‹ Mémoires de RivarolChapitre 3 sur 6 · I - ■ Il 1 1 1 ■ É 1 1 Il I ■ ■■ » . ■■ I · texte numérisé non relu

I - ■ Il 1 1 1 ■ É 1 1 Il I ■ ■■ » . ■■ I

(i) Mirabeau conseillait avec force et avec dignité un usage plu& éclairé de la liberté et du patriotisme dans ce passage du Courrier de Provence :

k C'est la jeunesse qui recueillera surtout les fruits de la régétiératioa de la France. Une tatrière infinie de jouissances et de gloire eit ouverte à tous cetut qui voudront se rendre dignes de la parcourir. Mais il £3iut placer v^ signal sur cette mer semée d'écueils. O vous , qui dans cette antique ferveur qu'on n'éprouve qu'à votre âge , substituez l'amour de la patrie a de viles passions ^ ne prenisz point un feu passager de l'imagination , ni une vaine ardeur de briller pour une vocation au périlleux Hiéiier d'homme public ! L'amour*propre est l'ennemi de la gloire» et la vanité , trop pressée de s'agiter sur un petit théâtre , n'a pas le loisir de jeter en silence les fbndemeiis d'une gloire solide. Ces parleurs ëoervelés qui se prennent complaisamment pour des orateurs , ces brouillons qui se croient des politiques , ces petits séditieux bmyans qui se regardent comme des répu;r blicaiss , sont loin de s'être élevés jusqu'à l'idée de la liberté ,

56 MÉMOIRES DE RITÂBOL;

rangs , qui parait à des yeux vulgaires une réunioB de tous les intérêts , la fuite ou le silence ont dis^ lingue les vrais politiques , les vrais amis de Tordre ^ et tous ceux enfin qui savent séparer la liberté de la licence^ le courage du fanatisme, et une aveugle insurrection d'une constitution éclairée.

Au reste , jamais Paris ne mérita mieux qu'aujourd'hui le nom de capitale ; il a levé Fétendardi, et tout le royaume s'est rangé sous lui; il s'est intitulé la patrie , son hôtel-de-ville s'est appelé la nation , et cet insolent sophisme n'a révolté personne. Paris absorbe tous les revenus de l'état; il tient dans ses mains toutes les branches de l'autorité ; son Palais-Royal fait des listes de proscription, sa populace les exécute , et la fuite n'est pa& toujours permise à ceux qui sont inscrits sur ces listes fatales. Trois millions de paysans armés d'un bout du royaume à l'autre , arrêtent les voyageurs, confrontent les signalemens et ramènent les victimes à Paris : l'hôttl-de-ville ne peut les arra-* cher aux fureurs des bourreaux patriotes ; l'Assemblée nationale , en soulevant le peuple, a bien

de U sévérité des devoirs qu'dle impose , des trayaux qu'elle commande à ceux qui yeulent être ses ministres. Les yéritables candidats pour le service de la patrie ne se reconnaissent point à de puériles clameurs ; l'emploi de la jeunesse distinguera la matante des hommes^ et les moins impatiens de courir après. k gloire «eroQt les seuls, qiii pourront l'atteindre. »

( Note des éditeursi)^

HÉMOIRES DE BIYAROL. 5j

pu renverser le trône ^ mais elle ne peut sauver un citoyen. Le temps viendra que TÂssemblee dira à l'armée civile ^ s^ous WLavez sauvée de ï autorité , mais qui me sauvera de vous? Songez, Assemblée nationale ^ à la fable du cheval qui ap pelle l'homme à son secours ; et si la fable ne suffit point f songez à l'histoire du long parlement et de l'armée de Cromwel : ce parlement , à l'aide de l'armée , triompha du roi , mais il périt dans son triomphe , parce qu'il ne put se débarrasser de larmée. Si un troupeau appelle des tigres contre ses chiens y qui pgurra le défendre de ses nouveaux défenseurs (i)? Pour qu'une insurrection fût heureuse , il faudrait que tout prit une tournure civile f dès qu'on n'a plus rien à craindre de lautorité; mais comme pour maîtriser l'autorité on a levé une armée , cette armée reste quand la révolution est faite , et cette force militaire fait trembler à son tour ceux qu'elle avait d'abord rendus si redoutables. Que répondre en effet à un peuple armé qui vous dit : Je suis maître.

Quand on a déplacé les pouvoirs , ils tombent

(i) Dans les Actes des apôtres on trouye ceUe "définition singoliére de la révolution :

« La révolution française n'est qu'une agrégation de suicides. Le roi s'est tué lui-même ; le parlement s'est tué lui-même j le clergé s'est tué lui-même ; la noblesse s'est tuée elle-même ; les états-généraux se sont tués eux-mêmes ; encore quelques jours , et l'Assemblée nationale se tuera elle-même. »

( Note des éditeurs. )

5d MÉIfOIREÀ 0B RltAKOL.

nécessairement dans les dernières classes de la société^ puisqu'au fond c'est 1& que réside ^ dans toute sa plénitude , la puissance executive. Tel est aujourd'hui Tétat de la France et de sa capitale, qu'il n'est pas de publiciste qui pût lui donner UA nom f et qu'il n'est pas de Français qui ne doive également le redouter et le détester.

On dira sans doute que ce n'est pas sur ce ton que les papiers publics ont parlé de la révolution : ils ont tout justifié , ils ont tout admiré ^ et la dé*' fection des gardes françaises, et les calomnies des malintentionnés » et les atrooités de la popu-» lace (i). Mais qu'auraient-ils dit si l'armée eùr été fidèle , èi Paris edt été contenu et l'autorité royale i^espectée ? Alors l'Assemblée nationale , qui est aujourd'hui la plus auguste assemblée de VunwétÈ {a)^ aurait été traitée d'imprudente dans^

(i) On avait répandu lé htmi qu'nne foute de gardes fran^ Çaifteb y tnùttÈ dans les |»temiel:s jours de la révolution , avaient étéempoisoniiéft par leurs officiers : cette calonmie pouvait £ûrff égorger tous les <>ffîciers qui se trouvaient à Paris. On prit donc le parti de fa^ ouvrir quelques-uns de ces soldats y et on trouva qu'ils étaieiyt morts d'indigestion, victimes de leur gourmandise et de la rècOnliaîssancé des Parisiens qui be eessbient de leur donner à boire et à manger.

On à répatodu avec autant de vérité que tnadande Necker étuit obligée de &ire elle-méine le dîner de son illustre époux.

(s) On est tin peu scandalisé de voir dans tous les joumans français , qu'tme nation aussi J»oli6 que la nôtre se traite «Ilemême de première nation du mohde; qu'elle appelle son Asseifl* blée TOLÛïm^t la plus auguste assemblée de t univers y etc. Plus-

MÉMOIRES DE RIYÂROL; 5cf

ces mêmes feuilles publiques , et blâmée de n'a- Yoir pas accepté la fameuse déclaration des droits offerte par sa majesté. Et pourquoi , aurait-on dit f envier au roi la gloire de donner lui-même une constitution à son peuple ? Pourquoi ne pas sanctionner le bien de quelque main qu'il nous vienne? Pourquoi soulever la populace d'une grande Ville, et l'exposer à la colère de son i*oi? Alors tous les ministres qu on outrage maintenant auraient été déifiés ; alors rbôtel-de-ville f qui est aujourd'hui le plus auguste des tribunaux ^ et les moindres districts , qui sont aussi très*-augustes , n'auraient été qu'un ramas de séditieux , dignes de Te^céciration des bons citoyens , et de tous les châtiment qu'aurait pu leur infliger un maître justement irrité* C'est ainsi que les écrivains sont tous plus ou moins corrompus par Tévénementv On ne nous fera pas sans doute le même reproche. Nous avons écrit sans prédilection et sans amertume » sans crainte et sans témérité « mais non sans obstacle et même sans périL Dans le feu d'une révolution , quand les haines sont en présence , et le souverain divisé f il est difficile d'écrire l'histoire : ceux qui ont fait une révolution voudraient aussi la racon*^ ter; ils voudraient , après avoir tourmenté ou

on se donne i soi-même , plus les antres sont tentés de nous

6W. La modestie a toujours affaire à la générosité , et l'orgueil

1 rettnc.

[Notes de RwaroL)

6o MÉMOIRES DE RIVAAOt.

massacré leurs contemporains , tromper encore la postérité; mais l'histoire repousse leurs mains criminelles ; elle n'écoute pas la Toix mensongère des passions; eUe veut être le juge et non le fiUitteur des hommes ; et , comme la loi , elle les approuve sans amour, et les condamne sans courroux.

Il nous semble donc que la G>ur, TÂssemblée nationale et la yille de Paris sont également coupables dans la révolution actuelle. La Cour est coupable envers la nation pour avoir entouré les pacifiques députés du peuple de soldats mena* çans ; pour avoir entamé la guerre civile j en excitant les défenseurs de Fétat contre ses restaurateurs. Toute la conduite du ministère prouve qu'il n'avait prévu ni compris ce que devaient être des états-généraux, accordés après tant de prières, après tant de sujets de mécontentement j après de si longues déprédations : aussi , d'après ses mau* vaises manœuvres , l'autorité royale abandonnée de l'armée , annullée dans l'opinion publique , et heurtée par la masse d'une population énorme ^ s'est-elle brisée comme un verre.

Les torts de l'Assemblée nationale ne sont pas moins. évidens , quoique plus nécessaires. En armant Paris , elle exposait également la tête du roi, la vie de ses sujets et la liberté publique. On n'a qu'à supposer un moment que l'armée eût obéi ; ou même ^ après la défection de l'armée , on. n'a qu'à supposer que le roi eût résisté aux insolentes prétentions de Paris ; on n a , dis-je , qu'4^

MÉMOIRES DE RIVAROL. 6l

poursuÎYi^e cette supposition par la pensée , si toutefois on peut soutenir l'image des hoiTÎbles conséquences quelle présente. Heureusement le roi a déconcerté ses ennemis en ne leur opposant aucune résistance; et sans doute que si Charles P'. en eàt fait autant , Cromwel était perdu. ^

Il faut donc que l'Assemblée nationale choisisse et avoue qu'il y eut en tout ceci imprudence ou trahison : imprudence , si on avait armé Paris sans être sûr de l'armée ; trahison , si on avait gagné larmée ayant de soulever Paris. Maintenant que l'Assemblée peut compter le roi pour rien , elle doit compter Paris pour tout : le temps nous apprendra si elle a gagné au change. Quoi qu'il en soit y un peuple immense a déserté ses ateliers , les tribunaux sont fermés , les régimens n'ont plus de chefs , et la France sous les armes attend une constitution , ce paisible ouvrage des lois^ comme si elle était menacée d'une descente sur ses totes , ou d'une invasion de barbares. Il est donc vrai que r Assemblée nationale cria au secours sans en pouvoir garantir ni prévenir les suites.

Les torts de la capitale , ou plutôt ses ci*imes , sont trop connus : elle a déjà fourni des sujets de tragédie à la postérité , et des argumens terribles aux ennemis de la liberté. Les âmes douces et sensiblcs ne veulent plus d*un bien qu'il faut acheter par tant de crimes et par une anarchie dont on ne peut prévoir la fin . C'est , dira-t-on , la faute du despotisme qui ne laisse de porte ouverte à la

6a MÉMOIHRS DE BIYAROL*

liberté que l'insurrection r j'en conyiens ; mav fallait-il , ville barbare ! quand les troupes se fa« rent retirées , quand l'Assemblée nationale vint t'apprendre combien elle était satisfaite de la dernière séance royale ; fallait-il exiger que ton prince, que le descendant de tés soixante rois vint s'abaisser dans tes mura ? Savais-tu si , du milieu de cette forêt de lances et de baïonnettes, quelque mon* stre. ou quelque insensé , tel qu'il s'en est trouvé chez toi dans des temps plus tranquilles , ne te couvrirait pas d'un deuil et d'un opprobre éter^ nels (i) ? Mais Paris voulut faire le brave ; il vonlut montrer son sein hérissé de fer à son roi privé de tout appareil de puissance et de tout signe de i|iajesté.

Ce crime contre la royauté a été suivi d'attentats sans nombre contre l'humanité. En vain le roi f pour prix de tant de condescendance , a-t-îl demandé à l'hôtel-de-ville que tous ceux que le cri public désignait pour victimes fussent remis aux tribunaux; en vain a-t-il imploré pour ses sujets non une grâce , mais la simple justice ; en vain at-on illuminé la ville et rouvert les spectacles : c est dans le moment de cette fausse paix que le peuple de Paris , roi , juge et bourreau , après

(i} Cette crainte n*est point hasardée. Un coup de fuusilpar^.

d'une main inconnue blessa mortellement une ft^mme ^ tout près

du carrosse du roî.

( Noie de RmiroL ) f

MÉlfOISlES DE RIYAROL. ' 63

quek|[ues meurtres ohscars que nous passçus sous silence , a traîné MM. Foulon et Berthier dans la place de Grève , et leur a fait éprouver des sup-^ plices f et subir une mort dont on ne trouve d'exem-* pie que chez les peuples les plus féroces de la terre, ou d^nsles temps les plus désastreux de T histoire. M. Foulon , vieilli dans les affaires , et connu par ses talens , était beau-père de M. Berthier , inten-^ dant de Paris. Il fut livré par les paysans de sa terre à la populace parisienne. On l'aecusait, sans preuve 9 d'avoir dit une fois dans sa vie, que le peuple était faii pour manger du foin. Cette phrase proverbiale ne l'eût pas conduit à la mort s'il n'eût pas été nommé un des ministres éphémères qui succédaient à M. Necker. Ce fut là son véritable crime. On a observé que ee même peuple ^qui s'attendrit tous les jours sur la passion de Jésus* Christ y affecta de la faire endurer à cet infortuné ministre , ^comme si la dérision et l'impiété ajoutaient à la vengeance. On l'avait couronné d'épines ; lorsque excédé de tourmens et de fatigues il demanda à boire , on lui offrit du vinaigre. Sa tête , promenée dans les rues de Paris , fut portée le même jour à ^on gendre , qui s'avançait vers |a capitale y au milieu d'une foule de paysans et de bourgeois armés.Forcé de baiser cette tête sanglante, M. JBerthier fut bientôt massacré sous les fenêtres de ce même hôtel-de-ville qui demandait en yain sa grâce aux tigres dont il n'était plus maître. Le soldat qui arracha le cœur de M. Berthier, pour

l'offrir tout saignant à MM. Bailiy et La Fayette, prouva à ces nouveaux sages , que le peuple ne goûte de la liberté y comme des liqueurs i^ioleutes, que pour s'enivrer et devenir furieux. Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation ! Il n'est point de siècle de lumières pour la populace ; elle n'est ni française ^ ni anglaise ^ ni espagnole. La populace est toujours et en tout pays la mêmei toujours cannibale , toujours anthropophage ; et quand elle se venge de ses magistrats, elle punit des crimes qui ne sont pas toujours avérés par des crimes certains. Souvenez-vous , députés des Français , que lorsqu'on soulève un peuple , on lai donne toujours plus d'énergie qu'il n'en faut pour arriver au but qu'on se propose , et que eet excédant de force l'emporte bientôt au delà de toutes les bornes. Vous allez , en ce moment , donner des lois fixés et une constitution à une grande nation , et vous voulez que cette constitution sojit précédée d'une déclaration pure et simple des droits de l'homme. Législateurs , fondateurs d'un nouvel ordre de choses , vous voulez faire marcher devant vous celte métaphysique que les anciens législateui*s ont toujours eu la sagesse de cacher dans les fondemens de leurs édifices. Àh ! ne soyez paa plus savans que la nature. Si vous voulez qu'un grand peuple jouisse de l'ombrage etse nourrisse des fruits de Farbre que vous plantez, ne laissez pas ses racines à découvert. Craignez que des hommes auxquels vous n'avez parlé que de ' leurs droits , et

MEMOII^ES DE RIYAKOL. 65

jamais de leurs devoirs^ que des hommes qui n'ont plus à redouter Tautorité royale y qui n'entendent rien aux opérations d'une assemblée législative , et qui en ont cençi|^es espérances exagérées , ne veuillent passer de^galité civile que donnent les lois à l'égalité absolue des propriétés y de la haine des rangs à celle des pouvoirs , et que de leurs mains , rougies du sang des nobles y Us ne veuillent aussi massacrer leurs magistrats (i). Il fautaux peuples des vérités usuelles , et non des abstractions ;

(i) « Ndus ne sommes point dans la même situation que l'Amérique; là, tous sont cultivateurs, tous sont propriétaires , tous sont égaux. Commençons par faire des lois qui rapprochent les hommes , qui les accoutument à porter docilement le joug de l'égalité , qui diminuent surtout l'indigence de la classe la plus nombi^euse. Jusqu'alors une déclaration de droits, si elle est illimitée > sera dangei^use; si elle est restreinte , elle sera fausse. Le seul principe que nous devons proclamer solennellement, c'est que les hommes sont libres, et que cette liberté consiste dans l'obéissance aux lois , lorsqu'elles sont l'ouvrage de la volonté générale ; mais la déclaration des droits de l'homme doit suivre une bonne constitution, et non la précéder. Pourquoi transporter les hommes sur le haut d'une montagne , et de là leur montrer tout le domaine de leurs droits , puisque nous sommes obligés ensuite de les en faire redescendre , d'assigner les limites , et de les rejeter dans le monde réel oà ils trouverpnt des bornes à chaque pas ? Lorsque nous aurons fait la constitution , nous pourrons y approprier avec plus de justesse la déclaration des droits , et cette concordance rendra les lois plus chères au peuple.:» {Opinion de Malouety Courrier de

Provence, )

( Note des éditeurs» )

66 MÉMOIBES DE BIVAKOL.

et lorsqu'ils sortent d*un long esclaragé , on doit leur présenter la liberté avec précaution et peu h peu , comme on ménage la nourriture à ces équi-^ pages afTâméâ qu oh réncàntrtrvôhvent éik pleihë mer dans les voyages de long c^r^. N'oubliez piis enfin , déptilés de la France , que si les rois se perdent pour vouloir trop régner , l'es assemblées législatives ne s^ perdent pas moins pour vouldiir trojp innover.

D'ailleurs , p'ourquoî révéler au monde des vérités purement spéculatives? Ceux qui n'en abu*seront pas sont ceux qui les connaissent comme vous , et ceux qui n'ont pas su les tirer de leur propre sein ne les comprendront jamais ; et en abuseront toujours. Loin de dire aux peuples que la nature a fait tous les hommes égaux ; dites^leùr au contraire qu'elle les a faits très-inégaux ; que l'un naît fort et lautre faible ; que l'un est sain et l'autre infirme ; que tous ne sont pas également adroits et vîgilans , et que le chef-dwiivre d'une société bien Ordonnée est Ae tendre égaux paf lés lois ceux que la nature a faits si inégaux par les moyens (i). Mais ne leur laissez pas croire pour cela que les conditions soient égales ; vous savez, vous voyez même quels malheurs résultent de

(i) Ce pauvre M. de la Fayette, dans une ébauche de constitution lue à l'Assemblée nationale , a dit au contraire que la iia« \nre faisait les hommes égaux, et que la société les rendait inéganxi.

( Note de RivaroL )

MÉMOIRES DE RlVàROL. 67

cette fausse idée , lorsqu'une fois le peuple s'en est préoccupe. Au premier Bruit qu oh a semé de la* bolitidU des droits fébdaux ^ tes paysans n'ont tdulu: fti attfehdre ni entendre que FÂs^embiëe nationale distinguât entre les drdits tééls et led drdits per-^ sonnéls'; ils ont marche par tt^Upes verà les'ab-^ bàjres , vers les châteaux ; Vers tou^ les lieui oh reposent les archivée de la noblesse et les titres des! afidéiines possessions i lé feu ,■ le sâng , ls( ruine et là mort ont marqué partout lés traces dé eés tigres démuselés ; et roûà êtes déjà forcés d'iitiplorer contre ces furieux lé séjours de Ces mêmes troupes réglées dont tous avez trop loué la déso-* béissance pour que vous puissiez espérer jàinàis de vous en faire obéir.

Direz-vous que mes craintes sont extrêmes ou chimériques , vous qui avez entendu un de vos députés 9 dans l'Assemblée nationale^ lui annoncer qu'il existait au Palais-Royal une liste de proscrits, et lui avouer en frémissant que cette liste contenait les noihs de plusieurs de ses membres ; vous qui avez vu tos propres députés à Saint-Germain , sous le fer d'une populace dégouttante du sang de quelques citoyens , demander à genoux f au nom des lois et de l'humanité , la grâce d'un innocent , et l'obtenir à peine pour Fèur propre vie? Mais , sans parler du peuple , ne savez-vous pas , Assemblée nationale , qu'il existe aussi des hommes de sang dans votre propre sein ? Oublie^vous' qu'au moment où les corps des Fou-

68 MÉMOIBES DE RIVAROL.

Ion et des Bcrihier , tout morts ^ tout défiglires quils étaient, trouvaient encore des bourreaux ; qu'au moment, dis-je, où leurs têtes sanglantes pendaient aux colonnes du Palais-Royal, un de vos membres s'écria au milieu de vous : Le sang qui coule est-il donc si pur (i)? Paroles exécrables, rendues plus horribles par la jeunesse de celui qui les prononçait! Si nous ne le nommons point, c'est que nous ne voulons pas dévouer les personnes à la postérité , mais seulement les forfaits et les mauvaises maximes plus criminelles encore que les mauvaises actions (2).

(i) Il ne faut pas oublier que Barnave se repentit amèrement

d'avoir prononcé ce mot cruel, et qu'il a mérité depuis qu'on ne

le jugeât point ayec trop de rigueur sur une parole échappée à sa jeunesse. ( Voyez les Mémoires de Madame Campariy t. 2. )

( Note des éditeurs, )

(a) L'Assemblée nationale étant environnée d'une foule considérable de spectateurs , il est certain que ses membres ne sont pas tous libres de voter à leur gré. Ceux qui ont des principes modérés , ou qui montrent quelque respect pour l'autorité royale, sont d'abord hués , et ensuite notés au Palais-Royal qui leur écrit des lettres menaçantes. Il n'y n d'applaudb que ceux qui ouvrent des avis violens.

Le bruit ayant couru que les Anglais avaient livré M. de Calonne , et que ce ministre allait être amené à Paris , la populace se préparait à le recevoir , et à le traiter comme elle avait déjà traité Foulon et Bertliier. Les ennemis de M. de Galonné , trèspopulace en ceci , crurent que les Anglais allaient se déshonorer en leur livrant ce ministre ; et ils étaient si sûrs de son arrivée qu'ils en paraissaient affligés.

( Note de BiyqroL)

MÉMOIRES DE RIYAROL. 69

- Tremblez donc , Assemblée natiOânale , que la France pe devienne cruelle , et que sa capitale , qui rëpuise et la corrompt depuis tant de siècles y n'achève pas de la déshonorer. C'est vous seuls qui serez responsables de tous nos maux , puisque vous avez envahi tous les pouvoirs. Des ministres choisis dans votre sein vous prient de rendre au roi la puissance executive ; si vous ne voulez pas la lifi restituer^ s'il vous semble trop difficile de rendre quelque lustre à la royauté que vous avez avilie ; si vous voyez , si vous souffrez , d'un œil sec et d'un bras léthargique , nos malheurs et nos misères , tremblez du moins pour vous-mêmes. Un jour y sans doute, six millions d'hommes armes demanderont l'abolition entière et absolue de tous les droits dont vous n'avez ordonné que le rachat. Us vous accuseront d'avoir trompé leur espoir. Que n'attendent-ils pas en effet d'une assemblée qui a renversé le trône? Ils demanderont des lois agraires : voilà où vous mèneront ceux à qui vous parlez trop d'égalité ; car les législateurs ont aussi leurs indiscrétions, et le peuple est toujours prêt à les mettre à profit (i).^Vous aurez

^■^^l^^i^^— ^fc^^^B^M— ^W^M^^aWi— ^M^l^l^^— —^ii^i^i^^l.l— I^M^fclM^^li..— ^I^I^W^^I^^^^P^— ^fc^i— ^— i-^^^^^—i ^M^^l^»^»^M I ■ ■

(1) Dans un journal que nous avons cité , ou ne juge pas moins séyèrement les actes de i*Asseinblée.^ Pïous citons pour exemple le morceau suivant , écrit avec une ironie amère : .

« Peuple français y cessez de vous agiter d'erreurs en erreurs , préservez- vous de toute atte'nte du sentiment ; concentrez vous , refroidissez -vous y si Ton peut s'exprimer ainsi , et que le comte de Mirabeau vous dise par ma bouche qu'un roi n*a plus

yO MÉMOIRES DE RIYAROL.

armé celui qui n a qu'une chaumière contre Theureuz possesseur d'une maison , et le simple batelier contre le maître d'un navire ; enfin , ceux qui

besoin d'être ulmé. C'est un reste de superstition qn*il faut détruire. Nous sommes arrivés à cet âge mûr où les passions TÎYes ne tyrannisent plus. Les rois doivent aujourd'hui être envisagés comme de vieilles maltresses qu'on a trop-lon^-tempt g&léea. Un monarque n'est que le président du comité d';exéiSition, toute sa science doit consister à bien poser une question. Chaque législature lui votera des remerciemens , et désormais l'histoire séculaire des monarchies doit se composer au plus de cinquante adresses du corps législatif. Si la constitution, nouvelle , tomme on n'en peut pas douter, d'après l'influence salutaire du parti qui dirige l'Assemblée > dépouille le roi démonte autoritéy' cette découverte pourra aller de pair avec -celle de la Doudre à canon. Le courage n'entre pour rien dans la composition d'une armée; la nature ne doit entrer également pour rien dans la constitution d'un grand empire. La règle et le compas décident les victoires plus encore que les baïonnettes ; cTest avec nné équerre 9 et -non- par des montagnes études rivières qu'un 'toyaume doit se diviser. Une batterie bien postée > servie par une légion de Thersites , eût fait plier la phalange macér donienne; Achille lui-même eût reculé devant le pistolet de Mirabeau. Ne songeons donc qu'à former une nouvelle tactique de gouvernement ; brisons les statues de Louis XII et d'Amboise , d*Henri IV et Sully , et rendons mille actions de grâces aux modernes Vaubans de Ig politique, au nouveau Tfewton de la finance ; remettons aux mains des mathématiciens le soin de nous gouverner, et, pour assurera nos neveux la probabilité d'an bonheur dans toutes les règles , confions à M. de Condorcet Fédncation et le préceptorat de monseigneur lé Dauphin*. (Actes

des ap6tres. )

( Note des éditeurs. )

. MÉMOIRES DE BIVAROL. 7 1

n'pAt rien s'éièyeront contre, ceux qui possèdent , je veux dire le très-graud niombre contre le trèspetit nombro^ La licence.^ ce fantôme effrayait djç la. liberté^ vous poursuivra dsms cette mêoie salle , SQU5 ces. mêmes yoùtes oii, comme ^aoisoq , yplis 9vez f assemblé le peuple , et vous voi^s ensevelirez comme lui sous les débris du templç , pour en avoir ébr:anlé les plus fortes colonnes , la sjireté personnelle et la.propriéié. Déjà même où en seriez-vous.^ s'il se, trouvait dans les provinces un tartufe politique et courageux? Lui. opposer iezyous.ces soldats philosophes et patriotes auxquels irous avez appris à. raisonner sur le serment. Un .Cromv^el vous accablerait des mêmes argumens dont /VOUS ayez qiccablé la royauté ^ et vous ne seriez pas le premier exemple d'uoe assemblée légblative qui aurait travaillé pour jun usurpateur. , . C'est principalement sur. Paris que doivent se porter les regards de l'Assemblée nationale. On peut compter dans cettef malheureuseï ville quarante ou .cinquante mille hommes dont on ne connaît ni l'existence ni les intentions,, et ces. hommes sont armés ! et ils sont mêlés aux bourgeois.qu ils peuvent égorger d'un jour à l'autre ! En supposant que ce malheur n'arrive pas ,.la capitale entend-elfo ses intérêts lorsqu'elle r.este. soup les armes ? Paris est-il donc une ville de guerre ? N'est-ce pas au contraire une ville de luxe et de plaisir? Rendez-vous de la France et de l'Europe , Paris n'est la patrie de personne ; et on

72 MÉMOIRES DE AlVAROL.

ne peut que rire d'un homme qui se dit citoyen de Paris. Cette capitale n'est qu'un vaste spectacle qui doit être ouvert en tout t«mps : ce n'est point la liberté qu'il lui faut ; cet aliment des républiques est trop indigeste pour de frêles sybarites , c'est la sûreté qu'elle exige , et si une armée la taenace , elle doit être désertée en deux jours. Il n'y a qu'un gouvernement doux et respecté qui puisse donner à Paris le repos nécessaire à son opulence et à sa prospérité*

La capitale a donc agi contre ses intérêts en prenant des formes républicaines ; elle a été aussi ingrate qu'im politique en écrasant cette autorité royale à qui elle doit et ses embellissemens et son accroissement prodigieux; et , puisqu'il faut le dire , c'était plutôt à la France entière à se plaindre de ce que les rois ont fait dans tous les temps pour la capitale p et de ce qu ils n'ont fait que pour elle (i). Ah ! si les provinces ouvrent jamais les yeux, si elles découvrent un jour combien leurs intérêts sont , je ne dis pas difTérens , mais opposés aui intérêts de Paris ^ comme cette ville sera abandonnée à elle-même ! Combien ses marchands gémiront d'avoir expulsé les nom-

(i) Paris a toujours été traité en enfant gâté par le gouyeme-

ment. C'est toujours la capitale , dans les temps de disette , qui

est la première approvisionnée^ et on y maintient toujours le

pain à plus bas prix que dans les provinces. C'est pourtant

Paris qui s*est révolté le premier.

( Note de RivaroL)

MÉMOIRES i)E RIVAROL. 7 3

breux chalands qui les enchérissaient, pour lever cette absurde milice qui les ruine. Était-ce donc à toi à commencer une insurrection , ville insensée ! Ton Palais-Royal ta poussée vers un précipice d'où ton Hôtel-de- Ville ne te tirera pas ; rherbe croîtra un jour dans tes sales rues. Pour te perdre, il n'est pas besoin de te prendre; il n'y a qu'à te quitter ; c'est aux provinces à t'assiéger de loin; que, par un blocus aussi heureux pour elles que funeste pour toi , elles cessent de t'envoyer leurs denrées que tu consommes , leur argent que tu dissipes ^ leurs enfans que tu corromps ; qu'elles cessent un jour , et tu n'es plus ! *

La postérité demandera peut-être ce que fut ce Palais-Royal dont nous parlons si souvent, et qui entretient aujourd'hui des 'communications si intimes et si sanglantes avec la place de Grève. Nous dirons en peu de mots , que le Palais- Royal , appelé d'abord le Palais-Cardinal , fut le berceau du despotisme sous Richelieu , le foyer de la débauche sous la régence; et que, depuis ■cette, époque, tour à tour agioteur et politique , il est devenu comme la capitale de Paris. Dans une ville corjçompue^ ce jardin s'est distingué par la corruption. Telle a été son influence dans la révolution actuelle , que si on eût fermé ses grilles , surveillé ses cafés , interdit ses clubs , tout aurait pris une autre tournure. En- ce moment^ ses galeries sont des chambres ardentes -o^

74 MËMOlREâ DE RIVAROL.

se pronqncent dçs sentences dç moyX ; çt sfs, arj cades^ où Ion étalée les têtes d^s.prpççritÇr, S99t ]esgémqnies dp la capitale. La liberté , si elle est le i^.uit de Iqi révolption ^ ne poi^vait a^rpijr 4^ .hcr^ceau plus impur,, ... .. .. . . ,

Nous ayons ei^posë avec as^çz dç francjiise , J|i politique y les progrès et les embarras ,dç VAfr ^çn^bljBÇ nationale ,,^ Içs pr^tçQtipl^s ^ \çs vjole^c^ et les çpines de la capitale : nous ne finirons pas sans insister. sur la pi^tpyable cÇQdu|te.clç XW' cien ministère. • . , ^ , . . .

Quand une vaste monarchie prend une cer^ tai^e pente I il fa;i4i*^U 4'<^l^<>r4i ^'9i;i'êter. ;5U|r les dépenses de toutes sortes , parce qu'en tout il yajut jnieu;x: dépendre 4^ spV que 4)^ autresi , et qu'ijn ro^ économe e^t tqujoi^rs.le nuîtpfî 4e ses sujets et.ljarbitre de ses .voisin; ; un roi débit^iijç ^'est.quun ç^claye qui. n'a jii .puissance au, der 4aps y.ni influenpç au dehors. ËQ^i^ite , lo.fsq]j«'Qi| y.e ut .empêcher Içs Jbipfr^urs.d/.uiie çéyolutio^n >,.il fi^u,t.U vpuloiy.çt .la. faire, soi-même ;.,eUp çt»it }r.op,nécçssair^ en^ France ppuir.ne pa^ ^tre inQr yitablp. .CoiTibien peut-être de gQuvernemens en. Eui;ppe y. seront prîf.,. pour; Vy, ayoir, p^s pl«« Spngé.qup le, cabinet de VersaïUfis! ,^ ,

Qqjue ce^ei de parler, eii Finance çl; dan^ le re^te 4e l!£urQpe.^ des p£^u3es de cette révQlution. pji pRUt Jj?s diviser, en, q^uses.élpigné^s et en c».u$e§ prochaines y les unes et les autres sont trop nom* breuses pour leâ rappeler toutes. La populace de

MEMOIRES DE RIVAROL,. jS

Paris et cielie même de. toutes le^s villes du royaur me 9 ont i^ncore biçn des crimes à faire avant d'égaler, les aotti^çsde la cour- Tout le règne actuel peut, se réduire à qujnze ans.d^ fail^lesse et à utf jour de force, mal employée., , r , .

D'abord on doit ( sans être pourtant tenu à la reconnaissance ) I on. doit en partie la révolution à M. de la Vauguyon et à M. de, Maurepas f Fun gouverneur et l'autre ministre de Louis .Xyi; le pr^poier forma l'homme , et le second le. roi. ., , ; , -..iOix. doit. presque tout à, la Ijberté de la presse. X4esvplulo$ophes..ont appris aupeuple àse.mpquec des; prêtres,, ...ejt les. prêtres, ne sont plus en.éj:at de faire respecter les rois; source évidente de raffaibUssement ,des pouvoirs. L'imprimerie est Fartillerie de la pensée. Il n'est pas perniis de parler en public , mais il eist periqis de tout écrire ; et si. on ne peut avoir lyie armée d'auditeurs , op peut avoir une armée de lecteurs.

On <L)it beaucoup aussi à ceux qui ont éteint la maison du roi : ils ont privé le trône d'un appui et d'un éclat nécessaires: les hommes ne sont pas de purs esprits , et les yeux ont le^rs, besoins ; par-là ils ont aliéné les coeurs d'une foule de gen-' tilshommes qui , de serviteurs heureux et soumis à Versailles , sont devenus des raisonneurs désœu- -vrés et mécontens dans les provinces.

On doit encore plus au conseil de la guerre.

Tous ses membres , et en général tous ceux que

76 MÉMOIKKS DK RIVAROL.

l'armëc appelle des faiseurs , étaient , sans le savoir, les ve'rîtables instigateurs de la révolution. Les coups de plats de sabre et toute la discipline du Nord ont désespéré les soldats français. Ceux qui ont substitué le bâton à l'honneur mériteraient qu'on les traitât , d'après cette préférence , si la révolution n'entraînait que des malheurs.

Il ne faut pas oublier non plus ce qu'on doit à M. larchevêque de Sens , qui aima mieux faire une guerre intérieure et dangereuse aux parlemensy qu'une guerre extérieure et honorable contre la Prusse. La Hollande , qu'on aurait sauvée , aurait donné des secours en argent , et cette guerre aurait sauvé le roi lui-même , en lui attachant l'armée ;i et en le rendant respectable au dedans et au dehors (i).

Enfin ^ on doit tout au dépit des parlemens, qui ont mieux aimé périr avec la royauté que de ne pas se venger d'elle (2).

(i) Observez que la France, au moment de la révolution, avait atteint son plus bas périgée en Europe. Elle avait abandonné successivement tous ses alliés, la Suède, la Prusse, la Turquie , la Hollande, la Pologne et les princes de l'Empire : c'est aujourd'hui son traité de commerce avec l'Angleterre qui achève de la ruiner. ^ ^^^^ ^^ ^^^^^ ^

(a) On peut opposer à celte satire rigoureuse le tableau suivant tracé avec vigueur, par Mirabeau.

.« Nous rappelons encore les {)ropos sententieux de cette sagesse routinée qui consiste par excellence à n» rien voir au-

Depuis long -temps , le cabinet de Versailles était, ix)ur les lumières^ fort au-dessous du moin*

■ ■ ■ I ■ ■ g ■ ■ — !■■■ «Il I ■ ■■■ I ■ ■■ I ■■ I

delà de ce qui est. Les nouvelles Tues étaient des systèmes , et ce mot avait une vertu magique pour répondre à tout ; les amis du bien public étaient des tètes exaltées; ceux qui proposaient les Anglais pour modèles, des extra vagans , des anglomanes *• Ijà nation^ nous disait-on gravement , n'est faite que pour s'occuper de bagatelles; la liberté sera quelque temps la mode régnante , comme l'Encyclopédie et les pantins; mais la cour est trop dépravée, la capitale trop frivole , l'Opéra trop important , les provinces trop ignorantes , les peuples trop façonnés au joug^ pour qu'on puisse espérer une régénération. Dire à la France d'être libre, parce que la liberté est le premier des biens , c'est' dire à un vieillard cacochyme et goutteux de faire beaucoup de mouvemens , parce que l'exercice entretient la santé. £h ! qui raisonnait ainsi? Quelquefois des philosophes chagrins , effrayés de la dégradation de l'espèce humaine sous l'empire du despotisme ; mais plus souvent d'aimables Atticus qui , dans une réiirolution générale , craignaient le dérangement de leur tranquillité ; des hommes corrompus et puissans , aux yeux desquels tout est bien, parce qu'ib rentreront dans le néant le jour où tout sera

• * On ne peat se refaser à citer un trait de pénétration d'un premier commis des affaires étrangères. Sur la première nouvelle qu'il reçut , par les gazettes , des tumultes arrivés à Londres eu 1780, à roccasion de l'association protestante : « Vous verrez , vous verrez , disait-il avec la suffisance mystérieuse d'un sot eu place , vous verrez ce que va devenir l'Angleterre ! Sa constitution n'est que d'hier, cela n'a point de solidité ; laissez faire , une secousse suffira pour la renverser. » Heureusement pour l'Angleterre ', ce grand homme déployait alors tous ses talens pour exciter une tempête dans un verre d'eau. Qu' est-il arrivé ? La petite république a été bouleversée, mais l'Angleterre a échappé ; et la grande monarchie, dont le gouvernement bureaucratique paraissait si parfait au ministre subalterne , cherche aujourd'hui sa constitution.

y8 MÉMOIRES DE HIVAROL.

dreciub du Palais-Royal. La postérité aura peine à croire tout ce qu*a fait le gouvernement , et tout ce qu'il n'a pas fait. Il y a eu comme un concert de bêtises dans lé conseil. A la veilte dé de leurs mauvaisèis dispositions , les ministres firent renvoyer M. Necker/et ce fut encore là un nouvel effet de l'heureuse étoile de cet administrateur qui aurait été enveloppé dans la haine publique , c'est-à-dire proscrit par l'Âssetiiblëfe nationale et côhdiamtié au Palais - Royal , àïûâ qu'à l'Hôtel-dë-Ville , s'il fût resté deux j6àk*s*'âë plus à Versailles.

On convient unanimement que , si le roi était monté à cheval , et qu'il se fût montré à l'armée , elle eût été fidèle et Paris tranquille ; mais où

n'avait songé à rien. Cette armée , en arrivant ,

mieux. Voilà le secret de cette repoussante lucrédulité qu'ils opposaient sans cesse aux espérances des Trais patriotes , incrédulité qui eût fait leur désespoir» s'ils eussent connu les émotions délicieuses de Thumanité , et qui faisait leur consolation , en rassurant leur aride et barbare égoïsme.

» Aujourd'hui tout est changé : ceux qui croyaient le moins à la révolution se vantent de l'avoir prévue. Loin de rester en arrière par légèreté y souvent par faiblesse , on passe le but , comme si la constitution pouvait être l'ouvrage d'un j.ôur. Sans doute cette impatience n'est pas générale ; sans doute il. ne sera plus vrai ce mot ingénieux d*une femme : « Que les Français sont des » enfans qui , après avoir mis dans la terre une semence , vont » gratter le sol le lendemain pour voir si elle ne commence » point à lever. » ( Courrier de Provence.)

{ Note des éditeurs, )

MÉMÛIR]^ DE BIVAROL. 7g

manquait de tout : elle fut nourrie et pourvue par ceux qu'elle Tenait réprimer. Le moyen que ses pédagogues pussent la diriger contre ses nouveaux bieilfaite tirs Elle a suivi l'exemple des Gardes- Françaises qui , au fond y n'ont jamais été dans Paris que des bourgeois armés: '

ITàillèurs / aprè j avoir fait là faute' d'assembler les Étatis-généràux aui portes de Paris , c'était commetti'é une inlp'rudëncè que d'y rassembler les frouf)ês. Leé bourgeois de cette grande ville et une fôùle d'émissaires se répandirent dans le caiiip , et seitièil^ent l'or à pleines mains ; dé sorte que , huit jouris après leWr arrivée, il était à peu près ceHaîii que les ^troupes n'obéiraient pas« Lé toi y èh congédiant l'armée / né consulta sans douté que là clémence ; mais il aurait dû la congédier encore, en ne consultant que là prudencèl On dira peut-être que le roi aurait dû suivre Tarmée : ceci suppose un autre système, un autre ordre de choses et un tout autre roi.

Comme rien n'avait été prévu, rien ne se trouva gardé. Là Bastille emportée , trente mille fuâils et cefit pièces dé càhon entre les mains du peuple , une milice de soixante mille bourgeois , un sénat permanent à l'Hôtel-de-Ville et dans les soixante districts, l'Assemblée nationale se mettant sous leur sauvegarde ; et le roi forcé de venir à Paris approuver leurs fureurs et légitimer leur rébellion ; tels ont été les derniers svmptônies et les signes lés plus éclatans de la révolution :

8o MÉMOIRES DE RIVAROL.

car la dëfeclioD de rarmce n'est point une des causes de la révolution : elle est la révolution même.

L'extrême population dans un État est aussi une des causes de la chute des pouvoirs et des révolutions. Tout prospère chez un peuple au gré de ceux qui le gouvernent ^ lorsqu'il y a plus de travaux à faire que d'hommes à employer : mais quand les bras l'emportent par le nombre sur les travaux à faire, il reste alors beaucoup d'honftnes inutiles, c'est-à-dire dsftigereux. Alors il faut recourir aux émigrations , et fonder des colonies , ou donner à ces peuples une forte constitution pour les contenir. Mais malheureusement si , au Heu de leur donner cette constitution, le prince les assemble pour qu'ils se la donnent eux-mêmes, alors c'est cette partie oisive et remuante qui domine , et tout est perdu.

Nous n'avons parlé , dans l'énumération de ces causes , ni de ce qu'on reproche à la reine ,^ni des déprédations de quelques favoris : ce sont là des sujets de mécontentement , et non des causes de révolution j seulement peut-on- dire que des faveurs entassées sans ménagement sur quelques individus ont découragé "et aliéné une grande partie de la noblesse et du clergé > et que ce sont cesTuêmes nobles et ces prélats , réunis aux parlemeris , qui ont été les instigateurs et les premières victimes de la révolution? Cela devait être, puisqu'en dernier résultat tout mouvement

MEMOIRES DB RITAXOL* (S t

national n^est qu'un choc de V égalité natweUe (i) contre les privilèges , et , s'il faut le dire , du pauvre contre le riche. Du moment en effet que les privilèges sont si coupables , il est difficile que les grandes propriétés ne soient pas un peu odieuses ; et Toilà pourquoi d'un bout du royaume à Fautre , ceux qui n ont rien se sont armés contre ceux qui possèdent , et que le sort de l'État dépend aujourd'hui du succès qu'auront les milices bourgeoises contre les brigands*

Il reste maintenant à examiner quel serait l'état actuel des choses ^ si Tautorité royale n'avait pas été anéantie par. la défection de l'armée.

Les fanatiques et les mal intentiontiés réponddent d'abord que les membres de l'Assemblée na^ tionale étaient à jamais perdus et que Paris était détruit de fond en comble si le roi, eût prévalu. Ceux qui accréditent ces bruits-là n'en sauraient

(i) Nous entendons par ce mot une égalité de droit , et^on

une égalité de fait , puisqu'il est vrai que les hommes naissent

avec des moyens inégaux , et passent leur vie dans des condi'

tions très-inégales , de quelque liberté que jouisse le pays où ils

se trouvent. Un cordonnier de l'ancienne Romen*était pas l'égal

de Scipion , quoiqu'il eût naturellement autant de droit que lui

aux emplob de la république : ils étaient tous deux égaux par

le droit , et inégaux par les moyens. Peut-être faudrait-il , au

lien légalité naturelle^ égalité civile y puisque tous les citoyens

sQnt protégés par des lois égales. Il n'y a , il n'y aura jamais

d'autre égalité parmi les hommes.

( Note de RivaroL )

82 MltMOIRK8 DE RlYAROfc.

apporter la moindre preuve , et ils ont toutes les probabilités contre eux. Il faut , pour leur répondre, partir seulement du motif qui a fait recourir à une assemblée d'états-généraux ; c'est le besoin d'argent : or ce besoin n'était pas diminué, il s'était au contraire fort augmenté depuis un an : était-ce donc le moyen d'obtenir des secours de la nation française que de la violer dans la personne de ses députés? Si l'exil des parlemens, sous le précédent ministère , avait fait craindre le refus des subsides , que ne serait-il donc pas arrivé d'une pareille violence? Ne devait-on pas s'attendre à une insurrection générale, puisqu'elle s'est effectuée par la seule appréhension de ce . qu'on ne fait que supposer ? Il est bien plus probable que le roi n'aurait songé qu'à faire accepter la déclaratioii des droits par l'Assemblée nationale , à statuer les impôts nécessaires et à indiquer d'autres états-généranx : on est toujours sûr d'un roi qui a besoin d'argent.

Quant à la ville de Paris , jamais la cour n'a eu ni assez de lumières ni assez d'amour du bien public pour vouloir la dispersion de cet énorme et confus amas d'hommes et de pierres. Paris , qui a jusqu'à présent consumé les provinces , ne doit périr que par elles. Une cour prodigue et nécessiteuse ne saura jamais se passer d'une grande Capitale , et préférera toujours les objets de luxe entassés dans une ville, aux véritables 'biens de l'homme répandus dans les campagnes.

MÉMOIRES DU RIYAROL. tS5

D'ailleurs Paris avait alors des otages trop précieux pour qu'on songeât seulement à y jetçr ua boulet de canon. On y comptait à cette époque les premières familles du royaume , les femmes et les ^nfans des courtisaas et des premiers officiers de l'armée. Mais c'est pour ne pas trop rougir de ses crimes que Paris s'obstine à dire qu'on avait résoln sa perte.

Il est donc clair qu«n réduisant à rien liés preujves pour et contre les intentions delà coui^, il reste du moins de grandes probabilités pour ceux qui la justifient, contre ceux qui la calomnient; et ces probabilités sont encore fortifiées par la comparaison de l'état où nous sommes. Paris aurait été contenu par des soldats, mais il aurait été tranquille ; l'Assemblée n'aurait pas eu l'honneur de faire sa fausse constitution , mais la nation et le roi se seraient entendus ; les impôts auraient été accordés ; et cependant la capitale n'aurait pas été souillée de tant de crimes, les provinces ne seraient pas infestées de brigands , les abbayes ne seraient pas incendiées , les châteaux démolis, les couvens pillés et violés , la sûreté personnelle et les propriétés attaquées de toutes parts , les revenus publics considérablement diminués, les lois affaiblies et les droits confondus; enfin Tar*mée n'eût pas été infidèle, ce qui dans tout État sera toujours un grand malheur. Comment se fier désormais au serment d'une telle armée? Ceux qui Qnt abandonné leur roi seront-ils fidèles à des

84 MRMOIRES DE RIYAROL.

oiTiciers municipaux ? Il faut que l'Assemblée nationale^ pour être sûre de Tarmée, ait c^upté d^abord sur un miracle ou sur un complot , et quelle compte maintenant sur des vertus, sur des raisonnemens et des distinctions métaphysiques. Une armée est un instrument de bien ou de mal , et les rois manient mieux que les corps législatifs ces sortes d'instrumens.

Résumons. L'Assemblée nationale n'aVait pas été députée pour faire une révolution , mais pour nous donner une constitution. Nos députés u ont encore fait que détruire. Ils cèdent aujourd'hui à la tentation de placer une déclaration des droits de rhomine à la tête de la constitution ;. puissentils ne pas s'en repentir ! Les princes, à qui on parle toujours de leurs droits et de leurs privilèges , et jamais de leurs devoirs , sont en général une mauvaise espèce d'hommes. L'Assemblée nationale aurait-elle le projet de faire de nous autant de princes? Les passions ne crient-elles pas assez haut dans le cœur humain , et une assemblée législative doit-elle favoriser l'envie , qui ne veut pas qu'un homme puisse jamais valoir ou posséder plus qu'un autre ? Depuis quand la loi , qui a toujours lié les hommes, ne songe-t-elle qu'à les délier et qu'à les armer ?

Tous les législateurs ont ajouté aux liens dés lois les chaînes de la religion ; ils n'ont jamais cru prendre trop de précautions pour établir parmi le peuple la subordination, cet ange tulélaire du

monde. Mais les philosophes actuels composent d'abord leur république > comme Platon , sur une théorie rigoureuse ; \h ont un modèle idéal dans la tête , qu'ils veulent toujours mettre à la place du monde qui existe; ils prouvent que les prêtres iCt les rois sont les plus grands ffeaux de la terre ^ et qu(ind ils sont les maîtres , ils font d'abord révolter les peuples contre la religion, et ensuite contre l'autorité. C'est la marche qu'ils ont suivie en France ; ils ont vengé* les rois des entreprises des papes ^ et les peuples des entreprises des rois : mais bientôt ils verronft avec douleur qu'il faudrait qu'il existât un monde de philosophes pour briser ainsi toute espèce de joug ; ils verront qu'en déliant les hommes on les déchaîne ; qu'on ne peut leur donner une arme défensive qu'elle ne devienne bientôt offensive ; et ils pleureront sur le malheur de l'espèce htimaine qui ne permet pas à ceux qui la gouvernent de songer à la perfection (i). Alors , de philosophes qu'ils étaient

(i) Il y a autant de finesse d'observation que d'énergie dans le morceau suivant , où , après avoir peint les Etats despotiques, Mirabeau dit :

a' Le tableau des pays libres est bien différent : point de voile mystérieux qui couvre les iniquités de l'administration , tout est connu. Là , de peur de passer pour un adulateur du pouvoir, on se fait presque honneur d'un esprit chagrin* Ce mécontentement , qui n'est pas le malheur, est un des caractères de la liberté ; l'homme libre désire une perfection qu'on n'atteint jamais : il est , en matière de gouvernement , un Sybarite blessé

86 MiMOiRES DE RIVABOL.

ils deyiendront politique8. Ils Ten*ont qu'en légis^ lation comme eo morale ^ le bien est toajônrs le mieux : que les hommes s'attroupent parc^ qu'ils ont des besoins, et qu'ils se déchirent parce qu'ils ont des passions ; qu'il ne faut les traiter ni comme des moutons ni comme des lions,, mats comme s'ils étaient l'un et l'autre ; qu'il faut que leur fat-

par des feuilles de roses. On n'attend pas les maux réels pour ^é plaindre , mais on s'étudie k tes prévoir : nne opinion fait mt schisme. Tout homme doué de grands talens devient ipie puî|H sance et forme un parti , mais tous se contiennent les uns -par les autres , tous fléchissent devant la loi; au lieu ^ue dans les Étata despotiques on fait beaucoup de mal et point de bruit ; dana les États libres on fait beaucoup de bruit et encore plus de bien; car an sein de toutes ces guerres d'opinion , on est en paix dan^. l'intérieur des familles ; chacun recueille les fruits de son indus* trie , moissonne où il a semé , jouit sans crainte , se livre aant inquiétude aux charmes de la confiance, exploite , selon se» lalens , tous les sillons de la richesse publique , et s'abandonne sans regret au plus doux instinct de la nature , embelli par l'espoir ûe donner le jour à des citoyen^.

» On dit souvent , tel peuple est libre , et cependant il n'est jamais tranquille. "Ne jugez pas à distance^ approchez -^ vous , observez mieux. Tous accusez la liberté d'une inquiétude dont le principe est dans le défaut de liberté même. Le reproche que vous lui faites ne tombe que sur de mauvaises lois, sur une constitution vicieuse. Rendez la liberté plus pure, pins générale, plus solide , vous détruirez le germe funeste des dissentîmens et des troubles. Quand les aristocrates de telle* république se plaignent de l'esprit inquiet des citoyens , c'est la fièvre qui accuse le pouls de la fréquence et de la vivacité de ses vibrai-» Ûons. ( Courrier dr Vroyénce, )

( îiolc dçs éditcuj^^ )

MÉMOIRfiS ]^ RIYAAOL. 87

blesse les rassemble , et que leur force les protège. Le despote qui ne voit que de vils moutons , et le philosophe qui ne yoit que de fiers lions^sont également insensés et coupables.

U faut pourtant observer que les livres des philosophes n'ont point fait de mal par eux-mêmes , puisque le peuple ne les lit point et ne les entendrait pas ; mais il n'est pas moins vrai qu'ils ont nui par tous les livres qu'ils ont fait faire , et que le peuple a fort bien saisis. Autrefois un livre qui ne fmssait pas l'antichambre n'était pas fort dangereux; et aujourd'hui il n'y a que ceux en eifet qui ne quittent pas les antichambres qui sont vraiment redoutables. En quoi il faut louer les philosophes qui écrivaient avec élévation pour corriger les gouvernemens , et non pour les renverser ; pour soulager les peuples ^ et non pour les soulever ; mais les gouvernemens ont méprisé la voix des grands écrivains , et ont donné le temps aux petits esprits de commenter les ouvrages du génie, et de les mettre à la portée de la populace. U est dur sans doute de n'avoir que des fautes on des crimes à raconter , et de transmettre à la postérité ce qu'on ne voudrait que reprocher à ses contemporains ; mais, comme dit un ancien , quand on ne peut faire peur aux hommes , il faut leur faire honte. Jamais en effet gouvernement n'a été plus humilié que le nôtre ; jamais il n'y eut d'assemblée législative plus insensée , jamais de capitale plus coupable. Puisse la nation proti-

88 MÉMOIBES DE RITAROL.

ter également des fautes de la cour, des erimes de Paris , et de l'iiicroyable conduite dé ses députes ! Fuissent-ils s'aperceyoir eux-mêmes qu'i mesure quils démolissent avec tant de zèle ^ le peuple ne cesse de briser avec fureur les 'matériaux qu ils tirent du vieux édifice , et qui devaient servir à la construction du nouveau I

Qu'ils ne nous accusent pas d'avoir exagéré leurs fautes ou atténué leurs bonnes intentipns ; nous avons au contraire jeté plus d'un voile sur les maux particuliers , pour ne voir et ne montrer que le malheur public. Le roi , dans ses procla« mations pour le maintien de l'ordre , avoue en gé<missant , que ce qui se passe* est la honte et Je scandale de la France. M. Necker lui-même dit dans ses discours^ que le gouvernement ne peut plus rien : Avons-nous avancé des choses plus fortes ? Avons-nous détaillé tous les crimes^ démasqué toutes les ruses , dénoncé toutes les prétentions ? D'autres que nous auraient parlé de l'afiTaire de Brest et de la répugnance qu'a montrée l'Assemblée nationale pour dévoiler ce complot ; pourquoi un régiment révolté contre ses chefs, à Strasr bourg y après avoir commis de grands excès , a: réclamé utilement la protection de l'Assemblée, nationale ; pourquoi nos députés con^ptent leurs mandats , tantôt pour beaucoup , tantôt pour rien. Maïs ces questions et d'autres encore i^ont inutiles. L'Assemblée enfin ne dissimule plus : elle ne tend qu'à obscurcir le trône, et peut-êtrç .

MEMOIRES DE RXYÀBOCi. 8g

même à Fanéantir : mais la nature des choses est plus forte que la volonté des hommes; cette nuit et ces projets se dissiperont ; l'orage naura dis* perse que les fanatiqueis du peuple et les esclaves de la cour, et le trône brillera un jour sous un ciel plus'pur , appuyé sur la liberté publique, et revêtu d'une splendeur tranquille.

S'il existait sur la terre une espèce supérieure à l'homme, elle admirerait quelquefois notre in^ stinct; mais elle se moquerait souvent de notre raison. C'est surtbut aans les grands événemens que nos efforts, suivis de tant de faiblesse, et nos projets, accompagnés de tant d'imprévoyance, exciteraient sa pitié» Il a fallu que la vanité de l'homme confessât qu'il existe une sorte de fatalité , un je ne sais quoi qui se plaît à donner des démentis à la prudence et qui trouble à son gré les conseils de la sagesse. C'est à la briçveté de notre vue qu'il faut s'en prendre. Si nous apercevions lés causes avant d'êlre avertis par lés effets , nous prédirions les événemens avec quelque certitude : mais , toujours forcé de remonter des effets aux causes , l'homme passe sa vie à raison-* ner sur le passé , à se plaindre du présent , et à trembler pour l'avenir.

Qui aurait dit au vieux M aurepas , lorsqu'il rétablit les parlemens-, en 1774? qu'il les perdait à jamais , et avec eux l'autorité royale? Et, pour en venir à des exemples plus récens , qui aurait dit , l'année dernière, à la noblesse et au clergé,

go MÉMOIRES DE BITAROL^

lorsqu'ils demandaient h grands cris les états-généraux 9 qu'ils y trouveraient une fin si prompte? Ils ne songeaient pourtant qu'à se venger de M. rarcheyêque de Sens , et à rattraper quelques bribes de pensions que ce cardinal avait supprimées. M. Necker est peut-être le seul qui^ après avoir accordé la double représentation au tler»état , ait senti tout-à-<^up qu'il renversait Tan* cienne monarchie; mais refTet était si près delà cause ^ que ce ministre e^^ impardonnable de ne l'avoir passent! plus tôt. Son re^ntir et ses efforts ont été inutiles : en vain a-t-il indiqué la délibération par ordre , comme un remèak efficace pour le mal qu'il avait fait; l'impulsion était donnée » et le tiers-état a crié^ par mille bouches à la fois, qu'il délibérerait jpar té^.

Maintenant , s'il est un problème intéressant au monde , c'est celui que nous offre la situation actuelle de la France. Que deviendra le roi ? Que deviendront le^ fortunes ? Chacun se le demande ^ et dans la consternation universelle , l'intérêt , la peur ou le fanatisme répondent tour à tour. Nous essaierons bientôt si , à travers leurs cris , la raison pourra faire entendre sa voix ; et , sans trop nous livrer à l'art des conjectures , nous verrons jusqu'à quel point il est permis à nos faibles regards de se porter dans l'avenir.

Mais , avant d'examiner les travaux de l'Assemblée nationale -, et de prononcer sur notre état futur , d'après l'étal où nous sommes , il faut d'à-

MÉMOIRES' DE BIYÂROL. 9I

bord cODTenir que les sottises cle la cour et les griefs de la nation étaient montes à leur comble ; nous ne saurions trop le répéter^ Tous les rois du monde ont reçu une grande leçon dans la personne du roi de France. Les gouvernemens ap^ prendront désormais à ne pas se laisser devancer par les peuples qu'ils dirigent. Bans le nord de TEurope , l'Angleterre exceptée ^ les princes sont instruits, et les peuples* ignorans ; au midi, les princes sont ignorans et les peuples éclairés ; cela Tient de ce que les rois du nord s'occupent à lire nos bons ouvrages , et que les rois du midi ne songent qu'à les* proscrire. La France surtout offrait depuis long-temps le spectacle du trône éclipsé au milieu des lumières. Ce spectacle est dégoûtant et ne^ saurait être long. Il faut des rois administrateurs aux états industrieux, riches et putssans; un roi chasseur ne convient qu'à des peuples nomades.

Quand M. de Calonne assemblables notables ^ il découvrit aux yeux du peuple ce qu'il ne faut jainais lui révéler , le défaut de lumières plus encore que le défaut d'argent. La nation ne put trouver, dans cette assemblée , un seul homme d'État ; et le gouvernement perdit à jamais notre confiance. C'est ce qui arrivera chez tous les peuples que les ministres consulteront. En effet, que diraient des voyageurs qui auraient pris des guides, si , au milieu des bois, ces mêmes guides s'arrêtaient tout-à-coup pour les consulter sur la route

gi MÉMOIRES DE RIVAROL.

qu'il faut prendre? Les voyageurs seraient encore bien doux s'ils ne faisaient que mépriser leurs guides. Or , quand les peuples cessent d'estimer , ils cessent d'obéir. Règle générale : les nations que les rois assemblent et consultent^ commencent par des Toeux et finissent par des volontés. Tel peuple qui se fût estimé heureux d'être écouté dans ses plaintes , finit par ne vouloir pas même entendre la voix de ses maîtres.

Au reste, la nation française a pris un moyen ' infaillible de se procurer de grands princes , en leur donnant des entraves et même des inquiétudes^ Quand les rois étaient absolus , lorsqu'il était si nécessaire qu'ils eussent des talens^ on les abandonnait à des gouverneurs et à des ministres imbéciles , et ils s'endormaient sur le trône ; maintenant que, par la constitution , si elle dure, ils seront restreints dans leurs pouvoirs , et qu'il serait presque indifférent qu'ils eussent le mérite personnel , ils^seront toujours éveillés par le besoin et le malheur, ces grands précepteurs des rois ; ils seront toujours bien entourés ; ils seront guerriers , financiers , politiques ; ils -seront eux-mêmes leurs propres ministres.

Voilà en peu de mots la grande faute du gouvernement. Voyons à pre'sent les griefs de la natioil.

Ils sont nombreux sans doute ; et pourtant, qui le croirait ? Ce ne sont ni les impots , ni les lettres de cachet , ni tous les autres abus de l'autorité ; ce ne sont point les vexations des in-

MÉMOÇiES DE RTViLROLV qS

iendans j et les longueurs ruineuses de la justice^ qui ont le plus irrité la nation^ c'est le préjugé de la noblesse^ pour lequel elle a manifesté plus de haine : ce qui prouve éyidemment que ce sont les bourgeois, les gens de lettres, les gens de finances , et enfin tous ceux qui jalousaient la noblesse, qui ont soulevé contre elle le petit peuple dans les villes , et les paysans dans les campagnes. Cest une terrible chose que la qualité , disait Pascal ; elle dorme à un enfant qui vient de naître une considération que ri obtiendraient pas cinquante ans de travaux et de vertus. Il est singulier, en effet, que la patrie s'accorde à dire à un enfant qui a des parchemins : « Tu seras un jour prélat , maré- » chai de France , ou ambassadeur à ton choix » , et qu'elle n'ait rien à dire à ses autres enfans. Les gens d'esprit et les gens riches trouvaient donc la noblesse insupportable , et la plupart la trou'^ vaient si insupportable , qu'ils finissaient par l'acheter : mais alors commençait pour eux un nouveau genre de supplice; ils étaient des anoblis , des gens nobles , mais ils n'étaient pas gentilshommes ; car les rois de Finance , en vendant la noblesse , n'ont pas songé à vendre aussi le temps qui manque toujours aux parvenus.

Quand l'empereur de la Chine fait un noble, il le fait aussi gentilhomme , parce qu'il anoblit le • père , l'aïeul , le bisaïeul , le trisaïeul , au fond de leurs tombeaux , et qu'il ne s'arrête qu'au degré qu'il veut. Cet empereur vous donne ou vous vend

ij/^ MÉMOIRES Dfi RiVàROIi.

à la fois le passe , le présent et lavenir; au lieu que les rois de notre Europe ne nous Tendent que le présent et le futur ; en quoi ils je luontreot moins consëquens et moins magnifiques que le monarque chinois. Les rois de France guérissent leurs sujets de la roture , à peu près comme des ecrouelles f h condition qu'il en restera des traces.

Je le demande maintenant aux diiTérens peu- ' pies de rSurope , et aux Français particulièrement : à qui la faute ^ si la folie de la noblesse est devenue ëpidémique parmi nous ? Faut- il :s'en prendre à un gentilhomme , de ce que tout le monde lui dit qu'il est gentilhomme; de ce que tout le monde lui sait gré de porter le nom de son père ; de ce que tout le monde lui crie de biea conserver ses vieux papiers et de vivre sans riea faire ; de ce qu'enfin tout le monde le tient pour <lëgrade', si la pauvreté le force à travailler et à se rendre utile à la société ? Il est bien clair que si ies nobles avaient été seuls à croire ces sotlises-là, Us auraient bientôt quitté la partie ; que si on avait ri pour la pi^emière fois au nez des gen^ qai se disaient nobles , ils ne l'auraient pas dit longtemps. Mais les roturiers étaient encore plus frappés qu'eux de cette maladie; la noblesse est ,. aux yeux du peuple , une espèce de religion dont les •gentilshommes sont les prêtres; et parmi les bourgeois, ily 9L bien plus d'impies que d'incrédules. Nos académies , moins conséquentes que les chapitres nobles où l'esprit et le talent n'ont jamais fait

MÉMOllaBS DE RIVAROL. 9S

entrer personne , ont voulu se décorer de gentilshommes j et ont ouvert leurs portes à la naissance. Nos philosophes même ont passé leur vie à classer dans leur tête les différentes généalogies de l'Europe > et à se dire entre eux : Un tel est bon, un tel ne Test pas ; ce sot et ce fripon sont des gens . comme il faut ; un tel est du bois dont on fait les les évêques et les maréchaux de France ; et ils ont ainsi accrédité un tas de phrases proverbiales qui, passant de bouche en bouche » ont vicié les meilleurs jugemens , et formé ce qu'on appelle le préjugé de la noblesse (i).

Je vous le demande donc ^ nation française y à qui la faute si ce préjugé a renversé toutes les têtes ? N'est-ce pas à vous à vous en accuser vousmême ? Mais , si vous vous en accusez , si vous en rougissez, pourquoi massacrez-vous un homme par la raison qu'il est gentilhomme? Pourquoi brûlez-vous ses archives et ses châteaux ? Peutêtre voulez-vous, après avoir expié votre sottise par la honte , laver votre honte dans le sang , et devenir atroce pour faire oublier que vous avez été ridicule. Mais je vous le prédis, vous n'aurez

(i) Madame du Deffant ayant lu V Esprit des lois , dans le

temps que ce llyre parut , dit à ceux qui lui en demandaient son

avis qu';/ résultait y de la lecture de cet ouvrage , que son auteur

était gascon y homme de robe et gentilhomme ; et tout c4a

en effet se fait très>bien sentir dans l'admirable ouvrage de

VExprit de^ lois,

( Note de Rivarol, ]

g6 MÉMOIRES DB RlTAROt.

fait que des crimes inutiles (i); vous n'éteindfeat pas des souvenirs. Gësar disait à l'assemblée la plus de'mocratique qui ait existé sur la terre : m Je » descends d'Ancus Martius par les hommes > et ' » de Vénus par les femmes ; si bien qu'on trouve » dans ma maison la majesté des dieux et la sain^ » teté des rois. » Il le disait y et on ne l'en aimait pas moins ; car les Romains étaient plus jaloux des emplois de la république que des généalogies des particuliers : et sans doute ^ bourgeois parisiens y que TOUS aurez un jour une jalousie aussi raisonnable , quand tous verrez tos eufans par* yenir^ comme les nobles , aux charges publiques. Mais 9 je tous le répète > les nobles partageront toujours avec vous les profits des places , sans que tous puissiez partager avec eux la vanité des ti« très ; sans qu'il vous soit jamais possible d'oublier ni ce qu'ils furent, ni ce que vous êtes ; et même y

(i) En Franche-Comté, vers la fin du mois d*août 1789, le jour anniversaire de la St.-Barlhélemi , le peuple avait résolu d*égorger tous les nobles. Quatre coups de fusil devaient être le signal du massacre ; mais celui qui tirait les coups ayant été surpris avant de tirer le quatrième , avoua le complot , et on pendit trois bourgeois et trois soldats des plus coupables. Dans d'autres provinces , on a employé le fer et le feu pour forcer les gentilhommes à renoncer à leurs titres de marquis et de comtes i on leur demandait s'ils étaient plus grands seigneurs que le roi, qyi s'était déclaré du tiers-état. Ceux qui brûlaient les châteaux répandaient qu'il leur était enjoint de ne laisser debout que le château de Versailles , dont on ne répond pas même aujourd'hui .

( Note de RwaroL)

MÉMOIRES DE RIVAROL. gy

dans votre constitution future , ceux de vous qui aui'olit passé par les grandes charges deviendront aussi des nobles , .et ceux qui n'y parviendront que les derniers seront toujours traités d'hommes nouveaux. Ce mal est incurable dans notre Europe , et il serait encore plus aisé à vos philosophes devons en consoler que de vous en guérir.

L'énorme fortune du haut clergé était aussi depuis long-temps un objet insupportable aux yeux du peuple , et augmentait encore la haine et l'envie contre les nobles qui avaient le privilège exclusif des grandes dignités et des gros bénéfices. Aussi , dans la cruelle position des finances ^ n'at-on pas hésité un moment, et l'Eglise a été la première victime.

C'est pour la dernière fois que nous aurons parlé des fautes du gouvernement et des sujets de plaintes de la nation ; nous n'y reviendrons plus. Les travaux de l'Assemblée nationale et les événemens qui en seront les suites vont occuper toute notre attention •

Nous avons laissé le roi décoré d'une cocarde patriotique ; mais sans armée , sans conseil , sans ministre , sans argent ; livré à toutes les entreprises d'un corps législatif. Les esprits modérés pensaient que , de ce jour -même, l'Assemblée aurait dû tomber aux pieds d'un roi dont les mains étaient désarmées , et qu'elle aurait dû lui rendre en hommages apparens ce qu'il perdait en réalité , afin de lui concilier le respect ; et surtout afin de

g8 MÉMOIRES DE RIYAROL.

contenir le peuple qui pouvait se porter aux extrémités, s'il s'apercevait trop que le gouverneineat était sans force. On espérait que cette foule de législateurs se hâteraient de resserrer les liens du corps politique, ébranlé par une si grande secousse ; que les pouvoirs allaient être balancés par une sage constitution, et la législation commencée ; on espérait surtout que l'Assemblée nationale allait s'occuper des finances. Mais on verra bientôt comment nos députés , enflés de leur victoire sur Tautorité royale, enivrés de l'encens qui fumait pour eux dans toutes les provinces , forts d'une milice innombrable et de l'aveugle adhésion de toutes les grandes villes, à ce qdils assoient fait , à ce quils faisaient , et à ce qiiïls feraient; on verra , dis-je , comment nos députés se sont emportés au-delà de leurs mesures , et ce que la peur et la vanité ont fait faire à la plus sage et à la plus auguste assemblée de Tunivers.

Cependant M. Necker fuyait à traders les Pays- Bas et FAlleniagne , emportant avec lui le salut de la France. Une lettre du roi , une épître de FAssemblée nationale et un commis du contrôle galopaient après lui, et le joignirent au-delà du Rhin. Au récit de tout ce qui s'était passé le lendemain de son départ , ce ministre , se voyant \t prétexte de tant de maux , crut aussi en être le remède , et revint à Paris. Toutes les cabales s'étaient réunies pour le rappeler ; on voulait opposer sa présence aux fureurs. du peuple, comme en certains

MÉMOIRES Dfi RïYAROL. gg

pays on exposée encore des reliques pour arrêter les incendies et les inondations.

Les esprits sages craignaient que ce ministre ne voulût révenir qu'après que l'Assemblée nationale aurait fait une bonne constitution, et rendu au roi assez d'autorité pour assurer la tranquillité publique , mais M. Neckerne Voulut ni calculer ni balancer; il se rejeta dans un royaume anarchique qui lui tendait ses bras ensanglantés, et il vint à Paris où son entrée fut une belle et heureuse parodie de celle que le roi y avait faite peu de jours auparavant. Le monarque n'avait entendu que des i^/ve la nation ! et le ministre n'entendit que des wVe M. JVecker! Le monarque avait demandé /V^^//C6 pour ses sujets, et le ministre de- manda grdce : on n'avait offert qu'une cocarde au monarque , on décerna une statue au ministre.

. Mais cette entrée , qui réjouit tout le monde, ne rassura personne. Les soixante petites républiques qui , sous le nom de districts, se partageaient la capitale, ne voulurent point confirmer les grâces accordées par l'Hôtel-de-Ville aux prières de M. Necker , et se moquèrent de leur métropole; de sorte qu'il ne resta plus à ce ministre d'autre parti que de se retirer à Versailles au milieu des débris du trône , et d'observer de là les convulsions de Paris et les manœuvres de l'Assemblée nationale.

On fait , disait le grand roi de Prusse , un métier de dupe , quand on gouverne les états dans les

leO MÉMOIRES DE RIYAROI..

temps de trouble et de malheur. En effet, le crédit de rhomme le plus yënëré peut baisser dans les temps de crise , soit que la foi manque aux miracles , bu que les miracles manquent à la foi, et c'est ce que M. Necker éprouva , ainsi que nous Talions voir.

Ce ministre avait trouvé rAssemblée nationale dans une situation brillante , mais délicate. Tous les pouvoirs étaient entre ses mains , toutes ^les cours souveraines h ses pieds; les félicitations , les encouragemens et les adhésions arrivaient de toutes parts ; mais elle avait à ses portes cette capitale dont elle s'était servie pour renverser le trône; et la .puissance ombrageuse et farouche d'un peuple qui use de sa force plutôt que de ses droits exigeait des mains habiles pour être dirigée. M. de la Fayette^ commandant général des milices^ écrivait aux bourgeois de Paris : Exécuter ws décrets , vii^pe et mourir^ s'il le faut , pour vous obéir ; wilà les seules fonctions , les seuls droits de celui que vous avez daigné nommer votre commandant. Tout fléchissait , avec plus ou moins de bassesse', devant ce peuple de rois; et comme ils avaient manifesté des désirs très-démocratiques, il. était bien à craindre qu'ils n'entraînassent vers un état trop populaire une Assemblée nationale , députée pour reconnaître que la France est un état monarchique dont le chef a la plénitude du pouvoir exécutif, et une grande partie du législatif.

L'Assemblée ne put^ en effet, résistera l'im-

MÉMOIRES DE RIVÀROL. lOI

pulsion donnée par la capitale et augmentée dans son propre sein par une majorité turbulente.

Enivrée par le succès , traitant la prudence de faiblesse et la violence d'énergie , elle voulut encore ajouter au fol enthousiasme des peuples , en se plaçant au-delà des usages et des droits les plus antiques y et en prenant les choses de si haut, qu'elle eut l'air d'assister à la création du monde. Pour remplir sans obstacle une si glorieuse destinée , les états-généraux s'appelèrent tantôt les représentans de la France , et tantôt la France même ; tantôt V Assemblée nationale -, 'et tantôt la nation; comptant leurs mandats pour quelque chose ou pour rien , selon le besoin et l'occurrence (i). Et d'abord, au lieu d'une constitution et

I I I ■! ■ I i É ■ I ■!■ ■ Il I. . ■ Il I II ■■ I I II ■ I ■ I I

(i) Mirabeau, avec une franchise un peu brusque , tirace les devoirs de TAssemblée de la manière suivante :

« Ce qui tient aux priacipes publics est si important que nous devons releVer une formule qui ne nous parait pas faite pour le dictionnaire d'un peuple libre. « Nous attendons vos ordres,, a dit le 4^putéde la cour des aides , lorsque , vous occupant du soulagement des peuples , vous daignerez descendre dans les détails des impositions , des perceptions , etc. » Voilà le langage des courtisans, le style bas et rampant avec lequel ils trompent les rois.* On leur persuade qu'il est presque au-dessous d'eux de remplir leur devoir. Lorsque l'Assemblée nationale dai-

gnera Pourquoi donc a-t-elle été convoquée ? Pourquoi ses

membres ont-ils été choisis ? Est-ce pour régler le cours du soleil ? A-t-elle des fonctions supérieures au devoir de soulager les peuples , de scruter les causes de leurs misères ? Lorsqu'elle s'en occupe ^ est-ce une ûiveur qu'elle daigne accorder, ou une

d'une lëgîsIa.tion dont la France avait un si urgent besoin , ils annoncèrent hautement qu'ils allaient faire une déclaration^ des droits de r homme ; c'està-dire qu'avant de nous donner un livrs nécessaire , ils voulurent faire une préface dangereuse. Us se considérèrent dans leur maison de bois^ comme dans une autre arche de Noé, d'oii il leur* sembla que la terre était au premier occupant , et qu'ils pouvaient la partager à un nouveau genre humain. Us déclarèrent donc , à la face de l'uni" vers , que tous les hommes naissaient et demeuc raient libres ; quiin homme ne saurait être plus qi£ un autre homme , et cent autres découvertes de cette nature , qu'ils se félicitaient d'avoir révélées les premiers au monde ; se moquant bien philosophiquement de l'Angleterre qui n'avait pas su débuter comme eux lorsqu'elle se donna une constitution en 1688.

Mais la joie de nos députés fut courte. On se

demanda bientôt en Europe quelle était donc cette nouvelle méthode de conduire les peuples avec des théories et des abstractions métaphysiques; de compter pour rien la pratique et l'expérience, de confondre l'homme absolument sauvage avec l'homme social , et l'indépendance naturelle

mission sacrée qu'elle doit remplir ? La simplicité d'expression

est nn des caractères delà liberté ; cette observation ne paraîtra

minutieuse -qu'à ceux à qui elle est nécessaire* » {Courrier de

Provence^ )

'[Note des éditeurs,)

çiveic la liberté civile. Dire que tous les hommes naissent et demeurent libres , c'est dire en effet c^ih naissent et demeurent m/^. Mais les hommes naissent nus et vivent habillés , comme ils naissent indépendans et vivent sous des lois« Les habits gênent un peu les mouvemens du cotps; mais ils le protègent contre les accidens du dehors ; les lois gênent les passions ^ mais elles défendent Fhonneur, la vie et les fortunes. Ainsi , pour s'entendre, il fallait distinguer entre la liberté et l'indépendance : la liberté consiste à n'obéir qu'aux lois , mais dans cette définition le mot obéir s'y trouve; tandis que l'indépendance consiste à vivre dans les forets 9 sans obéir aux lois , et sans reconnaître aucune sorte de frein.

On trouva donc étrange et dangereux que l'Assemblée nationale eût rédigé le code des sauvages et recueilli des maximes en faveur de l'égoïsme et de toutes les passions ennemies de la société. Les nègres , dans les colonies, et les domestiques dans nos maisons , peuvent , la déclaration des droits à la main , nous chasser de nos héritages. Comment une assemblée de législateurs a-t-elle feint d'ignorer que le droit de nature ne peut exister un instant à côté de la propriété? Du jour oii un homme a pris possession d'un champ par le travail , il n'a plus été en état de pure nature ; son existence, comme celle de ses voisins, a été industrieuse et dépendante. Mais l'Assemblée n'a pas voulu se souvenir que le corps politique est

I04 MÉMOIRES De HIYAROL.

un être artificiel qui ne doit rien à la nature ; que les hommes naissent inégaux ^ et que la loi est Tart de niveler les inégalités naturelles.

Eq remontant à Torigine du monde pour fonder sur la terre un nouvel ordre de choses , l'Assemblée ^vita d'abord , avec affectation , de prononcer le nom de Dieu ; et cette affectation fut extrêmement remarquée. apprentis en politique et même en philosophie ! est-ce que le juge' de toutes les consciences n'est pas le garant de toutes les propriétés? Et quand Dieu ne serait que la plus belle conception de l'esprit humain y est-ce en faisant votre métaphysique que vous deviez l'oublier?- PeM de philosophie ^ dit le chancelier Bacon , écarte de la religion ; beaucoup y rà*

mène (i).

M. Necker , de son côté , rabattit le vol de nos législateurs .en les forçant de descendre du berceau «du monde au comité des finances. Il fallut

(i) Cette logique de tant d'administrateurs qni^ ayant un

déficit immense à combler , laissent d'abord tomber les principales branches des revenus publics ; et cette politique de tant de législateurs qui, avant de lier un grand peuple par les lois , négligent volontairement la religion , et se privent ainsi de la chaîne étemelle qui unil à jamais la terre et le ciel , méritaient en effet Tindignation des bons esprits. Il faut croire que l'Assemblée nationale a été bien avertie , puisqu'elle vient d'ajouter au préambule de sa déclaration, en p&esence et sous jles

AUSPICES DE l'ÈtEE SUPRÊME.

( Note de RivaroL )

MÉMOIRES 'de RIYAROL. Io5

que les sublimes architectes d'un autre univers s^occupassent des grossiers b{esoins de ce petit coin de terre et d'eau qu'on nomme la France. M. Necker leur proposa donc^ attendu le vide absolu du trésor royal, de voter un emprunt de trente millions à cinq pour cent. Nos députés , après quelque résistance , y consentirent ; mais , pour être quelque chose dans cette opé^ration , ils décrétèrent que l'emprunt ne serait qu'à quatre et demi pour cent; et c'est ici que Paris se dévoila tout entier , que les représentans de la nation montrèrent leur insuffisance , et que M. Necker se moqua d'eux avec succès. L'emprunt ne réussit pas. L'incrayable patriotisme des Parisiens tint à une fraction , et M. Necker , qui sait aussi à quoi tiennent les miracles en finances , eut raison de faire entendre à nos députés qu'ils avaient eu trop bonne opinion des capitalistes ; qu'uïi mois passé dans des discussions métaphysiques avait refroidi les patriotes , éteint le crédit , et fait manquer le moment. Enfin, il, ne leur dissimula poinf que l'Assemblée nationale risquait de s'égarer toutes les fois qu'elle s'écarterait de lui. *

La sévère leçon qu'il leur donna fut'suivie du projet d'un nouvel emprunt de 8o millions; et pour mieux allécher le public , non-seulement le nouvel emprunt était à cinq pour cent , maïs il fut encore libre aux capitalistes d'y placer moitié en papiers et moitié en espèces. Cette disposition , si avantageuse aux prêteurs , et si onéreuse

Io6 MEMOIRES DE RIYAROL.

au trésor royal , n'eut qu'un médiocre succès. M. Necker n'étant pas en état de donner un gage à ses emprunts doit renoncer à cette ressource» Il sera toujours abandonné des capitalistes de Paris I des capitalistes étrangers et de toute la France» qui craint de donner des armes à l'As** semblée nationale y en lui fournissant tout l'ar* gent dont elle a besoin. Quand on n'hypothèque ses emprunts que sur la loyauté française , il- ne faut compter que sur des patriotes qui ne calculent pas. C'est aussi le chemin qu'a pris M. Necker. Irrité des stériles discussions de nos députés» confus de la chute de ses emprunts » pressé d'ailleurs de tout le poids des circonstances y il Tient d'apporter son ultimatum à l'Assemblée nationale. C'est un long discours dans lequel ce ministre déplore Tétat affreux où les précipitations et les lenteurs de l'Assemblée nationale ont plongé la France : précipitations de V enthousiasme et de la peur , quand il s'est agi d'attaquer l'autorité royale , et d'exterminer partout le gouvernement ; lentes et longues délibérations , lorsqu'il fallait proipptement rétablir l'ordre et donner partout des digues au toiTent qu'on avait débordé. .

Pour remédier à des maux si grands et si urgens^ M. Necker annonce i®. des réformes et des économies sévères dans la maison du roi , de la reine et des princes ; dans tous les départemens, dans les traitemens » dans les pensions, etc.; a*^. il

propose une nouvelle manière d'étendre- l'impôt

sur toutes les terres , puisqu'il p'ed est plus de privilégiées ; 5"*. une contribution volontaire du quart de son revenu ; /^. une invitation de porter les vaisselles plates et les bijoux à la monnaie; S"", des moyens de changer la caisse d'escompte en*ban«que nationale 9 afin d'avoir du papier-monnaie; 6**. une manière de s'emparer des dîmes qu'on avait abolies ^ et dont on avait , sans y penser^ fait présent aux propriétaires qui ne s'y attendaient pas. •

On iK)it que notre ministre des finances réunit les moyens de Silhouette ^ en demandant notre vaisselle , et ceux de Law en offrant du papiermonnaie. Il invite les particuliers riches à porter leur vaisselle , et les femmes des bourgeois et des # paysans , leurs croix et leurs, anneaux ^ dans les hôtels des monnaies.^ qui sont devenus des troncs pour -les pauvres créanciers de l'état. Leurs majestés ont déjà donné l'exemple en envoyant leur vaisselle. L'Assemblée nationale elle-même est devenue un grand monude-piété , oii quelques femmes de Paris ont déjà mis leurs bijoux en dépôt. Cette ressource annonce l'excès de la détresse , et tue le crédit qui est la seule aumône que l'on doive faire à un grand état. La pauvreté demande qu'on lui donne, et l'opulence veut seulement qu'on lui prête ; mais on prête beaucoup et l'on donne peu (i) : à moins toutefois

(1) Un pauvre tous demande de l'argent par pitié pour lui.

I08 MÉMOIRES DE RIVABOL.

qu'un subit enthousiasme n'entraîne les provinces f et que chacun ne se dépouille pour sauver les créanciers de l'état. On ne peut rien calculer avec une nation vive et généreuse , et les miracles n'en seraient plu» s'ils ne renversaient pas tous les raisonnemens. En quoi il faut se plaindre du malheur des temps , qui n'ont jamais permis à M. Necker de déployer les grands talens* qu'il a reçus du ciel pour le salut de la république. Forcé de faire emprunts sur emprunts , et d'accroître ainsi le déficit , il ne peut aujourd'hui rasseoir la fortune publique qui chancelé dans ses mains , qu'en s'appuyant sur des impôts volontaires et ides charités patriotiques. Sa conduite ^ dit-on , est naturelle; j'en conviens , mais pourquoi avait-on promis qu'elle sersàt* surnaturelle f 9 Les fanatiques de ce ministre , auquel on ne peut refuser de grandes qualités , nuiraient , s'il était possible^ à sa réputation , en la faisant dégénérer en superstition.

. Ce plan de M. Necke» a été renvoyé au comité des finances, choisi dans le sein de l'Assemblée nationale. En attendant le rapport de* ce comité, TAssemblée a décrété que toutes les terres du royaume souffriraient une répartition égale de

uu voleur vous en demande par pitié pour vous-mêmes , et c'est en mêlant ces deux manières que les gouvernemens, tour à tour mendians ou voleurs , ont toujours l'argent des peuples.

(^Notecle RivaroL)

MÉMOIftES DE RIYAROL. IO9

riinpot , proportionnellement à leur produit. Il a été décrété en* même temps que , pour le reste de l'année 1789 , le peuple serait soulagé de tout ce que les terres ci-devant privilégiées vont payer dorénayant. Nous aurons donc Fimpôt territorial, proposé d'abord par M. de Galonné , et ensuite par M. l'archevêque de Sens. On crie beaucoup contre certains ministres , et on finit par ramper sur leurs traces , et par vivre des miettes de leur table.

Mais comme cet impôt territorial , tout juste qu'il est par rapport aux propriétaires , ne pèsera pas sur les capitalistes , sur les banquiers et sur tous ceux enfin qui ont leur fortune dans leur portefeuille, il faudra qu'on établisse quelque , timbre qui assujettisse toutes les fortunes cachées; sans quoi , ceux qui possèdent presque tout le numéraire du royaume seraient toujours privilégiés. Si on adopte le timbre , ce sera encore une autre idée de M. de Galonné qu'on réalisera.

Quant aux autres j^rôpositions de M. Necker , on sent combien elles ont excité d'intérêt. Ge ministre voudrait faire de la caisse d'escompte une banque nationale ; mais il est évident que si la nation se charge de tous les billets de cette caisse , qui circulent ou qui ne circulent plus aujourd'hui en Europe, le fardeau peut être au-dessus de ses forces. La cour, dit M.« Necker, doit beaucoup à cette caisse , mais cette caisse doit bien plus au public ; et comme elle ne paie pas à bureau ou-

UO MÉMOIBES DE RIYAROL.

vert, on peut dire qu'elle est dans un état de banqueroute habituelle , ainsi que tout homme qui obtient des arrêts de sursëance (i). D'ailleurs cet article une fois décrété emporte avec lui la création d'un papier-monnaie ; et cette ressource entraine des banqueroutes nationales^ Ces banqueroutes nationales , disait Newton , sont aux banqueroutes des rois ce que celles des rois sont anz banqueroutes des particuliers ; et ce grand homme est mort persuadé que l'Angleterre , avec son papier-monnaie^ finirait par une de ces grandes- catastrophes. Il est certain qu'un peuple qui s'abandonne indiscrètement à la facilité de s'emprunter à lui-même^ et de se payer en papier-monnaie, doit finir comngie le Midas de la fable : les réalitâ disparaissent sous «les mains qui créent toujours des signes (2). Voici une proportion éternelle 2 l'or

(i) Il y a j^kisieurs mois qa'un inconnu se présenta à la caisse d>escompte, avec une lettre de M. Necker^ qui demandait 200,000 liy. A rinstant la somme demandée fut remise à cet homme , et on ne découvrit que lAlendemain que cette lettre du ministre était un faux. On raisonna beaucoup sur cette aventure , et on oublia la seule réflexion qu'il y eût à faire ; c'ert que la caisse d'escompte était aux ordres du ministre des finances , et comptait de l'argent sur sa simple signature. -^ Les billets de la caisse d'escompte ne sont au reste que des papiers

de confiance, puisqu'on peut les refuser.

( Note de RivaroL )

(a) Découverte d*un^nou{>€lle mine d^ assignats»

Dans une société à tribune , un chimiste dissertait à fond sur les richesses immenses des mines du royaume. Le déluge était

et le papîer-monoaie sont les deux signes des richesses ; mais l'un est d'une convention universelle^ et l'autre d'une convention locale et borne'e. La rareté des métaux et les peines que coûte leur exploitation donnent à la terre le temps de porter des moissons, et les denrées peuvent atteindre ou suivre de près les signes quf les représentent. Mais est-ce que la nature peut marcher comme la plume d'un homme qui fait du papier-monnaie? L'or , borné dans sa quantité , est illimité dans ses effets; et le papier y illimité dans sa quantité, est au contraire fort circonscrit dans ses effets. Un peuple qui est forcé d'en venir à cet expédient ne doit pas perdre de vue ces maximes fondamentales (i).

entré comme de raison dans sa dissertation , puisque , selon lui, et même selon d'autres ^ le bouleversement du globe avait enfoui dans le sein de la terre les trésors qu'il proposait d'en retirer. L'orateur était long et diffus. Un citoyen actif et pressé , et qui n'aime que les résultats , s'approche d'un paisible écolitenr de la savante dissertation , et le prie de lui donner en peu de mots le produit net des idées du prédicateur. < — Les voici : La France est pauvre à sa superficie ; elle est ricbe dans ses entrailles ; monsieur propose de mettre tout sens dessus dessous / pour nous rendre tous opulens. C'est bon , répondit le questionneur f nous y travaillerons. C'était un de nos législateurs profonds et de bonne foi. La scène est à 1789 : le chimiste s'appelle Hassenfratz ; il avait raison , et le questftnneur n'avait

pas tort. {Actes des apôtres.)

[Note des éditeurs.)

(i) Une foule de causes peuvent retarder à chaque instant la banqueroute d'une nation qui a trop fait de papier-monnaie ,

Enfin 9 la contribution du quart de son revenu une fois payée est l'article qui a le plus embarrassé l'Assemblée nationale. Comment proposer en. effet cet énorme surcroît d'imposition à un peuple à qui on ne parle depuis long-temps que de sa lîj3erté et de sa souveraineté , et qui ^ loin de s'attendre à de nouteaux impôts^ compte plutôt sur la réduction des anciens ? L'Assemblée se trouva donc dans la plus cruelle des alternatives : il fallait ou se précipiter avec les créanciers du roi dans l'abîme de la banqueroute , ou ajouter encore une nouvelle têteàThydrede l'impôt. M.Necker était là aussi instant que la circonstance^ aussi inflexible que la nécessité ; il rendait l'Assemblée nationale responsable de tous les événemens si on tardait encore.

L'Assemblée ; malgré le rapport de son comité, ne connaissant pas bien l'état des finances , incapable de discuter le projet de M. Necker , de s'en assurer le succès, ou de mettre rien de mieux .à $a

mais rien ne pent l'empêcher. L'ÀDgleterre , par exemple , a si

prodigieusement accru son commerce dans les deux mondes )

qu'elle a toujours pu donner de nouYeaux gages à ses créan^

ciers , soit par les denrées en nature , soit par les métaux que

lui Talent ses denrées. La postérité aura peine à croire qu'on

petit peuple ait joui d'une si grande prospérité. Ayant l'insuT"

rection des Américains , on pouvait comparer cette puissance ^

un immense triangle dont la base était dans les deux Indes , ^^

la pointe à rembouchure de la Tamise.

( Note de RivaroL )

MÉMOIRES DE BIYAHOL. Il5

place; sentant d'ailleurs que les créauciers de rÉ-tat ne se jetteraient pas^ comme autant de Curtius^ dans le gouffre du déficit ^ afin de Je combler ; l'Assemblëe^ dis-je^ prit brusquement son parti dans un objet de si haute importance. Elle qui avait passé plus d'une séance, sur une formule du serment , à délibérer si on mettrait la patrie avant le roi, ou le roi avant la patrie, et qui avait disputé, des journées entières , lors de la déclaration des droits de Tbomme pour savoir si on disait que les hommes naissent ou vivent y ou sont , ou demeu^ rent libres; elle déclara donc que, n'a^nt rien de mieux à proposer , elle adoptait mot à mot , et de confiance , le plan de M. Necker , dans l'espoir qu'un ministre qui jouissait d'une si grande popularité, ne ferait rien que d'agréable à la nation^ et que , si le projet n^avait pas de suites heureuses, les députés seraient du moins absous par leur confiance même.

C'est ainsi que l'Assemblée nationale s'expliqua sur l'état des finances et sur les moyens de les régénérer : c'est ainsi que , sous prétexte des circonstances , la principale cause des états-généraux fut traitée comme si elle n'en était que l'accessoire. La cotistitution ne précédera pas Farrangement des finances : l'empire est imposé , et il n'est pas constitué.

Pour expliquer ceci , il faut observer que les esprits emportés , les démagogues qui dominent rÂssembtée , et qui la mènent si violemment à

Il4 MÉMOIRES DE RITAROt.

leur but , ont fort bien réussi à renvoyer les troupes , à soulever Paris , à armer les bourgeois et les paysans , à accabler l'autorité royale , à détruire les droits et les revenus du prince et des particuliers ; mais que , lorsqu'il s'est agi de restaurer les finances , d'assurer les fortunes et de présenter un bon plan au roi et a la nation^ ils n'ont pu s'en tirer que par un escamotage. M. Necker n'en a point été la dupe ; il a senti qu'on voulait le rendre responsable des suites du projet qu'il présentait. Puisqu'on Vadopte aveuglément, iLfaut, a-t-il dit, quon me laisse maître du mode d^ exécution. Et alors , ce ministre jouant à lui seul le rôle de toute l'Assemblée, a dressé le décret de son plan. Mais l'Assemblée, qui se croit délivrée de là plus épineuse de ses fonctions, n'en sera pas moins responsable aux yeu^ de ses commettans , malgré les adresses verbeuses qu'elle leur fait passer pour excuser sa conduite. En effet , si le ministre des finances ne sauve pas l'État , M. Necker aura toujours le droit de s'en prendre à ceux qui ont trop affaibli l'autorité royale. Il ne suffit pas d'entasser décret sur décret, et de multiplier les règlemens et les lois, il faut avoir de quoi les faire exécuter : on se moquera toujours d'une académie de législateurs qui , avant de simplifier les rouages et de balancer les contre-poids d'une machine qu'on leur donne à raccommoder, commencent par en briser le ressort.

L'ordre des matières, plutôt que celui des temps.

MÉMOIRES DE RIVAROL. fl5

nous a conduits jusqu^à cette dernière opération de M. Necker. Observons en passant que ce ministre , qu'on n'a pu renvoyer il y a trois mois , sans causer ou hâter une révolution ^ aurait bien de la peine y s'il s'en allait aujourd'hui, à nous faire remarquer sa fuite. Il faudrait que le journal de Paris nous en avertit. Il y a peu d'exemples de tant de bruit suivi d'un tel silence , et d'une telle obscurité après tant d'éclat. Ses amis ont cru l'arracher un moment aux ombres qui le couvi'ent, en le faisant président de district ; et ce triste remède n'a fait que prouver l'excès du mal. Les réputations populaires sont sans doute intermittentes : qui ne vit que par le peuple doit souvent éprouver la mort de l'oubli, plus idsupportable que tous les outrages , et plus amer que la perte de la vie ; mais l'état affreux de M. Necker et de sa gloire est le chef-d'œuvre de l'Assemblée nationale , qui s'est d'abord servie de la considération et de la popularité de ce ministre comme d'un levier pour renverser tous les obstacles , et qui l'abandonne à lui-même quand le danger est passé. Le malheur de M. Necker est d'avoir trop compté sur sa propre influence et sur la reconnaissance d'un corps : il a cru qu'il dirigerait facilement une puissance qu'il avait créée (i) , ou qu'elle

^i) M. Necker fut traité à peu près par l'Assemblée nationale comme M. de Galonné l'avait été par celle des notables.

( Note de RivaroL )

I 1 6 MKHOIHES DE RI VÀROI>.

n'userait pas de toute la force qu'il lui avait donnée. Cest ainsi qae certains hétérodoxes prêtent dent que Dieu s'est repenti d'avoir fait l'homme , faute d'avoir prévu que sa créature serait emportée par toutes les passions dont il l'avait pourvue* Maintenant ^ pour ne rien omettre ^ il est nécessaire de remonter à l'époque où l'Assemblée nationale , honteuse des leçons qu'elle avait reçues ^'et du temps qu'elle avait perdu à faire un assortiment des droits de l'homme sauvage et des droiU de l'homme social ^ se porta avec ardeur vers la constitution qu'attendait d'elle une monarchie qui| loin de commencer , a déjà duré quatorze siècles , et dans laquelle on ne trouverait pas , quoi qu'on en dise ^ un seul homme en état de pure nature.

Le comité choisi dans le sein de rAsssemblée pour travailler à la constitution , offrit le résultat de ses méditations. M. Mounier , un des meilleurs esprits du comité , lut ce résultat , et prouva d'a-<bord que notre gouvernement , quoique esaen-» tiellement monarchique , n'avait jamaisr eu de forme bien déterminée , depuis saint Louis , Qt surtout depuis Philippe-le-Bel ^ parce que tous les pouvoirs y étaient toujours confondus. L'autorité royale , qui ne suffît pas seule pour fornaer une bonne constitution , n'a jamais pu contenter les Français , même sous nos meilleurs princes^ en ce qu'elle était sans cesse aux prises avec les prétentions des corps , et avec la multitude des privilé- V ges , et toujours égarée par la nullité et la malice

des ministres. On pourait bien en France parler au roi des inte'rêts du peuple j mais on ne pouvait parler aux ministres que des intérêts du roi ; et chez les corps prîvile'giés , il n'était jamais question ni des intérêts du prince ni de Ceux du peuple.

On est forcé , en lisant l'histoire , d'avouer que nos rois , afin d'accroître leur puissance , passaient leur vie à empiéter sur Tes privilèges de la noblesse et du clergé; de sorte que le peuple et l'Assemblée nationale 9 en écrasant le clergé^ la noblesse et la magistrature , dans la révolution actuelle , n'ont fait qu'achever l'ouvrage des rois.

Il n'en est pas moins vrai que , pressé par des besoins sans cesse renaissans , les monarques français aliénaient leur puissance pour de l'argent, toutes les fois qu'ils en trouvaient l'occasion (c'est ce qu'on entend par la vénalité des charges ) : de sorte qu'en mêlant toujours les usurpations aux aliénations, ils se trouvaient tour à tour ou dans une injustice actuelle , ou dans une impuissance habituelle. Mais , lorsqu'ils se sentaient trop gênés par les privilèges attachés aux charges qu'ils avaient vendues , ils créaient un commissaire qui en faisait les fonctions, et n'en laissait que les honneurs au titulaire : autre source dHnjustice. De là vient qUj|on a toujours, trouvé à l'administration française une physionomie double , s'il est permis de le dire; d'un côté le propriétaire de la charge , et de l'autre le délégué du roi : ce qui occasionnait en même temps de perpétuels conflits

Il8 MÉMOIRES DE SITÀROIi.

et des coups d'autorité dans la capitale et dans les provinces.

U arrivait de là que personne n'était à sa place. Le roi exerçait tous les jours le pouvoir judiciaire par d'éternelles évocations ou par des commissions particulières. Les parlemens usurpaient le pouvoir législatif , avec leurs sanctions* et leurs veto y connus sous le nom ii enregistrement. Réunis à la noblesse et au clergé , ils contrariaient sans cesse le pouvoir exécutif. Si le$ rois étaient venus à bout de la magistrature ^ de la noblesse et du clergé , le combat aurait été de corps à corps entre le prince et les sujets^ et tout aurait fini ^ ou par une constitution , ou par le despotisme le plus absolu. C'est l'état oii nous sommes. De sorte que les résistances des corps privilégiés empêchaient ou un grand mal ou un grand bien; et que c'était précisément dans cette action du monarque et dans cette réaction des corps que consistait depuis huit cents ans le gouvernement français.

Je dis depuis huit cents ans y parce qu'avant saint Louis et Philippe-Auguste^ le régime féodal^ quoique extrêmement odieux^ était une véritable constitution , une constitution ferme et vigoureuse y sur laquelle il n'y avait pas à disputer. Le mal^ le bien, les pi*iviléges les prérogatives , les droits et les servitudes , tout était réglé : les peuples étaient des troupeaux y les nobles des pâtres ; le roi , maître d'un troupeau particulier , qu'on appelle Domaine y n'était que le chef des autres

MÉMOIRES DE RIYAROL. Iig

bergers^ primus inter pares , d'où nous vient la pairie; car on est en France comme aux Champs- Elysées^ au milieu des ombres des anciennes réalites.

Cétait alors que les nobles étaient de véritables aristocrates (i) : la nation entière leur servait de piédestal ; et de là vint cette race d'hommes colossaux et oppresseurs qui rendait les rois si petits et les peuples si pauvres. Il y avait plus de gran4eur d'un côté , plus d'abaissement de l'autre ; plus d'éclat sur certaines têtes, une obscurité plus égale sur tout le reste ; plus de bonheur en masse, et moins d'hommes heureux. Mais, comme le bien et le mal sont toujours mêlés , c'est aussi de là que sortirent ces chevaliers français, si fiers, si brillans et si généreux , dont la race s'est tellement perdue , que leur histoire est déjà notre mythologie (2).

Lorsque les seigneurs , ruinés par le luxe ou par

(1) N'est-ce pas une dérision que d'appeler aristocrates de pauvres gentilshommes qui mettent leurs enfans à l'École militaire ou à àSaint-Cyr, qui passent leur vie à mendier des secours dans toutes les antichambres de Paris et de Versailles , et qui peuvent mourir en prison pour une dette de cent écus ? Que doivent dire les.magistrats de Berne et les nobles Vénitiens en apprenant que l'ignorance parisienne a fait du titre de leur gouvernement une injure et un tort pendable.

( Note de RivaroL )

[i) Dans les Actes des apôtres , nous trouvons un morceau piquant, en forme de dénonciation , qui a pour but de montrer

I20 MÉMOIRES DE RIVAHOL.

l€s guerres d'outre-mer , vendirent leurs prérogatives , soit aux villes , soit aux princes, il n'y eut plus de constitution. Les rois soulevèrent les peuples et les aidèrent contre les nobles, jusqu'à ce que les nobles eux-mêmes , corrompus ou efirayés par les rois, s'entendirent avec eux contre les peuples.

Si les rois ne s'étaient pas ruinés à leur tour, rien n'aurait pu leur résister ; mais le désordre de leurs finances les a forcés , comme les anciens nobles y à faire un marché avec le peuple ; il a fallu donner une constitution aux Français , et il pourrait se faire»que Louis XVI fût le dernier seigneur suzerain de son antique et noble tige.

Dans 1 état où se trouvait la France depuis la révélation du déficit , un prince entouré de mînis* très habiles aurait choisi promptement le plus sûr et le plus honorable; il aurait fait des économies, des réformes et des retranchemens si sévères , qu'il se serait bientôt rendu indépendant : et au lieu de mendier de nouveaux impôts pour soutenir de vieux abus , il aurait été le maître de dicter à ses peuples une constitution qui eût fait leur bonheur et sa gloire (i). Mais sans doute qu'un

avec quelle légèreté souvent injuste on appliquait le terme d'aristocrate. Voyez les éclaircissemens (C).

[Note des éditeurs.)

(i) Les mots gouverneront toujours les hommes. Qu'un roi

réforme mille officiers de son armée et autant de charges dans

les cours, celte opération peut être assez cruelle pour coûter la

vie à une foule d'individus ; mais elle sera applaudie au Palais-

MEMOIRES DE RIYàROL. I2l

roi de France ^ même avec de bons ministres , n'était pas assez puissant pour opérer une seule des grandes reformes nont nous sommes aujourd'hui témoins. A la moindre suppression , les corps privilégiés et les courtisans demandaient les états-généraux : il a donc fallu les leur accor^ der. Le peuple a profité du concours des haines et du choc des intérêts.

La noblesse française était partagée. Celle de la cour et de Paris , odieuse depuis long-temps par Fagiotage ^e l'argent et le monopole de la , faveur , fut d'abord abandonnée par la noblesse des provinces, et bientôt s'abandonnant elle-même,

Royal , et par conséquent parmi le peuple. Que ce même roi , pour ne pas fouler les provinces , retranche un quartier, je ne dis pas aux pauvres rentiers , mais aux riches capitalistes de Paris y il sera traité de banqueroutier , et son autorité et sa vie même seront en danger ; il est résulté de là que point de hau" queroiUe a décidé du sort de la France. Si l'Assemblée y de concert avec la rue Vivienne , n'eût pas fait de ce mot un talisman si redoutable, elle aurait sauvé TÉtat en décrétant que le roi ferait des réformes sur tout, sans excepter Vintérêt de la dette publique. Mais , pour ne pas faire banqueroute , on a tellement défait la monarchie, que cette banqueroute si formidable, lorsqu'il nous restait encore des moyens de l'éviter, est devenue le moindre de nos maux, depuis que tant de destructions l'ont rendue inévitable. Je dis qu'elle est inévitable , non par les dettes qu'on avait , mais par les revenus qu'on n'a plus. Peut-être a-t-il fallu que le trône fût renversé pour être innocent et absous de tout ce passé: mais il faut aussi que nous sachions à qui nous en prendre.

( Noie de RivaroU)

laa MÉMOIRES DE RIYAROL.

elle n'a su que fuir et sauver son or (i). La plupart de ses députes ont anéanti , avec un plaisir stupide I leur antique existence dans l'Assemblée nationale, pour y exercer Te m pire du moment. La conduite du clergé n'a pas été moins coupable; et les parlemens , qui avaient ouvert les portes de Rome aux Gaulois , ont attendu la mort dans leurs chaises curules. Aussi l'heureux tiers-état , profitant de l'avilissement des uns et du silence des autres , a d'abord triomphé de ceux contre lesquels on le dirigeait , et ensuite de ceux qui le poussaient/ Les nobles qui , aux yeux du peuple , avaient tort seulement d'avoir des privilèges , ont bientôt eu tort d'être nobles. Héritiers des anciens conquérans du royaume , et possesseurs des plus grandes propriétés , ils n'ont su ni s^împoser, ni se réunir pour la défense commune ; tandis que dans le tiers-élat tout était force et hai^monie..Les bourgeois se sont montrés magnifiques et le petit peuple courageux : de sort e que , dans cette grande révolution , les vainqueurs , tout atroces qu'ils sont , ont mérité leurs succès , et les vaincus leur infortune. Si l'Assemblée avait voulu, ou pour mieux dire , si elle l'avait pu , la révolution n'aurait détruit que des préjugés et des privilèges. Mais les orateurs, qui sont les passions des grandes assemblées, n'ont pas permis à la rai-

(i) Qu'est devenu le temps où tout était perdu, hormis V honneur, ( Note de RivaroL )

MÉMOIRES DE RIYAROL. IsS

son de se faire entendre. Il a fallu faire du bruit plutôt que du bien ; gagner Paris avant de sauver l'État y et armer les provinces, en attendant qu'on réglât les finances.

Tout aurait pris une tournure plus heureuse , si les questions avaient ^të agitées et mûries daus les bureaux ; les orateurs et les émissaires du Palais-Royal n'y auraient pas brillé; le petit peuple, qui entourait l'Assemblée y n'aurait pas influé dans ses décrets , mais c'est précisément cette influence qu'on voulait établir. Aussi le temple de la législation s'est-il changé en un vain théâtre

. pour la foule des déclamateurs, en une arène orageuse , où l'audace et la violence ont triomphé de la faiblesse et de la timidité. C'est là qu'une populace , tour à tour idolâtre et furieuse , joint tantôt les menaces et tantôt les applaudissemens aux bruyantes voix de ses tribuns , qui mugissent des lois, et veulent improviser la constitution. Les premiers apôtres de la liberté, leff Mounier, les Bergasse , les Malouet , quorum melior sententia mentis; tous les promoteurs enfin des états-généraux, qu'on trouvait si forts l'année dernière, et qui étaient alors les seuls hommes courageux du royaume , ont été bientôt accusés de faiblesse

. et de lâcheté par ceux mêmes qui tremblaient naguère sous la verge, des ministres. Les satellites du despotisme royal , toujours prêts à servir le plus fort, sont devenus brusquement les satellites du despotisme populaire. Sont-ce en effet

124 MÉMOIHES DE RIYAROL.

les plus violens démagogues de l'Assemblée qui ont parle les premiers en faveur du peuple , eux qui rampaient à Versailles ^ ou se cachaient à Paris, quand la voix de Mounier tonnait pour la liberté publique dans toutes les yilles du Dauphîné? Le travail du comité de constitution fut donc trouvé trop faible dans l'Assemblée; il ne statuait que l'équilibre des 'pouvoirs , le rétablissement de l'autorité royale , la liberté et la tranquillité publiques ; il n'offrait en un mot qu'une constitution, et on voulait une révolution : Il pouvait tout terminer , et on voulait régner encore* Aussi fut-il d'abord rejeté plutôt que discuté : soit que la cabale qui maîtrisait l'Assemblée l'ait emporté ; soit que le peuple ait intimidé les esprits; soit enfin qu'un corps législatif, qui a déjà fait une grande révolution, soit trop fort pour faire une constitution , et que des mains accoutumées à détruire et à donner la mort ne puissent pas édifier et donner la vie.

Mais, avant dédire ce que fit l'Assemblée nationale, arrêtons-nous un moment sur ce qu'on entend par. constitution. On doit entendre par constitution la combinaison des trois pouvoirs , législatifs exécutif et judiciaire» La constitution est bonrie quand les trois pouvoirs se combinent entre eux pour la prospérité du peuple et la gloire du gouvernement : la constitution est vicieuse quand les pouvoirs ou se confondent , ou se concenti'ent dans les mêmes mains pour le malheur

MÉMOIRES DE IIIYAAOL. 125

des sujets , ou ravilissèmenl du prince et des magistrats.

Toute nation qui n'est pas sauvage est un corps politique et artificiel. Sa constitution #le fait être , ses lois le font aller.

Dans le corps humain ^ c'est la combinaison des organes qui forme la constitution (i) : la tête dicte des lois , et les autres membres les exe'cutent. Il faut que la tête qui repre'seute les pouvoirs législatif et judiciaire , soit calme et lente dans ses décrets ! et que le bras, repre'sentant du pouvoir exécutif , ait la promptitude et la force. Mais nous verrons bientôt comment l'Assemblée nationale n'a fait agir que la tête , et a paralysé le corps politique (2).

(i) Tacite se sert souvent de comparaisons du corps humain pour appuyer sa politique , et un politique italien ( Cavriana ) dit : Que si on appliquait les aphorismes dHippocratc au gou^ vernemeni civiJt ^ on verrait qu'ils sont un fidèle itinéraire pour la conduite de la vie humaine.

{Note de RivaroL)

(a) Montesquieu y ayant établi le premier la distinction des trois pouvoirs » prouva qu'ils existaient dans chaque forme de gouvernement 5 soit démocratie ou monarchie, despotisme ou aristocratie y hw&x que les couleurs primitives existent et se retfouvosit dan» chaque rayon du soleil. Telle est la principale idée de ce grand homme. Mais il n*a pas nettement dit , en traitant des différentes sortes de gouvernement , que la démocratie pare , ainsi que le despotisme absolu , n'existaient pas et ne pouvaient exister suj^la terre ; que c'étaient deux êtres de raison, deux conceptions de notft esprit , deux patrons auxquels se

tsG MÉMOIRES DE RIVABOL.

Âurait-on cru que les Français , qui louent et envient le gouvernement anglais depuis qu ils le connaissent , manqueraient la première occasion qu'ils auraient de l'obtenir? C'est pourtant ce qui

rapportaient tous les gonvernemens de ce inonde; puisqa'en effet il n*y a pas d*État où tout le peuple à la fois gouverne toujours par lui-même sans avoir de reprësentans, et qu'il n'ja point d'empire sur ce globe où la volonté d'un seul fasse tout sans obstacle. D*où il résulte que tous les gouvernemens possibles , flottant entre la démocratie pure et le despotisme absolu , comme entre deux extrêmes dont ils se rapprochent plus ou moins , il n'y a et n'y aura jamais en Ce monde que dés aristocraties, c'est-dire des gouvernemens mixtes.

On a donné proprement ce nom au gouvernement des États où un sénat inamovible gouverne tout sans jamais consulter le peuple. Telle est Venise , qu'on nomme aussi république ; c'est la pure aristocratie , en ce sens queles trois pouvoirs sont entre les mains des nobles-, et que le peuple ne peut pas devenir noble ni entrer dans le sénat.

L'État où la volonté d'un seul fait le plus souvent loi^ et décide de la vie et de la mort des sujets , s'appelle État despotique. Tel est l'empire turc. Mais il n'est pas vrai que le sultan soit le maître absolu ; son pouvoir trouve des bornes à chaque pas, et il est forcé de les respecter. Son empire est donc entre l'aristocratie et le despotisme ; mais il penche vers celni-cL

L'état où la volonté d'un seul est quelquefois absolae , mau où des corps co-législatifs partagent à chaque instant l'exercice de la puissance , s'appelle monarchie. Cette espèce dé gouverneo ment flotte entre le despotisme et l'aristocratie ; mais il pendic vers celle-cL

Enfin l'état où le peuple choisit ses magistrats pour un temps 9 et s'assemble souvent pour exercer la souv^aineté , est une démocratie , et s'appelle république. Telles furent Athènes et Rome;

arrive de nos jours > et sous nos yeux, et de notre aveu. Car, on ne peut se le dissimuler, la constitution est manquée, et la monarchie dissoute. A la vëritë , on reconnaît encore trois puissances en France : Paris , l'Assemblée nationale et les municipalités des villes ; mais, où est le roi ? où sont les tribunaux? Et si les assemblées provinciales n'arrêtent pas la grande Assemblée, si les districts de Paris ne contiennent pas rHôtel-de^Ville , que deviendrons-nous ?

La vanité de la plupart des députés est la cause d'un si grand malheur. C'est cette passion des petites âmes qui a séché dans leur germe les fruits de la révolution actuelle. Que demandions-nous en effet? D'être aussi bien que les Anglais ; mais nos députés ont voulu que nous fussions mieux.

telle est l' Amérique septentrionale. Cet état flotte entre Taristocratie et la démocratie , et penche vers celle-ci.

J.-J. Rousseau dit que dans un État le peuple n'est libre qu'au moment où il nomme ses magistrats et ses représentans; mais qu'il ne l'est plus dès qu'il les a nommés. Ce qui n'est pas Trai: ce peuple n'est pas toujours en exercice de souveraineté, mais il est toujours libre , soit qu'il se donne des lois^ soit qu'il les exécute.

Ainsi Montesquieu y en définissant l'état despotique et l'état démocratique , a fait comme les géomètres lorsqu'ils parlent d'an point sans étendue , et d'une ligne sans largeur. La démocratie pure et le despotisme absolu sont deux couleurs premières dont les teintes dominent plus ou moins dans chaque

sorte de gouvernement. •

{ Note de RimroL)

1^8 MÉMOIRES DE RITAROIi.

Au lien de pro^ter de Texperience faite snr TÂn» gleterre y ils ont voulu en faire une sur nous. Us ont hasardé la monarchie. En vain la prudence leur disait dïm/Zer / la vanité leur a dit de créety et ils n'ont pas hésite.

Pour prendre la chose d'un peu haut, il est nécessaire de dire que , d'abord , après la réunion des trois ordres , deux factions partagèrent l'Assemblée nationale. La moins nombreuse et la mieux composée votait , d'après ses cahiers, pour une constitution également favorable à l'autorité royale et à la liberté publique. La plus nombreuse i la plus bruyante , celle enfin qui l'a emporté , comptant ses cahiers et le roi pour rien , voulait que le peuple fût tout ; ou , pour mieux dire, cette faction voulait être tout pour le peuple et tout par le peuple. On l'appelait communément lajaction du Palais-Rojal^ non parce qu'elle avait dans son sein quelques membres qui ne tra^ vaillaient, à Tinsu des autres que pour }a maison d'Orléans, mais parce qu'elle était poussée et maîtrisée par les capitalistes dont le foyer était au Palais-Royal. Le même mot couvrait deux intérêts ditFérens.

On demandera peut-être comment les provinces n'ont pas été révoltées du mépris des députés pour leurs instructions , ainsi que de tous les coupé portés à l'autorité royale , et même aux prôprîé^ tés et à la sûreté publique? C'est que les députés ayant inondé les provinces de faux exposés sur de

MÉMOIRES DE RtVi^RaL. ISQ

prétendues conspirations contre leur vie ou leur liberté y les provinces n'ont jamais cru pouvoir donner assez de marques de reconnaissance et de confiance à leurs députés ^ et à la capitale ^ pour avoir résisté les premiers , et opposé la révolte à l'autorité. Il faut même que cet enthousiasme et cette ivresse des provinces pour l'Assemblée nationale et pour Paris durent encore ^ puisque l'afireuse situation du royaume et du roi n'a jamais pu leur dessiller les yeux.

Ce ne fut que le 6 juillet qu'on proposa de s'occuper de la constitution. Mais ^ avant même que la noblesse et le clergé se fussent pour ainsi dire engloutis et fondus dans le tiers-état^ l'Assemblée avait décrété : « Qu'elle abolissait tous les impôts » existans comme illégaux dans le droit et dans la » forme , etc. ; mais qu'en attendant , pour ne pas » bouleverser le royaume , on continuerait de les » payer, etc. » Presque tous les décrets de l'Assemblée nationale ont été faits sur ce modèle, c'està-dire que , dans le premier membre du décret , l'Assemblée abolit , et que , dans le second > elle maintient Y^MY un temps. Mais le.peuple n'a bieii entendu , n'a exécuté que la première partie du décret , et s'est moqué de l'autre. Voilà la clef de tous les désordres dont nous gémissons.

Le^ écrivains du tiers-état , et en général tous les philosophes , ayant poussé à bout et forcé les conséquences du principe que la souveraineté est dans le peuple y il a bien fallu que la révoliition ,

iSo MBMOIBfS D£ RI¥A&OL.

écrite dans les libres, fût jouée et représenta ctans la capitale et dans les provinces. Pouvait-on , ea effet y arrêter une Assemblée qui exerçait la souveraineté du peuple j et qui avait gagné Tarmée? N'était-ce pas en même temps une véritable jouis* sance pour des députés dont la plupart avaieqt passé leur vie à saluer le bailli de leurs villages, ou à courtiser Tintendant de leurs provinces; n'était-ce pas p dis-je , une douce jouissance pour eux que de fouler aux pieds un des premiers trônes du monde ? Des avocats pouvaient*ils résister au plaisir d'humilier les cours souveraines ? Qeux qui n'avaient rien n'étaient-ils pas charmés de distribuer les trésors de l'église aux van^i^res de l'état ?

On ne peut trop insister sur tout le mal quie pçut iaire un bon principe quand on en abuse.

La souveraineté est dans le peuple : mais elle y eist d'une manière implicite , c'est-à-dire, à condition que le peuple ne l'exercera jamais que pour nommer ses représentans ; et si c'est une monarchie , que le roi sera toujours le premier ma^strat. Ainsi , quoiqu'il soit vrai au foi^d que tout vient de la terre , il ne iaut pas moins qWon la soumette, par le travail et la cultujÇie,, e<»imn^ on soumet le peuple par l'autorité et par les lois. La souveraineté est dans le peuple com^we un^£rait •st dans nos champs , d'une manière abstraite. Il faut que le fruit passe par l'arbre qui le produit ^ et nw l'aMtorxté pubJôque passe par ie-scaptre qui

HEIIOIRES DE HIYAHOL. l3l

l'exerce. D'ailleurs , un peuple ne pourrait gou- "verner toujours par lui-même qttp dans une trèspetite yille : il faudrait même que des orateurs turbulens et des tribuns emportés vinssent l'arracher tous les jours à ses ateliers pour le fairau*égner dans les places publiques : il faudrait donc qu'on le passionnât pour le tenir toujours en ha* leîne. Or , dès que le souverain est passionné , il fie commet que des injustices, des violences et des crimes (§)• • ^

Cette maxime de la souveraineté du peuple avait pourtant si bien exalté les têtes, que l'Assemblée^ au lieu de suivre prudemment le projet du comité de constitution , et de bâtir uu édifice durable et régulier , s'abandonna toute entière au flux et reflux des motions , ainsi qu'à la fougue de ses èrateurs qui eidassèrent à l'envi décrets sur décrets, ruines sur ruines , pour satisfaire le peuple qui £purujbîUait dans les travées de la salle , menaçait . au Palaîs-iloyal , et fermentait dans les provinoes.

Si , au lieu d'exciter le peuple on eût dierché à l'adoucîir , on lui aurait dit qu'une nation n'a

(i) En général , le peuple est un souverain qui ne demande cja'à Buaigef , «t sa majesté est tranquille qnand elle digère. Qapx qoi anjonrd'hm loi ôtent le pain , et ceux qni l^i oûrent !• «eep^.scmt également coupables , et ne forment qu*mie seule et mène classe- Je m'en rapporte à MM. du comité des recherches.

( Note de Rivarol. )

iSa MÉMOIRES DE RIYAROL. '

point de droits contraires à son bonheur ; qu'un enfant qui se l^sse exerce sa force et non ses droits : car tout peuple est enfant et tout gouvernement est père. Mais l'Assemblée avait un autre plai^ Du principe de la souveraineté du peuple découlait nécessairement le dogme de Fégalité absolue parmi les hommes , et ce dogme de réalité des personnes ne conduirait pas moins néces-^ sairement au partage égal .des terres. U est assez évident au jourd'hu^ que ('Assemblée nationale a pris, pour réussir, un des grands moyens de FÉvangile : c'est de prêcher la haine des riches ; c'est de les traiter tous de mauvais riches. De là au partage des biens il n'y a qu'un pas. C'est une dernière ressource que nos philosophes ne voient dan^ l'obscur avenir qu'avec une secrète horreur. Mais ils s'y seraient déjà résolus , si la longue défaillance du pouvoir exécutif ne leur eût donné le temps de tâtonner dans leur marche , et avant de s'arrêter à cet affreux moyen, d'essayer de tous les autres. Peut-être aussi que la condescendance du prince a empêché l'Assemblée de déployer toute son énergie , et de faire explosion ; le corps qui frappe, ne trouvant pas de point d'appui dans celui qui cède, fait moins de ravage; et le gouvernement, en reculant sans cesse, a fait la. résistance des corps mous. Heureusement encore que cet elpédieht d'armer le pauvre contre le riche est aussi absurde qu'exécrable. Il y a sans doute quinze ou seize millions d'hommes qui n'ont rien

MÉMOIRES DE MVAROL. l55

en France que leurs bras , et quatre ou cinq raillions qui ont toutes les propriétés. Mais le besoin et la nécessité ont jeté plus de liens entre le pauvre et le riche que la philosophie n'en saurait rompre. C'est la nécessité qui fait sentir à la multitude des pauvres , qu'ils ne peuvent exister sans le petit nombre des riches : c'est cette providen te nécessité qui défend au lierre d'étouffer, avec ses mille bras , le chêne qui le soutient et l'empêche de ramper sur la terre. Oui, la nécessité est plus humaine que la philosophie ; car c'est la nature qui fait la nécessité ^ et c'est nous qui faisons notre philosophie.

Le riche est fait poar beaucoup dépenser; Le pauvre est fait pour beaucoup amasser :

£t le travail , gagé par la mollesse , S'ouvre , à pas lents y la route à la richesse.

Ces rapports sont éternels. C'est de l'inégalité des conditions que résultent les ombres et les jours qui composei^t le tableau de la vie. Les novateurs espèrent en vain d'anéantir cette harmonie. L'egalité absolue parmi les hommes est le mystère des philosophes. Du moins l'église édifiait sans cesse ; mais les maximes actuelles ne tendent qu'à détruire. Elles ont déjà ruiné les richfts sans enrichir les pauvres ; et au lieu de l'égalité des biens, nous n'avons encore que l'égalité des misères et des maux.

J'entends bien ce que c'est que la philosophie

l54 MÉMOIRES DE RIVÀROL.

d'un particulier; ce que c'est qu'un homme dégagé des mœurs du peuple , et même des passions; un philanthrope , un cosmopolite , pour qui toutes les nations ne forment qu'une seule et même famille; mais qu'est-ce que la philosophie d'un peuple? Qu'est-ce que cette philanthropie ^ cette liberté générale du commerce , cette charité qui consiste à renoncer à tous les avantages que les autres n'auraient pas ? Que serait-ce qu'un peuple sans passions , qui ouvrirait tous ses ports , détruirait ses douanes^ partagerait sans cesse ses trésors et ses terres à tous les hommes qui se présenteraient sans fortune et sans talent ? Un homme n'est philosophe que parce qu'il n'est pa* peuple ; donc un peuple philosophe ne serait pas peuple, ce qui est absurde. La .vraie philosophie des peuples c'est la politique ; el tandis que la philosophie prêche aux individus la retraite , le mépris des richesses et des honneurs , la politique crie aux nations de s'enrichir aux dépens de leurs voisins , de couvrir les mers de leur% vaisseaux , et d'obtenir par leur industrie et leur activité la préférence dans tous les marchés de l'univers : car deux nations sont entre elles , en état de pure nature, comme deux sauvages qui se disputent la même proie.

D'ailleurs , il ne faut pas s'y tromper , le patriotisme est l'hypocrisie de notre siècle; c'est l'ambition et la fureur de dominer qui se déguisent sous des noms populaires. Les places étaient prises

MÉMOIRES DS RIYAROL. t35

dans l'ordre social ; il a donc fallu tout renverser ponr se faire jour. Ce n'est point en effet le peuple, ce ne sont pas les pauTres, au nom desquels on a fait tant de mal > qui ont gagné à la rë- Yolutiôn ; vous le voyez i la misère est plus grande, les pauvres plus nombreux (i) , et la compassion est éteinte ; il n'y a plus de pitié , plus de commisération en France. On donnait beaucoup lorsqu'on croyait devoir des mébagemens ; la charité comblait sans cesse l'intervalle entre les petits et les grands ; la vanité et l'orgueil tournaient au profit de l'humanité : ce n'était pas une épée , c'était la prière qui armait la pauvreté j et la richesse , qui a disparu devant la menace , ne rebutait pas la misère suppliante. Maintenant que peuvent donner des riches opprimés à des pauvres révoltés ? On a renversé les fontaines publiques , sous prétexte qu'elles accaparaient les eatix , et les eaux se sont perdues.

Hos philosophes répondent que 1^ pauvres, qui dorénavant prendront tout , ne demanderont plus rien. Mais où trouveront-ils de quoi prendre , à moins d'un massacre général de tous les propriétaires? Et alors, en poussant un tel système , il

(ï) Il y a dans le monde » et il y aura toujours des pauvres de

profession , des mendians , maïs on ne devrait connaître que les

pauvres ouvriers et les pauvres infirmes; on ne devrait avoir

que des ateliers et des hôpitaux. «

( Note de RivaroL )

]36 MÉMOIRES DE RIYAROL.

faudra donc que , de génération en génération , les pauvres massacrent toujours les riches ^ tant qu il y aura de la variété dans les possessions ; tant qu'un homme cultivera son champ mieux qu un autre ; tant que l'industrie l'emportera sur la paresse; enfin ^ jusqu'à ce que la terre inculte et dépeuplée n'offre plus aux regards satisfaits de la philosophie que la vaste égalité des déserts , et raffreuse monotonie des tombeaux.

Le mauvais génie qui préside à nos destins a voulu que^ dès le premier pas que nous avons fait vers une constitution, il y ait eu un combat à mort entre le chef et les représentans de la nation. Le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire ont péri dans l'action , et avec eux tout le nerf de la puissance législative. L'assemblée de nos représentans et de nos législateurs n'a plus été qu'une troupe victorieuse ^ usant partout du droit de conquête, et distribuant les dépouilles des vaincus à des vainqueurs qu'elle ne devait jamais contenter.

Mais la constitution , qui est à la fois l'effet et la cause du concert des trois pouvoirs et de leur combinaison , ne pouvait être le fruit d'une bataille et de leur anéantissement. Si l'Assemblée nationale , au lieu de partager et d'attiser la folle joie du peuple , eût pleuré sur sa funeste victoire , la nation entière , frappée de l'auguste douleur de ses représentans , aurait bientôt accordé à son chef le respect et la confiance , à la place de la

MÉMOIRES DE RIYAROL. iSy

crainte et de l'asservissement. Le monarque, ranimé par les hommage» de son peuple , aurait à son tour maintenu de tout son empire les décrets de r AssemWe'e ; et déjà nous verrions la liberté sainte fleurir à l'ombre sacrée du pouvoir monarchique. Mais bien loin de les contenir, tout a concouru à soulever les peuples , et le colosse de la royauté , qui devait être relevé sur une base plus sûre , a été de jour en jour miçux renversé et couvert de plus d'outrages. En vain l'Assemblée nationale, comme les prêtres de l'ancienne Egypte, a-t-elle animé «de son souffle ce colosse sans vie , et l'a-t-elle forcé d'articuler des oracles ; le peuple était trop averti que la statue n'était plus un dieu, et le respect a disparu avec le prestige.

Dans le long intervalle qui s'était écoulé depuis le 17 juin jusqu'au 4 du mois d'août, on n'avait encore rien décrété de constitutionnel que la réunion des trois ordres en Assemblée pationale ^ La responsabilité des ministres ^ et les droits de Thomme , exprimés et contenus dans une décla-ration , ainsi que nous l'avons dit.

M. Necker a été le premier ministre dénoncé à la nation , et il l'a été par M. dg Mirabeau. Il est sans doute honorable (Têtre dénoncé par M. de Mirabeau ; et cet événement peut être compté parmi les prospérités de M. Necker. Mais il peut se trouver un jour des députés assez bien famés pour que leur dénonciation flétrisse ou renvei'se

l38 MÉMOIRES DE RIYAROL.

un ministre , et ce frein est suffisant (i). Nous en faisons l'observation y parce que j dans la première ivresse de ses succès y l'Âssemblëe parut dt^irer de nommer elle-même les ministres du roi : ce qui e\it établi la responsabilité en sens contraire. (Test l'Assemblée qui aurait alors répondu des ministres qu'elle aurait faits. Â quel tribunal aurait-elle donc dénoncé son propre ouvrage ?

Nous avons xléjà parlé de la déclaration des droits de l'homme. Cetle pièce dangereuse renferme des droits que les citoyens ne pourront jamais exercer , même après l'entière exécution des décrets de l'Assemblée. Il y règne d'ailleurs une métaphysique vague , que le peuple trouva inintelligible et sans substance. Il fallut donc , pour

■ r' I ■ I ■ ■ 1.1 I B ill-

(i) Mirabeau ^ trouvant roccasion de justifier, ou plutôt d'expliquer la conduite qui lui attirait ces reproches, s'exprime ainsi :

« Sans doute au milieu d'une jeunesse très -orageuse , par la faute des autres, et surtout par la mienne, j'ai en de grands torts y et peu d'hommes ont , dans leur vie privée , donné plus que moi prétexte à la calomnie, pâture à la médisance; mais j'ose vous en attester tous , nul écrivain , nul homme public n'a plus que moi le droit de s'honorer de sentimens courageux , de vues désintéressées , d'une^ère indépendance , d'une uniformité dé principes inflexibles. Ma prétendue supériorité dans l'art de vous guider vers des buts contraires , est donc une injure vide de sens , un trait lancé du bas en haut , que trente volumes repoussent assez pour que je dédaigne de m'en occuper. » ( Courrier de

Provence, )

( Note des éditeurs, )

HÉMOIRES DE RiVÀROL. 1 3g

satisfaire ce maître impérieux ^ descendre de la théorie et des principes les plus abstraits aux conséquences et aux applications les plus matérielles de la souyerainetë du peuple et de Tégalité absolue parmi les hommes.

Ce fut la nuit du 4 août que les démagogues de la noblesse , fatigués d'une longue discussion sur les droits de Thomme, et brûlant de signaler leur zèle y se leTèrent tous à la fois, et demandèrent à grands cris les derniers soupirs du régime féodal (i). Ce mot électrisa FAssemblée. On fit une division des derniers Vestiges de ce régime en

(i) Mirabeau jugeait bien différemment cette époque célèbre. Voici ses expressions :

« Il est certain que la séance du 4 Août offrait à des observateurs un spectacle singulier. Des hommes d*un rang dbtingué , proposant l'abolition du régime féodal et la restitution des premiers droits du peuple (car ce ne sont pas eux qui ont déshonoré ces actes d'équité en les appelant des sacrifices ) , excitèrent des acclamations universelles , espèce de tribut qu'on paie tous les jours à des phrases purement de mode , et qu'on ne pou- Tsit refuser à des sentimens patriotiques. Pour qui connaît les grandes assemblées, les émotions dramatiques dont elles sont susceptibles , la séduction des applaudissemens , l'émulation de renchérir sur ses collègues , l'honnetir du désintéressement personnel , enfin cette espèce d'ivresse noble qui accompagne une effervélcence de générosité ; pour qui réfléchit sur le eoncoars de ces causes ^ tout ce quipaii^it extraordinaire dans cette séance rentre dans la classe des choses communes. L'assemblée était dans un tourbillon électrique, et les commotions se succédaient sans intervalles. » {Courrier de Provence. )

( Note des éditeurs. )

l40 MÉMOIRES DE RIYAROL.

droits personnels et en droits réels , tels qu'ils restaient encore aux propriétaires des fiefs. On abolit tous les droits personnels sans indemnité , on dé' clara tous les droits réels r achetables , et dans ceux-ci on abolit , encore sans indemnité , ceux •qui avaient été personnels autrefois , et dont les redevables s étaient rachetés pour de l'argent: ce qui réduisait tout à coup une foule de propriétaires à Faumôney et annulait le droit acquis par les prescriptions ; droit si sacré quand on n'en a pas d'autre. On abolit aussi les justices seigneuriales ^ le droit des chasses et des colombiers (i) y la vénalité des charges , le casuel des curés, les privilèges pécuniaires en matière d'impôts, les privilèges des provinces et des villes. On établit le rachat de toutes les rentes et redevances , l'admission à tous les. emplois, sans distinction de naissance; on proscrivit la pluralité des bénéfices ; on demanda l'état des pensions qui de-

• (j) De joyeux épisodes se mêlaient quelquefois à ces grands intérêts. En voici un exemple :

« Je suis comme Catulle ^ a dit M. de Yirieux ^ et je demande la permission d'ofûrir aussi mon moineau. ( Cette expression excita beaucoup de gaieté dans l'Assemblée , et quelqu'un ayant dit tout haut , « Il est plus d'une Lesbie prête à l'accepter , » la salle retentit d'éclats plus bj^uyans. ) Il est un objet assez léger en apparence , reprit-il, mais qui est très-onéreux aux cultivateurs ,ce sont les colombiers ; j'en demande l'entière suppression dans tout le royaume. ( Courrier de Provence. )

( Note des éditeurs, )

mémoii(es de bivarol. i4i

Taient être désormais réglées sur celle qu'on ferait au roi ; ou abolit d'un seul coup les annales et les dîmes ; enfin on décréta qu'une mé* daille serait frappée en mémoire de tant de grandes délibérations prises pour le bonheur de la France (i) ; que tout le monde se réjouirait de llint de sacrifices faits à la liberté française; que Louis XVI en porterait le nom de restaurateur; qu'on chanterait un Te Deum dans sa chapelle ^ et quil en serait.

Le feu avait pris à toutes les têtes. Les cadets

(i) Parmi les droits abolis était celai de main-morte. Voici ce qa'en disait Mirabeau :

« U n'y a point de mot qui aille mieux à la chose que celui de main-morte, Yeut-on savoir l'origine de cette expression ; elle se présente d'abord comme figurée. Les main-mortables ne possédant originairement aucun fonds en propre ^ leur travail ae se rapportant point à eux , mais aux seigneurs , dont ils étaient serfs ; se trouvant , à beaucoup d'égards , dans une incapacité qui ressemble à la mort civile , il y a là de quoi justifier cette dénomination ; mais elle a un sens propre qui la rend encore plus horrible. Le seigneur avait droit, selon plusieurs coutumes , de s'emparer y après la mort d'un chef de famille serf^ dn meilleur meuble de la maison; si le défunt n'en laissait point y on lui coupait la main droite , et on en faisait hommage an seigneur, comme un instrument qui lui avait été dévoué , mais dont il ne pouvait plus rien attendre. Image d'autant plus affreuse qu'elle est parfaitement juste. Cet usage barbare fut aboli dans le pays de Liège par le prince évéque, au i2«. siècle , selon les chroniques de Flandre. » ( Courrier de Provence. )

( Note des éditeurs, )

l43 MÉMOIRES DE RIVAROL.

de bonne maison p qui n'ont rien , furent ravis d'immoler leurs trop heureux aînés sur l'autel de la patrie ; quelques cures de campagne ne goûtèrent pas avec moins de volupté te plaisir de renoncer aux bénéfices des autres ; mais ce que la postérité aura peine à croire , c'est que le même enthousiasme gagna toute la noblesse ; k zèle prit la marche du dépit : on fit sacrifices sar sacrifices ; et comme le point d'honneur chez les Japonnais est de s'égorger en présence les vus des autres , les députés de la noblesse frappèrent à l'envi sur eux-mêmes , et du même coup sur leurs commettans. Le peuple ^ qui assistait à ce noble combat, augmentait par ses cris l'ivresse de ses nouveaux alliés; et les députés des communeSi voyant que cette nuit mémorable ne leur offrait que du profit sans honneur , consolèrent leur amour-propre en admirant ce que peut la noblesse entée sur le tiers -état. Ils ont nommé cette nuit la nuit des dupes; les nobles l'ont nommée la niât des sacrifices.

Tout cela se commit sous la présidence d'un M« Le Chapelier, avocat breton, d'un esprit yulgairci et d'un caractère hasardeux ; qui , ayant à se plaior dre de son ancienne réputation , avait , comme la France , besoin d'un nouvel ordre de choses pour se régénérer (i). On peut compter encore deux ou

(i ) RiraFol , dans ee portvait , s'a^ndonne à so>n humeur satirique avec bien plus d'amertume que d'exactitude et de justice. La

MËBftOIRES DE RIVIROL* l^Z

trois hommes dans l'Assemblée nationale ^ pro^* gés par une obscurité profonde. Le peuple^ mêlé

Bloerapkiéunév

Biographie universelle, qu'on n'accusera ce^es point de partialité en fayeur'des membres qui siégeaient au côte gauche dans l'Assemblée constituante , se montre mieux inst^teet surtout plus équitable. «( Le Chapeliers/lé à Rennes en 17544 était, dit cet » ouvrage , fils d'un avocat distingué , qui avait obtenu des let- » ires de noblesse , sur la demande des États de sa province. » U acquit lui-même une grande réputation au barreau , et se fit » remarquer dans les troubles qui éclatèrent en 1787 entre la » cour et les parlemens , ce qui le fit nommer en 1789 député VL du tiers-état aux États-généraux. Dès les premières séances il » fîit mis au rang des meilleurs orateurs de cette assemblée y et » prit une grande part à tous ses travaux. »

On n'acquiert point une grande réputation au barreau quand on n*a , comme îe prétend l'auteur des Mémoires , qu'un esprit mlgmire ^et , quant stn caractère hasardeux , il semble queRivarol e4t dû se montrer plus réservé sur de semblables accusalions. Si Le Chapelier avait, dans sa jeunesse, montré dugoût-pour les plaisirs et L'éclat , la fortune dont jouissait sa famille, à la fois riche et considérée , satisfaisait à ses dépenses. Aimant la bonne société, fait pour y prendre place par la politesse de son esprit et de ses manières , lie Chapelicir se trouvait , à cause de cela même, bien plus rapprdbhé du parti aristocratique que du parti populiire. Aussi ne fut-it entraîné m par les principes extrêmes, ni par le» nKWireipen« violens qui présageaient le renversement du trône.

|1 lîit de la société des FeuUlans. « Mais les tardife effiorts de ce » parti ne purent 9 dit la Biographie universelle , arrêter le 9 ^ri^eat; et le rapport qve Le Chapelier fit à cette époque pour 9 l^éprimer l'audace des clubs , fut dans la suite le prétexte de » sa condamnation. S*étant retiré en Angleterre après la session , 9 il revint à Paris pour empêcher qu'on ne mit le séquestre sur

l44 MÉMOIRES DE BIVAROL.

ai|x séances , a désigné par sa haine et ses menace^ ceux qui étaient dignes d'estime ; et ses bruyans applaudissemens ont dirigé le mépris :46S sages sur les autres. Les Fétion , les Buzot , les Barnave , les Lameth , les Menou^ et tous ces noms , jadis si obscurs y qui enrouent aujourd'hui la renommée, ont fait du bruit sans acquérir de la gloire : car le bruit ne chasse pas l'obscurité , mais la gloire est comme la lumière. Il n'y a donc de mémorable dans l'Assemblée que l'Assemblée même.

Nous avons* dit , il y a long-temps , que la noblesse , lorsqu'elle fut contrainte de se réunir au tiers-état , ne s'était réservé qu'une voix consultative y par respect pour ses mandats ; mais dans cette nuit , oii Ton passait toutes les borpes ^ la sainteté du serment fut traitée comme les propriétés ; et y chose incroyable ! les consciences firent aussi leurs sacrifices. Les nobles délibérèrent sur

» ses biens ; mais il ne tarda pas à être arrêté , et fat traduit au » tribunal révolutionnaire le même jour que Thouret et d*Es- » preménil. Condamné à mort le 22 avril 1794 9 comme ayant » conspiré depuis 1789 en faveur de la royauté y il fut conduit » au supplice entre ses deux collègues. »

Il est certain que les principes et les sentimens de Le Cbapelier conspiraient depuis bien long-tempjs contre les odieux excès auxquels on se livrait en France. Sa mort et la cause qui le fit monter sur l'échafaud suffiraient pour toute réponse aux assortions de Rivarol.

( Note des éditeurs. )

ce que les nobles proposaient ; ils cruretit qjue, n'étant plus un ordre , ils allaient être un pouvoir. Mais ils se perdirent dans le tiers-ëtat comme un faible ruisseau dans un fleuve immense ; et leui* existence, qui n'était qu'une agréable chimère depuis l'extinction du régime féodal , ne sera plùâ aujourd'hui qu'une des absurdités de notre moderne constitution «

Maintenant il faut observer que tous les articles du 4 août ne furent pas décrétés dans la même nuit, mais qu'ils furent tous proposés : et c'en était assez pour le peuple, qui , dans les services qu'on lui rend , ne souffre pas la prudence , et ne pardonne pas le repentir.

Il y a sans doute, dans la liste des aband/)ns , quelques articles sans reproche ; mais on peut dire que le vicomte de Noailles ^ député dont la Tcrte jeunesse entraîna la maturité des autres , aurait dû se contenter d'offrir des sacrifices personnels , et ne pas faire de sa vertu particulière une nécessité pour tous.

d'article surtout qui consterna le plus une partie de l'Assemblée , les ministres , et en général tous ceux qui ne séparent pas la raison de la probité, ce fut l'abolition des dîmes (i). Le clergé

(i) Voyez dans les éclaîrcissemens (D) les motifs que Mirabeau

fait valoir contre la dime , et qu'il rapporte dans son Courrier

€le Provence*

( Note des éditeurs. )

lO

}^G MÉMOIRES DE BIYAROL.

résista à ce décret comme à sa destruction mémei dont il était en effet Tavant-coureur. Les curés , qui s'étaient montrés jusqu'à ce jour le clergé du tiers-état , reculèrent au bord de l'abîme, mais la galerie furieuse les y poussait à grands cris : l'effroi les emporta ^ et ils se dispersèrent au milieu de la nuit avec tous les prélats , sans pouvoir toutefois se dérober au petit peuple de Ver^ sailles et aux agens du Palais Royal, qui, fiers encore de toutes leurs victoires sur les deux ordres , et récemment de celle qu'ils venaient de rem])orter sur l'Assemblée même , en forçant M. Thouret , qui ne leur était pas agréable , à renoncer h la présidence , paraissaient plus irrités d'un refus que satisfaits de tant d'abandons.

Les prélats et les curés reçurent donc , pendant le reste de' la nuit et les jours suivans , des avis si clairs et des paroles si positives sur le sort qui les attendait, qu'on vit six jours après M, l'archevêque de Paris s'avancer vers l'autel du patriotisme , pour y déposer , au nom de tous les metabres du clergé, la renonciation à la dîme. Ce vertueux prélat fut outrageusement applaudi par le peuple qui entourait l'Assemblée; et il termina son discours par confier et recommander l'existence de l'église à la noblesse et à la générosité d'un tel |>euple.

Il fut donc dit que les dîmes étaient abolies au profit de la nation , sauf à aviser aux moyens de

MÉMOIRES DE RIVAKQL. l^'J

les remplacer pour subvenir à l'entretien des ministres des au tels.

Ainsi fut abrogée la dîme , ce tribut patriarchâl, le plus antique et le plus ve'ne'rable qui existât parmi les hommes ; ainsi fut brisé le lien qui attachait les espérances de la terre aux bontés du tîiel, l'intérêt du pontife à la prospérité du laboureur y et les cantiques et les prières de tous les âges aux fleurs et aux fruits de toutes les saisons.

Far un tel décret , l'Assemblée nationale^ appelée à la restauration des finances, perdait 70 millions de revenu , produit des dîmes ecclésiastiques; le trésor public lestait chargé de Te^tretien du clergé , et la classe des riches propriétaires, auxquels on ne songeait pas , gagnait en partie ce que perdait l'église.

C'est en vain que les députés de quelques provinces , revenus de leur ivresse , déclarèrent , le jour suivant , que l'adhésion à de tels sacrifices passait leurs pouvoirs : c'est en vain que l'abbé Sieyes, idole du Palais-Royal (1) et premier apôtre de la démocratie, monta dans la tribune pour défendre les propriétés de l'église : en vain cria-

(1) Les Acteji des apôtres nous fournissent une satire maligne et ingénieuse , où, dans une £ête burlesque, comparaissent«uc- «essivement divers députés réunis par le plaisir. L'abbé Sieyes n'y est pas oublié. Voyez éclaircissement (Ë).

( Note des éditeurs, )

î48 MÉMOIRES DE HIVIROL.

t-il aux débfiagogues qnils coulaient être libres y et quHls ne savaient pas être justes ; il se consuma sans fruit au milieu des feux qu'il avait allumes; il perdit à la fois sa cause et sa popularité. L'on se demandait comment celui qui avait dans ses premiers ouvrages renversé les bases de toutes les propriétés, pouvait se flatter de faire respecter celles du clergé. Il montrait la vérité, on ne vit que l'intérêt : on l'opposa à lui-même ; et le peuple , étonné qu'après avoir conseillé d'égorger le troupeau il voulAt conserver les toisons , força les sages à convenir que l'abbé Sieyes rais|onnait mal dans la tribune, ou qu'il avait mal rai onné dans ses livres; de sorte qu'il trompa deux partis à la fois ; le clergé , qui n'avait d'abord trouvé en lui qu'un philosophe sous l'habit de prêtre , et Te Palais- Royal , qui ne voyait qu'un prêtre sous le manteau du philosophe*

L'abbé de M ontesquiou mêla de la grâce à de l'érudition dans cette grande cause \ et l'abbé Maury s'y porta avec une force éloquente (i). Tous deux aimèrent mieux braver le peuple que leur conscience. On les verra reparaître dans le dernier combat du peuple contre l'église , quand les agio-

(i^ Dans la discussion sur la yérification de la dette publique > Tabbé Maury , Se livrant a la fougue de son éloquence-, fut censura. Il est curieux de voir comment son adversaire constant > Mirabeau y ge comporta dans cette circonstance. ( Éclaircisse« ment (F) , tiré du Courrier de Provence. )

( Note des éditeurs, )

MÉMOIRES DE RIYÂROL, ï^g

teursy toujours plus furieux, auront trouvé uu complice dans l'episcopat (i).

Dans le décret voté sur la dîme^ il était dit que la nation la remplacerait : ce qui supposais que Ton paierait à Téglise réquivàlent des dîmes. Mais dans rintervalle de la rédaction du décret y on se souvint qu'on n'avait aboli la dîme que pour met->tre les terres en état de porter de plus gros impôts^ afin de satisfaire les capittilisles ; et on vit que le fisc ne gagnerait rien à l'abolition des 4în)6S^ si on en donnait la valeur en argent aux églises.

Aussi, quand les secrétaires de TÂssemblée pré^ sentèrent la rédaction du décret tel qu'il avait été voté , les força-t-on de substituer le mot vague de traitement à l'expression fixe de remplacement ; et comme ils alléguaient le respect dû au texte du décret , on l^ur répondit que l'Assemblée législative de France n'avait pu dire un mot pour l'autre. Ainsi la mauvaise foi parut moins dangereuse qu'une simple erreur , et on mentit afîa d'être infaillible.

Nous pourrions faire befiucoup d'autres obser*vations sur l'indigeste amas des arrêtés de la nuit du 4 ^oùt ; mais l'abondaiice de$ matières hâte notre marche. Il faut se contenter de dire que , malgré l'infidélité de la rédaction , le décret sur

(i) M. de Talleyrand-Périgord , évéque d'Autun , jeune no- . valeur, qui «i plus d'esprit d'intrigue que de véritable esprit.

[NotedeRivtkroL)

l50 MÉMOIRES DE lUVAROL.

les dîmes ne produisit rien de ce qu'on s'en était promis. D'un côté , le petit peuple entendit ne plus payer cet impôt , et s'imagina que l'Assemblée tn avait fait présent à la nation; de l'autre côté , quelques municipalités se proposèrent d'en appliquer le quart à leurs pauvres , et leur exemple est contagieux. De sorte que ce qu'on pourra percevoir dorénavant sur les riches propriétaires, sera plus qu'absorbé pftr le strict nécessaire du clergé, et par l'intérêt de sa dette.

Les capitalistes né gagneront donc rien au scandale de ce décret. Le crédit public , qui souflFre de toutes les convulsions du corps politique , a baissé de plus en plus, et le vicomte de Noailles l ui a porté in nocemment le dernierooup, en forçant l'Assemblée à fixer l'intérêt de l'emprunt à quatre et demi pour cent. C'est pour la yremière fois peut-être que la baisse de l'intérêt a été la suite du discrédit et du défaut d'argent. Aussi a-t-on vu plus haut le succès de cet emprunt.

Il faut dire aussi que Tabolition des justices seigneuriales laissa les caibpagnes sans tribunaux , dans le temps même où la liberté indéfinie delà chasse (i) couvrait les chemins et les champs de

(i) M. de Mirabeau a parlé sur la réserve proposée par

<M. de ClermonNTonnerre , relativement aux plaisirs du roi :

il observa que l'Assemblée venait de déclarer que -le droit de

chasse était inhérent à la propriété , et ne ponvait plus en être

séparé. « Je ne comprends pas , dit-il y comment Ton propose

MÉMOIRES DE RIVÀ.ROL. l5l

bandits et de paysaas armés (i). L'Asseaiblée nationale stipulait bien dans chaque décret , qu'en attendant on paierait les anciens droits ; qu'on respecterait, en attendant y les anciens tribunaux;

à l'Assemblée , qui Tient de statuer ce priacipe , de décider que le roi y çQ gardiea^ ce protecteur de toutes les propriétés , sera l'objet d'une exception dans une loi qui consacre les propriétés. Je ne comprends pas comment l'auguste délégué de la nation peut être dispensé de la loi commune. Je ne comprends pas comment vous pourriez disposer en sa faveur de propriétés qui ne sont pais les vôtres. —^ Mais la prérogative royale! — • Ah ! certes , la prérogative royale est d'un prix trop élevé à mes yeux pour que je consente à la faire consister dans le futile privilège d'un passe-temps oppressif. Quand il sera question de la prérogative royale, c'est-à-dire^ comme je le démontrerai en son temps , du plus précieux domaine du peuple , on jugera si j'en connab l'étendue ^ et je défie d'avance le plus respectable de mes collègues d'en porter pi» loin le respect religieux.

» Mais la prérogative royale n'a rien de commun aveC|. ce qu'on appelle les plaisirs du roi, qui n'enferment pas une étendue moindre que la circonférence d'un rayon de vingt lieues , où s'exercent tous les raflinemens de la tyrannie des chasses. Que le roi , comme tout autre propriétaire , chasse dans ses domaiaes ; ils sont assez étendus sans doute. Tout homme a droit de chasse sur son champ , nul n'a droit de chasse sur le champ d'autrui : ce principe est sacré pour le monarque comme pour tout autre. » ( Courrier de Provence, )

( Note des éditeurs. )

(i) La pèche fut sans doute comprise tacitement dans l'arrêté sur la chasse, et décrétée in petto; car on n'a jamais rien proposé ni délibéré à son sujets et son nom n'a pas encore été

prononcé.

( Note de RivaroL )

l5:2 MÉMOIRES DE BIVAROL.

mais le peuple qui ^ disait-on , devait être apaise par tant de sacrifices , et dont le comte de Castellane , le vicomte de Noailles et le duc d'Aiguillon répondaient , ne s'est montré que plus insatiable et plus fe'roce : c'est à l'e'poque des abandons qu'il s'est brûlé plus de châteaux et commis plus de meurtres dans toute l'étendue du royaume. L'Assemblée abolissait les droits féodaux , et le peuple mettait le feù à toutes les archives et à tous les titres ; l'Assemblée effaçait la distinction de la naissance , et le peuple massacrait les nobles ; l'Assemblée décrétait contre les privilèges pécuniaires une égale répartition des impôts, et le ])euple n'en a plus payé du tout. De soi'te que ce peuple , arme' du pouvoir exécutif , s'est toujours lancé au-delà des décrets de l'Assemblée ; qu'il a sans cesse décidé par le fait ce qu'elle ^sayait d'établir par Iç droit ; qu'elle a fini par lui sembler timide et méprisable ; et que déjà ses oracles ne sont pas moins décriés que les ordres du roi.

En flattant le peuple ^^ l'Assemblée nationale tendait à deux fins : l'une était d'accabler l'autorité royale, et l'autre de préparer la nation h mieux se soumettre aux lois et aux contributions nouvelles. Mais le peuple n'a servi que le premier vœu de l'Assemblée ; et , sur tout le reste , il Ta maîtrisée tyranniquement. Elle s'est servie de Paris pour renverser le trône ; Paris se sert d'elle pour dominer la France. C'est une chose merveilr leuse que l'attention délicate et la souplesse avec

MÉMOIRES DE RIVAROt. l55

laquelle cette puissance législative se conforme à Tesprit populaire. Elle a sévi contre les parlemens, parce que le peuple les abandonne ; mais elle respecte les districts qui la bravent : elle empêche les assemblées provinciales, quand le peuple les proscrit ; et tremble devant des bureaux renforcés que le peuple soutient. Enfin , toutes les fois que la populace fermenté, FAssemblée nationale partage ou dissimule ses excès; semblable à un navire porté sur une mer orageuse , elle s'élève ou s'abaisse au gré des flots qui la poussât. Ses décrets, j'en excepte ceux auxquels le peuple parisien ne s'intéresse pas , sont préparés ou révisés dans les districts et au Palais- Royal. En un mot, telle est aujourd'hui la triste dépendance et Tétat de fluctuation de cette auguste assemblée , qu'elle peut faire rire l'Europe autant qu'elle fait gémir la France. |^

Si le roi n'avait pas eu le malheur d'assembler les états-généraux si près de la capitale, et de les adosser à cet énorme foyer de méconlentemens et de corruptions de tous genres , il est démontré que les mauvais génies de l'Assemblée n'auraient su ou allumer leurs torches , et que Paris n'eût pas incendié le royaume. C'est d'une circonstance qui parut d'abord si indifférente , que dérivent pourtant les malheurs et la honte des Français. Car à peine l'Assemblée nationale fut -elle formée à Versailles , qu'il s'établit la plus étroite alliance entre elle et Paris. La clause du traité fut que la

l54 MÉMOIRES DE RIVAROL.

capitale humilierait le trône aux pieds derAssem* blée y et que l'Assemblée livrerait les provinces à la capitale ; une troisième puissance accéda au traité et se chargea de la corruption des troupes. Mais ses plénipotentiaires avaient des instructions si secrètes , et tellement séparées de la cause commune , que, si le sort eût favorisé le crime , il se serait trouvé que Paris et l'Assemblée n'auraient travaillé que pour cette puissance. Je la ferai sortir de l'ombre où elle se cache , quand les événemens raie la ^énonceront. Le temps viendra où; comme l'Arioste , j'aurai aussi mon héros :

Dîro dHOrleando in un medesmo tratto Cosa non detta in pro^e mai ne in rima ; Chc per denari yenne in favore e amata D'huom'che si vileeroL stimato prima.

En attendant, il est vrai de dire que plus le roi accorde à l'Assemblée, plus l'Assemblée est forcée d'accorder à Paris. Mais le roi n'est responsable de rien , pas même de ses jninistres, qui sont de l'Assemblée (i); pas même de sa personne, qui dépend de l'Assemblée.

(i) On avait proposé de déclarer qu'aucun député ne pourrait être ministre ; voici la réponse de Mirabeau :

« Je crois , Messieurs , qu'il peut être utile d'empêcher que tel membre de l'Assemblée n'entre dans le ministère.

» Mab comme , pour obtenir cet avantage particulier, il ne convient pas de sacrifier un grand principe, je propose pour amendement de réduire l'exclusion du ministère aux membres de

MÉMOIRES DE RIVAROL. l55

Je ne dois pas passer sous sileace , à propos du décret sur la chasse , qu'il a été suivi d'une prise

rAss^emblée que Tauteur de la motion paraît redouter , et je me charge de vous les faire connaître.

» Il n'y a , Messieurs , que deux personnes dans l'Assemblée qnî paissent être l'objet secret de cette motion ; les autres ont donné assez de preuves de liberté , de courage et d'esprit public pour rassurer l'honorable député. Mais il y a deux membres sor lesquels lui et moi pourront parler avec plus de liberté , qu'il dépend de lui et de moi d'exclure , et certainement sa motion ne peut porter que sur l'un des deux.

» Quels sontces membres? Vous l'avez déjà deviné, Messieurs' c'est l'auteur de la motion et moi.

» Je dis d'abord l'auteur de la motion , parce qu'il est possible que sa modestie embarrassée ou ^on courage mal affermi aient redouté quelque grande marque de confiance , et qu'il ait voulu se ménager le moyen de la refuser , en faisant admettre une exclusion générale.

» Je dis ensuite moi* même , parce que des bruits populaires répandus su^ mon compte ont donné des craintes à certaines personnes , et peut-être des espérances à quelques autres ; qu'il est très-possible que l'auteur de la motion ait cru ces bruits ; qu'il est très-possible encore qu'il ait de moi l'idée que j'en ai moi-même ; et dès-lors je ne suis pas étonné qu'il me croie incapable de remplir une mission que je regarde comme fort audessus , non de mon zèle » mais de mes lumières et de mes talens, surtout si elle devait me priver des leçons et des conseils que je n'ai cessé de recevoir dans cette assemblée.

» Voici donc , Messieurs^ l'amendement que je vous propose : c'est de borner l'exclusion demandée à M. de Mirabeau, député des communes de la sénéchaussée d'Aix,

» Je me croirai fort heureux si , au prix de mon exclusion, je puis conserver à cette assemblée l'espérance de voir plusieurs

l56 MÉMOIRES DE RIVÀROL.

d'armes générale dans tout le royaume ; d'où il est résulté qu'un homme, qui ne pouvait répondre de la moindre partie de ma fortune , peut cependant disposer de ma vie ; ou commettre des désordres qu'il n'est pas en état de réparer. Il n*y a donc pas de compensation. La pauvreté devie.qtun moyen d'échapper aux lois y et les riches seront moins assurés de leur vie que ceux qui n'ont pas de quoi vivre. Ceci est fondamental en Angleterre : un homme n'a le droit d'y porter les armes que lorsqu'il est en état de répondre de toutes se^i actions.

Le même défaut se retrouve d^ns le décret qui admet indistinctement tous les sujets aux mêmes emplois. On leur confiera des dépôts sans qu ils en puissent répondre ; sur la supposition que , n'ayant pas les trésors de la fortune , ils auront les dons de la nature et de l'éducation , c'est-à-dire les talens et les vertus. Mais pourquoi l'Assemblée nationale , en statuant l'égalité des droits parmi les hommes, n'«i-t-elle pas décrété qu'ils auraient tous également des talens et des vertus ? Il est vrai que la nature résisterait mieux que la monarchie aux décrets de l'Assemblée (i).

de ses membres , dignes de toute ma coniiance et de tout mon

respect y deyenir les conseillers intimes de la nation et du roi>

que je ne cesserai de regarder comme indivisibles. » {Courrier de

Provence.)

( Noie des éditeurs. )

(i) Voyez dans les éclaircissemens (G)y un projet de-décret

MÉMOIRES DE BTVAROL. t5j

' Cette nature est inégale dans ses productions ; elle l'est encore dans les présens qu'elle dispense , et cette inégalité , nous l'appelons variété. Pourquoi ne pas donner le même nom à la distinction des rangs et à l'inégalité des conditions ? Les rangs, direz-vous , sont odieux , et les grandes fortunes insupportables. Mais la loi est-elle donc aux ordres de l'envie , et doit-on consulter la laideur et la sottise sur le prix du génie et de la beauté? On a voulu faire de la France une grande loterie où chacun pût gagner sans y mettre. Parcourez la série des décrets de l'Assemblée, vous croirez entendre , à l'éloquence près , la voix des Gracques et de tous ces tribuns qui adulaient la canaille latine , et qui finirent par renverser la république. L'Assemblée nationale ^ en détruisant la hiérarchie des conditions , si conforme à la nature des monarchies , pense obtenir un meilleur ordre de chose : penserait-elle aussi ^ en donnant aux notes la même valeur , et en les rangeant toutes sur une même ligne , créer d'autres accords, et donner au monde une nouvelle harmonie?

Pendant qu'on rédigeait la déclaration des droits de l'homme et les articles de la nuit du 4 août , nuit désastreuse , qu'on peut appeler la St.^Barthélemjr des propriétés y le royaume était désolé par le fer et par le feu autant que par la disette.

fort plaisant pour éublîr Tégalité absolue dans le monde ; il est extrait des ^cfej des apôtres..

( Note des éditeurs, )

l58 MÉMOIRES DE RlVABOL.

Des courriers , porteurs de faux ordres du roi , parcouraient les campagnes, et les soulevaieot contre les châteaux et les maisons des grands propriétaires. Dans les villes on semait des bruits de complots f de conspiration , de dépôt d armes et d'approche de troupes. L'Assemblée recevait chaque jour des avis alarmans ; et chaque jour , pour toute réponse , elle abattait quelque partie de IVncien édifice , croyant arrêter l'incendie par la démolition. Enfin , les plaintes devinrent si touchantes , et les tableaux de nos désastres si effrayans , qu'elle nomma un comité des recherches; mais ce comité ne nomma personne. L'ambassadeur d'Angleterre ne gagna rien à dénoncer le complot sur Brest , les courriers furent arrêtés en vain : un histrion se fit pendre inutilement (i). Soit que le comité cherchât d'autres coupables que ceux qu'il trouvait , soit qu'il eût trouvé ceux qu'il ne cherchait pas , il est certain qu'également soui*d et muet y il n'a voulu ni entendre ce qu'on lui disait , ni rapporter ce qu'il savait.

Il a fallu des crimes et des catastrophes épouvantables pour qu'on rougit de sa discrétion : les partis opposés dans l'Assemblée nationale l'ont uniquement sommé de parier ; et M. Goupil , le Calchas de ce comité , n'a pu refuser de paraître à la tribune. Mais il a jeté dans l'Assemblée des

(i) Bordier, acteur dn théâtre des Variétés, qni souIeTiit

Rouen avec Tor du Palais -RojaL

( Note de RivaroL)

MÉMOIRES DE RIYAROL. iSq

paroles si ambiguës et des soupçons si étranges y qu'on a regrette' son silence. Après lui , un de ses collègues^ M. Glezen (il est bien triste d'être obligé de nommer de pareilles gens ) ^ a parlé plus clairement ^ et a dirigé les soupçons des uns et les alarmes des autres sur M. Malouet, citoyen éloquent , dont la haine des pervers affermit de jour en jour la réputation. Tous les yeux se sont alors tournés âur lui : les mauvais citoyens étaient ravis qu'il fût accusé y et les bons tremblaient qu'il fût coupable. Mais M. Malouet a bientôt dissipé la joie des uns et la crainte des autres ; il a demandé , avec la contenance d'un homme irréprochable , la preuve de son crime : le président du comité a produit une lettre que tout honnête homme voudrait avoir écrite (i). L'Assemblée confuse a cassé les membres de son tribunal d'inquisition ^ et en a nommé d'autres. M. Goupil , couvert de honte , reste avec son collègue , situé dans l'opinion publique entre la sottise et la méchanceté: car le peu de réputation dont il jouit le rend maître du choix»

Comparez maintenant cette tiédeur de l'Assemblée nationale 9 et l'hypocrite retenue de ses inquisiteurs , à la fureur avec laquelle on a poursuivi l'histoire fabuleuse de Vesoul, et celle du

(i) Mirabeau explique tonte cette affaire avec beaucoup d'impartialité dans son Courrier de Pro\*ence. Éclaircissement (H).

( Note des éditeurs, )

l6o / MÉMOIRES DE RITAROL.

comte d'Esterhazy, aux accusations multipliées du crime de lèze-nation , à la barbare ignoi*ance de tous les principes avec laquelle on instruit aujourd'hui le procès du prince de Lambesc , du baron de Bezenval , et de M. Augeard. Vous verrez, dans TafFaire de Yesoul , TAssemble'e faire semblant de croire qu'un conseiller du parlement de Besançon y partant pour la Suisse ^ a recommande à ses gens de rassembler dans son château les paysans de sa terre y et de faire sauter le château et tous ses habitans avec de la poudre h canon. Vous verrez l'Assemble'e feindre de croire qu*un homme sensé a pu donner un tel ordre , et, qui pis est, compter sur Tobéissance dans un moment où les riches n'ont pas d'autres ennemis que leurs domestiques. Vous la verrez compromettre indécemment un roi qu'elle a déjà tant abaissé aux yeux de l'Europe entière ; lui arracher des ordres que Louis XIV aurait craint de donner dans toute sa gloire ; le forcer enfin d'écrire à toutes les puissances pour redemander le conseiller de Besançon. Dans l'affaire de M. d'Esterhazy, vous verrez encore l'Assemblée faire des recherches odieuses, qui ne tournent qu'à la honte des démagogues, étonnés qu'un ami de la reine pût être innocent. Et si vous jetez les yeux sur les procès innombrables qu'on intente à ceux qui ont lésé la nation , combien ne serez-vous pas indigné qu'une assemblée législative crée dans son sein un tribunal d'inquisition , et souffre qu'il s'en élève un autre

MÉMOIRES DE RIYAROL. l6l

dans Paris; destinés l'un et Fautre à poursuivre un crime, qu'ils ne peuvent ni expliquer, ni constater.^ Une assemblée le'gislative pourra-t-elle se disculper jamais d'avoir érige un tribunal pour des crimes d'une nouvelle espèce , sans lui avoir tracé la moindre instruction ? Cette Assemblée ignore-t-elle que , dans les guerres civiles et dans ime insurrection , le souverain est divisé ? que par conséquent les deux partis sont dans un véritable état de guerre, et qu'on n'est coupable ni dans l'un ni dans l'autre; ou , pour mieux dire , qu'on est coupable dans l'un et dans l'autre?

Iliacos intrà muros peccatur et extra.

11 faut, pour avoir le droit de punir un officier du roi, prouver, ou qu'il a commis àes cruautés inutiles en défendant le prince, ou que le prince, étant reconnu pour fou, on a droit de s'en prendre à ceux qui ont exécuté ses ordres contre son peuple. Mais on ne peut alléguer ici ni l'un ni l'autre cas. Le roi , toujours humain , s'est joint lui-même à son peuple ; M. de Besenval et les autres officiers se sont à peine montrés dans Paris , le jour de l'insurrection , où tout Français était indécis du nom qu'il portait en ce moment (i).

(i) Extrait du discours de M. Garât jeune, en faveur de M. de Besenval.

a M. de Besenval est accusé par la voix publique d*étre coupable envers la nation ; mais par qav peut-il être Icgitimenten t dénoncé , et devant quel tribunal doit-il l'être? Je ne crois pus,

iGs litMOIRES DE RIVAROL.

Car, de même que, dans rinstant delà fermentation y les fruits ne sont plus des fruits , et la licfueur n'existe pas encore ; ainsi y dans la crise d*une insurrection , les sujets ne sont plus sujets; l'État n'est plus l'État ; tout est soldat , tout est champ de bataille. Mais après la reunion les citoyens reparaissent : et , loin que les yainqueurs aient à poursuivre les vaincus dans les tribunaux ,

Messieurs, qne dans ce moment il existe en France un tribunal reyéta de pouvoirs nécessaires ponr receyoir et pour juger uie semblable accusation.

» Les délits de ce genre doivent être dénoncés par la nation ou par ses représentans. C'est donc vous , Messieurs , qui devriez être ses dénonciateurs.

» Mais TOUS ne pouvez pas être ses dénonciateurs et ses juges; premièrement^ parce que vous ne pouvez pas être juges à la fois et dénonciateurs ; secondement , parce que vous êtes lé* gislateurs , et que vous ne pouvez pas être non plus législatenis et juges.

» Il faudrait donc, Messieurs , que vous érigeassiez un tribunal qui jugerait d'après les formes , d'après les lois qn<e vous lui auriez prescrites.

» Si vous voulez que le baron de Besenval soit jugé , c'at l'unique parti que vous ayez à prendre.

» Il y en a un autre qui est également dans vos pouvoirs , et qui serait davantage , ce me semble, dans votre bumanité*

» Ce serait de prononcer une amnistie générale , au nom de la nation la plus noble et la plus miséricordieuse , pour les délits commis contre elle avant ce jour de paix où la nation et le monarque ont renouvelé, en quelque sorte, leur contrat d'union et d'amour. » ( Courrier de Proi^nce»)

( Note des éditeurg.)

MÉMOIRES DE RIYAROL. l6S

il ne doit ^lus rester aux uns et aux autres que le regret des maux qu'ik se sont faits. Le peuple demeure inviolable aux yeiix du prince comme le prince aux yeux du peuple, et cette inviolabilité s'étend à tous dans l'un et l'autre parti : voilà le droit des gens y voilà le sens commun. Je le dis hautement : le procès du baron de Besenval est la honte de l'Assemblée qui l'autorise y et des absurdes inquisiteurs qui le poursuivent.

Parmi les mesures que prit l'Assemblée nationale pour arrêter le cours des assassinats et des incendies , on doit observer le nouveau serment qii' elle exigea des troupes : et ce moyen caractérise les lumières et les intentions de l'Assemblée. Il fut décrété que les troupes prêteraient serment entre les mains des officiers municipaux ^ à la nation y à la loi et au roi. Si nos soldats raisonnent, il est certain qu'il n'y a plus d'armée en France; et alors qu'importe la forme du serment? Maiss^ils sont hors d'état d'analyser cette formule , il faut qu'on leur dise , et ils le sentent grossièrement , qu'il y a quelque chose entre la nation et le roi ; et comme cette chose , qui est la loi , est un être abstrait qui ne doit jamais tomber sous leurs yeux, il en résulte que l'idée jadis si claire du serment prêté à un roi reste obscure et sans force dans leur esprit. D'ailleurs, après la défection générale, la nation ne doit pas plus compter sur l'armée que le roi lui-même. Cette formule du nouveau serment est donc inutile ou vicieuse , sans

]64 MÉMOIRES DK RIVÀHOL.

compter que^ dans une constitution monarckiquei ' le roi étant le chef de la nation et Torgane desloisi le serinent prêté à sa {personne l'est aussi aux lois et à la nation. Mais je me trompe quand je disque cette formule du serment militaire est inutile ; elle tend au grand but d'avilir l'autorité royale.

Les Juifs présentèrent aussi à l'Assemblée un récit pathétique de toutes les horreurs qu'on exerçait sur eux en Alsace et dans d'autres provinces , depuis les premiers décrets de l'Assemblée. Ils demandaient humblement d'être compris dans la déclaration des droits. Les Juifs , sans lesquels nous ne serions pas chrétiens ^ ne seraient donc pas hommes sans nous ! Que dira la postérité de ce lamentable mélange de vénération et de culte pour les pères , de mépris et de barbarie envers les enfans ?

M. Bergasse y membre du comité de constitution , présenta vers cette même époque un excellent travail sur les lois judiciaires ^ et se montra aussi opposé aux Target (i) et à tous les esprits

(i) « Si l'on se ressouvient encore que M. Target a été président de la plus auguste assemblée de Tunivers , on nous par* donnera de rapporter une anecdote qui prouve combien cet excellent homme a de ressources dans l'esprit.

Il présidait une séance du soii* : il était question d'une réclamation sur la nomination de la municipalité de Ruel : on venait de renvoyer l'affaire de Saint- Jean d'Angely à la municipalité de la Rochelle. M. Target ( pour abréger sans doute y car il a les intentions pures) proposa de renvoyer l'affaire de Ruel à une municipalité voisine. Tous les hommes instruits savent

iDS de TAssemblée, que ceux ci le sont ordi- Int à la raison et à la vëritable éloquence, quel député ouvrit alors l'importante le la liberté des consciences. Cet objet ït religieux devait mettre en jeu toutes |ces de l'Assemblée, et chacun s'y attenm venait de porter un si rude coup de l'église , par la suppression des Tut inhumain de lui ôter l'empire l'unité du culte, en permettant le de toutes les religions : ici la 'Assemblée se montra toute finanluvint que jadis l'église accordait tels en échange des biens temposouvint pour l'imiter et pour la ible , de la perte des uns par le très. C'était une dérision. M. Radéputé et philosophe protesr qu'il ne combattit pour cette

que le présideat a de Foucault se lev — Monsieur, J*appuie l'avis d lin avis, c'est M. le

point ouvrir d'avis. M. le marquis appuya la motion de M. le président, point une motion , c'est un avis. — président. — Monsieur, ce n'est point servation. '— J'appuie l'observation de Monsieur , ce n'est point ufte obserdéveloppement. — J'appuie le développrésident,.,.. M. Target, qui n'avait eu que le ire une plaisanterie , voyant que l'Assemblée preu sérieux^ termina là le dialogue , qui aurait pu iquant. > ( Actes des apôtres, )

( Note des éditeurs, )

l66 MÉMOIRES 1)£ RIVAROL.

grande cause ; soit qu'il en ait renvoyé le succès à une autre époque , soit qu'il en regarde le décret comme * nécessaire , d'après la déclaration des droits de l'homme , soit enfin qu'ayant montré, dès Touverture des états-généraux ^ des prétentions embarrassantes , il ait voulu les justifier par un zèle prudent , ou les expier par un silence honorable.

Les difTérens décrets émanés de l'Assemblée nationale y depuis sa formation , avaient été publiés dans les provinces, tantôt au nom de l'Assemblée , et tantôt de par le roi. Tous ces décrets , excepté ceux par lesquels les communes se déclarèrent Assemblée nationaley et déclarèrent en même temps tous les impôts existons y illégaux , ne regardaient que la tranquillité publique , la disette et. la libre circulation des grains. L'Assemblée ordonnait la tranquillité, et recommandait l'abondance : sa majesté, à qui l'on renvoyait ces ordonnances , les recevait de la main du président , et les remettait à ses ministres qui^ les faisaient parvenir dans tout le royaume.

Mais à mesure qu'on avançait dans la déclaration des droits de l'homme , et dans les articles de la constitution, lorsqu'on vit éclore au grand jour, dans la séance du 5 août , la foule des articles qu'on devait aux ténèbres de la nuit , il fallut bien s'occuper des moyens de les faire accepter à sa majesté , déterminer la nature de la sanction royale, et fixer ainsi la part du prince

MÉMOIRES DE RIVÂKOL. 167

dans lalégislationr, c'est-à-dire, dans la souveraineté.

Ëoin de m'excuser aux yeux de mesi lecteurs de la sécheresse de la discussion où je vais m'engager , je leur demande au contraire un nouveau degré d'attention. L'intérêt du sujet doit les soutenir contre sa sévérité. Il faut que je rassemble en peu de lignes dès faits qui ont coûté bien des séances à r Assemblée ^ bien des intrigues et des crimes au Palais-Royal ; il faut encore que ces faits soient jugés d'après des principes qui ont exigé des volumes , et sur lesquels , malgré V Esprit des Lois , et surtout le Contrat Social ; nous avons encore toute notre innocence. Mais avec les plus grands efforts , dit l'auteur de ce dernier ouvrage , on n'est pas clair pour qui n'est pas attentif. Il n'est pas en effet de clarté pour la distraction.

En partant du principe^ que la souveraineté est dans la totalité. de la nation , il faut se bien répéter les vérités suivantes.

Dans toute nation , il y a le Sousferain^ VÊtat et le GouvememerU. Le Souverain est la source de tous les pouvoirs , le Gouvernement est la force qui les exerce y et l'État est le sujet. Si la nation se gouverne elle-même y elle est à la fois l'État et le Souverain ; le Gouvernement , qui s'appelle alors démocratie , se cache et disparait comme un ressort intime et secret entre le Souverain et l'État ; n'étant à personne en particulier y il n'est visible

]68 MÉMOIRES DE RIYAROL.

que dans les actes qu'il fait^ et le peuple est tout ensemble maître et sujet. C'est ainsi que chaque individu se gouverne démocratiquement ; nous nous commandons à nous-mêmes, et nous nous obéissons. Aussi, plus un peuple estsimple, plus il ressem-^ ble à un seulhc^me, et mieux ladémocratie lui convient. S'il existait, ditRousseau, un peuple de dieux. Use conduirait démocratiquement. Mais, où trouver un tel peuple ? Il n y a pas de démocratie pure sur la terre. On ne connaît pas de peuple assez simple dans ses mœurs , ou assez peu nombreux pour se gouverner constamment lui-même. De quelque côté qu'une nation se tourne, il faut qu'elle se fie iSi quelqu'un : or , dès qu'un peuple a pris de& guides ou des chefs , quelque nom qu'on leur donne, c'est toujours une aristocratie. Dès que le Gouvernement se. sépare du Souverain et de l'État pour former un corps à part, dès qu'il est visible,' il est aristocratique. Mais on est convenu pour-e tant d'appeler démocratiques les Etats où le peu-^ pie se rassemble souvent pour nommer ses ma^ gistrats. Dans un tel Êtat^ la force du Souverain est à son maximum, et celle du Gouvernement est au contraire à son minimum-

S!il y a dans une nation une assemblée de ma-^ gistrats et de sénateurs toujours subsistante , que le peuple ne puisse changer à son gré , alors la souveraineté est comme aliénée ; le Grouverne-* ment en remplit les fonctions ; le sénat est maî-« tre de l'État ;k tout le reste est sujet. C'est propre**

MÉMdïRES DE RIVAROL. l6c)

ment laristocratie. Dans.ces sortes d'Etats , le Gouvernement a une force moyenne.

Le gouvernem^t luonarclîlque est comme un resserrement de l'aristocratie. Un seul homme y fait les fonctions de tout un sénat. Il est ohef de l'État , il est roi ou monarque ^ c'est-à-dire , magistrat suprême, s'il gouverne sur des lois consenties par le voeti ou par le silence de la nation : s'il fait lui-même les lois, il est despote, et ce nom lui convient, lors même qu'il fait le bonheur de ses sujets. L'être le plusr aime est alors le plus tyrannique. Dans un tel Etat, le Gouvernement est à son maximum et brille d'un grand éclat. La souveraineté nationale est tout-à-fait éclipsée. Elle ne peut, comme le feu central , se manifester que par des explosions. Le peuple, semblable aux géans de la fable, soulève les montagnes sous lesquelles il est enseveli , et la teiy^e en est ébranlée : c'est le principe de l'insurrection.

Il n'existe pas un pur despotisme dans le monde: tous les gouvernemens soiit plus ou moins aristocratiques , ainsi que nous l'avons dit ailleurs* Mais il peut se trouver des nations qui souffrent tous les maux du despotisme , sans que le prince jouisse de toute la plénitude des pouvoirs. Un homme ne peut pas tout vouloir , et toujours vouloir,

La fameuse devise des Romains, Senatus , Po^ pulusque JRomanuSf contient le germe de toutes ces idées. Le peuple est tout ensemble l'Etat et le

170 MÉMOIRES DE RIYAROL.

Souverain , et le sénat est le chef de FÉtat ou le Gouvernement (i).

Maintenant que nous avons ét|ibli ce que c'est que Sou^^erain, État et Goui^ernement ^ il nous reste à dire pourquoi le Souverain et TÉtat sont deux êtres simples y et pourquoi le Gouvernement est un être compose.

La nation, en sa qualité de Souverain , est un être simple , parce qu'elle n'a qu'une volonté qui est de se maintenir par de bonnes lois. L'État ne présente aussi qu'une idée^ c'est la somme des sujets. Mais leGouvernement^quiest l'effet immédiat de la volonté du Souverain , est composé des trois pouvoirs qui sont contenus dans cette volonté : le législatif y l'exécutif et le judiciaire.

La constitution étant le rapport du Souverain à l'État , on sent bien que le gouvernement est la pièce important de cette machine ; c'est lui qui donne la vie et le mouvement. Il s'agit donc , pour que la constitution soit bonne , de bien combiner les trois pouvoirs ; et c'est ici que commence la grande cause que le roi a perdue ,

(i) Ce qu'on appelait /?/è^j ou petit peuple, était bien compris dans popultis y de même que les patriciens qui n'étaient pas sénateurs ; mais on trouvait un moyen d'éluder l'influence de cette vile populace par une certaine manière de prendre les suf&ages . Il n'y a eu dans la république que les tyrans qui aient fait leur cour à la canaille^

( Note de RivaroL )

MÉMOIRES DE RIYABOL. I7I

non contré la nation , mais contre quelques de'magogues.

L'expérience des siècles passes prouve que , toutes lés fois que le peuple a exercé par luimême les trois pouvoirs, la démocratie s'est changée en anarchie : dm orateurs violens agitaient la multitude y comme les vents soulèvent les flots ; et le peuple , flatté par les démagogues , avait tous les défauts des tyrans : il abrogeait les meilleures lois y condamnait les meilleurs citoyens , et dissipait les revenus publics. Dans Athènes le Souverain était fou et l'État malheureux.

Cette expérience de tous les siècles prouve encore que, si les trois pouvoirs sont réunis entre les mains d'un sénat ou d'un seul homme , il y a despotisme aristocratique et monarchique.

Il a donc fallu , pour se donner une constitution tolérable , que la souveraineté se divisât. Mais la tardive expérience est encore venue au secours de la raison , et a démonti'é que chaque fois qu'on n'établit que deux corps dépositaires du pouvoir , on engage un combat qui doit finir par l'extinc-tion de Fun ou de l'autre, et le renversement de la chose publique. Lorsqu'à Rome on eut chassé les rois , le sénat se mit à leur place et gouverna despotiqnement , jusqu'à ce que le peuple , par ses fréquentes insurrections , l'eût forcé à reconnaître la magistrature des tribuns. Dès ce jour, la paix fut bannie de Rome; les tribuns, ayant trop abaissé le sénat , tuèrent la liberté à force

IJ2 MKMOIRKS DE lUVARÔL;

d'indépendance , et conduisirent yiolemment le peuple-roi à l'esclavage.

L'Angleterre , plus sage ou plus heureuse que toute l'antiquité^ au gouvernement de Sparte près f dont le sien est une image^ a trouvé le véritable mode d'une conslîtution convenable à un peuple puissant. Les pouvoirs y sont partagés entre les représentans du peuple , qu'on nomme communes, le sénat appelé chambre haute, et le roi. De sorte que les communes tendant sans cesse vers la démocratie^ la chambre haute vers les prérogatives de l'aristocratie , et le roi vers le des|>otisme9 il en résulte Un gouvernement mixte , dont les forces se tempèrent mutuellement , et qui réunit la plus vive énergie à la plus grande solidité. La chambre des communes et celle des pairs proposent la loi ; le prince l'approuve ou la rejette ; et c'est par ce i^eto absolu qu'il intervient dans le pouvoir législatif : il est en outre revêtu de tout le pouvoir exécutif. Quant au pouvoir judiciaire, chacun sait<]u'en Angletern'e on est jugé par ses pairs. Les juges sont des citoyens qu'on noùxme jurés., pris dans toutes les classes , et capables de répondre de toutes leurs actions. Sur quoi nous observeroiiis que Montesquieu , ayant trouvé la distinction des trois pouvoirs , se trompa lorsqu'il établit que le pouvoir judiciaire devait toujours être confié à des corps de magistrature. Il résulterait d'un tel prînct*pe , qu'on ne serait jamais jugé par ses paH*s , que tout citoyen ne pourrait être juge , et que les

MÉMOIRES DE RltÂKOt. 1^5

juges seraient un Etat dans FEtat. Montesquieu , avec tout son génie > voyait partout les Parlemens de France.

Il a donc fallu , pour former une bonne constitution y le concours de trois forces ; il a fallu que la puissance législative fût partagée entre le peuple^ le sénat et le roi , et que la puissance fût toute entière concentrée dans la main du prince. Ce n'est point le hasard qui la voulu ainsi ; c'est la nature des choses, qui , lorsqu'elle est bien connue ^ devient notre raison. Demander pourquoi il a fallu trois élëmens pour faire une constitution durable , c'est demander pourquoi il faut sept tons à la musique, ou sept couleurs à la lumière; c'est demander pourquoi il faut trois termes pour une proportion. Or, il n'y a point de constitution, si le Gouvernement ne sert pas de mojrenne proportionnelle entre le Sous^erain et rÉtat(i). J'excepte la démocratie

■ I II ^1^— m^»^^ ■ i^—— ■ I \ t I I II I ■

(i) Le sénat de Rome ayanl ce qu'on appelle V initiative de la loi , c'est-à-dire le droit de la proposer , le peuple , afin de se défendre des atteintes de ce corps législatif, donna le veto à ses tribuns , et ce veto fut absolu. Si les tribuns avaient eu Yinitiative^ le sénat aurait eu le veto. Car dès qu'un corps dans l'État dit ije veux , il faut qu'il s'en trouve un autre qui puisse dire : je ne veux pas ; sans quoi il y a desp6lisme. Mais, Rome ayant fait la faute de ne pas créer une troisième force entre ses tribuns et le sénat , on eut une anarchie et des guerres civiles perpétuelles qui auraient conduit la république à une fin plus prompte , si la conquête du monde n'eût extrêmement occupé le peuple et le sénat. Au reste , ce veto absolu était une prérogative si considérable^ que si les tribuns avaient eu l'armée.

174 MÉMOIRES DE RITAROL.

pure I qui , semblable à Tunitë , contient toutes les perfections : le Souverain , TÉtat et le Gouyernement n étant qu un ^ il y a identité ^ et alors on se passe des proportions comme on se passe de l'image quand on a la réalité. Mais nous avons dit qu'il n'existait pas de démocratie pure ; et si l'on nous objecte qu'elle pourrait ^ à toute rigueur^ exister dans une très-petite ville , nous répondrons qu'il faudra que les citoyens d'une telle ville soient sans cesse occupés à régner les uns sur les autres, c'est-à-dire à faire observer les lois, et à expédier les affaires publiques ; qu'il faudrapar conséquent qu'ils aient des esclaves pour leurs affaires domestiques» Il serait donc vrai , comme Hobbes et Rousseau l'ont soupçon né, que la liberté suprême ne pourrait exister sans l'extrérae esclavage ; comme il est certain qu'on n'exercerait pas la clémence s'il n'y avait pas d'offense.

Mais revenons à l'Angleterre, modèle des grands Etats qui sont forcés d'avoir des représentans , et de diviser la souveraineté. Cromwel, qui était

ils auraient été rois. Aussi les empereurs y tout grands ponti&s» tout capitaines perpétuels qu'ils étaient y n'auraient-iU pu se soutenir contre le sénat ^ sans la puissance tribunitienne. C'est ce qui les rendit despotes : ils réunirent alors toutes les magistratures y tout le Gouvernement , tout l'État enfin dans leur personne. C'est à cette époque y dit-on ^ et à cause de cette réunion de pouvoirs , que la flatterie commença a parler au pluriel à une seule personne , et à lui dire vous.

( Note de RivaroL)

MÉMOIRES DE RIYÀROL. lyS

animé du même esprit que rAssemblëe nationale^ ayant aboli la chambre des pairs , elle se rétablit d'elle-même avec la royauté. Sans elle le roi ^ toujours aux prises avec les communes^ aurait régné commeCromwely ou succombé comme Charles P'; il n'y aurait eu sur le trône qu'un fantôme ou qu^un tyran. Tel est l'admirable effet des deux chambres combinées avec la prérogative royale, que la \ti se fait toujours à la majorité de deux contre un* Au lieu que s'il n'y avait qu'une chambre f telle que l'Assemblée nationale , composée y je suppose, de douze cents personnes , la majorité ne serait qu'une pluralité ; on aurait souvent six cent un contre ci^q cent quatre-vingt-dix-neuf : de sorte que s'il y avait scission ouverte , la minorité pourrait battre la majorité; et* cela ^ parce qu'au lieu d'être proportionnelle et vraihient politique , la majorité ne serait qu'arithmétique , ne serait que d'une tête : ce qui serait absurde.

Un second effet de la combinaison des deux chambres avec la royauté , c'est que le prince , revêtu du pouvoir exécutif, est aussi partie intégrante du pouvoir législatif, par son ^^eto absolu. Car s'il n'avait pas ce veto , s'il n'était point partie de la puissance législative, par conséquent du Sou^ verain , il ne serait que le commissaire de celle des deux chambres qui l'aurait emporté sur l'autre. Tel qu'un poids qu'une main prudente jette avec discernement dans l'un ou l'autre bassin d'une balance, ce veto décide les mouvemens du

^76 MÉMOIRES DE BIYAROL.

corps politique ; c'est Farine défensive de la royauté^ et jamais cette arme ne peut devenir offensive. Le ix>i , étant constitutionnel p n'est jamais tenté de refuser une loi qui est bonne à la constitution : sa raison et son intérêt se confondent sans cesse ; et quand une loi blesse sa prérogative , et qu'il empêche cette loi , il se trouve toujours qu'il a refusé unje loi qui blessait la constitution. Voilà pourquoi les rois d'Angleterre n'usent pig^que jamais de cette prérogative qui fait leur essence ; elle leur sert plutôt qu'ils ne s'en servent , parce qu'on ne peut vouloir attaquer la constilÉtion dans leur personne , et qu'une loi est toujours bonne quand elle est bonne à l'Etat. S'il arrivait pour-* tant que le roi empêchât un bill passé dans les deux chambres , et nécessaire à la prospérité publique, alors les communes refuseraient les subsides ; la vie du corps politique serait suspendue , et le peuple f réveillé par ce grand conflit , déciderait la question. C'est le cas de l'appel au peuple , iressource également redoutable aux deux partis. Je dois dire enfin que le roi d'Angleterre ayant la plénitude du pouvoir exécutif , ses ministres sont responsables de tous les actes d'autorité ; tandis que le roi lui-même reste inviolable , parce qu'il est, par son sfeto absolu, partie du Souverain. Car, s'il n'avait qu'un veto suspensif, il serait absurde qu'il fut inviolable et sacré, n'étant qu'un simple commissaire du Souverain qui est toujours tout entier dans le corps législatif. Il résulte de tout

MÉMOIRES DE RIYAKOL. lyy

cela qae le roi d'Angleterre est un véritable monarque.

Au fond , il n'y a de pouvoir dans un État que le pouvoir législatif; les deux autres ne sont que des actes de celui-là, des ofEces, des magistratures. Car à quoi servirait de faire des lois , si elles n'étaient pas exécutées, si Ton ne jugeait pas d'après elles? Ce pouvoir a donc besoin d'être divisé comme trop redoutable, et emportant avec lui tous les genres de pouvoirs. D'ailleurs , quand il est partagé , sa marche est plus lente et plus mesurée. Le pouvoir exécutif ne peut, au contraire, se passer de promptitude; il faut donc qu'il ne réside que dans une seule main. Quant à ce qu'on appelle puissance judiciaire , jurisprudence et judicature , ces trois idées sont mieux fixées en Angleterre que partout ailleurs.

Voilà les principes et les bases d'après lesquels nous allons examiner les démarches de l'Assemblée nationale dans la plus importante de ses époques; et nous verrons que, c'est tantôt d'après et tantôt contre ces principes , qu'elle a conduit la fortune publique.

Les ordres du chef, dit Rousseau, peuvent passer pour des volontés générales, tant que le Souverain (la nation) ne s'y oppose pas. Alors le silence universel forme le consentement du peuple. Ainsi , à partir du texte de l'écrivain qui a le mieux dit , avec les Anglais , que la souveraineté est dans le peupl,é , il est certain qu'après un si-

la

Ij8 MÉMOIRES DE RIVàRQL*

lence de plusieurs règnes , Louis XVI exerçait légitimement la souveraineté de la nation sur la nation ; et qu'il n'en a jamais fait un plus grand acte y je dirai même un acte plus courageux^ qu'en convoquant une assemblée populaire.

Si la nation française , sortant de la longue tutelle des rois , et se rassemblant à la voix de son chef y eût dit à ses commissaires , u Allez , exter- » minez la monarchie, et faites-nous une démo- » cratie ; » il serait arrivé , ou que le prince aurait été abandonné de tout le monde , ce qui eût d'abord terminé la question ; ou qu'il y aurait eu un parti et une armée ; et alors il y aurait eu partage dans la souveraineté, et guerre civile; le problème politique eût été décidé par la force.

• Mais la nation a dit à ses députés : u Allez vous » concerter avec ce prince, et faites-nous une » constitution et de bonnes lois I » C'était laisser au roi une grande part dans la législation , c'était désigner clairement qu'on voulait une monarchie. Il n'y avait pas là d'équivoque. Cette phrase impérative et simple , P^ous nejèrez rien sans le concours et la sanction du roi , nous menait directement à la constitution anglaise. Mais , si une foule de causes premières avait nécessité une révolution quelconque , des causes secondes non moins impérieuses la décidèrent tout-à-fait démocratique : et c'est ici le temps , je pense, déparier plus hautement des véritables et secrets moteurs de la révolution présente ; de fixer les soupçons ;. de donner

MÉMOIRES DE RIYAROL. 17g

une base aux conjectures ^ et de démasquer l'hy^ pocrisie. Il faut quitter un moment la scène ^ pour descendre sous le théâtre^ où sont caches les ressorts qui font mouvoir tant d'acteurs différens.

Les faits et la réflexion m'en désignent quatre : le parti de M. Necker , celui de la maison d'Orléans f celui des capitalistes , et celui du tiers-état y qui s'est trouvé la nation.

Tant que l'effort des trois premiers partis a paru dirigé contre le roi , la noblesse et le clergé , le quatrième l'a secondé merveilleusement , tant à Parts que dans les provinces et dans l'Assemblée nationale : mais , dès qu'ils ont laissé pénétrer quelque dessein particulier, la multitude les a brusquement abandonnés. Il a fallu que tout suivit le éorrent que rien ne pouvait diriger, La faction démocratique elle-même s'est vue emportée au-rdelà de ses propres mesures , par ce même peuple qui , d'abord instrument d'ambition et de vengeance , l'a été bientôt d'oppression et de ruine ; dont chacun s'est d'abord servi , et qui bientôt s'est servi de tous; qui enfin n'a d'abord reçu quelques impulsions que pour donner aussitôt des lois. Esquissons rapidement les différens acteurs que je viens de nommer.

M. Necker , dont j'ai d'abord à parler, auraitil l'inconvénient de ces problèmes qu'on agite toujours et qu'on ne résout jamais ? A le prendre d'un peu loin , on voit que, dès que cet illustre étranger fut ti^anquille sur sa fortune particulière,

l8o MÉMOIRES DE RITAROL.

il s inquiéta beaucoup de la fortune publiqae ^ et ne dormit plus qu il ne se fut assure lai-même de Tëtat de nos affaires. Des intrigues cachées et des besoins connus le portèrent au ministère des finances.

Genève, sa patrie , est une ville qu'on pourrait appeler, comme Lima, la viUe d argent. Elle en a une quantité immense , parce qu'ayant d'abord placé ses fonds sur la France , elle n'a cessé depuis d'y accumuler les intérêts de son capital. Ébloui de l'énorme existence quece métal donne à sa petite république , M. Necker ne conçut pas d'autre prospérité pour un état. Il voulut donc attirer tout For des provinces et de l'étranger à la capitale , et tout celui de la capitale au trésor royal ; oubliant l'agriculture et le conftnerce , pour ne travailler qu en finances i^ ^ en effet, pendant son premier ministère l'argent manqua partout , excepté au trésor royal (i).

(i^ Genève. ne tient à la France que par des fils d'argent : mais le ^ouTemenient et la capitale tiennent au royaume par des liens de chair et de sang. Le territoire de Genève n'est qu'un étroit ruban autour d^ ses remparts , et la France est un empire agricole. Si dans son vaste territoire il n'y avait eu jus^ qu'ici que des laboureurs , et si des commercans s'y établissaient pour la première fois , je ne doute pas, malgré la facilité que ces hommes nouveaux procureraient à la vente et aux transport des denrées , que les laboureurs , accoutumés à vendre et à transporter eux-mêmes , ne s'en plaignissent bientôt , à cause du haut prix que le commerce donnerait à l'argent. Que dirait

MÉMOIRES DE RIVAROL. l8l

Mais ce ministre , étant encore plus nécessaire qu agréable y. fut •bligë de se retirer. Cest.pendant sa retraite que ses successeurs , avec plus d'esprit et moins de crédit que lui , ont achevé de prouver combien son. système était meurtrier-. Us ont suivi M. Neçker pas à pas ; et d emprunt en emprunt ils ont conduit la France au bord des états-gé- Deraux.

Pendant sa disgrâce , M. Neçker , qui se voyait de jour eiî jour devenir plus indiapensablCj a eut

donc le cultiyateur , si , au milieu de ces marchands de denrées , il s'élevait encore des marcliands d'argent ? Alors l'homme de la terre que le commerçant n'aurait éloigné seulement que d'un degré du signe de la richesse > s'en trouverait éloigné de plus de dix par l'homme k argent , qui deviendrait ainsi le fléau du commerce et de l'agriculture à la fois.

La faveur que le gouvernement accorde aux sujets doit tou> jours être en raison inverse de la mobilité de leurs richesses. Ainsi celui qu'on doit favoriser le plus , c'est le laboureur , vérîtaUe enfant de la terre, dont les richesses sont immobiles comme elles : et qui , pour produire , a besoin de l'espace , du temps et de tous les élémens de la nature. Après lui , i^ent le commefçant dont les richesses sont un peu plus mobiles , mais qui ne peut pourtant se passer du temps , des chemins , des fleuves et des mers. Je mets au dernier rang l'homme à argent , qui , tel qu'im magicien , peut d'un trait de plume transporter sa fortune au bout du moade; et qui , n'agitant jamais que des signes, se dérobe également à la nature et à la .société. Le gouvernement ne doit rien à un tel homme. Cette maxime est fondamentale, et on peut toujours juger un ministre d'après

elle.

( Note de RivaroL )

l8a MÉMOIRES DE RlYAÂOt.v

point la coquetterie de se dérober au culte que ses amis entretenaient religieusentent pour lui à Paris et à Versailles : il ne cacha point le regret qu'il avait d'avoir perdu sa place ; il mit , au contraire f dans chacun de ses écrits tout l^nnui de son repos et tout le poids de sa retraite. Mais, instruit par son premier séjour à Versailles, il conçut le dessein , si jamais il rentrait dans le ministère , d'attacher la fortune publique h sa personne / afin de ne plus dépendre des faiblesses ou des caprices de la cour. Je ne saurais dire , et vraisemblablement M. Necker ne l'a jamais bien su lui-même ^ sous quel titre il aurait réuni les suffrages de la nation. Mais il parut, au moment où ce ministre fut rappelé-, une brochure d'un nommé M. Bouys , qui peut fixer nos incertitudes sur cette étrange difficulté.

Dans cet ouvrage on exposait avec franchise ^ d'un côté, Textrême faiblesse du gouvernement, les lassitudes du roi, l'irrévérence des peuplés; de l'autre, le danger d'une telle nouveauté que des états-généraux, à la suite des longs mécontentemens, des espérances exagérées , et de l'inexpérience de la nation ; enfin on s'étendait sur l'inouïe lK)pularité dont jouissait M. Necker, sur ses ver tus connues , sur son crédit en Europe , et on demandait nettement pour lui le protectorat. Ce livre, ré' pandu avec profusion par les amis de M. Necker, et soutenu par d'autres écrits , parut également fanatique au peuple qui demandait les états-géné-*

MiMOlRES DE RLVAROL. l85

raux , et à la cour qui ne les redoutait pa^. Mais ce qui sembla £bu en ce marnent ^ à foirce de malheurs est à la fin devena raisonnable.

En effet, qu'on suppose un moment que M. Necker , en centrant au ministère , eût fait oublier au peuple jusqu'au désir d'avoir des états-gënéraux ; supposons que la nation et le prince se fussent également jetés dans ses bras : alors , s'il est vrai , comme on ne peut en douter , que ce ministre eût fait avec facilité ce qu'on tente aujourd'hui avec tant d'efforts et si peu de succès , je veux dire un établissement de banque et des emprunts ; §'il est vrai encore que la constitution^ achetée par tant de malheurs , ne convienne pas à la France ; alors , dis-je, il restera prouvé que l'a cour , plus encore que la nation , aurait gagné au protectorat de M. Necker. Doux et modéré dans' ses moyens ; persuadé qu'un roi de France est maître absolu , adoré du peuple ; heureux de passer sa vie dans le labyrinthe de la banque et des finances , il eût été ce que les Grecs appelaient un tjran désarmé. Qu'on juge ce qu'a dû faire l'Assemblée nationale pour faire aimer une telle hypothèse, et regretter un tel état de choses.

Quoi qu'il en soit , M. Necker , renonçant à l'espoir d'éluder les états-généraux , ne songea plus qu'à les former et à les diriger ; et s'il mit encore de l'embarras et des lenteurs dans la con-; vocation , ce fut pour laisser au peuple le temps

l84 MÉMOIRES DE RIYAKOL.

de se dégoûter de cette ressource , et de lui abandonner entièrement le gouvernail de Fëtat.

Avec la clef que je viens de donner , on explique pourquoi M. Necker ^ en accordant deux voix au tiers , contraria le vœu des notables qu il avait assemblés lui-même. Il fallait gagner le gros de la nation ;

Pourquoi en même temps il pencha vers la délibération par ordre : il ne fallait pas perdre les effets d'une minorité dans le clergé , et d'une minorité dans la noblesse , qu on avait pratiquées à dessein. D'ailleurs il comptait sur la reconnaissance du tiers , et il était loin de prévoir que ce tiers lui cachait une assemblée nationale. De là ces conférences secrètes avec les Target et autres députés; de là aussi l'éloignement de M. Coster , premier commis des finances , auquel on préféra des hommes plus dociles ;

Pourquoi , afin de ne pas rendre la cour trop indépendante^* il négligea de faire des emprunts lorsqu'il n'était pas encore responsable et décrié;

Pourquoi , dans le discours d'ouverture aux états-généraux , il affecta de leur dire , afin d'éveiller leur reconnaissancô : Si faisais wulu , le roi ne vous eût pas assemblés ;

Pourquoi ^ afin de rabaisser leur importance y à leurs propres yeux , il parla du déficit comme d'une légère difficulté. On sait que ce discours le perdit à Paris y et qu'il fallut ensuite une dis-

MÉMOIRES DE RIYAROL. l85

grâce éclatante pour lui redonner la faveur populaire.

On peut expliquer par-là toute sa conduite dans la disette ^ tantôt artificielle et tantôt réelle qui affligea la France y lorsque les batteries dirigées contre M. l'archevêque de Sens commencèrent à tirer sur son successeur.

Par-là on explique encore pourquoi M. Necker, en quittant le roi ^ au mois de juillet^ put prédire à ses amis une guerre civile dans les vingt-quatre heures • avec tant de certitude.

Mais, dans tous Cbs événemens et dans toutes ces circonstances y on voit constamment un homme joué par une foule de démagogues qui n'étaient pas venus pour élever un ministre , mais pour î inverser une monarchie. Son crédit ^ qui parut tout à coup se raviver lors de son retour et de son triomphe à Paris , s'amortit promptement par les sofns des districts y et se perdit dans l'éclat de l'Assemblée nationale. Aussi le dégoût ^ l'humeur et l'abattement ont percé dans ses discours et dans

ses actions. Son dernier effort a été successivement pour et contre la sanction royale ; lorsque, ne voulant ou ne pouvant plus être le premier ministre du dernier roi de l'Europe , il a voulu du moins être l'instrument nécessaire de la première nation du monde , sous les auspices de la plus auguste assemblée de tunis^ers.

Le parti de la maison d'Orléans ne s'est aussi manifesté qu'à cette époque , et c'est pour ce mo-

\Q6 MÉMOIIŒS D£ RIYAROL.

roent-là que j'eà rëserve l'histoire ^ afin de ne pas séparer cette découverte de Tincroyable surprise où elle jeta la foule iuattentive des députés , des capitalistes et du peuple parisien.

Ciss deux dernières factions (je veux dire les capitalistes et le peuple^ dont les intérêts^ d'ailleurs si opposés, se sont si souvent confondus) combinèrent surtout leurs efforts dans cette conjoncture.

Les capitalistes , par qui la révolution a commencé p n'étaient pas si difficiles en constitution ; et ils auraient donné les mains à tooit^ pourya qu'on les payait. Ils imploraient tout simplement la garantie de la nation , par les mérites de M. Necker y sans autre verbiage. Ils voulaient que M. Necker régnât pour les payer ; qu'on essayât d'une révolution pour les payer ; que tout fût renversé , pourvu qu'on les payât. Ils ne concevaient pas que l'Assemblée nationale fût autre chose qu'un comité des finances. Ils sentaient bflen que, dans l'état présent, la France n*était pas libre de les payer ; et c'est en ce sens qu'ils voulaient qu'elle fût libre. Us sentaient aussi que le^ combat serait à mort entre Paris et le reste du royaume; mais ils s'y exposaient (i). Ils aidèrent

(i) Il y a trente ans que J.-J. Rousseau écrivait au contrôleur

général Silhouette : « Ne pouvant sauver TÉUt qu'aux dépens

de la capitale qui l'a perdu, vous avez bravé les gagneurs

d'argent. »

( Note de RivaroL }

donc le peuple et l'Assemblée nationale à s'emparer de tout , à condition que tout serait conservé pour eux. Et, en effet , l'Assemblée s'est conduite aTec les provinces en véritable assemblée de créanciers (i).

Une fois que les démagogues de l'Assemblée et les philosophes du Palais-Royal eurent le mot des capitalistes , ils se garantirent mutuellement la dette et la révolution. Le marquis de la Fayette

(i) Le marquis de Montesquiou^ ayant géré long- temps les écuries de Monsieur^ crut pouvoir diriger le comité des finances , et fit un plan. Mais son trayail , celui de M. Dupont et de quelques autres députés y celui de M. Necker, et même les plans de banque sont presque illusoires , en ce qu'ils n'ont d'autre base que la totalité des anciens impôts qu'on n'a plus > les biens de l'Église , dont l'administration ne serait pas aussi facile que l'a été leur usurpation , et enfin le quart patriotique. On peut prouver que le produit combiné du quart patriotique et des biens du clergé n'équivaudra pas aux revenus qu'on a perdus et qu'on perd tous les jours : restera donc Tétcmel déficit, et la certitude de la banqueroute. Ce qu'il y a de déplorable , c'est que tant de malheurs ^ d'attentats et de sacrifices sont perdus ; les écus patriotiques et sacrilèges qu'on frappe chaque jour vont s'engloutir aussitôt dans les coffres des riches capitalistes ; car pliis ils sont riches et plus l'État leur doit. Il n'y a que l'Assemblée nationale qui, toujours auguste et toujours inaltérable, touche héroïquement ses trente mille livres par jour, au milieu de tant de désastres ; Impavidam feriunt ruinas.

Un retard dans le paiement des grosses rentes y une économie sévère, et le maintien des anciens impots , étaient l'unique

planche dans le naufrage.

( Note de RivcaroU )

ld8 MÉMOIRES DE RIVAHOL.

promit d'être un héros ; M. Bailly promit d'être un sage; Fabbë Sièyes dit qu'il serait un Lycurgue ou un Platon , au choix de l'Assemblée : M. Chassebeuf parla d'Érostrate : les Barnave^ les Pétion^ les Buzot et les Target , engagèrent leurs poumons; les Bussi de Lameth , les Guépard de Toulougeon et les Bureau de Puzy ^ dirent qu'ils feraient nombre ; on ne manquait pas de tartufes ; le Palais- Royal promit des malfaiteurs , et on compta de tous les côtés sur M. de Mirabeau (i).

Il faut se garder de comparer cette révolution à aucune autre révolution de l'histoire ancienne ou moderne. Dans un grand royaume^ où la naissance ^ l'honneur^ les dignités, lestalens, jetaient tant de différence entre les hommes ; où tout avait son* rang , où la population , la distance et le» variétés des provinces ne permettent pas d'autre gouvernement que la monarchie ; il s'est fait pourtant une révolution toute populaire, comme ell^ se serait faite dans une petite ville où on aurait égorgé ses magistrats. La majorité de l'Assemblée nationale était peuple; les princes et les grands, qui avaient des prétentions , n'ont pu se faire eutendre qu'en se faisant peuple. Les mots de patrie^

(i) On peut rapprocher de cette satire énergique la satire non

moins amère que nous trouvons dans les Actes des apôtres,

sous le titre du Livre noir. Elle est ingénieuse et dramatique»

Eclaircissement (I).

( Noie des éditeurs. )

ttéMOIRES D£ RlYAROt*. 189

de citojrenet de liberté , ont retenti des Alpes aux Pyrénées , et de la Méditerranée au bord de l'Océan : comme si , pour avoir un pays , on avait une patrie ! comme si ^ pour être bourgeois ^ on était citoyen! comme si^ pour être libre ; Une fallait qu'être barbare !

Cette révolution a mis au jour une foule de mauvais génies et de prétendus philosophes^ qui ont cru aller à la liberté parce qu'ils fuyaient les lois, et haïr la servitude parce qu'elle ne les tirait pas de la misère. Combien de suppôts de la police ont été surpris qu'on les priât de ti^availler à la liberté ! combien de beaux-esprits ont été plus généreux qu'ils ne voulaient ! Leur fortune tenait aux abus de l'ancien régime , et ils n'ont acquis d'autre liberté que celle dé mourir de faim. Les uns^ jadis aux pieds des grands, s'humiliaient par système, ne pouvant se passer des dédains de l'opulence : leur ambition répondait de leur fidélité. Les autres, prenant Tenvie pour la fierté, haïssaient les riches sans aimer la chose publique ; ou , pour mieux dire , ils aimaient tant la fortune , qu'ils ne pouvaient souffrir ceux qui la possédaient. Les uns et les autres ont passé la première partie de leur vie à déclamer ou à ramper; ils en passeront le reste à être insolens ou factieux : jamais ils ne seront citoyens.

Mais les capitalistes et les démagogues s.' en sont servis avec habileté ; et, du reste, ils n'ont rebuté personne. La halle et les clubs , l'académie et la

igO MÉMOIRES DE RlTàROL.

police , les filles et les philosophes , les brochures et les poignards , ceux qui raisonnaient sur le véto^ ceux qui le croyaient le grand mot du despotisme, ceux qui le prenaient pour un impôt , enfin , la lie de jf aris , c'est-à-dire du monde , tout est en* trë dans l'armée démocratique !

Nous avons dit que la populace parisienne , qu'on appelle la nation , poussée par les ennemis du roi f ne travailla d'abord que pour eux : ce qui le prouve , c'est qu'elle prit la Bastille , dont elle n'avait rien h craindre , et qu'elle oublia Bicétre qu'elle ne peut éviter ; c'est qu'elle mit en fuite ou massacra ceux qui la nourrissaient et l'enrichissaient ; qu'elle dispersa les farines quon amassait de tous côtés pour elle ; et que, dans sa folle ivresse ^ elle se plaça toujours d'elle-^mêmey entre la famine et la révolte. Nous l'avons vue un jour suivre les impulsions du parti d'Orléans, sans le savoir ; favoriser ensuite les vues de l'As* semblée nationale ; se jouer bientôt de l'un et de l'autre , et se montrer tour à tour idolâtre ou rassasiée de M. Neçker dont *elle ne fut jamais que méprisée et redoutée. Dans son grossier instinct, elle a servi à détruire la royauté , selon le vœu de l'Assemblée ; mais elle a sauvé jusqu'ici la personne du roi ^ et a déjoué par-là le parti d'Or^ léansy comme on le verra bientôt. Elle a épouvanté les nobles et le clergé , pour gagner l'argent que lui prodiguaient deux partis différens ; mais elle a renversé les barrières y et refusé de payer

MÉMOIRES DE RIYAROL. igx

les impôts^ en se moquant des décrets de TAsserablée nationale , des gémissemens de M. Necker , et des cris des capitalistes. De sorte qu'également favorable et redoutable aux différentes factions , cette populace parisienne a fini par enfanter ce qu'elle n'avait pas conçu , je veux dire une anarchie démocratique , dont tous les profits seront pour elle , tous les honneurs et tous les périls pour FAssemblée nationale. Oui ; tous les périls et toutes les catastrophes seront pour vous^ Assemblée nationale, qui n'avez point su qu'on ne fonde point la démocratie dans un vaste empire, et surtout qu'on ne laisse point de capitale dans une démocratie! Aussi n'aurez -vous aboli la royauté dans le gouvernement que pour la retrouver dans une grande ville ; vous n'aui^ez plus le roi des Français , mais vous aurez la reine des cités.

Cest vers la fin du mois d'août que , toutes les cabales étant prêtes ^ on 'commença par se demander ce que c'était que la sanction royale , et , |>ar cette seule question , on troubla ce qui était fort clair. On trouva dans le mot sanction l'acceptation p la promulgation , la publication , et .deux sortes de veto, l'un suspensif, et l'autre ab^ solu. Certes I la nation n'avait songé à aucune de ces subtilités. En disant à ses députés : J^ous ne ferez rien sans le concours du roi , elle l'avait reconnu partie intégrante du Souverain , c'est-àdire, du pouvoir législatif. La constitution et

ig2 MÉMOIRES DE RIYAROL.

les lois ne pouvaient donc se passer du consentement royal.

L'Assemblée nationale se tira de cette première difficulté en déclarant que ses mandats ne pouvaient être d'aucun poids dans cette question ; que d'ailleurs ils ne spécifiaient pas si l'empêchement royal serait absolu ou illimité ^ ou s'il ne serait que suspensif. Les modérés disaient qu'ils auraient à rougir pour la nation , si la France ne retirait de son assemblée législative qu'une constitution aussi imparfaite que celle de l'Angleterre ; et ils travaillaient de bonne foi à nous éviter cette honte et ce malheur.

Mais les^hefs de parti , voyant qu'heureusement la majorité de l'Assemblée n'entendait pas l'état de la question , craignirent les lumières qui pouvaient jaillir d'une longue délibération ; ils craignirent surtout le travail du comité de constitution : en effet ce comité demanda positiyement deux chambres , et lé i^éto absolu pour le roi. A ces mots , on n'entendit qu'un cri. Une de ces chambres , disait-on , sera l'aristocratie , et le ifào absolu sera le despotisme. Les habiles songèrent donc à profiter au plus tôt de cette fureur et de cette ignorance , en y joignant un peu de terreur. Le Palais-Royal s'était attroupé ; les courriers allaient et venaient sans cesse de Paris à Versailles ; les motions se succédaient avec une rapidité prodigieuse ; la fougue et l'effervescence étaient au comble ; tout frémissait au seul nom du ^féio rojal :

MÉMOIRES DE RIVAROL. igS

enfin ^ avec ce mot, on fit une "telle peur au peuple , qu'il en devint effrayant. Un déniocr'ate se leva, et , le sabre à la main , il écrivit à l'Assemblée nationale pour la prévenir que quinze mi^e hommes allaient partir ^onr éclairer les châteaux desdéputésquisoutenaientlepe^o absolu , et qu'une seconde armée irait à Versailles pour enlever le roi et la famille royale.

L'Assemblée , épouvantée de tant de zèle , trembla de tous ses membres , excepté pourtant de ceux qui étaient dans le secret > et c'était le petit nombre. Le marquis de la Fayette , sommé de répondre * de la tranquillité publique, et ne jugeant pas que le moment d'enlever le roi fût venu , opposa des troupes et du canon au patriotisme du Palais- Royal, et le bon démocrate Saint-Huruge , coupable d'avoir proposé ce qu'on a depuis exécuté, fut mÎ9 en prison. Mais on refusa de faire des perquisitions ultérieures, et M. Mounier, qui proposait cinq cent mille livres pour celui qui dénoncerait les auteurs d'une conspiration contre la personne du roi et la liberté de l'Assemblée nationale , ne fut point écouté.

L'émotion avait gagné les provinces , d'autant

qu'elles ne savaient pas trop de quoi il s'agissait.

La patrie de M. Le Chapelier se distingua : le petit

peuple de Rennes proposa h tout hasard une armée

sca secours du veto suspensif; car c'était là que la

plupart voyaient la constitution ; d'autres la

voyaient dans les impôts ; le parti d'Orléans la

ig4 MEMOIRES DE RIYAROL.

cherchait dans lanarchie ; M. Necker dans le veto absolu -y mais secrèteinent. Cest ainsi qu'un Français voit l'étoile polaire en Allemagne ; un Alle-> mand la yoit en Suède , et un Suédois en Laponie.

Au sein des fureurs démocratiques ^ des dissensions f des frayeurs et des corruptions de tout genre; avec de mauvaises intentions, de mauyaises actions et de mauvaises harangues; enfin avec tous les élémens d'une révolution , on croit bien que l'Assemblée nationale ne pouvait que réussir ; et pourtant je ne saurais trop insister sur l'habileté de sa conduite dans un moment si cri* tique.

Elle décréta d'abord que la France était un État monarchique ; que la personne du roi était inviolable^ et la couronne héréditaire de mâle en mâle, par ordre de primogéniture , à l'exclusion des femmes , sans prononcer sur les renonciations ; mais elle décréta tout aussiti5t que l'Assemblée était permanente (sans s'expliquer sur cette permanence) ; quelle ne serait composée que d'une chambre ; et qoe le pouvoir législatif tout entier résidait dans cette chambre. De sorte qu'elle décla" rait que la France était une monarchie > mais il fallait entendre une démocratie. Par-là y toute di^ cussion ultérieure sur la nature du {^eto devenait superflue ; et c'est ce que MM. Mounier, Bergasse et Lally-ToUendal^ membre du comitéde constir tution^ comprirent si bien^ qu'ils donnèrent leur démission. Les autres membres du comité

MÉMOIRES DE RIYAROL. ÎqS

MM. Tabbé Sieyes, l'évêque d'Autun^ Le Chapelier et Clermont-Tonnerre , qui semblaient partager le mépris qu'on avait fait de leur plan , furent obligés de donner aussi leur démission , ne fût-ce que par pudeur. Mais, comme ils ne pouvaient être à la fois humiliés et satisfaits de la décision de r Assemblée 9 ils entrèrent sans rougir daiis le nouveau comité que l'on forma.

M. de Mirabeau ne craignit point de se montrer en faveur du i^eto illimité, tant il était sûr qu'on se moquerait de ses efforts (i)! mais il ne voulait

(i) Voici une partie de ses raisonnemens sur ce sujet : ' «Ha fallu rendre la couronne héréditaire pour qu'elle ne fut pas une cause perpétuelle de bouleversement ; il en est résulté la nécessité de rendre la personne du roi irréprochable et sacrée, sans quoi on n'aurait jamais mis le trône à l'abri des ambitieux. Or, quelle n*est pas déjà la puissance d'un chef héréditaire et rendu inviolable ? Xe refus de faire exécuter une loi qu'il jugerait contraire à ses intérêts j dont sa qualité de chef du pouvoir exécutif le rend gardien , ce refîis suffira-t-il pour le faire déchoir de ses hautes prérogatives ? Ce serait détruire d'une main ce que vous auriez élevé de l'autre; ce serait associer aune précaution de paix et de sûreté le moyen le plus propre à soulever sans cesse les plus terribles orages ?

» Passez de cette considération aux instrumens du pouvoir, qui doivent être entre les mains du chef de la nation ; c'est à vingt-cinq millions d'hommes qu'il doit commander ; c'est, sur tous les points d'une étendue de trente mille lieues carrées que son pouvoir doit être sans cesse prêt à se montrer pour protéger ou défendre, et l'on prétendrait que le chef, dépositaire légi« dme des moyens que ce pouvoir exige, pourrait être contraint

igG MÉMOIRES DE RIYAK^L.

pas trop se trouver en contradiction avec luiméiiie ; il se souvenait d'avoir écrit vingt fois, qu'on ne pouvait se passer de la sanction royale; et it voulait concilier ses écrits et ses amis. C'était un concert d'hypocrites. = "^ *

Cependant M. Necker , ne voulant pas être le ministre d'un roi sans couronne y favorisait sous main la foule des honnêtes gens , moins éclairés que bien intentionnés, qui coinbattaient encore pour le s^eto absolu. Ils disaient tous qu'un roi auquel on n'accorde qu'un s>eto suspensif n'est plus roi; qu'il est tout au plus capitaine -général , homme à brevet et à pension. Quelle dérision , en effet , d'accorder au chef de l'État un droit di empêcher qui ri empêchera pas ! Le peuple verra sans

de faire exécuter des lois qu'il n'aurait pas consenties ! Mais par quels troulbjes affreux, par quelles insurrections conTulsives et sanguinaires voudrait-on donc nous faire passer pour combattre sa résistance ? Quand la loi est sous la sauvegarde de Topinion publique, elle devient vraiment impérieuse pour le chef qjoA vous avez' armé de toute la force publique ; mais quel est le moment où Ton peut compter sur cet empire de l'opinion publi« que ? N'est-ce pas lorsque le cbef du pouvoir exécutif a lui-même donné son consentement à la loi , et que ce consentement est connu de tous les citoyens ? N'est-ce pas uniquement alors que l'opinion publique la place irrévocablement au-dessus de lui , et le force, sous peine de devenir un objet d'horreur, à exécuter ce qu'il a promis ; car son consentement , en qualité de chef de la puissance executive, n'est autre chose que l'engagement solennel de faire exécuter la loi qu'il vient de revêtir de sa

sanction. » (Courrier de Provence. )

( Note des éditeurs, )

cesse l'instant où il faudra que le prince obéisse j et par-là même le voilà avili dans l'opinion. L'Assemblée forcera le roi à enregistrer ses décrets, beaucoup mieux que le*- roi ne forçait les parlemens à enregistrer ses édits. Aussi , pour éviter un affront inévitable , le prince qui n'aura qu Un i^eto suspensif obéira toujours à la première sommation ; et on ne lui aurait conféré qu'une prérogative illusoire. D'oii il résulte que, si cette précaution d'un i^eto suspensif, pendant ^tine t)u plusieurs législatures., paraissait nécessaire au nouvel ordre de choses , on aurait encore manqué le but qu'on s'est proposé.

C'est ainsi que raisonnaient les bonnes intentions dépourvues dé principes (i). Mais' les démagogues , forts de logique et d'ironie , leur répondirent : « Vous ne savez pas ce que vous demandez; » la souveraineté étant toute entière dans l'Âs- )) semblée législative et dans les municipalités , » qui seront les instrumens de l'Assemblée , nous » tromperions le roi et le peuple à la fois si, après » avoir décrété l'unité de la chambre législative.

(i) Il y a une .précision assez énergique dans cette épigranime

qui frappe aussi des deux côtés : .

Dans l'auguste assemblée il est sûr que tout cloche. La raison ? Chacun l'aperçoit ; Le côté droit est toujours gauche, Et le ganche n'e9( jamais droit.

-.j||kGTBS DSS APÔTRKS.

[Note fies éditeurs.^

» nous accordions au prince un i^to absolu et » illimité ; puisqu alors nous le ferions interrenir » dans la souveraineté ^ d'où il est exclu , ce qui » tromperait le peuple ; et que nous engagerions » à chaque législature une guerre civile , dans » laquelle le peuple se rangerait toujours du cdté » de l'Assemblée, ce qui tromperait le roi. Car , » si on partageait la souveraineté entre le prince » et l'Assemblée y où serait le corps qui pourrait » s'interposer en cas de veto ? Il y aurait toujours » appel au peuple, c'est-à-dire insurrection. Vous I» nous direz peut-être que nous constituons une » monarchie sans monarque , ou une démocratie » embarrassée d'un fantôme de roi ; et* nous en » convenons. Mais on ne peut aller du premier pas » à la perfection. Il a fallu se prêter un peu à » l'habitude , à la faiblesse et aux vieux préjugés. )) Les mots effarouchent plus que les choses ; la » France république aurait peut-être révolté les »provinces ; d'ailleurs il aurait fallu expulser ou » massacrer la famille royale : mais le Jtem.ps mûrit » tout. Au lieu que la démocratie , sous le nom et » les apparences de la monarchie , sera le mot » secret de la constitution , le prix de nos lu mie- » res, et l'heureux lien de tous les partis et de tous » les intérêts. »

M. Necker , voyant qu'il était dupe des démagogues , et que Fanéantissement de .la nionarchie était forcé , tâcha du moin&jd'intervenir dans ce dernier acte. N'ayant pu obteiAr au roi le s^eio aih

MÉMOIRES PE RIYA&OL. IQQ

solUf il conçut le dessein de lui arracher à lui* même la demande d'un veto suspensif y et se servit de la fermentation des esprits et des menaces du Palais-Royal pour intimider le conseil. Il communiqua sa prudence et même son effroi à tant de députés y qu'il aurait pu ^ au besoin ^ pratiquer une majorité dans l'Assemblée nationale. Enfin , pour influer d'une manière plus Incontestable dans cette décision, il envoya son rapport,^ qui était tout en faveur du veto suspensif ;^ s' obstinant à faire un tel présent à TÂssemblée et à la nation , et ne voulant pas mourir sans avoir été en France ministre républicain ou national.

M. Mounier, président de l'Assemblée, montra une dextérité et une finesse dont il est rare que les honnêtes gens aient occasion de faire usage. Gei*tain que le rapport envoyé par M. Necker était favorable au veto suspensifs il feignit de craindre qu'il n'y fût contraire ; et comme il n'est pas probable qu'un ministre cherche à rabaisser son maître, M^. Mounier se servit très -bien de la vraisemblance contre la vérité, et de tous les partis contre le désir de M. Necker. 11 fut donc décidé que , favorable ou non à la prérogative royale, la lettre ministérielle ne serait pas ouverte j et c'est à M. Mounier que M. Necker doit , ou le bonheur de n'avoir pas trempé dans la coupable décision de l'Assemblée, ou le malheur d'être compté pour rien dans la constitution.

Tel fut le dernier essai politique de ce ministre

'jqo MKIIOIRES DE BIYABOL.

sur r Assemblée nationale. S'il y a paru quelquefois depuis cette époque , c'était pour obtenir des décrets en faveur de ses emprunts , et d*une petite banque entée sur la caisse d'escompte. Nous en avons parlé. Presséentreles besoins toujours renaissans de TÉtat (i) , et les aveugles et mauvaises intentions des démagogues , ce ministre n'a jamais

(i) Quelques femmes ayant fait l'offrande de leurs bijonx dans ce moment de crise, voici comme Mirabeau rend compte de leur dévouement :

c M. Fabbé Sieyes devait monter à la tribune , lorsqu'on a annoncé à l'Assemblée que quelques citoyennes demandaient i présenter elles-mêmes une offrande qu'elles faisaient à la patrie. C'était une contribution volontaire de bijoux qu'elles ont destinés à être le commencement d'un fonds pour acquitter la dette publique. Ce dépouillement , ce luxe nouveau , si digne de la liberté , ce n était point des femmes d'un rang élevé qui en donnaient l'exemple : c'étaient des femmes ou des filles d'artistes y qui se sont flattées qu'à leur imitation la vanité céderait partout au patriotisme ; qne la modestie du sexe allait créer un nouveau trésor pour l'État , et que l'opinion publique , la seule loi somptuaire qui puisse être efficace , honorant plus les privations que les parures, prendrait une direction nouvelle aussi favorable aux mœurs que féconde en ressources pour le royaume. *Si leur exemple avait beaucoup d'imitateurs , il est certain que , jusqu'à la restauration de l'État , le seul ornement des femmes serait de n'en point avoir y et que les métaux , dont l'usage est dépravé par ces ruineuses frivolités , rentreraient dans la circulation , et ranimeraient les arts et l'agriculture ; c'est ainsi que la vertu s'allie aux plus profondes spéculations de la politique; et qu'une société de femmes estimables auraient commencé une importante révolution , en ne consultant que le

MÉMOIRES DE RIYAROL. 201

pu parler que d'argent dans ses apparitions à T Assemblée nationale , et n'a jamais osé en demander assez : de sorte qu'il a toujours eu le' malheur d'être insuffisant dans un système qui ne suffit pas.

En rassemblant sous un même coup d'œil les diOerens traits de M. Necker, on ne peut s'empêcher de regretter que ce ministre ait si peu èbnnu, ses forces , ou qu'il en ait si mal usé. Quel moment en efiet que son retour en France, je ne dis pas pour lui seulement, mais pour la monarchie! Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'en rentrant dans le ministère il eût pu éluder les états-géné-

sentiment , précisément comme si elles avaient été dirigées par les lumières des plus sayans économistes.

» Quant à ia manière dont cette offrande a été présentée et reçue , n^otis nous bornerons du récit des faits : les applaudissemens les plus vifs > les plus répétés , ont signalé Feutrée des dames ; leur discours , dont la lecture a été faite par un député; la réponse du président^ et Ja distinction qu'on leur a donnée d'occuper une place distinguée dans le parquet , pendant l^ reste de la séance. On a cité les dames romaines : elles out plus d'une fois sauvé leur patrie; mais l'urbanité romaine n'a jamais égalé la galanterie française. Tout se perfectionne avec le temps. On remarque avec plaisir ce trait national. Nous sommes loin de juger le mérite de cette offrande par la valeur du présent : l'estimation d'un huissier priseur n'est point la mesure de la nôtre. Nous espérons beaucoup de l'exemple, et nous sommes persuadés que le désir des vingt citoyennek de Paris est d'avoir un grand nombre de rivales. » ( Courrier de Provence. )

( Note des éditeurs. }

202 MEMOIRES DE RIYAROLi

raux; mais je crois fermement qaau retour de son exil il aurait pu imposer à TAssemblëe nationale f qui ne pouvait se passer de lui pour maîtriser le royaume ; qu'il l'aurait forcée de auirre ses cahiers j et qu'en cas de résistance il Tau-^ rait dénoncée avec succès à la nation. Tout cela ]X)uyait réussir à M. Necker ; et c'était une assez grande gloire. Aujourd'hui le roi lui devrait un trône ; la France une constitution , les capitalistes une solide garantie ^ et l'Assemblée nationale ellemême des actions de grâces , pour l' avoir sauvée de la prévarication. Mais , trop occupé de son projet y au lieu de relever l'autorité royale , il se plut à triompher d'elle en faisant son enti^ée à Paris y accompagné de son épouse et de sa fille; faiblesse qu'on n'a pardonnée qu'à elles. On lui reprochera toujours de s'être si mal servi du prétexte que lui offrait la détention de M. de Bezenval dont il demanda humblement la liberté à un Hâtel-de-Ville ; reconnaissant ainsi ^ en homme du peuple , une puissance subalterne née d'hier; et oubliant , comme ministre du roi , l'antique majesté de ses maîtres j au nom desquels lui seul peut-être dans tout le royaume pouvait parier encore avec noblesse; et fermeté. L'encepsoir des peuples lui fit croire qu îl pouvait ii^liglBr ou avilir le sceptre des rois. On le vit adresser le même discours à l'Hôtel-de-ViUe 4e Paris et à FAssemblée nationale p et confondre ^insi detix pouvoirs si différens dans un seul et

IfiMOIItBS DE RIYAROL. 3o5

même hommage. Mais TafFront qu'il reçut des districts y au milieu de sou triomphe , lui fit sentir avec amertume qu il n'avait fait , par Cette fausse démarche, qu'accroître l'influence de l'Assemblée nationale sur le peuple, la stupide admiration des provinces pour Paris , et l'irrévérence universelle pour le trône , au pied duquel il reste luimême attaché sans force et sans éclat. Il n'y a plus qu'une conspiration contre sa personne , ébruitée avec art, qui puisse lui redonner ce qu'il a perdu, en réveillant pour lui les* alarmes et la tendresse du peuple. Mais ce moyen , dont les démagogues se sont empareV , est un peu usé , et finira par être absolument décrié.

Cependant le jour même où M. Necker envoyait son rapport à TÂssemblée nationale, M» de la Fayette écrivait au président de l'Assemblée qu'il ne répondait pas du sang prêt à couler : tous les ministres , plus frappés des maux présens qu'on pouvait éviter, que des maux à venir qui sont inévitables , s'étaient réunis dans les mêmes frayeurs. Ce fut donc aux cris unanimes du Palais-Royal , des districts , des démagogues , et même des ministres , qu'il fut décidé : ce Que tout » le pouvoir législatif, c'est-à-dire que la souve- » raineté appartenant à TAssemblée nationale , le » roi ne pouvait opposer aux actes du souverain » qu'un refus suspensif ; et on décréta que son » refus cesserait à la seconde des législatures qui » suivrait cçlle qui aurait proposé la loi refusée, n

On convint pourtant que le roi pouvait inviter FÂssemblée à prendre un objet en considération ; mais toute proposition de loi lui fut interdite. Enfin le roi de France fut mis hors de la constitution française; et si on dit encore que son consentement est nécessaire , il faut entendre qu'il est forcé.

M. de Mirabeau , qui feignait toujours de plaider pour la prérogative royale , voulut qu'on accordât au roi le pouvoir exécutif suprême ; on en a fait un décret qui réunit , dans un seul mot^ une dérision et une sottise. Le pouvoir d'exécuter les volontés d'autrui est toujours suprême ; c'est la suprématie d'un intendant de maison ; tout domestique a le pouvoir exécutif suprême autour de son maître : Louis XVI ù'est donc plus que le grand-officier de'l'Assemblée nationale. Le titre de roi lui est conservé comme une ad tique décoration dont la politesse moderne n'a jamais privé les rois détrônés.

Ainsi fut abolie ou suspendue , le vendredi 1 1 septembre 1789, la monarchie française , fondée l'ail 4^0 de, l'ère chrétienne, après quatone siècles de fortunes diverses ; d'abord aristocratie royale et militaire , ensuite monarchie plus ou moins abs^olue, et maintenant démocratie, armoriée.d'uïie couronne.

Ce serait en effet le comble de l'hypocrisie ou de rignorance que d'appeler encore la France une

MEMOIRES DE RIYAUOL. 2o5

monarchie (i). Ce serait tromper Louis XVI, qui , pour avoir signé quelques de'crets , peut se croire membre et garant d'une constitution dont il est absolument exclu; Ce serait tromper la nation y qui se figure que ses représentans ont parfaitement suivi ou interprété ses mandats , que le gouvernement est encore monarchique, et que le consentement du successeur de Louis XV est nécessaire aux actes de l'Assemblée nationale, tandis qu'il est certain que la couronne n'est plus qu'une ombi^ vaine , et que les signatures de Louis XVI «ont à la fois inutiles et frappées de nullité , ainsi que je le démontrerai bientôt*

Je dois dire aussi , et le descendant de nos anciens rois ne saurait trop se le répéter, que sa personne n'est désormais inviolable que par le troisième décret de l'Assemblée nationale, et non par sa nature , comme ci-devant. Ce caractère sacré n'est plus la prérogative et l'essence du trône : c'est une grâce et un don de l'Assemblée ; et c'est ce que M. de Mirabeau fit très^bien entendre lorsqu'il demanda l'horrible permission de dénoncer la personne la plus sacrée de l'Etat après celle du roi.

Je le déclare donc à la face de l'Europe , TAs-

(i) Dans un passage remarquable des Actes des apôtres , on suppose que Rousseau parait au milieu des législateurs et juge leur ouvrage. Voyez Éclaircissenient (J).

{Note des éditeurs.)

306 MÉMOIBKS DE RITAHOL.

semblée nationale ayant tué la royauté dans la personne de Loub XVI, je ne yois de souTcrain en France que cette Assemblée , et je réTere avec elle l'Hôtel-de-Ville , les districts et le Pâlaîs-Royal. Voilà mes législateurs et mes rois; ils peuvent me compter au rang de leurs sujets : et malheur , dans une résolution ^ à qui ne pouvant dresser des échafauds , ne dresse pas des autels !

Pour ne pas laisser plus d'excuse que de refuge aux victimes de la révolution ^ l'Assemblée natio* nale achève d'envelopper l'État dans ses vastes filets^ par son double travail sur l'organisatiotf des assemblées futures et des municipalités. Le représentant du plus petit canton , une fois député^ ne dépendra plus de ses commettans : il leur sera étranger et sacré , comme représentant de It France entière : il leur sera également inviolable et irrévocable, comme membre du Souverain «Une telle démocratie sera une des plus violentes aristocraties qui aient jamais existé. A la vérité , les sessions ou législatures sont b<Mrnées à deux ans; mais l'Assemblée sera, perpétuelle , les commis^ sions sont amovibles ^ et les pouvoirs immuables* De sorte que nos envoyés , librement élus , goaver^' neront forcément en souverains successifis, et puisqu'il faut le dire, en despotes. Car partout oik il y a réunion de pouvoirs, il y a despotisme. Or, telle est, d'après les décrets de l'Assemblée nationale, la constitution française : «Il n'y a point en France )) d'autorité supérieure à la loi , article \*\; et

MÉMOIBES DE.RIYÀROL. 20^

» cette autorité réside dans l'Assemblée nationale. » j^rt. 8. Y a-t-il là quelque équivoque , ou quelque ressource pour la royauté?

Après avoir reconnu ainsi hautement et sans détour la suprématie de l'Assemblée nàtronale , qu'il me soit permis de dire que , si elle a d'abord manqué à la fidélité due à ses mandats en abo-* lissant de fait le gouvernement monarchique ; elle Be pèche pas moins aujourd'hui contre la politique, lorsque , pour la forme , elle laisse subsister des vestiges de ce gouvernement dans une véritable démocratie. Quand on a rendu le roi inutile , pourquoi ne pas le déclarer tel ? Pourquoi laisser la nation chargée de l'entretien d'une cour? et pourquoi tendre le piège de la royauté à cinq ou six millions de bons Français qui seront toujours tentés de traiter Louis XVI en roi , et se rendront sans le savoir criminels de lèsermajesté nationalei ?

Il est certain qu'aux yeux de l'Europe et de là postérité , l'Assemblée se disculperait plus aisément de l'usurpation de la souveraineté que de l'usage qu'elle en a fait en constituant la France. Elle aurait du moins l'excuse de César, si on lui reprochait son injustice : non s^iolandwn jus ^ nisi regnandi gratid ; il ne faut violer la justice que pour une couronne. Mais l'Assemblée pourra-telle excuser sa mauvaise foi ou son ignorance , lorsqu'on lui objectera qu'il est contre la nature des choses , contre tout principe , et contre l'exem-

308 MÉMOIRES DE RIYAROL.

pie de tous les temps , qu'une grande monarchie se change en république? Moins les volontés particulières , dit Rousseau , se rapportent à la volonté générale (c'est-à-dire les mœurs aux lois), plus la force réprimante doit augmenter. Donc que le gouvernement j pour être bon , doit être relativement plus fort à mesure que le peuple est plus nombreux. Mais plus il y a de magistrats , plus le gonvernement est faible. Et voilà pourquoi Machiavel , Montesquieu y et les écrivains législateurs, ont observé que les républiques en s'agrandissant tombaient nécessairement dans l'aristocratie , et de celle-ci dans la monarchie, parce qu il est de la nature des gouvernemens de se resserrer à mesure que les États s'accroissent et se corrompent. D'où il résulte que la France ii'a pu se relâcher brusquement de tout l'espace qui se trouve entre la monarchie absolue et la démocratie , et [>asser ainsi d'un extrême à l'autre , sans ^ rouler vei*s l'anarchie par ce mouvement aveugle et rétrograde* Aussi tout y est frappé de paralysie , tout est ébranlé ^ tout est suspendu en France : Tar* mée , les tribunaux , le commerce , les établisse* mens , les arts , les travaux , les devoirs , et jos^ qu'aux espérances et aux désirs les plus doux. L'amour se tait , la nature est interdite ; on ne sait oii placer ses enfans , on ne se marie qu'en tremblant dans ce malheureux empire* Comme au contraire tout y aurait pris une face nouvelle ! Comme la France se serait rajeunie , si rAsseni*

blée y eût réglé les choses d'après leur nature éternelle ; si elle eût* réduit le despotisme ministériel à la véritable et franche monarchie , au lieu de rebrousser d'elle-même du despotisme d'un seul à celui de tous !

Voilà ce que tous les bons esprits vous crient par ma bouche , députés de la France ; et leur voix^ fera pâlir ceux de vous qui ont connu ces principes , et rougir ceux qui les ont ignorés. Il est , n'en doutez pas, des juges redoutables pour vous , qui savent que dans tout événement le succès n'est qu'une imposture, et qui vous blâmeront encore plus d'avoir manqué la constitution, que vous ne vous applaudissez d'avoir humilié le trône. Peut-être aussi, puisque la perversité humaine a vAulu qu'une sottise fût plus déshonorante qu'une violence ou qu'une injustice , peut-être conviendrez-vous plutôt de votre perfidie que de votre ignorance. Mais je vous le prédis : que vous ayez ignoré ou méconnu les lois d'une bonne constitution , vous ne jouirez pas long-temps de votre ouvrage. Les corps ne se reposent que dans leur centre de gravité ; la France , que vous avez soulevée , mais que vous n'avez pas assise sur sa vraie base, va s'agiter dans les convulsions de Fanarchie, et tomber enfin dans le gouvernement monarchique , ou se démembrer par sa chute , et se former en provinces fédératives , comme la Suisse. Vous ne pouvez éviter une de ces deux révolutions. Â quoi sert de dissimuler ? La France ,

^lO MÉMOIRES DE RIYAROL.

que vous avez façonnée , ne verra pas la troisième de vos législatures : il faut <)u elle devienne une véritable monarchie comme TAngleterre, à moins que tout ne finisse encore par le despotisme royal : et c'est à vous que nous le devrons. Oui , nous vous devrons le despotisme d'un seul , Assemblée nationale f puisque vous lavez; voulu ^ et on le préférera à votre despotisme. Que le roi ait une armée ^ ou que l'armée ait un roi ; et la France expiera vos erreurs et vos crimes! Tel est en effet votre véritable crime y Assemblée nationale; c'est d'avoir calomnié la révolution, en lui faisant porter des fruits empoisonnés. Vous l'avez si bien calomniée y cette révolution , qu'elle sera maudite dans tous les siècles y et que nous aimerons noLie^x le repos d'une véritable servitude que les mouve*mens douloureux d'une fausse liberté (i). •

On se demandera toujours.pourquoi la majorité de l'Assemblée y qui n'était pas dans le secret des ennemis du roi, s'opposa pourtant avec eux à la création d'une seconde chambre; .ce qui entraîna

(l) En dernier résultat, tous les philosophes j Aristote» Hobbes, Rousseau , et tous ceux qui ont parlé ayec le plus de raison et d'enthousiasme de la liberté , ont fini par penser que la monarchie conyenait parfaitement aux grands empires , et ils ne Font pas caché : nous j laissons réfléchit le lecteur. Ces philosophes ont parlé de la liberté comme d'une maîtresse, et de l'autorité comme d'une femme légitime.

( Note de RivaroL)

MÉMOIRES DE RIVAROI,. 2£I

le refus du veto absolu; et nous devons cette explication à nos lecteurs.

Quoique les nobles qui nous restent ne soient tout au plus que les mânes de leurs ancêtres , et que les rois les aient autant affaiblis par les collègues qu'il leur ont donnes que par les privilèges qu'ils leur ont enleve's , c'est pourtant contre eux que la haine du petit peuple fut d'abord dirigée à l'ouverture des ëtals-généraux. On ne parlait que de leur aristocratie ; et on en parlait la flanoime et le fera la, main (i). L'Assemblée nationale, qui attisait cette fermentation , ne fut plus maîtresse de l'éteindre , lorsque le moment de la constitution arriva ; lorsqu'il fut besoin d'écarter les passions et de réunir les idées ; lorsqu'enfin il eût été si nécessaire que la France , prête a se former en corps politique , ne se privât d'aucun de ses membres. On feignit de croire , et le plus grand nombre crut en effet , qu'il était impossible de former cette seconde chambre autrement qu'a- ▼ec des nobles. Or, de quel front présenter un sénat de nobles à un peuple qu'on avait tant ex-.cite contre eux , et à qui on avait fait croire qxxa-^ ristocrate et gentilhomme étaient synonymes ? Mais TÂssemblée se trompait elle-même ; et la punition

(i) Nous rejetons dans les éclalrcissemens (K) un passage trèsspirituel , mais très-violent , où par une dénonciation factice les axiteurs des Actes des apôtres font la satire de la révolution,

( Note des éditeurs^)

2 13 MÉMOIRES DE BITÀEOL.

d'avoir une fois égaré le peuple fut de ne pouvoir plus le ramener.

Les nobles sont des monnaies plus ou moins anciennes , dont le temps a fait des médailles; ils sont inévitables dans la monarchie ^ mais ils ne sont pas nécessaires pour fonder un sénat. On peut introduire l'aristocratie dans une bonne constitution y sans recourir aux anciens nobles. Un sénat de paysans serait très-bien une assemblée d'aristocrates ; il est vrai qu'ils seraient bientôt patriciens et nobles. L'aristocratie jette de sa nature un grand lustre sur chacun de sesmembres; mais, lorsqu'en formant un sénat on rejette les nobles , on se prive d'instrumens déjà brillantes par le temps : on a des nobles nouveaux y et par conséquent un sénat moins vénérable.

L'Amérique septentrionale n'ayant pas , comme les anciens royaumes d'Europe , un roi et une noblesse pour élémens de sa constitution , s'en est pourtant donné les simulacres dans son président et dans son sénat. Cette terre , encore neuve ^ n'a pu suppléer aux effets du temps que par des sup* positions : elle feint que son président est roi ,' et que son sénat est noble. Mais comme la noblesse est un souvenir , le vœu des peuples , et même l'éclat des lettres , n'ont pu la confier, par exemple , à Washington ou à Franklin ; tout ce qu'ils peuvent obtenir de leur réputation , comme Cîcéron et tant d'autres grands hommes , c'est de commencer une race. On descendra d eux ^ mais

MÉMOIRES DE RlYlROL. 2l5

ils ne descendent que de leurs œuvres. J'ai vu le temps où nos démagogues connaissaient fort bien en quoi consiste l'essence de la noblesse. Nous méprisons , disaient-ils , le duc de Bouteville ; mais nous ne pouvons mépriser son nom. Voilà , en un mot , ce que c'est que la noblesse : c'est un nom gravé par la main du temps dans la mémoire des hommes ; et voilà ce que l'Amérique n^a pu donner. Ses élémens étaient tous de même nature; ils étaient homogènes en politique : elle n'a pu anoblir certaines familles en les déclarant sénatoriales , et laisser les autres dans l'obscurité plébéienne. Elle a donc fait son sénat électif : d'oii il résulte que son gouvernement , qui s'appelle congrès , n'est au fond qu'une seule et même chambre , divisée en deux sections oj,i bureaux. Le président , pris dans le peuple ; n'a pu aussi qu'être électif. Par conséquent , l'aristocratie et la royauté ne sont , à Philadelphie, que des apparences , des fictions , dont le législateur a cherché à fortifier le gouvernement. Mais la dçmocratie l'emporte si bien , qu'il n'est pas de petit canton qui ne se détache à son gré de l'intérêt général , et même de l'État. L'Amérique septentrionale ne peut donc sq:vir de modèle à la France qui doit se conserver en masse , si elle ne veut pas descendre de son rang en Europe. C'est cet orgueil natioual et politique , inné dans tous les Français , et fondé sur l'honneur d'appartenir à un grand empire , dont je me sers, comme d'un levier, pour renverser'

^21 4 MÉMOIRES DE RIVAROI/.

rëdifice de l'Assemblée législative : car si chaque petit canton en France se séparait de la cause et de la masse communes , pour se gouverner à son gré f je ne trouverais plus d'autre absurdité dans la constitution , que le fantôme royal et l'entretien d'une cour (i).

Il fallait donc , pour asseoir à jamais la constitution française sur ses vrais fondemens , conserver la monarchie , établir les communes^ et créer l'aristocratie dans un sénat essentiellement inamovible, c'est-à-dire héréditaire et peu nombreux (2). Il serait résulté de ces trois forces,

(1) Il n'y a jamais eu de grande république sur la terre qpi ne se soit aussitôt changée en monarchie. C'est pour éviter les usur^ pations des généraux d'armée qui reviennent victorieux, et la tyrannie du gouvernement militaire, que les grands peuple» donnent volontairement à leur constitution le poids du diadème. Si Marins, Sylla ou César, au retour de leurs conquêtes, avaient trouvé à Rome un roi héréditaire , ils n'auraient pu se faire couronner par leurs soldats. La démocratie, dans un état comme la France , enclavée parmi des nations rivales et guerrières , et forcée à représenter sans cesse sur le grand théâtre de l'Europe^ est donc une absurdité. Mais, disent les démagogues, voilà justement pourquoi nous avons laissé le roi ; et moi, je leurrer ponds qu'ils ont laissé trop ou trop peu.

( Note de Rivarol, )

(2) Nos démagogues disent toujours qu'il est absurde et odieux qu'un homme naisse magistrat; mais sans compter que par-là ils excluent le roi héréditaire qu'ils ont admis , je leur demande à mon tour si un homme nait père de famille ? Il naît enfant 9 et la nature l'appelle à la paternité, comme la société à la magistrature ou à la propriété d'une grande fortune. Le temps le

MÉMOIRES DE R1YA.R0L. 2l5

dont chacune est despotique par sa nature^ un gouvernement sans despotisme , mais si énergique

rend propre à faire des enfans et des lois. L'absurdité serait réelle si le fils d'un pair siégeait an parlement avant la majorité , qui est la permission d'être homme donnée par la nature. La brillante et véritable prérogative d'un aristocrate est de siéger eD.pcrsonne, ainsi que le monarque y dans le sanctuaire des lois , tandis que le peuple n'y assiste que par députés ; et cela doit être dans un grand empire, où l'on est forcé de combiner les trois gouvernemens. Le jpeuple est si près de la souveraineté par la force et le nombre , qu'il peut et doit' en être écarté par la représentation , sans trop s'affaiblir. Les pairs , éloignés de la .souveraineté par leur petit nombre , s'en rapprochent par leors^rérogatives 9 et surtout par le droit de présence dans l'assemblée législative , sans pour cela devenir trop redoutables. . Enfin le roi , réduit à sa seule personne , serait tout-à-fait hors de la souveraineté , sans le veto absolu.

Mais on peut faire au gouvernement d'Angleterre un reproche fondé sur le privilège qu'a le monarque de faire autant de pairs qu'il veut. On aurait dû borner le nombre des membres de la chambre haute , par une loi constitutionnelle y puisque ceux de la chambre basse sont limités sur le nombre des villes et bourgs qui ont droit d'envoyer au parlement. Si son intérêt ne s'y opposait pas , le roi pourrait accroître tellement le nombre des pairs , qu'il transporterait la démocratie dans la chambre haute, et l'aristocratie dans la chambre basse : ce qui subvertirait l'État, puisqu'encore un coup la démocratie est le gouvernement de plusieurs , l'aristocratie de quelques-uns , et la monarchie d'un seul.

J'ajouterai , car on ne peut se détacher de cette intéressante discussion , qu'en Angleterre les ttaces de la féodalité se font sentir dans la forme des députations^ puisqu'il y a des villes considérables qui ont peu d'envoyés ; d'autres qui n'en ont

2î6 MÉMOIRES DE RIYAROL.

et si plein , que la France serait rapidement monle'e au point de grandeur où sa nature l'appelle ; tel qu'un arbre dont les sucs ne sont plus détournés remplit bientôt la terre de ses racines, et le ciel de son feuillage (i).

Rien ne devait donc arrêter l'Assemblée nationale dans la formation des deux chambres. MM. de Clermont-Tonnerre , de Mortemart et de la Rochefoucault s'étant fait peuple^ pourquoi MM- Pétion , Populus et Regnault n auraient-ils pas été sénateurs ? Mais aussi , en formant un sénat, comment refuser la préférence à cette minorité de la noblesse qui s'était montrée si populaire? Il était d'ailleurs si naturel que les premiers séna-

point, et de petits bourgs qui en ont plusieurs. Cela vient da

anciens privilèges des lieux. Le temps et le commerce ont opéré

de grands changemens dans les villes , sans rien innover dutt

les prérogatives. La France , appelée à une nouvelle constitua

tion f évitera cet inconvénient.

(^Note de Rivarol,)

(i) Toute force dans la nature est despotique comme toute volonté dans l'homme. Un seul gramen peuplerait la terre ea peu de temps , un seul hareng , à force de multiplier ^ rempli-* rait les mers , si les autres plantes et les autres poissons l£$ labsaient faire. Mais comme chaque plante et chaque animai tend aussi avec la même énergie à occuper toute la terre , il en arrive que ces différentes forces également despotiques se répri* ment mutuellement ; il se fait entre elles une compensation dont les lois nous échappent, mais d'où il résulte que , sans jamais se détruire , elles retiennent chaque espèce dans ses propres limitesL.

( Note de RivaroL }

HÉMOIRES DE RIYA.ROL. 2^17

teurs français fussent nobles , il aurait paru si ridicule qu'ils ne le fussent pas ^ que cette considération arrêta beaucoup de membres dans l'Assemblée nationale ; de sorte qu'on peut dire que les nobles de la minorité ont été deux fois bien coupables : d'abord envers le roi ^ auquel j^ ont été si funestes ; ensuite envers la nation , qu'ils aimaient de toute leur haine pour le roi , et qu'avec tant d'amour ils ont privée d'une bonne et véritable constitution f en empêchant la division de la puissance législative. Au reste ^ il faut toujours convenir que le plus grand nombre n'entendait pas l'état de la question ; et cela seul peut assurer leur innocence. On en a vu qui disaient naïvement : JVous 7i aimons pas le gous>ernement djingleterre y comme ils auraient dit : Nous ri aimons pas la géométrie. Et M. de la Fayette était si persuadé qu'une seconde chambre était inutile à la constitution ^ et que l'Assemblée nationale servait déjà d'exemple à l'Europe^ qu'il disait à un Anglais qui retournait à Londres : jàdieu , Mon-sieur ; wus ne trousserez plus de chambre haute à i^otre arrivée. Mot remarquable et rapporté à Londres , oii il a beaucoup déridé la gravité britannique,

Yoilà les raisons et les hommes qui ont balancé nos destinées : c'est par-là que nous avons eu cette constitution qui soumet les campagnes à l'aristocratie des villes , les villes aux municipalités , les municipalités et les villes à l'Assemblée nationale^

ai 8 MÉMOIRES DE RIVAROL.

et qai ne laisse au roi que l'exergue des monnaies^ On parle maintenant de lui ravir ses domaines. Ce sera , sans doute , la dernière action de l'Assemblée coptre le roi. Sur quoi nous observerons que jamais le domaine n'appartint mieux au roi que ^puis que lui-même tient si peu à l'État; mais on veut sans doute que ce prince soit d'autant plus dépendant de nous que nous dëpendoos moins de lui : iVe quid inausum intentatumve Juisset.

Je ne peux sortir de cette importante question sans répondre à la demande naturelle que fcmt sans cesse les étrangers, a Nous concevons y disent- » ils y que Paris excité y soulevé ^ embrasé par les A» partis qui fermentaient dans son sein ^ ait tout- » à-coup lié avec l'Assemblée nationale un étroit el » rapide commerce de prévarications ^ de crimes » et d'extravagances de toute espèce. Mais com* » ment les provinces ont-elles reçu^ rendu et donné » tour-À-tour ces impressions furieuses ? Comment M n'ont-elles pas été révoltées de l'infidélité de » leurs représentans , lorsqu'elles ont vu que le h roi était exclu de la constitution. »

Il faut d'abord convenir que l'impolitique rassemblement des troupes autour de l'Assemblée nationale fit tout-à^coup changer la nature des choses. Le roi ne fut plus un père de famille environné de ses enfans , mais un maître ombrageux entouré de satellites. Paris , éternel objet de méfiance et centre de toutes les corruptions > attira

MÉMOIRES DE RIVARÔL. 2ig

subitement tous les vœux et toutes les espérances : enfin , l'Assemblée nationale fut le yaisseau de rÉtat; et on le vit en péril ; de sorte que, malgré les ordres précis qu il avait reçus , en partant pour sa destination , le cas du naufrage, qu'on n'avait pas prévu , étant arrivé , on laissa le vaisseau aborder où il voulut. Des courriers sans nombre, dépéchés par les factieux, fortifièrent ce sentiment universel par les terreurs qu'ils semèrent dans les provinces. Les curés en parlaient d'une bouche affamée , et le consacraient dans toutes les chaires (i). L'exil inopportun de M. Necker mêla le deuil à la fureur , et son retour forcé par le peuplé l'enorgueillit sans le calmer. Le roi perdait chaque jour une bataille contre l'Assemblée nationale , et ses ministres se trompaient et le trompaient en tout. Une main peu connue , mais sûre (2) lui présenta inutilement le tableau du

présent et de l'avenir. On avait trop dissimulé à ce

• I* II.. Il

{i) J'ai oublié de dire , lorsque je récapitulais les moyens de

M* Necker , que le clergé y ayant enfin résolu d'améliorer le

Bortdes curés à portions congrues , en portant leurs gages à

xaoo livres, chargea Tabbé de Montesquiou, son agent, d'en

parler à M. Necker : car cette opération ne pouvait se faire

MHS le concours du ministre des finances , à cause des engage-

mens que le clergé avait pris pour le roL Mais c'est précisément

ce que M. Necker ne voulait pas ; il se serait pjrivé d'une foule

d'instrumens très-actifs , s'il eût souffert qu'on satisfit les curés

avant l'ouverture des états-généraux.

(2) C*est l'auteur lui-même.

( Notes de Rivarol.)

:a20 MÉMOIRES JL>K RITAROL.

prince que ^ du jour où le monarque consulte les sujets , la souveraineté est comme suspendue. Iljr avait interrègne sans que sa majesté s'en doutât. Le silence raisonne de M. Necker fut d'autant plus perfide, quil rassura la conscience des provinces, dont il était encore plus que des finances le véritable directeur. Ce silence sur les entreprises de l'Assemblée avait un double sens : il parut d'improbation à la cour et d'approbation à Paris et dans les provinces. En un mot , le silence de M* Necker était comme son discours d'ouverture aul états-généraux. C'est dans ce discours , qui mécontenta tou^ les partis , parce qu'il était fait dans l'intention de les contenter tous ; c'est, dis-^ je , dans ce discours , que des yeux exercés trouvèrent les plis , les noeuds et les replis de la politique de ce ministre qui ouvrit les états-généraux comme Janus ouvrait Tannée romaine, avec une tête à deux visages.

Toutefois , malgré les embûches de M. Necker , l'impéritîe des ministres , et la fièvre parisienne, si l'Assemblée nationale , délibérant sur la sanction royale , eût dit : Le roi sera-tnl de la constitudoji ou nen sera-tM pas ? La France sera-* t-'clle une monarchie ou un état démocratique? Je ne doute pas que les provinces ne se fussent hautement décidées pour l'affirmative , et qu'elles n'eussent forcé la constitution monarchique entre les mains de l'Assemblée nationale. Mais les démagogues , ayant dressé la question d'une manière

MÉMOIRES D£ RITAROL. 221

insidieuse 9 Tenveloppèrent de termes techniques^ et firent broncher également l'ignorance et la bonne foi de tous les Français. Il en est peu qui ne croient Louis XVI roi de France avec son i^eto suspensif; mais notre devoir est de les avertir qu'ils n'ont plus de roi ; et nous l'avons dit assez clairement et assez hautement , pour que la sottise et la mauvaise foi restent à jamais sans excuses.

Ilfautencore observer, en terminant cette longue et importante discussion , que s'il y a eu beaucoup d'adhésions de la part des provinces aux de'crets de l'Assemblée , les protestations contre ces mêmes décrets n'ont pas manqué non plus. Mais l'Assemblée a mis autant de prudence et même de bonté à dissimuler celles-ci , que d'ostentation et de plaisir à proclamer les autres.

décrivais ceci pendant que tout ceci se passait ; mais je suis la voix qui crie dans le désert. Le peuple, ébloui, se croit éclairé ; atroce et furieux, il se croit libre , et n'est au fond qu'un esclave révolté (i). Les esprits les mieux intentionnés n'eu«

(i) Le mot de liberté sera tonjonrs une énigme , tant qu'on y verra autre chose que l'ouvrage des lois et le fruit de la constitution , tant qu'on la confondra avec l'indépendance naturelle. Il nous manque une bonne définition de la liberté. Pour parvenir à s'entendre , il faudrait d'abord se demander quels sont les élémens de la liberté. Il me semble que l'homme sortant de l'état naturel pour arriver à l'état social perd son indépendance pour acquérir plus de sûreté ; la liberté est donc l'effet d'un contrat entre Vindépendance et la sûreté. L'homme quitte ses

2!I2 MEMOIRES DE RlVAmOL.

tendent rien depuis long-temps à notre situation : les cabales ont tellement croisé les intérêts et obscurci tous les faits ; l'Assemblée nationale a si bien démenti ses cahiers par ses principes et ses principes par ses actions ; toutes les têtes sont si pleines de comités et de districts , de départemens et de municipalités y de crimes et de conjurations, que dans cet affreux chaos on distingue à peine le cri du malheur, toujours couvert par celui de constitution et de liberté ; paroles de mensonge et de confusion , qui jettent partout Terreur et ïé* froi y et chassent l'espoir et la lumière.

Il faut pourtant que je dévoile encore de noih* veaux crimes : j'ai à parler de la naissance , des progrès et de l'explosion de la faction d'Orléans , pour achever le tableau des causes de la révolu* tion y et m'approcher enfin , non sans horreur, de

compagnons des bois qui ne le gênent pas , mais qui peuvent It dévorer, pour venir trouver une société qui ne le dévorert pas , mais qui doit le gêner. Il stipule ses intérêts du minx qu'il peut; et , lorsqu'il entre dans une bonne constitution , i cède le moins de son indépendance , et obtient le plus de sûreté qu'il est possible. C'est un vaisseau qui se fait assurer eu. quittant le rivage , * et qui , pour la garantie du tout y diminué volontairement ses profits. Avec cette définition de la liberté , on explique tous les phénomènes qu'elle nous présente dans riiistoire ancienne et moderne. A Rome et dans Athènes , ptt exemple , l'indépendance l'emportait sur la sûreté ; dans une monarchie , comme TAngleterre, la sûreté l'emporte sur l'indépendance, etc.

( Noie de Bivarol»)

BiÉMOIHES 1)S RIYAfiOL. 223

la nuit du 6 octobre ; de cette nuit qui n'a pu couvrir nos attentats de son . ombre ^ et qui cor^ respond dans l'histoire à celle de la St.-Barthé-' lemi. Il était donc dans ta destinée ^ aPrance ! de rougir deux fois aux yeux de l'univers y d'abord du crime du roi contre son peuple , et ensuite de l'attentat du peuple contre son roi !

Ce fut Ters le milieu du mois de septembre ^ lorsqu'on statua l'hérédité du trône par ordre de primogéniture , parmi les mâles ^ à Veœclusion des femmes ; ce fut , dis<je , au milieu du mois de septembre que la cabale d'Orléans jeta tout-à-coup le masque patriotique , et se montra sous sa vérita-* ble forme au milieu de l'Assemblée nationale. Car Vordre de primogéniture était à peine prononcé , qu'un M. Reubell se leva pour, observer que ce décret appelait au trône la branche espagnole, au préjudice de la maison d'Orléans. 11 fut $uivi de M. de Mirabeau (i), de quelques gentilshommes de la minorité ^ et enfin du marquis de Sillery , capitaine des gardes du duc d'Orléans , et confident de ses plaisirs^ qui se trouvant par hasard , oooune il le dit lui-même^ le traité d'Utrecht dans la poche , se mit à lire à haute voix l'article de la paoonciation de la branche espagnole , et déposa le traité sur le bureau.

(x) Voyez dans les £claircissemeD& (L) quelques extraits de

son discours à cette occasion.

[Note des éditeurs^)

^2^4 HÉMOIRES DE RIVAROL.

Alors tous les yeux se dessillèrent ; les différentes factions se regardèrent aYec>une surprise mêlée de honte ; elles voyaient par qui elles avaient été secondées , et pour qui elles avaient travaillé. Le public , partageant aussitôt TafFront de cette découverte f se rappela avec dépit quel avait été , dans le cours de sa vie entière , ce prince qui n'avait que six mois de patriotisme (i). On se souvint du mépris qu'il avait toujours montré pour l'opinion publique ; sentiment qui est le dernier terme de la corruption lorsqu'il n'est pas le comble de la philosophie ^ lorsqu'il n'est pas surtout suivi du mépris des richesses. On lui pardonnera d'autant moins de mépriser l'opinion publique, qu'il en avait mieux capté la faveur lorsqu'elle était devenue nécessaire à son ambition. On rougissait en même temps de ne s'être pas assez scandalisé des aumônes que ce prince distribuait aux pauvres vers le temps de la convocation des étatsgénéraux. Lorsqu'un méchant fait le bien , on pést juger par un tel effort de tout le mal qu'il prépare. Les instructions à ses bailliages , rédigées par l'abbé Sieyes et frappées de démocratie^ revenaient

■ ■ ■ I I I II ■ I — — M^—» ^— ^i— —»

(i) Dès le commencement de l'année 1788 , M. le duc df Orléans parnt vouloir se rapprocher du peuple , dont il n|aTait jusque-là négligé ni le mépris ni la haine ; il fit annoncer dei distributions de pain à sa porte , et remplit les papiers publics de sa bienfaisance. L'hiver joignit ses rigueurs aux démonstrations de ce prince , et leur don^a de l'éclat.

{Noie de RivaroL)

MÉMOIRES DE RITAROL. 225

aussi* en mémoire. On renouvela les plaiiltes sur rillégale élection de la noblesse de Paris , élection dévouéeà M. le duc d'Orléans, et qui n'a jeté datis l'Assemblée nationale que des membres illettrés , ou des orateurs furieux. Ce fut un symptôme bien effrayant de ce qui allait arriver que Finsouciance de tout Paris pour les vices mani-» festes de celte élection : mais telle était déjà l'ivressédes capitalistes, qu'ils supporlèrentavec joie le mépris de leurs pouvoirs et de toutes les règles, pour aller plus vite à la révolution.

Ceux qui ont jugé le plus sainement de l'esprit qui régnait alors dans la chambre des communes conviennent unanimement que la majorité y était disposée à tout bien ; qu'elle n'aspirait qu'à la réforme des abus, au maintien de l'autorité royale, et, pour tout dire, à une véritable constitution. L'abbé Sieyes n'avait pas encore fait sa république ; on rougissait encore du comte de Mirabeau. Mais la jonction des curés et des quarante-sept gentilshommes fut une véritable irrUjMiion , qui troubla toutes les idées , et les détourna de leur cours par uti mouvement violent et irrégutier. Le moment ou M. le duc d'Orléans entra dans la salle des communes , suivi des quarante-sept gentilshommes ne pouvait être oublié. On sait que , pour se donner un front plus calme et plus digne de son entreprise , il entra plastronné dans la salle ; mais la peur se glisse sous les plus fortes cuirasses , et va saisir le cœnr qui lui convient. Ce

2%6 MÉMOIRES DE RrTAftOL.

prince se trouT^tnal en sortant de la chambre de la noblesse pour passer au tiers^état; et le zèle aveugle de quelques courtisans qui lui dëcouvrirent la poitrine éventa le secret de cette défaillance.

Lorsque le roi^ mieux convaincu que ses ministres des trahisons et de la puissance de ses ennemis , écrivit à la majorité des nobles pour les remercier de leur zèle et les engager à se réunir aux factieux y M. le comte d'Artois leur écrivit aussi de hâter cette réunion , afin de sauver les jours du roi ; et lorsque sa majesté vint avec ses frères pour reconnaître les États-généraux Assemr blée nationale f et leur annoncer le renvoi des troupes^ ainsi que le rappel de M. Necker , il se trouva qu'un député du tiers, nommé Blanc i était à l'agonie. Quelqu'un apprit à ce mourant que le roi et ses frères étaient sortis sains et saufs de l'Assemblée nationale ; à ces mots il poussa un grand cri et expira en prononçant le nom dn comte d'Artois. Était-ce de rage ou de satisfaction? Sa prompte mort enveloppa cette question d'un doute éternel. Voilà ce que chacun se rappelait en ces circonstances. Un officier d'artillerie (i) très-

(z) M. de la Qos , aateur d'un roman intitulé les Liaisom dangereuses , ouvrage très-moral dans le fond , puisqu'il y peint fort bien le vice et la corruption des mœurs, mais dont on lui fit un crime k cause de Fétrange réputation dont il jouissait. Si Molière avait iea de mauvaises mœurs, on lui aurait reproché

MËMOIRlîS DE RIVAROL* 3*7

connu fortifiait aussi les soupçdlus contre M. le duc d'Orle'ans , par ses liaisons avec lui. Si on n'osait reprocher à M. Neckerles fre'quentes visites de ce prince , on ne se souvenait pas moins qu ils avaient e'té couronnes tous deux en effigie , au Palais-Royal , le 12 juillet , et que leurs bustes avaient e'té portes dans les rues , aux acclamations du peuple et des capitalistes : on les voyait toujours sur le même piédestal et sous le naême lau-rier (i). Tout cela expliquait pourquoi la cour ne recevait pas un e'chec ou une nouvelle affligeante^ que le Palais-Royal n'illuminât aussitôt ; et pourquoi madame de Sillery faisait danser mademoiselle d'Orle'ans avec les enfans du peuple au cirque du Palais -Royal. Déjà on osait soupçonner ce prince des soulèvemens périodiques de la populace et des famines toujours renaissantes qui , sans lui, étaient inexplicables, ainsi que les troubles de toutes les villes où se trouvaient des officiers attachés à sa personne et à sa maison. On a découvert que les droits que son ambition avait abolis dans plusieurs villes de son apanage,

le Tartufe. Au reste ce roman es^ écrit d'un style agréable^ mais sans imagination et sans éclat.

(i) Il nous semble difficile que M. Necker puisse se laver jamais d'un pareil reproche. Le peuple criait en promenant son buste et celui du duc d'Orléans , vive Louis XVII et M* Nec» kerï mais il ne porta aucune plainte contre ce crime dans les papiers publics. Son silence le loi fit partager.

( Notes de Bdvarol. )

2^8 MkUOJnES DE RITAROL.

son dépit et80n avarice les avaient bientôt rétablis; que des actes de bienfaisance et d'humanité , proclamés avec ostentation dans toutes les feuilles du jour, étaient faux ou exagérés , soit dans Ic^ur durée f soit dans leur importance. Enfin on se demanda ce qu'un prince du sang avait à gagner dans une révolution toute démocratique , dont les fruits devaient être si amers à sa maison ? Il aurait fallu supposer à ce prince le cœur d'un héros brûlant d^amour pour le peuple , et d'un sage dégagé 4es grandeurs et des biens de ce monde. C'était trop de suppositions et de difficultés à la fois ; mais tout s'aplanissait en lui donnant , au lieu de l'héroïsme d'un patriote ^ l'ambition d'un mécontent qui veut tourner une révolution à son profit , et rassembler pour lui seul les del>ris d'une monarchie. Cette idée ne passait pas les conceptions do petit peuple. Il paraissait tout simple que le premier prince du sang, avec d'immenses revenus^ se fût regardé comme le suppléant naturel des héritiers du trône ; qu'il eût songé non-seulement à profiter des fautes du roi , des fureurs du peuple, et de toutes les factions de TÂssemblée nationale » ifiBis encore à diriger les unes et les autres , afin de s'éleyer par l'efTort de tant de causes ennemies, ainsi qu'un vaisseftu monte sur les vagues qui grondent et se brisent sous lui. Mais , comme dans les conjurations on a plus souvent affaire à l'esprit et au caractère d'un chef qu'à son or, il semblait étonnant que des gens d'esprit se fussent

MÉMOIRES DE RIVAROL. 22g

lies et dërauës h ce prince. Aussi combien de fois, plus inquiets de lui que de la révolution, les at-on vos frëniir et s'indigner contre eux-mêmes d'avoir place leurs projets , leur honneur et leur TÎe sur une telle tête ! Leufs perplexités durèriènt tant qu'il resta assez de puissance au roi pour que M. le duc d'Orléans fût tenté d'aller se jeter à ses jMeds. Ce prince , toujours prêt i racheter sa* vie à Ê>rce de victimes , a donc été constamment plus t^edoutable à sa faction qùè le roi lui-même.

Telles furent à la cour, dans l'Assemblée nationale , et même chez le peuple , les impressions, les promptes conséquences et les suites de la découverte du complot de M. le duc d'Orléans. Mais, à queïque défaveur que ce prince fût tout à coup tombé, il lui restait encore tant de moyens, son or circulait si abondamment dans Paris (i), et la faiblesse du Gouvernement était ai visible, que ses partisans dans l'Assemblée nationale ne se déconcertèrent pas. La question sur les droits et les renonciations de la branche espacjnole fut poussée pendant quatre jours avec une fureur inconcevabte ; jamais , au congrès d'Utrecht, les ennemis

(i) Qii^lques p^ersodaes prétendent que cel oi* était aux Angluis , et que M. .le duc d'Orléans a spéculé sur la révolulion. 11 faut attendre , pour prononcer là-dessus que M. Pitt se soit explique sur les 24 millions de dépenseâ secrètes dont il a parlé dans la chambre basse. Au reste, nous avons aidé de notre or «l de noire sang rinsurreétion américaine.

( Nàie (le RivanpL )

aSo MÉMOIRES DE RITAROL*

de Louis XIY ne mirent plus de barrières entre les couronnes de France et d'Espagne ; jamais la jisilousie de TÂngleterre et de l'Empereur ne s'exprima comme la faction d'Orléans. Les séances furent si longues et si orageuses , qu'on voyait bien d'un côté qne l'Assemblée nationale résistait de bonne foi ^ et que de l'autre , la faction d'Orléans était plus embarrassée de l'Escurial que de Versailles. Toutes les factions se montrèrent à nu : l'une en voulait au roi , et les autres à la royauté ; c'était ^ en un mot , un combat de ré" gicides et de régnicides ; ces derniersr l'emporte* rent : on se défia plus de Philippe d'Orléans que de Louis XYI ^ et on ne voulut pas d'un crime inutile. La populace parisienne a depuis jugé «:omme l'Assî^mblée nationale : elle a renversé le trône, mais elle a sauvé la personne du roL Peut-* être n'çst-il pas inutile d'observer qu'au milieu des louanges dont on s eflbrçait de relever le fOr iriotisme du duc d'Orléans , ainsi que ses autres wrtus et toutes les obligations que lui avaient l'Assemblée et la révolution , un député fit remarquer avec quelle délicatesse ce prince s'absentait de l'Assemblée depuis qu'on y agitait ses intérêts ; sur quoi un autre député supplia très-plaisamment l'Assemblée d'observer que le roi d'Espagne avait la même délicatesse,

En effet, l'Assemblée ne s'étant pas expliquée entre la maison d'Orléans et la branche espagnole ^ et ayant au contraire prononcé sur Théré*

MÉMOIRES DK RIVAROL. ^3 I

dite du trône y sans rien préjuger sur Tefiet des renonciations , il ne resta plus au duc d*Orléans d'autre parti que d'exciter une tempête populaire assez violente pour submerger la famUle royale , et , s'il le fallait ^ l'Assemblée nationàl^^ elle-*même.

Avant de m'enfoncer dans les horreurs du 6 octobre y je dois un coup d'oeil à cette portion de l'Assemblée nationale qui n'est d'aucun parti , qui n'a été d'aucun secret , qui n'a montré enfin ni vice ni vertu. Il semble que des députés qu'on ne saurait ni louer ni blâmer doivent nécessairement ou braver la .censure^ ou réclamer l'indulgence. Mais j'empêcherai qu'Us n'apportent un jour l'excuse de leur nullité au tribunal de Thistoire. Je leur dirai qu'ils ont fait nombre avec les méchans ; qu'ils sont coupables de tout le mal qu'ils n'ont poYnt empêché ; qu'ils sont comptables de tous les pièges que leur a tendus la perfidie , et de tous les faux pas de leur conscience ; parce qu'avec toute leur bonne foi deux passions les ont dirigés constamment dans leurs démarches ^ les ont décidés dans leurs mesures , et leur ont dicté leurs npiotions : Tune est [d^peur^ et l'autre la vanité.

C'est par la terreur profonde que leur inspira le rassemblement des troupes et l'approche de l'artillerie y qu'ils se jetèrent dans les bras des Parisiens qui partageaient bien leur efiroi , et qu'ils sanctionnèrent l'insurrection. C'est par la

2^2 MÉM01B£S DE RIViRÔL*

même cause qu'ils applaudirent à I9 deYectidn des troupes réglées^ et qu'ils armèrent les paysans 1 d'un bout du royaume à Tautre. C'est la peur, seiijtiment habituel de M. de Mirabeau , qui , se communiquant à la majorité des membres , fit qu'ils se déclarèrent inviolables (i) quand leur

( I ) Phis tard on Tonlut rendre un nouvean décret a ce sujet , et l'on attendait que quelqu'un répondit aux motifs allégués :

a Je m'en charge , a répondu M* de Mirabeau, et je me flatte de répondre avec une netteté qui , si j'ose le dire , m'est assex ordinaire. Je m'oppose à ce qu'il soit rendu un décret sur l'inviolabilité des députés, parce qu'il en existe déjà un : je m'oppose à ce qu'il soit renouvelé, parce que* le premier suffit si la force publique vous soutient , et que le aecond lui-même serait inutile si la force publique est anéantie. Ne multipliez pas de vaines déclarations; ravive? le pouvoir exécutif; saches le maintenir , et étayez-le de tous les secours des bons citoyens; autrement la société tombe en dissolytion, et rien ne peut nous préserver des horreurs de Tanarchie. L'inviolabilité de notre caractère ne tient donc pas à nos décrets ; j'entends beaucoup de gens qui parlent de cetto inviolabilité, comme si elle était la tête de Méduse , qui doit toulï pétrifier. Cependant tous les citoycin ont un droit égal à la protection de la loi ; la liberté môme, dans son acception la plus pure, est rinviolabllité de chaque individu; le privilège de la vôtre est donc relatif aux poursuites judiciaires et aux attentats du pouvoir exécutif. La loi ne vous doit rien de plus; mais telle est la sainteté de votre caractère , que le ]>lus indigne membre de cette assemblée , s'il en était un qui pÂt mériter cette dénomination , le plus indigne lui-même serait teU lement protégé , qu*on ne pourrait aller à lui que sur les cada^ yres de tous les gens de bien. qui la composent.» [Courrier d0,

Pros'éncç. )

■ '■" ' ( Note (hf éfiiteur*: )

MÉMOIi^ES DE BIYAEOL. :|3S

vanité voulait qu'ils se déclarassent infaillibles. C'est à cause de cette terreur , dont l' Assemblée n'a jamais pu bien se guérir , . que , de jour eu jour f coupables instrumens du cnme ^ ils n'ont cessé d arracher à la couronne quelque préroga;tive nouvelle , et qu'ils ont fini par l'anéantir tout-à*fait , en ne lui laissant qu'un veto suspensif ^ dont même ils lui ont bientôt ravi l'usage.

C'est la vanité qui leur fit d'abord dédaigner le nom de tiers^état , quitteV ensuite celui de com-' munes , et rejeter enfin le titre à' États-généraux pour adopter celui à' ressemblée nationale : c'est par-là qu'ils ont refusé de rendre au roi certains honneurs qui ^'étaient que de simple étiquette , et qu'ils ont reçu avec une bonté dédaigneuse les humbles hommages des cours souveraines :

c'est par-là que la plupart de ses membres ont proposé de mettre le trésor royal au pouvoir de l'Assemblée ^ de soumettre l'armée à ses réquisitions , et les ministres à son choix ; tandis que d'autres voulaient qu'on se donnât la décoration d'une médaille ; ^ qui ne tendait pas a moins qu'à fonder un patriciat éternel , et une aristocratie bourgeoise^ dans le sein même d'une Assemblée qui abolissait toutes les prérogatives, et exter^ minait toutes les distinctions. C'est pour flatter cette vanité connue , qu'un corps militaire leur a proposé une garde d'honneur ; c'est par vanité qu'ils ont voulu donner une déclaration des droits d« l'homme avant la constitution ; c'e9t enfin pai*

^34 MÉMOIllES DK KITAROL.

vanité que toute cette Assemblée , oubliant la raarche lente et mesurée des corps législatifs, s'est précipitée dans sa course; et que, dans la nuit du 4ciOÛt, elle a ébranché et déraciné Tarbre qu'il fallait sagement émonder ; chatouillée sans doute par le puéril et sot orgueil d'étonner le monde, de tout détruire et de tout reconstruire à la fois , et de ne laisser rien à faire à la postérité. En effet, on a vu le moment oii l'Assemblée nationale^ enflée des vapeurs de sa gloire , et embrassant dam ses vastes conceptions l'Europe , l'Afrique et TAmérique, s'est crue près d'enfanter toutes les constitutions et toutes les libertés de la terre.

La peur et la vanité sont donc jes deux pivots sur lesquels roulent toutes les actions des membres les plus purs de l'Assemblée nationale. Le vil intérêt n'a parlé et ne s'est fait entendre qu'une fois (i) : c'est ce vil intérêt, par exemple, quia

(i) On se souvient que la prérogative dont TAssemblée s'était montrée la plus jalouse , c'élait d'être ^^ource de peuple pendant ses séances; mais quand il a été ^Rtion de fixer le traitement des députés , leur discrétion et leur modestie les a portéi à se retirer dans leurs trente bureaux , où ils ont arrêté et décrété secrètement qu'ils seraient payés à raison de 18 liv. par journée ; ils ont stipulé 5 liv. par poste pour frais de voyage ; et par le même décret , ils ont autorise M. Necker à payer six mois à chaque député. Cet article seul , sans autres frais accès* soires , monte à plusieturs millions : ce qui paraîtra quelque chose dans un temps où le patriotisme n'a pu remplir un emprunt proposé par M* Ne^cker et garanti par la nation* -rOb«

MÉMOIRES DE RITAROL. 2^6

soulevé Paris : car le patriotisme, ce prptexte éternel des Parisiens , n a été la raison que de quelques bourgeois qui n'entendaient pas Tétat de la question. Soixante mille capitalistes et la fourmilière des agioteurs l'ont décidée, en se dévouant à l'Assemblée nationale, du jour où elle mit les dettes du gouvernement sous la sauvegarde de l'honneur et de la loyauté française ; car ce n'est point une constitution que les capitalistes attendaient des États-généraux ; c'est une garantie. Le chef-d'œu** vre de leur politique a été de communiquer leur enthousiasme aux provinces , qui n'avaient pourtant qu'une gloire onéreuse à prétendre en payant les dettes du gouvei^nement (0*1^ ne faut donc pas que Paris prononce jamais le mot patriotisme; c est aux provinces qui s'immolent gratuitement ]>our lui à réclamer ce beau titre. Paris est trop intéressé , et ii l'a trop prouvé lorsqu'il s'est agi de l'emprunt de trente millions. Qu'il lui suffise donc d'avoir persuadé l'État que la patrie était au Falais-Koyal , et la nation à l'hôteUde- ville.

serreE qu'il passe pour certain que les députés de i6i4 abandon* nèreot leurs salaires à la nation*

(i).MM. Laborde-Mereville, Boscary et Dufreooi y le notaire , méritent qu'on les tire un moment de leur coffre-fort , à cause de rénorme influence qu'ils ont eue sur les capitalistes y et par conséquent sur la révolution ; ce M. Dafrenoi surtout, qui s'est acqtiis sous M. de Galonné, par V opération (les bulletins , une foitone scandaleuse , et qui pis est une bonne réputation.

{ Notes de RimraL ) .

:i36 MÉMOIRKS DE RIYABOL.

Nous ne prétendons rien préjuger ici , rien in-* sinuer au sujet de la banqueroute. Nous savons qu'un roi n'a pas le droit de déclarer insolvable une nation qui vent et qui peut payer. Il n'est pas d'ailleurs de l'intérêt d'un roi de faire banqueroute lorsque son peuple veut lui épargner ce malheur; or il est certain que la nation veut payer; il ne s'agit plus que de savoir si elle le peut ; car si elle ne le peut pas ^ il ne sera pas nécessaire qae le roi fasse la banqueroute , isUe se fera d'ellemême , et personne n'aura rien à dire.

Quant à larraée qui était hier l'armée du toi , et qui n'est aujourd'hui l'armée de |)ersonne i il faut être de bien mauvaise foi' pour dire et pour faire semblant de croire quedes soldats n'ont faussé leur serment qu'après avoir bien approfondi l'état de la question ; qu'après avoir bien compris que le soui^rain est dans le peuple^ et non dans la pe^ sonne du roi^ et qu'il était temps de donner à la monarchie des formes tout-à-fait démocratiques. Disons la vérité : les soldats , qui étaient monarchiques^ sont devenus républicains, par la mêine raison que les soldats romains^ de républicaiDS qu ils étaient , devenaient monarchiques ; les nos se sont tournés contre le roi , comme les autres se tournaient contre le sénat ; mais toujours aa nom de la patrie , prétexte éternel de toutes les rébellions. La nouveauté , le plabir de participer à une révolution et de se venger de ses chefs; lei distributions d'argent, Famour du pillage, et je ne

MEMOIRES DE RIYAROIi. 257

sais qael charme attache à F insubordination et à tout changement d'état ; telles sont les causes de la défection de Farmée et de toutes le armées.

Les probes de TAssemblée nationale prétendent disculper le soldat français, en disant qu'il était citojren as^ant cCêtre soldat. Mais il n est rien qu'on ne justifie avec ce sophisme. Çest se conduire dans un état actuel avec les principes d'un état antérieur, Unefemme infidèle n a qu'à dire à son mari, J*étais JiUe avant d'être épouse ; ou j'étais à moi avant d'être à vous. Ce soldat lui-même que vous disculi>ez et dont vous faites un soldat raisonneur n'a qu'à s'emparer aujourd'hui de votre bien ; et vous aurez beau alléguer que des citoyens doivent respecter mutuellement leurs propriétés ^ il vous répondra qu'il était homme avant d'être citoyen , comme vous lui aviez dit qu'il était citoyen avant d'être soldat ; il vous répondra que la terre appartient à tous les hommes , et qu'il veut en avoir sa part. Quedirez-vousà ce sophiste armé de votre ^eclaration des droits et d'un fusil ? Il prendra votre bien con^me homme de la nature, il en jouira comme ciéq/en , et le défendra comme soldat.

C'est ainsi que les troupes d'Auguste jouissaient des biens enlevés aux habitans de Crémone et de Manr toue ; et c'est ainsi que , sous les successeurs des Césars , les milices disposèrent de tout TEmpire. Pour revoir ces heureux temps , il ue faudrait qu'un scélérat habile ; et ce n'est pas la faute de l'Assemblée nationale , si tant de mauvais citoyens

358 UÉMOIRES DE RIVAROt.

manquent d'un chef. Heureusement que le plus ardent ennemi du roi n a pas été le plus vaillaDt des hommes.

Maintenant, les neutres de rAssemblée nationale seraient fort embarrassés si on les sommait de décider entre les troupes infidèles et les régimens qui ont été fidèles à leur serment : car si les soldats infidèles ont été loués , caressés et proclamés bons citoyens f que direz-vous des autres? Les appellerez-Tous traîtres à la patrie? Alors les quelques grenadiers des gardes qui n'ont pas vonla quitter la personne sacrée du roi mériteront un châtiment : car vous ne pouvez récompenser à la fois , et ceux qui sont partis , et ceux qui sont restés ; à moins que tous ne disiez que les soldats et les officiers qui sont restés fidèles n'étaient pas si bous métaphysiciens que ceux qui ont abandonné le roi et leurs drapeaux.

On'embarrasserait encore les impartiaux de l'As* semblée nationale si on» leur demandait pourquoi ils ont traité de scélérats et d'hommes pervers les états-généraux du Palais-Royal. C*estj diraient-ils svm^ AowXty parceqiie les états du Palais^Bojral intimaient des ordres et faisaient des menaces aux représentans de la nation. Mais quoi ! lorsqu'ils soulèvent Paris , lorsqu'ils corrompent l'armée et renversent l'autorité royale, vous les déclarez bra^ ces et loyaux^ leurs députés sont reçus avec acclamation dans votre sein, et vous traitez avec eux comme de puissance à puissance; et lorsqu'ils vous

MEMOIRES DE BITAKOL. 23g

menacent, ils ne sont plus que àe^kommes pervers , et TOUS armez contre eux rhôtelr-de-vîUe , au risque d'un massacre ge'ne'ral ! Vous ne prenez feu que lorsqu'il s'agit de vous ; et quand on vous raconte les malheurs des provinces, lorsqu'on vous annonce que des citoyens von t. être massacres à vos yeux dans les rues de Versailles ; lorsqu'on vous implore contre les brigands , vous vous contentez de répondre que V Assemblée nationale voit avec émotion , ou quil ny a lieu à délibérer , ou vous renvoyez au pouvoir exécutif; ce qui est le comble de la dérision dans l'état où vous l'avez réduit (i). Avouez donc , ô les plus sages de nos députés , que le roi ne s'est jamais permis de vous écrire comme vous a écrit le Palais-Royal, et que vous avez traité ce même Palais-Royal comme le

(i) Ces phrases servent de formule à rAssemblée. II y a quelque temps que le peuple de Versailles arracha des maiiis du bourreau un parricide qui allait«8ubir la mort qu'il avait bien méritée ; et ce même peuple pendit et assomma , à Fhcure même et sur le lieu^ une femme qui était là pour voir r^zccutiou. Il semble que ce peuple ne voulait pas d*une victime présentée par la main du bourreau , et souillée du plus grand des crimes ; on dirait qu'il lui fallait une victime innocente : il exerça sa nouvelle puissance en sauvant le crime ^ et sa fureur ordinaire en immolant l'innocence. L'Assemblée nationale dit qu'e/Zie était tou-^ eAa?. Le journal de Paris > rédigé par un M. Garât ^ ajouta que le peuple est toujours bon et juste quand il est éclairé. La vérité est que le peuple est , comme cette feuille, toujours sans justice et sans lumières.

*■ ( Note de Rivarol, )

2^0 MlilMOlRES De KIYIBOL.

roi ne Fa jamais Iraité; avouez que, si le mo^ narque s'est montre trop faible , vous vous êtes rendus trop forts ; avouez que , de peur que la France ne fût trop monarchique, vous l'avez rendue toute démocratique /et que vous n'avez jamais eu ridée d'une bonne constitution; parce que le prince réunissait trop de pouvoirs , vous les Ini avez tous ravis ; parce qu'à la place du diadème, vous n'avez laissé qu'une simple cocarde ; parce que le roi de France n'est plus qu'un grand pensionnaire , qu'un stathouder , qu'un greffier de vos hautes puissances. Car , avec toute votre bonne foi > \ous n'avez entendu lui laisser de pouvoir exécutif que celui à^ exécuter vos volontés (i). Si la France s'était assemblée ellemême, elle aurait mis son roi à sa tête ; et vous, simples repi^ésentans , vous l'avez mis à vos pieds^ vous l'avez appelé le souverain provisoire , le délégué du hasard ; vous avez dit que ce dél^é devait vivre de peu : vous FaVez outragé et humilié..... Mais pourquoi ne pas abolir tout d'un coup le nom même de la royauté , et déclarer la

(i) Les Ignorans «iment ces divisions simples et courtes : le roi est le pouvoir exécutif; l'Assemblée nationale , Itpoupoir U' gislatify et tout est dit ; tout leur semble ^expliqué par cette distinction. Ils ne voient pas qu'un roi qui n'a que le pouvoir exécutif n'est pas roi , qu'il n'est qu'un serviteur ; et qu'un corps luisîtlif I comme l'Assemblée nationale , a réellem^t tous lespoavoirf en main. On ne saurait trop répéter cette vérité.

( Note de RiwiroL )

France république, ou même anarchie populaire? Il y aurait eu plus de franchise et plus de grandeur dans YOtre entreprise. Quand on se joue de ses mandats , il faut s'en jouer tout^à-fait. Il vaut mieux sajês doute abolir jusqu'aux vestiges de la royauté que de lavilir : et si Louis XVI paraît étranger à ce que vous faites , la nation entière ne saurait un jour s^ montrer indifi'érente. Car TOUS ne pouvez être coupables envers la monarchie sans l'être envers la nation ; et si le roi connivait avec vous, il serait coupable avec vous. La nation ne peut pas vouloir d'un chef sans diadème , ou d'un diadème sans éclat ; elle en rougirait aux yeux de l'Europe . Le corps politique n'a que faire d'un pouvoir exécutif réduit à reculer sans cesse devant une compagnie législative : et un prijice couvert d'affronts ne peut qu'aviliç son peuple. Ne vous souvient-il plus que jadis , lorsqu'on parlait d'un roi vraiment roi , on nommait le roi de France ; et lorsqu'on parlait d'un peuple qui aimait son roi, qu'on nommait les Français (i)? Vous avez détruit à la fois et cette puissance et cet amour dont vous pouviez tirer un si grand parti pour la gloire du trône et le bonheur du peuple. L'Angleterre vous offrait pourtant un grand exemple dans la manière dont elle a traité ses rois.

(i) Telle est la différence de rancien régime au nouveau : le roi n'était pas roi , il n'est plus roi ; il était exagéré, il est anéanti.

( Note de tdvaroL )

^^2 MÉMOIRE DE RiVlROL.

Elle leur a donné en prérogatives et en respects ce qu elle leur était en puissance ; elle les a reconnus partie intégrante du pouvoir législatiiT; elle leur a laissé la plénitude du pouvoir exécutif. Ses rois sont toujours libres de faire k bien et d'empêcher le mal ; enfin , elle a voulu qu'ils fassent servis à genoux. Mais vous avez méprisé l'Angleterre ; vous l'avez traitée d'esclave et de barbare ; vous avez dit qu'elle n'entendait rien à une constitution , qu'elle était encore flétrie des stigmates de la féodalité • et que , bien loin de yqm donner des exemples , c'était plutôt à elle à les prendre de vous.

Envoyés seulement pour réformer , vous n'avez songé qu'à renverser; votre comité des subsis? tances n'a pas donné un pain ; votre comijbé des recherjches n'a pas trouvé un fait. Ainçi qu'à des enfans^ il vous a semblé pli^s beau de détruire que de bâtir , et dans cette démolition universelle de l'anciçn édifice , vous n'en av(Bz pas çSu conserver les matériaux : :Car le peuple vous les ravissait et les brisaijt à niesi^re que vous les détacbies. Aujourd'hui vous i^e sauriez plus les rassembler qu'à main armée ; et si^ dans le désespoir oijl vous auront poussés tant de faux pas , vous pranieï ei^ ce p^rti^ vous trouverez à qui parler ; vous trouverez un peuple qui a goûté de l'anarchie et de la cessation des impôts ; vous trouverez partout les barrières renversées , les droits abolis , les revenus taris dans leurs sources^ et les provinces four-

nies par lacontrebtmde; vous verrez le« tribunaux muets ou déserts > les débiteurs furieux ou j^pmeç, les créanciers désarmés ou tremblant; vous verjre? tout cela , et vous ne verrez que votre ouvrage.

Voilà ce que j'adresserai à la moins coupable partie de l'Assemblée nationale , aux dépujtés fai-* blés ou tièdes qui n'ont point fait effort contre les pervers ^ qui n'ont point appelé h la postérité» Mes paroles sans doute leur paraîtront trop fnw-^ res , mais qu'ils se féUciteut 4ans l^ur ipalheujr cU ce qu'il est possible d'exagérer leurs Sstute^ : car je vais passer à des homimes qui bravent le pouvoir de la parole par la puissance 4e ^ei^*s crimes. Ah ! si le ciel eût voulu qu'à côté de$ grands criminels il s'élevât toujours un grand écrivain , vous ne braveriez point les chlitifneos de l'histoire , Sieyes , 3aruàve , Target , La Çbs , Sillery , Mirabeau , et vous tous , conseillers^ directeurs et satellites d'un prince coupable! Comme vos devanciers y les Narcisse , les Tigellins , vous trembleriez sous la verge d'un Tacite ; et les peu^ pies consolés ne verraient plus en vous des objec<tions contre la Providence.

Si , en traitant de la sanction royale, nous avons admis deux sortes de ifeto , l'un absolu et l'autre suspensif y c'est plutôt par égard poui' l'histoire , qui, dans le récit des erreurs, est souvent forcée d'emprunter leur langage , que pour la raison , qui n'admet ni ces sortes de mén^gemens , ni cette fidélité perfide. ,

^44 MéMOIRBS DE RITAROI..

Il faut donc se hâter de dire qae, dans le corps politique , il ne peut exister de veto suspensif: ce mot , qu'on ne peut reprocher à aucun gouyernement ancien ou moderne, ne présente aucune idée, et n'est chez nous qu'un mensonge de la puissance législative, et, s'il faut le dire , une ironie constitutionnelle. En effet, si les volontés dans Thomme ne deviennent respectables que par leur e'nergie et leur durée ; et si on désigne par le nom méprisable de velléités et de caprices les volontés faibles et passagères , quel nom faudra-t-il donner au veto suspensif? En politique, comme en mécanique, tout ce qui n'est pas puissance n'est qu'embarras. Aussi l'abbé Sieyes ne voulait-il pas de ce monstre impuissant dans la constitution actuelle. Une faut pas , disait-il , placer le régulateur hors de la machine ; et puisque le roi est en effet dehors , comment pouvait-on nous laisser l'espérance de l'y voir en jeu ? Le roi n'est point acteur , il n'est que premier témoin dans la constitution. C'est le veto même qui est régulateur de la machine : un roi sans veto n'est plus régulateur; et un veto qui n'est pas absolu n'est rien. Admettre un veto suspensif dans une constitution , c'est faire entrer dans une machine un poids qui ne pèsera pas, et un régulateur qui ne réglera pas (i). Le titre de

(i) La source de tontes les errears en politiqne se trouve dans la comparaison ({ue nos législateurs font toujours du gon- Temement avec une balance; et dans Tusage du mot équilibre^

MÉMOIRES DE RIYAROL. ^^5

roi , laissé à Louis XYI ; ne dit rien à l'homme qui pense.

Mais les Français sont encore si neufs , ils sont si près de leur vieille enfance ^ qu'ils prennent l'aiguille de la montre pour son régulateur. Jj'ai-guille est l'indicateur et non le régulateur du temps , et le roi est extérieur à la constitution , comme l'aiguille l'est à la montre. L'Assemblée nationale ayant mille moyens de manifester ses démarches et ses décrets à l'État , le roi , dont elle se sert, n'est en effet qu'un de ses moyens , et c'est le moins constitutionnel. Un simple héraut aurait suffi à promulguer les actes de l'Assemblée souveraine; et alors le gouvernement, avec une forme toute démocratique et une forme aristocratique , n'offrirait plus d'équivoque , et ne recèlerait pas les germes de la guerre civile. Il ne manque donc , au dire de l'abbé Sieyes, sur la question du veto rbjralj que de prononcer nettement qu'il ne fallait pas de roi : car d'ailleurs il articula fortement que

pour exprimer le moavement politique. Rien ne ressemble moins à une balance que la machine du gouvernement ; rien ne ressemble moins à un équilibre que la marche des corps politiques. C'est cette comparaison qui égare sans cesse la raison. L'erreur consiste dans une analogie grammaticale qui a produit mie fausse synonymie. On dit politiquement que les pouvoirs se balancent, mais cela ne veut pas dire qu'ils sont égaux. On dit en médecine que les humeurs sont en équilibre, mais cela ne

signifie pas qu'elles soient en repo^.

(Note d.e RivaroL)

246 MÉttOiRÊS DE RIYAROL.

le roi ne pouvait avoir auôune sorte de i^to. Mais faute de courage ou de logique , cet abbé laissa un roi inutile à la constitution , dans le temps que rAssembléê laissait une prérogative inutile au roi (i).

C'est ce que les ministres de sa majesté ne corn- ■ - • ■ - ■•

(i) J'entends parler quelquefois de la logique et de la méta^ physique de M. Tabbé Sieyes^ et je Tai entendu loi-méçie en parler et en convenir assez souvent. Pour savoir si l'abbé Sieyes ne s'est point trompé dans ses comptes , il n'y a qu'a méaîter son dire sur la sanction royale y c'est là qu'il donné son bilan en fait de raisonnement et de politique. On y voit éminismment que l'abbé Sieyes n'a jamais eu dans son âme que deax sentimens , dont il a fait tantôt des principes et tantôt des conséquences : l'un est Végalité absolue dbs hommes en société; et l'autre , la pure démocratie en politique. La raideur avec laquelle il ramène tout à ces deux points a passé pour une forte logique , et son obstination pour iihe grande puissance de rai- » ^ômkei^ent. Sôii htùbéùry sa figure de puritain et la barbarie de son style ont achevé le prestige. On a répondu que c'était aiàsi que devait être construit un réformateur; que c'était ainsi qu'il devait raisonner et s'exprimer. Mais qu'on sache que M. de Mirabeau y fléau du goût et de la raison , est pourtant , comme disait Boileau , un soleil à côté de l'abbé Sieyes. Prenons an hasard la phrase suivante de son dire sur la sanction rqfok , page 39.

« U est vrai que ceux qui cherchent dans le veto autre chose »• que l'intérêt pubHc^ autre chose que ses ewantagesi cctu 9 qui j an lieu de consulter les vrais besoins d'un établissement » dans sa nature même , cherchent toujours hors de leur sujet » des copies à imiter ^ ne voudront pas reconnaître dans le veto » naturel que j'indique , celui qu'ils ont dans leurs vues, »

L'hdkhine qui s'exprime ainsi pèche non-seulement contre

MÉMOIRES DE RIYAJIOL. ^4?

prirent pas : car > irers Fépoque oii la faction d'Orilëans perdait sa cause contre la branche espa* ghole^ les. démagogues de TAssemblée ayant voulu que Ton présentât les arrêtés du 4 août h la sanction royale , le ministère engagea le rôi à écrire à l'Assemblée nationale une lettre pleine d'observations sur ces arrêtés , afin d'essayer le i^eto suspensif.

A là Yérité , le roî reconnaissait par cette lettre tous les prificipes consacrés dans les arrêtés du 4 août. Il approuvait le rachat des drt)its seigneuri^ul ; la suppression des colombiers , du droit de chasse ^ de là vénalité des offices^ du casUel des €urés , des privilèges pécuniaires > et des privilèges ties provinces; l'admission de tous les sujets i-tous les emplois , et la nécessité de mettre obstacle à la pluralité des bénéfices. Le roi se bornait à représenter que les redevances personnelles qui ne diégradaient pas l'humanité ne pouvaient êtrfe abolies sans dédommageaient. Il jprôtaiettail d'ap- JMoouver la isupprtgssion des justifees «éîgnéttrialés tjàkiid il connaîtrait la sagesse dès toéstuies prises ^6ur les suppléer. Il témoignait coihbiéfa il désirait qtàë l'abolitit^n des dîmes pût êtte t^inplacée par une imposition au profit Ae l'État et ées pattvres, €èr cettie abolition ri'étiàit une libéralité que

le français , mais encore contre la métapiiysique des langues , et serait narbkrê en tout teàijps et en tout lieu.

( N^9te de RiifaroL )

pour les riches propriétaires. Enfin ^ le roi pro* mettait de négocier auprès de la cour de Rome pour la suppression des aunates. Il terminait par une remarque sur la ne'cessitë d^eutretenir une communication franche et ouverte avec TAssemblëe f déclarant (( qu'il modifierait ses opinions , » qu'il y renoncerait même sans peine , si les ob- » servations de l'Assemblée nationale l'y enga- D geaient , puisqu'il ne s'éloignerait jamais qu'à }) regret de sa manière de voir et de penser. »

Ces observations étaient fort sages ; mais elles étaient encore plus inutiles : elles étaient pleines de bonté ; mais ^ dans les rois , la bonté ne convient qu'à la puissance y et il n'est plus donné à Louis XYI d'être bon. L'Assemblée nationale , qui veut bien tromper le peuple sur l'état du roi, mais qui ne veut pas que les ministres s'y trompent , s'indigna contre les observations de sa majesté. Elle soutint vivement qu'en sa qualité de corps constituant et suprême ^* elle ne devait attendre du pouvoir exécutif que la parfaite obéissance que tout officier doit au souverain. Peu s'en fallut même que ces représentations ne fussent traitées de félonie. Une Assemblée si jalouse du bonheur des peuples pouvait-elle consentir qu'un simple délégué , tel que Louis XVI , voulût en partager avec elle les tendres inquiétudes ?

Il fut décidé que le roi ne pouvait intervenir, même par des remontrances ^ dans l'œuvre de la constitution. C'était ^ comme on dit , à prendre ou

AiÉHOIRES DE RIYAROL. 1249

à laisser; les articles du 4 août ^ dont aucun n'était constitutionnel , furent interdits et sacrés au roi. On promit seulement d'accorder un coup d'œil à ses réflexions lorsqu'on en viendrait aux lois de détail. Le président de l'Assemblée fut chargé d'aller cluez sa majesté y la prier de faire publier incessamment les arrêtés du 4 août, et sa majesté obéit.

Le ministère actuel y aussi ennemi des intérêts du prince que l'ancien ministère l'était des intérêts du peuple , renonça à une hypocrisie désormais inutile ^ et convint par son silence de la nullité absolue d'un* veto suspensif. Ce veto , cette prérogative , ce bouclier du trône , se sont donc changés^ en huit jours et aux yeux de l'Europe entière , en un simple droit de proclanfier les décrets de l'Assemblée. Depuis cette époque les ministres n'ont plus exposé la sagesse du prince à la colère de l'Assemblée et au mépris du peuple. L'ancien monarque reçoit les ordres de l'Assemblée nationale y et les fait publier dans le royaume y sans délais sans observations y et peut-être même sans les connaître (i). Comment , après de tels évé-

(i) Voici un passage assez curieux de Mirabeau , où des éloges donués au roi sont plus que tempérés par une âpreté républicaine.

« Plusieurs voix se sont élevées , les unes pour satisÊiire au premier vœu de sa majesté , en érigeant un dixième district en faveur de Rambouillet ; les autres , pour consacrer le vœu non moins respectable de sa raison en faveur de Dourdan ; toutes

25o MÉSOIRES DE RIYAROL.

nemens , les Français font-ils encore semblant de croire que leur roi n'est pas anéanti dans la constitution actuelle ? Le moindre de ses sujets pouvant élire ou être élU| proposer on rejeter des lois n'est-il pas plus intimement lié à TÊtat que lui, et n'y eierce-*t-il pas une tout autre influence?

Quelques personnes ne cesSent d'être étonnées que le roi , en recevant l'ordre d'obéir aux arrêta du mois d'août y et en voyant le huitième et le onzième article de la constitution ^ ne soit pas venu en pleine assemblée et n'ait pas dit : « Mes- » sieurs , je ne veux point régner à ce prix ; voilà

poar rendre hommage à ce nonveau trait de justice et deeirÎHie de la part du roi. H n'est ancnn citoyen qui ne partage ces sentimens ; mais le temps viendra , et ce temps commence y où les actes de raison et de justice dans le chef de la nation ne transpo^ teront personne d'enthousiasme , et ne fourniront plus d'ëloges boursouflés aux admirateurs : quelques journalistes , queknies académiciens seuls pourront y perdre. Sons le régne da despotfsme^unroiquiBe comporte en homme est yanté conune undiea^ sous le règno de la liberté ^ pour être vraiment roi ^ il faut être non-seulement homme, mais au-dessus des vertus et des passions communes des hommes. Les louanges prodiguées à un simple acte de bon sens bu d'humanité dé là part du pitince sont une satire amère de la royauté. Tout s'ennoblira ; font prendra de la force et du caractère dans ciéité irégîon âevée comme dans les régions inférieures ; et l'éloge du trône sera dans les bénédictions secrètes de tout un peuple, dans la douce htbitude d'un gouvernement juéte , qui par-fi même sera bièn-

laisant. » ÇCôurrier de Provence, )

( Note des édiiêun. )

» ma couronne i osez tous en saisir et me nommer » un successeur. » Il est certain que la magnanimité qui confond toujours l'insolence aurait dëtàngë le système de l'Assemblée . Mais les ministres avaient sans doute répondu de Louis XYI. Un ambassadeut grec disait à un roi de Thrace : Comment pouvez-vous régner sur des hommes incdnstans 6t si féroces ?/e règne y répondit ce prince ^ parce que md couronne tient plus à ma tête que Ma tête à tnon corps.

Tel était Tétat d^s choses vers la fin du mois de septembre , lorsque le roi , sans prérogative , sans défense et sans volonté , laissait tous les partis sans prétexte, sans obstacle et même sans ressort, lorsque les démocrates , ivres des vapeurs de leur gloire , S6 promettaient une constitution libre de tout goUs^èmement , et qu'en effet il ne s'agissait plus que de jouir des œuvres de l'Assemblée. C'est du Sein de cette fausse paix et des ténèbres de la nuit qu'est sorti le corhplot du 5 aU 6 octobre. La faction d'Orléans, battue dans l'Assemblée, s'était repliée sur Paris ; à sa voix , les halles assoupies s'éveillèrent , les districts excités s'ébranlèrent , et peu d'heures suffirent pour tirer des boues de là capitale une armée de poissardes , de patriotes et d'assassins , qui marchèrent à Versailles , au gr^nd étonnement de l'Assemblée nationale , qui , lue croyant pas avoir laissé quelque chose à détruire , se demandait comment les apparences qui restaient à Louis XVI pouvaient être encore un

252 MEMOIRES DE RITAROL.

sujet de triomphe , et pourquoi on s'armait contre une ombre.

Nous avons dit que la faction d'Orléans , • ne comptant plus sur l'Assemblée nationale , s'était rejetée dans Paris. Ses émissaires , répandus partout , sollicitaient une révolte , une sédition^ ou du moins une émeute, un mouvement quelconque parmi le peuple ; car cette faction périssait dans le repos , et l'accord entre le roi et l'Assemblée allait bientôt la faire expirer ; mais au moindre mouvement la cour pouvait s'effrayer et craindre l'enlèvement du roi , faire venir des secours ou aller en chercher, commettre enfin quelque faute utile à la maison d'Orléans. Une famine concertée à Paris fut le moyen qu'employa la faction , et un repas donné à Versailles en fut le prétexte.

On a beaucoup parlé des disettes de Paris pendant 1789; la vérité est que sous le règne de Louis XVI , c'est-à-dire jusqu'à la mort du dernier prévôt des marchands, Paris a été amplement approvisionné; on pourrait même reprocher à l'ancien gouvernement ses prédilections et ses profusions pour la capitale qui a toujours mangé le pain meilleur marché que les provinces , et toujours aux dépens du trésor royal. Les cris des Parisiens n'ont jamais été méprisés. Le gouvernement n'était aguerri que contre la misère des campagnes : car les bouches les plus affamées ne sont pas lès plus redoutables. Enfin , depuis que Paris, métamorphosé en république, s'est gou-

MÉMOIRES DE RtVAROL. 253

revue lui-même, il n'est point d'injustice , il n'est point de yiolences , et je peux dire d'injustices et de violences heureuses , que le patriotisme de ses officiers n'ait tente'es pour approvisionner la ville. A cette époque l'e'migration de ceux que la populace appelle aristocrates avait été' si considérable , que la consommation de Paris tomba tout-àcoup à onze ou douze cents sacs par jour. Aussi a-t-il été démontré et reconnu depuis que la halle avait constamment regorgé de farine. Cette abondance pouvait être fatale à la faction d'Orléans ; mais l'or, qui fait ordinairement sortir le blé , servit à le faire disparaître. Quoique l'approvisionnement de Paris ne fût que d'environ douze cents sacs , les boulangers s'en firent distribuer dixhuit cents et jusqu'à deux mille cinq cents par jour (i). Avec cet excédent, leurs maisons ne laissaient pas d'être assiégées du matin au soir par le petit peuple qui criait famine. En même temps il n'était pas rare de rencontrer des gens du peuple , devenus tout-à-coup oisifs, qui disaient : Qu' avons-nous besoin de travailler ? notre père d Orléans nous nourrit. Ainsi l'or de ce prince produisait à son gré deux phénomènes bien différens , la disette et l'abondance; et ce double moyen n'était rien au prix des violences exercées à la halle par quelques furieux qui éventraient

( I ) Voyez les registres de la halle du samedi 3 octobre.

( Note de RivaroL)

254 MÉMOIRES DE BIYAROL.

les sacs et dispersaient les farines dans les rues. Enfin y comme si ces manœuvres ëtaieot enccire trop lentes , on accusa le blë d'un yice qu'il n'avait pas : on répandit qu'il était d'une mauvaiie qualité , comme pour le punir de son abondance; qui contrariait les desseins de la cabale f et triomphait partout des gaspillages du peuple. Ce bnût accrédité fut cause d'une expédition faite à la halle sur deux mille sacs qu'on jeta dans la Seine. Des témoins irréprochables ont goûté cette farine y et ont affirmé qu'elle était de la meilleure qualité.

L'abondance était telle alors ^ que le pain se donnait publiquement^ au faubourg Saint*- Antoine, à deux sous et même à un sou la livre. L'hôtel-deville en fut averti , et apprit tout à la fois qu'on distribuait de l'argent dans ce même faubourg et dans celui de Saint-Marcel; c'était le 4 octobre. La municipalité s'assembla en tumulte , et , ayant délibéré jusqu'à quatre heures du matin , arrêta qu'un renfort de cinq cents hommes garderait l'hôtel-de-ville ce jour-là ; mais , à sept heurfô du matin , il ne se trouvait pas encore vingt hommes dans l'hôtel ^ quand les poissardes en forcé* rent l'entrée et le pillèrent; et cependant les gardes nationales ^ dispersées dans les rues , se promenaient paisiblement avec ces pains sous le bras, et regardaient nonchalamment la foule qui se pressait aux portes des boulangers.

Voilà quel fut le moyen employé par la faction

MÉMOIRES DE RlVàROL. ^55

d'Orléans; et voici quel fut le prétexte. Des avis toujours plus alarmans arrivèrent de Paris , et le bruit se confirma que les anciens Gardes-Françaî^es, réunis à la milice parisienne ;, voulaient absolumejit marcher à Versailles , et redevenir la garde du roi ; car tes acclamations et les profusions des Parisiens, le nouvel uniforme et les médailles dont ils étaient décorés .n'étaient au fond que des signes éclatons de leur rébellion ; ils le sentaient grossièrement, et il leur semblait que le roi seul pouvait les absoudre à tous les yeux , en leur confiant encore sa personne sacrée.

Le comte d'Estaing .était alors commandant de la milice nationale de Versailles. Ce général, connu par ses revers à la cour autant que par ses succès contre l'Angleterre, contrastait, quoiqu'il eût donnée dans le$ nouvelles opinions , par son attajche-^ ment à la personne du roi , avec Tingratitud^ des Noailles; et coo^me la $ûreté du prince, et ij^ênie celle de l'Assembiée nationale , dont il répondait, pouvaient lui donner une grande influence-, ce n'était peut-être pas sans raison qu'on disait que le marquis de la Fayette en était en secret jaloux* Il ne manquait en eifet au commandant des milices parisiennes, que d'avoir le roi et TAssemblée nationale sous sa garde pour être une des premières têtes de l'anarchie; et le comte d'Estaing était un dangereux compagnon de gloire. Ceci explique fort bien pourquoi M. de la Fayette, après avoir eflGlcacement arrêté la première irruption que le Palais-

:i56 MÉMOIRES DE RlYiJlOL.

Royal tenta sur Versailles , ne put rien contre la seconde , et s'y laissa même entraîner avec toutes les forces de la capitale, à la suite de trois ou quatre cents poissardes et de quelques assassins , que cinquante hommes pouvaient arrêter à Sèvres.

Quoi qu'il en soit, les menaces de Paris n'ëtant pas à mépriser, M. d'Ëstaing se concerta avec les ministres , qui jugèrent indispensable de faire approcher de Versailles un régiment d'infanterie pour la sûreté du roi. Mai^ auparavant on consulta la municipalité qui , à son tour , consulta le comité de la garde bourgeoise. Ce fut donc ce comité qui demanda un renfort de troupes régléeSi et la municipalité consentit à l'entrée d'un riment qui prêterait le serment et serait sous les ordres dû commandant de la milice bourgeoise. Un roi ne pouvait plus être en règle avec ses sujets, quel que fût son état, quelle que fût leur défiance. Le régiment de Flandre arriva , et cette nouvelle jeta une véritable consternation sur les démagogues de l'Assemblée ; comme si , avec mille hommes , 1% roi allait devenir •tout-à-fait indépendant , ou même attenter à la liberté des stutres. D'ailleurs , le colonel de ce régiment étant un des membres de l'Assemblée , réduisait tous les soupçons au silence ; d'autant plus que si quelque parti pouvait le réclamer , c'était celui qui dominait. On ne laissa pas de dire dans TAssein' blée, M que le pouvoir exécutif ne pouvait augmen- » ter la force armée en tel lieu , ou en tel temps ,

MÉMOIRES DE KtVAKOL. 25 J

» malgré toute l'urgence des conjonctures, sans f} en instruire le pouvoir législatif ; » et on avait raison , si le roi n'est qu! exécuteur^

Mais l'arrivée de ces mille hommes fut, surtout pour les Parisiens, un intarissable objet d^entretiens et d'alarmes. Il était, disait-on, honteux que Versailles eût ouvert ses portes à des soldats étrangers^ On ne parlait enfin que de cet accroissement des forces du roi j et le marquis de la Fayette , à la tête de vingt mille hommes armés ; et maître d'une ville qui peut en armer cent cinquante mille, semblait partager ces craintes. Aussi le régiment de Flandre avait à peine prêté le serment, et commeneé le service conjointement avec la milice bourgeoise de Versailles, qu'on résolut de le gagner par tous les moyens de corruption qui avaient déjà séduit l'armée. Paris envoya un essaim de filles perdues , et des inconnus semèrent l'or à pleines mains. Bientôt les soldats, ébranlés , quittèrent la cocarde blanche pour arborer celle de couleur, signe infaillible d'insubordination actuelle et de défection prochaine : car le soldat ne peut servir deux maîtres , prêter deux sermens , porter deux couleurs. Sur quoi nous observerons qu'une des principales fautes que les ministres de l'insurrection aient suggérée au roi , c'est l'ordre général donné à toutes les troupes de porter la cocarde parisienne. L'exemple du prince suffisait ,

et aurait laissé leur libre arbitre aux soldats rai«

sonneurs et à ceux qui étaient encore pleins de

a 58 MÉMOIRES DB RIYAROL.

Tancien esprit français : au lieu rju un ordre précis encouragea la perfidie des uus et découragea la fidélité des autres.

Les gardes du corps ^ instruits des périls du roi, et obligés de passer les jours et les*nuits à cheyali toujours prêts à tout événement , auraient bien Toulu compter sur l'appui du régiment de Flandre : et c'est pour mieux attacher cette troupe f et même la milice bourgeoise à la personne du roi| qu'ils donnèrent aux ofiiciers de ces* deux corps le fameux repas du premier octobre , qui a servi de prétexte aux derniers efforts de la faction d'Or^ 'léans.

Ce repaSy donné par les gardes du corps aux of* fîciers du régiment de Flandre et à ceux de la mi^ lice bourgeoise de Versailles; fut servi dans la salle des spectacles du château. Les convives étaient an nombre de deux cent quarante^ et les loges étaient garnies d'une foule de spectateurs. Vei^ la fin dp dîner^ le roi^ la reine et M. le dauphin parurent dans la salle , et on porta leurs santés aTCC des acclamatioqs d'amour et de joie (i) ; c'est ce qu'on a appelé, quatre ou cinq jours après^ des imprécations contre TAssembée nationale* Il n'est pas vrai

(i) Ce qui contribuait surtout, dit M. Mounier,à inspirer va gardes du corps de donner au roi de nouvelles preuves de leur zèle , c*ëtait le reproche que leur faisaient certaines personnes I d'avoir profité des circonstances pour demander, an roi des cfaatigeniens dans leur discipline : mais 6n ne peut sans injustice accuser les gardes du corps d'avoir re^tté Vtmétn

MÉMOIRES DÏ: fîlYÂROL. âSg

que M. le dauj^in ait passé dans les bfas de tous les convives comme on Fa imprime à Paris^ l'officier de service auprès de sa personne ne Iç quitta, pas. La famille royale s'était retirée.; t>n ouvrit les portes de la salle aux grenadiers et aux soldats des deux corps : on les fit boire ; ils crièrent tous F'ive le roi t on joua l'air de Richard , qui était ^ certes> trop analogue aux circonstances. Lès grenadiers figurèrent un siège dans la salle ^ en escaladant l'amphithéâtre , et de là , soldats et officiers ^ tout alla danser une ronde sous les fenêtres du roi. Un gi'enadier suisse grimpa ibéme au balcon et annva dans la: chambre de ce prince qui lui tendit la main. Mais il est faux que la reine ait détaché de son cou une croix d'or pour la donner à ce grenadier , ainsi que l'ont imprimé les aboyeurs de Paris (i). Vers le soir, quelques cocardes blanches parurent dans l'œil de bœuf; tout le monde voulut en avoir, et les dames qui étaient là donnèrent les rubans qu'elles portaient

despotime ministériel. Hélas ! ils espéraient comme nous qu'une Assemblée nationale ferait quelque chose pour le bonheur de la France ; et s'ils profitèrent de l'impulsion générale donnée à toutes les parties de l'administration^ pour demander aussi quelques changemens dans leur régime , on ne pourrait pas trop les en blâmer, puisqu'une des choses qui choquait le plus à Versailles , c'était la rigueur du senrice des gardes du corps , la modicité de leurs appoîntemens , et le despotisme de leurs chefs.

(t) La reine ne port^ à son cou que le portrait de ses enfans.

{ Niâtes de RivdroL )

260 MÉMOIRE DE BIVAROL.

à leurs têtes. Les gardes da corps avaient leurs cocardes uniformes; ainsi ils n'ont pu fouler aux pieds 1^ cocarde nationale qu'ils n'ont prise que le 6 octobre. Il 'est vrai qu'on ne les a accuses de ce crime national que quatre jours après; Paris n'avait pas^-encore eu le temps d'y songer. On a observé aussi que l'Assemblée «lationale elle-n»ême n'avait commencé à parler de ce repas que k S octobre. Les gardes du corps, loin d'outrager per» sonne , prirent au contraire, vers la fin du repas> une résolution bien respectable*; ce -fut de nourrir les pauvres de Versailles , le reste de la semaine. Quelle apparence, en effet, que deux cent quat^nte gentilshommes se fussent portés à des excès puérils contre une cocarde , en présence de trois mille spectateurs? Mais l'accusation a été sufl^samment démentie par tout le monde ; et si nous noas y sommes arrêtés , c'est à cause des stiites afTreusies dont elle a été la cause. Quant au projet d'enlever le roi pour le conduire à Metz, dont on accuse aussi les gardes du corps /c'est une idée que les Parisiens n'ont eue que vers le 12 octobre, lorsqu'on réfléchissant sur tous les crimes de leurs expéditions contre leur roi , ils ont senti que le prétendu mé* pris de la cocarde natioiiale ne suffisait pas poar les justifier, et qu'il fallait donner un tout alitre motif au massacre des gardes et à la ci^ptivité ck Louis XVL

Tel fut ce repas si funeste au roi et à ses gardes; cette joie ^ ces chants furent comme les derniers

MÉMOIRES BB RIYÀROL. a6l

éclairs da caractère des Français , qui n^a pas repara dépuis. Ils furent ce jour-là ce qu'ils: avaient toujours été, galans pour les dames et enthousiastes de leur prince : y a-t-il là de quoi être massacre (i)?

Nous ayons assez fait sentir dans le cours de ce récit la tournure qu'on donna bientôt à ce repas dans Paris et dans FÂssemblée nationale. Mais il faut toujours observer que ce ne fut que quatre jours après ce festin militaire qu'on en parla dans l'Assemblée. On s'y occupait , à cette époque- , des moyens de forcer le roi à accepter- purement et simplement les articles de la constitution qui étaient déjà décrétés , et toute la déclaration des droits de l'homme que sa majesté n'avait pas encore signée. M. JVfeunier^ nrésident de l'Âssem-i blée f se rendit auprès du roi le a octobre , et lui présenta les articles. Sa majesté , qui ne devait

pas avoir oublié le sort de ses observations sur

(i) M. Mounier et quelques honnêtes gens ont prétendu qu^ ce repas était une imprudence dans les conjonctures oi| était le roi; mais , sans compter que les garde^ du corps sont dans l'usage de donner un dîner aux régimens qui arrivent dans les lieux où ils se trouvent eux-mêmes , et que c'était une politesse dont ils ne pouvaient se dispenser avec les officiers de. la. garde bourgeoise y qui les avaient invités la veille à la bén^ction de leurs, drapeaux ; je dis que , dans ces conjonctuires &, les officiers et les domestiques du roi ne pouvaient, faire une action innocente. On les épiait , et on avait besoin q^u'ils fissent , je ne dis pas une faute , mais quelque chose.

{ Note de Rivarol.)

20^ MÉMOIBES DE HIYÀROI..

leâ arrêtés du 4 août, répondit qu'elle ferait Bientôt connaître ses intentions àrAssemblée; et pourtant elle ne les fit connaître quetrois jours après , soit que les ministres qui dirigeaient ce prince, Toyant qu'il allait signer sa propre exclusion de la souveraineté 9 trompassent l'Assemblée et yonlussent lui dérober le roi en se réfugiant avec lui dans une ville fidèle; soit qu'ils trompassent le roi luiméme> en l'induisant à'un retard ou même à un refds dTaceeptation pure et simple , qui pouvait lui coûter 1^ vie. -

C'est pendant ces trois jours que la faction d'Orléans semait , à force dW, la disette au milieu de l'abondance , et préparait une insurrection dans les faubourgs 9 dans les halles et dans les districts. La nouvelle dûT^pas des gardes du corps vint donner un but à ces mouvemens intestins, u Quelle M orgie- indécente ! s'écriait-on , la cocarde natio- >i nale foulée aux pieds l l'Assemblée maudite et » menacée ! allons punir tant de blasphèmes ; ven- )) géons la nation et enlevons le roi aux ennemis » de Içt patrie. >) Ces murmures et ces cris n'auraient pourtant produit que d'autres pris et d'autres murmures , si la faction d'Orléans n'eût ramassé trois ou quatre cents fK>issardes , et quelques forts de la halle habillés comme elles , et mêlées à des espèces de sauvages portant de longues barbes ^ des bonnets pointus , des piques , des bâtons ferrés et d'autres armes bizarres; hommes étranges qu'on voyait pour la première fois à

MÉMOIRES DB RIYABOL. 205

F^m; et qui parurent et disparurent pvec celte dernière tempête (i)v

La troupe des assassins y hommes , femmes ,■ et sauvages , s'empara , le 5 octobre ^ à sept heures du matin , de Thôtel-de-ville , et le pilla. Le bruit de cette expédition ameuta le peuple ; des flots d'ouvriers arrivèrent des faubourgs ; on battit la géuiérale ; les districts fournirent quelques batailtons; la place de Grève fut bientôt investie y et on reprit rhôtel-de-ville , mais sans faire aucun mal aux brigands ^ sans les chasser ; au contraire , les vainqueurs se mêlaient aux vaincus, et d'heure en

(i) On désigne tbojoiu^s par le nom àe poissardes les femineAqui soiH a])ées> de Paris a Versailles. CJtst un malheur pooir celles qui débitent les poissons et les fruits^ dans les rues et dans les halles;, la vérité veut cju'on dise que , loin de se mêler àu:^ fausses poissardes qui vinrent pour les recruter et les mener a Versailles , elles demandèrent main-forte au corps -de-garde de la pointe Saint-£ustache> pour les repousser; et dès que le roi fut «mené aux Tuileries , elles y allèrent en députation le 7 octobre au matin , et présentèpent une requête au roi et à la reine y pour demander justice de Thorrlble calomnie qui les rendait complices de la violence faite la veille à leurs majestés.

On a cru reconnaître ^rmi les créatures qui ont conduit les brigands, les hommes habillés en femmes et les gardes nationales à Versailles ; on a cru y dis-je, reconnaître tout ce^ucf les boues de» faubourgs Saint-Antoine et Saint-Mareel , tout ce que les galetas et les égouts de la rue Sain t-Honoré peuvent vomir de plus vil , de plus obscur et de plus crapuleux. L'Asseroblé<ç nationale les a toujours a-pj^éïées citoyennes ^ et M. de Mirabeau leur a marqué en tout temps la plus profonde estime.

{ l^ote de Rimroî, )

^64 MÉMOIRES DE RITàROL.'

heure la place de Grève se remplissait de gardes nationales qui fondaient de tous les districts, de tous les quartiers et de toutes les rues. Vers midi parut le commandant lui-même. Le peuple lui cria , dSine voix féroce y qu'il fallait aller à Versailles chercher le roi et la famille royale ; et, comme ce commandant hésitait ,^ on le menaça du fatal réverbère. Pâle , e'perdu, sans énergie , et sans de^ sein bien déterminé , il flottait sur son cheval ai milieu de cette foule immense qui prenait soh irrésolution pour un refus, et le pressait de toutes parts* M. de la Fayette voulait bien sans douteqne le roi fût amené dans Paris , mais il craignait une .expédition entreprise par tant de bêtes furieuses.. 11 expiait la faiblesse qu'il eut de ne pas s'exposer à la mort , dès le commencement , pour sauver la vîe à MM. Foulon et Berthier : car , ou il aurait succombé héroïquement , ou il eût à jamais enchaîné la férocité du peuple. Mais pour avoir molli, il donna le secret de sa faiblesse, et le peu* pie n'a cessé depuis d'en abuser. Enfin , vers les deux heures , la garde nationale fut absolument maîtresse de la place de Grève ; il y eut alors près de dix-huit mille hommes armés. Le marquis de la Fayette monta à rhôtel-de-ville , et demau'* da un ordre de la commune pour aller à Ver^ sailles avec toute la milice nationale. Sans doute qu'un autre à sa place eût fait délibérer la commune sur les moyens de dissiper le peuple; ce qui était facile, puisque son armée était mai*

MÉMOIRES BE BITAROii. I^ÔS

tresse de la Grève > et si cette armée i^'eùt pas obéi y n'était-ce pas une belle occasion de renon-** eer au commandement de cette milice indiscipli? née ? Majs soit faiblesse > soit ambition , M. de la 1» Fayette sollicita Tordre pour Versailles. Vingt membres , au lieu de trois cents , composaient en ce moment la commune de Paris : ils donnèrent à M. de la Fayette la délibération suivante : «. Vu ou entendu la volonté du peuple , il est en- » joint au* commandant général de se rendre à n Versailles. » Muni de la cédule de ces vingt bourgeois , il partit , vers les quatre heures , à la tête de dix-huit ou vingt mille hommes » et mar^ eha contre son roi*

Il y avait déjà cinq ou six heures que les poissardes et les brigands^ expulsés de l'hotel-de-ville ^ avaient pris la route de Versailles , recrutant des ouvriers et surtout les femmes qu'ils rencontraient en chemin^ sans distinction d'âge et de rang. En côtoyant la Seine et la terrasse des Tuileries , ces poissardes rencontrèrent un garde à cheval , et lui crièrent : Tu {^as à Versailles ; dis à la reine que nous j serons bientôt pour lui couper le cou. Quelques personnes qui y du haut de la terrasse , entendirent ce propos , décampèrent d'effroi; chacun fermait ses portes ; les rues se dépeuplaient devant le torrent qui se grossissait en route de tout ce qui se présentait et qui fondit sur Versailles vers trois heures et demie.

À cette heure le roi ,. qui , dès le matin ^ avait

d66 MÉMOfRES DE BITiBÛfi.

donné sa réponse sur les articles de la constîtation^ et sur la déclaration des droits de rhooime, chassait paisiblement à M eudon : et cependant le marquis de la Fayette s'ébranlait avec son armée patriotique pour Tenlever ; les poissardes et les assassins étaient déjà aux grilles de son château; l'Assemblée nationale lur cherchait des torts , et lui préparait des laffronts ; Paris attendait révénement avec cette curiosité barbare qui est son senr timent habituel. •

Telle était la situation de ce malheureux prince: dans le même jour , et à la même heure ^ l'armât patriotique en voulait à sa liberté ; les poissardes et les brigands à sa femme; et l'Assemblée nationale à sa couronne^

La séance de l'Assemblée nationale tenait encore : elle avait commencé le matin par la lectare de la réponse du roi. Ce prince accédait à tous les articles constitutionnels qu'on lui avait présentés, mais à condition que le pousH)ir exécutif aurait m plein et entier effet entre ses mains (i) .C'est comise

(i) Le morceau satirique que nous insérons ici , sans en eicuser toutes les intentions , a pour but de faire sentir quelle étaft alors la nullité de ce pouvoir.

« Très-peu de souverains en Europe sont dans le sen^ delà r^ volution ; d'abord l'empereur n'y est point du tout ^ et trayaOle visiblement à garantir ses états du charme d'une révolution; ^ a même l'air de protéger les petits j^rinces chez lesquels notre propagande, a semé les principes. Le roi de Prusse , despote comme un général d'armée doit Tétre y est presque entièrement

s^ eût dit : A condition il être le parfait et seul sersHteur de F Assemblée nationale. On ne sait qu'admirer le plus y ou des ministres qui dictèrent cette

dégoûté de se mêler des affaires d'autrui, et en a trop chez lui. Tout le Nord ne sait ce que c'est que la liberté ; l'Angleterre s'^base sur celle dont elle croit jouir , et traite la nôtre de folie. Tout le Midi est gairotté de manière à ne pas bouger; heureusementxette communanté de pfi|icipie# a^olument; étrangers à la grande déclaration des droits de Tbomme est fort dé&ufiie ^ et ne peut ricA entreprendre contre nous ; il faut donc attçndrç Impatiemment que la force d'opinion et d'énergie que nou& allons recevoir incessamment de la perfection de notre liberté» convertisse tout ce monde-là.

I» Voilà pour le dehors; voici potur le dedans.

M Nous pensions avoir remédié à tous les inconvéniens pp^si* blés en plaçant un nombre compétent de nos évangélistes ou apôtres dans chacune des ([uarante-quatre mille puissances mu> nicipales du royaume ; notre influence avait été ainsi manipulée arec un art infini ; mais , il faut le dire , la curiosité de nos frères commence à paraître suspecte au directoire / ne serait-il pas conveniible d'effrayer les réfrac|;âires à nos fonctions inqui-'sitoriales par quelque moyen pareil à ceux employés dans la ca*> pitale par nos maîtres ? Le clergé résiste-t«-il à Camus : il le faijt; jurer. Le club monarchique déplait-il à Barnave : il le fait piller. Un guerrier heurte- t-il Lameth : il le foit démeubler. Les ministres du roi ne sont-ils pas obéissans à Menou : il les dénonce et les menace de leur retirer la commission qu'il ne leur a pas donnée. Enfin les religieuses s'en veulent-elles tenir au régime antique : elles sont fouettées par les dames de la nation ou de la halle.

» Que les détracteurs de açlItc constitution osent encore nous dire qu'il n'existe point de pouvoir exécutif! £h 1 d'où naissent les pnnitioAs des délits dont je viens de vous faire l'é-

268 UÉMOIBES DB RITAROL;

réponse au roi , ou de l'Assemblëe qui en^ fut mécontente. On se plaignit yivement de ce que h roi semblait mettre des clauses et des restrictions à son obéissance ; on observa qu'il donnait son oo cession et non son acceptation. Leis uns voulaient qu on forçât le monarque à venir dans rAssem-* blée pour jurer l'observation des articles : d'astres , plus conséquens , soutenaient que rAssemblée n'avait pas besoin du monarque pour constituer la France. Enfin , un des plus factieux , nommé Pétîon , parla f pour la première fois , du trop fameux repas des gardes du corps. Il dénonça des menaces ^ des outrages , des cris séditieux, des bbsphèmes , des imprécations vomies dans ce festin contre les augustes commis de la nation ; et la cor carde nationale foulée aux pieds ^

Un membre ^ d'une probité embarrassante r somma le sieur Pétion d'écrire sa dénonciation: sur quoi M. de Mirabeau se leva et dit, Quon déclare seul le roi inviolable , et je dénoncerai aussi ; paroles qui consternèrent la majeure partie de l'Assemblée. M. de Mirabeau, qui sentait l'approche de l'armée parisienne, ^e deiqandait qu'à être poussé; la galerie était nombreuse et violente ; et , si la^ reine eût été dénoncée , les brigands à leur arrivée, trouvant cette princesse accusée par un mem-

nnmération , si ce n'est d'autant de pouvoirs exécati£i tréfl-

réels ? ( Actes des aj/ùtres. )

( Note des éditeurs» }

MÉMOIRES DE RlYlROL. * :269

bre de l'Assemblée législative , auraient cru légitime l'assassinat qui n'était encore que payé» Heureusement M. Meunier , qui présidait l'Assemblée , répondit qu'il ne souffrirait pas qu'on interrompît Tordre du jour , ni qu'on se permît rien d'étranger à la réponse du roi : prudente mesure qui 9 pour cette matinée du moins ^ réduisit M. de Mirabeau à la seule intention du crime.

Cependant quelques députés avertirent M. Mounier qu'une armée de vingt ou trente mille kommes arrivait de Paris. Cette nouvelle s'étant aussitôt répandue dans l'Assemblée , on décida que le président ise rendrait chez le roi avec une députation pour obtenir de sa majesté une acceptation pure et simple des dix-neuf articles de la constitution. Il était trois heures et demie; et on allait clore la séance^ lorsque la troupe des brigands et. des poissardes arriva.

Le roi , qui avait été averti , quitta brusquement la chasse , et vint à Versailles où il précéda d'un quart d'heure l'arrivée des assassins. Le prince de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, demanda à sa majesté si elle avait quelques ordres à donner j le roi répondit en riant : Eh quoi i pour des femmes! s>ous wus moquez. Cependant la phalange des poissardes , deè brigands et des ouvriers parut tout-à-coup dans l'avenue de Paris : ils traînaient avec eux cinq pièces de canon. Il fallut bien alors faire vite avancer quelques dragons pour aller à la rencontre de cette

HyO * MéMOIRES DE RIVAROL.

bande 9 etji'arrêter dans l'avenue; à quoi les officiers tâchèrent de parvenir ; mais les soldats les laissèrent passer.

Après avoir surmonté ce léger obstacle > les poissardes se pre'sentèrent à l'Assemblée nationale, et voulurent forcer les gardes. Il fut résolu ^ à la majorité des voix , de leur permettre l'entrée de la salle^ et il en entra un grand nombre qui se placèrent sur les bancs , pêle-mêle avec les députa. Deux hommes étaient à leur tête : l'un d'eux prit la parole y et dit : «Qu'ils étaient venus à Ver- » sailles pour avoir du pain et de l'argent , et en » même temps pour faire punir les gardes du corps » qui avaient insulté la cocarde patriotique : qu'ils » avaient , en bons patriotes , arraché toutes les » cocardes noires et blanches qui s'-étaient présen- » tées à leurs yeux dans Paris et sur la route. » Et en même temps cet homme en tira une de sa poche y en disant qu'il voulait avoir le plaisir de la déchirer en présence de l'Assemblée j ce qu'il fit. Son compagnon ajouta : « Nous forcerons bien » tout le monde à prendre la cocarde patriotique. » Ces expressions ayant excité quelques murmures , il reprit : «Eh quoi ! ne sommes-nous pas tous » frères ? » Le président lui répondit avec ménagement : « Que l'Assemblée ne pouvait nier cette y) fraternité ; mais qu'elle murmurait de ce qu'il » avait parlé de forcer quelqu'un à prendre la co- » carde nationale. » En quoi il me semble que ce brigand y avec son grossier et féroce instinct^ rai-*

ViMOIEfiS D£ RITAROt. 2Jl

«onnait plus conséquemment que M. Mounier^ président de TÂssemblée : le roi ayant été forcé luimême d'arborer la cocarde patriotique , et la sou- Teraineté active étant reconnue dans le peuple par rAssemblee nationale, il est certain qu'il n'est per« sonne que ce peuple ne puisse et ne doive forcer k porter cette cocarde (i). Ici l'Assemblée nationale apprenait , par l'état d'anéantissement où «lie se trouvait en présence de quelques poissardes, combien elle avait été imprudente et malintentionnée tout ensemble , quand elle avait excité la populace et consacré ses révoltes. Où pouvait*elle, en ce moment, tourner les yeux pour demander assistance dans la dissolution de toutes les forces publiques ? Fallait-il qu'elle invoquât l'auto^ rite royale , qui était elle-même alors un objet de pitié ?

Le dialogue du brigand et du président de l'Assemblée fut interrompu par les cris des poissardes qui, se dressant sur les bancs, demandèrent toutes à la fois du paift pour elles et pour Paris. Le président répondit : « Que l'Assemblée ne concej) Tait pas qu'après tant de décrets il y eût si peu » de grains j qu'on allait encore en faire d'autres , » et que les citoyennes n'avaient qu'à s'en aller en

(i) Une lettre fort intéressante de M. Servan , imprimée dans

les Actes des apôtres y et que nous renvoyons aux éclaircisse-

mens (M) , offre un antre exemple de cette domination violente

d*une populate égarée.

( Note des éditeurs, )

TJH MÉMOIRES DE tllVAttOt.

» paix. » C^tte réponse ne les satisfit pas ; et sans doute que le président en eât fait une autre , s il avait su que Paris n'avait jamais manqué de farines j et que les poissardes étaient arrivées à Versailles suivies de plusieurs chariots remplis de pain y de viandes et d'eau-de-vie. Elles dirent donc au président y Cela ne suffit point , mais sans s'ex-pliquer davantage ; et bientôt après , se mêlant aux délibérations des honorables membres , elles criaient à l'un ^ parle donc , député ; et à l'autre, iais^toiy député (i). Le canon qui grondait dans l'avenue soutenait leurs apostrophes , et tout pâlissait

(i) « Plutôt par mauvaise habitude que par hauteur , il n'at que trop d'usage parmi les gens aisés du tiers-état de tutoyer ceux de métier ^ surtout leurs barbiers-perruquiers , et de se permettre l'indécente générosité de les traiter de B.... et de J...F...} le mien , pour une légère égratignure , vient de m'en corriget à l'instant. Me tenant par le cou, et son rasoir sous ma tête, Conviens y me dit-il , des droits de Vhomme ; que nous sommes tous égaux ; qu'il n'y a plus ni ordre ^ ni état y ni titre ^ ni dit' tinctlon; ta peur prouve que tu es plus /.... F.,., que moi.

Et que tu n'es rien qu'un sot, un poltron ; — Oui , monseigneur, oui, yoizs avez raison^ Je suis un sot , la chose est par trop claire : Votre rasoir me prouve cette affaire.

Mon barbier m'a si bien fait entendre raison que nous sommes amiablement convenus de nous tutoyer réciproquement , d'abroger toute étiquette des remerciemens , coups de chapeaux ou de bonnets , du haut ou bas du pavé , de dire mort' sieur , en nous parlant , de madame ou de mademoiselle , es parlant de nos femmes ou filles , de ne plus faire apprendre t

m£MOIBES de RIYAROIi. 27$

devant elles , excepté le seul comte de Mirabeau , qui leur demanda de quel droit elles venaient impQser des lois à l'Assemblée nationale. Et, chose étonnante ! ces poissardes , si terribles à ceux qui tremblaient devant elles ^ souriaient h celui qui les gourmandait ainsi. Telle est , et telle a lôujours été y. dans cette révolution , la profonde sagesse de M. de Mirabeau : il n'est point de parti oîi il n'ait eu des intelligences , et qui n'ait compté sur lui. Nous l'avons vu parler pour le i^eto .absolu, dans un temps où ce seul mot conduisait h la mort , et le Palais-Royal n'en était pas moins sûr de son âme : ici nous le voyons impunément affronter les poissardes , qui ne peuvent le regarder sans x'ire ; dans peu, nous le verrons chercher à propos et devant témoins , une querelle au duc d'Orléans. C'est ainsi que, trafiquant sans cesse de sa personne, faisant et rompant ses mar-

iire à nos enfans dans la Civilité puérile et honnête , et à écrire des leUres d'après le Secrétaire de la cour.

Cette leçon de mon barbier et mon pacte avec lui me semblent devoir mériter de l'Assemblée nationale un décret exprès et formel , qui ordonne le tutoiement général et absolu entre tous et un chacun , de tout état et de tout âge: il est en usage parmi les habitans de la campagne et le peuple des villes ; il sera adopté très- volontiers dans la société , dans la meilleure compagnie , même à la cour, surtout entre amans et maîtresses, à qui il sauvera tous les inconvéniens d'inadvertance de tête à tôle; et au moral il ramènera les époux du bel air au vrai et ancien ton de l'union conjugale. [Actesdes apôtres,)

{Note des éditeurs,)

:ïj4. 1IÉM0IBE8 DE BITAROL.

chés tous les jours , il a par runiversalitë de ses intrigues, et la texture de ses perGdies , si bien embarrassé sa renorarae'e, que la foule de nos dcrivains ne sait plus à quel parti doit enfin rester la honteuse propriété' du nom de Mirabeau.

L'Assemblée nationale se trouvait alors dans une situation honteuse et difficile : elle sentait que la plupart de ses membres étaient dans le secret de larmée qui allait arriver; on en avait entendu qui disaient : Il faut aller à Paris , ce rCesi que là que nous ferons quelque chose. On en voyait d'autres qui soufflaient les poissardes , et leur suggéraient des motions. On peut dire aussi qu« l'An* gleterre avait ses députés dans TAssemblée ; ce sont eux qui n'ont jamais SQuffert qu'on parlât de l'état affreux oii le traité de commerce avec cette nation nous a réduits, et qui ont^fait rejeter le décret en faveur des étoffes nationales (i). Enfin, on était sûr qu'environ trois cents Parisiens armés s'étaient depuis la veille glissés à Versailles, et

(i) Voyez les honteux éloges qu'«i toujours faits le sieur Dupont de noire traité de commerce avec TAnglelerrc. La chuW de nos manufactures, quinze cents vaisseaux de moins dans le seul port de Bordeaux, Lyon sans ouvrage, etc. , sont autant de démentis qu*il a reçus ^ mais qui n'ont pas corrigé son obstination. Il a fallu que les Anglais même se moquassent de soo ignorance. Lisez l'ouvrage de M. Arthur Young. Toute TEtlrope sait que M. Pitt proposa impérieusement au /liible Yergennes ou la guerre ou ce traité de commerce.

( Note de Rivarol )

MÉMOIRES DE RiyA.ROt. 27 5

qu'à mesure qiie les brîjçands arrivaient, les bourgeois leur criaient des fenêtres : Soj^ez les bienvenus , messieurs , on \>ous attendait. Nous dirons ailleurs la cause de ce de'lire des habitans de Versailles.

Plus une telle situation offrait des difficultés , et plus l'Assemble'e nationale devait montrer de courage et de grandeur. Mais elle ne sut que trembler, et sa lâcheté' eut tous les effets de la perfidie. Elleconfirma son de'crel sur les dix-neuf articles de la constitution , et arrêta que son preVident , suivi d'une deputation, irait à l'heure même chez le roi, le somiher d'accepter sans de'lai les dix-neuf articles*; et , afin d'ajouter Tabsurdite' à l'orgueil , elle voulut que cette de'putation exigeât de sa ma-jesté une abondance subite pour la ville de Paris : comme si le roi , en signant qu'il n'était plus le roi , et en reconnaissant force'ment que tous les hommes sont libres , pouvait conjurer l'orage qui grondait sur sa tête, et approvisionner Paris. Ce , n'était pas de constitution qu'il s'agissait en ce moment, et l'Assemblée nationale savait trop bien que , sous le prétexte du pain , la capitale ne voulait que la présence du roi.

On est étonné que M. Mounîer ait accepté une telle deputation ; et ce refus manque en effet à la gloire du député de Grenoble. Il avait ce dilemme à faire à l'Assemblée : « Ou l'armée arrive de votre M consentement contre le roi ; ou elle arrive contre H vous et contré le roi; et dans Tune eî l'autre de

276 MÉMOIRES DE RlYÂROIi.

» ces suppositions y je dois rester ici ou donner fna » démission. »

Mais ce président crut devoir partir , ou , pour mieux dire , il partit sans rien croire , et plus près d'une action que d'une pensée , ainsi qu'il arrive toujours dans les grands troubles. Les plaissardes le voyant sortir avec la députation , l'environnèrent aussitôt, en déclarant qu'elles voulaient l'accompagner chez le roi. Il eut beaucoup de peine à obtenir , à force de prières , qu'elles n'entreraient chez le roi qu'au nombre de six; la fou^e n'en courut pas moins après lui pour former son cortège. Ecoutons-le lui-même décrivant le spectacle tfxix s'offrit à ses yeux au sortir de la salle.

a Nous étions à pied , dans la boue , avec une » forte pluie. Une foule considérable d'habitans » de Versailles bordait , de chaque côté , l'avenue » qui conduit au château. Les femmes de Paris » formaient divers attroupemens entremêlées d'un » certain nombre d'hommes, couverts de haillons « pour la plupart , le regard féroce , le geste mei) naçant, poussant d'affreiixhurlemens. Ils étaient » armés de quelques fusils , de vieilles piques , de M haches , de bâtons ferrés , ou de grandes gaules, » ayant à l'extrémité des lames d'épées ou des lames » de couteaux. De petits détachemens de gardes » du corps faisaient des patrouilles , et passaient jtt au grand galop à travers les cris et les huées. »

Four bien saisir ce tableau, il faut savoir que

MÉMOIRKS DE RIVAROL. Il']']

les poissardes et les brigands n avaient pu entrer tous dans la salle de TAssemblëe : la plus grosse partie s'était formée en colonne , et avait marché droit au château. Mais une ligne de gardes du corps, rangée en bataille devant la première grille , et un corps de gardes suisses , rangé aussi dans la place d'armes , les avaient arrêtés. L'ordre était de s'opposer seulement à leur passage , mais de ne point tirer. La populace de Versailles, sachant l'ordre , se joignit aux brigands \ aux ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel , et à toute la canaille qui arrivait incessamment de Paris , et serra de plus en plus les avenues du château. Les gardes du corps étaient accablés d'invectives et de menaces , mais on ne tirait pas encore sur eux. Ils n'étalent occupés qu'à défendre leur poste et à rompre les trop grosses masses de brigands qui se formaient de temps à autre, et qui pouvaient forcer l'entrée du château. La milice de Versailles n'était encore que spectatrice , et occupait différons postes, du côté surtout des casernes des anciens gardes françaises.

« Nous avançons , continue M. Meunier ; et » aussitôt une partie des hommes armés de piques, » de haches et de bâtons, s'approchent de nous » pour escorter la dépntation. L'étrange et nom- » breux cortège dont les députés étaient suivis M est pris pour un attroupement, des gardes du » corps courent au travers ; nous nous dispersons n dans la boue ; et l'on sent bien quel accès de

^jS MÉMOIRES DE RIVÀBO^.

>i rage dui*eut éprouver nos compagnons , qui pen- » salent qu'avec nous ils avaient plus de droits de » se présenter et d'approcher du roi et de la reine. » Nous nous rallions, et nous avançons ainsi y&cs » le château. Nous trouvons , rangés sur la place, » les gardes du corps , le détachement de dragons» » le régiment de Flandre , les gardes suisses , les » invalides et la milice bourgeoise de Versailles. » Nous sommes reconnus , reçus avec honneur.

» Nous traversons les lignes; l'on eut beaucoup D de peine à empêcher la foule qui nous suivait » de s'introduire avec nous. Au lieu de six femmes » à qui j'avais promis l'entrée du château , il fallut » en admettre douze. »

Il était cinq heures et demie, et le jour sombre et pluvieux allait faire place à la plus affreuse nuit , lorsque le président de l'Assemblée nationale , escorté de quinze députés et de douze poissardes , entra chez le roi , et lui peignit la prétendue misère de la capitale avec une sensibilité qu'il fallait réserver pour le malheureux prince dont on invoquait si cruellement l'inutile secours. Le roi, qui était en eifet le seul objet déplorable en ce moment , répondit de manière à toucher les poissardes mêmes. Le président lui demanda une heure avant la fin de ce même jour, pour un entretien important. C'était l'acceptation pure et simple de la constitution et de la déclaration des droits de l'homme , que ce président voulait absolument arracher à sa majesté. Elle indiqua neuf

iienres , et passa dans son cabinet pour délibérer avec ses ministres sur le choix des fautes et des malheurs. M. Meunier attendit obstinément jus-^ qu a dix heures , et reçut enfin de la main du roi cette acceptation pure et simple. On ne peut que gémir sur la situation de Louis XVI, sur les misérables conseils qu'on lui donna , et sur sa docilité à les suivre. Combien de rois ont exposé leur vie à des périls certains |30ur courir à des honneurs dont ils étaient peu sûrs , et à combien d'affronts inévitables Louis XVI dévouait sa tête , sans être pour cela plus certain de la sauver ! Mais quelle perGde et lâche conduite que cell# d'une assemblée législative qui profite de l'arrivée d'une foule de brigands et de l'approche d'une armée, pour forcer un prince abandonné de tout le monde à signer lui-méuie l'anéantissement de sa couronne, à l'instant même où d'autres vont lui de*^ mander la vie ! Et M. Mounier, comment pourrat-il jamais se disculper de son étrange perséférance à solliciter cette signature, depuis cinq heures et demie jusqu'à dix ? Il alléguera peut-être l'espoir oii il était que l'acceptation pure et simple du roi calmerait tout. Mais c'est précisément là sa faute ; et il n'est guère possible d'absoudre un homme qui a une idée si fausse , et qui l'a eue 81 long-temps. Quoi ! l'adhésion du roi à un article constitutionnel , dont si peu de Français ont encore une idée claire, aurait pu dissiper tout-àcoup l'armée , les brigands , les poissardes , les

nSo MÉMOIRES DB BIYAROL.

mauvaises intentions des députés et les complots des conspirateurs ! Far quel prestige M. Mounier conçut-il cet espoir insensé ? Au reste, on lui de&giila bientôt les yeux ; car à peine il entra dans la salle y triomphant et annonçant l'acceptation pure et simple du roi , que la populace lui cria de tous côtés : Cela est-il donc bien ai^aniageux , et nous fera^t-il avoir du pain? Il fut obligé de dire non; et cet honnête homme resta avec le regret d'avoir servi , contre la voix de sa conscience , les fureurs de la démagogie par Fextinction de la royauté ; sans avoir pu écarter celles de la faction d'Orléans; et cependant î^ avait consumé , loin de son poste de président , cinq heures précieuses y abandonnant l'Assemblée nationale aux poissardes et aux Mirabeau^ et perdant l'occasion de s'opposer » comme chef de l'Assemblée , aux crimes et aux malheurs dont la place d'armes fut le théâtre pendant sa fatale absence. Car^ ou ce président eût forcé l'Assemblée à déclarer les brigandsi et les ouvriers armés ennemis de la patrie , s'ils s'obstinaient à vouloir forcer et violer le séjour du. prince , ou il aurait enfin mis l'Assemblée dans la nécessité de.se dévoiler elle-même par un refus, et de se reconnaître complice des brigands. Il ne fallait pour cela que du courage , et cette présence d'esprit , toujours si absente dans les grandes occasions.

Mais je dois dire ce qui se passa dans la salle de ^Assemblée , dans les avenues et dans les cours

MâSOIRES DE RIVAKOL. 28 1

du château pendant que M. Mounier temporisait dans l'antichambre du roi ^ et jusqu'à l'arrivée de l'armée patriotique , sous les étendards de M. de la Fayette.

Les poissardes qui avaient suivi M. Mounier chei le roi revinrent à l'heure même avec de bonnes paroles; mais leurs nombreuses compagnes qui les attendaient les recurent fort mal. les menacèrent de les pendre au réverbère, en les accusant de s'être laissé gagner, et les contraignirent de remonter au château pour obtenir que le roi signât sa promesse. Elles reviennent en effet , et sont introduites. M. de Saint-Priest, ministre de Paris, leur parle, adoucit et console ces respectables citoyennes ^ leur explique en détail tous les soins que le roi s'était donnés pour l'approvisionnement de Paris; car le roi et les ministres étaient toujours dupes des famines artificielles de la capitale. Enfin, M. de Saint-Priest finit par leur remettre un billet signé de la main de sa majesté, et propre à calmer leur troupe auguste. C'est à cette occasion que le bruit se répandit que ce ministre avait dit aux poissardes : «Autrefois vous n'aviez qu'un roi , et ne » manquiez pas de pain ; aujourd'hui que vous w avez douze cents rois , c'est à eux qu'il faut en » demander. » Comme c'était le jour de la faiblesse , de la lâcheté , des sottises et des perfidies, ce propos juste et courageux était une grande dissonance. Aussi M. de Mirabeau se hâta-t-iL de le l'clever et d'en faire, deux jours après, un motif de

262 MÉMOIRES DE RITAROI».

dénonciation contre ce ministre , s'assurant quil se réduirait au danger de soutenir son dire plutôt qu'à la honte de le nier. M. de Saint-Priest confondit la malice de M. de Mirabeau , et nia le propos. On vit clairement alors que M. de Mirabeau n'a plus d'avantage dès qu'on combat avec ses armes. Un ministre ferme eût e'té perdu.

Il serait difficile de peindre ce qui se passa dans l'Assemblée nationale depuis le départ du président jusqu'à son retour. La salle se lemplissait successivement d'hommes et de femmes qui arrivaient de Paris ; les députés étaient comme perdus dans cette foule immense. Â ti^avers mille voix confuses , on distinguait à peine les cris de ceux qui demandaient la suppression des gardes da corps , le renvoi du régiment de Flandre , et la destruction des parlemens. L'Assemblée décréta quelque chose sur les grains ; mais on la fît taire, et on demanda un grand rabais dans le prixdft pain , de la viande et des chandelles.

Le lecteur se figure sans doute que les représentans étaient humiliés ou indignés du rôle qu'ils jouaient au milieu de cette vile canaille ; on pourra croire que ces augustes législateurs gémissaient de l'état où se trouvait le roi : car on entendait déjà les coups de fusils , et on ne pouvait douter du massacre des gardes du corps : mais il n'en est rien. Tous les députés dont on pouvait distiqguer les visages étaient d'une joie remarquable; ils se mêlaient avec ravissement aux paisr

HJÈMOIRES DE RIYAROL. ^85

sardes ^ et leur dictaient^ des phrases. Le colonel du régiment de Flandre y le marquis deLusignan, qui , le jour du fameux dîner, e'taît en habit uniferme y se trouvait en habit de cérémonie le jour du combat , et ne quitta pas la salle : son régimeqt refusait en ce moment de repousser les brigands et de défendre le roi. On remarqua surtout la conduite de M. de Mirabeau : sûr du régiment de Flandre , des dragons , de la milice de V^ersailles et de Tarm^e, qu'on attendait d'heure en heure , ce député osa sortir de la salle , et se montrer dans l'avenue de Paris. Il joigiiait à l'habit noir et à la longue chevelure y costume du tiersétat, un grand sabre nu qu'il portait sous le bras. On le vit en cet équipage s'essayer peu à peu dans l'avenue, marcher à pas comptés vers la place d'armes , et , plus aidé de sa figure que de son sabre, étonner les premiers brigands qui l'envisagèrent. On ne sait jusqu'où cet honorable membre aurait poussé sa marche , s'il n'eût pris l'air glacé des brigands pour un air de résistance ou de menace. Le malheur de M. de Mirabeau a toujours été de trop partager. l'effroi qu'il cause, et de perdre ainsi tous ses avantages. Il rentra donc avec précipitation dans la salle ; mais, un moment après, la réflexion l'emporta sur l'instinct, et il sortit encore pour voir, comme il le dit lui-même, où en était le vaisseau de la chose publique.*Msiis le bruit des premiers coups d« fusils le fît renoncer à cette entreprise , et ce bon patriote rentra dans li^ salle

284 MÉMOIRES DE KIVAHOL.

pour n'en plus sortir. Il est du petit nombre qui ne déserta point dans cette nuit fatale , et nous devons le dire.

On voyait aussi les émissaires et tes courriers de M. le duc d'Orléana , qui allaient de la place d'armes à l'Assemblée , et de l'Assemblée vere Paris. Ce prince les envoyait de Passy où madame de Sillery partageait en ce moment sa sollicilude et s*es alarmes. Ces courriel^ lui rapportaient de minute en minute les nouvelles du château ; et voici en effet ce qui s'y passait.

Les gardes du corps , les Suisses et le régraieat de Flandre y ainsi que nous l'avons dit, bordaient le haut de la place d'armes ; ils arrêtaient les progrès et essuyaient les bravades des poissardes , des forts de la halle , habillés en femmes , et de la foule des ouvriers parisiens qui se poussaient toujours contre la grille de la première cour. Les brigands , armés de piques et coiffés de bonnets pointus, se tenaient derrière en co»ps de réserve; ils étaient destinés à une expédition intérieure, et ne devaient pas se prodiguer sur là place d'armes.

On s'aperçut bientôt de Tintelligence qui régnait entre la milice bourgeoise de Versailles et les brigands , ainsi que du peu d'espoir qu'il fallait fonder sur les soldats du régiment de Flandre, Il était environ six heures lorsqu'un milicien de Paris , qui était venu avec les poissardes, se jeta sur la ligne des gardes du corps , afin de

pénétrer dans la première cour. Pour ne pas le massacrer 9 on le laissa percer les rangs jusqu'à la grille ; mais le marquis de Savonnières , officier des gardes du corps , voyant que ce milicien tâchait de poignarder, à travers la grille , la sentinelle suisse qui refusait de lui ouvrir , poussa son cheval sur lui afin de l'écarter. Aussitôt un soldat de la garde nationale de Versailles fit feu sur M. de Savonnières , et lui cassa le bras. Ce fut là le signal du massacre. L'officier des gardes du corps alla tomber au milieu de son escadron , qui , fidèle aux ordres du roi , ne songea point à la vengeance et garda ses rangs. Une décharge considérable de coups de fusils fut le prix de cette modération ; quelques gardes du corps et beaucoup de leurs chevaux furent grièvement blessés , et les poissardes et les brigands en hurlèrent de joie, Or\ s'aperçut en même temps que la milice de Versailles , peu contente de cette première action, pointait contre les gardes du corps le canon qui est devant les casernes des anciens gardes françaises. Le roi , instruit du sort de ces malheureux gardes , leur fait ordonner de se, retirer à leur hôtel , croyant que leur retraite calmerait le peuple. Us se forment bientôt en colonne et quittent la place d'armes; mais la milice de Versailles les cliarge encore, et tire sur l'extrémité de la colonne ; plusieurs gardes du corps sont blessés , et des pelotons de cette milice les poursuivent jusqu'à leurs écuries , en tirant toujours. Les coups

286 MÉMOIRES DE BIYABOL.

partaient de toutes les rues, et les balles sifAaient de tous côtes. Les gardes du corps, dont quelquesuns sont morts de leurs blessures , se retirent en bon ordre sans jamais user de représailles. U était environ sept heures.

Ici , deux réflexions se présentent. Quoique la garde nationale (i), ou milice bourgeoise de Versailles , ait fait mettre dans plus d'un papier public que les gardes du corps avaient tiré les premiers , ce mensonge u a pu réussir un seul instant. Trop de témoins avaient vu le contraire ; et d'ailleurs on se souvient que le lendemain de Faction il n'y avait pas de bourgeois à Versailles qui ne se Tantàt d'avoir tué son garde du corps. Si , quelques jours après , la tardive réflexion est venue leur ouvrir les yeux ^ non sur la barbarie , mais sur la fausse politique qui les a rendus instrumens et victimes des Parisiens; s'ils ont vu enfin avec quelle stupidité ils avaient eux-mêmes livré le roi , et perdu , peut-être pour jamais , le profitable hon*-

(i) Autrefois le mot garde était féminin , soit qu'on parlât de

la garde entière ou d'un seul garde. Aujourd'hui il est masculin

en parlant des individus , et féminin en parlant de la troupe.

Ainsi il faut dire : la garde nationale à Paris est composée de tant

Regardes nationaux. Si on dit encore les gardes Jrançaf ses, eXxm

garde marine , c'est que ces expressions datent du temps où le

mot garde était féminin ; d'où il résulte aujourd'hui le perpé*

tuel mélange des deux genres : car on dit les gardes françake»

sont révoltés , et non révoltées ; les gardes marines sont suppri -

mes y et non supprimées.

( Note de Rîvarol. )

MÉIÉOIRES DE RITAROL. 287

iicur de sa présence, ce n'e'lait pas une raison pour qu'on leur permît de calomnier ceux qu'ils Tenaient d'égorger. Il est donc resté pour incontestable que la milice nationale de Versailles a tiré la première sur les gardes du corps , ou pour mieux dire, qu'elle a tiré seule pendant la soirée du 5 octobre : il est peu de vérité dans l'histoire aussi bien constatée. Or, comment concevoir qu'une ville fondée, agrandie, entretenue, enrichie par nos rois, peuplée de quatre-vingt mille gens à gages, dont l'existence est absolument attachée au séjour du prince ; comment, dis-je, peut-on concevoir que Versailles ait expulsé le roi à coups de fusil , et servi, à ses propres dépens, les fureurs intéressées de la capitale? On ne se rejettera pas, je pense, sur le patriotisme; ce mot n'est point du répertoire de Versailles; cette ville sait qu'elle a tout à gagner aux profusions du gouvernement; c'est l'aire de l'aigle, où abordent les dépouilles des campagnes. Dailleurs, son repentir sur la perte du roi est trop sincère, et le patriotisme n'a pas regret àsessaci4fîces , en supposant en effet que la translation du roi à Paris lut un acte de patriotisme. Voici donc comment on peut expliquer la folle et barbare conduite de Versailles. Ce n'a été qu'une erreur et un faux calcul de l'intérêt. L'effroi de la banqueroute avait glacé tous les esprits. Il passait pour constant pdrmi les nombreux valets de Versailles, que le roi était un être usé , un vieux mot , un signe sans yaleur ; qu'il n'y avait plus que la nation ,

288 MÉMOIUES DE RIVAAOL.

c*est-à-dire , une nouveauté, qui pût rajeunir Tétât , sauver la dette , et payer Versailles, Ce bruit avait prévalu , et s'était fortifié de Tidée que, sans Paris, l'Assemblée nationale ne pouvait rien. Il fallait donc plaire à la capitale. Le roi était mal conseillé ; il fallait donc , pour son bien particulier , et pour le bien général , exterminer sa cour , lui donner une garde parisienne, et l'abandonner aux seules impuisions de l'Assemblée nationale. Mais Versailles entendait seulement que Paris dût laisser une garde au roi , et non qu'il dût l'enlever à jamais. Telle est la solution du problème qu'offrent d'un côté l'inhumaine conduite, et de l'autre le repentir des bourgeois de Versailles 5 repentir auquel le départ de l'Assemblée nationale a depuis donné tant d'énergie, et qui s'accroît encore tous les jours , dans le délaissement et la misère où les a plongés leur folie.

L'ordre si souvent répété aux gardes du corps de ne pas tirer sur les citoyens , et dé se laisser égorger sans résistance , est l'objet de notre seconde réflexion. Quoi ! des poissardes et des brigands extraits de la lie parisienne sont des citoyens qu'il faut épargner; des sujets qui méritent toute la tendresse du roi qu'ils viennent égorger! et six cents militaires pleins d'honneur, et prêts à verser tout leur sang pour ce même roi , ne sont que des automates dont il faut enchaîner la valeur , ou dévouer les têtes à une mort obscure et certaine ! La postérité jugera par-là de quels

hommes le' roi était entouré, Gelte défense est la plus grande faute de Louis XVI, si parmi tant de malheurs on peut remarquer des fautes : car ce conseil était non-seulement inhumain, il était encore plus impolitique. On n'avait qu'à parler : ces six cents gardes du corps auraient conduit les brigands à coups de plat de sabre jusqu'à Paris , sans qu'il fût besoin de recourir aux Suisses ou au régiment de Flandre , et malgré la milice de Versailles. Mais, dans toute la révolution , et pendant cette journée surtout, un conseil courageux ne tomba dans Tespritde personne; on craignait, en se défendant , d'irriter la milice de Versailles; oa craignait toujours. Si l'un des ministres pi^oposait en tremblant quelque lâcheté , un autre l'écoutait en frémissant, un troisième l'inspirait au roi en balbutiant. Le plus vigoureux projet auquel oa s'arrêta , ce fut la fuite. Mais le roi ne voulut pas fuir. On proposa du moins de faire partir la reine et M. le dauphin ; on fit même approcher des voitures ;. mais les bourgeois de Versailles coupèrent les traits des chevaux , brisèrent les roues , et se mirent à^ crier que le roi voulait s'enfuir à Metz (i). Toute retraite fut désormais impossible; et quand même ce moyen eût été praticable, le courage delà reine I • ■ ■ ■ ■ ■

(x) C'est Torigine de toutes les fables et de toutes les préten-

dues conspirations dont on a fait tant de bruit , au sujet de Fen-

ièvement du roi. Ost là le fond de toutes les poursuites dm

crime de lèse-nation.

( Note de RivaroL )

3gO . MÉMOIRES DE RIVÀBOL.

Teùl rendu inutile. Elle déclara hautement queUe ne quitterait jamais le roi , et qu'elle mourrait av«c lui. Quelques personnes instruites prétendent que si cette princesse était partie , elle n'eût jamais ^happé aux assassins dont toutes les mes qui aboutissent au château étaient suffisamment garnies.

Nous avons dit que, vers les sept heures, le roi , entendant les coujds de feu , et ne pouvant douter du malheur de ses gardes, leur avait fait ordonner de se retirer : on a vu combien , sans jamais se défendre, ils avaient été maltraités dans leur retraite. A huit heures et demie , le roi, apprenant avec certitude que vingt mille Parisiens armés étaient en marche, et venaient fondre sur Versailles , redemanda ses gardes du corps. Une partie seulement reçut l'ordre , et vint se ranger en bataille dans la com' royale. Les autres ^ étant avertis plus tard , ne se rendirent que pair petites divisions; on faisait feu -sur eux dans toutes les rues ; et p^ctout oii ils se présentaient il^s étaient poursuivis comme des bétes féroces: U j en eut quelques-uns de tués, et un plus grand nombre de blessés en cette occasion • Â peine étaientils rangés devant la grille de la coiir royale , qw le roi, toujours irrésolu et toujours malheureux dans ses résolutions , leur fit dire de se replier sur la terrasse de Torangerie. De sorte bue, cette fois, le châfeda qu'ils étâieiit venus défendre les défendit eux-mêmes en les séparant des brigands de

MJÊHOIRÉS DE RIVAROL. tà^l

Paris et des bourgeois de Versailles. Peu de temps après, sa majesté les envoya à Rambouillet , sous la conduite du duc de Guiche , afin de les dérober à la fureur de la milice parisienne qui arrivait pour les égorger. Il ne resta dans le château que la garde de service; et c'est elle qui, le lendemain , fut en partie massacrée, et en partie traînée à Paris, ainsi que nous allons voir.

Vers dix heures , un aide-de-camp de M. de la Fayette vint annoncer son arrivée prochaine à la tête de l'armée nationale de Paris. Le trouble des ininistres redoubla. On savait que le marquis de la Fayette était parti par ordre de la populace, et pour faire tout ce que voudrait la popùlaôe. La cour était loin de partager l'heureuse confiance d'un général qui marche avec l'intention de faii'e tout ce que lui ordonnera son armée. On ïie savait à quoi se résoudre : la stupeur présidait aux délibérations , et la peur donnait des conseils à la peur. Âpres tant de faux calculs et de pas en ar-^ Hère, après tant d'amnisties , ou pour mieux dire, tabt d'encouragemens donnés aux révoltés de tçut genre; après l'abandon de sa prérogative , et le sa-* crilîce de ses goûts et de ses plaisirs, le roi avait enfin à trembler pour la vie de tout ce qui lui était cher , et il n'avait que sa terreur à opposer au danger.

On sait qu'au milieu de toutes ses magnificences, Louis XIV avait laissé un pont de bois à Sèvres , afin, dit-on , que , dans les momens de crise, cette

di^2 MÉMOinr^ DE BJVAROL.

coiTimunicatioii entre le séjour des rois et une ca<^ pifale dangereuse, pût être coupée en un clin d'œil. Mais c'est en \ain que ce pont choquait depuis un siècle la vue et Timagination des Français et des e'trangers qui venaient admirer les bronzes et les marbres de Versailles ; on oublia , quand le moment fut venu, ou peut-être même on craignit d'user d'une précaution imposée par la crainte au luxe et au despotisme : c'est en effet un des caractères de la peur de s'opposer à ses propres mesures. Le pont de bois sur lequel ont passé les brigands nationaux de toute race , de toute fprme et de tout sexe, ne fut point coupé. Je ne fais cette observation minutieuse que pour prouver quelle était en ce moment à Versailles la défection de toutes les idées grandes et petites (i). Qu'on nous dise après cela que les cours sont des foyers de dissimulation , de politique et de machiavélisme ! La cour de France a déployé, de nos jours, une profondeur d'ineptie, d'imprévoyance et de nullité d'autant plus remarquable, qu'il n'y a que des hommes au-dessous du médiocre qui aient figuré dans la révolution. Je ne crains point de le

(i) On pourrait alléguer que la plaine de Grenelle conduit à Sèvres^ indépendamment du pont de bois; mais outre qu'il vaut mieux , dans les dangers , n'avoir qu'un chemin à défendre f notre observation est faite exprès pour ceux qui ne doatent point de la raison suffisante qui entretenait un pont de bois à Sèvres , et ceux-là sont le grand nombre:

( Note de EîvaroL)

MiMOIRliS DE RIVA.ROL. SQS

dire : dans cette révolution si vante'e, prince du sang, militaire, de'puté , philosophe, peuple, tout a étë'mau vais, jusqu'aux assassins. Telle est la différence entre la corruption et la barbarie. L'une est plus fe'condeen vices et l'autre en crimes. La corruption énerve tellement les hommes, qu'elle est souvent réduite à employer la barbarie pour l'exécution de ses desseins. M. delà Fayette et tous les héros parisiens ont beaucoup moins servi le peuple qu'ils ne lui ont échappé. Les députéslés plus insignes, tels que les Le Chapelier et les Mirabeau , étaient entrés aux étals-généraux extrêmement affaiblis par le mépris public , et devaient craindre que le roi ne s'honorât de leur châtiment. Les philosophes du Palais-Royal étaient à la vérité des malfaiteurs; mais les assassins gagés se sont trouvés des liaisonneurs qui ont distingué entré la reine et le roi (i). Enfin , le duc d'Orléans s'est jugé lui-même indigne de tous les crimes qu'il payait , et s'est enfui, renonçant au prix à cause de la dépense, et

. (i) Dans une taverne de Sèvres^ quatre assassins habillés en femmes , s'étant arrêtés pour boire le jour de rexpédition, Tun d'eux disait aux autres : Ma foi l je ne peux me ré^ioudre à le tuer^ LUI , cela riestpasju^te^ mais pour elle, volontiers. Son Toisin lui répondit ^ Sauve qui peut ^ il faudra voir quand nous jr serons. L'homme qui entendit ce propos l'a répété inutilement dans Paris. Le comité des recherches a méprisé ces petits détails , pour s'occuper des grandes entreprises des crimineliî

de lèse-nation.

( Note de Rivarol^ )

:i()4 MÉMOIRES DE RIYAROIr*

meltant conjuration . à bas ^ ^elon sa propre etpression. Nous verrons pourtant qu il n^a déserte qu'au moment où il fallait que TAssemblée nrationale et Paris optassent entre Louis XYI et lui. Il ce'dait aux évënemeus, et une erreur de l'ayarice le consolait des faux pas de l'ambition.

Le roi , n'ayant plus une ëpëe à opposer à Far-* mëe de M. de la Fayette , voulut du moins se couvrir de l'inviolabilitë des reprësentans de la nation ^ et fit savoir au président combien il dësir rait de le voir au château avec le plus grand, nom** bre de députes qu'il pourrait amener. M. Mounier était depuis peu, comme nous l'avons dit , rentré dans la salle avec la constitution et la déclaration signées de la main de sa majesté , et nous avons vu comment il avait été reçu. La salle, pleine à cette heure-là de poissardes , de crocheteiirs , de^forts de la halle et de quelques députés, offrait^ comme le dit M. de Mirabeau ^ ^n majestueux assemr blage; mais il n'y avait plus d'Assemblée. Le prêt sident fit prier les officiers municipaux de Versailles , de rappeler au son du tambour et de rue en rue les représentans de«la nation. Fendan^ qu'ils arrivaient successivement, la populace qui siégeait dans la salle se plaignit de n'avoir rien mangé de tout le jour« M. Mounier ne savait com-^ ment nourrir, sans pain ou sans miracle , cette, multitude affamée , au milieu d'une nuit déjà fort avancée ; il ignorait que le duc d'Orléans était pour les brigands une véritable providence : des

MliMOIRES DE RITAROL. 2g5

Tins y des tiandél^ et des liqueurs entrèrent subitement par toutes les portes de la salle; et les députés de la nation assistèrent . au banquet du peuple-roî.

On fut enfin averti de l'arriTee du marquis dt la Fayette entre onze heures et minuit. M. Mounier pria un de'putë d^aller à sa rencontre , afin de lui faire connaître Facceptation pure et simple du roi , et d'en instruire Farmée. Cet honnête pre'sident offrait cette acceptation à tout Tenant , et en attendait toujours les meilleurs effets. PouTait-il Ignorer que Farmée ne venait que pour se venger des gardes du corps , et pour prier le roi ^ à coups de fusils , de vouloir bien abandonner sa per^ sonne aux Parisiens? L'acceptation de quelques articles de la constitution n'intéressait pas les soldats et les brigands ; les uns en Toulaient h la vie^ et les autres à la liberté du roi , parce qu'ils le croyajient toujours roi ; ils ne se doutaient pas alors que l'Assemblée nationale ne leur liTrait qu'un fantôme : aujourd'hui même ils ne le retiendraient pas dans Paris , s'ils concevaient clairement que la royauté est morte en lui. À des yeux vulgaires , le roi est toujours roi. L'éclipsé politique survenue dans la couronne n'est point visible aux derniers rangs de la société. Il eût fallu que Louis XVI changeât de titre pour qu'il leur siemblât avoir changé de nature. Si l'Assemblée nationale eût déclaré franchement que Louis XVI ne s'appellerait plus que stathouder ,

2g6 MÉMOI&ES DE RITA.ROL.

jamaifi on n'aurait pu engager le peuple à venir Tenlever. Que ce prince ait de l'argent demain^ et il aura une armée , et avec cet argent et cette armée la toute-puissance : il sera roi par la raison qu'il n'a pas cessé d'être le roi , et le peuple ne s'apercevra pas davantage de ce nouveau change* ment. Les noms font tout en ce moade, et les nobles et les prêtres ont été perdus dès que la populace a pu retenir le mot aristocrate , et le leur appliquer. La véritable révolution s'est opérée 9 et ^ git toute entière dans la prérogative du monarque ; mais pour le peuple elle ne consiste que dans la ruine du clergé , dans l'incendie des châteaux 9 et dans les insultes impunies faites à tous les riches (1). Qu'est-ce en effet que la démocratie pour le fond d'une nation , si ce n'est de manger sans travailler , et de ne plus ]>ayer d'impôt ? Que l'Assemblée nationale essaie demain de rétablir l'ordre, de faire respecter les lois, de punir les brigands , d'exiger des impôts proportionnés aux besoins , et elle sera lapidée. Sa profonde sagesse le sent bien, et sa haute prudence ne s'y expose pas. Le marquis de la Fayette , connaissant les stupides et mauvaises intentions de son armée, ne laissa pas, en arrivant aux barrières de Versailles, de lui faire prêter le serment; quel serment? De

(i) Voycx dans les éclaircissemens (N) , un extrait des Actes des apôtres, relatif au {ûllage de l'iiôtel de Castries.

( Note des éditeurs. )

MÉMOIRES DK RIYAROL. 297

respecter rÂsseniblée nationale et la loi , dont il n'était pas question ^ et d'obéir au roi ^ qu'on venait arracher de ses foyers ensanglantés. Il faut plaindre un général quise|^lacede lui-même entre la stupidité et la perfidie, et qui ne peut gaguer de l'indulgence sans perdre de l'estime. En eliet , si M. de la Fayette n'avait pas le droit de se rejeter sur sa nature, et de réclamer l'indulgence, on lui deiTianderait pourquoi il ne fit pas jurer à sou armée de chasser les brigands et les poissardes , et de purger de cette horrible vermine le séjour du roi et le siège de l'Assemblée nationale? Mais, pour ne pas s'occuper davantage d'un général qui n'est pas plus responsable de ses idées que de ses soldats , demandons à l'Assemblée elle-même comment' il ne s'est pas trouvé dans son sein uu sei^l bon esprit, un seul honnête homme, un Atieius enfin , qui pût sortir de l'Assemblée , s'a- Tancer dans l'avenue, et maudire la Fayette et l'armée au nom de la patrie : oui , il fallait déclarer ennemi de la patrie un général qui marchait contre le roi et l'Assemblée nationale , ou se déclarer son complice par le silence : et c'est le parti que prit l'Assemblée.

M. de la Fayette fit arrêter sa milice à la hauteur de la salle de l'Assemblée nationale , et s'y présenta seul. Il dit d'abord au président : « Qu'il » fallait se rassurer ; que la vue de son armée ne » devait troubler personne; qu'elle avait juré de » ne fuira et de he souffrir aucune violence, ^i Le

igS MÉMOIRES DE RIVÂROL.

président lui demanda ce que venait donc faire cette arme'e. Le général répondit : w Qu*il n'en sa- » vait rten ; mais qu'il fallait calmer le méconten- » tement du peuple et priant le roi d'éloigner » le régiment de Flandre^ et de dire quelques » mots en fayeut* de la cocarde patriojtique. »

En terminant cet étrange dialogue , le marquis alla rejoindre son armée , la posta sur la place d'armes, à l'entrée des arenues , dans les rues, partout enfin ou elle voulut se placer , et monta chez le roî , auquel il dit en entrant : Sire , foi préféré de venir à vos pieds avec vingt mille hom^ ràes armés , plutôt que de périr en place de Grève. Il ajouta , que d ailleurs Paris était assez tranquille. Après cette harangue , qui rend si incroyables celles des Thucydide et des Xénophon, M. de la Fayette eut avec le roi un entretien secret rt assez long ^ dans lequel il donna à ce prince tant de motifs de sécurité, que le président de l'Assemblée nationale s'étant présenté atvec un cortège de députés , le roi lui dît : « J'avais désiré d'être )) environné des représentans de la nation , dans )) les circonstances où je me trouve , et je vous » avais fait dire que je voulais recevoir devant » vous le marquis de la Fayette , afin de profiter » de vos conseils ;i mais il est venu avant vous, cl » je n'ai plus rien à vous dire , sinon que je n'ai » pas eu l'intention de partir , et que je. ne m'é- » loignerai jamais de l'Asse^nblée nationale. i> Ces derniers mots signifiaient ou que le roi avait eh

MEMOIRES DE RTTAROLr ngç^

effet délibéré de partir , ou qu'il saTatt que iç peuple de Versailles lui en imputait renvie. Mais Fascendant du général sur le monarque fut tel , que sa majesté ,.d abord si empressée de consulter l'Assemblée nationale , et peut-être même de s'éloigner de Versailles , n'y songea plus après cet entretien , et se reposa de tout sur un général qui n'était sûr de rien.

Le président et les députés retournèrent à minuit dans la salle , et poursuivirent leur séance au milieu de la populace qui les enrironnait. Comme ils n'attendaient en effet que l'événement , ils ouvrirent, pour gagner du temps, une discussion sur les lois criminelles. Le peuple les interrom-» pait à chaque instant , et leur criait : Du pain , du pain y pas tant de longs discours. Mais le paia ne manquait pas ; car au moment où Tarmée pa« rut, elle fut accueillie avec des cris de joie par les brigands et par la milice de Versailles : elle s'unit aussitôt aux dragons et à ce régiment de Flandre, objet de tant d'alarmes et prétexte de l'invasion. Comme cette affreuse nuit était froide et pluvieuse^ les troupes alliées se réfugièrent dans les cabarets • dans les écuries , dans les cafés , sous les portes et dans les cours des maisons. D'immenses provisions de viande et de pain leur furent distribuées ; on leur prodigua les plus violentes liqueurs. M. de la Fayette , témoin de cette abondance et de cette joie ^ bien loin d'en redouter les suites et les progrès , en conçut te meilleur augure. Il se hâta de

5qo mémoires de ritarol.

placer quelques sentinelles , et de garnir, quelques postes avec ses gardes nationaux parisiens. Satisfait de tant de précautions , il monta chez le roi f et lui communiqua la contagion de sa sécurite. Il répondit des intentions de sa milice et du bon ordre pour le reste de la n.uit. Ses propos assoupirent toutes les craintes. Le roi persuadé se coucha. Il était environ deux heures. M. de la Fayette , en sortant de chez le roi , dit à la foule quiétait dans la salle de rœil-de-boeuf: a Je lui )) ai fait faire quelques sacrifices^ afin de le sau- }) ver. » Il parla en même temps des précautions qu'il avait prises; et s'exprima avec tant de calme et de bonheur , qu'il parvint à donner aussi h tous . ceux qui l'écoutaient le désir d aller se coucher. Les succès en amenèrent d'autres. Le marquis de la Fayette conçut l'idée de faire coucher toute l'Assemblée nationale : il y Yole aussitôt. Cétait, comme on Fa dit alors, le général Morphée. Il arrive , il parle au président de l'Assemblée , lui expose avec candeur ses motifs de sécurité, et lai inspire la plus forte envie d'aller dormir. Ce président tenait la séance depuis dix-huit .heures , et son extrême lassitude lui rendait les conseils du général plus irrésistibles, w Si vous avez quelques w craintes , lui dit pourtant M. Mounier, parlez, » et je retiendrai les députés jusqu'au jour. » M. de la Fayette répondit : « Qu'il était si certain » des pacifiques dispositions de .son armée, et » qu'il comptait avec tant de foi sur Ja tranquil-

MÉMOIRES DE BIVAROt. Soi

» lîté publique, pour cette nuit, qu'il allait se w coucher lui-même. » Le président, presse' du poids de la parole et de l'exemple , leva la séance et se retira. Il ne resta que MM. Barnave, Mirabeau , Pétion , et quelques autres de'magogues zële's , qui ne voulurent pas quitter la foule dont la salle et toutes ises de'pendances regorgeaient. Seuls ils résistèrent aux caïmans de M. de la Fayette , et refusèrent , comme un autre Ulysse , de s'endormir sur le bord d'un écueil. Ils ont veillé toute la nuit sur le vaisseau de la chose publique ; mais comme ils n'ont point empêché les crimes du iriatin , et qu'au contraire ils les ont vus , et pour ainsi dire consacrés de leurs regards , l'histoire doit en accuser leur présence , plus encore qu'elle en accuse l'absence des autres.

En entrant chez lui, M. Mounier apprit qu'une vingtaine de brigands étaient venus demander sa tête , et avaient promis de revenir. On sait qu'il avait été désigné au peuple comme aristocrate , pour avoir soutenu le i^eto rojal et la nécessité d'une seconde chambre législative. Malgré ce nouveau sujet d'alarmes , M. Mounier avoue , dans Yexposé de sa conduite , qu'il dormit profondément jusqu'au grand jour, sur la parole de M. de la Fayette qui était allé se jeter aussi dans son lit, après avoir endormi les victimes au milieu des bourreaux. Quand ce général se serait concerté avec les brigands, aurait-il pu mieux faire? Tant il est vrai que dans les places importantes ,

303 MÉMOIRES DE RITAROL.

le défaut d*esprlt a tous les effets de la perversité du cœur(i).

Au sein de tant de perfidies de tout genre ^ sur ce théâtre où la peur et la lâcheté conduisaient la faiblesse à sa perte y il s'est pourtant rencontré un grand caractère , et c'est une femme , c'est la reine qui l'a montré. Elle a figuré , par sa contenance noble et ferme , parmi tant d'hommes éperdus et consternés , et par une présence d'esprit extraordinaire y quand tout n'était qu'errear et Tertige autour d'elle. On la vit pendant cette soirée du 5 octobre recevoir un monde considé-' rable dans son grand cabinet , parler avec force et dignité à tout ce qui l'approchait , et communiquer son assurance à ceux qui ne pouyaient lui cacher leurs alarmes, a Je sais ^ disait-elle ^ qu'on n vient de Paris pour demander ma tête ; mais j'ai n appris de ma mère à ne pas craindre la mort, » et je l'attendrai avec fei*meté. » Un officier des gardes du corps , parlant avec beaucoup d'amertume et peu de mesure de ce nouvel attentat des factieux , et de tout ce qui se passait à Versailles , la reine fit changer d'objet à cet entretien , mais sans affectation. Un moment après , elle se pencha vers un député de la^ noblesse de Bourgogne t et

(i) Ferdinand » grand duc de Toscane , disait qu'il aimait

mieux un ministre corrompu , mais ferme, S[u*un mioistfv

probe, mais faible.

{Note de RtvaroL)

MÉMOIRES DE RIYAKOL. 3o5

lui dit à denn-YQÎx : (( J*ai détourné la conversa- » tion parce que j*ai aperçu un valet de chambre » de M. le duc d'Orléans; je pe sais comment il » s'est introduit ici. » 0.n verra bientôt cette pr in* cesse y quand les périls Texigeront , déployer la magnanimité de sa mère ; et si^ avec le même courage f elle n'a pas eu des succès pareils , c^est que Marie-Thérèse avait affaire h la noblesse de Hongrie , et que la reine de France n'a parlé qu'il la bourgeoisie de Paris.

Depuis trois heures du matin jusqu'à cinq et demie, rien ne transpire, et tput parait enseveli dans la tranquille horreur ^e la nuit. Cétai( pourtant un spectacle bien digne d'être observé que cette profonde sécurité de la famille royale , dormant sans défense au milieu d'une horde d'assassins renforcés de vingt mille, soldats ; et cela sur la parole d'un général qui avoue lui-même qu'il n'a conduit ou suivi son armée que de peur d'être pendu en place de Grève I C'est pour la première fois peut-être qu'une si grande peur a inspiré une si grande confiance.

Il y eut néanmoins dans cette nuit quelques personnes qui ne partagèrent point cette sécurité, et qu'un esprit de prévoyance empêcha de dor* mir'« Une surtout, pressée d'une secrète inquiétude , sortit de sa maison et monta au château. Ce témoin , digne de foi., vit que les postes étaient occupés par les anciens gardes françaises et par la milice de Yei^ailleSi mais qii'il n'y avait pas une

5eotinelle extraordinaire. Seulement il trouva , près de la cour de marbre , un petit bossa à cheval , qui se dit placé-là par M. de la Fayette , et qui^ sur les craintes que lui marquait notre témoin y au sujet des brigands , ajouta qu'il répondait de tout; que les gens h piques et à bonnets pointus le connaissaient bien, u Mais, insista le » témoin , puisque votre général est couché , et M que le château est sans défense , comment fe- 1» rait-on si on avait besoin de la garde natioi> nale? » Le bossu répondit : ce II ne peut y avoir » du danger qu'au matin. » Ce propos était effrayant ; mais à qui le rendre ? Le témoin parcoarut la place d'armes et Tavenne de Paris jusquà l'entrée de l'Assemblée nationale. Il vît de proche en proche de grands feux allumés , et autour de ces feux , des groupes de brigands et de poissardes, qui mangeaient et buvaient. La salle de l'Assemblée était absolument pleine d'hommes et de femnies. Quelques députés s'évertuaient dans la foule. La milice parisienne était dispersée dans tous les quartiers de la ville; les écuries , les cabarets i les cafés regorgeaient. Telle fut la situation de Versailles depuis trois heures du matin jusqu à la naissance du jour.

Sur les six heures , les différens groupes de brigands^ de poissardes et d'ouvriers se réunirent, et, après quelques mouvemens, leur foule se porta rapidement vers l'hôtel des gardes du corps , en criant : Tue les gardes du corps, point de quartier.

MÉMOIRES DE RIVAROL. 3o5

LTiôtel fut forcé en un moment. Les gardes , qui étaient en petit nombre , cherchèrent à s'échapper : on les poursuivit de tous côtés avec une rage inexprimable ; on en tua quelques-uns ; d'autres furent horriblement maltraités et s'enfuirent vers le château , où ils tombèrent entre les mains de la milice de Versailles et de celle de Paris j quinze furent pris et conduits vers la grille, où on les retint , en attendant qu'on eût avisé au genre de leur supplice. Presque en même temps arriva le gros des brigands , hommes et femmes, qui avaient déjà pillé et dévasté l'hôtel ; ils se jetèrent dans toutes les cours du château , en présence de la milice de Paris , et sans que les sentinelles posées par M. de la Fayette fissent la moindre résistance ; pénétrèrent aussitôt , les uns par le grand escalier , et les autres par le côté de la chapelle , dans l'intérieur des salles , et forcèrent celle des cent-suisses ; mais auparavant ils égorgèrent deux gardes du corps qui étaient en sentinelle , l'un près de la grille et l'autre sous la voûte. Leurs corps tout palpitans furent traînés sous les fenêtres du roi , où une espèce de monstre, armé d'une hache , portant une longue barbe , et un bonnet d'une hauteur extraordinaire , leur coupa la tête. Ce sdnt ces deux mêmes têtes , étalées d'abord dans Versailles , qui ont été portées sur des piques devant le carrosse du roi , et promenées le même jour et le lendemain dans les rues de Paris,

ao

SoÔ IléliOUlfiS PS «IVAfiOt.

Les assassins ayant dosa pénétré dana la salle des cent-suiss^ , et tué un troisième giirde du eiH'ps $uib^ le haut de l'escalier de marbre ^ demandent à grands cris la tête de la reine ; les hovri-^ blés mi^naces et les hurlemens de ces bétes féroces retentissaient dans tout le château ; les gardes da corps forment une espèce de barricade dans leur salle y et se replient du côté de l'œil-de-bœuf; mais leur faible barricade est bientôt emportée f et on les poursuit de salle en salle. Le garde qui était en sentinelle à la porte de la reine (i) se défend héroïquement ^ et , avant de succomber , donne l'alarme par ses cris et par des coups redoublés à la porte de l'appartement. La reine , réveillée par ses femmes , saute hors du lit et s'enfuit en chemise par un étroit et long baleon qui borde les fenêtres des appartemens intérieurs : elle arrive à une petite porte qui donne dans l'œil-de-bœuf ; et , après avoir attendu pendant cinq minutes qu'on ouvrit cette porte , elle sa sauve dans la chambre du roi. A peine avaitelle quitte son appartement , qu'une bande d'assassins , dont deux étaient habillés en femmes ^

(i) C'est 1^ fcheyalier de Miomandre Sainte^Marie : il reçat

plusieurs coups de pique et de sabre dans le corps et sur It

tète i il fut trépané , et n*est pas mort de ses blessures* Un de

ses camarades , appelé M. du Repaire , vint à son secours , et

pour défendre en même temps la porte de la reine. U lut aussi

eniénement blessé que lui

( Note de Ràmrol.)

MÉMOIRES DE RITAEOL. 5oj

entrent et pénètrent jusqu'à son lit dont ils soulèyent les rideaux avec leurs piques. Furieux de ne pas la trouver, ils se rejettent dans la galerie , pour forcer l'œil-de-bœuf ; et sans doute qu'ils auraient mis la France en deuil , s'ils n'avaient rencontré les grenadiers des anciens gardes françaises qui remplissaient déjà cette antichambre ^ défendaient l'appartement du roi, et arboraient l'étendard des gardes du corps , afin de les dérober à la furie des bourreaux, soit en les faisant prisonniers, soit en les laissant passer dans la chambre de Louis XIY, et dans celle du conseil , où ces infortunés étaient résolus de défendre les jours, du roi jusqu'à la dernière goutte de leur Bang. Enfin , ces grenadiers , après avoir dégagé les gardes du corps , repoussent peu à peu la foule acharnée des brigands et des assassins , les forcent à descendre dans les cours , et s'emparent de tous les postes , afin de garantir le château d'une nouvelle invasion. Mais je dois dire la cause de cet heureux événement qui , en sauvant la famille royale , épargna une tache éternelle au nom français , renversa l'édifice de la conspiration , et fit f)erdre aux factieux tout le fruit de leurs crimes.

Le marquis de la Fayette, arraché de son lit , au premier bruit de ce qui se passait , s'était brusquement jeté sur un cheval , et avait couru au château. Désespéré de son sommeil^ de sa crédulité , de ses promesses et de toutes les sottises qui composaient sa vie depuis vingt-quatre heures.

3o8 HÉMOIRES DE RIVAROL.

il se présente d'un air passionné aux grenadiers des gardes-françaises , incorporés dans la milice parisienne , leur parle des dangers du roi , et s'offre lui-même en victime. Les grenadiers, émus, volent au château sur les traces sanglantes du peuple, et délivrent les gardes du corps, ainsi qu'on a TU , mais toujours en respectant les bandits et les assassins. Presque au même instant , M. de la Fayette aperçoit les quinze gardes sur le supplice desquels la populace délibérait : il y court, il harangue le.peuple et gagne du temps. Une seconde troupe de grenadiers passait : « Grenadiers , leur » cria^t-il , souffrirez-vous donc que de braves » gens soient aussi lâchement assassinés ? Je les » mets sous votre sauve-garde. Jurez-moi , foi de » grenadiers , que vous ne souffrirez pas qu'on » les assassine. » Les grenadiers le jurent , et met' tent les gardes du corps au milieu d'eux. Mais plus loin , la populace , chassée du château , furieuse et merveilleusement secondée par la milice de Versailles , avait arrêté quelques autres gardes et s'apprêtait à les égorger. Ce fut le désir de rendre leur exécution plus éclatante , en les massacrant sous les fenêtres du roi , qui les sauva. Un officier de la milice nationale de Paris en arracha huit d'entre les mains de cette troupe forcenée. Parmi les autres se trouvaient quelques brigadiers à cheveux blancs , dont ils étaient entourés : « Notre vie est » entre vos mains , disaient-ils; vous pouvez nous » égorger , mais vous ne l'abrégerez que de quel*

MÉMOIRES DE IIIYÀBOL. SoQ

>> ques iûstans , et nous ne mourrons pas dëshono- » rës. » Cette courte harangue produisit une sorte de révolution dans les esprits. Un officier de la garde nationale , touché du noble discours et de l'air vénérable de ces militaires , saute au cou du plus âgé et s'écrie ; « Nous n'égorgerons pas de brai) ves gens comme vous. » Son exemple est suivi par quelques officiers de la milice parisienne. Au même instant , le roi , instruit que ses gardes étaient si misérablement égorgés , ouvre lui-même ses fenêtres p se présente sur son balcon , et demande leur grâce au peuple. Les gardes du corps , réfugiés près de sa personne, voulant sauver leurs camarades , jettent du haut du balcon leurs bandoulières à ce même peuple , mettentbas les armes, et crient : P^ite la nation ! La démarche du roi , et l'action de ses gardes , flattent et amollissent l'or^ gueil de ces tigres : des cris redoublés de P^ive le roi ! partent de toutes les cours et de toute l étendue de la place d'armes. En un moment les victimes qu'on allait massacrer sont fêtées, embrassées et portées en tumulte sous les fenêtres du roi; on invite ceux qui étaient auprès de sa majesté à descendre; ils descendent en effet et partagent avec leurs compagnons les caresses bruyantes et les tendres fureurs de cette populace dont nous décrirons bientôt le barbare triomphe et les cruelles joies. Mais voyons auparavant ce qui se passait dans la chambre du roi.

Là reine s'y était à peine réfugiée , que Mon-

3lO HÉMOIR25 DB RlTAROL.

SIEUR (i), Madàmc et madame Elisabeth, vinrent y chercher un asile ; un moment après, arrivèrent les ministres et beaucoup de députés de la noblesse , tous dans le plus grand désordre. On entendait les voix des brigands mêlées au cljiquetis des armes , et ce bruit croissait de plus en plus. Bientôt les anciens grenadiers des gardes françaises occupèrent Toeil-de-bœuf , pour en défendre l'entrée aux assassins ; mais on n'en fut guère plus rassuré. Quelle foi pouvait-on ajouter à des soldats infidèles et corrompus ? Une belle action étonne plus qu'elle ne rassure, quand l'intention est suspecte. Aussi tout n'était que pleurs et confusion autour de la reine et du roi. Les femmes de la reine criaient et sanglotaient ; le garde-des-sceauz se désespérait ; MiVI. de la Luzerne et Montmorin se voyaient tels qu ils étaient , sans courage et sans idées ; le roi paraissait abattu ; mais la reine , avec une fermeté noble et touchante , consolait et

(i) Ce prince conserva dans cette matinée le pins grand sangfroid , et donna de bons conseils qui ne furent point suivis. On sait que Monsieur a passé toute sa jeunesse à slnstruire et à cultiver son esprit, et qu'il a toujours fui les vains et bruyans plaisirs auxquels les jeunes princes ne s'abandonnent qu'avec trop de facilité. Quant à la démarche que ce prince fit à l'Hôtelde-Ville, et qu'on lui a reprochée, nous savons positivement qu'il fallut que le roi le lui commandât fortement, et qu'il n'obéit que pour empêcher de nouveauj: troubles, et éviter de noaveanx

malheurs à la famille royale.

( Noie de HivaroL }

MÉMOIRES tfE RttàROL. Sxi

encourageait tout te motïde. Dans un coin du cabinet du roi était M. Necker ^ plonge dans la plus profonde consternation , et c'est de toutes les figures du tableau celte qui doit frapper le pluà. « Était-ce donc là votre place ^ grand homme, mi- M nistre irréprochable, ange tutélaire de la France ? n Sortez, idole du peuple; montrez-vous à ces rebeU » les , à ces brigands , à ces monstres : exposez-leur » cette tête qu'ilsont eux-mêmes chargée de tant de » couronnes ; essayez stir eux le pouvoir de votre » popularité et le prestige de votre réputation : » le roi et l'état n'ont que faire de vos larmes, n Jamais , en effet , M. Necker ne se disculpera de sa conduite en ce jour; s'il se fût présenté , on ne sait jusqu'à quel point il eût influé sur la multitude ; mais du moins on ne dirait pas aujourd'hui que M. Necker ne se montre que pour avoir des statues et des couronnes.

Le peuple , ayant fait grâce aux gardes du corps^ tte perdait point de vue le principal objet de son entreprise , et demandait à grands cris que le roi vînt fixer son séjour à Paris. M. de la Fayette envoyait avis sur avis : le roi , fatigué , sollicité , pressé de toutes parts , se rendit enfin , et donna Sa parole qu'il partirait à midi. Cette promesse vola bientôt de bouche en bouche , et les acclamations du peuple , les coups de canon et le feu roulant de la mousquetcrie y répondirent. Sa majesté parut elle-même an balcon pour confirmer sa parole.

Si a MEMOIRES DE BlYAROLi.

A cette seconde apparition ^ la joie des Parisiens ne connut plus de bornes , et se manifesta sous les formes les plus hideuses. On s'empara des gardes du corps, auxquels on venait d'accorder la vie; on leur arracha leur uniforme, et on leur fit endosser celui de la garde nationale. Us furent réservés comme otages , comme prisonniers, comme ornemens du triomphe des vainqueurs. Lesdeux milices de la capitale et de Versailles ne cessèrent, pendant quelques heures, de donner des preuves mutuelles du bonheur le plus insultant pour le roi et pour la famille royale. L'espèce de monstre à bonnet pointu et à longue barbe , dont nous avons déjà fait la peinture, se promenait avec ostentation sur la place , montrant son visage et ses bras, couverts du s^ng des gardes du corps , et se plaignant qu'on l'eût fait venir à Versailles pour ne couper que deux têtes. Mais rien n'égala le délire inhumain des poissardes : trois d'entre elles s'assirent sur le cadavre d'un garde du corps , dont elles mangèrent le cheval dépecé et apprêté par leurs compagnes : les Parisiens dansaient autour de cet étrange festin. A leurs transports , à leurs mou-^ vemens , à leurs cris inarticulés et barbares , Louis XVI , qui les voyait de sa fenêtre , pou-^ vait se croire le roi des cannibales et de tous les anthropophages du nouveau monde. Bientôt après , le peuple et les milices , pour ajouter à leur ivresse par un nouveau succès , deniandèrent à voir la reine. Cette princesse , qui n'avait en-

MÉMOIRES B£ RIYAROL. 3l3

core vécu que pN)ur les gazettes ou. la chronique , et qui Tit maintenait pour l'histoire, parut au balcon avec M. le Dauphin et madame Royale à ses côte's. Vingt mille voix lui crièrent, Point derirfans : elle les fit rentrer pt se montra seule. Aloi^ son air de grandeur dans cet abaissem.ent, et cette preuve de courage dans u«e obéissance si périlleuse , l'emportèrent , à force de surprise , sur la barbarie du peuple : elle fut applaudie universellement. Son génie redressa tout à coup l'instinctde la multitude égarée ; et s'il fallut à ses ennemis des crimes , des conjurations et de longues pratiques pour la faire assassiner, il ne lui fallut à elle iqu'un moment pour se faîte admirer. C'est ainsi que la reine tua l'opinion publique en exposa^nt sa vie , tandis que le roi ne conservait la sienne qu'aux dépens de son trône et de sa liberté.

L'austérité de ces annales ne permet pas qu'on dissimule ce qui avait armé l'opinion publique contre la reine : Paris attend de nous que nous éclairions sa haine, et les provinces leur incertitu(te. Je sais qu'on ne craint pas d'être trop sévères envers les princes ; qu'il n'y a de la honte qu'à louer , et que les mensonges de la satire sont presque honorables pour un historien ; mais on a dit tant de mal de la reine , qu'il nous serait possible de profiter de la lassitude générale pour en dire du bien, si un tel artifice n'était pas indigne de l'histoire.

11 faut d'abord convenir que la tendresse exclu-

5l4 MÉMOIRES DE RIVAHCHi.

sive du roi pour la reine a excite contre elle une haine que les peuples n'ont ordinairement que pour les maîtresses. On sait qu'il est de bonnes moeurs , en France, que les reines soient consolées des infidélités de leurs époux > par la malveillance publique contre les favorites. Jeune et sans expérience , la reine n'a point vu le danger de ses avantages ; elle a régné sur le roi comme une maîtresse; et Fa trop fait sentir aux peuples. De là ces bruitsde prodigalités et de dons excessifs à sa famille y regardés comme la cause de la dette nationale; bruits si absurdes , lorsqu'on pense à l'origine et h l'énormité de cette dette ; mais si la haine n'ose imaginer certaines calomnies^ elle les emprunte et les rend à la sottise (i).

L'affaiblissement de l'étiquette est une autre source d'objections contre la reine. Par-là ,- ditH>ii| elle a diminué la considération et le respect des peuples. Il est certain que cette princesse, toujours plus près de son sexe que de son rang , s'est trop livrée aux charmes de la vie privée. Les rois sont des acteurs condamnés à ne pas quittei^le théâtre. Il ne faut pas qtl'une reine , qui doit vivre et mourir sur un trône réel , veuille goûter

(i) La deUe, qa'on n'est pas encore parvenu à bien dëter* miner, était de quatre milliards en 1776, selon l'abbé Baadeau. Qu'on explique une telle dette ayec les profusions , je nç dis pas de la reine de France y mais de toutes les reines de l'Europe. £n 1776 , la reine ne régnait que depuis deux ans.

( Note de AivaroL )

MÉMOIRES DS RITAROL. 3l5

de cet empire fictif et passager que les grâces et la beauté donnent aux femmes ordinaires , et qui en fait des reines d'un moment.

On reproche encore à la reine son goût pour les étoffes anglaises y si funeste à nos manufactures ; et ce reproche n'est point injuste. Quand le ciel accorde à une natioii industrieuse et galante une reine qui a les charmes de la taille et de la beauté, ce présent devient une richesse nationale. La France se montra jalouse de la reine , et la reine n'y fut pas assez sensible (i).

On dit enfin , en manière de résultat ^ que la conduite de la reine a été aussi fatale au roi j que celle du roi à la monarchie. Sans combattre une phrase qui plaît autant à la paresse de l'esprit qu'i la malignité du cœur^ nous dirons quil n'est point de Français qui ne dût souhaiter au roi le caractère de la reine y et à TÂssemblée nationale les bonnes intentions du roi. En un mot y la conduite de la reine, depuis qu'elle est abandonnée à elle-même, force l'histoire à rejeter ses fautes sur ceux qu'elle appelait ses amis.

Cependant les factieux , désespérés d'iivoir manqué leur coup , et les démagogues ^ ravis de

(i) Comment les Parisiens , qui s'irritent contre le goût de la reine pour les marchandises anglaises , supportent-ils de sangfroid que l'Assemblée nationale n'ait pas encore touIu prêter l'oreille aux réclamations de tout notre commerce contre le traité

avec l'Angleterre ?

( Note de RivaroL)

3x6 MÉMOIRES DE RIYAROL.

la dernière victoire du peuple y se donnaient de grands mouvemens sur la place d'armes. Us faisaient circuler des listes de proscription dans les mains du peuple , et les plus honnêtes gens de FAssemblëe nationale n'y étaient point oubliés. On assure que M. le duc d'Orléans parut dans le salon d'Hercule au plus fort du tumulte , je veux dire entre six et sept heures du matin ; mais s'il est vrai qu'il soit venu, son apparition fut courte (i). Il sentit sans doute qu'il fallait profiter du crime , et non pas s'en charger. Ce qu'il y a de certain , c'est que ce prince , afin d'apprendre à chaque instant où en était l'entreprise , n'a pas quitté pendant la nuit la grande route de Passy à Versailles. Je ne crois pas que le marquis de la Fayette lui eût persuadé d'aller dormir ; et cependant M. le duc d'Orléans est de tous les hommes le moins propre aux fatigues et aux angoisses d'une conjuration : j'en appelle à tous ceux qui le connaissent. Epicurien , contempteur de l'opinion ^ plus fait aux calculs toujours sùrsi de l'avarice qu'aux projets vagues de l'ambition , il s'est passé peu de jours depuis la révolution où ce prince n'ait regretté ses plaisirs et son or.

On demandera peut-être quel était le plan de

(i) Le comité des recherches s'est trop occupé à ef£aic^ tons les Yestiges de cette conspiration^ pour qu'on puisse jamais pir- Tenir à une clarté parfaite sur certains détails.

( Noie de Bivarol. )

MÉMOIRES DE RIVARCL. ' ilj

sa faction , et il est difficile de le dire avec quelque précision. On ne doute pas que les brigands et les poissardes n'aient eu le projet d'assassiner la reine ; mais y avait-il parmi tant d'assassins une main gagnée pour tuer le roi ? Voilà le problème. Pourrait-on dire en effet ce qui fût arrivé si les brigands eussent poursuivi et atteint la reine dans les bras du roi? Et si la famille royale eût été massacrée , aurait-on pu arrêter le duc d'Orléans secondé par une faction puissante à Paris et dans l'Assemblée nationale ? Ce prince eût été porté au delà même de ses espérances ; car on n'eût pas hésité à déclarer M. le cpmte d'Artois et les autres princes fugitifs , ennemis de l'État. Il parait que la faction d'Orléans n'eut pas de plan bien déterminé ; elle voulut profiter de la crue des peuples et de la baisse du trône , et donner un but quelconque à tant d'agitation. Le parti d'Orléans, selon l'expression orientale d'un poète hébreu , sema du vent et recueillit des tempêtes.

Dès huit heures du matin , et avant qu'il eût donné sa parole de suivre les rebelles à Paris , . le roi avait témoigné à quelques députés de la noblesse combien il désirait que tous les membres de l'Assemblée nationale se rendissent auprès de lui y pour l'assister de leurs conseils dans la crise effrayante oii il se trouvait. Ces députés vinrent avertir ou plutôt réveiller le président qui dormait encore , et chemin faisant ils prièrent quelques députés qu'ils rencontrèrent de se rendre au

3l8 MÉMOIRES DK RIVABOL*

château. Ils entrèrent même dans la salle , ou , ayant trouve un assez grand nombre de députës; tant de ceux qui n'avaient pas désemparé de la nuit f que de ceux qui s'y étaient rendus le matin , ils notifièrent le désir du roi au nom du président. M. de Mirabeau répondit : « Que le pré- » sident ne pouvait les faire aller chez le roi sans » délibérer. Les galeries , pleines de la plus vile canaille , se joignirent à lui^ et déclarèrent qu'il ne fallait pas sortir de la salle.

Vers dix heures le président y arriva , et fit part des intentions du roi. M. de Mirabeau se leva et dit : « Qu'il était contre la dignité de l'Âsf) semblée d'aller chez sa majesté ; qu'on ne poa- M vait délibérer dans le palais des rois ; que les » délibérations seraient suspectes , et qu'il suffisidt » d'y envoyer une députation de trente-six mem- » bres. » Il y a beaucoup d'hypocrisie et de sottise dans cette réponse. U n'était point contraire à la dignité de l'Assemblée de se rendra auprès du chef de la nation ; et d'ailleurs , c'était bien de la dignité qu'il s'agissait en ce moment I Le roi allait être enlevé , conduit de force à Paris^ et peut-être massacré ; il demandait aide et conseili et on feignait de craindre l'influence de son autorité si on délibérait avec lui , quand lui-même n'était pas sûr de sa vie. Au reste le roi, implorant l'assistance de l'Assemblée , lui offrait une occasion de prouver qu'elle n'était pas complice des brigands ; et quelques-uns de ses , membres i

MEMOIRES DE RIYAROL. 5rg

moins hahiles que malintentionnés , lui faisaient perdre y par un refus ^ cette unique occasion. M. Mounier protesta inutilement contre ce refus ; il dit en vain que c'était un devoir sacré que d'ac«courir à la voix du monarque lorsqu'il était en danger, et que FAssembiëe nationale se préparait une honte et des regrets éternels. On ne lui répondit qu'en dressant la liste des trente -six députés qui devaient tenir lieu au roi de toute l'Assemblée.

Ce fut alors qu'on apprit que sa majesté , réduite aux dernières extrémit^'s , s'était engagée à la suite des brigands et des héros parisiens. Sans examiner à quelles affreuses conjonctures on devait cette résolution du roi , ce même Mirabeau , qui avait opiné qu'il ne. lui fallait que trente-six députés dans le péril , proposa de lui en donner cent pour témoins de sa captivité ; et comme il s'était refusé à la première députation qui pouvait craindre quelque danger en secourant le roi , il s'offrit pour la seconde , qui ne devait qu'avilir sa majesté p en grossissant le cortège de ses vainqueurs. Il demanda en même temps qu'on fit une adresse aux provinces pour' leur apprendre que le vaisseau de la chose publique allait s'élancer plus rapidement que jamais (i). Le roi ne partit qu'à une

(i) «Je sais , me disait un jour M. de Mirabeau , que vous et tous les gens de l'art ne Êiites pas grand cas de mon style ; mais soyez sur qae je suis de moitié avec tous pour me moquer de

320 MEMOIRES DE RIYAROL.

heure après midi. Tout était prêt depuis assez long-temps pour la -marche triomphale .dont il était le sujet ; et déjà le peuple murmurait hautement du retard qu'on apportait à cette exécution. On vit d'abord défiler le gros des troupes parisiennes : chaque soldat emportait un pain au bout de sa baïonnette. Ensuite parurent les poissardes , ivres de fureur, de joie et de vin , tenant

ceux qui m'admirent. Je ne me sers de ma réputation et de la sottise de mes lecteurs que pour ma fortune. » Nous rapportons ce propos pour le petit nombre de ceux qui , en lisant M. de Mirabeau , sont étonnés qu'il soit fameux ^ et pour ceux qui; en songeant à sa célébrité, sont surpris qu'il écrive» mal. n e^t en effet des gens dont le goût chancelle devant toutes les grandes réputations, et qui trouveraient le testament de Cartoucbe bien écrit. Que cette classe de lecteurs apprenne qa'il serait encore plus aisé de trouver M. de Mirabeau bonnéte homme que bon écrivain. Le grand et le seul avantage de M. de Mirabeau a toujours été d'écrire sur des à-propos , sur des événemens récens , sur des objets encore tout chauds de l'intérêt public. Son style était mort ou corrompu , mais son sujet était plein de vie , et voilà ce qui l'a soutenu. Quand il a voulu porter ce même style sur des matières mortes , alors il s'est établi un accord parfait entre le sujet et le style , et le tout est tombé des mains de l'écrivain dans l'oubli. Témoin sa grosse histoire da roi de Prusse. Les temps modernes n'offraient pourtant pas de sujets plus grands que la vie de Frédéric II ; mais ce héros n'a pu résister aux mortels pinceaux du député de Provence , toujours éloquent aux yeux des Parisiens , à condition qu'il parlera toujours à la Bourse ou dans l'Assemblée nationale , dans le moment et pour le moment.

( Note de Rivarol)

.des branches d'arbres ornées de rubans j assises à califourchon sur les canons, monte'es sur les chevaux et coiffées dés chapeaux* des ^gardes du corps ; les unes étaient en cuirasse devant et derrière ,.les autres armées de sabres et de fusils. La multitudjp des brigands et des ouvriers parisiens les environnait, et c'est du milieu de cette troupe que deux hommes, avec leurs bras nus et ensanglantés , élevaient au bout de leurs longues piques les têtes des deux gardes du corps. Les chariots de blé et de farine , enlevés à Versailles, et recouverts de feuillages et de rameaux verts , formaient un convoi suivi des grenadiers qui s'étaient emparés des gardes du corps dont le roi avait racheté la vie. Ces captifs, conduits un à un, étaient désarmés , nu-tête et.à pied. Les dragons, les soldats de Flandre et les cent-suisses étaient là ; ils précédaient , entouraient et suivaient le carrosse du roi. Ce prince y paraissait avec toute la famille royale*et la gouvernante des enfans , on se figure aisément dans quel état ; quoique la reine, de peur qu'on ne se montrât à la capitale avec moins de décence que de douleur , eût reconimandé aux princesses et à toute sa suite de réparer le désordre du matin. Il serait difficile de peindre la confuse et lente ordonnance de cette marche , qui dura depuis une heure ^t demie jusqu'à sept. Elle commença par une décharge générale de toute la mousqueterie de la garde de Versailles et des milices parisiennes. Oh s'arrêtait de

ai

02 2 MÉMOIRES DE ftIVAROL.

distance en distance pour faire de nouvelles salves ; et alors les poissardes' descendaient de leurs canons et de leuirs chevaux , pour former des rondes autour de ces deux têtes coupées , et devant le carrosse du roi ; elles vomissaient des acclamations , embrassaient les soldats ^ et hurlaient des chansons dont le refrain était]: P^oicile boulanger, la boulangère et le petit mitron. L'horreur d'un jour sombre , froid et pluvieux ; cette infâme milice barbotant dans la boue ; ces harpies , ces monstres à visages humains , et ces deux têtes portées dans les airs ; au milieu de ses gardes Captifs^ un monarque traîné lentement avec toute sa famille ; tout cela fortnait un spectacle si effroyable y un si lamentable mélange de bonté et de douleur , que ceux qui en ont été les témoins n'ont encore pu rasseoir leur imagination ; et de là viennent tant de récits divers et mutilés de cette nuit et de cette journée qui préparent encore plus de remords aux Français que de détails à rhistoire.

Voilà comment le roi de France fut arraché du séjour de ses pères par les meurtriers de ses serviteurs, et traduit par une armée rebelle à l'Hôtel-de-Ville de sa capitale. Aurait-on cru , lorsque cet infortuné monarque passa devant la salle de l'Assemblée nationale, qu'il lui restât encore un spectacle qui pût ajouter à ses amertumes et à l'horreur de sa situation ? Mirabeau était là ^ abusant de son visage , et fort dé la horde des députés qui devaient

se joindre à la troupe victorieuse. P lus loin , sur la route de Passy, était le duc d'Orléans contemplant, d'un air agité , l'arrivée du roi, et se réservant pour dernier outrage. ♦•

Leurs majestés et la famille royale entrèrent dans Paris vers les Èept heures du soir , et furent aussitôt conduites à l' Hôtel-de- Ville , à travers les flots et les cris d'une populace en délire^ qui attendait sa proie depuis plusieurs heures , malgré le froid et la pluie. Les rues étaient illuminées, mais c'était pour éclaiser le triomphe de la ville.

Le roi essuya deux fois l'éloquence de M. Bailly. Lorsque cet orateur rendit aux assistans la réponse de sa majesté , il oublia quelques mots , que la reine , toujours maîtresse d'elle-même, lui rappela avec grâce, et dont cet académicien tira parti pour faire un compliment aux spectateurs. Tant d'hoyeurs et d'atrocités finirent donc par une fadeur académique. Leurs majestés allèrent k>ger aux Tuileries; Monsieur et Madame au Luxembourg. Le reste de la nuit fut consacré aux joies parisiennes, au spectacle des deux têtes promenées dans les rues , enfin aux excès de la corruption secondée par la barbarie.

Le lendemain et les jours suivans, la commune de Paris se mit à chercher des torts aux vaincus , afin de couvrir les attentats des vainqueurs ; et , pour donner le change aux provinces, aux étrangers et à la postérité , on répandit que les gardes du roi avaient d'abord tiré sur les milices , et que

3^4' MÉMOIRES DE RIYAROL.

sa majesté avait eu le projet de s'enfuir à Metz. Cette accusation a plonge dans les cachots de la capitale une foule de personnes. Nous avons déjà parlé de ce tribunÉl d'inquisition civile, intitulé comité des recherches. On a aussi excité l'hydre des journaux et donné des ailes à la calomnie. M. de Mirabeau , une des têtes de l'hydre , a écrit , dans son Courritr de Provence , que : « Dans cette jour- » née les gardes du corps avaient montré du dépit » et de la <:o/ère/ qu'ils avaient voulu Vec^opper, et » s'étaient livrés à des emportemêns qui les avaient » fait massacrer; que la milice parisienne a été » pure et irréprochable. Il ajoute qu'il ne conçoit 1) pas pourquoi il y a eu si peu de' désordre et » d'actes de cruauté dans cette expédition , et finit » par dire que le peuple de Paris a toujours le cœur » bon (i). »

Si ces annales franchissent le temps de baiii^arié dontnous sommes menacés, si elles peuvent jamais se dégager de la foule toujours renaissante des mensonges périodiques dont la France pullule , et qui sont un des fléaux de la révolution , les lecteurs, effrayés du délaissement universel* où s'est trouvé Louis XVI , se diront sans doute : « Sont-ce là les

(i) Nous renvoyons aux éclaircissemens (O et P) deux relations de cette journée , Tune par M. de LalIy-ToUendal , l'autre par Mirabeau ; il est intéressant de les comparer. La première est tirée des Actes des apôtres , et la seconde du Courrier de

Provence,

' ( Note des éditeurs. )

MÉMOIRES DE RIYÂBOL. 325

u Français qui ont tant de fois prodigué leur Tie w pour leurs rois > qui les serraient de si près au » fort du combat , et qui croyaient leur sang assez )} payé d'un regard de leurs princes ? »

C'est là en effet un des caractères les plus sensibles de la révolution. IJlle a dévoilé tout-à-coup ce qu'on soupçonnait depuis long-temps ^ que cet honneur dont Montesquieu a voulu faire le prin^ cipe des monarchies n'était plus en France qu^une vieille tradition. Une nouvelle opinion s'était étar blîe, même à Versailles, que TafTaiblissement de la royauté ouvrirait d'autres^ routes à la fortune , et que l'or sortirait du pavé des rues si le trône était abaissé. Jadis l'honneur, le. fanatisme et l'attachement à un parti décidaient d'une révolution ; mais , de nos jours , tout n*a été qu'avarice et calcul. La religion pour le prince étant presque éteinte , il fallait des prodiges pour la ranimer; et Louis XVI ne les a pas tentés. L'idole, arrachée de ses autels , n'est plus aujourd'hui qu'aune statue sans piédestal. Ses prêtres et ses serviteurs ont été dispersés ou corrompus; janiais'il n'y eut d'exemple d'une défection semblable et d'un tel abandon, si ce n'est au temps des anciennes excommunications , mais Louis XVI est en effet excommunié 2 car la philosophie aussi a ses bulles, et le Palais-Royal est son VaticaA (i).

Lorsque j'ai raconté les malheurs de la famille

( 1 ) Nous trouvons dans les Actes des Jpâtres une peinture vive

royale , les crimes de Paris et de Versailles , les perfidies de l'Assemblée ^ les mouvemens et la le-

et rapide des premiers excès de la révolution , et surtout de l'infloence des jacobins ; la voici :

« Au commencement de la révolution ^ nos légblateurs , la municipalité y et la populace de Paris imaginèrent , de concert , que beaucoup de Français seraient rebelles a§ nouveau plan. Afin de diininuer le nombre des réfractaires , le peuple crut devoir les intimider par quelques exécutions choisies ; il égorgea une douzaine de citoyens avant de les juger. Ceci pouvait devenir dangereux ; alors on forma deux comités en tribunaux d'inquisition , dont les fonctions furent de surveiller les pendaisons à faire ; la tâche était délicate : ces tribunaux n'en ordonnèrent qu'une seule j et comme elle ne réussit pas , ils n'allèrent pas plus avant. Cependant le zèle de la révolution pouvait se ralentir , ces tribunaux prouvèrent que leur ' conservation était nécessaire , et on les conserva. Leur inactivité déplut aux esprits ardens. C'est alors qu'on institua cette divine société des jacobins qui devait être le bras gauche de la législature. Un citoyen professait-il son attachement à la constitution monarchique , quoique décrétée ; il était dénoncé à la tribune démagogue des jacobins , et bientôt une insurrection populaire dirigée contre lui ou .contre son habitation avertissait les autres citoyens de ne pas l'imiter. Une opinion contraire aux principes , ou seulement aux vues des amis de la constitution , surgissait-elle ; un citoyen songeait-il à s'élever sans l'appui de la société ; ime société ayait-elle l'air de vouloir rivaliser avec elle, les cris des orateurs jacobites, les insultes de ses écrivassiers ^ les menées de ses sociétés affiliées, tout concourait à détruire violemment l'opinion, la société, le citoyen réfiractaire; et, dans t/oute la France, on ne put rien être si l'on n'était jacobin. Mirabeau, le grand Mirabeau lui-même , fut obligé de fléchir devant l'idole du jour pour monter au fauteuil, où son éloquence an moins l'appelait. La nation entière idolâtre de nouveautés, sembla se

thargie du général la Fayette, dans les journées et dans la nuit du 5 au 6 octobre , j'aî trop oublie la conduite des amis du roi.

Vers. la tin de septembre , on parlait déjà , dans tout Paris , de la nécessité d'aller à Versailles enlever le roi et toute .la famille royale ; et , dès le 5 du mois d'octobre, le fameux repas des gardes du corps servait déjà de prétexte aux malintentionnés , et de mot de ralliement aux ditférentes cabales. Ce fut aussi vers la fin de septembre qu'on mit en question au château,^ si on retiendrait à Versai Hes le quartier d' avril {\) qui , avec les quartiers de juillet et d'octobre, aurait formé un corps de neuf cents gardes autour du roi. Mais, malgré les menaces de Paris , malgré les inquiétudes que

prosterner deyant celle-ci;* dé toutes les forces publiques, ^c'était la seule active , la seule qui sût mettre en mouvement les peuples des faubourgs de la capitale et le corps des reprosentans nationaux. 1789 s'élève ( c'était une société modérée ) ; elle la dénonce comme suspecte ; le club monarchique se montre , elle arme contre lui ses phalanges. Enfin, si le pouvoir législatif siégeait aux Tuileries , le pouvoir exécutif s'établit à sa porte , de l'autre côté du ruisseau de la rue Saint- Honoré , et ces deux pouvoirs si voisins se coalisèrent bientôt pour nommer les agens

et du pouvoir administratif et du pouvoir judiciaire

Voilà l'historique de la révolution

( Note des éditeurs, )

(i) Un quartier est composé d'un quart des gardes du corps,

pris sur les qliatre com])agnies. Cest environ 3oo hommes qui

servent trois mois.

( Note de Rivât oL )

3a8 MÉMOIRES DE RIYAROL*

donnait le régiment de Flandre f et toute Thorreur des circonstances , le duc d'Ayen-Noailles obtint qu'on ferait partir le quartier d'avril; et, comme s'il eût craint que sa majesté ne f\it encore trop bien garde'e , il fit ajouter , pour sa compagnie , que ceux 'qui avaient des affaires pouvaient s'absenter pendant huit jours. Enfin , dans lasoire'e du 5 octobre ,à l'heure où la milice bourgeoise de Versailles commençait à tirer sur les gardes da corps, le duc d'Ayen refusa de donner des ordres, sous prétexte que le comte de Luxembourg , qui était de service, se portait mieux, et il disparut de suite.

Telle a été la conduite' du duc d'Ayen , un des démagogues de la cour, et capitaine des gardes du corps. Les philosophes économistes , et tous les clubs philanthropiques, avaient fondé des espérances sur lui. : mais il le3 servit si mal. par son genre d'éloquence , dans l'assemblée provinciale de la Haute-Guienne; il fut ensuite si brusquement rejeté des élections aux états-généraux, qu'il comprit qu'il ne devait mettre au service de la philosophie et de la révolution , que son silence ou son absence. Le duc d'Ayen est un» de ces hommes, qu'on fuit dans les temps calmes , et qui fuient dans les temps d'orage.

Dans cette même soirée du 5 octobre, quelques personnes découvrirent le prince de Poix , fils du maréchal deNoailles-Mouchy, affublé d'une vieille redingote à sa livrée , et protégé d'un grand cha-

MÉMOIRES EiC RIYÀROL. 5^9

peau rabattu. Il allait^ en cet humble e'quipage, se glissant le long des murs de l'avenue , et s'enquërant aux brigands et aux miliciens^ de Fëtat des choses et de la révolution.

On demandera peut-être pourquoi le prince de Foix^ n'étant pas auprès de son maître ^ ou à la tête de sa compagnie , ne s'e'tait pas réfugi^ans r Assemble'e nationale , à l'exemple du colonel de Flandre? Je re'pondsque, dans un tel moment de crise, ce député-capitaine des gardes ticsut à quel parti se rendre,, ni à quel costume se vouer j il préféra sans doute l'avenue et la redingote, C(jm me des partis moyens et 'tempérés qui pouvaient le dérober également à la gloire et à la. honte. En effet , pour peu qu'un officier se cache , dans un jour de combat , la gloire ne sait plus où le tiH)uver ; et c'est ainsi que le prince de Poix remplit du moins la moitié de ses vues. SI l'on veut savoir quel est ce courtisan chargé des faveurs du roi et des rubans de la vanité , j'avouerai qu'il est plus aisé de le décorer que de le peindre : il a tous les airs de son père, excepte celui de grand seigneur; toutes ses superstitions, excepté sa piété; toutes ses assiduités autour du maître, excepté son attachement.

Au reste , le duc d'Ayen et le prince de Poix , avalent de tels liens de sang et de système avec le prince de Beauvau , qu'on appelait déjà père de la patrie ; avec M. Necker , promoteiir du tiersétat ; et, à leur insu même , avec la cabale d'Or*

35o MÉMOIRES p£ RIYAROL.

léans^ quil était impossible qu'ils ne favorisassent pas la révolution. Peut-êti^e aussi que ces deux courtisans y habiles déserteurs du château de Versailles 9 n'ont suivi, en s éloignant du trône , que l'instinct toujours sûr de ces animaux qui présagent la chute des maisons qu'ils abandonAnt.

M. de Pontécoulant , fils de l'ancien major des gardes du corps, las d'un trop long dégujsemeoti endossa l'habit de son laquais , à la faveur duquel il obtint, deux jours après , l'uniforme de la garde parisienne. Plusieurs autres officiers se retirèrent, à l'exception du duc deGuiche-Grammont, et. de quelques braves auxquels, ni le civisme de nos philosophes,, ni les pavots de M. de la Fayette, ni la tnauvaise fortune du roi, ne purent faire entendre raison.

Au moment où Louis XYl quittait , pour jamais peut-être, le séjour des rois, l'Assemblée nationale se déclarait inséparable de sa personne : elle vouait à ce malheureux prince l'attachement d'un geôlier pour son captif. C'est en effet sous de telles couleurs que l'Assemblée déguisait l'affreux événement du 6 octobre , dans une adresse aux proi^inces ; Ce jour de conquête ^ disait-elle , est un jom de triomphe y et le monarque est notre conquête. Les brigands étaient donc une armée victorieuse aux ordres de l'Assemblée, qui était elle-même le sénat le plus auguste , ramenant un prince égare

MÉMOIRES DE RIYAROL. 33 I

SOUS le joug de la tendresse nationale^ et l'attachant au char de la félicité publique (i).

Cette fiction d'un vainqueur qui daigne encore mentir , les cris d'une populace ivre de ses succès f et les couronnes qu'on préparait à nos législateurs , ne purent rassurer MM. Mounier , de Villequier, de Lally , et une foule d'autres députés qui donnèrent leur démission ^ et demandèrent des passe-ports , afin de se dérober à la fois aux lauriers de la capitale^ et aux poignards des provinces. L^Assemblée s'effraya de cette désertion , et décréta qu'on n'accorderait plus de passe-ports que. pour des affaires urgentes (i^). .

(i) Voyez dans les éclaircissemens (Q) un extrait piquant et

ingénieux des jictes des JpôtreSy où, dans le récit d'une conspi-

ration imaginaire pour rendre à Louis XYI tout son pouvoir ^

on fait la satire de plusieurs députés.

( Vote des éditeurs. )

(a) Je ne sul% pas de ceux qui ont blâmé les déserteurs de l'Assemblée; ils ont eu deux fois raison en fuyant: et plût à Dieul que tout ce qu'on appelle la minorité eût suivi leur exemple. La majorité , abandonnée à elle-même , ne suivant que les violentes impulsions de ses chefs et de ses galeries,- aurait depuis long-temps résolu le triste problème de notre situation actuelle ; nous n'aurions pas notre fausse constitution ; on eût déjà dépouillé tous les riches; le roi, forcé de s'enfuir, n'aurait pas en le choix de sa destinée \ il n'aurait pas arrêté les derniers développemens de la démog:atie : elle aurait déployé toutes ses fureurs; et la France se serait constituée convenablement , ou morcelée en petites républiques. Si la minorité avait fui, on aurait donc vu clairement que les démagogues avaient chassé les

55^ MÉMOIRES DE RIYARÔL.

Elle •décréta* en même temps qu'elle se transporterait, le i5 octobre à Paris , bien sûre de trouver un trône où le roi n'aurait trouvé qu'une prison .

Ce décret excita une joie universelle, excepte' à

esprits modérés ; ceux-là auraient été chassés eux-mêmes, on ils auraient régné à leur mode. Au lien que la perpétuelle contradiction de cette minorité a servi de frein aux furieux , et a donné je ne sais quel air de justice à tous les actes de leur desr potisme. Les provinces disent que chaque décret a été plaidé contradictoireroent. On ne saurait donc croire combien une minorité donne de force à une majorité : on ne saurait donc croire combien de fautes elle lui épargne. Sans compter que les premiers hommes de la minorité, MM. l'abbé Maory, Malouet» Cazalès , etc. , ont toujours parlé de manière à prouver nettement qu'ils n'entendaient pas ce que c'est qu'une constitution convenable. à la France, et' qu'ils ne voyaient pas où en est Louis XYXi^ans celle qu'on vient de nous donner. Prenez garde ^ disent-ils sans cesse., vous lésez le roi ( comme si le roi existait encore dans la personne de Louis XYI ) ; vous empiétez , disentils encore^ sur le pouvoir exécutif; et on voit clairement qu'ils entendent par pouvoir exécutif , le despotisme. Aussi la démagogie de l'Assemblée ne s'y méprend point , elle qui a réuni tous les pouvoirs. C'est comme si on avait dit autrefois au conseild'état : Prenez garde , messieurs , vous empiétez sur les droits des intendans. Or , Louis XVI est-il autre chose que le commissaire de' l'Assemblée? Je le répète donc r les premiers hommes de la minorité ont fait beaucoup de mal. Mais , dira-t-on , ils ont souvent de l'éloquence et des mouvemens oratoires , et toujours des intentions louables : j'en conviens de bon cœur : mais qu'est-ce que le talent qui manque de lumières et s'égare sans cesse ?

( Note de RivaroL)

Versailles, dont la municipalité, toute en larmes, vint se jeter aux pieds de l'Assemblée, et lui^ex-» primer ses cuisans regrets sur le de'part du roi. On répondit à ces misérables comme à des victimes indociles et nécessaires, qui ouvraient les yeux mal à propos sur leur ruine particulière, quand il ne fallait, voir que la prospérité générale et la gloire d'y avoir contribué. Ils se retirèrent avec la douleur d'avoir chassé le roi , et la honte de s'en ^tre repentis.

Louis XVI voulut aussi affaiblir l'intérêt de ses malheurs ; il écrivit à 1* Assemblée nationale pour lui apprendre son arrivée dans la bonne ifille de Paris ; le séjour qu'il comptait y faire désormais , et la joiequ'il ressentait du décret sur leur inséparabilité mutuelle : enfin , sa majesté fit si bien entendre qu'elle avait suivi librement ses assassins à Paris ; elle en donna de telles assurances à l'Assemblée , qu'on pourrait dire que ce prince , à force de félicitations , diminuait le triomphe et la félicité de ses vainqueurs (i).

L'Assemblée voulut à son tour lui donner quel-

(i) Cette lettre n'était ni de l'archevêque de Bordeaux, ni de M. Necker, ni de M. de Saint-Prîest , comme on* l'a dit; elle était du roi loi-méme. Ces trois ministres viennent d'être congédiés. Le roi a senti que la statue était trop petite pour le piédestal. Ceux qu'il leur a substitués conviennent parftiitement à son état : car il ne s'agissait pas d'élever lés hommes , mais

d'abaisser les places.

( Note de RivaroL )

354 MÉMOIKES DE RIVAROL.

que marque de sa reconnaissance : elle ouvrit une ^rattde discussion sur les titres et sur les qualités dont il fallait dorénavant le décorer. Quoiqu'il fût hors du trône et de la constitution , on décida qu'il serait toujours intitulé roi. H fut ensuite question de savoir s'il s'appellerait encore roi de France et de Naçarre. Après de long» débâts , on décida qu'il ne porterait plus le titre de Navarre, malgré les prétentions légitimes de nos rois sur la Navarre espagnole. Il ne resta donc qu'à prononcer s'il s'appellerait roi de France ou roi des Français : c'est à quoi on réduisit la question qui n'en était pas une : car on sent bien qu'entre ces deux titres la différence est nulle (i). Que seraitce en effet qu'un roi de France qui ne serait ps roi des Français , ou un roi des Français qui ne serait pas roi de France ? Mais c'est» précisément sur ce rien , sur cette distinction puérile que l'Assemblée voulut exercer sa métaphysique. La raison la plus évidente de cette discussion ^ celle pourtant qu'on n'osait avouer, c'est que la prérogative de Louis XVI ayant éprouvé un si rude changement, il fallait bien aussi que son titre subit quelque métamorphose. L'Assemblée a, par excellence, le génie d'innovation. Les Mirabeau épuisèrent donc, sur ce problème, toutes les ressour-

(i) C'est un paradoxe du Contrat Social^ qui fut sans doute

la cause de cette ridicule discussion .

( Note de fMvaroL)

MÉMOIRES Uf RIVÂROL. 355

ces du mauvais goût , fortifié par la mauvaise foi; et, après bien des séances et des discussions , il fut enfin décrété que Louis XVI , régénéré par un baptême de 'sang, confiné au palais des Tuileries, comme un sultan au vieux sérail, sans amis, sans sujets > sans vengeance, au milieu de ses assassins, porterait le titre de roi des Français. L'Europe , indignée , le nomma roi des Barbares.

Pendant plus de huit jours, leurs majestés restèrent exposées aux fenêtres du palais des -Tuileries , pour satisfaire l'avide et tumultueuse curiosité d'une populace en délire , qui les appelait et rappelait sans cesse , afin de s'accoutumer au miracle de leur présence dans les murs de la capitale. L'Asemblée usa ces huit jours dans l'examen de quelques motions sur la procédure criminelle, et abolit tous les lieux privilégiés. Un de ^es membres , ébloui des succès de ses heureux collègues , leur proposa de se donner la décoration d'une médaille , et ce projet sollicita puissamment leur vanité. Mais l'esprit d'ostracisme et de démocratie l'emporta , et ils rejetèrent tout signe distinctif.

C'est à cette époque aussi que l'Assemblée décréta la liberté de tous ceux qui étaient détenus par lettres-de-cachet , sans observer que cette espèce de captifs n'avTO été frappée des coups du despotisme que par une grâce spéciale et abusive de la toute-puissance royale, et que pas un d'eux, peut-être , ne devait sortir de sa prison que pour

536 MÉMOIRES DE RIYAROL.

aller au gibet. Car , depuis long-temps , Tancien gouTernement , excepté en matière d'impôt, ne péchait que par indulgence ; ce n'était plus^l'humanité) mais la justice qu'outrageaient les lettresde-cachet.

Cependant ^^ une motion importante , par ses suites et ses effets sur la révolution , attira l'attention publique: un membre proposa de déclarer que les biens du clergé appartenaient à ia nation (i). L'Assemblée et les galeries applaudirent avec fureur , le Palais-Royal fermenta ; et sans doute que ces premiers mouveraens auraient conduit le clergé à' une prompte extinction , si un événement inattendu ti'avait ralenti ou détourné le torrent de l'opinion. Une lettre de M. de Montmorin annonça tout-à-coup à TÂssemblée que le roi avait donné au duc d'Orléans une commission pour l'Angleterre, et que ce prince , prêt à partir , n'attendait qu'un passe-port des représentans de la nation.

C'est ainsi qu'un roi, captif et dénué de tout crédit , mettait en fuite, le chef d'une faction formidable , un prince riche et maître de la populace , l'homme en un mot qui venait de lui disputer la couronne et la vie !

(i) Sans approuver le discours que Mirabeau prononça sur cette importante question , et lesflKets*dont il fut suivi , cela seul nous force de le donner en partie dans les éclaircissemens (R). ( Note aes éditeurs, )

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