XVJ NOTICE SUR RIVAROL
On a retenu de lui un grand nombre de bons mots et de reparties. Nous en citerons quelques-uns , moins pour leur importance que pour achever de faire connaître le tour d'esprit de leur auteur.
On lui demandait son avis sur un distique : Oest bien , dit-il , mais il y a des longueurs.
A la première représentation de la Folle Journée , Beaumarchais ^ assis à côte de Riyarol, lui disait : Tai tant couru ce matin , que f en ai les cuisses rompues. — Oest toujours cela y repondit Rivarol.
Il aperçoit un jour Florian, cheminant dans la rue avec un manuscrit à moitié sorti de sa poche : Ah ! Monsieur ^ lui dit-il en l'abordant , si Von ne s^ous connaissait pas^ on vous isolerait.
n disait du chevalier de P , remarquable par sa malpropreté : il fait tache dans la boue. Et 5 parlant de la maladresse des Anglaises : Elles ont deux bras gauches.
A la mort de Rivarol , son neveu , alore âgé de seize ans , lui fit cette épitaphe :
Regibus atque Deofidum servavit amorem Necnon eîoquio clarus et ingénia.
S\ A. Berville.
Il n'y a pas long-temps que le peuple se réjouissait de cette maxime , Quil ne peut y avoir d impôt sans enregistrement : c'était là le bouclier de la fortune et de la liberté publiques.
Cependant il pouvait arriver que les rois ne fus-* sent jamais las d'imposer, -et les parlemens d'enregistrer. La puissance judiciaire et la puissance executive pouvaient se liguer pour composer entre elles le pouvoir législatif : et c'est ce qu'on a vu pendant des siècles , et ce que l'on verrait encore si f contre toute espérance , les parlemens ne s'étaient pas plus tôt lassés d'enregistrer que les peuples de payer. Poussés à bout par les importunités d'un ministère nécessiteux , les corps de magistrature s'avisèrent tout à coup d'avouer qu'ils n'a- Yaient pas le droit d'enregistrer des impôts non consentis par la nation , et de s'accuser eux-mêmes, par cet aveu tardif, .d'avoir été jusque-là des tuteurs infidèles qui avaient abusé de la longue enfance de leurs pupilles.
Ce ne fut que vers les premiers jours de l'an 1 788 qu'on osa, pour la première fois, dire publique-
2 MÉMOIRES DE RIYAROL.
ment en France qae , si le gouvernement ne pouvait se passer de secours , il ne pouvait se passer non plus du consentement de ceux qui les donnent ; ce qui établissait la nécessité prochaine d'une assemblée nationale, et l'espoir d'une constitution.
M. l'archevêque de Sens , élevé par les philosophes^ aurait hâté l'une et l'autre, s'ilne se fût moins occupé de profiter de l'aveu des parlemens que de les en punir. Il ne voulut pas voir qu'il fallait renvoyer la vengeance à la nation elle-même, et c'est là sans doute le reproche le plus grave qu'on puisse lui faire ; car cet aveu du parlement de Paris, qui prouvait jusqu'à quel point les corps de magistrature étaient coupables, jetait en [même temps les germes d'un si grand bien, et coupait racine à tant de maux, que les corps judiciaires restaient pour jamais absous aux yeux du peuple , si on ne les eût depuis accusés de s'être repentis (i).
. (i) Pour expliquer les Tariantes des parlemens, ou 'pour mieux dire , du parlement de Paris , il £iut obserrer que le plus grand nombre de ses membres a placé des fonds considérables chez le roi ; de sorte que cette compagnie se trouve toujours située entre ses revenus et ses principes. L'esprit de corps et l'esprit d'intérêt l'agitent tour à tour depuis que sa fortune est liée aux opérations fiscales de l'état : et ce qui mérite réflexion , c'est que les autres parlemens, imitateurs et martyrs de celui de Paris , ont voulu tomber avec lui d'une chute commune , pour
des intérêts dCfférens.
( Note de Rivarol, )
MÉMOIRES DE RlYAROt. 5
M. de Brienne ne pouvait lutter à la fois contre la niasse des parlemens et contre le défaut d'argent. Voilà surtout par où il pérît ; et les mains qui le précipitaient élevèrent M. Necker. C'est ici qu'il faut s'arrêter un moment.
La nation française étant agricole et commer-. çante , il semble que la mesure de sa puissance ne devrait être que dans la proportion des impôts avec sa richesse ; et elle y serait en effet si lé gou-^^ vernement , tel qu'un véritable père de famille , eût donné aux moissons le temps de mùrir^ et aux revenus publics celui d'arriver au fisc. Mais ce gouvernement, toujours pressé de jouir, toujours dans la détresse , aliéna ses droits , vendit ses revenus , mangea son avenir , et par une foule d'opérations et d'anticipations forcées jeta dans son propre sein les fondemens d'une puissance ennemie qui le dévore. Depuis cette époque la France a toujours eu un gouvernement; mais ce gouvernement a eu des maîtres : l'autorité n'est plus indépendante , et il est aujourd'hui vrai de dire que nous sommes régis par des esclaves. L'a« giotage, ar^ié dé ses pompes aspirantes et foulantes , fait hausser et baisser les effets royaux , qui sont devenus les effets publics. Ce jeu rapide attire les regards du peuple , suspend ses facultés, et maîtrise les opinions dans la capitale. Le ministère , attaché comme Ixion à cette fatale roue> et contraint d'en suivre les mouvemens , ne peut plus s'arrêter , qu'il ne soit dans Falternative de
4' MÉMOIRES DÉ RIYAROL.
renoncer à ses engagemens ou à ses revenus. Tout ministre des finances est donc nécessairement plus ou moins banquier» Celui qui Test le plus est réputé plus grand ministre ; d'oii résulte cette étonnante vérité ^ que Thoinme de la banque est aussi rhomme de la nation.
En vain dira-t-on que les agriculteurs et les Gommerçans n'ont que faire des agioteurs et de leurs jeux ; que la nation est étrangère à ces orages , et que la banque entière peut périr sans intéresser le salut de la France. Paris vous crie aussitôt , par cent mille bouches p que le crédit public 9 le salut de l'état^ et surtout l'honneur français sont inséparables. En effets telle est la destinée d'une capitale où presque tous les sujets sont créanciers du maître : il faut qu'elle périsse ou qu'elle épuise le gouvernement : et ce gouvernement^ qui est esclave comme tout débiteur, s'agite dans ses fers , distribue à ses vampires impôts sur impôts , emprunts sur emprunts , et ne s'arrête qu'à toute extrémité entre la banqueroute et les états-généraux. C'est où nous en sommes. Le gouvernement supplie la nation de le cautionner envers la capitale , envers elle-même ; et M, Necker est devenu le médiateur d'un si grand traité.
Cet ouvrage difficile est l'objet des états-généraux ; mais il n'est pas le premier à leurs yeux. Les provinces , qui savent que le gouvernement et la capitale ne peuvent se sauver sans elles , et
MÉMOIRES DE RITAROL. 5
qui ne gagneront y à souteAir Paris y qu'une gloire onéreuse y ont den^andé pour prix de leurs sacrifices une constitution ; elles ont transigé comme la générosité , c'est-à-dire qu'elles ont voulu que le bien de tous^ qu'un bonheur sans fin et sans bornes fût le prix du bien passager qu'elles allaient faire «
Telle eat en effet le but des états^géaéraux ; d'abord la constitution y et ensuite la garantie de la dette publique.
Personi^e n'a mieux senti que M. Necker, qu'on ne pouvait intervertir l'ordre de ces deux opérations sans renverser les idées et les espérances nationales (i). Aussi ^ quand ce ministre prit le gouvernail des finances y vers la fin du mois d'août 1788 , parut-il fort peu touché des applaudissemens des agioteurs et des banquiers. C'est eijL vain que la rue Vivienne illumina : M. Necker, ne voyant que l'ivresse de leur joie , se rappela que Sully ^ qui n'était que l'ami du peuple et du roi , n'avait pas excité cette fièvre et ces transports ; il sentit que , s'il avait pu s'occuper de l'agriculture, comme Sully ou comme Colbert, la rue Vivienne n'aurait pas illuminé ; que ses honneurs auraient été, comme ses bienfaits , paisibles et lointains ; et, se transportant enfin dans
(i) Le contraire est arrÎTé ; il a fallu s'occuper des finances
avant d'avoir fait la constitution,
[Note de RivaroL )
d'autres conjonctures , il prévit que s'il était un jour assez heureusement situé pour écraser l'hydre de l'agiotage ^ il pourrait bien s'attendre aux imprécations de ce même Palais-Royal dont il est aujourd'hui l'idole y et ne chercher des bénédictions que dans les provinces qui sont^ pour le mérite , une sorte de postérité vivante.
Fidèle à ces idées ^ et content d'influer par sa présence sur le cours des effets publics , M. Necker abandonna les détails du contrôle à un commis habile y et ne s'occupa que des états-généraux et de la constitution.
Mais avant que les états-généraux pussent constituer la France^ il fallait les constituer euxmêmes 9 et il se présentait à ce sujet une grande question. Fallait-il suivre l'usage ancien ^ et cet usage avait-il été toujours le même?
On trouva d'abord qu'à dater de Phi^ippe-le- Bely époque oii le tiers-état fut admis pour la première fois aux états-généraux , et le gros de la nation compté pour quelque chose ; on trouva y dis-je y que y depuis cette grande époque jusqu'aux états de 1614» on avait beaucoup varié sur le nombre de voix accordées au tiers ; mais que cet ordre y qui avait toujours eu un peu plus de Yoix que les deux autres ordres en particulier^ n'en avait jamais eu autant que les deux autres réunis. « Fallait-il donc que le tiers-état n'eût que le tiers des voix dans l'assemblée nationale? Fallait-il que le tiers-état eût la moitié des voix aux états-
MÉMOIRES DE RIYAROL. y
généraux ? » Voilà Fintéressant problème qui agita les esprits ; et c'est pour le résoudre que M. Necker engagea sa majesté à convoquer les notables.
Cette décision devait avoir des suites si importantes > que le tiers-état , ne voulant pas s'en fier uniquement aux notables , discuta lui-même avec chaleur ce point fondamental. Les écrits pullulèrent de toutes parts ^ et les conversations n'eurent pas d'autre aliment. Mais comme en France on est toujours ou noble ou roturier , et qu'il n'y a pas de milieu , on ne savait à qui entendre. Chacun dans cette cause était juge et partie. Quelques philosophes seulement, se prétendant aussi étrangers aux sottises sociales que les sauvages du Nouveau- Monde , entreprirent de fixer les idées sur cette grande question. Ils prouvèrent d'abord , et fort aisément , que tout homme est citoyen avant d'être gentilhomme ou prêtre ; que la prêtrise est une profession et non un ordre politique; que les privilèges pécuniaires sont injustes et odieux; enfin que le tiers-état formerait à lui seul une nation sans les nobles ; et que les nobles et les prêtres j sans le tiers , n'oseraient en avoir même la prétention : mais comme ils partaient du droit naturel pour en venir à l'état où nous en sommes , et de l'état de pure nature pour arriver à nos usages , ils ne furent bien entendus que de ceux qui ^nt tout à gagner à l'abolition des usages et
des formes.
Les passions ont une raison , et l'intërét une lo* gique dont la philosophie ne se défie pas assez. Les nobles alléguèrent qu'il fallait partir de Tëtat des choses I et non d'une supposition métaphysique ; ils observèrent que les Français n'étaient pas des sauvages qui s'assemblent pour se former en nation 9 mais une nation qui cherche à réformer ses abus ; que cette nation a prospéré sous le même gouvernement pendant plus de douze siècles; qu'elle s'assemble en états-généraux , c'est-à-dire que les trois ordres , dont ellç est composée de temps immémorial y vont s'assembler pour remédier à de grands maux et produire de grands biens , mais non pour s'immoler y se dénaturer ou se confondre; ce qui arriverait pourtant^ si le tiers-état avait à lui seul autant de voix que les deux autres ordres ensemble. Et en même temps ^ pour affaiblir les réclamations de la philosophie et du tiers y la noblesse et le clergé offrirent au roi le sacrifice de leurs privilèges pécuniaires y et ne se réservèrent que de vains honneurs et de frivoles distinctions dont les philosophes du tiers-état ne pouvaient se montrer jaloux.
En même temps les princes se déclarèrent.
Monsieur^ le comte d'Artois y le prince de Condé , le duc de Bourbon et le prince de Conti se déclarèrent pour le droit de la noblesse. Le duc d'Orléans seul se déclara hautement pour le tiers-état^ et fit écrire par l'abbé Sieyes des instruction publiques à ses bailliages. Ces instructions frappé-
HIÉMOIRES DE RIYAROL. g
rent les bourgeois du plus fol enthousiasme ^ et la cour et les bons esprits du plus grand efFrpi. On entrevoyait dans ce petit ouvrage le germe de toutes les révolutions dont nous sommes aujourd'hui les victimes.
C'est au milieu de ces discussions que les notables opinèrent pour l'égal partage des voix entre lés trois ordres ; mais aussitôt le gouvernement , sur le rapport du ministre des finances , prononça que le tiers aurait à lui seul autant de voix que la noblesse et le clergé réunis , c'est-à-dire la moitié des voix, aux états-généraux. On régla en même temps que la convocation se ferait dans les bailliages en raison de leur population , et que les députés de la nation aux états-généraux seraient au moins au nombre de mille.
Les hommes qui pensent prévirent dès-lors que la noblesse et le clergé voudraient opiner par ordre pour conserver leur i^eto, et n'être pas réduits à être de simples figurans aux états-généraux, et que le tiers-état voudrait opiner par tête afin de jouir de la nouvelle existence qu'il venait d'acquérir ; de sorte qu'il était apparent que les uns et les autres ne s'entendraient jamais. On vit, et on dit tout haut, que la noblesse et le tiers passeraient bientôt d'une simple différence d'opinion à une scission ouverte ; on vit , et on dit tout haut, que le gouvernement avait posé un problème insoluble , et que cette disposition sécherait dans leur germe les fruits qu'on attendait
10 MÉMOIBES DE RIYAROL.
d'une assemblée nationale. Les cahiers des bailliages qa'on publiait successivement confirmèrent ces tristes présages. Les uns étaient pour la délibération par ordre ; les autres pour la délibération par tête ^ mais tous également impératifs.
Puisque la nation était prête à tout ^ pourvu qu'elle obtînt enfin une constitution, quelques personnes auraient désiré , ou que le roi eût aboli tout-à-fait l'ancienne forme de convocation par ordres , comme gothique^ et née dans des siècles barbares que nous méprisons , ou qu'il Teût conservée dans son entier. La méthode adoptée réunissait les inconvéniens des deux partis. État de choses vraiment déplorable, que celui ou les contradictoires sont également fondés , et les moyens raisonnables également rejetés ! Quoi qu'il en soit, les députés arrivèrent des provinces , et le roi ouvrit les états-généraux à Versailles, le 5 mai 1789, dans une salle construite à cet effet.
Le discours de sa majesté était noble et mesuré : le roi s'y déclarait le défenseur des principes de la monarchie et le premier ami de son peuple. Le discours de M. le garde des sceaux était purement oratoire j mais celui de M. le directeur général des finances attira d'autant plus les attentions qu'il trompa mieux toutes les conjectures. Ce ministre observa aux trois ordres que le roi qui les assemblai tauait pu ne pas les assembler; que le déficit dont on faisait tant de bruit , il y avait mille petits moyens de le combler ; et qu'un roi
MÉMOIRES DE RIYAROL* 1 1
de France avait surtout de grandes facilités pour gagner les représentans de la nation^ si on délibérait par tête* Il dévelof^ éloquemment toutes les difficultés qui résultaient des états-généraux; et, pour ne pas attenter à leur liberté , il leur laissa l'invention et le choix des moyens qui pouvaient les en tirer. Enfin il pencha vers la délibération par ordre «
Cependant les trois ordres , qui s'étaient réunis en présence du roi ^ se hâtèrent de se séparer , et se retirèrent chacun dans sa salle ^ ou^ pour mieux dire , H n'y eut que le clergé et la noblesse qui se retirèrent dans des salles à part : le tiers-état resta dans la salle commune^ en invitant les deux dirdres à rester avec lui pour vérifier les pouvoirs en conknun. Plusieurs jours se passèrent en invitations > d'un seul côté , et en résistance des deux autres. Le tiers-état sentait bien qu il ne devait jamais se constituer ordre ou tierce partie des étatsgénéraux. Que lui importait en effet d'avoir obtenu la moitié des voix , si tant de voix ne devaient être comptées que pour une? Ne rendait-on pas le bienfait du roi illusoire en insistant sur la distinction des ordres ? D'ailleurs il ne s'agissait pas encore de la grande délibération par ordre ou par tête , mais de la simple vérification des pouvoirs. Ne fallait-il pas enfin que les députés se reconnussent entre eux avant de délibérer ensemble ou séparément?
Afin donc d'éviter jusqu'au simple préjugé,
12 HÉMOIRES W RITAROL.
jusqu'au soupçon qu'il se regardât comme ordre constitue à part^ le tiers^tat s'intitula Communes , et dès ce jour un moyen sûr de lui déplaire aurait été de se servir de l'ancienne dénomination.
La noblesse ^ avec des intérêts différens , suivait une marche opposée ; elle se déclara constituée le 1 1 mai , après avoir vérifié ses pouvoirs. Mais le clergé marchait plus mollement ; il suspendait la vérification de ses pouvoirs ^ se regardait comme non constitué , et offrait sa médiation aux deux ordres. On nomma des commissaires dans les trois chambres , afin de concerter un plan de conciliation. Sa majesté elle-même en fit dresser un, sous le titre d'ouverture, et l'envoya aux états-générai;]^. Ce plan de conciliation ne produisit que d^ contestations , des assemblées de commissaires , des adresses au roi , des députations , et rien de décisif. Les jours s'écoulaient, et l'œuvre de la restauration de la France n'était pas entamée. Quelques motions sur la cherté des grains et la misère des peuples , sur la validité de quelques élections , sur les règlemens de police , etc. consumèrent des semaines entières.
On disait alors , en déplorant la perte du temps et le scandale de ces divisions , que le roi aurait pu les éviter, le jour même de l'ouverture des états-généraux, en ordonnant aux trois ordres de commencer la vérification de leurs pouvoirs en sa présence. Car, observait-on, le roi n'a pu se croire ce jour-là aux, états-généraux : tous ces députés
MEMOIRES DE RIYAROI.. îS
n'étaient encore pour lui que des voyageurs arrivés des diffe'rentes provinces de son royaume. Le premier mot de sa majesté pouvait être : Messieurs ^ qui êtes-vous? A cette question si naturelle^ ils auraient répondu par l'exhibition de leurs pouvoirs , ce qui les eût forcés à se faire connaître au roi ^ et à se reconnaître entre eux. Voilà ce que poutait faire le roi ^ puisqu'il est tout au moins sowi^eram pr(H>isoire , t^omme on dit aujourd'hui , et que ses pouvoirs sont vériSés depuis long-temps* Tandis que lés communes^ retranchées dans leur force d'inertie, embarrassaient, de leur contenance et de leur masse , les députés de la noblesse et du clergé , l'opinion publique prenait une marche très-vive dans la capitale. La foule des curieux ne tarissait pas de Paris à Versailles. Mais la noblesse et le clergé , n'agitant que leurs intérêts particuliers, fermaient leur chambre à l'empressement des Parisiens (i). La salle des com-
(i) n faut observer que les curieux n'ëprouvèrent pas tous la même sensation. Les uns , en sortant de la salle des communes , croyaient 9 comme Cinéas^ avoir vu un consistoire de rois : la fermeté , l'esprit public , Tëloquence et la fermeté du tiers-état , leur imposaient et les ravissaient. D'autres , plus en garde contre les séductions du premier coup-d'œil, se plaignaient du peu d'idées qu'on agitait , et de l'affluence des avocats qui parlaient. Ils prétendaient que , si on eût choisi des gens moins exercés à s'exprimer , on aurait entendu des choses plus substantielles y et que le fond l'aurait emporté sur les formes.
On peut répondre : i". que les hommes en se réunissant ne
l4 HÉMOIKES DE RITAROL.
munes ouverte à toute la nation l'associait^ pour ainsi dire ^ à ses . travaux et à son esprit , et on s'aperçut bientôt des effets de cette popularité. La capitale s'émut et fermenta ; le Palais-Royal devint le foyer des étincelles qui couvaient dans toutes les têtes y et il s'y forma comme une autre assemblée des communes qui^ par la vivacité de ses délibérations , la perpétuité de ses séances , et le nombre de ses membres ^ l'emportait sur l'assemblée de Versailles. Ces nouvelles communes faisaient motions sur motions , arrêtés sur arrêtés; elles avaient leur président et leurs orateurs : sor lemque suunif sua sidéra norunt. Et non-seulement elles rivalisaient déjà avec les véritables commu-
gagnent pas des idées , mais de la résolution et du conrage ; ce qui est ici d'une tout antre importance. "Là supposition la plus favorable qu'on puisse faire pour une assemblée est de la comparer à une tète médiocrement bonne ; encore celle-ci mettra plus de suite et dé célmté dans ses plans ; et cela parce qu'un homme est l'ouvrage de la nature , et qu'une assemblée est l'ouvrage des hommes. Tous les parlemens réunis n'auraient pas fait V Esprit des /ois 9 et toutes les académies de France ne prodiuraient "j^^s Athalie. £t voilà sans doute pourquoi on dit de toute assemblée qu'elle est un corps et non un esprit; et quand on parle de V esprit de corps , on entend la plus mauvaise espèce des esprits.
2^. On peut dire , pour disculper les avocats , qu'ils sont par
état des êtres verbeux , forcés de cacher la disette des idées
* sous l'abondance des mots ^ d'exagérer les petites choses et
d'atténuer les grandes y d'écrire même et de penser à la grosse^
comme ils le disent eux-mêmes.
( Note de Rivarol. )
MÉMOIRES DE RIYAROL. l5
nés y mais bientôt elles fraternisèrent. On vit arriver à Versailles leurs députés , et ces députés furent reçus et entendus dans la salle. La cour , étonnée en voyant ce parélîe des états-généraux , put s'écrier comme Penthée : Je vois deux TTièbes et deux soleils.
Dans peu le clergé et la noblesse se ressentirent de la commotion générale. Un grand nombre de députa de l'une et de l'autre chambre^ rougissant de l'inaction où leur absence réduisait les états-généraux ^ se préparèrent à venir faire la vérification de leurs pouvoirs dans la salle des communes. Une partie du clergé passa d'abord ^ et devait bientôt être suivie de la minorité de la noblesse. Les espérances de la nation s'accrurent par cet heureux événement , et avec elle les actions de la Bourse^ puisque le malheur des temps, plus fort que la nature des choses, a rendu ces deux effets inséparables. L'agiotage se réjouit de la prospérité publique , comme un insecte de l'embonpoint àe& corps auxquels il s'attache (i).
Enfin y vers le milieu du mois de juin , les communes, lasses d'adjurer et de conjurer les deux ordres de venir se joindre à elles pour la vérifica-
(i) Parô, étant enclayé dans les terres, n'a pu être une yille yraiment commerçante. Ses manufactures à part , il y règne une industrie stérile qui se dévore elle-même y et qui est surtout remarquable dans les agioteurs ou brocanteurs d'effets publics et
particuliers.
( Note de HwaroL )
l6 MÉMOIRES DE RIYÀROL.
tion générale des pouvoirs } voyant d'ailleurs que, le plan de conciliation proposé par le roi n'était pas accepté purement et simplemcQt par la noblesse , crurent, qu il était temps de passer de Tattente à Faction , et quelles ne pouvaient différer davantage sans se rendre coupables envers la nation. Elles invitèrent et sommèrent pour la dernière fois les deux ordres de venir se vérifier en commun ; et on procéda aussitôt à la vérification des pouvoirs ^ par l'appel des bailliages. Quelques nouveaux membres du clergé se joignirent aux communes dans cet intervalle ; et on acheva la vérification des pouvoirs de tous les députés présens à rassemblée. Alors ^ d après une célèbre motion de M. l'abbé Sieyes , il résulta de cette vérification : « Que l'Assemblée était déjà composée » des représentans envoyés directement par les » quatre-vingt-seize centièmes de la nation ; qu'une » telle masse de députés ne pouvait rester inactiye^ )} par l'absence de quelques classes de citoyens ; » qu'il n'appartenait qu'à elle d'interpréter et de » représenter la volonté générale de la nation ; » qu'il ne pouvait exister entre le trône et une » telle assemblée aucun pouvoir négatif ; qu'en » conséquence la dénomination de représentans h connus et vérifiés de la nation était la seule qui » convînt à l'Assemblée; et qu'il fallait commen- » cer sans retard l'œuvre commune de la restau- » ration , en conservant l'espoir de réunir les » députés absens , et de partager avec eux les
MÉliftOIRKS DE RIVAROL. I y
H travaux qui devaient procurer la rëgënératiou M de la France. »
Après de^ongs et vifs débats^ les communes^ rejetant le titre de représentans connus et {^rifiés de la nation^ adoptant d'ailleurs la motion dans son entier y se déclarèrent Assemblée i^ationale. Cette fameuse motion passa du 16 au 17 juin.
Aussitôt on prêta le serment; et^ pour s'essayer^ r Assemblée nationale fit un premier acte de souveraineté f en déclarant : « Que les contributions ^ » telles qu elles se perçoivent aujourd'hui dans le » royaume , n ayant point été consenties par la » nation étaient illégales, et par conséquent nul- » les ; mais elle déclara en même temps , pour ne » pas bouleverser FÉtat , que les impôts et contri** n butions, quoique illégalement établis et perçus^ » continueraient d^être levés de la même manière » qu'ils Va valent été précédemment y jusqu'au » jour seulement de la première séparation de » l'Assemblée ^ de quelque cause qu'elle put pro- » venir ; passé lequel jour^ l'Assemblée nationale » entendait et décrétait que toute levée d'impôts , M qui n^aurait pas été nommément et librement n accordée par elle ^ cesserait entièrement dans » toute l'étendue du royaume. » On mit aussitôt les créanciers de l'État sous la sauvegarde de la nation ; enfin on nomma un comité des subsistant ces pour aviser et remédier aux causes de la disette qui afflige le royaume. Cette déclaration fut imprimée et envoyée dans les provinces.
l8 MÉMOIRES D£ RIYAROL.
Il serait difficile d'exprimer la sensation et les effets divers que produisit cette mëmorable sëaùce. D'un côté on versait des larmes de joiê*^ on applau* dissait avec ivresse. « Un seul jour ^ disait-on , a détruit huit cents ans de préjugés et d'esclavage ; la nation a repris ses droits , et la raison est rentrée dans les siens. » Le clergé et la noblesse pâlissaient f disparaissaient à tous les yeux^ et le tiersétat était devenu la nation.
D'un autre côté on frémissait de la grandeur et des suites de cette entreprise du tiers-état. « Nonseulement , disait-on , la noblesse , le clergé , les usages et les droits sont anéantis , mais la royauté elle-même est entamée. En Angleterre du moins les pouvoirs se balancent ^ mais ici l'Assemblée nationale va tout entraîner. »
La cour prit en effet de Tombrage et même des mesures ; et si le tiers-état avait fait jusqu'ici des preuves de logique et des actes d'autorité , il eut bientôt besoin d'en faire de courage et de persévérance.
Les intentions de Louis XYI sont si connues , qu'on dit communément en Europe que si la royauté est son état , la probité est son essence. Mais quand la raison monte sur le trône ^ les passions entrent au conseil ; et quand il y a crise , les passions sont plus tôt averties du péril que la raison. Il fut donc très-facile d'alarmer l'autorité : la cause de la noblesse et du clergé se trouva comme naturellement liée à celle du gouverne-
MEMOIRES DE RIYAROL. IQ
ment : h, marche de ces deux ordres avait ëte' si mode'rée et presque si nulle , et celle du tiers si vive et si conse'quente , que ceux-là n'avaient ^ disait-on , cherché qu'à conserver, et celui-ci qu'à détruire : la différence était de la défensive à l'offensive. Le roi parut craindre en effet que l'Assemblée nationale ne se mit entre son peuple et lui ; en un mpt qu'elle ne se déclarât la nation, et c'est pourquoi il voulut intervenir lui-même entre la nation et l'Assemblo^ Une séance royale fut indiquée pour le 25 juin , et en attendant la salle des états-généraux fut fermée et entourée de gardes (i). Sans doute que le gouvernement voulut , par cette précaution , ralentir un peu l'essor' de l'Aissemblée nationale , et se donner lui-même du temps et de l'espace : mais l'Assemblée, essentiellement active , se réfugia dans un jeu de
(i) Cette précantion était due en partie an projet qu'on avait depuis quelque temps d'enlever les gradins , et de fermer les travées dont la salle était entourée , et où le petit peuple se rendait en foule. On a beaucoup raisonné sur cet acte d'autorité , et l'Assemblée nationale y parut sensible : mais eUe aurait dû sentir qu'd^lui fallait plutôt une galerie d'auditeurs qu'une cohue de spectateurs ; que ce petit peuple , en quittant ses ateliers pour venir regarder des motions , s'échauffait de jour en jour , s'ameutait autour de la salle , et^ hors d'état de juger les questions , était toujours prél à lapider ceux qui n'étaient pas notoirement pour le tiers-état : ce qui pouvait géùer les suffrages de ceux qui aiment un peu la vie.
( Note de RivaroL )
aO MÉMOIRES DE RIVAROL.
paume ^ et honora ce lieu d'une longue séance , dont le résultat fut : « Que , dans les conjonctures » alarmantes oà se trouvaient les députés de la » nation y il fallait se jurer qu'on se regardait » comme à jamais inséparables, et quon se réu- » nirait dans tous les lieux où on en aurait la » possibilité, w Chacun prêta le serment , et cette conjuration en faveur de la cause commune fut rédigée par un secrétaire , et signée die tous les membres. #
Le lendemain l'Assemblée se forma dans une église ; et c'est là qu'elle fut tout à coup augmentée de la majorité du clergé qui vint se réunir à elle pour faire vérifier ses pouvoirs. L'Assemblée nationale 9 par respect pour sa nouvelle existence, ne leur reconnut point la qualité d'ordre , mais elle les reçut comme des membres , comme des frères qui manquaient à cette grande famille. L'éclat d'une union si désirée , rehaussé d'un peu de persécution , et joint h la sainteté du lieu , formait , dit*on , un spectacle touchant. On se parla au nom de la patrie : on se félicita avec transport , et on se promit mutuellement l'immor'talité. M. Bailly, ancien doyen du tiers-état et des communes, et qui avait vu les trois âges de l'Assemblée , 1^ présidait en ce moment.
Le 25 juin , à l'heure indiquée par le roi , les trois ordres se réunirent dans la salle des états , pour l'ouverture de la séance royale.
hes esprits modérés n'avaient pas , en Tadmi-
MÉMOIRES DE RIYÀROL. 31
rant beaucoup , approuvé sur tous les points FÂa* semblée nationale. Il leur semblait que le roi pouvait dire aux députés : « Vous vous êtes trop » pressés : vous avez fait des actes législatifs et » fondamentaux sans le concours de la noblesse » et du clergé , et sans attendre ma sanction. Je » vous ai appelés par ordres, et vous vous êtes » constitués sans égard aux ordres ; vous êtes le » premier corps qui ait compté ses élémens pour )) rien. Je vois bien que vous avez voulu effacer )i par-là jusqu'à la distinction des ordres, et forcer » d'avance la délibération par tête ; mais vous )) qui n'êtes venus que pour m'aider à réformer » les abus de l'administration , vous ne songez pas » que vous touchez à la nature même de la mo^ » narchie, je ne dis pas en oblitérant les diarques » distinctives des ordres, car par -là vous ne » touchez qu'aux usages , mais en vous constituant » sans moi. Je ne puis donc approuver que vous » vous soyez métamorphosés de tiers-état en comr- » munes, et de communes en j^sse7rû?lée nationale ; » car où sont maintenant les États-généraux?
» Cette expression d'Assemblée nationale est trop » élémentaire ; elle se sent trop d'un peuple qui » s'assemblerait pour la première fois, et qui » n'aurait pas encore de ^uvernement. Je ne suis » pas un roi de la première race , et vous vous » trompez avec moi de plus de huit cents ans. La » puissance des mots est connue. Une expression >/ nouvelle entraine de nouvelles conséquences.
22 MÉMOIRES DE RITÂROL.
» Chacun sait que Cromwel préféra le titre de » Protecteur de la nation anglaise au titre de roi ; n les Anglais , qui connaissaient en effet la valeur M de ce dernier mot , ne pouvaient apprécier » l'autre ; aussi Cromwel les protégea de manière » à leur faire bientôt regretter la royauté. Je ne » dis rien ici en faveur du clergé et de la noblesse ; }) mais n'oubliez jamais qu'ils vous ont précédés M aux états-généraux , et que ce n'est pas contre n eux que vous fûtes appelés. Je vous parle sans » amertume^ parce que je sens bien que vous » pourriez vous en prendre à moi de la vivacité » de vos démarches , et m'attrîbuer l'impulsion » qui vous emporta du moment que j'eus doublé » votre représentation aux états-généraux. Je » sais d'ailleurs qu'une assemblée , avec les mcil- » leures intentions^ va souvent plus loin qu'elle » ne pense , parce qu'elle vérifie les pouvoirs et » non les passions des membres qui la compo- » sent. »
Vraisemblablement l'Assemblée nationale aurait trouvé à cela quelque réponse que nous ne sommes pas en état d'imaginer. Mais , pour hâter notre marche , nous dirons que sa majesté ouvrît la séance du 25 juin par un discours oîi elle se plaignait de la divisioi)|qui régnait parmi les ordres , division si funeste à l'ouvrage de la restauration ^ et si contraire aux vœux les plus chers de son coeur. Ce discours fut suivi d'une déclaration lue par le garde-des-sceaux. Elle était précise et
MÉMOIRES DE BIYAROL. 25
impératîve sur l'ancienne distinction des trois ordres j comme essentiellement liée à la constitution de l'État. Elle statuait sur le régime particulier, 3ur les formes des délibérations , et la nature des mandats \ elle dérobait aux recherches de TÂssemhlée les droits antiques y utiles ou hoaorifiques des ordres y et l'organisation à donn,er aux prochains états-généraux; enfin, die cassait et annulait la fameuse délibération prise par le tiers, le 17 du même mois , et toutes celles qui en avaient été la suite , comme illégales et inconstitutionnelles. Par cette déclaration , la salle fut fermée au public*
Après cette lecture, le roi annonça une seconde déclaration qui contenait , en trente-cinq articles , tous les bienfaits que sa majesté accordait à ses peuples. « Je puis dire , sans me faire illusion , n ajouta sa majesté, que jamais roi n'en a autant » fait pour aucune nation ; mais quelle autre peut » l'avoir mieux mérité par ses sentim.ens que la » nation française ? i> ,
Cette déclaration , si connue , roule sur tous les cahiers , sur tout ce qui forme depuis si longtemps le sujet dies vœux de la nation. Impôts, emprunt , état actuel des finances , sommes attribuées aux différens départemens et à la maison du roi , consolidation de la dette publique , abolition des privilèges pécuniaires du clergé et de la noblesse, abolition de la taille et du franc-fief, respect pour les propriétés de tout genre et pour
24 MÉMOIRES DE RiVABOL.
les prérogatives utiles et honorifiques des terres et des personnes , anoblissement , lettres de cachet^ liberté de la presse , domaines , douanes reculées aux frontières , liberté du commerce ^ gabelles 9 codes civil et criminel, corvée, droits de main-morte, capitaineries, milices , surtout la liberté persounelle, Tégalité des contributions et l'établissement des états provinciaux : voilà tout autant de points sur lesquels sa majesté expliquait, tantôt sa volonté et tantôt ses désirs. Elle termina la séance par ces paroles remarquables : « Si vous » m'abandonnez dans une si belle entreprise , je » ferai seul le bien de mes peuples.... Il est nite » peut-être que Tunique anibition d'un souverain » soit d'obtenir de ses sujets qu ils s'entendent » enfin pour accepter ses bienfaits. » Le roi , en se retirant, enjoignit aux trois ordres de se sé^ parer tout de suite , et de reprendre leurs séances le lendemain , chacun dans sa chambre respective.
Le clergé (à l'exception de quelques curés ) et la noblesse sortirent après le roi ; mais les communes restèrent dans la salle , et résistèrent ainsi à l'ordre de sa majesté.- Un morne silence régnait dans l'Assemblée. Il fut enfin rompu par plusieurs membres qui parlèrent successivement, pour s'af*ferrair dans leurs arrêtés précédens , pour s'encourager à continuer l'œuvre de la constitution , à résister aux coups du pouvoir exécutif y et à seconder ainsi les véritables desseins de sa majesté,
MÉMOIRES DE RITÀROL. 25
qai avait ëtë trompée. La séance fut traitée d'â^<terUat à la liberté des etats-généraux , de lit de justice aa milieu d' une Assemblée natioiiale. L'abbé Sieyes se leva et dit, en forme de résultat : « Mes- » sieurs ! vous êtes aujourd'hui ce que vous étiez M hier. » La séance fut terminée par une motion du comte de Mirabeau (i ) , qui demanda que la personne "des députés fût déclarée inviolable > et qu'on
(i) Yolci comment cet homme célèbre est caractérisé dans le journal malin et spirituel qui avait pris le titre à* Jetés des apôtres.
« Quel est donc Phomme qui a triomphé ainsi de tant de contradictiotis , dont une seule aurait perdu tout autre , si oe n'est un de ces êtres extraordinaires qui, après avoir excité l'étonnement de tous , finissent par frapper d'admiration la multitude ^ qui ne voit que leur grandeur colossale , et qui se prosterne devant elle ?
» Pour atteindre à cette grandeur , Mirabeau ne regarda pas cK>mme indifférent l'art de la coquetterie. Vouliez-vous le combattre; son • éloquence animée et verbeuse vous fermait la bouche. Étiez- vous de son avis ; il se taisait et semblait méditer avec complaisance sur l'étalage de vos principes qui étaient les siens ; enfin lorsqu'il croyait avoir assez donné d'aliment à votre âmonr-propre , un sourire ou une affaire pressée terminaient à Totre satisfaction une conversation dont vous sortiez content.
» Voilà pour la sédnctioa des hommes ; vcdci pour celle des femmes. Mirabeau sarait et ne dissimulait pas auprès d'elles que les plaisirs de l'amour étaient leurs premiers besoins ; sa tournure , un peu satyrisée , il la rendait plus attrayante par la promesse d'un amour ardent : on oubliait qu'il n'était pas beau quand il prouvait qu'il était fort; et il ajoutait par un régime analogue à la multiplicité et à la. vigueur de ses argumens.
26 HÉMOIRES DE RITAROL.
réputat infâmes et traîtres à la patrie , tous huissiers ou sergens , qui pourraient prêter leur ministère , en poursuite civile ou criminelle , contre un député , pendant la tenue des états-généraux. Sur quoi un député dit plaisamment à M. de Mirabeau : Monsieur, parlez pour wus (i).
Telle fut cette séance royale dont les effets répondirent si mal à ce qu'en attendaient ceux qui l'avaient conseillée. Il semble d'abord qu'un roi qui vient au-devant d'une constitution trop lente dans ses progrès , qui en offre les principaux articles 9 et capitule ainsi volontairement sur le trône , ne devait être reçu qu'aux acclamationl de la joie et de la reconnaissance. Cette déclaration ^
C'est ainsi qu'il réussit à devenir l'homme de tout le monde : il n'y avait pas dans toute sa conduite morale et physique un moment de perdu pour toutes ses ambitions y dont la plus forte était celle de maîtriser les âmes et les volontés.
V Recherché par tous les partis, vanté par toutes les bouches , pleuré par beaucoup de beaux yeux , il était presque impossible qu'une illusion grande et générale n'enivrât pas toute la France sur cet homme vraiment extraordinaire. £h! à quoi lui auraient servi les qualités qui constituent un bon et honnête citoyen ? Sont-elles prisées ^ peuvent-elles l'être dans le délire de la fermentation du jour ? A quoi lui aurait servi la moralité des principes , tandis qu'ils ont tous cédé aux circonstances. : c'était un hardi novateur qu'il nous fallait. »
(Note des éditeurs,)
(i) ÏI. de Mirabeau a passé sa vie entre les mains des huissiers, et a essuyé toutes les rigueurs de la justice.
( Note de RivaroL )
MEMOIRES DE RIVAROL. ISy
un peu modifiée ^ pouvait deyenir la grande charte du peuple français , et sans doute qu'un mauvais roi ne l'aurait accordée qu'après avoir perdu des batailles. Pourquoi eût- elle donc un si mauvais succès? D'abord parce qu'elle venait trop tard : les opérations des hommes ont leur saison comme celles de la nature ; six mois plus tôt , cette déclaration aurait e'te' reçue et proclamée comme le plus grand bienfait qu'aucua roi eût jamais accordé à ses peuples; elle eût fait perdre jusqu'à l'idée , jusqu'au désir d'avoir des états-généraux.
En second lieu , parce que le roi ^ ayant une fois arssemblé les états -généraux , et venant au milieu d'eux achever lui-même leur ouvrage, ne pouvait faire un affront plus sensible à tant de personnes députées de tous les points du royaume pour nous donner de bonnes lois. Cette démarche du roi humiliait les amours-propres , accusait le vide de tant de séances tenues jusqu'alors et réduisait l'Assemblée à une nullité parfaite aux yeux de la nation.
Enfin , un de ces événemens qu'on ne saurait prévoir, et dont 6n ne peut trop calculer les effets, influa sur le sort de la séance royale. M. Necker n'y assista pas; et ce fut une calamité pour le pauvre peuple , qui , n'ayant pas un billet de caisse ou le moindre intérêt dans les affaires du change , se figure pourtant que la patrie est dans la rue Vivienne, comme il la vit dans la rue Quin-
campoix , du temps de Law. On -était consterné; les courriers du Palais*Royal étaient partis et revenus de Versailles à Paris , chargés de* terreurs. M. Necker n'avait pas touIu assister à la séance , parce qu'on» avait modifié contre son gré quelcpies articles de la déclaration. SHlrijr a point assisté y disait-on y c'est quîlne Vapprouvait pas. L'homme de la banque devenait par-là Thomme de la nation. Il ajouta à l'enthousiasme par les alarmes > en donnant sa démission. Les bourgeois de Versailles j et quelques Parisiens y attroupés sous les fenêtres du roi , et suspendus entre la crainte et l'espérance y attendaient la sortie de M. Neckér ; il parut y et rassura les esprits en disant qu'il res" tait. Mille cris de joie lui répondirent y et il rentra chez lui aux acclamations de tout ce peuple^ qui le suivait dans les rues y et qui tira des fusées et brûla des fagots toute la nuit devant sa porte. U reçut même une visite nombreuse des trois ordres y que l'avocat Target, député du tiers, eut , dit-on, la dextérité de lui amener^ en parlant à M. Necker du désir des députés , et aux députés du d&ir de M. Necker , et en se rendant pai^là agréable aux deux partis.
Ainsi finit la journée du 25 juin , si pleine d'événemens. C'était la veille de la St. -Jean; mais les feux de joie ne fuirent que pour M. Necker.
Les amis de ce ministre ont prétendu qu'il ne s'était livré qu'à regret aux empressemens de la multitude : les' témoins indifférens assurent qu'il
MÉMOIRES DE RlYlROL. IQ
s^y prêta avec complaisance y soit en traversant à pied toute» les cours extérieures du château ^ pour mieux attirer la foule et les applaudissemens, soit en saluant le peuple par ses fenêtres. Les uns l'ont juge par ses intentions y les autres par ses actions.
Ce qu il y a d'intéressant dans ces détails y pour un observateur^ e'est-que si M. Necker eût assisté à la séance royale y il en eût emporté tout le blâme; il perdait la popularité ; et les états-généraux , déjà indisposés par son discours d'ouver--^ ture y l'auraient abandonné. C'est ce qui s'appelle avoir uae étoile y et voilà à quoi tiennent les ré-* putations.
Une autre observation plus digne d'un philoso-* phe y c'est qu'il était apparent que la déclaration du roi y étant à la fois un acte d'autorité et de bonté y avait été mal préparée ^ et serait peut*etre mal soutenue. Une telle démarche se sentait d un conseil partagé y et donnait up air de faiblesse au gouvernement; or la faiblesse tâtonne en mar-* chant , elle éprouve tous les moyens j elle va jusqu'à essayer de la force y et toujours mal à propos. Au reste , ta séance royale , si décriée à Paris et à Versailles par ks partisans de M. Necker, était vue d'un autre œil par les bons esprits de la capitale et des provinces. Cette déclaration du roi était claire et précise; c'était un dépouillement, un résultat des cahiers de tous les bailliages ; elle pouvait^ avec quelques changemens, devenir un jour
3o MEMOIRES DE RIVÂROL.
la plus chère et la plus certaine de nos propriétés ; les états-généraux n'avaient pas encore réalisé les espérances de la nation^ et en tout les peuples aiment mieux un bien présent qu'un bonheur futur. •
Cependant les têtes s'échauffaient , et deux partis se formaient à Paris et même à la cour. On commençait à se traiter d'aristocrates et de démocrates , et à s'accuser d'être ennemis de l'autorité royale et du peuple. On comptait dans la minorité de la noblesse ^ qui s'était déclarée pour le tiers , des hommes accablés des bienfaits du gouverneraent. Us voulaient tenir leur fortune du roi , et la maintenir par le tiers. Avec euxse faisaient remarquer des membres dévoués à M. Necker , grands orateurs^ écrivains du moment , champignons politiques et littéraires, nés tout à coup dans les serres chaudes delà philanthropie moderne. Quelques philosophes du tiers y ennemis secrets des grands qu'ils ne quittaient pas , manifestèrent leur vieille haine contre le mot noblesse , et dénoncèrent ce mot à la nation. C'était dénoncer la noblesse même; le peuple ne connaît pas les abstractions.
Montesquieu lui-même, pour avoir avancé çu^i/ n'jr a pas de monarchie sans noblesse , n'y a gagné que Vépithète d'aristocrate. On écrivait des volumes en faveur des gens du tiers , et , pour exciter tour à tour l'intérêt et la crainte , on les peignait tantôt comme des infortunés , comme des esclaves, des ilotes , des nègres, tantôt comme les
MÉMOIRES DE RIVAROL. 3l
seuls hommes instruits^ comme les nourriciers de Fëtat ; ils étaient la nation : le clergé et la noblesse n'étaient plus des ordres^ mais seulemÀit des classes prmlégiées.
Le Palais-Royal avait toujours ses états-généraux. Aussi vifs que nombreux , ils ne se contentaient pas du paisible pouvoir législatif; ils joignaient les exécutions aux motions Les prisons étaient forcées ; les soldats et les débiteurs mis en liberté et portés en triomphe dans les places publiques ; on faisait pour eux des quêtes abondantes; les gardes-françaises étaient fêtées et caressées^ comme jadis à Rome les gardes prétoriennes.
Quelques mauvais plaisans prétendirent que les états-généraux de la nation finiraient par être jaloux des états du Palais-Royal; la vérité est qu'ils en furent ou parurent alarmés. A Versailles, le petit peuple furieux s'ameuta autour de la salle, et M. l'archevêque de Paris, qui était de la minorité du clergé, fut conduit à coups de pierres jusqu'à son hôtel. On trembla pour sa vie. La populace croit aller mieux à la liberté quand elle attente à celle des autres.
Le 25 juin , la minorité de la noblesse , composée d'environ cinquante membres , passa dans l'Assemblée nationale : M. le duc d'Orléans était rangé dans l'ordre des bailliages. On peut juger de la joie et des applaudissemens causés par cette réunion ; mais cette joie ne passa pas les murs de
la salle : la minorité du cierge et la majorité de k noblesse en était <lehors , et le peuple se montra plus mécontent de la division des uns que satisfait de la réunion des autres. Le crime du cierge et de la noblesse non réunis était de se montrer plas fidèles à leurs mandat/^ue dociles aux vues de l'Assemblée nationale ; et le mérite de ceux qui s'étaient réunis était en raison inverse. L'embar* ras des premiers devint extrême ; ils étaient situes entre leurs commettans , l'autorité royale et l'Assemblée. Le roi avait offert une déclaration des droits; leurs commettans l^ur avaient ordonné de se constituer et de délibérer par ordre; et l'Assemblée nationale voulait une constitution et une délibération communes. Le peuple , irrité de leur résistance , menaçait de se porter à des extrémités contre eux , et le parti de la force n'était ni sûr ni admissible. La majorité des nobles et la minorité du clergé prirent un parti qui ^ dans toute autre circonstance ; aurait été aussi heureux qu'habile : les nobles et les prélats acceptèrent purement et simp^ment la déclaration des droits donnée dans la séance du 23. Par4à ils mirent le roi à la place de l'Assemblée nationale; mais ik offraient ce qu'ils n'étaient pas en état de donner. Les esprits fermentèrent à un tel point qne sa majesté écrivit elle-même aux nobles et au clergé non réunis , u que touchée de la marque de Edé- >i lité qu'ils lui donnaient en acceptant sa déclara- » tion, elle ne pouvait cependant se dispenser de
MÉMOIRES DE BIVÂROL. 35
» les inviter à se réunir avec ceux qui ne Taccep- » taientpas. »
C'est ainsi que s'opéra cette réunion des trois ordres^ célébrée par des illuminations à Versailles et dans la capitale le 27 juin ^ jour qui fut y pour le tiers-état, et pour les deux autres ordres , le présage d'une existence toute nouvelle.
La question de la délibération par ordre ou par tête n'en restait pas moins dans toute sa force ; mais cette force n'était que spéculative ; et c'est en vain que les nobl'es et le clergé , fidèles à leurs mandats, ont à différentes reprises allégué la sainteté du serment qui les lie, l'Assemblée nationale, qui ne reconnaît ni distinction d'ordres , ni force coërcitive , leur a toujours opposé sa grande loi de la majorité. En effet , les nobles et le haut clergé ont protesté, et on les a laissés protester. Us se retireraient qu'on les laisserait se retirer de mémie. La majorité des voix décidera de la constitution , et cette majorité ne dépend que du plus grand nombre. L'Assemblée nationale a , dit-on, sur les membres qui la composent , le même ascendant que la masse entière de la monarchie a sur quelques bailliages ; ainsi quand la constitution sera faite et promulguée , les réclamations des villes et même de plusieurs provinces seront comptées pour rien. La France n'est pas un corps fédératif, dont les membres puissent se détacher à volonté. Le motif des nobles et des prélats qui ont protesté
n'est point sans honneur, mais il sera sans effet.
34 MÉMOIRES DE RIYÂROL.
Us ont assez rësisté poar que leur conscience et leur poste'rité n'aient rien à se reprocher. Puissent-ils s'abandonner enfin comme des victimes volontaires de la tranquillité publique ! La minorité ; qui a senti la première la nécessité de sacrifier les considérations des ordres à l'intérêt général; obtiendra sans doute.; si la nation est généreuse , la conservation des privilèges honorifiques de tout l'ordre.
Ceux qui élèvent des questions publiques devraient considérer combien elles se dénaturent en chemin. On ne nous demande d'abord qu'un léger sacrifice, bientôt on en commande de très-grands; enfin on en exige d'impossibles. Tel homme a disputé son argent qui finît par ne pas même obtenir la vie. Je ne sais quel empereur romain offrit aux séditieux de partager Fempire avec son rival , et on n'y voulut pas entendre. Il demanda qu'on lui laissât une province , et elle lui fut refusée ; enfin il parla pour sa vie , et il fut massacré. Ceux qui pensent appliqueront aisément aux circonstances actuelles les exemples que nous présente l'histoire. Arma tenenti omnia dut qui justa negat.
Nous devons à la noblesse française le témoignage qu'elle a offert volontairement à l'Etat le sacrifice de tous ses privilèges pécuniaires. Le roi a voulu du moins conserver à cet ordre les privilèges honorifiques. Nous verrons quelle part on va leur faire dans l'opinion et dans l'empire.
Il y a dans Paris des esprits extrêmes ou mal
ItfEMOIRES DE RIVÂROL. 55
intentionnés , des demi-philosophe$ que la superstition de la naissance rend malheureux : elle a succédé aux superstitions religieuses dans Tordre de leur haine (i). Le seul mot nolilesse les met en fureur ; et extirper tous les nobles serait peut-être à leui:s yeux une St.-Barthélemi philosophiqi^. MaU on les prie d'observer que , dans les gouvernemens les plus démocratiques, Alcibiade et César parlaient sans cesse de leur naissance. Il faut bien s'accoutumer aux inégalités de talent y de force , de taille et de beauté qui sont dans la nature , et aux inégalités des conditions qui en ont été la suite. On ne peut d'ailleurs éteindre un souvenir : la raison du tiers-état ne détruira pas plus le préjugé de la noblesse , que l'histoire n'a fait oublier la fable. Toutes les nations ont commencé par des temps héroïques; et la philosophie jelle-même n'a souvent que la folie de la naissance à opposer à l'insolence de la richesse; mais cette même philosophie ne peut rien pour le clergé. .
Les trois ordres étant réunis , et la déclaration des droits étant restée caduque j par le désistement tacite consigné dans la lettre de sa majesté aux nobles non réunis y il semble que rien ne devait plus arrêter, les progrès de l'Assemblée nationale dans
(i) P^ons renvoyons aux éclaircissemens (A) un morceau où
M. de Montlosîer exprime avec modération et avec force son
opinion à ce snjet, nous empruntons ce passage aux sectes des
apôtres,
( Note des éditeurs, )
36 MÉMOIRES DE BITÂROL.
le travail d'une constitution et de la restauration des finances. Elle recevait des principales TÎUes du royaume des adresses et des députations flatteuses , en forme de remerciemens et d'encouragemens. La majorité de la noblesse , humiliée et effrayée , s'était réduite à n'avoir qu'une voix consultative y par respect pour ses mandats : la minorité du clergé avait à peu près suivi son exemple; et M. l'archevêque de Paris , qui était entré /apidé et complimenté y n'avait plus d'objection à faire. Il semblait donc que l'on allait jouir du repos nécessaire au grand ouvrage de la régénération de la France.
Mais le gouvernement , alarmé de toutes les atteintes qu'on portait à l'autorité royale , soit à Paris y soit dans les environs ; voyant d'ailleurs que la fermentation des esprits allait toujours croissant , et qu'une population aussi monstrueuse que celle de Paris interprétait mal l'énergie de l'Assemblée nationale, et s'autorisait en même temps de la défection d'une grande partie des gardes françaises; le gouvernement, dis-je, crut devoir arrêter dans leur germe les affreux désordres qui allaient résulter d'une telle disposition. Il fit approcher assez de régimens d^infanterie et de cavalerie pour en former un camp aux portes de la capitale. On plaça de l'artillerie sur toutes les avenues de Versailles , et des patrouilles nombreuses et continuelles mirent bientôt le séjour du roi hors d'insulte. M. le maréchal de Broglie avait
MÉMOIRES DE RIYAROL. Zf
été nommé gëaëralissime^ de toutes les troupes rassemblées dans l'Ile-de-France.
Rien ne peut égaler la terreur qui s'empara de Fesprit de tous les députés à la vue des troupes et des canons. Us inondèrent la capitale et les provinces de lettres eflfrayantes ; et on ne parla bientôt plus que des attentats de l'autorité contre l'Assemblée nationale. Tantôt le ministère avait placé vingt barils de poudre sous la salle de l'Assemblée ; tantôt cent canons à boulets rouges étaient dressés contre ses murailles de bois. On disait que Paris allait être assiégé, et on comptait déjà les canons et les bombes qui lui étaient réserva : tellement que l'effroi , sincère dans les uns et simulé dans les autres j gagna bientôt la capitale et les provinces. Ainsi , pendant que le roi rassemblait des soldats et multipliait les secours , l'Assemblée nationale rassemblait les suffrages, et multipliait les craintes. Pour le dire, en un mot, le roi et l'Assemblée se disputaient l'arpiée.
Ces terreurs étaient à la fois raisonnables et absurdes. Il était raisonnable, en effet, qu'un grand rassemblement de troupes inquiétât une assemblée qui non-seulement a droit d'être libre , mais encore a besoin de le paraître; mais il était absurde de prêter au roi les intentions d'un Caligula. Quelque mauvais esprit qu'on suppose au ministère, il n'est pas vraisemblable qu'un roi , dont le caractère est connu , eût assemblé les états-généraux pour les foudroyer sur les cendres de sa capitale
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embrasée ^ et pour perdre ainsi d'un seul coup sa réputation , son trône et sa vie. Le roi les avait rassemblés pour faire avec eux la constitution ^ et pour débarrasser sa tête du fardeau d'une dette immense. Or, s'il eût attenté à l'existence de l'Assemblée nationale , non-seulement il serait tombé dans le désastre d'une banqueroute qu'il voulait éviter, mais il se serait encore abîmé dans les horreurs d'une guerre civile , en s'aliénant à jamais le cœur des Français*
Nous ne parlons ici que de la vraisemblance , qui est la vérité même pour les bons esprits, quand il ne s'agit que de soupçons et de craintes. Mais ceux qui parlaient au nom de l'Assemblée Nationale senlii^nt bien qu'ils toucheraient peu la multitude s^ils s'arrêtaient au côté raisonnable , en ne montrant que des soupçons et de simples inquiétudes sur la liberté de leurs délibérations, et qu'on pourrait tirer un tout autre parti du côté absurde, en paraissant trembler pour la vie des députés. Ib trouvèrent ainsi le moyen de justifier des absurdités^ et de calomnier une cour.
M. de Mirabeau qui , peu de jours auparavant , avait offert de prouver à l'Assemblée que M. Nccker n'avait pas pris les mesures nécessaires pour remédier à la disette qui affligeait le royaume , n'ayant pu fournir ses preuves, et ayant au contraire reçu un démenti dans les papiers publics , se releva très-bien de cette position fâcheuse par une motion violente contre les intentions du gou-
HEHOXRIÇS DE BIVAROL, 69
Ternement , au suJQt du rassemblement des troupes. Cette motion , accueillie ayec acclamation , fut suivie d'une adresse au roi pour le supplier instamment de retirer Tarmée. Cette adresse çtait mêlée de tons si difTërens , de tant de réflexions sur la tendresse et la fidélité de l'Assemblée , de tant de protestations sur le péril oii se jetait le roi, qu'on disait partout à ce si^j^et que c'était trop d'amour pour tant de menaces, et trop de menaces pour tant d'amour.
Sa majesté répondit qu'elle n'avait rassemblé des troupes que pour en imposer aux esprits mal intentionnés, et à cette troupe de brigands armés qui vont flairant les troubles publics , et qui s'étaient jetés dans Paris aux premières nouvelles d'une révolution; que l'Assemblée nationale devait toujours se croire libre et inviolable; et que si pourtant elle avait des. inquiétudes, sa majesté lui laissait le choix de se transférer à Soissons ou h Noyon. Mais l'Assemblée , qui supposait toujours une mauvaise intention au ministère, et qui gardait en secret l'espoir de lui opposer un jour cette même populace parisienne , contre laquelle on prenait des précautions, refusa de s'éloigàer.
Elle s'occupa , durant quelques jours de la députation de St.-Domingue. On épuisa tous les lieux communs sur l'esclavage des nègres et l'abolition de la traite , et on finit par accorder six députés à cette colonie.
On proposa aussi des moyens de parer à la di-
4o MÉMOIRES DE KIVAROL.'
sette des grains et à la misère des peuples ; mais on délibéra avec autant de lenteur sur des secours à donner que sur des lois à sanctionner ; et yraisemblablement la moisson surprendra le comité des subsistances cherchant encore les moyens d'arriver jusqu'à elle (i).
Étonnée de sa propre lenteur^ l'Assemblée se forma en trente bureaux , composés d'enyîron quarante personnes chacun , et ces bureaux ont dû se distribuer toutes les affaires. Tous les bailliages et tous les ordres y sont confondus. C'est là que disparaissent les [privilèges et les constitutions particulières ; et que la réunion de tous les esprits détruit cette variété de tant d'usages locaux , de tant d'administrations isolées y de lois gothiques , d'abus tyranniques et de vices consacrés. C'est dans ces bureaux que peut se former cette constitution^ si melior sententia mentis ^ qui doit substituer, à la France féodale et bigarrée , une France libre et uniforme. C'est ainsi que , du mélange de tous les tons et des goûts de toutes les provinces y s'est formé dans Paris le goût universel. Nous n'avons eu en effet jusqu'à présent d'autres principes que ceux du goût dans les b^ux-arts.
Le 4 juillet y M. le duc d'Orléans fut nommé président de l'Assemblée à la place de M. Bailly , et, sur son refus, on choisit M. l'archevêque de Vienne.' Ce prélat a régné jusqu'au 20 du même
(i) C'est effectiyement ce qui arriva. {Note de RLvanL)
MEMOIRES DE KIYAROL. é^l
mois, et dans une présidence aussi orageuse (i), il a montré , ce qu'on n'attend jamais de la vieil-
(i) Mirabeau, dans le Courrier de Provence , qu'il rédigeait, donne cette définition piquante d'un président de l'Assemblée:
« C'est une place difficile à bien remplir que celle de président dans l'Assemblée nationale. On croirait d'abord qu'il suffit d'y apporter ce qu'on peut appeler les qualités de la présidence , cet esprit d'analyse qui démêle l'opinion dominante dans les diseussions y pour la présenter avec netteté ; cette activité dans la pensée qui la rend présente à tout , sans fatigue et sans inquiétude ; de la chaleur pour presser des délibéra tioàs languissantes , du sang- froid pour en ralentir la précipitation ; beaucoup de fermeté dans les occasions importantes ; beaucoup de souplesse dans les circonstances difficiles; l'art d'influer par une observation , par un mot dit à propos sur le bon ordre et la tranquillité de l'Assemblée ; un grand respect pour sa place , joint au talent de la faire respecter des autres, et point de ressentiment personnel ; la prévoyance du tumulte pour le prévenir avec adresse , ou l'ascendant nécessaire pour l'arrêter avec fermeté ; et, par-dessus tout, l'art d'économiser le temps, d'empècber les écarts , les vains débats ; de dérober l'Assemblée aux pièges de . ceux qui voudraient la faire périr de langueur ou de convulsions. On croirait , en un mot, qu'avec de la tête et du caractère on peut exercer honorablement les fonctions de président ; mais cela ne suffit pas , il faut encore être bel esprit.
» On n'est point président sans faire un compliment d'entrée et de sortie. Le fauteuil de la présidence dégénère en fauteuil académique : celui qui sort fait l'éloge de celui qui entre ; cdui qui entre fait l'éloge de celui qui sort ; le premier, plein des sentimens de sa faiblesse et des bontés de l'Assemblée, cède avec plaisir sa place à son successeur , dont il connaît les talens et les lumières. Le second n'occupe ce poste qu'en tremblant ; il sait à qui il succède ; mais l'indulgence qui a dirigé ses collègues dans leur choix est un garant de celle qu'ils lui accor-
4^ MÉMOIRES DE RITAROt.
lesse , une adhésion ferme h de nouveanx princier* pes f et un goût marqué pour cette philosophie dont il avait si. souvent attaqué les germes empoisonnés ; ce qui nous fit dire qu'il était Y exécuteur testamentaire de ses ennemis.
C'est sous ce président que s'est consommée la révolution dont nous écrivons Fhistoire* Au reste, on a observé que tous les dévots , en se rangeant du côté du tiers-état , furent d'abord forcés de dépouiller le vieil homme, et de se faire philosophes.
On fit bientôt une nouvelle adresse au roi pour obtenir la grâce de quelques gardes françaises , et pour envoyer à Paris une députation qui devait y porter l'ordre et le calme. Le roi se rendît à la première demande et se refusa à la seconde , se réservant toujours l'exercice de la puissance executive qu'on pouvait déjà lui ôter, mais qu'on n'osait encore lui disputer.
C'est à cette époque périlleuse , c'est-à-dire vers le 1 1 juillet , que M. Necker reçut du roi un ordre subit de quitter le royaume. Ce parti extrême était
deront pendant l'exercice de sa charge. Si la présidence étût plus longue , ces compUmens ne seraient qu'inutiles ; mais répétés tous les quinze jours , ils deviendront aussi pénibles pour l'orateur que fastidieux pour l'Assemblée. Ce commerce d'éloges n'est pas fait pour préluder aux grands débats de la politique; le langage de la flatterie ne nous va plus t il faut un autre ton
aux hommes libres. »
( Note des éditeurs, )
MEMOIRXS DE mVÂBOL. 4^
un conp de dës^ le conseil était partagé depuis long-temps. Le vieux ministère voulait que le roi maintînt son autorité / et le nouveau exigeait que sa majesté laissât faire , et s'abandonnât sans ré^ serve a l'Assemblée nationale. Le vieux ministère l'emporta , sans avoir pris aucune des {précautions qui pouvaient justifier , c'est-à-dire faire réussir le parti auquel on s'arrêtait. Il était alors aussi impo-** litique et aussi dangereux à la cour de France de se séparer de M. Necker^ qu'il le serait à la cour de Naples de faire jeter à la mer l'ampoule de saint Janvier.
Au premier bruit du départ de M. Necker, Paris fut consterné , le Palais-Royal frémit , la Bourse se ferma ^ les spectacles furent suspendus (observez que ceci se fit par l'ordre des états-génà-aux du Palais4loyal)^ et dix mille brigands armés se déchaînèrent dans les rues. A un jour alarmant succéda une nuit plus effrayante encore , puisqu'à la dotileur d'avoir perdu M. Neckcr se joignait la crainte qu'ins:piraient ces brigands (ï).
Le tocsin sonnait de tous côtés ; on commençait le pillage de quelques, maisons. Les marchands
(i) A. la même époque et pour la même cause y Strasbourg fut troublé par une émeute violente. Voyez , dans les éclaircissemens (£) , le récit qu'en fait un partisan des idées nouvelles i il est tiré du Courrier de Provence.
( Note des édiUurs. )
n'osaient ouvrir leurs boutiques , les ateliers furent déserts, et la \ille était déjà inhabitable , lorsque les bourgeois , pour se défendre , prirent tout-à-coup les armes , au lieu de recourir au roi , ce défenseur né de Tétat , qui ne peut refuser ses troupes aux villes , et dont les villes ne peuvent refuser les troupes. Par celte insurrection générale y Paris, d'inhabitable qu'il était , devint inaccessible.
On sait que, pour procéder à l'élection des députés , Paris avait été partagé en soixante districts; de sorte qu'au premier signal les électeurs , s'étant rendus dans leurs départemens respectifs , furent en état de rassembler et de classer les bourgeois , comme ils l'avaient déjà fait lors de l'élection des députés aux états-généraux. On forma aussitôt une milice de quarante-huit mille hommes, dont chaque division était commandée par les of&ciers et les soldats en semestre ou retirés du service, dont la ville est toujours assez pourvue. Ainsi , ces dispositions si sages , et surtout cette promptitude dans la subite organisation des troupes, dont les Parisiens ont fait tant de bruit , et qu'ils prétendent sans exemple dans aucune insurrection, n'ont plus rien de merveilleux quand on y regarde de près : l'échafaudage construit pour les états-généraux servit à l'insurrection. Le premier soin de cette milice bourgeoise fut de désarmer la canaille qui pillait les maisons , et de s'emparer de toutes les armes qu'on put trouver , ce qui occa-
MÉMOIRES DE RIYÀROL. 4^
siona des mesures violentes , comme on le verra bientôt*
Dès que les nouvelles de ce désasti*e furent portées à Versailles, l'Assemblée nationale en conçut une douleur convenable au succès de ses craintes, et envoya au roi nne députation nombreuse. L'éloquence des députés ne pouvait rien ajouter aux ennuis de sa majesté. Elle savait que le sang de ses sujets coulait dan^ Paris : aussi répondit-elle aux députés que , non-seulement elle allait retitirer ses troupes des environs de la capitale , mais encore qu'elle les autorisait à faire connaître cette disposition aux Parisiens, afin de leur montrer qu'autant ils s'étaient défiés de leur roi , autant il se fiait en eux ; et pour que la capitale ne souffrit pas des mesures tumultueuses qu'elle venait de prendre pour sa propre défense , sa majesté se chargea du soin de nommer les officiers qui pouvaient organiser et diriger ces légions patriotiques.
Le roi s' étant mis par-là à la tête de cette milice bourgeoise qui avait succédé à cette canaille armée , il semble que tout devait rentrer dans l'ordre ; mais quand Henri Ill^e déclara chef de la ligue ^ il n'en fut pas mieux le maître pour cela. On apprit bientôt à Versailles que la populace , réunie aux milices , s'était jetée sur l'hôtel des Invalides , et en avait enlevé trente mille fusils ; que de là elle s'était portée à la Bastille, et qu'après deux ou trois heures de pourji^rlers , d'allées et de venues , le gouverneur, qui avait fait la faute
de descendre dans les cours antérieures et de négliger les ponls-levis ,• avait été surpris avec sa petite garde d'invalides.
Il n'est peut-être pas indigne de l'histoire d'observer que le gouverneur de la Kistille ne voulut pas faire tirer le canon sur le peuple qui se portait en foule du côté de l'Arsenal ^ de peur d'çndommager*une petite maison qu'il avait fait bâtir de ce côté-là p et qu'il affectionnait. Et ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que dans ce même instant M. de Bezenval , général des Suisses , se cachait pour ne pas donner l'ordre à sa troupe, et laissait prendre les Invalides , de peur que si Té^ meute devenait trop considérable on ne pillât sa maison , qui était voisine, où il avait fait peindre depuis peu un appartement entier et construire des bains charmans. Voilà par quels hommes le roi était servi !
Quoique le ministère fût coupable de n^avoir pris aucune mesure intérieure contre l'orage , depuis qu'il était si fortement averti , M. de Launay n'en était pas moins répréhensible de s'être hasardé avec une populace furieuse. S'il s'était renfermé dans la Bastille, il était inexpugnable. Quoi qu'il en soit , cet infortuné gouverneur fut bien puni de son imprudence; le peuple le traîna jusqu'à la place de Grève et lui trancha la tête, après l'avoir accablé de coups et d'outrages. Cette tête , promenée dansées rues au bout d'une lance, fut portée au Palais-Royal.
MÉMOIRES DE KITÂROL. 4?
C'est à quoi se réduit cette prise de la Bastille y tant célébrée par ,1a populace parisienne. Peu de risquer , beaucoup d'atrocités de leur part , et une lourde imprévoyance de la part de M. de Launay ; voilà tout : ce ne fut , en un mot , qu'une prise de possession. La populace , ivre d'amour-propre et de rage , porta sur un char de triomphe je ne sais quel déserteur des gardes-françaises > qui s'était jeté le premier sur le pont-levis de la Bastille ; on lui donna une croix de St^-Louis et Un cordon bleu , et on le promena ainsi décoré dans ce même Palais-Royal où était fichée la tête du malheureux de Launay.
Croira-*-on que des députés du tiers , des ennemis nés de tout ce qui s'appelle naissance, no* blesse , décoration , aient pourtant trouvé que ce garde-française avait Xair d^un homme de qualité? Il faut^ en vérité que la noblesse soit pour les bourgeois une espèce d'idée innée y ou du moins le premier et le plus puissant des préjugés.
Dans ce même jour, les électeurs des différons districtsde Paris avaient formé à l'Hôtel-de- Ville un tribunal, sous le nom de comité permanent. M^ de Flesselles, prévôt-des-marchands , se trouva naturellement à la tête de ce tribunal, et il fut pendant quelques heures Thomnie du roi et l'homme de la bourgeoisie. Le péril de sa position dura peu : il fut accusé d'avoir écrit au gouverneur de la Bastille pour l'engager à tenir bon , et de lui avoir annQncé qu'on viendrait à son secours. Ce vieil-
48 MÉMOIRES DE RIYAROL.
lard se disculpa sur le devoir de sa place aux yeux des électeurs; mais en sortant de l'Hôtel-de- Ville, il fut massacré par la populace. Tel est lefiet de ces violentes crises entre Fautoritë royale et les fureurs populaires : on peut être massacré dans les deux partis ; avec cette différence que les cours ont égard au malheur des situations ^ et qu'an peuple en fureur ne sait qu'égorger*
Ces deux exécutions imprimèrent une terreur profonde à la cour, et un mouvement plus vif à TÂssemblée nationale : rien n'avance les affaires comme les exécutions. Sa majesté , voyant qu'il faudrait noyer Tinsurrcction dans des flots de sang, aima mieux la légitimer à force de clémence : elle se rendit sans appareil aux états-généraux , qu elle nomma pour la première fois jissemblée nationale; elle confirma le renvoi de Tarmée campée autour de Paris ; approuva l'érection de la milice bourgeoise; remit au président de l'Assemblée une lettre de rappel pour M. Necker ; autorisa quatre-vingts députés à se rendre à Paris pour y porter les nouvelles de tant de bontés , et ajouta à sa parole , par son silence , en oubliant la défection des gardes-françaises^ et le meurtre de ses officiers.
Mais si Paris faisait peur à Versailles , Versailles n'effrayait pas moins Paris. Cette capitale , qui ne pouvoit croire à tant de clémence de la part du roi , barricadait ses rues , se couvrait d'hommes armés qui semblaient être sortis de terre , comme
jadis à la Yoix de Gadmas. On arborait partout la cocarde nationale : elle était blanche • bleue et ro.uge. Ces couleurs décoraient tout j consacraient tout j justifiaient tout. Les électeurs établis à r hôtel-de-ville y étaient autant d'éphores ; le trésor royal était entre leurs mains; ils donnaient des ordres , plaçaient des corps-de-gardes > interceptaient les courriers de la cour et des provinces ^ s'emparaient delà poste aux lettres , et délivraient des certificats et des passe-ports. Les douanes et les barrières ^ brûlées dans un premier accès de rage , furent rétablies , et les droits perçus au profit de la ville ; la métropole et les paroisses chantaient des messes pour les héros morts à t attaque de la Bastille ; enfin , tous les attributs de la puissance* suprême se trouvaient à T ho tel-de- ville ; et 1 autorité royale , ce trésor composé de tous les pouvoirs accuniulés par tant de rois conquérans et d'habiles ministres j était dispersée entre quelques bourgeois qui tremblaient eux-mêmes devant les furieux exécuteurs de leurs volontés. Car, s'il est vrai que les conjurations soient quelquefois tracées . par des gens d*esprit, elles sont toujours exécutées par des bêtes féroces.
Les députés de l'Assemblée nationale qui étaient allés porter le calme dans Paris , en rapportèrent cet effrayant tableau ; on s'attendait à chaque moment à voir arriver cinquante mille hommes armés , pour enlever le roi et incendier Versailles. M. de Lally-Tollendal, député connu par une
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éloquence passionnée et quelquefois conv.ulsive^ dit en terminant son récit : « Qu'il leur était Qr-< » donné par la nation ( comme si elle était toute rentière sous les fenêtres de Thôtel-de-ville), » de demander absolument le rappel de M, Necker }) et le renvoi des ministres actuels. » L'Assemblée jiationale^ étonnée que rhôtel-de-yille lui donnât des ordres^ dissimula sa surpris^ et obéit. Que refuser en effet à soixante mille protecteurs armés? Depuis quelques jours l'Assemblée était située entre ceux pàur qui elle travaillait , et ceux contre lesquels elle s'exerçait : et puisqu'elle avait appelé Paris à son secours contre l'autorité ^ il fallait bien qu'elle s'attendît à voir les soldats parisiens décider par le fait ce qu elle ne devait décider que par le droit.
Cependant le roi était fidèle à toutes ses promesses : l'armée était déjà décampée; elle fut suivie de son général , et bientôt du garde-des-sceaux et des nouveaux ministres qui donnèrent leur démission avant d'avoir prêté serment. On vit partir ceux et celles que les faveurs de la cour rendaient coupables , et enfin quelques députés qui avaient montré trop de fidélité à leurs mandats , ou trop peu de foi en M. Necker.
Un commis et des courriers étaient déjà partis pour ramener ce ministre, h^ postérité ne voudra pas croire que le salut de la France , assemblée "en états-généraux , ait dépendu d'un seul homme , et qu'on ait dit à Paris que si M. Necker mourait,
MÉMOIRES DE RIYARQL. 5l
l'Assemblé^ nationale serait dissoute , et la monflarchie renversée. Il faut toujours remonter aux agioteurs et aux capitalistes , pour expliquer le phénomène politique d'une telle influence. Tant que Paris se croira la nation ^ la bourse sera le cœur du royaume, et M. Necker Tami du cœur.
Les succès en amènent d'autres , et l'appétit du pouvoir ne saurait être rassassié. L'iiôtel-^de-yiUe et la bourgeoisie de Paris , peu consens de tous les sacrifices que sa majesté avait faits à la tranquillité publique , et pleins encore de la première ivresse de la souveraineté , exigèrent que sa majesté vînt montrer à la capitale un roi sans armée , sans ministres , sans conseil , et , puisqu'il faut le dire y un roi dépouillé. Sa majesté , par un instinct que nous appellerions du génie , si nous ne crai« goions de dérober quelque chose à son cœur, confondit les malintentionnés et tous ceux qui avaient compté sur un parti extrême ou du moins sur un peu de résistance : elle annonça qu'elle se rendrait à Paris*
M. le comte d'Artois , qui s'était dévoué à la haine publique en se déclarant le défenseur des prérogatives de la noblesse , offrit à sa majesté d'aller, à sa place , affronter une ville furieuse ; et , sur son refus , ce prince partit pour l'Allemagne. Un fils de France ne pouvait humilier plus efficacement les bourgeois de Paris, qu'en paraissant dérober sa vie et celle de ses enfans à leur fureur*
C'est le 17 juin que le tiers-ëtat , en se dëcla^ rant Assemblée nationale , porta le premier coup à Tancienue organisation du royaume ^ et ce fut le 17 de juillet que le roi confirma le nouvel ordre de choses en allant à Paris.
Vei^ailles n'oubliera jamais ce jour et ce départ. Les anciens serviteurs du roi ne purent Toir^ sans verser des larmes , le monarque français^ dont le nom seul emporte les idées d'amour et de puissance , s'acheminer sans appareil et sans défense , au milieu d'une populace armée , vers une capitale en délire, pour y sanctionner une insurrection. On n'oubliera jamais qu'aux portes de cette même capitale huit bourgeois s'offrirent pour otages aux habitans de Versailles , qui leur livraient la personne du roi , comme si huit têtes inconnues pouvaient représenter le chef de la nation ,' et comme si un péril aussi imminent ne devait faire trembler que Versailles ! On se souviendra toujours que sa majesté , forcée de laisser le peu de gardes du corps qui l'avaient suivie , se vit d'abord entourée de ces mêmes soldats qui , peu de jours auparavant , étaient ses gardes françaises, et qu'on affecta de faire marcher devant elle les mêmes canons que les rebelles avaient enlevés à la Bastille et aux Invalides , afin de mieux étaler à ses yeux les trophées de l'insurrection.
On se souviendra à jamais qu'après cinq heures de marche, sa majesté engagée dans une triple haie de plus de cent cinquante mille hommes armés,
MEMpiRES D£ RIYÂROL; 53
depuis la barrière jusqu'à laGrève, on se souviendra y dis-je f que le meilleur des rois entendait pour tout cri : Ne criez pas s^ive le roi ! Les hommages et les bénédictions n'étaient que pour les trois cents députés qui précédaient le carrosse du roi f et ouvraient la marche , ainsi que dans les anciens triomphes où le vaincu suivait le vainqueur. C'est ainsi que sa majesté monta à l'hôtelde-ville , dont les marches étaient encore teintes du sang des Flesselles et des de Launay.
' En arrivant ^ on lui présenta la cocai'de nationale ^ et sa majesté la tenant dans ses mains fut obligée de se mettre aux fenêtres pour satisfaire les innombrables spectateurs qui couvraient la place de Grève , les rues , les toits des maisons , les quais et les rivages de la Seine , et qui ne pouvaient assez repaitre leurs yeux de l'aspect du roi qu'ils avaient ainsi décoré.
• Après cette cérémonie , sa majesté prêta l'oreille aux harangues des échevins , dos électeurs et de M. Bailly^ qui venait d'être nommé par acclamation maire de la ville ou prévôt des marchands , et dont le roi confirma Télection. La harangue de cet académicien roulait sur une antithèse qui ne peut être excusée que par l'intention. Il dit au roi , en lui présentant les clefs de la ville , comme si la ville ne lui appartenait que de ce jour même : Sire, Henri IV aidait reconquis son peuple , ici c'est son peuple qui a reconquis so(i roi. Il était dur sans doute de faire entendre au roi que tout était forcé
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dans sa démarche , puisqa en effet Henri IV ayait force Fans.
Observons ici combien l'hoitime est ToaTMge des circonstances : connu par nne histoire de Tastronomie 9 M. Bailly, destiné à finir ses jouï^ dans le paisible fauteuil de Tacadémie , se trouTO aujourd'hui lancé dans les orages d'une révolution, et y chargé de la dépouille sanglante du prévôt des marchands y il présente à son roi les clefs d'une ca^ pitale insurgente. •
Le marquis de la Fayette offrait en ce moment un autre exemple des coups du sort. Né sans doute pour commander à des insurgens, il avait été nommé aussi par acclamation commandant de^ milices nationales, c'est-à-dire parisiennes. U salua le roi en cejtte qualité , et sa majesté ^ qui n'était pas venue pour refuser , confirma son élection.
M. de Lally-ToUendal , député dont nous avons déjà parlé , harangua aussi sa majesté ; mais $es apostrophes étaient pour les assistans. Le voilà , criait-il , le voilà ce roi l et il continua sur ce ton une longue et pathétique paraphrase de Vecce homo I car les mêmes circonstances amènent le» Yttémes expressions.
Enfin sa majesté > accablée du poids d'une telle journée , témoigna le désir de se retirer : elle avait tout approuvé > tout sanctionné ; le calice était bu, et la révolution consommée; on ne put s'opposer à sa volonté , et avant minuit
IffÉMOItlES DE ÏIIVAROL. 65
il fut libre au roi de France de retourner à Versailles.
Je ne peindrai ni la stupeur des courtisans , ni les lai^mes de la reine ^ ni la fuite des princes , ni les émigrations de la noblesse ^ ni la solitude oiiie trouva la courj mais je dois dire qu'à l'exemple de Paris et de Versailles , la France entière se <;ouTrit de cooardeâ nationales ; les paysans et les bourgeois armés se mêlèrent aux troupes réglées : la défection fîit générale sur toutes les frontières , de la mer Méditerranée jusqu'aux Alpes y et des Pyrénées jusqu'à l'Océan .
Au milieu de Ces cris vagues de patrie et de fi-
berte (j)^ et dans cette confusion de tous les