec dédain^ érigeant en système la théorie des capables et les inapprécia- . blés bienfaits de la balance des pouvoirs ; ils répéteront avec madame de Staël qu'il y a quelque chose de noble dans les souvenirs historiques y et qu'à moins d'être sorti de la boue (ce qui , par parenthèse y ne signifie rien ou peu de chose), on doit éprouver une certaine impression au nom d'un Montmorency ou d'un Bouillon; ils affirmeront que la majorité n'a pas plus de droit qu'un seul homme sur la régularisation des affaires de tous (ce qui, soit dit en passant, est une doctrine

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d'anarchie bien conditionnée), et ils en concluront que Dieu seul peut confier les gouvernements aux capables^ conséquence despotique d'un principe d'anarchie. Le genre humain n'en marchera pas moins vers ses hautes destinées , et comme ^ en dernier résultat, lorsque l'égalité aura produit ses derniers fruits , lorsque l'on ne connaîtra plus de rangs et dé castes , il faudra bien revenir aux plus simples éléments de la nison humaine dont on s'éloigne à plaisir pour nous chercher des torts; nul, sous peine d'être déclaré fou, ne tentera de nier qu'à la majorité des sociétaires seule peut être confiée la direction de la société. Ainsi la souveraineté du peuple qu'on a essayé de détrôner sans pouvoir lui substituer rien que d'sibsurde, sera de fait fondée en dépit des arguties contradictoires des sophistes et des rhéteurs. C'est alors que la constitution de gS sera vengée d'injustes dédains.

Certes, je suis loin de dire que, comme forme, la constitution de gS soit un chef- d'Oeuvre. On peut concevoir par la pensée cent manières différentes de mettre en pratique les mêmes idées f mais elle fut du moins l'applicatioa des plus rigoureuses vérités de droit public. On n'y trouve ni un sophisme ni un préjugé; et comme c'est le seul pacte social qui ait compris lès droits de l'homme large sous ce point de vue , sans tenir compte des intérêts individuels et des préjugés de classe, elle restera, au moins par les idées qu'elle implique, I. 19

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comme tm monument gigantesque de la sagesse humaine^ et la première page du livre de Thistoire dictée par la raison et la vérité.

Jusqu'au jour où notre ouvrage pourra être jugé sans passion , jour éloigné sans doute ^ mais que nous attendons avec patience ; ^ parce que , lorsqu'on a pour soi la force de l'évidence , on peut lutter avec avantage contre les ténèbres et supporter sans douleur le dédain de petits êtres peu faits pourQQUS comprendre; en attendant^ dis- je, ce jour de justice pour la partie intellectuelle de nos actes , jour qu'il ne nous est pas donné de hâter> car rien au monde ne peut faire avancer l'espèce humaine d'un pas plus rapide que ne l'a décidé la nature , il nous est permis du moins de réfuter les faux jugements en ce qui touche aux faits, choses matérielles que le bon sens des hommes de toutes les époques peut palper. Je vais donc consacrer quelques lignes à repousser deux calomnies qui ont d'autant plus affligé les républicains consciencieu}( , qu'elles se sont adressées à la partie la plus intime de leur être, à leurs sentiments les plus chers et les plus durables.

On a dit, depuis la prétendue régénération de thermidor, et tous les historiens qui se sont suc-*^ lk - cédé depuis ont répété, sur la foi les uns des au'^* très y et sans se donner la peine d'examiner les faits, qu'aussitôt après le Si mai la convention avait senti le besoin de rédiger une constitution, pour faire oublier les girondins dont toute la car-

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riére avait eu pour but ce grand acte; on a dit que dans cette conviction que la popularité était attachée au vote de la constitution , la Montagne s'était hâtée de rédiger, sans avoir en vue les principes ni aucune direction quelconque, un prétendu acte additionnel, espèce de leurre offert à la crédulité publique, et qui n'était pas destiné à voir le jour; on a -dit que cet acte consti>tutionnel, adopté avec un feint enthousiasme, n'était qu'un masque dont nous cherchions à voiler la tyrannie; qu'aucun de nous n'a jamais songé qu'il pût être exécuté un jour, et que, par lui-même, il était tellement conçu , qu'on n'eût pas même pu en essayer l'application. Voilà, en son entier, le dire de nos adversaires ; voyons la vérité.

Nous désirions, il est vrai, terminer promptement la constitution; mais non point, comme on l'a supposé, pour balancer l'influence que la Gironde s'était acquise par ses déclamations constitutionnelles; nous désirions terminer promptement la constitution, parce que c'était un besoin du peuple français , et que nous étions commis à la satisfaction de tous ses besoins ; mais il est faux que nous ayons pressé notre travail outre mesure, et que nous ayons fait sciemment une cônstitntion inapplicable pour l'offrir comme un leurre aux passions populaires. Si nous avons terminé en t^ peu de jours un si grand travail , c'est que nos idées « constitutionnelles étaient simples comme l&natilf^ des choses, et que , n'ayant pas la tête embrouilIISe ' #

de théories écriles , nous cherchioRS la vérité seule , et nous ne reculions devant aucun moyen d'application. Cet aveu paraîtra naïf à plus d'un docteur politique, peu m'importe, c'est la vérité; je dois la dire, et il ne me répugne en rien de le faire* Au reste, nous avions souvent dit, du temps que nos adversaires régnaient, qu'il n'était pas besoin de tant de phrases et d'arguties pour fonder une constitution républicaine; nous avions souveul; dit que huitjours devaient suffire et au-delà pour reconnaître les véritables principes et pourvoir à leur juste application. On avait fait même de cette déclaration, qu'on regardait comme volontairement exagérée, un sujet d'accusdlion capi taie contre Ma^ rat. Il est bien singulier qu'après nous avoir contesté la possibilité de ce prompt travail, on nous ait encore reproché d'avoir tenu nos promesses.

Mais la constitution de g3 était-elle une déception ou une œuvre de mauvaise foi ? Ce serait, je pense , aux accusateurs à nous donner les motifs qui le leur ont fait supposer : or, je ne sache pas les avoir trouvés à côté de leurs accusations. N'importe; je leur demanderai maintenant une phrase, une seule phrase émanée de la Montagne, qui semble prouver que les articles constitutionnels, rédigés par nous, n'étaient pas l'expression de notre pensée. Je leur rappellerai eu outre qne quelques-uns d'entre nous avaient pris parti avant le 3i mai, aux fastueuses discussions constitutionnelles, et je leur demanderai si leurs

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llléoriea eonstitutionnelles d'alers ^'étaient pas identiques avec celles que nous avons adoptées en commun. Les extraits que j'ai donnés des discours de Robespierre , de Danton , de Saint-Just , sufli'^ sent, je pense, pour prouver que la constitution qui fut notre ouvrage était depuis long -temps dans nos eœurs.

ce Mais la constitution n'était pas applicable. » C'est ce qu'il resterait à prouver^ et l'application seule, si elle venait à échouer, serait à mes yeux une preuve convaincante. « Mais on n'avait pas envie de l'appliquer. » Ici je demanderai à nos ad* versaires ou ils ont puisé le droit de descendre dans notre conscience, de sonder nos cœurs, et de nous déclarer de mauvaiae foi ssùis avoir daigné nous entendre

La constitution n'a pas été exécutée il est vrai, et je ne crains pas de dire qu'après avoir participé avec un véritable enthousiasme à la fonder, j'ai également concouru à en arrêter l'exécution. Mais pourquoi? Nous l'avons dit en la suspendant, et il aurait fallu d'aboi'd prouver que les motifs que nous avons donnés étaient absurdes avant de nous en supposer d'autres. Nous avons arrêté momentanément l'exécution de la constitution, parcii que les factions s'agitaient avec une forée qui menaçait de traîner la république à sa ruine. Nous avons arrêté l'exécution de la constitution, parce que les girondins agitaient les départements; parce que l'insurrection semi^-girondine, semi- royaliste.

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parcourait toutes les contrées de la France, et menaçait de nous engloutir sous les ruines de la liberté. Nous avons suspendu la constitution ; parce que des royalistes masqués en démagogues commençaient à dépasser la Montagne et à sçcouer les brandons de la discorde là où nous avions voulu allumer les flambeaux de la raison^ Nous avons suspendu la constitution; parce qu'il fallait débarrasser la France de ses ennemis avant de songer à organiser son avenir. Voilà ce que nous avons dit en 95, quand nous avons tiré le voile de Tarche sainte sur le pacte constitutionnel. Y a-t-il donc là rien d'incroyable, ou même rien qui puisse inspirer le doute? Comment a-t-on donc pu contester notre bonne foi^ et supposer à une immense réunion d'hommes à laquelle on ne refusera pas sans doutiB • quelques vertus, des intentions perfides et un men-r songe collectif dont je suis encore à comprendre la possibilité?

D'ailleurs un seul fait me parait suffire pour mettre un terme à cette pénible discussion : la constitution de gS a eu ses martyrs. On nous reproche de ne l'avoir point mise à exécution ; et à qui ose- 1- on adresser ce reproche? A ceux qui furent proscrits pour l'avoir invoquée comme un palladium sacré dans nos jours d'orage. C'est pour avoir demandé l'établissement effectif de la constitution de 93, que douze de mes collègues et moi, nous fûmes mis en état d'arrestation , et plongés plusieurs mois dans les cachots sans obtenir que

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l'on nous donnât des juges. Un semblable vObu a fait décréter d'arrestation l'infortuné Lecointre., qu'on ne supposera pas sans doute partisan de Robespierre, puisque le premier il avait soWaë le tocsin contre les victimes de thermidor, puisque le premier surtout il avait demandé la punition des membres des anciens comités. C'est aussi pour être restés fidèles à la constitution de g5 que six des plus vertueux nkontagnards furent jetés sur l'échafaud de la réaction dans les sanglantes^^ar' turnales de prairial ! Bien plus! le culte de la constitution a survécu à la destruction de cet acte célèbre* C'était -encore pour la constitution de^gS que DrQuet^ Fyon, Huguet, et quelques aùtre)s conventionnels bravaient les Vengeances du dipecloire ; c'était aussi la constitution de gS.qu'invcMquaient en mourant les Babœuf et les Darthé; c'est encore, sous les glaces de l'âge, la constitution de g5 qui fait battre le cœur du stoîque Buonarotti; et si je puis me nommer après ces hommes douloureusement, mais noblement célèbres, c'est la participation que j'ai prise au vote de la constitution, c'est ma longue fidélité à ce que j'ai cru être bien, qui me console dans mon exil et mes longues douleurs.

Je sais que certains montagnards qui se jetèrent à corps perdu dans la réaction pour faire oublier qu'ils avaient été au nombre des sicaires de la terreur, ont cru , pour se populariser dans les salons de lygS, devoir renier l'acte constitution-

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nel qu'ils avaient voté avec nous. Aimant mieux passer pour de malhonnêtes gens , ou si Ton aime mieux pour de rusés politiques , que pour des républicains exaltés , ils ont répété jusqu'à satiété que la constitution n'avait pu séduire que des niais. Eh! messieurs^ ce que vous appelez niaiserie en politique y c'est presque toujours la conviction , la vertu! Non, Rovère, Tallien, Barras , Fréron, ThibaudeaUy vous n'avez jamais été des niais; mais les Rulh, les Goujon, les Drouet, avaient ces convictions sincères que vous taxez de faiblesse; ne les rabaissez pas à la hauteur de vos sinistres génies. Eux au moins- croyaient à ce qu'ils annonçaient être la vérité ! La constitution a reçu en eux le baptême du sang des martyrs; cessez donc de la présenter comme une œuvre de déception. Quelques-uns de ses auteurs , sans doute y ont pu douter de la possibilité de son application ; mais la majorité de ceux qui l'ont votée avaient placé en elle leur foi politique, car ils sont morts ou ils ont été proscrits pour elle^

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