‹ Mémoires de R. Levasseur, (de la Sarthe) ex-conventionnel (volume 2)Chapitre 4 sur 27 · NOTICE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

NOTICE HISTORIQUE

En X7919 ua grand nombre de prêtres rëfractaires étaient détenus dans les prisons du Mans^ le conseil municipal décida qu ik seraient conduits à Nantes ; mais la haine du peuple contre ces infortunés faisait craindre qu'ils ne fussent massacréis en chemin, Levasseur se chargea de les conduire jusqu'à la Flèche. On lui don^a pour escorte quelques gardes nationaux tiu milieu desquels se^ trouvait un nommé Delion, homme sanguinaire , du nombre de ceux qui ont souillé la révolution par des excès de tout genre. Ce Delion avait quelque influence sur ses camarades *, il passait d'ailleurs pour un homme déterminé et pour un ardent patriote. Levasseur l'observait avec inquiétude, se promettant bien de s'opposer aux sinistres projets qu'il nourrissait probablement contre les prisonniers* Quand le convoi fut arrivé près de Pontlieu, dans un endroit où la route est bordée des deux côtés par un bois de sapins, Delion s'arrêta tout à coup , et s'écria , en proférant un juron horrible : «Camarades, il n'est pas nécessaire d'aller plus loin ! c'est ici qu'il faut nous défaire de ees calotins. — Camara^ des , répondit Levasseur avec feu , vous êtes de bons citoyens et non des assassins^ je me fie à vous. Vous n'écouterez pas les infâmes provocations de ce misérable! Au reste ,^ s'il était possible que je me trompasse sur votre compte, disposez-vous à m' assassiner le premier. J'ai promis de conduire ces prisonniers à la Flèche, je tiendrai parole au péril de ma vie. » Ce peu de mots, prononcés avec véhémence, et surtout la fermeté bien connue de l'orateur, en imposèrent aux hommes de l'escorte. Les prêtres réfractaires furent

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conduits à la Flèche sans avoir d^antres périls à courir.

Dans sa courte carrière munidpale, LeTasseuf a constamment dëployë la même énergie et conservé la même modération. Ses concitoyens doivent se rappeler avec qudque reconnaissance les soins quMl prit pour veiller à leur sûreté et à leur liberté. Nous citenms encore un de ses actes qui , quoique purement local , montre ce que valait un homme qu^on a peint depuis comme un Yands^ et un féroce révolutionnaire.

Au commencement de la révolution , les agitations de la place publique interrompirent la plupart des fra«* vaux particuliers, et uiie grande quantité d'ouvriers restèrent sans ouvrage. U en résulta pour la classe des artisans tin malaise extraordinaire qui se fit ressentir dans toute la France. La ville du Mans ne fut pas la dernièi^e à souffrir de cet état général de gène. Des ouvriers sans ouvrage parcouraient la ville par bandes nombreuses, et mendiaient ouvertement, quelquefois même en employant la menace. Tout le monde sentait le mal et désirait le voir cesser, mais personne ne songeait à y porter remède, parce qu'une telle entreprise paraissait impossible. Levasseur seul trouva un moyen de cicatriser cette hideuse plaie, et quoique son plan présentât de grandes difficultés , il mit un si grand zèle à remplir sa noble tâche, qu'il parvint à la voir récompensée par le plus heureux succès. U y avait non loin de la ville, dans un lieu nommé le Greffier, situé sur les bords de la Sarthe , à peu de distance de rhôpital civil, une côte assez étendue et. tout- à -fait inculte. U conçut le projet de la transformer en une

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promenade publique, projet dans lequel il voyait le double avantage de procurer pour long- temps de Touvrage aux malheureux ouvriers , et de concourir à rembellissement de sa ville natale. li confia son projet à M. Bruyère, ingénieur des ponts 6t chaussées, qui 9'y associa ^vec ardei^r, et traça le plan jde la promemule, esplanade magnifique, descendant en amphithéâtre jusqu'à la rivière, et que lesManceaux admirent encore aujourd'hui. Levasseur soumit ensuite son idée et le plan de M. Bruyère au conseil municipal. Au premier piot de son discours on lui cria de toutes parts : jtt Btorus manquons d'argent ! le trésor de la ville est à seç. -7- Je le sais , répondit-il, ^ussi n'ai-je point l'intention de vous en demander. Ce que je vous prie de m'accorder, c'est votre assentiment pour mon plan , et l'autorisation de le mettre à exécution avec les dons vplpnt^ires que je pourrai recueillir... » On pense bien que la proposition fut accueillie : aussitôt Levasseur redoubla d'activité ; LI fit des quêtes chez tous les particuliers, et eut le bonheur d'amener à bien son généreux projet. Presque tous les habitants du Mans se montrèrent jaloux de faire réussir une entreprise avantageux sous tant de rapports. Cependant que ne peut pas l'esprit de parti! Les aristocrates répudièrent un plan ï\on moins lùtilè pour eux que pour les autres xÂtoyens. Ainsi M. deGonsans, évéque du Mans, re* ifjifi^ d'abord de ;participer à cette oeuvre philanthropique., jeu disant t « U ne faut pas craindre le peuple ! -—Non, monseigneur; mais la charité ordonne de 4onn^r:du p^n àceux qui n'en ont pas. Et puis, remarqiiez biw , monseigneur, qu^ils sont grands , forts,

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et qa ils ont de groiêds bras ! » L^évéqne, sans ré» jJlquer, tira un écu de sia: lii^res de sa poche , et le déposa dans la bourse de la souscription. Cette mesquine libéralité de la part d^un prélat opulent était une sorte de protestation. Heureusement les autres habitants du Mans n'envisagèrent pas la souscription du même œil , et les travaux commencés furent adievés en peu de mois. Ainsi la ville du Mans doit à Levasseur un de ses plus beaux ornements, qui, sans grever les contribuables, a contribué par sa construction à donner du pain aux classes pauvres.

Aimé et estimé des patriotes , détesté des aristocrates, qu'il avait cependant protégés autant que ses principes pouvaient le lui permettre, Levasscur devait être regardé comme un utile défenseur de la liberté : aussi ne tarda-t-il pas à recevoir la plus haute marque de confiance que pussent lui décerner ses concitoyens. Après cette seconde révolution que Témigration et les nations rivales suscitèrent, après X ébranlement du trône le plus antique de L'Europe , en septembre 1792 enfin, 3 lut envoyé à la convention nationale par l'assemblée électorale de son département réunie à Saint- Clalais. Simple et vrai dans ses convictions, il ne cher?cha pas dans sa mission un moyen de faire briller ses talent^ ou de se procurer des avantages personnels : il ne songea qu'au salut du peuple. En arrivant à Paris, après un premier coup d'œil sur l'état des partis qui se partageaient la nouvelle assemblée, il se détermina à siéger sur la Montagne. Une lutte terrible avait commencé au 10 août-, devenu acteur dans cette lutte, par l'élection de ses, concitoyens , il ne crut pas qu'on pût

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la terminer avec des phrases et des déclarations de principes. C'était du fer qu'il ifallait opposer aux ennemis du dehors et aux factieux de Fintérieur. Cette conviction lui parut le nœud qui unissait les diverses fractions de la Montagne, tandis que les brillants orateurs de la Gironde, ayant épuisé toute leur énergie au lo août, proclamaient que pour sauver la patrie il n'y avait plus qu'à adopter la constitution rédigée par leurs soins. Nous ne suivrons pas le député de la Sarthe dans sa carrière législative ; ses mémoires la feront connaître à nos lecteurs dans ses moindres détaik. Long- temps en mission auprès des armées, il prouva que son énergie ne se bornait pas aux spéculations de cabinet , et qu il savait manier le sabre comme la plume. Plusieurs de nos généraux les plus illustres lui ont dû leur avancement , et peut-être sans lui le brave Jourdan n aurait-il pas acquis la glorieuse réputation qui recommande son nom à la postérité. Dans plus d'une occasion, et surtout à la bataille de Hondscoote , où il eut un cheval tué souë lui, il paya de sa per» sonne et s'associa par son courage aux succès de nos drapeaux. Représentant du peuple, il vota constamment pendant le cours de la session avec les plus ardents républicains*, mais son enthousiasme révolutionnaire ne s'arrêta pas comme celui de tant d'autres à la première* menace d'une réaction. Montagnard obscur avant le 9 thermidor, il redoubla de courage après cette journée célèbre; alors il aborda souvent la tribune pour défendre les patriotes menacés; alors il lutta chaque jour contre la nouvelle majorité conventionnelle , et devint l'un des chefs les plus audacieux des

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débris du parti gigantesque qui avait pendant quatorze mois étonné le monde par sa sombre énergie^ Proscrit à son tour pour avoir défendu d^autres proscrits ^ il passa dans la captivité les derniers jours de nos orages ^ et ne recouvra la liberté que pour reprendre dans la retraite l'exercice de sa profession obscure^ et pleurer en silence sur la perte de nos libertés.

En i8i5) Levasseur^ presque septuagénaire, fut compris sur la liste d'exil dressée par son ex- collègue Foucbé de Nantes , pour s^être associé par la signature de l'acte additionnel au gouvernement de Buonaparte. Enlevé par le général Tillttian^ il fut conduit à Cologne, où on le retint quelque temps prisonnier. Il se retira plus tard à Bruxelles, où il continue d'exercer l'art de la médecine-, première occupation de ses jeunes années.

Nous ne tesminerons pas cette notice sans rappeler que Levasseur, dans le cours de sa carrière révolutionnaire , n*a pas augmenté sou modeste patrimoine. Une trentaine de mille francs, provenant d'héritages, composaimt tout son avoir : cette faible somme a décru dans ses mains quand les missions dont il était chargé lui donnaient tant de moyens de fortune. Nous verrons dans ses Mémoires, par les comptes qu'il rendit à la convention, combien la frugalité et le désintéressement républicain étaient dans ses mœurs. Si quelques hommes jeunes et enthousiastes lisent ces pages, ils pourront trouver étranges des éloges donnés à la probité d'un législateur. Nous sentons, comme eux, qu'une vertu si simple ne devrait pas être un sujet de louanges; mais dans un temps d'égoïsme comme le

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nôtre , où les convictions de tous les partis peuvent à peu de choses près s'évaluer en francs et centimes, c'est dëjà élever un homme au-dessus de la masse que de lui reconnaître une austère probité.

DE RENÉ LEVÂSSEUR,

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