DISCOURS DE LOUVET
Une grande conspiration publique avait un instant menacé de peser sur toute la France ^ et avait trop long- temps pesé sur la ville de Paris. Vous arrivâtes ; nous crûmes que votre présence réprimerait toutes ces menaces criminelles et déjouerait toutes ces trames. L'état dans lequel nous sommes depuis que vous êtes ici ^ annonce qu'elles ne furent qu'un instant interrompues, et qu'on les poursuit avec une ardeur nouvelle. Quand vous arrivâtes, l'autorité nationale, représentée par l'assemblée législative, était indignement méconnue, avilie, foulée aux pieds : aujourd'hui on s'attache de même à décrier cette assemblée, on emploie les mêmes moyens pour l'avilir. Que disje ! dans les lieux publics , aux Tuileries , aux Palais de la Révolution et ailleurs, vous m'entendez ! on prêche continuellement l'insurrection contre la convention nationale. Il est temps de savoir s'il existe une faction ou dans sept à huit membres de cette assemblée, ou dans les sept cent
(i) Je n^ajouterai aucaoe réflexion aux discours de Louyet et da- Robespierre. Que le lecteur médite et juge. Tous les faits sont là.
{I\"ote d€ l'Auteur.)
trente autres qui la combattent. Il faut que de cette lutte insolente vous sortiez vainqueurs ou avilis. Il faut que vous rendiez compte 9. la France des raisons qui vous font conserver dans votre sein cet homme sur lequel l'opinion publique se développe avec horreur. Il faut, ou que dans un décret solennel vous reconnaissiez son innocence, ou que vous nous purgiez de sa présence; il faut que vous preniez des mesures et contre cette commune désorganisalrice qui prolonge une autorité usurpée, et contre les agitateurs qui sèment le trouble par leurs écrits et par leurs placards. En vain prodîgueriez-vous des mesures partielles, si vous n'attaquez pas le mal même, mais dans les hommes qui en sont les auteurs; c'est ici que l'on sent combien est fausse la maxime que l'on a eu soin de jeter à l'avance dans cette discussion. On vous a dit qu'il faut s'occuper ded choses et non pas des personnes. Mais dans une conjuration publique les choses et les hommes sont intimement liés, et je défie bien qu'oa puisse dénoncer une conjuration sans dénoncer le^ conjurés. C'est aussi le moment de relever une autre absurdité qui a été avancée ; c'est que dans une république il ne peut exister de factieux, tandis que l'expérience des suites atteste que les factions sont les maladies presque périodiques des républiques. On vous a dit qu'il ne fallait pas accuser la ville de Paris. Un sentiment contraire m'anime. Ceux-là ont ca-
lomnié le peuple de Paris qui tui ont attribué les
horreurs commises par quelques personnes couvertes du masque du patrîolis^me. Je vais dénoncer leurs complots ; parce que le salut public exige instamment qu'ils soient déjoués.
Dans une de vos premières séances, on vous dénonça un complot ayant pour objet un changement de gouvernement; et si vous passâtes à Tor^ dre du jour^je ne fut pas que vous n'eussiez pas un commenfiment de preuves, ni que raccusation ne vous parût très -grave, mais parce que vous voulûtes fermer les yeux sur un péril passé, et jeter un voile sur un complot non - seulement avorté, mais que votre présence semblait devoir empêcher de renaître. Moi-même je fus entraîné par ces flatteuses espérances , et si ce motif ne m'eût alors déterminé au silence, on m'aurait plu-> h. tôt mis en pièces que de me faire consentir à met-*
tre dans le porte-feuille, non pas les preuves, elles existent partout, elles existent dans tous vos co^ mités, et je n'ai pas besoin de les produire maté^ riellement; mais la dénonciation des faits pour lesquels j'aurais Paris entier pour témoin.
C'est de l'ensemble de leur conduite depuis plus de six mois que je tirerai les preuves moralement irrésistibles des projets d'anarchie et de subversion de la représentation nationale que quelques hom^ mes avaient conçue et qu'ils nourrissent encore. Je tâcherai d'être court; veuillez me soutenir de , votre attention, et vous, citoyen président^ tâchez qu'on ne m'interrompe paô, car dès que j'aurat
toucha le mal on criera. J^ai à dire des vérités que rien ne doit empêcher maintenant d'entendre , et qui déplairont mortellement à quelques-uns. Cependant je vais faire encore une courte réflexion avant d'entrer en matière. Je pourrais d'abord m'étonner de ce que Danton , que personne n'attaquait , se soit élancé ici pour déclarer qu'il est inattaquable; qu'on soit venu tout d'un coup et d'avance désavouer un collègue , comme si on ne s'en était pas servi pour quelque chose dans cette combinaison vaste d'an g^r^nd complot qui a existé ; et j'observe que si l'on a fait l'expérience de son mauvais tempérament , on ne doit pas être tout-à-fait quitte pour déclarer maintenant qu'on y renonce. On vous a rappelé les observations d'un ministre sur les événements du commencement de septembre. Je pense en effet qu'on y a trouvé un grand mérite ; mais moi qui considère depuis un an ces mouvements du peuple de Paris , et ceux qui l'agitent^ je, ne me laisserai pas entraîner par une éloquence qui a quelque cho$#, dans ce cas^ plutôt de subtil que de véritablement solide. Je pense qu'il faut soigneusement séparer la révolution du lo août de celle du 2 septembre ; je vais même prendre les choses un peu plus haut j c'est de l'ensemble des actions et de la conduis des acteurs que va sortir mon accusation» -
Ce fut dès le mois de janvier dernier que, dans un lieu où se rassemblaient mille à quinze €6nts hommes jugés les meilleurs ou les plus ar*.
dents patriotes de PaËis^ dans un lieu dont je né parle qu'avec un certain respect, qu'il faut portet» encore pour d'immenses services rendus anciennement à la patrie, dans un lieu que je vous prie de ne pas m'obliger de nommer. (Un grand nom^ hre de voix : Nommez-le.)
Danton. — Je demande qu'il soit permis à Lou* vet de toucher le mal, et de mettre le doigt dans la blessure.
Lou{?et. — Oui, Danton , je vais le toucher; mais ne criez donc pas d'avance (o/i rit). Ce fut dès le mois de janvier dernier qu'on a dû remarquer aux Jacobins un parti faible de moyens et de nombre, mais fort d'audace et de toute espèce d'immoralité, parti qui s'était venu jeter au milieu de nous pour couvrir de votre nom glorieux son nom justement suspect , pour s'emparer du bien que nous avons fait , et se l'attribuer ; pour propager dans notre local , plus avantageux que le sien, une doctrine qu'il disait la nôtre; pour pervertir notre institu*tion à son profil, et contre nous-mêmes ; pour fatiguer, persécuter, inquiéter quiconque essayait de ramener à sa pureté primitive cet établissement maintenant si misérable qu'il ne lui reste en vérité que son titre, dont les usurpateurs abusent pour y retenir, y faire entrer encore quelques gens de bien cruellement trompés. (// s'élève quelques murmures dans une partie de la salle. — Plusieurs voix DE LA PARTIE OPPOSÉE : Siléuce aux jacobins! Après quelques agitations^ le président observe ^le
toutes les interlocutions partiffUlières et les person^ nalités sont proscrites par les règlements. Le calme se rétablit.) C'est aii mois -de janvier qu'on vit succéder aux discussions plafond es ou brillantes qui nous avaient honorés ou servis dans l'Europe, ces misérables débats qui faillirent nous y perdre; c'est alors qu'à travers les inculpations infiniment justes dont on poursuivait une cour traîtresse, on finit par jeter les inculpations les plus atroces contre l'excellent côté gauche de rassemblée législative, inculpations dont le germe devait se développer terrible , quand le moment de la calomnie directe serait arrivé. Quoique personne ne dût avoir de privilège > on vit un homme vouloir toujours parler, parler sans cesse , exclusivement parler, non pour éclairer les membres de l'agrégation, mais pour jeter entre eux des divisions sans cesse renaissantes, et surtout pour être entendu de quelques centaines de spectateurs, dont' on voulait obtenir des applaudissements à tel prix que ce fût. Il était convenu que des affidés se relèveraient pour présenter tel ou tel décret, tel ou tel membre du côté gauche , à l'animadversion des spectateurs crédules; et au contraire, pour présenter à leur admiration un homme dont quelques parleurs fougueux faisaient constamment le plus fastueux éloge, à moins qu'il ne le fit lui-même. Nous, cependant, demeurés en petit nombre à cause des nombreux dégoûts dont on nous environnait ; ob^ servateurs assidus^ malgré les persécutions sans
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cesse renaissantes , npus sortions de cette assemblée oppressés d'ennui et d'étonnement, beaucoup plus que d'inquiétude. Nos yeux n'étaient pas encore ouverts, et nous^nous* contentions de gémir sur l'humaine faiblesse de quelques personnages que nous croyions seulement travaillés par la jalousie, et qui avaient su s'environner encore de quelque estime»
Après la fameuse journée du lo mars, Lessart ayant été frappé d'accusation et des patriotes étant saisis des rênes du gouvernement, quelles furent ma surprise, ma douleur, d'entendre ces hommes déclamer contre un ministère jacobin, avec plus de force cent fois qu'ils n'en avaient mis à attaquer les conspirateurs. Mais passons à cette époque où les tyrans furent abattus,, à l'époque de la fin d'août et du commencement de septembre. C'est alors que l'on vit cet homme qui dirigeait les jacobins, et ensuite l'assemblée électorale, déclamer contre tel philosophe, contre tel écrivain, contre tel orateur patriote; c'est alors qu'on vit des intrigants subalternes déclarer que Robespierre était le seul homme vertueux de la France, et qu'on ne devait confier le salut de. la patrie qu'à celui qui prodiguait les plus basses flatteries à quelques cen* laines de citoyens, d'abord qualifiés le peuple de Paris, ensuite seulement le peuple, ensuite le souverain, à cet homme qu'on n'entendait parler que de son mérite, des perfections^ des vertus sans nombre dont il était pourvu, et qui, après avoir
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vanté la puissance et la souveraineté du peuple, ne manquait janoais d'ajouter qu'il était peuple lui'-mêine; ruse aussi grossière que coupable, riise dont se sont toujours servis les usurpateurs, depuis César jusqu'à Cromwell, depuis Sylla jusqu'à Machiavel. Alors tous ceux qui ne voulurent pas rester dans l'aveuglement durent voir. Il devint impossible à des hommes toujours plus insolents dans leurs calomnieuses persécutions, plus rampants dans leur populaciëre flagornerie, plus impudents dans leurs ridicules apothéoses, il leur devint impossible de se masquer plus long-temps*
Il parut incontestable qu'entre ces hommes existait un pacte secret dont le but devait être de faire tourner au profit de leur ambition personiieUe la révolution qui se préparait, puisqu'ils tentaient de faire tomber la représentation nationale, et qu'après avoir contribué à renverser les rois, ils voulaient devenir rois eux-mêmes. Nous, cependant, membres anciens de l'agrégation presque détruite, fidèles aux principes de l'égalité, nous nous occupions des moyens révolutionnaires de frapper une cour traîtresse, et de conserver la confiance que méritaient à juste titre, par leur caractère et leur conduite, deux cents et quelques députés du côté gauche de l'assemblée législative, confiance si nécessaire pour maintenir un centre auquel pussent se reconnaître et s'allier les véritables amis de la liberté. Nous^ avancions, bien résolus à ne souffrir jamais qu'on substituât au saint amour de la pairie
l'idolâtrie d'un homoie, à ne pas consentir qu'on flétrit la majesté du peuple ; et nous flattant que la volonté nationale, après avoir combattu les an- .ciens tyrans > saurait bien arrêter les tyrans nouveaux .
Ils ont, dans la journée du lo août, contribué pour quelque chose à la chute de celui que sous difierents noms ils brûlaient de remplacer; mais l'utilité de leurs efforts auxiliaires suffirait-elle pour effacer la tache d'un crime ? Non, la liberté, pure comble la vertu son inséparable compagne, repousse tous ceux qui la servent par des motifs indignes d'elle* D'ailleurs, comment ne pas punir un complot, lorsque l'on s'aperçoit que les conspirateurs en renouent les trames?
Deux jours après cette journée glorieuse, qui sauva la France , je siégeais dans le conseil général provisoire, dont je me trouvais membre* Un homme entre, il se fait un grand mouvement, j'en crois à peine mes yeux : c'était lui, lui-même: il vient s'asseoir au milieu de nous* Je me trompe, il était déjà allé à la place prééminente qu'il s'était lui-même choisie au bureau : et moi , plongé dans une stupéfaction profonde, je m'interroge sur cet événement. Quoi ! Robespierre , l'incorruptible Robespierre , qui dans des jours de péril avait quitté le poste où la confiance de ses concitoyens l'avait appelé; qui depuis avait pris vingt fois l'engagement solennel de n'accepter aucune fonction publique; qui, seulement une fois, devant
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quinze cents personnes^ avait témoigné le désir de devenir le conseiller du peuple , remarquez ce mot, pourvu que le peuple parût le désirer; Robespierre se compromettait au point de devenir avec nous o£Gicier municipal! Dès-lors il me fut clair que le conseil général devait sans doute exécuter de grandes choses ^ et que plusieurs de ses membres étaient appelés à de hautes destinées.
Mais reportons-nous sur la journée du lo août. Vous savez qu'il s'en attribue l'honneur-, et certes, je m'étonne que ceux qui se disent les défenseurs du peuplé , et qui sans cesse vantent sa prudence et sa force, osent prétendre aujourd'hui que, sans leur faible appui, le peuple serait abattu. La révolution du lô août est l'ouvrage de tous; elle appartient aux faubourgs qui se sont levés tout entiers, à ces braves fédéi^és que dans le temps il n'avait pas tenu à certains hommes qu'on ne reçût pas à Paris. On se rappelle que dans le temps Robespiéi^re parla contre la réunion de ces fédérés. Elle appartient à ces courageux députés, qui Là même, au bruit des déchal*ges de l'artillerie, votèl*ent le décret de suspension de Louis XVI, renouvelèrent le ministère, et portèrent beaucoup d'autres décrets, tous préparés à l'î^vance ; elle appartient aux généreux guerriers de Brest, et à l'intrépidité des enfants de la fière Marseille. Mais
celle du 2 septembre conjurés barbares, elle
est à vous; elle n'est qu'à vous. Eux-mêmes s'en glorifient; eux-mêmes, avec un mépris féroce, ne
nous désignent que comme les patriotes du lo août^ se réservant le titre de patriotes du :t septembre. Ah ! qu'elle reste cette distinction, digne en eflFet de l'espèce de courage qui leur est propre ! qu'elle reste, et pour notre justification durable, et pour leur long opprobre î
Nous voici donc arrivés à Tépoque fatale. Les précédents amis du peuple ont voulu rejeter sur le peuple les horreurs dont cette semaine fatale est marquée; ils lui ont fait le plus mortel outrage. Je connais le peuple de Paris , j'ai vécu avec lui : il est grand , mais comme les bravés il est bon et généreux; il supporte difficilement l'injure, mais après la victoire il est magnanime. Je n'entends pas parler ici de cette portion du peuple qu'on égare, mais de l'immense majorité des citoyens de Paris, quand on les abandonne à leur heureux naturel (o/^ applaudit)* Ce peuple sait combattre, mais point assassiner. Il est vrai qu'on le vit tout entier dans le château des Tuileries ^ dans la magnifique journée du lo août. Il est faux qu'on le vit devant les prisons dans l'horrible journée du 2 septembre : et dans l'intérieur des prisons, combien y avait-il de monde? Pas deux cents personnes. Au dehors, combien y avait*- il de spectateurs retenus par une curiosité vraiment inconcevable ? Pas le double. Et si vous avez quelque doute, interrogez sur les faits un homme vertueux, Pétion; c'est lui-même qui me les a attestés. Mais attendez , s'il n'a point participé à ces rneur**
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très, pourquoi ne les a-t-il point empêchés?
Pourquoi? Parce que rautorité tutélaîre de Paris était enchaînée, parce que Roland parlait en vain, parce que le ministre d'alors ne parlait pas, parce que les présidents des quarante-huit sections, tous prêts à réprimer les désordres, attendaient une réquisition que le commandant général ne donna pas , parce que les officiers municipaux couverts de leur écharpe présidaient à ces atroces perse-* entions.
Mais l'assemblée législative , dit-OQ#^^e ne les a-t-elle empêchées ? L'assemblée législative î l'impuissance où elle était alors réduite se trouve à travers tous les crimes que je vous dénonce , le plus grand des crimes que les conjurés aient commis. Son autorité était méconnue, avilie par un insolent démagogue qui vei;iait à sa barre lui or-^ donner des décrets, qui ne retournait au conseil général que pour la dénoncer> qui revenait jusque dans la commission des vingt- un la menacer de faire sonner le tocsin.
(Moniteur du 3i octobre 1792, n^ 5o5.)
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