XV I
On a retenu de lui un grand nombre de bons mots et de reparties. Nous en citerons quelques-uns , moins pour leur importance que pour achever de faire connaître le tour d’esprit de leur auteur.
On lui demandait son avis sur un distique : C’est bien , dit-il , mais il y a des longueurs.
A la première représentation de la Folle Journée , Beaumarchais , assis à côté de Rivarol, lui disait : J’ai tant couru ce matin , que j'en ai les cuisses rompues. — C’est toujours cela , répondit Rivarol.
Il aperçoit un jour Florian, cheminant dans la rue avec un manuscrit à moitié sorti de sa poche : Ah ! Monsieur , lui dit-il en l’abordant, si l’on ne vous connaissait pas, on vous volerait.
Il disait du chevalier de P , remarqua-
ble par sa malpropreté : il fait tache dans la boue. Et , parlant de la maladresse des Anglaises : Elles ont deux bras gauches.
A la mort de Rivarol , son neveu , alors âgé de seize ans, lui fit cette épitaphe :
R e. gibus atque Deo fidum sercavit airwrem «
N r en cm cloquiu cia rus et ingenio.
S'. A, Berville.
Il n'y a pas long-temps que le peuple se réjouissait de cette maxime , Qu'il ne peut y avoir d'impôt sans enregistrement : c était là le bouclier de la fortune et de la liberté publiques.
Cependant il pouvait arriver que les rois ne fussent jamais las d’imposer, et les parlemens d’enregistrer. La puissance judiciaire et la puissance exécutive pouvaient se liguer pour composer entre elles le pouvoir législatif : et c’est ce qu’on a vu pendant des siècles , et ce que l’on verrait encore si , contre toute espérance , les parlemens ne s’étaient pas plus tôt lassés d’enregistrer que les peuples de payer. Poussés à bout par les importunités d’un ministère nécessiteux , les corps de magistrature s’avisèrent tout à coup d’avouer qu’ils n’avaient pas le droit d’enregistrer des impôts non consentis par la nation, et de s’accuser eux-mêmes, par cet aveu tardif, d’avoir été jusque-là des tuteurs infidèles qui avaient abusé de la longue enfance de leurs pupilles.
Ce ne fut que vers les premiers jours de l’an 1 788 qu’on osa, pour la première fois, dire publique-
ment en France que, si le gouvernement ne pouvait se passer de secours , il ne pouvait se passer non plus du consentement de ceux qui les donnent ; ce qui établissait la nécessité prochaine d’une assemblée nationale, et l’espoir d’une constitution.
M. l'archevêque de Sens , élevé par les philosophes, aurait hâté l’une et l’autre, s’il ne se fût moins occupé de profiter de l’aveu des parlemens que de les en punir. Il ne voulut pas voir qu’il fallait renvoyer la vengeance à la nation elle-même, et c’est là sans doute le reproche le plus grave qu’on puisse lui faire ; car cet aveu du parlement de Paris, qui prouvait jusqu’à quel point les corps de magistrature étaient coupables, jetait en [même temps les germes d’un si grand bien, et coupait racine à tant de maux, que les corps judiciaires restaient pour jamais absous aux yeux du peuple , si on ne les eût depuis accusés de s’être repentis (i).
(i) Pour expliquer les variantes des parlemens, ou pour mieux dire , du parlement de Paris , il faut observer que le plus grand nombre de ses membres a placé des fonds considérables chez le roi ; de sorte que cette compagnie se trouve toujours située entre ses revenus et ses principes. L’esprit de corps et l’esprit d’intérêt l’agitent tour à tour depuis que sa fortune est liée aux opérations fiscales de l’état : et ce qui mérite réflexion , c’est que les autres parlemens, imitateurs et martyrs de celui de Paris , ont voulu tomber avec lui d’une chute commune , pour des intérêts différens.
( Note de Rivarol. )
M. de Brienne ne pouvait lutter à la fois contre la masse des pariemens et contre le défaut d’argent. Voilà surtout par où il périt ; et les mains qui le précipitaient élevèrent M. Neeker. C’est ici qu’il faut s’arrêter un moment.
La nation française étant agricole et commerçante , il semble que la mesure de sa puissance ne devrait être que dans la proportion, des impôts avec sa richesse ; et elle y serait en effet si le gouvernement , tel qu’un véritable père de famille, eût donné aux moissons le temps de mûrir, et aux revenus publics celui d’arriver au fisc. Mais ce gouvernement, toujours pressé de jouir, toujours dans la détresse, aliéna ses droits, vendit ses revenus , mangea son avenir , et par une foule d’opérations et d’anticipations forcées jeta dans son propre sein les fondemens d’une puissance ennemie qui le dévore. Depuis cette époque la France a toujours eu un gouvernement; mais ce gouvernement a eu des maîtres : l’autorité n’est plus indépendante , et il est aujourd'hui vrai de dire que nous sommes régis par des esclaves. L’agiotage, armé de ses pompes aspirantes et foulantes , fait hausser et baisser les effets royaux , qui sont devenus les effets publics. Ce jeu rapide attire les regards du peuple , suspend ses facultés, et maîtrise les opinions dans la capitale. Le ministère , attaché comme Ixion à cette fatale roue, et contraint d’en suivre les mouvemens , ne peut plus s’arrêter , qu'il ne soit dans l’alternative de
renoncer à ses engagemens ou à ses revenus. Tout ministre des finances est donc nécessairement plus ou moins banquier. Celui qui l’est le plus est réputé' plus grand ministre ; d’où résulte cette étonnante vérité , que l’homme de la banque est aussi l’homme de la nation.
En vain dira-t-on que les agriculteurs et les commerçons n’ont que faire des agioteurs et de leurs jeux ; que la nation est étrangère à ces orages , et que la banque entière peut périr sans intéresser le salut de la France. Paris vous crie aussitôt , par cent mille bouches , que le crédit public, le salut de l’état, et surtout l’honneur français sont inséparables. En elfet, telle est la destinée d’une capitale où presque tous les sujets sont créanciers du maître : il faut qu’elle périsse ou quelle épuise le gouvernement : et ce gouvernement, qui est esclave comme tout débiteur, s’agite dans ses fers , distribue à ses vampires impôts sur impôts , emprunts sur emprunts , et ne s’arrête qu’à toute extrémité entre la banqueroute et les états-généraux. C’est où nous en sommes. Le gouvernement supplie la nation de le cautionner envers la capitale , envers elle-même j et M. Necker est devenu le médiateur d’un si grand traité.
Cet ouvrage difficile est l’objet des états-génél’aux ; mais il n’est pas le premier à leurs yeux. Les provinces, qui savent que le gouvernement et la capitale ne peuvent se sauver sans elles , et
qui ne gagneront, à soutenir Paris , qu’une gloire onéreuse , ont demandé pour prix de leurs sacrifices une constitution ; elles ont transigé comme la générosité , c’est-à-dire quelles ont voulu que le bien de tous, qu’un bonheur sans fin et sans bornes fût le prix du bien passager qu’ elles allaient faire.
Telle est en effet le but des états-généraux ; d’abord la constitution , et ensuite la garantie de la dette publique.
Personne n’a mieux senti que M. Necker , qu’on ne pouvait intervertir l’ordre de ces deux opérations sans renverser les idées et les espérances nationales (i). Aussi, quand ce ministre prit le gouvernail des finances , vers la fin du mois d’août 1788 , parut-il fort peu touché des applaudissemens des agioteurs et des banquiers. C’est en vain que la rue Vivienne illumina :
M. Necker, ne voyant que l’ivresse de leur joie , se rappela que Sully, qui n’était que l’ami du peuple et du roi , n’avait pas excité cette fièvre et ces transports ; il sentit que, s’il avait pu s’occuper de l’agriculture, comme Sully ou comme Colbert , la rue Vivienne 11’aurait pas illuminé ; que ses honneurs auraient été, comme ses bienfaits , paisibles et lointains ; et, se transportant enfin dans
(1) Le contraire est arrivé ; il a fallu s’occuper des finances *
avant d’avoir fait la constitution.
( Note de Rivarol. )
d’autres conjonctures, il prévit que s’il était un jour assez heureusement situé pour écraser l’hydre de l’agiotage , il pourrait bien s’attendre aux imprécations de ce même Palais-Royal dont il est aujourd’hui l’idole, et ne chercher*des bénédictions que dans les provinces qui sont, pour le mérite , une sorte de postérité vivante.
Fidèle à ces idées , et content d’influer par sa présence sur le cours des effets publics, M. Necker abandonna les détails du contrôle à un commis habile , et ne s’occupa que des états-généraux et de la constitution.
Mais avant que les états-généraux pussent constituer la France , il fallait les constituer euxniêrnes, et il se présentait à ce sujet une grande question. Fallait-il suivre l’usage ancien , et cet usage avait-il été toujours le même?
On trouva d’abord qu’à dater de Philippe-le- Bel , époque où le tiers-état fut admis pour la première fois aux états-généraux , et le gros de la nation compté pour quelque chose ; on trouva , dis-je , que , depuis cette grande époque jusqu’aux états de i6i 4> on avait beaucoup varié sur le nombre de voix accordées au tiers ; mais que cet ordre, qui avait toujours eu un peu plus de voix que les deux autres ordres en particulier, n’en avait jamais eu autant que les deux autres réunis. ' « Fallait-il donc que le tiers-état n’eût que le tiers des voix dans l’assemblée nationale? Fallait-il que le tiers-ctat eût la moitié des voix aux états-
MÉMOIRES DE R1VAROL. 7
généraux ? » Voilà l’intéressant problème qui agita les esprits ; et c’est pour le résoudre que M. Necker engagea sa majesté à convoquer les notables.
Cette décision devait avoir des suites si importantes , que le tiers-état , ne voulant pas s’en fier uniquement aux notables, discuta lui-même avec chaleur ce point fondamental. Les écrits pullulèrent de toutes parts, et les conversations n’eurent pas d’autre aliment. Mais comme en France on est toujours ou noble ou roturier , et qu’il n’y a pas de milieu, on ne savait à qui entendre. Chacun dans cette cause était juge et partie. Quelques philosophes seulement, se prétendant aussi étrangers * aux sottises sociales que les sauvages du Nouveau- Monde , entreprirent de fixer les idées sur cette grande question. Ils prouvèrent d’abord , et fort aisément , que tout homme est citoyen avant d’être ' gentilhomme ou prêtre; que la prêtrise est une profession et non un ordre politique; que les privilèges pécuniaires sont injustes et odieux; enfin que le tiers-état formerait à lui seul une nation sans les nobles; et que les nobles et les prêtres, sans le tiers , n’oseraient en avoir même la prétention : mais comme ils partaient du droit naturel pour en venir à l’état où nous en sommes , et de l’état de pure nature pour arriver à nos usages, ils ne furent bien entendus que de ceux qui ont tout à gagner à l’abolition des usages et»
des formes.
Les passions ont une raison , et l’intérêt une logique dont la philosophie ne se défie pas assez. Les nobles alléguèrent qu’il fallait partir de l’état des choses , et non d’une supposition métaphysique ; ils observèrent que les Français n’étaient pas des sauvages qui s’assemblent pour se former en nation , mais une nation qui cherche à réformer ses abus ; que cette nation a prospéré sous le même gou ver n entent pendant plus de douze siècles j qu’elle s’assemble en états-généraux , c’est-à-dire que les trois ordres , dont elle est composée de temps immémorial , vont s’assembler pour remédier à de grands maux et produire de grands biens , mais non pour s’immoler , se dénaturer ou se confondre ; ce qui arriverait pourtant , si le tiers-état avait à lui seul autant de voix que les deux autres ordres ensemble. Et en même temps, pour affaiblir les réclamations de la philosophie et du tiers, la noblesse et le clergé offrirent au roi le sacrifice de leurs privilèges pécuniaires , et ne se réservèrent que de vains honneurs et de frivoles distinctions dont les philosophes du tiers-état ne pouvaient se montrer jaloux.
En même temps les princes se déclarèrent.
Monsieur, le comte d’Artois , le prince de Condé, le duc de Bourbon et le prince de Conti se déclarèrent pour le droit de la noblesse. Le duc d’Orléans seul se déclara hautement pour le tiers-état, et fit écrire par l’abbé Sieyes des instructions publiques à ses bailliages. Ces instructions frappé-
rent les bourgeois du plus fol enthousiasme , et la cour et les bons esprits du plus grand effroi. Ou entrevoyait dans ce petit ouvrage le germe de toutes les révolutions dont nous sommes aujourd’hui les victimes.
C’est au milieu de ces discussions que les notables opinèrent pour l'égal partage des voix entre les trois ordres ; mais aussitôt le gouvernement , sur le rapport du ministre des finances, prononça que le tiers aurait à lui seul autant de voix que la noblesse et le clergé réunis , c’est-à-dire la moitié des voix, aux états-généraux. On régla en même temps que la convocation se ferait dans les bailliages en raison de leur population , et que les députés de la nation aux états-généraux seraient au moins au nombre de mille.
Les hommes qui pensent prévirent dès-lors que la noblesse et le clergé voudraient opiner par ' ordre pour conserver leur veto, et n’être pas réduits à être de simples figurans aux états-généraux, et que le tiers-état voudrait opiner par tête afin de jouir de la nouvelle existence qu’il venait • d’acquérir ; de sorte qu’il était apparent que les uns et les autres ne s’entendraient jamais. On vit, et on dit tout haut, que la noblesse et le tiers passeraient bientôt d’une simple différence d’opinion à une scission ouverte; on vit, et on dit tout haut , que le gouvernement avait posé un problème insoluble , et que cette disposition sécherait dans leur germe les fruits qu’on attendait
d’une assemblée nationale. Les cahiers des bailliages qu’on publiait successivement confirmèrent ces tristes présages. Les uns étaient pour la délibération par ordre ; les autres pour la délibération par tête , mais tous également impératifs.
Puisque la nation était prête à tout , pourvu qu’elle obtînt enfin une constitution , quelques personnes auraient désiré , ou que le roi eût aboli tout-à-fait l’ancienne forme de convocation par ordres , comme gothique et née dans des siècles barbares que nous méprisons, ou qu’il l’eût conservée dans son entier. La méthode adoptée réunissait les inconvéniens des deux partis. État de choses vraiment déplorable, que celui où les contradictoires sont également fondés , et les moyens raisonnables également rejetés ! Quoi qu’il en soit, les députés arrivèrent des provinces , et le roi ouvrit les états-généraux à Versailles, le 5 mai 1789, dans une salle construite à cet effet.
Le discours de sa majesté était noble et mesuré : le roi s’y déclarait le défenseur des principes de la monarchie et le premier ami de son peuple. Le discours de M. le garde des sceaux était purement oratoire ; mais celui de M. le directeur général des finances attira d’autant plus les attentions qu’il trompa mieux toutes les conjectures. Ce ministre observa aux trois ordres que le roi qui les assemblaitauait pu ne pas les assembler; que le déficit dont on faisait tant de bruit, il y avait mille petits moyens de le combler ; et qu’un rot
de France avait surtout de grandes facilités pour gagner les repre'sentans de la n ation , si on délibérait par tête. Il développa éloquemment toutes les difficultés qui résultaient des états-généraux; et, pour ne pas attenter à leur liberté , il leur laissa l’invention et le choix des moyens qui pouvaient les en tirer. Enfin il pencha vers la délibération par ordre.
Cependant les trois ordres , qui s’étaient réunis en présence du roi , se hâtèrent de se séparer , et se retirèrent chacun dans sa salle, ou, pour mieux dire , il n’y eut que le clergé et la noblesse qui se retirèrent dans des salles à part : le tiers-état resta dans la salle commune , en invitant les deux ordres à rester avec lui pour vérifier les pouvoirs * en commun. Plusieurs jours se passèrent en invitations, d’un seul côté, et en résistance des deux autres. Le tiers-état sentait bien qu’il ne devait jamais se constituer ordre ou tierce partie des étatsgénéraux. Que lui importait en effet d’avoir obtenu la moitié des voix , si tant de voix ne devaient . être comptées que pour une? Ne rendait-on pas le bienfait du roi illusoire en insistant sur la distinction des ordres ? D’ailleurs il ne s’agissait pas encore de la grande délibération par ordre ou par tête , mais de la simple vérification des pouvoirs.
Ne fallait-il pas enfin que les députés se reconnussent entre euk avant de délibérer ensemble ou séparément ?
* Afin donc d’éviter jusqu’au simple préjugé,
jusqu’au soupçon qu’il se regardât comme ordre constitué à part, le tiers-état s’intitula Communes , et dès ce jour un moyen sûr de lui déplaire aurait été de se servir de l’ancienne dénomination.
La noblesse , avec des intérêts différons , suivait une marche opposée : elle se déclara constituée le 1 1 mai , après avoir vérifié ses pouvoirs.. Mais le clergé marchait plus mollement ; il suspendait la vérification de ses pouvoirs , se regardait comme non constitué , et offrait sa médiation aux deux ordres. On nomma des commissaires dans les trois chambres , afin de concerter un plan de conciliation. Sa majesté elle-même en fit dresser un, sous le titre d 'ouverture , et l’envoya aux états-généraux.
Ce plan de conciliation ne produisit que des contestations , des assemblées de commissaires des adresses au roi , des députations , et rien de décisif. Les jours s’écoulaient , et l’oeuvre de la restauration de la France n’était pas entamée.
* Quelques motions sur la cherté des grains et la misère des peuples , sur la validité de quelques élections , sur les règlemens de police , etc. consumèrent des semaines entières.
On disait alors , en déplorant la perte du temps et le scandale de ces divisions, que le roi aurait pu les éviter, le jour même de l’ouverture des états-généraux, en ordonnant aux trois ordres de commencer la vérification de leurs pouvoirs en sa présence. Car, observait-on, le roi n’a pu se êl'oire ce jour-là aux états-généraux : tous ces députés «
notaient encore pour lui que des voyageurs arrivés des différentes provinces de son royaume. Le premier mot de sa majesté pouvait être : Messieurs , qui êtes-vous ? A cette question si naturelle, ils auraient répondu par l’exhibition de leurs pouvoirs , ce qui les eût forcés à se faire connaître au roi , et à se reconnaître entre eux. Voilà ce que pouvait faire le roi , puisqu’il est tout au moins souverain provisoire , comme on dit aujourd’hui, et que ses pouvoirs sont vérifiés depuis long-temps.
Tandis que les communes, retranchées dans leur force d’inertie, embarrassaient, de leur contenance et de leur masse , les députés de la noblesse et du clergé , l’opinion publique prenait une marche très-vive dans la capitale. La foule des curieux ne tarissait pas de Paris à Versailles.
Mais la noblesse et le clergé , n’agitant que leurs intérêts particuliers , fermaient leur chambre à l’empressement des Parisiens (i). La salle des coin-
(i) Il faut observer que les curieux n’éprouvèrent pas tous la même sensation. Les uns , en sortant de la salle des communes , croyaient, comme Cinéas, avoir vu un consistoire de rois : la fermeté, l’esprit public, l’éloquence et la fermeté du tiers-état, leur imposaient et les ravissaient. D’autres , plus en garde contre les séductions du premier coup-d’œil, se plaignaient du peu d’idées qu’on agitait , et de l’affluence des avocats qui parlaient. Ils prétendaient que , si on eût choisi des gens moins exercés à s’exprimer , on aurait entendu des choses plus substantielles , et que le fond l’aurait emporté sur les formes.
On peut répondre : i°. que les hommes en se réunissant ne
14 MÉMOIRES DE RIVAROI..
munes ouverte à toute la nation l’associait, pour ainsi dire , à ses travaux et à son esprit , et on s’aperçut bientôt des effets de cette popularité. La capitale s’émut et fermenta ; le Palais-Royal devint le foyer des étincelles qui couvaient dans toutes les têtes, et il s’y forma comme une autre assemblée des communes qui, par la vivacité de ses délibérations, la perpétuité de ses séances , et le nombre de ses membres , l’emportait sur l’assemblée de Versailles. Ces nouvelles communes faisaient motions sur motions, arrêtés sur arrêtés; elles avaient leur président et leurs orateurs : solemque suum, sua sidéra norunt. Et non-seulement elles rivalisaient déjà avec les véritables commu-
gagnent pas des idées , mais de la résolution et du courage ; ce qui est ici d’une tout autre importance. La supposition la plus favorable qu’on puisse faire pour une assemblée est de la comparer à une tête médiocrement bonne ; encore celle-ci mettra plus de suite et de célérité dans ses plans ; et cela parce qu’un homme est l’ouvrage de la nature , et qu’une assemblée est l’ouvrage des hommes. Tous les parlemcns réunis n’anraient pas fait Y Esprit des lois , et toutes les académies de France ne produiraient pas Athalie. Et voilà sans doute pourquoi on élit de toute assemblée qu’elle est un corps et non un esprit ; et quand on parle de l’esprit de corps , on entend la plus mauvaise espèce des esprits.
2°. On peut dire , pour disculper les avocats, qu’ils sont par état des êtres verbeux , forcés de cacher la disette des idées sous l’abondance des mots , d’exagérer les petites choses et d’atténuer les grandes, d’écrire même et de penser à la grosse, comme ils le disent eux-mêmes.
( Note de Rivarol. )
MÉMOIRES DE R1VAR0L. l5
nés , mais bientôt elles fraternisèrent. On vit arriver à Versailles leurs députés , et ces députés furent reçus et entendus dans la salle. La cour , étonnée en voyant ce parélie des états-généraux, put s’écrier comme Penthée : Je vois deux Thèbes et deux soleils.
Dans peu le clergé et la noblesse se ressentirent de la commotion générale. Un grand nombre de députés de l’une et de l’autre chambre, rougissant de l’inaction où leur absence réduisait les états-généraux , se préparèrent à venir faire la vérification de leurs pouvoirs dans la salle des communes. Une partie du clergé passa d’abord, et devait bientôt être suivie de la minorité de la noblesse. Les espérances de la nation s’accrurent par cet heureux événement , et avec elle les actions de la Bourse, puisque le malheur des temps, plus fort que la nature des choses, a rendu ces deux t IFets inséparables. L’agiotage se réjouit de la prospérité publique , comme un insecte de l’embonpoint des corps auxquels il s’attache (i).
Enfin , vers le milieu du mois de juin , les communes, lasses d’adjurer et de conjurer les deux ordres de venir se joindre à elles pour la vérifica-
(i) Paris, étant enclavé dans les terres, n’a pu être une ville vraiment commerçante. Ses manufactures à part, il y règne une industrie stérile qui se dévore elle-même , et qui est surtout remarquable dans les agioteurs ou brocanteurs d’effets publics et particuliers.
.1 ( Note (le Riva roi. )
tion générale des pouvoirs ; voyant d’ailleurs que le plan de conciliation proposé par le roi n’était pas accepté purement et simplement par la noblesse , crurent qu’il était temps de passer deff’attente à l’action , et quelles ne pouvaient différer davantage sans se rendre coupables envers la nation. Elles invitèrent et sommèrent pour la dernière fois les deux ordres de venir se vérifier en commun ; et on procéda aussitôt à la vérification des pouvoirs , par l’appel des bailliages. Quelques nouveaux membres du clergé se joignirent aux communes dans cet intervalle ; et on acheva la vérification des pouvoirs de tous les députés présens à l’assemblée. Alors, d’après une célèbre motion de M. l’abbé Sieyes , il résulta de cette vérification : « Que l’Assemblée était déjà composée » des représentans envoyés directement par les » quatre-vingt-seize centièmes de la nation; qu’une » telle masse de députés ne pouvait rester inactive, » par l’absence de quelques classes de citoyens ; » qu’il n’appartenait qu’à elle d’interpréter et de » représenter la volonté générale de la nation ; >, qu’il ne pouvait exister entre le trône et une « telle assemblée aucun pouvoir négatif ; qu’en » conséquence la dénomination de représe/itans » connus et vérifiés de la nation était la seule qui » convînt à l’Assemblée; et qu’il fallait commen- » cer sans retard l’œuvre commune de la restau- » ration , en conservant l’espoir de réunir les » députés absens , et de partager avec eux les
» travaux qui devaient procurer la régénération » de la France. »
A P rès d"e longs et vifs débats, les communes , rejetant le titre de représentons connus et vérifiés de la nation , adoptant d’ailleurs la motion dans son entier , se déclarèrent Assemblée nationale. Cette fameuse motion passa du 16 au 17 juin.
Aussitôt on prêta le serment ; et, pour s’essayer, l’Assemblée nationale fit un premier acte de souveraineté , eu déclarant : « Que les contributions, » telles quelles se perçoivent aujourd’hui dans le » royaume , n’ayant point été consenties par la » nation étaient illégales , et par conséquent nul- » les ; mais ellç déclara en même temps , pour ne » pas bouleverser l’État, que les impôts et contri- » butions, quoique illégalement établis et perçus, » continueraient d’être levés de la même manière » qu’ils l’avaient été précédemment , jusqu’au » jour seulement de la première séparation de » l’Assemblée , de quelque cause qu’elle pût prov » venir ; passé lequel jour, l’Assemblée nationale » entendait et décrétait que toute levée d’impôts, a qui n’aurait pas été nommément et librement » accordée par elle , cesserait entièrement dans » toute l’étendue du royaume. » On mit aussitôt les créanciers de l’État sous la sauvegarde de la nation ; enfin on nomma un comité des subsistant ces pour aviser et remédier aux causes de la disette qui afflige le royaume. Cette déclaration fut imprimée et envoyée 4ans les provinces.
Il serait difficile d’exprimer la sensation et les effets divers que produisit cette mémorable séance. D’un côté on versait des larmes de joie, on applaudissait avec ivresse. « Un seul jour , disait-on , a détruit huit cents ans de préjugés et d’esclavage ; la nation a repris ses droits , et la raison est i’entrée dans les siens. » Le clergé et la noblesse pâlissaient , disparaissaient à tous les yeux, et le tiersétat était devenu la nation.
D’un autre côté on frémissait de la grandeur et des suites de cette entreprise du tiers-état. « Nonseulement , disait-on , la noblesse , le clergé , les usages et les droits sont anéantis , mais la royauté elle-même est entamée. En Angleterre du moins les pouvoirs se balancent , mais ici l’Assemblée nationale va tout entraîner. »
La cour prit en effet de l’ombrage et même des mesures ; et si le tiers-état avait fait jusqu’ici des preuves de logique et des actes d’autorité , il eut bientôt besoin d’en faire de courage et de persévérance.
Les intentions de Louis XVI sont si connues , qu’on dit communément en Europe que si la royauté est son état , la probité est son essence. Mais quand la raison monte sur le trône , les passions entrent au conseil ; et quand il y a crise , les passions sont plus tôt averties du péril que la i'aison. Il fut donc très-facile d’alarmer l’autorité : la cause de la noblesse et du clergé se trouva comme naturellement liée à celle du gouverne-
MÉMOIRES DE RIYAROL. ig
ment : la marche de ces deux ordres avait été si modérée et presque si nulle , et celle du tiers si vive et si conséquente , que ceux-là n’avaient, disait-on , cherche' qu’à conserver, et celui-ci qu a détruire : la différence était de la défensive à l’offensive. Le roi parut craindre en effet que l’Assemblée nationale ne se mît entre son peuple et lui ; en un mot quelle ne se déclarât la nation, et c est pourquoi il voulut intervenir lui-même entre la nation et l’Assemblée. Une séance royale fut indiquée pour le a3juin, et en attendant la salle des états-généraux fut fermée et entourée de gardes (i). Sans doute que le gouvernement voulut , par cette précaution., ralentir un peu l’essor de l’Assemblée nationale , et se donner lui-même du temps et de 1 espace î mais 1 Assemblée, essentiellement active, se réfugia dans un jeu de
(i) Cette précaution était due en partie au projet qu’on avait depuis quelque temps d’enlever les gradins, et de fermer les travées dont la salle était entourée , et où le petit peuple se rendait en foule. On a beaucoup raisonné sur cet acte d’autorité , et l'Assemblée nationale y parut sensible : mais elle aurait dû sentir qu'il lui fallait plutôt une galerie d’auditeurs qu’une cohue de spectateurs ; que ce petit peuple , en quittant ses ateliers pour venir regarder des motions , s’échauffait de jour en jour , s’ameutait autour de la salle , et, hors d’état de juger les questions , était toujours prêt à lapider ceux qui n’étaient pas notoirement pour le tiers-état : ce qui pouvait gêner les suffrages de ceux qui aiment un peu la vie.
{Note de Rivarol.)
MÉMOIRES DE RIVÀROt.
paume , et honora ce lieu d’une longue séance , dont le résultat fut: « Que, dans les conjonctures » alarmantes où se trouvaient les députés de la » nation, il fallait se jurer qu’on se regardait » comme à jamais inséparables, et qu’on se réu- » n irait dans tous les lieux où on en aurait la » possibilité- » Chacun prêta le serment , et cette conjuration en faveqr de la cause commune fut rédigée par un secrétaire , et signée de tous lés membres.
Le lendemain l’Assemblée se forma dans une église ; et c’est là qu’elle fut tout à coup augmentée de la majorité du clergé qui vint se réunir à elle pour faire vérifier ses pouvoirs. L’Assemblée nationale, par respect pour sa nouvelle existence, ne leur reconnut point la qualité d’ordre , mais elle les reçut comme des membres , comme des frères qui manquaient à cette grande famille. L’éclat d’une union si désirée , rehaussé d’un peu de persécution , et joint à la sainteté du lieu , formait, dit-on, un spectacle touchant. On se parla au nom de la patrie : on se félicita avec transport , et on se promit mutuellement l’immortalité. M. Bailly, ancien doyen du tiers-état et des communes , et qui avait vu les trois âges de l’Assemblée , la présidait en ce moment.
Le 23 juin , à l’heure indiquée par le roi , les trois ordres se réunirent dans la salle des états , pour l’ouverture de la séance royale.
Les esprits modérés n’avaient pas , en l’admi-
MÉMOIRES DE RIVAUOL. 21
rant beaucoup , approuvé sûr tous les points l’Assemblée nationale. Il leur semblait que le roi pouvait dire aux députés : « Vous vous êtes trop » pressés : vous avez fait des actes législatifs et » fondamentaux sans le concours de la noblesse » et du clergé , et sans attendre ma sanction. Je » vous ai appelés par ordres, et vous vous êtes » constitués sans égard aux ordres ; vous êtes le » premier corps qui ait compté ses élémens pour » rien. Je vois bien que vous avez voulu effacer h par-là jusqu’à la distinction des ordres, et forcer » d’avance la délibération par tête ; mais vous » qui n’êtes venus que pour m’aider à réformer » les abus de l’administration , vous ne songez pas » que vous touchez à la nature même de la uio- » narchie, je ne dis pas en oblitérant les marques » distinctives des ordres , car par - là vous ne » touchez qu’aux usages , mais en vous constituant » sans moi. Je ne puis donc approuver que vous » vous soyez métamorphosés de tiers-état en com- » munes , et de communes en Assemblée nationale ; » car où sont maintenant les États-généraux?
» Cette expression d’ Assemblée nationale est trop » élémentaire ; elle se sent trop d’un peuple qui » s’assemblerait pour la première fois, et qui » n’aurait pas encore de gouvernement. Je ne suis » pas un roi de la première race, et vous vous » trompez avec moi de plus de huit cents ans. La » puissance des mots est connue. Une expression )) nouvelle entraîne de nouvelles conséquences.
22 MÉMOIRES DE R1VÀROL.
» Chacun sait que Cromwel préféra le titre de ■» Protecteur de la nation anglaise au titre de roi;
» les Anglais , qui connaissaient en effet la valeur » de ce dernier mot , ne pouvaient apprécier » l’autre ; aussi Cromwel les protégea de manière » à leur faire bientôt regretter la royauté. Je ne » dis rien ici en faveur du clergé et de la noblesse ;
» mais n’oubliez jamais qu’ils vous ont précédés » aux états-généraux , et que ce n’est pas contre « » eux que vous fûtes appelés. Je vous parle sans » amertume, parce que je sens bien que vous » pourriez vous en prendre à moi de la vivacité » de vos démarches , et m’attribuer l’impulsion » qui vous emporta du moment que j’eus double » votre représentation aux états-généraux. Je » sais d’ailleurs qu’une assemblée , avec les meil- » leures intentions, va souvent plus loin qu’elle » ne pense , parce qu’elle vérifie les pouvoirs et » non les passions des membres qui la compo- » sent. »
Vraisemblablement l’Assemblée nationale aurait trouvé à cela quelque réponse que nous ne sommes pas en état d’imaginer. Mais , pour hâter notre marche, nous dirons que sa majesté ouvrit la séance du 25 juin par un discours où elle se plaignait de la division qui régnait parmi les ordres, division si funeste à l’ouvrage de la restauration, et si contraire aux vœux les plus chers de son cœur. Ce discours fut suivi d’une déclaration lue par le garde-des*sceaux. Elle était précise et
impérative sur l’ancienne distinction des trois ordres, comme essentiellement liée à la constitution de l’Etat. Elle statuait sur le régime particulier, sur les formes des délibérations, et la nature des mandats ; elle dérobait aux recherches de l’Assemblée les droits antiques , utiles ou honorifiques des ordres , et l’organisation à donner aux prochains états-généraux ; enfin , elle cassait et annulait la fameuse délibération prise par le tiers, le 17 du même mois , et toutes celles qui en avaient été la suite , comme illégales et inconstitutionnelles. Par cette déclaration , la salle fut fermée au public.
Après cette lecture, le roi annonça une seconde déclaration qui contenait , en trente-cinq articles , tous les bienfaits que sa majesté accordait à ses peuples. « Je puis dire , sans me faire illusion , » ajouta sa majesté, que jamais roi n’en a autant » fait pour aucune nation ; mais quelle autre peut » l’avoir mieux mérité par ses sentimens que la » nation française ? »
Cette déclaration , si connue , roule sur tous les cahiers , sur tout ce qui forme depuis si longtemps le sujet des vœux de la nation. Impôts, emprunts , état actuel des finances , sommes attribuées aux différens départemens et à la maison du roi , consolidation de la dette publique , abolition des privilèges pécuniaires du clergé et delà noblesse , abolition de la taille et du franc-fief, respect pour les propriétés de tout genre et pour
les prérogatives utiles et honorifiques des terres et des personnes , anoblissement , lettres de cachet, liberté de la presse , domaines , douanes reculées aux frontières, liberté du commerce, gabelles, codes civil et criminel, corvée, droits de main-morte, capitaineries, milices , surtout la liberté personnelle, l’égalité des contributions et l’établissement des états provinciaux : voilà tout autant de points sur lesquels sa majesté expliquait, tantôt sa volonté et tantôt ses désirs. Elle termina la séance par ces paroles remarquables : « Si vous » m’abandonnez dans une si belle entreprise , je » ferai seul le bien de mes peuples.... Il est rare » peut-être que l’unique ambition d’un souverain » soit d’obtenir de ses sujets qu’ils s’entendent « enfin pour accepter ses bienfaits. » Le roi , en se retirant, enjoignit aux trois ordres de se séparer tout de suite , et de reprendre leurs séances le lendemain , chacun dans sa chambre respective.
Le clergé (à l’exception de quelques curés ) et la noblesse sortirent après le roi ; mais les communes restèrent dans la salle , et résistèrent ainsi à l’ordre de sa majesté. Un morne silence régnait dans l’Assemblée. Il fut enfin rompu par plusieurs membres qui parlèrent successivement, pour s’affermir dans leurs arrêtés pre'cédens , pour s’encourager à continuer l’œuvre de la constitution , à résister aux coups du pouvoir exécutif , et à seconder ainsi les véritables desseins de sa majesté,
MÉMOIRES DE RITAROL.' 25
qui avait etjé trompée. La séance fut traitée à' attentat à la liberté des états-généraux , de lit de justice au milieu d’ une Assemblée nationale. L’abbé Sieyes se leva et dit , en forme de résultat : « Mes- » sieurs ! vous êtes aujourd’hui ce que vous étiez » hier. » La séance fut terminée par une motion du comte de Mirabeau (i), qui demanda que la personne des députés fût déclarée inviolable, et qu’on
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(i) Voici comment cet homme célèbre est caractérisé dans le journal malin et spirituel qui avait pris le titre d 'Actes des apôtres.
« Quel est donc l’homme qui a triomphé ainsi de tant de contradictions , dont une seule aurait perdu tout autre , si ce n’est un de ces êtres extraordinaires qui, après avoir excité l’étonnement de tous , finissent par frapper d’admiration la multitude , qui ne voit que leur grandeur colossale , et qui se prosterne devant elle ?
» Pour atteindre à cette grandeur , Mirabeau ne regarda pas comme indifférent l’art de la coquetterie. Vouliez-vous le combattre; son éloquence animée et verbeuse vous fermait la bouche. Étiez-vous de son avis ; il se taisait et semblait méditer avec complaisance sur l’étalage de vos principes qui étaient les siens ; enfin lorsqu’il croyait avoir assez donné d’aliment à votre amour-propre , un sourire ou une affaire pressée terminaient à votre satisfaction une conversation dont vous sortiez content.
» Voilà pour la sédüction des hommes ; voici pour celle des femmes. Mirabeau savait et ne dissimulait pas auprès d’elles que les plaisirs de l’amour étaient leurs premiers besoins ; sa tournure , un peu satyrisée , il la rendait plus attrayante par la promesse d’un amour ardent : on oubliait qu’il n’était pas beau quand il prouvait qu’il était fort; et il ajoutait par un régime analogue à la multiplicité et à la vigueur de ses argtunens.
réputàt infâmes et traîtres à la patrie , tous huissiers ou sergens , qui pourraient prêter leur ministère, en poursuite civile ou criminelle, contre un député, pendant la tenue des états-généraux. Sur quoi un député dit plaisamment à M. de Mirabeau : Monsieur, parlez pour vous (1).
Telle fut cette séance royale dont les effets répondirent si mal à ce qu’en attendaient ceux qui l’avaient conseillée. Il semble d’abord qu’un roi qui vient au-devant d’une constitution trop lente dans ses progrès , qui en offre les principaux articles , et capitule ainsi volontairement sur le trône , ne devait être reçu qu’aux acclamations de la joie et de la reconnaissance. Cette déclaration..
C’est ainsi qu’il réussit à devenir l’homme de tout le monde : il n’y avait pas dans toute sa conduite morale et physique un moment de perdu pour toutes ses ambitions , dont la plus forte était celle de maîtriser les âmes et les volontés.
» Recherché par tous les partis, vanté par toutes les bouches , pleuré par beaucoup de beaux yeux , il était presque impossible qu’une illusion grande et générale n’enivrât pas toute la France sur cet homme vraiment extraordinaire. Eh! à quoi lui auraient servi les qualités qui constituent un bon et honnête citoyen ? Sont-elles prisées , peuvent-elles l’être dans le délire de la fermentation du jour ? À quoi lui aurait servi la moralité des principes , tandis qu’ils ont tous cédé aux circonstances : c’était un hardi novateur qu’il nous fallait. »
( Note des éditeurs. )
(i) M. de Mirabeau a passé sa vie entre les mains des huissiers, et a essuyé toutes les rigueurs de la justice.
( Note de Rivarol. )
un peu modifiée , pouvait devenir la grande charte du peuple français , et sans doute qu’un mauvais roi ne l’aurait accordée qu’après avoir perdu des batailles. Pourquoi eût- elle donc un si mauvais succès ? D’abord parce qu’elle venait trop tard : les opérations des hommes ont leur saison comme celles de la nature ; six mois plus tût , cette déclaration aurait été reçue et proclamée comme le plus grand bienfait qu’aucun roi eût jamais accordé à ses peuples; elle eût fait perdre jusqu’à l’idée , jusqu’au désir d’avoir des états-généraux.
En second lieu, parce que le roi, ayant une fois assemblé les états-généraux , et venant au milieu d’eux achever lui-même leur ouvrage , ne pouvait faire un affront plus sensible à tant de personnes députées de tous les points du royaume pour nous donner de bonnes lois. Cette démarche du roi humiliait les amours-propres , accusait le vide de tant de séances tenues jusqu’alors et réduisait l’Assemblée à une nullité parfaite aux yeux de la nation.
Enfin , un de ces événemens qu’on ne saurait prévoir, et dont on ne peut trop calculer les effets, influa sur le sort de la séance royale. M. Necker n’y assista pas ; et ce fut une calamité pour le pauvre peuple , qui , n’ayant pas un billet de caisse ou de moindre intérêt dans les affaires du change , se. figure pourtant que la patrie est dans la rue Vivieune, comme il la vit dans la rue Quin-
campoix , du temps de Law. On était consterné ; les courriers du Palais-Royal étaient partis et revenus de Versailles à Paris , chargés de terreurs. M. Necker n’avait pas voulu assister à la séance , parce qu’on avait modifié contre son gré quelques articles de la déclaration. S’il n’y a point assisté , disait-on , c’est qu il ne l’approuvait pas. L’homme de la banque devenait par-là l'homme de la nation. Il ajouta à l’enthousiasme par les alarmes , en donnant sa démission. Les bourgeois de Versailles , et quelques Parisiens , attroupés sous les fenêtres du roi , et suspendus entre la crainte et l’espérance , attendaient la sortie de M. Necker ; il parut , et rassura les esprits en disant qu’il restait. Mille cris de joie lui répondirent , et il rentra chez lui aux acclamations de tout ce peuple, qui le suivait dans les rues , et qui tira des fusées et brûla des fagots toute la nuit devant sa porte. Il reçut même une visite nombreuse des trois ordres , que l’avocat Target, député du tiers , eut., dit-on, la dextérité de lui amener, en parlant à M. Necker dü désir des députés , et aux députés du désir de M. Necker , et en se rendant par-là agréable aux deux partis.
Ainsi finit la journée du 23 juiu , si pleine d’événemens. C’était la veille de la St. -Jean; mais les feux de joie ne furent que pour M. Necker.
Les amis de ce ministre ont prétendu qu’il ne s’était livré qu’à regret aux empressemens de la multitude : les témoins indifférens assurent qu’il
s’y prêta avec complaisance , soit en traversant à pied toutes les cours extérieures du château, pour mieux attirer la foule et les applaudissemens, soit en saluant le peuple par ses fenêtres. Les uns l’ont jugé par ses intentions , les autres par ses actions.
Ce qu’il y a d’intéressant dans ces détails^ pour un observateur , c’est-que si M. Necker eût assisté à la séance royale , il en eût emporté tout le blâme ; il perdait la popularité , et les états-généraux , déjà indisposés par son discours d’ouverture , l’auraient abandonné. C’est ce qui s’appelle avoir une étoile , et voilà à quoi tiennent les réputations.
Une autre observation plus digne d’un philosophe , c’est qu’il était apparent que la déclaration du roi, étant à la fois un acte d’autorité et de bonté , avait été mal préparée , et serait peut-être mal soutenue. Une telle démarche se sentait d’un conseil partagé , et donnait un air de faiblesse au gouvernement; or la faiblesse tâtonne en marchant , elle éprouve tous les moyens ; elle va jusqu’à essayer de la force , et toujours mal à propos. Au reste , la séance royale , si décriée à Paris et à Versailles par les partisans de M. Necker, était vue d’un autre œil par les bons esprits de la capitale et des provinces. Cette déclaration du roi était claire et précise; c’était un dépouillement, un résultat des cahiers de tous les bailliages ; elle pouvait , avec quelques changemens , devenir un jour
la plus chère et la plus certaine de nos propriétés ; les états-généraux n’avaient pas encore réalisé les espérances de la nation , et en tout les peuples aiment mieux un bien présent qu’un bonheur futur.
Cependant les têtes s’échauffaient , et deux partis se fonçaient à Paris et même à la cour. On commençait à se traiter d’aristocrates et de démocrates, et à s’accuser d’être ennemis de l’autorité royale et du peuple. On comptait dans la minorité de la noblesse , qui s’était déclarée pour le tiers , des hommes accablés des bienfaits du gouvernement. Ils voulaient tenir leur fortune du roi , et la maintenir par le tiers. Avec eux se faisaient remarquer des membres dévoués à M. Necker , grands orateurs, écrivains du moment , champignons politiques et littéraires, nés tout à coup dans les serres chaudes delà philanthropie moderne. Quelques philosophes du tiers , ennemis secrets des grands qu’ils ne quittaient pas, manifestèrent leur vieille haine contre le mot noblesse , et dénoncèrent ce mot à la nation. C’était dénoncer la noblesse même j le peuple ne connaît pas lès abstractions.
Montesquieu lui-même , pour avoir avancé qu’il n'y a pas de monarchie sans noblesse , n’y a gagné que l’épithète à' aristocrate. On écrivait des volumes en faveur des gens du tiers , et , pour exciter tour à tour l’intérêt, et la crainte , on les peignait tantôt comme des infortunés, comme des esclaves, des ilotes , des nègres, tantôt comme les
MÉMOIRES DE RIVAROE. 5l
seuls hommes instruits , comme les nourriciers de l’e'tat ; ils étaient la nation : le clergé et la noblesse n’étaient plus des ordres , mais seulement des classes privilégiées.
Le Palais-Royal avait toujours ses états-généraux. Aussi vifs que nombreux , ils ne se contentaient pas du paisible pouvoir législatif ; ils joignaient les exécutions aux motions Les prisons étaient forcées ; les soldats et les débiteurs mis en liberté et portés en triomphe dans les places publiques ; on faisait pour eux des quêtes abondantes; les gardes-françaises étaient fêtées et caressées, comme jadis à Rome les gardes prétoriennes.
Quelques mauvais plaisans prétendirent que les états-généraux de la nation finiraient par être ja- • loux des états du Palais-Royal ; la vérité est qu’ils en furent ou parurent alarmés! A Versailles, le petit peuple furieux s’ameuta autour de la salle, et M. l’archevêque de Paris, qui était de la minorité du clergé, fut conduit à coups de pierres jusqu’à son hôtel. On trembla pour sa vie. La populace croit aller mieux à la liberté quand elle attente à celle des autres.
Le 25 juin , la minorité de la noblesse , composée d’environ cinquante membres , passa dans l’Assemblée nationale : M. le duc d’Orléans était rangé dans l’ordre des bailliages. On peut juger de la joie et des applaudissemens causés par cette réunion ; mais cette joie ne passa pas les murs de
MÉMOIHES DE 1UVAHOL.
la salle : la minorité du clergé et la majorité de la noblesse en était dehors , et le peuple se montra plus mécontent de la division des uns que satisfait de la réunion des autres. Le crime du clergé et de la noblesse non réunis était de se montrer plus iidèles à leurs mandats que dociles aux vues de l’Assemblée nationale ; et le mérite de ceux qui s’étaient réunis était en raison inverse. L’embarras des premiers devint extrême ; ils étaient situés entre leurs commettans , l’autorité royale et l’Assemblée. Le roi avait offert une déclaration des droits; leurs commettans leur avaient ordonné de se constituer et de délibérer par ordre ; et l’Assemblée nationale voulait une constitution et une délibération communes. Le peuple , irrité de leur résistance , menaçait de se porter à des extrémités contre eux , et le parti de la force n'était ni sûr ni admissible. La majorité des nobles et la minorité du clergé prirent un parti qui , dans toute autre circonstance , aurait été aussi heureux qu’habile : les nobles et les prélats acceptèrent purement et simplement la déclaration des droits donnée dans la séance du 25 . l’ar-là ils mirent le roi à la place de l’Assemblée nationale; mais ils offraient ce qu’ils n’étaient pas en état de donner. Les esprits fermentèrent à un tel point que sa majesté écrivit elle-même aux nobles et au clergé non réunis , « que touchée de la marque de ficlé- » lité qu’ils lui donnaient en acceptant sa déclara- » tion, elle ne pouvait cependant se dispenser de
Digitiz
île
» les inviter à se re'unir avec ceux qui ne l’accep- » taient pas. »
C’est ainsi que s’ope'ra cette réunion des trois ordres, célébrée par des illuminations à Versailles et dans la capitale le 27 juin , jour qui fut , pour le tiers-état, et pour les deux autres ordres , le présage d’une existence toute nouvelle.
La question de la délibération par ordre ou par tête n’en restait pas moins dans toute sa force ; mais cette force n’était que spéculative ; et c’est en vain que les nobles et le clergé, fidèles à leurs mandats, ont à différentes reprises allégué la sainteté du serment qui les lie, l’Assemblée nationale, qui ne reconnaît ni distinction d’ordres , ni force coercitive, leur a toujours opposé sa grande loi de la majorité. En effet , les nobles et le haut clergé ont protesté, et on les a laissés protester. Ils se retireraient qu’on les laisserait se retirer de même. La majorité des voix décidera de la constitution, et cette majorité ne dépend que du plus grand nombre. L’Assemblée nationale a, dit-on, sur les membres qui la composent , le même ascendant que la masse entière de la monarchie a sur quelques bailliages; ainsi quand la constitution sera faite et promulguée , les réclamations des v/lles et même de plusieurs provinces seront comptées pour rien. La France n’est pas un corps fédératif, dont les membres puissent se détacher à volonté. Le motif des nobles et des prélats qui ont protesté n’est point sans honneur, mais il sera sans effet.
Die
34 MÉMOIRES DK KIVAROL.
Ils ont assez résisté pour que leur conscience et leur postérité n’aient rien à se reprocher. Puissent-ils s’abandonner enfin comme des victimes volontaires de la tranquillité publique ! La minorité, qui a senti la première la nécessité de sacrifier les considérations des ordres à l’intérêt général , obtiendra sans doute , si la nation est généreuse, la conservation des privilèges honorifiques de tout l’ordre.
Ceux qui élèvent des questions publiques devraient considérer combien elles se dénaturent en chemin. On ne nous demande d’abord qu’un léger sacrifice, bientôt on en commande de très-grands; enfin on en exige d’impossibles. Tel homme a disputé son argent qui finit par ne pas même obtenir la vie. Je ne sais quel empereur romain ofï’rit aux séditieux de partager l’empire avec son rival , et on n’y voulut pas entendre. Il demanda qu’on lui laissât une province , et elle lui fut refusée ; enfin il parla pour sa vie , et il fut massacré. Ceux qui pensent appliqueront aisément aux circonstances actuelles les exemples que nous présente l’histoire. Anna tene/iti orhnia clat qui justa negat.
Nous devons à la noblesse française le témoignage quelle a offert volontairement à l'État le sacrifice de tous ses privilèges pécuniaires. Le roi a voulu du moins conserver à cet ordre les privilèges honorifiques. Nous verrons quelle par.t on va leur faire dans l’opinion et dans l’empire.
Il y a dans Paris des esprits extrêmes ou mal
>sle
intentionnés , des demi-philosophes cpie la superstition de la naissance rend malheureux : elle a succédé aux superstitions religieuses dans l’ordre de leur haine (i). Le seul mot noblesse les met en
à leurs yeux une St.-Barthélemi philosophique. Mais on les prie d’observer que , dans les gouvernemens les plus démocratiques, Alcibiade et César parlaient sans cesse de leur naissance. Il faut bien s’accoutumer aux inégalités de talent, de force, «le taille et de beauté qui sont dans la nature , et aux inégalités des conditions qui en ont été la suite. On ne peut d ailleurs éteindre un souvenir: la.raison du tiers-état ne détruira pas plus le préjugé de la noblesse , cjue l’histoire n’a fait oublier la fable. Toutes les nations ont commencé par des temps héroïques j et la philosophie elle-même n’a souvent que la folie de la naissance à opposer à l’insolence de la richesse; mais cette même philosophie ne peut rien pour le clergé.
. Les trois ordres étant réunis , et la déclaration des droits étant restée caduque , par le désistement tacite consigné dans la lettre de sa majesté aux nobles non réunis, il semble que rien ne devait plus arrêter les progrès de l’Assemblée nationale dans
(i) Nous renvoyons aux éclaircissemeps (A.) un morceau où M. de Montlosier exprime avec modération et avec force son opinion à ce sujet, nous empruntons ce passage aux Actes des W apôtres.
( Note des éditeurs. )
36 MÉMOIRES DE RIVAROI..
le travail d’une constitution et de la restauration des finances. Elle recevait des principales villes dil royaume des adresses et des députations flatteuses , en forme de remcrciemens et d’encoura- La majorité de la noblesse, humiliée et s’était réduite à n’avoir qu’une voix consultative , par respect pour ses mandats : la minorité du clergé avait à peu près suivi son exemple; et M. l’archevêque de Paris , qiri était entré lapidé et complimenté , n’avait plus d’objection à faire. Il semblait donc que l'on allait jouir du repos nécessaire au grand ouvrage de la régénération de la France.
Mais le gouvernement , alarmé de toutes les atteintes qu’on portait à l’autorité royale ,• soit à Paris , soit dans les environs ; voyant d’ailleurs que la fermentation des esprits allait toujours croissant , et qu’une population aussi monstrueuse que celle de Paris interprétait mal l’énergie de l’Assemblée nationale , et s’autorisait en même temps de la défection d’une grande partie des . gardes françaises ; le gouvernement, dis-je, crut devoir arrêter dans leur germe les affreux désordres qui allaient résulter d’une telle disposition.
Il fit approcher assez de régimens d’infimterie et de cavalerie pour en former un camp aux portes de la capitale. On plaça de l’artillerie sur toutes les avenues de Versailles , et des patrouilles nombreuses et continuelles mirent bientôt le séjour du £ roi hors d’insulte. M. le maréchal de Broglie avait
gcmens^ effrayée ,
été nommé généralissime de toutes les 'troupes Rassemblées dans llle-de-France.
Rien ne peut égaler la terreur qui s’empara de l’esprit de tous les députés à la vue des troupes et des canons. Ils inondèrent la capitale et les provinces de lettres effrayantes ; et on ne parla bientôt plus que des attentats de l’autorité contre l’Assemblée nationale. Tantôt le ministère avait placé vingt barils de poudre sous la salle de l’Assemblée ; tantôt cent canons à boulets rouges étaient dressés contre ses murailles de bois. Ou disait que Paris allait être assiégé, et on comptait déjà les canons et les bombes qui lui étaient réservés : tellement que l’effroi , sincère dans les uns et simulé dans les autres , gagna bientôt la capitale et les provinces. Ainsi , pendant que le roi rassemblait des soldats et multipliait les secours, l’Assemblée nationale rassemblait les suffrages, et multipliait les craintes. Pour le dire, en un mot, le roi et l’Assemblée se disputaient l’armée.
Ces terreurs étaient à la fois raisonnables et ab- *surdes. Il était raisonnable, en effet, qu’un grand rassemblement de troupes inquiétât une assemblée qui non-seulement a droit d’être libre , mais encore. a besoin de le paraître; mais il était absurde de prêter au roi les intentions d’un Caligula. Quelque mauvais esprit qu’on suppose au ministère, il n’est pas vraisemblable qu’un%oi, dont le caractère est connu , eût assemblé les états-généraux pour les foudroyer sur les cendres de sa capitale
embrasée , et pour perdre ainsi d’un seul cotlp sa réputation, son trône et' sa vie. Le roi les avait rassemblés pour faire arec eux la constitution , et pour débarrasser sa tête du fardeau d’une dette immense. Or, s’il eût attenté à l’existence de l’Assemblée nationale , non-seulement il serait tombé dans le désastre d’une banqueroute qu’il voulait éviter, mais il se serait encore abîmé dans les horreurs d’une guerre civile , en s’aliénant à jamais le cœur des Français.
Noug ne parlons ici que de la vraisemblance, qui est la vérité même pour les bons esprits, quand il ne s’agit que de soupçons et de craintes. Mais ceux qui parlaient au nom de l’Assemblée nationale sentirent bien qu’ils toucheraient peu la multitude s’ils s’arrêtaient au côté raisonnable, en ne montrant que des soupçons et de simples inquiétudes sur la liberté de leurs délibérations, et qu’on pourrait tirer un tout autre parti du côté absurde, en paraissant trembler pour la vie des députés. Ils trouvèrent ainsi le moyen de justifier des absurdités, et de calomnier une cour.
M. de Mirabeau qui , peu de jours auparavant , avait offert de prouver à l’Assemblée que M. Necker n’avait pas pris les mesures nécessaires pour remédier à la disette qui affligeait le royaume, n’ayant pu fournir ses preuves, et ayant au contraire reçu un dérrifenti dans les papiers publics , se releva très-bien de cette position fâcheuse par une motion violente contre les intentions du gou-
MÉMOIRES DE R1VAROL. 3g
vernement , au sujet du rassemblement des troupes. Cette motion , accueillie avec acclamation , fut suivie d’une adresse au roi pour le supplier instamment de retirer l’armée.'Cctte adresse était mêle'e de tous si dilférens , de tant de reflexions sur la tendresse et la fidélité de l’Assemblée , de tant de protestations sur le péril où se jetait le roi, qu’on disait partout «à ce sujet que c’était trop d’amour pour tant de menaces, et trop. de menaces pour tant d’amour.
Sa majesté répondit qu’elle n’avait rassemblé des troupes que pour en imposer aux esprits mal intentionnés, et à cette troupe de brigands armés qui vont flairant les troubles publics , et qui s’étalent jetés dans Parte aux premières nouvelles d’une révolution} que l’Assemblée nationale devait toujours se croire libre et inviolable} et que si pourtant elle avait des inquiétudes, sa majesté lui laissait le choix de se transférer à Soissons ou à Noyon. Mais l’Assemblée , qui supposait toujours une mauvaise intention au ministère, et qui gardait en secret l’espoir de lui opposer un jour cette même populace parisienne , contre laquelle on prenait des précautions, refusa de s’éloigner.
Elle s’occupa , durant quelques jours de la députation de St.-Domingue. On épuisa tous les lieux communs sur l’esclavage des nègres et l’abolition de la traite , et on finit par accorder six députés à cette colonie. •
On proposa aussi des moyens de parer h la di-
40 MÉMOIRES DE RI^IrOL.
sette des grains et à la misère des peuples ; mais on délibéra avec autant de lenteur sur des secours à donner que sur des lois à sanctionner; et vraisemblablement la 'moisson surprendra le comité des subsistances cherchant encore les moyens d’arriver jusqu’à elle (i).
Étonnée de sa propre lenteur, l’Assemblée se forma en trente bureaux , composés d’environ quarante personnes chacun , et ces bureaux ont dû se distribuer toutes les affaires. Tous les bailliages et tous les ordres y sont confondus. C’est là que disparaissent les ^privilèges et les constitutions particulières , et que la réunion de tous les esprits détruit cette variété de tant d’usages locaux , de tant d’administrations isolâtes , de lois gothiques, d’abus tyranniques et de vices consacrés. C’est dans ces bureaux que peut se former cette constitution, si vielior sentenlia mentis , qui doit substituer, à la France féodale et bigai’rée , une France libre et uniforme. C’est ainsi qu&, du mélange de tous les tons et des goûts de toutes les provinces, s’est formé dans Paris le goût universel. Nous n’avons eu en effet jusqu’à présent d’autres principes que ceux du goût dans les beaux-arts.
Le 4 juillet , M. le duc d’Orléans fut nommé président de l’Assemblée à la place de M. Bailly , et, sur son refus, on choisit M. l’archevêque de Vienne. Ce prélat a régné jusqu’au 20 du même
(1) C’est effectivement ce qui arriva.
( Note de Rivarol. )
mois , et dans une présidence aussi orageuse (i), il a montré, ce qu’on n’attend jamais de la vieil-
(i) Mirabeau , dans le Çpurrier de Provence , qu’il rédigeait , donne cette définition piquante d’un président de l’Assemblée:
« C’est une place difficile à bien remplir que celle de président dans l’Assemblée nationale. On croirait d’abord qu’il suffit d’y apporter ce qu’on peut appeler les qualités de la présidence , cet esprit d’analyse qui déméle l’opinion dominante dans les discussions , pour la présenter avec netteté ; cette activité dans la pensée qui la rend présente à tout , sans fatigue et sans inquiétude ; de la chaleur pour presser des délibérations languissantes , du sang-froid pour en ralentir la précipitation ; beaucoup de fermeté dans les occasions importantes ; beaucoup de souplesse dans les circonstances difficiles; l’art d’influer par une observation , par un mot dit à propos sur le bon ordre et la tranquillité de l’Assemblée ; un grand respect pour sa place , joint au talent de la faire respecter des autres, et point de ressentiment personnel ; la prévoyance du tumulte pour le prévenir avec adresse , ou l’ascendant nécessaire pour l’arrêter avec fçrmeté’; et, par-dessus tout , l’art d’économiser le temps, d’empêclier les écarts , les vains débats ; de dérober l’Assemblée aux pièges de ceux qui voudraient la faire périr de langueur ou de convul- « sions. On croirait , en un mot, qu’avec de la tête et du caractère on peut exercer honorablement les fonctions de président ; mais cela ne suffit pas , il faut encore être bel esprit.
» On n’est point président sans faire un compliment d’entrée et de sortie. Le fauteuil de la présidence dégénère en fauteuil académique : celui qui sort fait l’éloge de celui qui entre ; celui qui entre fait l’éloge de celui qui sort ; le premier, plein des sentimens de sa faiblesse et des bontés de l’Assemblée, cède avec plaisir sa place à son successeur, dont il connaît les talens et les lumières. Le second n’occupe ce poste qu’en tremblant ; il sait à qui il succède ; mais l’indulgence qui a dirigé ses collègues dans leur choix est un garant de celte qu’ils lui accor-'
4a MÉMOIRES DE RIVAROL.
lesse , une adhe'sion ferme à de nouveaux principes , et un goût marqué pour cette philosophie dont il avait si souvent attaqué les germes empoisonnés ; ce qui nous fit dire qu’il était l ’ exécuteur testamentaire de ses ennemis.
C’est sous ce président que s’est consommée la révolution dont nous écrivons l’histoire. Au reste, on a observé que tous les dévots , en se rangeant du côté du tiers-état , furent d’abord forcés de dépouiller le vieil homme , et de se faire philosophes.
On fit bientôt une nouvelle adresse au roi pour obtenir la grâce de quelques gardes françaises , et pour envoyer à Paris tine députation qui devait y porter l’ordre et le calme. Le roi se rendit à la première demande et se refusa à la seconde, se* réservant toujours l’exercice de la puissance exécutive qu’on pouvait déjà lui ôter, mais qu’on n’osait encore lui disputer.
C’est à cette époque périlleuse , c’est-à-dire vers le ii juillet , que M. Necker reçut du roi un ordre subit de quitter le royaume. Ce parti extrême était
lieront pendant l’exercice de sa charge. Si la présidence était plus longue , ces complimens ne seraient qu’inutileÿ ; mais répétés tous les quinze jours , ils deviendront aussi pénibles pour l’orateur que fastidieux pour l’Assemblée. Ce commerce d’éloges n’est pas fait pour préluder aux grands débats de la politique ; le langage de la flatterie ne nous va plus : il faut un autre ton aux hommes libres.
( Note des éditeurs. )
un coup de dés ; le conseil était partagé depuis long-temps. Le vieux ministère voulait que le roi maintint son autorité, et le nouveau exigeait que sa majesté laissât faire , et s’abandonnât sans réserve à l’Assemblée nationale. Le vieux ministère l’emporta , sans avoir pris aucune des précautions qui pouvaient justifier , c’est-à-dire faire réussir le parti auquel on s’arrêtait. Il était alors aussi impolitique et aussi dangereux à l’a cour de France de se séparer de M. Necker, qu’il le serait à la cour de Naples de faire jeter à la mer l’ampoule de saint Janvier.
Au premier bruit du départ de M. Necker, Paris fut consterné, le Palais-Royal frémit, la Bourse se ferma, les spectacles furent suspendus {observez que ceci se fit par l’qfdre des états-généraux du Palais-Royal) , et dix mille brigands armés se déchaînèrent dans les rues. A un jour alarmant succéda une nuit plus effrayante encore , puisqu’à la douleur d’avoir perdu M. Necker se joignait la crainte qu’inspiraient ces brigands(i). #
Le tocsin sonnait de tous côtés ; on commençait ‘ • le pillage de quelques maisons. Les marchands
(i) A. la même époque et pour la même cause , Strasbourg fut troublé par une émeute violente. Voyez, dans les éclaircissemens (B) , le récit qu’en fait un partisan des idées nouvelles ; il, est tiré du Courrier cle Provence.
> •• ( Note des éditeurs. )
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u’ osaient ouvrir leurs boutiques , les ateliers furent déserts, et la ville était déjà inhabitable, lorsque les bourgeois , pour se défendre , prirent tout-à-coup les armes, au lieu de recourir au roi , ce défenseur né de l’état , qui ne peut refuser ses troupes aux villes , et dont les villes ne peuvent refuser les troupes. Par cette insurrection générale , Paris, d’inhabitable qu’il était , devint inaccessible.
On sait que, pour procéder à l’élection des députés , Paris avait été partagé en soixante districts ; de sorte qu’au premier signal les électeurs, s’étant rendus dans leurs départemens respectifs, furent en état de rassembler et de classer les bourgeois , comme ils l’avaient déjà fait lors de l’élection des députés aux état^-généraux. On forma aussitôt une milice de quarante-huit mille hommes, dont chaque division était commandée par les officiers et les soldats en semestre ou retirés du service , dont la ville est toujours assez pourvue. Ainsi , ces dispositions si sages , et surtout cette promptitude dans la subite organisation des troupes , dont lîs Parisiens orft fait tant de bruit , et qu’ils prétendent sans exemple dans aucune insurrec- • tion, n’ont plus rien de merveilleux quand on y regarde de près : l’échafaudage construit pour les états-généraux servit à l’insurrection. Le premier soin de cette milice bourgeoise fut de désarmer la canaille qui pillait les maisons , et de s’emparer de toutes les armes qu’on put trouver, ce qui occa-
siona des mesures violentes , comme on le verra bientôt.
Dès que les nouvelles de ce désastre furent portées à Versailles, l’Assemblée nationale en conçut une douleur convenable au succès de ses craintes, et envoya au roi une députation nombreuse. L’éloquence des députés ne pouvait rien ajouter aux ennuis de sa majesté. Elle savait que le sang de ses sujets coulait dans Paris : aussi répondit-elle aux députés que , non-seulement elle allait retitirer ses troupes des environs de la capitale , mais encore quelle les autorisait à faire connaître cette disposition aux Parisiens, afin de leur montrer qu’autant ils s’étaient défiés de leur roi , autant il se fiait en eux ; et pour que la capitale ne souffrit pas des mesures tumultueuses quelle venait de prendre pour sa propre défense , sa majesté se chargea du soin de nommer les officiers qui pouvaient organiser et diriger ces légions patriotiques.
Le roi s’étant mis par-là à la tète de cette milice boufgeoisc qui avait succédé à cette canaille armée , il semble que tout devait rentrer dans l’ordre ; mais quand IIdnri III se déclara chef de la ligue , il n’en fut pas mieux le maître pour cela. On apprit bientôt à Versailles que la populace, réunie aux milices, s’était jetée sur l'hôtel des Invalides , et en avait enlevé trente mille fusils ; que de là elle s’était portée à la Bastille, et qu’après deux ou trois heures de pourparlers , d’allées et de venues , le gouverneur, qui avait fait la faute
46 MÉMOIRES DE RIVAROt.
de descendre dans les cours anterieures et de négliger les ponts-levis , avait été surpris avec sa petite garde d'invalides.
Il n'est peut-être pas indigne de l’histoire d’observer que le gouverneur de la Bastille ne voulut pas faire tirer le canon sur le peuple qui se portait en foule du côté de l’Arsenal , de peur d’endommager une petite maison qu’il avait fait bâtir de ce côté-là , et qu’il affectionnait. Et ce qui n’est pas moins remarquable, c’est que dans ce même instant M. de Bezenval, général des Suisses, se cachait pour ne pas donner l’ordre à sa troupe, et laissait prendre les Invalides , de peur que si l’émeute devenait trop considérable on ne pillât sa maison , qui était voisine, où il avait fait peindre depuis peu un appartement entier et construire des bains charmans. Voilà par quels hommes le roi était servi !
Quoique le ministère fut coupable de n’avoir pris aucune mesure intérieure contre l’orage, depuis qu’il était si fortement averti, M. de Launay n’en était pas moins répréhensible de s’êti'e hasardé avec une populace fürieuse. S’il s’était renfermé dans la Bastille, il était inexpugnable. Quoi qu’il en soit , cet infortuné gouverneur fut bien puni de son imprudence; le peuple le traîna jusqu’à la place de Grève et lui trancha la tête, après l’avoir accablé de coups et d’outrages. Cette tête , promenée dans les rues au bout d’une lance, fut portée au Palais-Royal.
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C’est à quoi se réduit cette prise de la Bastille , tant célébrée par la populace parisienne. Peu de risques, beaucoup d’atrocités de leur part, et une lourde imprévoyance de la part de M. de Launay; voilà tout : ce ne fut, en un mot , qu’une prise de possession. La populace , ivre d’amour-propre et de rage , porta sur un char de triomphe je ne sais quel déserteur des gardes-françaises , qui s'était jeté le premier sur le pont-levis de la Bastille ; on lui donna une croix de St. -Louis et -un cordon bleu , et on le promena ainsi décoré dans ce même Palais-Royal où était ûchée la tête du malheureux de Launay.
Croira-t-on que des députés du tiers , des ennemis nés de tout ce qui s’appelle naissance, noblesse , décoration , aient pourtant trouvé que ce garde-française avait Y air d’un homme de qualité? Il faut , en vérité que la noblesse soit pour les bourgeois une espèce d’idce innée , ou du moins le premier et le plus puissant des préjugés.
Dans ce même jour, les électeurs des fliflerens districtsdeParis avaientformé à l’Hôtfll-de-Vïllp un tribunal, sous le nom de comité permanent. M, de Flesselles , prévôt-des-marchands , se trouva naturellement à la tête de ce tribunal, et il fut pendant quelques heures 1 homme du roi et l’homme de la bourgeoisie. Le péril de sa position dura peu : il fut accusé d’avoir écrit au gouverneur de la Bastille pour l’engager à tenir bon , et de lui avoir annoncé qu’on viendrait à son secours. Ce vieil-
lard se disculpa sur le devoir de sa place aux yeux des électeurs; mais en sortant de l’Hôtel-de- Ville, il fut massacré par la populace. Tel est l’effet de ces violentes crises entre l’autorité royale et les
être massacré dans les deux partis ; avec cette différence que leè cours ont égard au malheur des situations , et qu’un peuple en fureur ne sait qu’égorger.
Ces deux exécutions imprimèrent une terreur profonde à' la cour, et un mouvement plus vif à l’Assemblée nationale : rien n’avance les affaires comme les exécutions. Sa majesté, voyant qu’il faudrait noyer l’insurrection dans des flots de sang, aima mieux la légitimer à force de clémence : elle se rendit sans appareil aux états-généraux , quelle nomma pour la première fois Assemblée nationale; elle confirma le renvoi de l’armée campée autour de Paris ; approuva l’érection de la milice bourgeoise ; remit au président de l’Assemblée une lettre de rappel pour M. Necker ; autorisa quatre-vingts députés à se rendre à Paris pour y porter les nouvelles de tant de bontés , et ajouta à sa parole , par son silence , en oubliant la défection des gardes-françaises et le meurtre de ses officiers.
Mais si Paris faisait peur à Versailles , Versailles n’effrayait pas moins Paris. Cette capitale, qui ne pouvoit croire à tant de clémence de la part du roi, barricadait ses rues, se couvrait d’hommes armés qui semblaient être sortis de terre, comme
fureurs populaires : on peut
jadis à la voix de Cadmus. Ou arborait partout la cocarde nationale : elle était, blanche , bleue et rouge. Ces couleurs décoraient tout , consacraient tout, justifiaient tout. Les électeurs établis à l’hotel-de-ville y étaient autant d’ephores ; le trésor royal était entre leurs mains ; ils donnaient des ordres, plaçaient des corps-de-gardes , interceptaient les courriers de la cour et des provinces, s’emparaient delà poste aux lettres, et délivraient des certificats et des passe-ports. Les douanes et les bai i lères , brûlées dans un premier accès de rage furent rétablies , et les droits perçus au profiulé la ville ; la métropole et les paroisses chantaient des messes pour les héros morts à l'attaque de la Bastille ; enfin , tous les attributs de la puissance suprême se trouvaient à l’hôtél-de-ville ; et l’autorité royale , ce trésor composé de tous les pouvoirs accumulés par tant de rois conquérans et d’habiles ministres, était dispersée entre quelques bourgeois qui tremblaient eux-mêmes devant les furieux exécuteurs de leurs volontés. Car, s’il est vrai que les conjurations soient quelquefois tracées par des gens d’esprit, elles sont toujours exécutées par des bêtes féroces.
Les députés de l Assemblée nationale qui étaient allés porter le calme dans Paris, en rapportèrent cet elfrayant tableau ; on s'attendait à chaque moment à voir arriver cinquante mille hommes armés , pour enlever le roi et incendier Versailles. M. de Lally-Tollendal , député connu par une
5o MÉMOIRES DE RIVAUOL.
éloquence passionnée et quelquefois convulsive, dit en terminant so^i récit : « Qu il leur était or- >, donné par la nation ( comme si elle était toute » entière sous les fenêtres de l’hôtel-de-ville ) ,
» de demander absolument le rappel deM. Necker » et le renvoi des ministres actuels. » L’Assemblée nationale, étonnée que l’hôtel-de-ville lui donnât des ordres, dissimula sa surprise et obéit. Que refuser en effet à soixante mille protecteurs armés? Depuis quelques jours l’Assemblée était située entre ceux pour qui elle travaillait , et ceux contre lesquels elle s’exercait : et puisqu’elle avait appelé Paris à son secours contre l’autorité , il fallait bien quelle s’attendit à voir les soldats parisiens décider par le fait ce quelle ne devait décider que par le droit.
Cependant le roi était fulèle à toutes ses promesses : l’armée était déjà décampée; elle fut suivie de son général , et bientôt du garde-des-sceaux et des nouveaux ministres qui donnèrent leur démission avant d’avoir prête serment. On vit partir ceux et celles que les faveurs de la cour rendaient coupables , et enfin quelques députés qui avaient montré trop de fidélité à leurs mandats , ou trop peu de foi en M. Necker.
Un commis et des courriers étaient déjà partis pour ramener ce ministre. La postérité ne voudra pas croire que le salut de la 1 rance, assemblée en états-généraux , ait dépendu d’un seul homme , et qu’on ait dit à Paris que si M. Necker mourait.
MÉMOIRES DE RIVAROL. 5t
l’Assemblée nationale serait dissoute , et la monarchie renversée. Il faut toujours remonter aux agioteurs et aux capitalistes , pour expliquer le phénomène politique d’une telle influence. Tant que Paris se croira la nation , la bourse sera le cœur du royaume, et M. Necker l’ami du cœur.
Les succès en amènent d’autres , et l’appétit du pouvoir ne saurait être rassassié. L’hôtel-de-ville et la bourgeoisie de Paris, peu contens de tous les sacrifices que sa majesté avait faits à la tranquillité publique, et pleins encore de la première ivresse de la souveraineté , exigèrent que sa majesté vînt montrer à la capitale un roi sans armée, sans ministres , sans conseil , et , puisqu’il faut le dire, un roi dépouillé. Sa majesté, par un instinct que nous appellerions du génie, si nous ne craignions de dérober quelque chose à son cœur, confondit les malintentionnés et tous ceux qui avaient compté sur un parti extrême ou du moins sur un peu de résistance : elle annonça qu’elle se rendrait à Paris.
M. le comte d’Artois , qui s’était dévoué à la haine publique en se déclarant le défenseur des prérogative^ de la noblesse , offrit à sa majesté d’aller, à sa place, affronter une ville furieuse; et , sur son refus, ce prince partit pour l’Allemagne. Un fils de France ne pouvait humilier plus efficacement les bourgeois de Paris , qu’eu paraissant dérober sa vie et celle de ses enfans à leur fureur.
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C’est le 17 juin que le tiers-étal , en se déclarant Assemblée nationale , porta le premier coup à l'ancienne organisation du royaume , et ce fut le 17 de juillet que le roi confirma le nouvel ordre * de choses en allant à Paris. *
Versailles n’oiibliera jamais ce jour et ce départ. Les anciens serviteurs du roi ne purent voir, sans verser des larmes , le monarque français, dont le nom seul emporte les idées d’amour et de puissance , s'acheminer sans appareil et sans défense-, au milieu d’une populace armée , vers une capitale en délire, pour y sanctionner une insurrection. On n’oubliera jamais qu’aux portes de cette même capitale huit bourgeois s’offrirent pour otages aux habitans de Versailles , qui leur livraient la personne du roi, comme si huit têtes inconnues pouvaient représenter le chef de la nation , et comme si un péril aussi imminent ne devait faire trembler que Versailles! On se souviendra toujours que sa majesté , forcée de laisser le peu de gardes du corps qui l'avaient suivie, se vît d’abord entourée de ces mêmes soldats qui, peu de jours auparavant , étaient ses gardes françaises, et qu’on affecta de faire marcher dev ant elle les mêmes canons que les rebelles avaient enlevés à la Bastille et aux Invalides , afin de mieux étaler à ses yeux les trophées de l’insurrection.
On se souviendra à jamais qu’après cinq heures de marche, sa majesté engagée dans une triple haie de plus de cent cinquante mille hommes armés,
depuis la barrière jusqu’à la Grève, on se souviendra , dis-je, que le meilleur des rois entendait pour tout cri : Ne criez pas vive le roi! Les hommages et les bénédictions n’étaient que pour les trois cents députés qui précédaient le carrosse du roi , et ouvraient la marche , ainsi que dans les anciens triomphes où le vaincu suivait le vainqueur. C’est ainsi que sa majesté monta à l’hôtel— de-ville , dont les marches étaient encore teintes du sang des Flesselles et des de Launay.
En arrivant , on lui présenta la cocarde nationale, et sa majesté la tenant dans ses mains fut obligée de se mettre aux fenêtres pour satisfaire les innombrables spectateurs qui couvraient la place de Grève, les rues, les toits des maisons, les quais et les rivages de la Seine , et qui ne pouvaient assez repaitie leurs yeux de l'aspect du ru» qu’ils avaient ainsi décoré.
Après cette cérémonie , sa majesté prêta l’oreille aux harangues des échevins, des électeurs et de M. Bailly, qui venait d’être nommé par acclamation maire de la ville ou prévôt des marchands , et dont le roi confirma l’élection. La harangue de cet académicien roulait sur une antithèse qui ne peut être excusée que par l’intention. Il dit au roi , en lui présentant les clefs de la ville, comme si la ville ne lui appartenait que de ce jour même : Sire, Henri IV avait reconquis son peuple , ici cest son peuple qui a reconquis son roi. 11 était dur sans doute de faire entendre au roi que tout était forcé
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tlans sa démarche , puisqu'on effet Henri IV avait forcé. Paris.
Observons ici combien l’homme est l’ouvrage . des circonstances : connu par une histoire de l'astronomie , M. Bailly, destiné à finir ses jours dans le paisible fauteuil de l'académie , se trouve aujourd’hui lancé dans les orages d’une révolution, et, chargé de la dépouille sanglante du prévôt des marchands, il présente à son roi les clefs d’une capitale insurgente.
« Le marquis de la Fayette offrait en ce moment un autre exemple des coups du sort. Né sans doute pour commander à des insurgens, il avait été nommé aussi par acclamation commandant des milices nationales, c’est-à-dire parisiennes. Il salua le roi en cette qualité, et sa majesté, qui n’était pas venue pour refuser , confirma son élection.
M. de Lally-Tollendal , député dont nous avons déjà parlé , harangua aussi sa majesté ; mais ses apostrophes étaient pour les assistans. Le voilà , criait-il , le voilà ce roi ! et il continua sur ce ton une longue et pathétique paraphrase de ïecce homo ! car les mêmes circonstances amènent les mêmes expressions.
Enfin sa majesté , accablée du poids d’une telle journée , témoigna le désir de se retirer : elle avait tout approuvé , tout sanctionné ; le calice était bu , et la révolution consommée ; on ne put s’opposer à sa volonté , et avant minuit
il fut libre au roi de France de retourner à Versailles.
Je ne peindrai ni la stupeur des courtisans , ni les larmes de la reine, ni la fuite des princes, ni les émigrations de la noblesse , ni la solitude où se trouva la cour; mais je dois dire qu’à l’exemple de Paris et de Versailles, la France entière se couvrit de cocardes nationales ; les paysans et les bourgeois armés se mêlèrent aux troupes réglées : la défection fut générale sur toutes les frontières , de la nier Méditerranée jusqu’aux Alpes , et des Pyrénées jusqu’à l’Océan.
Au milieu de ces cris vagues de patrie et de liberté (i), et dans cette confusion de tous les
(i) Mirabeau conseillait avec force et avec dignité un usage plus éclairé de la liberté et du patriotisme dans ne passage du Courrier tic Provence :
* C’est, la jeunesse qui recueillera surtout les fruits de la régénération de la France. Une carrière infinie de jouissances et de gloire est ouverte à tous ceux qui voudront se rendre dignes 'de la parcourir. Mais il faut placer un signal sur cette mer semée d’écueils. O vous , qui dans cette antique ferveur qu’on n’éprouve qu’à votre âge , substituez l’amour de la patrie à de viles passions, ne prenez point un feu passager de l’imagination, ni une vaine ardeur de briller pour une vocation au périlleux métier d'homme public I L’amour-propre est l’ennemi de la gloire, et la vanité , trop pressée de s’agiter sur un petit théâtre, n’a pas le loisir de jeter en silence les fondemens d’une gloire solide. Ces parleurs écervelés qui se prennent complaisamment pour des orateurs , ces brouillons qui se croient des politiques, ces petits séditieux bruyans qui se regardent comme des républicains , sont loin de s’étre élevés jusqu’à l’idée de la liberté
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rangs , qui parait à des yeux vulgaires une réunion de tous les interets , la fuite ou le silence ont distingué les vrais politiques , les vrais amis de l’ordre , et tous ceux enfin qui savent séparer la jliberté de la licence, le courage du fanatisme, et une aveugle insurrection d’une constitution éclairée.
Au reste , jamais Paris ne mérita mieux qu’aujourd’hui le nom de capitale ; il a levé l’étendard, et tout le royaume s’est rangé sous lui ; il s’est intitulé la patrie , son hôtel-de-ville s’est appelé la nation , et cet insolent sophisme n’a révolté personne. Paris absorbe tous les revenus de l’état; il tient dans ses mains toutes les branches de l’autorité; son Palais-Royal fait des listes de proscription , sa populace les exécute , et la fuite n’est pas toujours permise à ceux qui sont inscrits sur ces listes fatales. Trois millions de paysans armés d’un bout du royaume à l’autre , arrêtent les voyageurs, confrontent les signalemens et ramènent les victimes à Paris : l’hôtel-de-ville ne peut les arracher aux fureurs des bourreaux patriotes ; l’Assemblée nationale , en soulevant le peuple , a bien
de la sévérité des devoirs qu’elle impose , des travaux qu’elle commande à ceux qui veulent être ses ministres. Les véritables candidats pour le service de la patrie ne se reconnaissent point à de puériles clameurs ; l’emploi de la jeunesse distinguera la maturité des hommes, et les moins impatiens de courir après la gloire seront les seuls qui pourront l’atteindre. »
( Note des éditeurs. )
pu renverser le trône , mais elle ne peut sauver un citoyen. Le temps viendra que l’Assemblée dira à l’armée civile, vous m'avez sauvée de ïaulorité , mais qui me sauvera de vous ? Songez, Assemblée nationale , à la fable du cheval qui appelle l’homme à son secours ; et si la fable ne suffit point , songez à l’histoire du long parlement et de l’armée de Cromwel : ce parlement , «à l’aide d^ l’armée , triompha du roi , mais il périt dans son triomphe , parce qu’il ne put se débarrasser de l’armée. Si un troupeau appelle des tigres dko titre ses chiens , qui pourra le défendre de ses nouveaux défenseurs (i) ? Pour qu’une insurrection fût heureuse, il faudrait que tout prit une tournure civile , dès qu’on n’a plus rien à craindre de l’autorité; mais comme pour maîtriser l’autorité on a levé une armée , cette armée reste quand la révolution est faite , et cette force militaire fait trembler à son tour ceux- quelle avait d’abord rendus si redoutables. Que répondre en effet à un peuple armé qui vous dit : Je suis maître.
Quand oh a déplacé les pouvoirs, ils tombent
(1) Dans les Actes des apôtres on trouve cette définition singulière de la révolution :
« La révolution française n’est qu’une agrégation de suicides. Le roi s’est tué lui-même ; le parlement s’est tué lui-même ; le clergé s’est tué lui-même ; la noblesse s’est tuée elle-memc ; les états-généraux se sont tués eux-mêmes ; encore quelques jours , et l’Assemblée nationale se tuera elle-même. »
( Note des éditeurs. )
Dig:
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nécessairement dans les dernières classes de la société, puisqu’au fond c’est là que réside, dans toute sa plénitude , la puissance exécutive. Tel est aujourd’hui l’état de la France et de sa capitale, qu’il n’est pas de publiciste qui pût lui donner un nom , et qu’il n’est pas de Français qui ne doive également le redouter et le détester.
* On ^' ra sans doute 4 ue ce n’est pas sur ce ton que les papiers publics ont parlé de la révolution : ils ont tout justifié , ils ont tout admiré, et la défectio#des gardes françaises, et les calomnies des malintentionnés, et les atrocités de la populace (i). Mais qu’auraient-ils dit si l’armée eût été fidèle, si Paris eût été contenu et l’autorité royale fespecte'e ? Alors l’Assemblée nationale , qui est aujourd’hui la plus auguste assemblée de l'univers ( 2 ), aurait été traitée d ’ imprudente dans
( 1 ) On avait répandu te brait qu’une foule de gardes françaises , morts dans les premiers jours de la révolution , avaient été empoisonnés par leurs officiers: cette calomnie pouvait faire égorger tous tes officiers qui se trouvaient à Paris. On prit donc le parti de faire ouvrir quelques-uns de ces soldats , et on trouva qu’ils étaient morts d’indigestion , victimes de leur gourman- ' dise' et de la reconnaissance des Parisiens qui ne cessaient de leur donner à boire et à manger.
On a répandu avec autant de vérité que madame Necker était obligée de faire elle-même le dîner de son illustre époux.
(2) On est un peu scandalisé de voir dans tous les journaax français , qu’une nation aussi polie que la nôtre se traite ellemême de première nation du monde ; quelle appelle son Assemblée nationale la plus auguste assemblée de t univers , etc. Plus
MÉMOIRES DE R1VAROL.
ces mêmes feuilles publiques , et blâmée de n’avoir pas accepté la fameuse déclaration des droits offerte par sa majesté. Et pourquoi , aurait-on dit , envier au roi la gloire de donner lui-même une constitution à son peuple ? Pourquoi ne pas sanctionner le bien de quelque main qu’il nous vienne? Pourquoi soulever la populace d’une grande ville, et l’exposer à la colère de son roi ? Alors tous les ministres qu’on outrage maintenant auraient été déifiés ; alors l’hôtel-de-Ville , qui est aujourd’hui le plus auguste des tribunaux , et les moindres districts , qui sont aussi très-augustes , n’auraient été qu’un ramas de séditieux , dignes de l’exécration des bons citoyens, et de tous les châtimens qu’aurait pu leur infliger un maître justement irrité. C’est ainsi que les écrivains sont tous plus ou moins corrompus par l’événement. On ne nous fera pas sans doute le même reproche. Nous avons écrit sans prédilection et sans amertume , sans crainte et sans témérité , mais non sans obstacle et même sans péril. Dans le feu d’une révolution , quand les haines sont en présence, et le souverain divisé t il est difficile d’écrire l’histoire : ceux qui ont fait une révolution voudraient aussi la raconter; ils voudraient , après avoir tourmenté ou
on se donne à soi-mémc , plus les autres sont tentés de nous ôter. La modestie a toujours affaire à la générosité , et l’orgueil à l’envie.
( Notes de Rivarol. )
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massacré leurs contemporains , tromper encore la postérité; mais l’histoire repousse leurs mains criminelles ; elle n’écoute pas la voix mensongère* des passions ; elle veut être le juge et non le flat-» teur des hommes ; et , comme la loi , elle les ap-> prouve sans amour, et les condamne sans courroux.
Il nous semble donc que la Cour, l’Assemblée nationale et la ville de Paris sont également coupables dans la révolution actuelle. La Cour est coupable envers la nation pour avoir entouré les pacifiques députés du peuple de soldats menaçans ; pour avoir entamé la guerre civile y èti’ excitant les défenseurs de l’état contre ses restaurateurs. Toute la conduite du ministère prouve qu’il n’avait prévu ni compris ce que devaient être des états-généraux, accordés après tant de prières, après tant de sujets de mécontentement , après de si longues déprédations : aussi , d’après ses mauvaises manœuvres, l’autorité royale abandonnée de l’armée, annullée dans l’opinion publique, et heurtée par la masse d’une population énorme,* s’est-elle brisée comme un verre.
. Les torts de l’Assemblée nationale ne sont pas moins évidens , quoique plus nécessaires. En armant Paris , elle exposait également la tête du roi, la vie de ses sujets et la liberté publique. On n’a qu’à supposer un moment que l’armée eût obéi; ou même, après la défection de l’année , on
n a qa a supposer que le roi eut résisté aux msolentes prétentions de Paris; on n’a, dis-je, qu’à
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poursuivre cette supposition par la pensée, si toutefois on peut soutenir l’image des horribles conséquences quelle présente. Heureusement le roi a déconcerté ses ennemis en ne leur opposant aucune résistance; et sans doute que si Charles I er . en ei\t fait autant , Cromwel était perdu.
Il faut donc que l’Assemblée nationale choisisse et avoue qu'il y eut en tout ceci imprudence ou trahison : imprudence , si on avait armé Paris sans être sûr de l’armée ; trahison , si on avait gagné l'armée avant de soulever Paris. Maintenant que l'Assemblée peut compter le roi pour rien , elle doit compter Paris pour tout : le temps nous apprendra si elle a gagné au change. Quoi qu’il en soit, un peuple immense a déserté ses ateliers, * les tribunaux sont fermés , les régimens n’ont plus de chefs , et la France sous les armes attend une constitution , ce paisible ouvrage des lois, comme si elle était menacée d’une descente sur ses côtes , ou d’une invasion de barbares. Il est donc vrai que l’ Assemblée nationale cria au secours sans en pouvoir garantir ni prévenir les suites.
Les torts de la capitale , ou plutôt ses crimes, sont trop connus : elle a déjà fourni des sujets de tragédie à la postérité , et des argumens terribles aux ennemis de la liberté. Les âmes douces et sensibles ne veulent plus d’un bien qu’il faut acheter par tant de A'imes et par une anarchie dont on ne peut prévoir la lin. C'est, dira-t-on , la. faute du despotisme qui ne laisse de porte ouverte à la
Ga
liberté que l’insurrection : j’cn conviens ; mais fallait-il , ville barbare ! quand les troupes se furent retirées , quand l’Assemblée nationale vint t'apprendre combien elle était satisfaite de la dernière séance royale; fallait-il exiger que ton prince, que le descendant de tes soixante rois vint s’abaisser dans les murs ? Savais-tu si , du milieu de cette forêt de lances et de baïonnettes, quelque monstre ou quelque insensé, tel qu’il s’en est trouvé chez toi dans des temps plus tranquilles, ue te couvrirait pas d’un deuil et d’un opprobre éternels (r) ? Mais Paris voulut faire le brave ; il voulut montrer son sein hérissé déféra son roi privé de tout appareil de puissance et de tout signe de • majesté.
Ce crime contre la royauté a été suivi d’attentats sans nombre contre l’humanité. En vain le roi , pour prix de tant de condescendance , a-t-il demandé à l’hôtcl-de-ville que tous ceux que le cri public désignait pour victimes fussent remis aux tribunaux; en vain a-t-il imploré pour ses sujets non une grâce, mais. la simple justice ; en vain at-on illuminé la ville et rouvert les spectacles : c’est dans le moment de cette fausse paix que le peuple de Paris , roi , juge et bourreau , après
(i) Cette crainte n’est point hasardée. Un c^ip de fusil parti d’une main inconnue blessa mortellement une femme , tout près du carrossd du roi.
( Note de Rien roi. )
quelques meurtres obscurs que nous passons sous silence, a traîné MM. Foulon et Berthier dans la place de Grève , et leur a fait éprouver des supplices, et subir une mort dont on ne trouve d’exemple que chez les peuples les plus féroces de la terre, ou dans les temps les plus désastreux de l’histoire. M. Foulon, vieilli dans les affaires, et connu par ses talens, était beau-père de M. Berthier, intendant de Paris. Il fut livré par les paysans de sa terre à la populace parisienne. On l’accusait, sans preuve, d’avoir dit une fois dans sa vie, que le peuple était fait pour manger du foin. Cette phrase proverbiale ne l’eût pas conduit à la mort s’il n’eût pas été nommé un des ministres éphémères qui succédaient à M. Necker. Ce fut là son véritable crime. On a observé que ce même peuple , qui s’attendrit tous les jours sur la passion de Jésus- Clirrst , affecta de la faire endurera cet infortuné ministre , comme si la dérision et l’impiété ajoutaient à la vengeance. On l’avait couronné d’épines ; lorsque excédé de tourmeus et de fatigues il demanda à boire, on lui offrit du vinaigre. «Sa tète, promenée dans les rues de Paris , fut portée le même jour à son gendre , qui s’avançait vers la capitale, au milieu d’une foule de paysans et de bourgeois armés.Forcé de baiser cette têtesanglante, M. Berthier fut bientôt massacré sous les fenêtres de ce même hôtel-de-ville qui demandait en vain sa grâce aux tigres dont il n 'était plus maître. Le soldat qui arracha le cœur de M. Berthier, pour
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l’offrir tout saignant à MM. Bailly et La Fayette, prouva à ces nouveaux sages , que le peuple ne goûte de la liberté , comme des liqueurs violentes, que pour s’enivrer et devenir furieux. Malheur à ceux qui remuent le fond d’une nation ! 11 n’est point de siècle de lumières pour la populace ; elle n’est ni française , ni anglaise , ni espagnole. La populace est toujours et en tout pays la même , toujours cannibale , toujours anthropophage ; et quand elle se venge de ses magistrats, elle punit des crimes qui ne sont .pas toujours avérés par des crimes certains. Souvenez-vous , députés des Français , que lorsqu’on soulève un peuple , on lui donne toujours plus d’énergie qu’il n’en faut pour arriver au but qu’on se propose , et que cet excédant de force l’emporte bientôt au delà de toutes les bornes. Vous allez , en ce moment , donner des lois fixes et une constitution à une grande nation , et vous voulez que cette constitution soit précédée d’une déclaration pure et simple des droits de l’homme. Législateurs , fondateurs d’un nouvel ordre de choses , vous voulez faire marcher devant vous celte métaphysique que les anciens législateurs out toujours eu la sagesse de cacher dans les fondemens de leurs édifices. Ah ! ne soyez pas plus savans que la nature. Si vous voulez qu’un grand peuple jouisse de l’ombrageetse nourrisse des fruits de l’arbre que vous plantez , ne laissez pas ses racines à découvert. Craignez que des hommes auxquels vous n’avez parlé que de leurs droits , et
MÉMOIRES DE RIVAIIOL. G*»
jamais deleurs devoirs, que des hommes qui n’ont plus à redouter l’autorité royale , qui n’entendent, rien aux opérations d’une assemblée législative , et qui en ont conçu des espérances exagérées , ne veuillent passer de l’égalité civile que donnent les lois à l’égalité absolue des propriétés , de la haine des rangs à celle des pouvoirs, et que de leurs mains , rougies du sang des nobles , ils ne veuillent aussi massacrerleursmagistrats(i).Il fautaux peuples des vérités usuelles , et non des abstractions ;
(i) «Nous ne sommes point dans la même situation que l’Amérique ; là , tous sont cultivateurs , tous sont propriétaires , tous sont égaux. Commençons par faire des lois qui rapprochent les hommes , qui les accoutument à porter docilement le joug de l’égalité , qui diminuent surtout l’indigence de la classe la plus nombreuse. Jusqu’alors une déclaration de droits, si elle est illimitée , sera dangereuse; si elle est restreinte , elle sera fausse. Le seul principe que nous devons proclamer solennellement , c’est que les hommes sont libres , et que cette liberté consiste dans l’obéissance aux lois , lorsqu’elles sont l’ouvrage de la volonté générale ; mais la déclaration des droits de l’homme doit suivre une bonne constitution, et non la précéder. Pourquoi transporter les hommes sur le haut d’une montagne, et de là leur montrer tout le domaine de leurs droits , puisque nous sommes obligés ensuite de les en faire redescendre , d’assigner les limites , et de les rejeter dans le monde réel où ils trouveront des bornes à chaque pas ? Lorsque nous aurons fait la constitution , nous pourrons y approprier avec plus de justesse la déclaration des droits , et cette concordance rendra les lois plus chères au peuple, a ( Opinion de Malouet , Courrier de Provence. )
( Note des éditcum )
MÉMOIRES DE EIVAROL.
et lorsqu’ils sortent d’un long esclavage , on doit leur présenter la liberté avec précaution et peu à peu , comme on ménage la nourriture à ces équipages affamés qu’on rencontre souvent en pleine mer dans les voyages de long cours. N’oubliez pas enfin , députés de la France , que si les rois se perdent pour vouloir trop régner , les assemblées législatives ne se perdent pas moins pour vouloir trop innover.
D’ailleurs , pourquoi révéler au monde des vérités purement spéculatives? Ceux qui n’en abuseront pas sont ceux qui les connaissent comme vous, et ceux qui n’ont pas su les tirer de leur propre sein ne les comprendront jamais , et en abuseront toujours. Loin de di revaux peuples que la nature a fait tous les hommes égaux , dites-leur au contraire qu’elle les a faits très-inégaux ; que l’un naît fort et l’autre faible ; que l’un est sain et l’autre infirme ; que tous ne sont pas également adroits et vigilans , et que le chef-d’œuvre. d’une société bien ordonnée est de rendre égaux par les lois ceux que la nature a faits si inégaux par les moyens (i). Mais ne leur laissez pas croire pour cela que les conditions soient égales ; vous savez, vous voyez même quels malheurs résultent de
(i) Ce pauvre M. de la FaycUe , dans une ébauche de constitution lue à l’Assemblée nationale , a dit au contraire que la nature faisait les hommes égaux, et que la société les rendait inégaux.
( Note de Rivarol. )
MÉMOIRES DE 1 UVAKOL.
celte fausse itle'e , lorsqu’une fois le peuple s’en est préoccupé. Au premier bruit qu’on a semé de l’abolition des* droits féodaux, les paysans n’ont voulu ni attendre ni entendre que l’Assemblée nationale distinguât entre les droits réels et les droits personnels ; ils ont marché par troupes vers les abbayes , vers les châteaux , vers tous les lieux où reposent les archives de la noblesse et les titres des anciennes possessions ; le feu , le sang , la ruine et la mort ont marqué partout les traces de ces tigres démuselés ; et vous êtes déjà forcés d’implorer contre ces furieux le secours de ces mêmes troupes réglées dont vous avez trop loué la désobéissance pour que vous puissiez espérer jamais de vous en faire obéir.
Direz-vous que mes craintes sont extrêmes ou chimériques , vous qui avez entendu un de vos députés , dans l’Assemblée nationale , lui annoncer qu’il existait au Palais-Royal une liste de proscrits , et lui avouer en frémissant que cette liste contenait les noms de plusieurs de ses membres ; vous qui avez vu vos propres députés à Saint-Germain, sous le fer d’une populace dégouttante du sang de quelques citoyens , demander à genoux , au nom des lois et de l’humanité , la grâce d’un innocent , et l’obtenir à peine pour leur propre vie? Mais, sans parler du peuple, ne savez-vous pas , Assenlblée nationale , qu’il existe aussi des hommes de sang dans votre propre sein? Oubliez-vous qu’au moment où les corps des Fou-
Ion et (les Berthier , tout morts , tout défigures < 5 qu’ils étaient , trouvaient encore des bourreaux ;
qu’au moment, dis-je, où leurs têteé sanglantes pendaient aux colonnesdu Palais-Royal, un de vos membres s’écria au milieu de vous : Le sang qui coule est-il donc si pur (i)? Paroles exécrables, rendues plus horribles par la jeunesse de celui qui les prononçait! Si nous ne le nommons point, c’est que nous ne voulons pas dévouer les personnes à la postérité , mais seulement les forfaits et les mauvaises maximes plus criminelles encore que les mauvaises actions (a).
(1) Il ne faut pas oublier que Barnave se repentit amèrement d’avoir prononcé ce mot cruel , et qu’il a mérité depuis qu’on ne le jugeât point avec trop de rigueur sur une parole échappée à sa jeunesse. ( Voyez les Mémoires de Madame Campan, t. 2. )
( Note des éditeurs. )
(2) L’Assemblée nationale étant environnée d’une foule considérable de spectateurs , il est certain que ses membres ne sont pas tous libres de voter à leur gré. Ceux qui ont des principes modérés , ou qui montrent quelque respect pour l’autorité royale, sont d’abord hués, et ensuite notés au Palais-Royal qui leur écrit des lettres menaçantes. Il n’y a d’applaudis que ceux qui ouvrent des avis violens.
Le bruit^yant couru que les Anglais avaient livré M. de Galonné , et que ce ministre allait être amené à Paris , la populace se préparait à le recevoir, et à le traiter cqmme elle avait déjà traité Foulon et Berthier. Les ennemis de M. de Calonne , trèspopulace en ceci , crurent que les Anglais allaient se déshonorer en leur livrant ce ministre ; et ils étaient si surs de son arrivée qu’ils en paraissaient affligés. •
( Note de Rivarol. )
MÉMOIRES DE B 1 VÀROL. 69
Tremblez donc , Assemblée nationale , que la France ne devienne cruelle , et que sa capitale , qui l’épuise et la corrompt depuis tant de siècles , n’achève pas de la déshonorer. C’est vous seuls qui serez responsables de tous nos maux, puisque vous avez envahi tous les pouvoirs. Des ministres choisis dans votre sein vous prient de rendre au roi la puissance exécutive ; si vous ne voulez pas la lui restituer , s’il vous semble trop difficile de rendre quelque lustre à la royauté que vous avez avilie ; si vous voyez , si vous souffrez , d’un œil sec et d’un bras léthargique , nos malheurs et nos misères, tremblez du moins pour vous-mêmes. Un jour , sans doute, six millions d’hommes armés demanderont l’abolition entière et absolue de tous les droits dont vous n’avez ordonné que le rachat. Ils vous accuseront d’avoir trompé leur espoir. Que n’atlemlent-ils pas en effet d’une assemblée qui a renversé le trône? Ils demanderont des lois agraires : voilà où vous mèneront ceux à qui vous parlez trop d’égalité ; car les législateurs ont aussi leurs indiscrétions, et le peuple est toujours prêt à les mettre à profit (i). Vous aurez
(1) Dans un journal que nous avons cité , on ne juge pas moins sévèrement les actes de l’Assemblée. Nous citons pour exemple le morceau suivant , écrit avec une ironie amère :
« Peuple français , cessez de vous agiter d’erreurs en erreurs , préservez-vous de toute atteinte du sentiment ; concentrezvous , refroidissez -vous , si l’on peut s’exprimer ainsi, et que le comte de Mirabeau vous dise par ma bouche qu’un roi n’a plus
arme celui qui n’a qu’une chaumière contre l’heureux possesseur d’une maison , et le simple batelier contre le maître d’un navire ; enfin, ceux qui
besoin d’être aimé. C’est un reste de superstition qu’il faut détruire. Nous sommes arrivés à cet âge mûr où les passions vives ne tyrannisent plus. Les rois doivent aujourd’hui être en- • visagés comme de vieilles maîtresses qu’on a trop long-temps gâtées. Un monarque n’est que le président du comité d’exécution, toute sa science doit consister à bien poser UDe question. Chaque législature lui votera des remerciemens , et désormais l’histoire séculaire des monarchies doit se composer au plus de cinquante adressesdu corps législatif. Si la constitution nouvelle , comme on n’en peut pas douter, d’après l’influeqce salutaire du parti qtii dirige l’Assemblée, dépouille le roi de toute autorité, cette découverte pourra aller de pair avec celle de la poudre à canon. Le courage n’entre pour rien dans la composition d’une armée; la nature ne doit entrer également pour rien dans la constitution d’un grand empire. La règle et le compas décident les victoires plus encore que les baïonnettes ; c’est avec une équerre , et non par des montagnes et des rivières qu’un royaume doit se diviser. Une batterie bien postée, servie par une légion de Thersites , eût fait plier la phalange macédonienne ; Achille lui-même eût reculé devant le pistolet de Mirabeau. Ne songeons donc qu’à former une nouvelle tactique de gouvernement ; brisons les statues de Louis XII et d’Amboise, d’Henri IV et Sully, et rendons mille actions de grâces aux modernes Vaubans de la politique, au nouveau Newton de la finance ; remettons aux mains des mathématiciens le soin de nous gouverner, et, pour assurera nos neveux la probabilité d’un bonheur dans toutes les règles , confions à M. de Condorcet l'éducation et le préceptorat de monseigneur le Dauphin. ( Actes des apôtres. )
- ' . • - ( Note des éditeurs. )
n’ont rien s’élèveront contre ceux qui possèdent , je veux dire le très-graud nombre contre le trespetit nombre. La licence, ce fantôme effrayant de la liberté , vous poursuivra dans cette même salle , sous ces mêmes voûtes où, comme Samsou, vous avez rassemblé le peuple , et vous vous ensevelirez comme lui sous les débris du temple , pour en avoir ébranlé les plus fortes colonnes , la sûreté personnelle et la propriété. Déjà même où ’ en seriez-vous, s’il se trouvait dans les provinces un tartufe politique et couragenx? Lui opposeriezvous ces soldats philosophes et patriotes auxquels vous avez appris à raisonner sur le serment. Un Cromwel vous accablerait des mêmes argumens dont vous avez accablé la royauté , et vous ne seriez pas le premier exemple d’une assemblée législative qui aurait travaillé pour un usurpateur.
C’est principalement sur Paris que doivent se porter les regards de l’Assemblée nationale. On peut compter dans cette malheureuse ville quarante ou cinquante mille hommes dont on ne connaît ni l’existence ni les intentions, et ces hommes sont armés ! et ils sont mêlés aux botu’geois quils peuvent égorger d’un jour à l’autre ! En supposant que ce malheur n’arrive pas , la capitale entend-elle ses intérêts lorsqu’elle reste sous les armes ? Paris est-il donc une ville de guerre ? N’est-ce pas au contraire une ville de luxe et de plaisir ? Rendez-vous de la France et de 1 Europe , Paris n’est la patrie de personne ; et on
ne peut que rire d’un homme qui se dit citoyen de Paris. Cette capitale n’est qu’un vaste spectacle qui doit être ouvert en tout temps ; ce n’est point la liberté' qu’il lui faut ; cet aliment des. républiques est trop indigeste pour de frêles sybarites , c’est la sûreté qu’elle exige , et si une armée la menace , elle doit être désertée en deux jours. Il n’y a qu’un gouvernement doux et res- * pecté qui puisse donner à Paris le repos nécessaire à son opulence et à sa prospérité.
La capitale a donc agi contre ses intérêts en prenant des formes républicaines ; elle a été aussi ingrate qu’impolitique en écrasant cette autorité royale à qui elle doit et ses embellissemens et son accroissement prodigieux; et, puisqu’il faut le dire , c’était plutôt à la France entière à se plaindre de ce que les rois ont fait dans tous les temps pour la capitale, et de ce qu’ils n’ont fait que pour elle (i). Ah ! si les provinces ouvrent jamais les yeux, si elles découvrent un jour combien leui’s intérêts sont , je, ne dis pas différens h mais opposés aux intérêts de Paris, comme cette ville sera aHbndonnée à elle-même! Combien ses
marchands gémiront d’avoir expulsé les nom—
- . • . - ■ v- JW-.- -t
(i) Paris a toujours été traité en enfant gâté par le gouvernement. C’est toujours la capitale , dans les temps de disette , qui est la première approvisionnée, et on y maintient toujours lepain à plus bas prix que dans les provinces. C’est pourtant. Paris qui s’est révolté le premier.
( Note de Riva roi. )
# MÉMOIRES DE RiyAROE. 7 3
breux chalands qui les enchérissaient, pour lever cette absurde milice qui les ruine. Était-ce donc à toi à commencer une insurrection , ville insensée ! Ton Palais-Royal t’a poussée vers un précipice d où ton Hotel-de- Ville ne te tirera pas; l’herbe croîtra un jdùr dans tes sales rues. Pour te perdre, il n’est pas besoin de te prendre; il n y a qu’à te quitter ; c’est aux jR’ovinces à t’assiéger de loin ; que , par un»*blocus aussi heureux pour elles que funeste pour toi , elles cessent de t envoyer leurs denrées que lu consommes , leur argent que tu dissipes , leurs enfans que tu corromps ; quelles cessent un jour , et tu n’es plus I
La postérité demandera peut-être ce que fut ce Palais-Royal dont nous parlons si souvent, et qui entretient aujourd’hui des communications si intimes et si sanglantes avec la place de Grève. ■Nous dirons en peu de mots , que le Palais- Royal , appelé d’abord le Palais-Cardinal , fut le berceau du despotisme sous Richelieu , le foyer de la débauche sous la régence ; et que, depuis cette époque , tour à tour agioteur et politique , il est devenu comme la capitale de Paris. Dans une ville corrompue, ce jardin s’est distingué par la corruption. Telle a été son influence dans la révolution actuelle , que si on eût fermé ses grilles , surveillé ses cafés , interdit ses clubs , tout aurait pris une autre tournure. En ce moment, ses galeries sont des chambres ardentes où
74 MÉMOIRES DE R1VAROL.
se prononcent des sentences de mort ; et ses arcades , ou I on étale les tètes des proscrits , sont le» gémonies de la capitale. La liberté , si elle est le fruit de la révolution , ne pouvait avoir de ber-* ceau plus impur.
Nous avons exposé avec lissez de franchise la politique , les progrès et les embarras de l’Assemblée national? 1 , les prétentions , les violences et les crimes de la capitale : nous ne finirons pas sans insister sur la pitoyable conduite de l’ancien ministère. i .• v .
Quand une vaste monarchie prend une certaine pente , il faudrait d’abord s’arrêter sur les dépenses de toutes sortes, parce qu’en tout il vaut mieux dépendre de soi que des autres , et qu’un roi économe est toujours le maître de ses sujets et l’arbitre de ses voisins ; un roi débiteur n’est qu’un esclave qui n’a ni puissance au dedans , ni iniluence au dehors. Ensuite , lorsqu’on veut empêcher les horreurs d’une révolution ^ il faut la vouloir et la faire soi-même : elle était trop nécessaire en France pour ne pas être inévitable. Combien peut-être de gouvernemens en Europe y seront pris , pour n’y avoir pas plus songé que le cabinet de Versailles !
On ne cesse de parler, en France et dans le reste de l’Europe , des causes de cette révolution. On peut les diviser en causes éloignées et en causes prochaines , les unes et les autres sont trop nombreuses pour les rappeler toutes. La populace de
Paris et celle même de toutes les villes du royaume , ont encore bien des crimes à faire avant d’égaler les sottises de la cour. Tout le règne actuel peut se réduire à quinze ans de faiblesse et à un jour de force mal employée.
D’abord on doit (sans être pourtant tenu à la reconnaissance ) , on doit en partie la révolution à M. de la Vauguyon et à M. de Maurepas , l’un gouverneur et l’autre ministre de Louis XVI ; le premier forma l’homme , et le second le roi.
On doit presque tout à la liberté de la presse. Les philosophes ont appris au peuple à se moquer des prêtres , et les prêtres ne sont plus en éiat de faire respecter les rois ; source évidente de l'affaiblissement des pouvoirs. L’imprimerie est l’artillerie de la pensée. Il n’est pas permis de parler en public , mais il est permis de tout écrire; et si on ne peut avoir une armée d’auditeurs , on peut avoir une armée de lecteurs.
On doit beaucoup aussi à ceux qui ont éteint la maison du roi : ils ont privé le trône d’un appui et d’un éclat nécessaires ; les hommes ne sont pas de purs esprits , et les yeux ont leurs besoins ; par-là ils ont aliéné les coeurs d’une foule de gentilshommes qui , de serviteurs heureux et soumis à Versailles, sont devenus des raisonneurs désœuvrés et mécontens dans les provinces.
On doit encore plus an conseil de la guerre.
Tous ses membres , et en général tous ceux que
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l’armée appelle des faiseurs , étaient , sans le savoir, les véritables instigateurs de la révolution. Les coups de plats de sabre et toute la discipline du Nord ont désespéré les soldats français. Ceux qui ont substitué le bâton à l’benneur mériteraient qu’on les traitât, d’après cette pré- • férence , si la révolution n’entraînait que des malheurs.
Il ne faut pas oublier non plus ce qu’on doit à M. l’archevêque de Sens , qui aima mieux faire une gueri’e intérieure et dangereuse aux parlemens, qu’une guerre extérieure et honorable contre la Prusse. La Hollande , qu’on aurait sauvée , aurait donné des secours en argent , et cette guerre aurait sauvé le roi lui-même , en lui attachant l’armée, et en le rendant respectable au dedans et au dehors (1).
Enfin , on doit tout au dépit des parleraens, qui ont mieux aimé périr avec la royauté que de ne pas se venger d’elle (2).
(1) Observez que la France, au moment de la révolution, avait atteint son plus bas périgée en Ëurope. Elle avait abandonné successivement tous ses alliés, la Suède, la Prusse, la Turquie , la Hollande, la Pologne et les princes de l’Empire : c’est aujourd’hui son traité de commerce avec l’Angleterre qui achève de la rniner. ( Note de Rivarol . )
(2) On peut opposer à cette satire rigoureuse le tableau suivant tracé avec vigueur, par Mirabeau.
« Nous rappelons encore les propos sententieux de cette sagesse routinée qui consiste par excellence à ne rien voir au.-
Depuis long -temps , le cabinet de Versailles était, pour les lumières, fort au-dessous du moin-
delà de ce qui est. Les nouvelles vues étaient des systèmes , et ce mot avait une vertu magique pour répondre à tout ; les amis du bien public étaient des têtes exaltées; ceux qui proposaient les Anglais pour modèles, des extra vagans , des anglomanes *. La nation, nous disait-on gravement , n’est faite que pour s’occuper de bagatelles; la liberté sera quelque temps la mode régnante, comme l’Encyclopédie et les pantins; mais la cour est trop dépravée, la capitale trop frivole, l’Opéra trop important, les provinces trop ignorantes , les peuples trop façonnés au joug, pour qu’on puisse espérer une régénération. Dire à la France d’être libre, parce que la liberté est le premier des biens , c’est dire à un vieillard cacochyme et goutteux de faire beaucoup de mouvemens , parce que l’exercice entretient la santé. Eh ! qui raisonnait ainsi ? Quelquefois des philosophes chagrins , effrayés de la dégradation de l’espèce humaine sous l’erapire.du despotisme; mais plus souvent d’aimables Atticus qui , dans une révolution générale, craignaient le dérangement de leur tranquillité; des hommes corrompus et puissans , aux yeux desquels tout est bien , parce qu’ils rentreront dans le néant le jour où tout sera
* On ne peut se refuser à citer un trait de pénétration d’un premier commis des affaires étrangères. Sur la première nouvelle qu’il reçut, par les gazettes, des tumultes arrivés à Londres en 1780, à l’occasion de l’association protestante : « Vous verrez , vous verrez, disait-il avec la suffisance mystérieuse d’un sot eu place , vous verrez ce que va devenir l’Angleterre ! Sa constitution n’est que d’hier, cela n a point de solidité ; hissez faire , une secousse suffira pour la renverser. » Heureusement pour l’Angleterre’, ce grand homme déployait alors tous ses talens pour exciter une tempête dans un verre d’eau. Qu’est-il arrivé? La petite république a été bouleversée, mais l’Angleterre a échappé ; et la grande monarchie, dont le gouvernement bureaucratique paraissait si parfait au ministre subalterne , cherche aujourd’hui sa constitution.
MÉMOIRES DE R1VAROL.
dre club du Palais-Royal. La postérité aura peine à croire tout ce qu’a fait le gouvernement, et tout ce qu’il n’a pas fait. II y a eu comme un concert de bêtises dans le conseil. A la veille de de leurs mauvaises dispositions , les ministres firent renvoyer M. Necker, et ce fut encore là un nouvel effet de l’heureuse étoile de cet administrateur qui aurait été enveloppé dans la haine publique , c’est-à-dire proscrit par l’Assemblée nationale et condamné au Palais - Royal , ain3Î qu’à l’Hôtel-de-Ville , s’il fût resté deux jours de plus à Versailles.
On convient unanimement que, si le roi était monté à cheval , et qu’il se fût montré à l’prmée , elle eût été fidèle et Paris tranquille ; mais on n’avait songé à rien. Cette armée, en arrivant ,
mieux. Voilà le secret de cette repoussante incrédulité qu’ils opposaient sans cesse aux espérances des vrais patriotes , incrédulité qui eût fait leur désespoir, s’ils eussent connu les émotions délicieuses de l’humanité , et qui faisait leur consolation , en rassurant leur aride et barbare égoïsme.
» Aujourd’hui tout est changé : ceux qui croyaient le moins à la révolution se vantent de l'avoir prévue. Loin de rester en arrière par légèreté, souvent par faiblesse , on passe le but , comme si la constitution pouvait être l’ouvrage d’un jour. Sans doute cette impatience n’est pas générale ; sans doute il ne sera plus vrai ce mot ingénieux d’une femme : « Que les Français sont de» » enfans qui , après avoir mis dans la terre une semence , vont » gratter le sol le lendemain pour voir si elle ne commence » point à lever. » ( Courrier de Provence. )
. ( Note de. r éditeurs. )
MÉMOIRES DE R1VAROI..
manquait de tout : elle fut nourrie et pourvue par ceux quelle venait réprimer. Le moyen que ses pédagogues pussent la diriger contre ses nouveaux bienfaiteurs Elle a suivi l’exemple des Gardes- Françaises qui , au fond, n’ont jamais été dans Paris que des bourgeois armés.
D’ailleurs, après avoir fait la faute d’assembler les États-généraux aux portes de Paris , c’était commettre une imprudence que d’y rassembler les troupes. Les bourgeois de cette grande ville et une foule d'émissaires se répandirent dans le camp , et semèrent l’or à pleines mains ; de sorte que , huit jours après leur arrivée , il était à peu près certain que les troupes n’obéiraient pas. Le roi , en congédiant l’armée , ne consulta saris doute que la clémence ; mais il aurait dû. la congédier encore, en ne consultant que la prudence. On dira peut-être que le roi aurait dû suivre l’armée : ceci suppose an autre système, un autre ordre de choses et un tout autre roi.
Comme rien n’avait été prévu, rien ne se trouva gardé. La Bastille emportée, trente mille fusils et cent pièces de canon entre les mains du peuple , une milice de soixante mille bourgeois , un sénat permanent à l’Hôtel-de-Ville et dans les soixante districts, l’Assemblée nationale se mettant sous leur sauvegarde ; et le roi forcé de venir à Paris approuver leurs fureurs et légitimer leur rébellion ; tels ont été les derniers symptômes et les signes les plus éclatans de la révolution :
8o MÉMOIRES DE RIVAR0L.
car la défection de l’armée n’est point une des causes de la révolution : elle est la révolution même.
L’extrême population dans un État est aussi une des causes de la chute des pouvoirs et des révolutions. Tout prospère chez un peuple au gré de ceux qui le gouvernent, lorsqu’il y a plus de travaux à faire que d’hommes à employer : mais quand les bras l’emportent par le nombre sur les travaux à faire, il reste alors beaucoup d’hommes inutiles , c’est-à-dire dangereux. Alors il faut recourir aux émigrations , et fonder des colonies , ou donner à ces peuples une forte constitution pour les contenir. Mais malheureusement si , au lieu de leur donner cette constitution, le prince les assemble pour qu’ils se la donnent eux-mêmes, alors c’est cette pai’tie oisive et remuante qui domine , et tout est perdu.
Nous n’avons parlé , dans Uénumération de ces causes , ni de ce qu’on reproche à la reine , ni des déprédations de quelques favoris : ce sont là des sujets de mécontentement , et non des causes de révolution ; seulement peut-on dire que des faveurs entassées sans ménagement sur quelques individus ont découragé et aliéné une grande partie dé la noblesse et du clergé, et que ce sont ces mêmes nobles et ces prélats , réunis aux parlemens , qui ont été les instigateurs et les premières victimes de la révolution? Cela devait être , puisqu’en dernier résultat tout mouvement
MÉMOIRES DK RlVAHOLi # 8t
national n’est qu'un choc de Y égalité naturelle (i) contre les privilèges , et , s’il faut le dire , du pauvre contre le riche. Du moment en effet que les privilèges sont si coupables , il est difficile que les grandes propriétés ne soient pas un peu odieuses ; et voilà pourquoi d’un bout du royaume à l’autre > ceux qui n’ont rien se sont armés contre ceux qui possèdent , et que le sort de l’Etat dépend aujourd’hui du succès qu’auront les milices bourgeoises contre les brigands.
Il reste maintenant à examiner quel serait l’état actuel des choses, si l’autorité royale n'avait pas été anéantie par la défection de l’armée.
Les fanatiques et les mal intentionnés répondent d’abord que les membres de l’Assemblée nationale étaient à jamais perdus et que Paris était détruit de fond en comble si le roi eût prévalu. Ceux qui accréditent ces bruits-là n’en sauraient
(i) !Nous entendons par ce mot une égalité de droit , et non une égalité de fait , puisqu’il est vrai que les hommes naissent avec des moyens inégaux , et passent leur vie dans des conditions très-inégales , de quelque liberté que jouisse le pays où ils se trouvent. Un cordonnier de l’ancienne Rome n’était pas l’égal de Scipion , quoiqu'il eût naturellement autant de droit que lui aux emplois de la république : ils étaient tons deux égaux par le droit , et inégaux par les moyens. Peut-être faudrait-il , au lieu d 'égalité naturelle , égalité ci\'ile , puisque tous les citoyens sont protégés par des lois égales. Il n’y a, il n’y aura jamais d’autre égalité parmi les hommes.
( Note de Rivarol. )
MÉMOIHKS DE IUVAROL.
apporter la moindre preuve , et ils ont toutes les probabilités contre eux. Il faut , pour leur répondre, partir seulement du motif qui a fait recourir à une assemblée d’états-généraux ; c'est le besoin d’argent : or ce besoin 11’était pas diminué, il s était au contraire fort augmenté depuis un an : était-ce donc le moyen d’obtenir des secours de la nation française que de la violer dans la personne de ses députés? Si l’exil des parlemens, sous le précédent ministère , avait fait craindre le refus des subsides , que ne serait-il donc pas arrive d’une pareille violence? Ne devait-011 pas s’attendre à une insurrection générale, puisqu’elle s’est effectuée par la seule appréhension de ce qu’on ne fait que supposer? Il est bien plus probable que le roi n’aurait songé qu’à faire accepter la déclaration des droits par l’Assemblée nationale , à statuer les impôts nécessaires cl à indiquer d’autres états-géuéranx : on est toujours sur d un roi qui a besoi n^d’argent.
Quant à la ville de Paris , jamais la cour n’a eu ni assez de lumières ni assez d’amour du bien public pour vouloir la dispersion de cet énorme et confus amas d’hommes et de pierres. Paris , qui a jusqu’à présent consumé les provinces , ne doit périr que par elles. Une cour prodigue et nécessiteuse ne saura jamais se passer d’une grande capitale , et préférera toujours les objets de luxe entassés dans une ville, aux véritables biens de l’homme répandus dans les campagnes.
MÉMOIRES DE R1VAROL.
D'ailleurs Paris avait alors des otages trop précieux pour qu’on songeât seulement à y jeter un boulet de canon. On y comptait à cette époque les premières familles du royaume , les femmes et les enfans des courtisans et des premiers officiers de l’armée. Mais c’est pour ne pas trop rougir de ses crimes que Paris s’obstine à dire qu’on avait résolu sa perte.
Il e& donc clair qu’en réduisant à rien les preuves pour et contre les intentions de la cour , il reste du moins de grandes probabilités pour ceux qui la justifient , contre ceux qui la calomnient; et ces probabilités sont encore fortifiées par la comparaison de l’état où nous sommes. Paris aurait été contenu par des soldats , mais il aurait été tranquille ; l’Assemblée n’aurait pas eu l’honneur de faire sa fausse constitution , mais la nation et le roi se seraient entendus ; les impôts auraient été accordés ; et cependant la capitale n’aurait pas été souillée de tant de crimes, les provinces ne seraient pas infestées de brigands , les abbayes ne seraient pas incendiées , les châteaux démolis, les couvens pillés et violés , la sûreté personnelle et les propriétés attaquées de toutes parts , les revenus publics considérablement diminués, les lois affaiblies et les droits confondus; enfin l’armée n’eût pas été infidèle, ce qui dans tout Etat sera toujours un grand malheur. Comment se fier désormais au serment d’une telle armée? Ceux qui ont abandonné leur roi seront-ils fidèles â des
officiers municipaux ? Ü faut que l’Assemblée nationale , pour être sûre de l'armée, ait compté d’abord sur un miracle ou sur un complot , et quelle compte maintenant sur des vertus, sur des raisonnemens ÿt des distinctions métaphysiques. Une armée est un instrument de bien ou de mal , et les rois manient mieux que les corps législatifs ces sortes d’instrumens.
Résumons. L’Assemblée nationale n’avait pas été députée pour faire une révolution , mais pour nous donner une constitution. Nos députés n’ont encore fait que détruire. Ils cèdent aujourd’hui à la tentation de placer une déclaration des droits de l’homme à la tête de la constitution ; puissentils ne pas s’en repentir ! Les princes, à qui on parle toujours de leurs droits et de leurs privilèges , et jamais de leurs devoirs , sont en général une mauvaise espèce d’hommes. L’Assemblée nationale aurait-elle le projet de faire de nous autant de princes? Les passions pe crient-elles pas assez haut dans le cœur humain , et une assemblée législative doit-elle favoriser l’envie , qui ne veiit pas qu’un homme puisse jamais valoir ou posséder plus qu’un autre? Depuis quand la loi, qui a toujours lié les hommes, ne songe-t-elle qu’à les délier et qu’à les armer ?
Tous les législateurs ont ajouté aux liens des lois les chaînes de la religion ; ils n’ont jamais cru prendre trop de pi'écautions pour établir parmi le peuple la subordination , cet ange tutélaire du
agle
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MÉMOIRES DE R1YAROL.
monde. Mais les philosophes actuels composent d’abord leur république , comme Platon , sur une théorie rigoureuse; ils ont un modèle idéal dans la tète , qu’ils veulent toujours mettre à la place du monde qui existe; ils prouvent que les prêtres et les rois sont les plus grands fléaux de la terre, et quand ils sont leMnaitres , ils font d’abord révolter les peuples contre la religion et ensuite contre l’autorité. C’est la marche qu’ils ont suivie en France ; ils ont vengé les rois des entreprises des papes , et les peuples des entreprises des rois : mais bientôt ils verront avec douleur qu’il faudrait qu’il existât un monde de philosophes pour briser ainsi toute espèce de joug ; ils verront qu’en déliant les hommes on les déchaîne ; qu’on ne peut leur donner une arme défensive qu’elle ne devienne bientôt offensive ; et ils pleureront sur le malheur de l’espèce humaine qui ne permet pas à ceux qui là gouvernent de songer à la perfection (i). Alors , de philosophes qu’ils étaient
(i) Il y a autant de finesse d’observation que d’énergie dans le morceau suivant , où , après avoir peint les Etats despotiques, Mirabeau dit :
<> Le tableau des pays libres est bien différent : point de voile mystérieux qui couvre les iniquités de l’administration , tout est connu. Là , de peur de passer pour un adulateur du pouvoir, on se fait presque honneur d’un esprit chagrin. Ce mécontentement , qui n’est pas le malheur, est un des caractères de la liberté ; l’homme libre désire une perfection qu’on n’atteint jamais : il est , en matière de gouvernement , un Sybarite blessé
ils deviendront politiques. Ils verront qu’en législation comme en morale , le bien est toujours le mieux : que les hommes s’attroupent parce qu’ils ont des besoins, et qu’ils se déchirent parce qu’ils ont des passions ; qu’il ne faut les traiter ni comme des moutons ni comme des lions, mais comme s’ils étaient l’un et l’autre ; qu’iPfaut que leur fai-
par des feuilles de roses. On n’attend pas les maux réels pour se plaindre , mais on s’étudie à les prévoir : une opinion fait un schisme. Tout homme doué de grands talens devient une puissance et forme un parti, mais tous se contiennent les uns par les autres , tous fléchissent devant la loi; au lieu que dans les États despotiques on fait beaucoup de mal et point de bruit ; dans les États libres on fait beaucoup de bruit et encore plus de bien ; car au sein de toutes ces guerres d’opinion , on est en paix dans l’intérieur des familles ; chacun recueille les fruits de son industrie , moissonne où il a semé , jouit sans crainte , se livre sans inquiétude aux charmes de la confiance, exploite, selon ses talens, tous les sillons de la richesse publique , et s’abandonne sans regret au plus doux instinct de la nature , embelli par l’espoir de donner le jour à des citoyens.
» On dit souvent , tel peuple est libre , et cependant il n’est jamais tranquille. Ne jugez pas à distance, approchez-vous , observez mieux. Vous- accusez la liberté d’une inquiétude dont le principe est dans le défaut de liberté même. Le reproche que vous lui faites ne tombe que sur de mauvaises lois , sur une constitution vicieuse. Rendez la liberté plus pure, plus générale, plus solide , yous détruirez le germe funeste des dissentimens et des troubles. Quand les aristocrates de telle république se plaignent de l’esprit inquiet des citoyens , c’est la fièvre qui accuse le pouls de la fréquence et de la vivacité de ses vibrations. ( Courrier de Provence. )
( Note des éditeurs. )
blesse les rassemble, et que leur force les protège. Le despote qui ne voit que de vils moutons , et le philosophe qui 11e voit que de fiers lions, sont e'galement insense's et coupables.
Il faut pourtant observer que les livres des philosophes n’ont point fait de mal par eux-mêmes , puisque le peuple ne les lit point et ne les entendrait pas j mais il n’est pas moins vrai qu’ils ont nui par tous les livres qu’ils ont fait faire , et que le peuple a fort bien saisis. Autrefois un livre qui ne passait pas l’antichambre n’était pas fort dangereux ; et aujourd hui il n’y a que ceux en elfet qui ne quittent pas les antichambres qui sont vraiment redoutables. En quoi il faut louer les philosophes qui écrivaient avec élévation pour corriger les gouvernemens , et non pour les renverser ; pour soulager les peuples , et non pour les soulever ; mais les gouvernemens ont méprisé la voix des grands écrivains , et ont donné le temps aux petits esprits de commenter les ouvrages du génie, et de les mettre à la portée de la populace.'
Il est dur sans doute de n’avoir que des fautes ou des crimes à raconter , et de transmettre à la postérité ce qu’on ne voudrait que reprocher à ses contemporains ; mais, comme dit un ancien , quand on ne peut faire peur aux hommes , il faut leur faire honte. Jamais en effet gouvernement 11’a été plus humilié que le nôtre ; jamais il n’y eut d’assemblée législative plus insensée , jamais de capitale plus coupable. Puisse la nation profi-
ter également des fautes de la cour, des crimes de Paris , et de l’incroyable conduite de ses députés ! Puissent-ils s’apercevoir eux-mêmes qu’à mesure qu’ils démolissent avec tant de zèle , le peuple ne cesse de briser avec* fureur les matériaux qu’ils tirent du vieux édifice, et 'qui devaient servir à la construction du nouveau !
Qu’ils ne nous accusent pas d’avoir exagéré leurs fautes ou atténué leurs bonnes intentions ; nous avons au contraire jeté plus d’un voile sur les maux particuliers , pour ne voir et ne montrer que le malheur public. Le roi, dans ses proclamations pour le maintien de l’ordre, avoue en gémissant , que ce qui se passe est la honte et le scandale de la France. M. Necker lui-même dit dans ses discours, que le gouvernement ne peut plus rien : Avons-nous avancé des choses plus fortes? Avons-nous détaillé tous les crimes, démasqué toutes les ruses , dénoncé toutes les prétentions ? D’autres que nous auraient parlé de l’affaire de Brest et de la répugnance qu’a montrée l’AssenW ble'e nationale pour dévoiler ce complot ; pourquoi un régiment révolté contre ses chefs, à Strassbourg, après avoir commis de grands excès ,« a réclamé utilement la protection de l’Assemblée nationale ; pourquoi nos députés comptent leurs mandats , tantôt pour beaucoup , tantôt pour rien. Mais ces questions et d’autres encore sont inutiles. L’Assemblée enfin ne dissimule plus : elle ne tend qu’à obscurcir le trône , et peut-être
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même à l’anéantir : mais la nature des choses est plus forte que la volonté des hommes; cette nuit et ces projets se dissiperont ; l’orage n’aura dispersé que les fanatiques du peuple et les esclaves delà cour, et le trône brillera un jour sous un ciel plus pur , appuyé sur la liberté publique , et revêtu d’une splendeur tranquille.
S’il existait sur la terre une espèce supérieure à l’homme, elle admirerait quelquefois notre instinct ; mais elle se moquerait souvent de notre raison. C’est surtout dans les grands événemeus que nos efforts , suivis de tant de faiblesse, et nos projets, accompagnés de tant d’imprévoyance, exciteraient sa pitié. Il a fallu que la vanité de l’homme confessât qu’il existe une sorte de fatalité , un je ne sais quoi qui se plaît à donner des démentis à la prudence et qui trouble à son gré les conseils de la sagesse. C’est à la brièveté de notre vue qu’il faut s’en prendre. Si nous apercevions les causes avant d’être avertis par les effets , nous prédirions les événemens avec quelque certitude : mais , toujours forcé de remonter des effets aux causes , l’homme passe sa vit à raisonner sur le passé, à se plaindre du présent, et à trembler pour l’avenir.
Qui aurait dit au vieux Maurepas, lorsqu’il rétablit les parlemens , en 1774» qu’il les perdait à jamais , et avec eux l’autorité royale? Et, pour en venir à des exemples plus récens, qui aurait 4 )t , l’année dernière, à la noblesse et au clergé,
Dit
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lorsqu’ils demandaient à grands cris les états-généraux , qu’ils y trouveraient une fin si prompte ? Ils ne songeaient pourtant qu’à se venger de M. l’archevêque de Sens, et à rattraper quelques bribes de pensions que ce cardinal avait supprimées. M. Necker est peut-être le seul qui , après avoir accordé la double représentation au tiersétat , ait senti tout-à-coup qu’il renversait l’ancienne monarchie; mais l’elFet était si près de la cause , que ce ministre est impardonnable de ne l’avoir pas senti plus tôt. Son repentir et ses efforts ont été inutiles : en vain a-t-il indiqué la délibération par ordre , comme un remède efficace poulie mal qu’il avait fait; l'impulsion était donnée, et le tiers-état a crié, par mille bouches à la fois, qu’il délibérerait par tête.
Maintenant , s’il est un problème intéressant au monde , c’est celui que nous offre la situation actuelle de la France. Que deviendra le roi ? Que deviendront les fortunes ? Chacun se le demande , et dans la consternation universelle, l’intérêt, Ja peur eu le fanatisme répondent tour à tour. Nous essaierons^ientôt si, à travers leurs cris, la raison pourra faire entendre sa voix ; et , sans trop nous livrer à l’art des conjectures , nous verrons jusqu’à quel point il est permis à nos faibles regards de se porter dans l’avenir.
Maiÿ, avant d’examiner les travaux de l’Assemblée nationale , et de prononcer sur notre état futur, d’après l’état où nous sommes , il faut d’a-
MÉMOIRES DE R1VAROL.
bord convenir que les sottises de la cour et les griefs de la nation étaient montés à leur comble ; nous ne saurions trop le répéter. Tous les rois du monde ont reçu une grande leçon dans la personne du roi de France. Les gouvernemens apprendront désormais à ne pas se laisser devancer par les peuples qu’ils dirigent. Dans le nord de l’Europe , l’Angleterre exceptée , les princes sont instruits, et les peuples ignorans ; au midi, les princes sont ignorans et les peuples éclairés ; cela vient de ce que les rois du nord s’occupent à lire nos bons ouvrages ., et que les rois du midi ne songent qu’à les proscrire. La France surtout offrait depuis long-temps le spectacle du trône éclipsé au milieu des lumières. Ce spectacle est dégoûtant et ne saurait être long. Il faut des rois administrateurs aux états industrieux,, riches et puissans; un roi chasseur ne convient qu’à des peuples nomades.
Quand M. de Calonne assembla les notables, il découvrit aux yeux du peuple ce qu’il ne faut jamais lui révéler , le défaut de lumières plus encore que le défaut d’argent. La nation ne put trouver, dans cette assemblée , un seul homme d’Etat ; et le gouvernement perdit à jamais notre confiance. C’est ce qui arrivera chez tous les peuples que les ministres consulteront. En effet, que diraient des voyageurs qui auraient pris des guides, si , au milieu des bois, ces mêmes guides s’arrêtaient tout-à-coup pour les consulter sur la route
qu’il faut prendre? Les voyageurs seraient encore bien doux s’ils ne faisaient que mépriser leurs guides. Or , quand les peuples cessent d’estimer , ils cessent d’obéir. Règle générale : les nations que les rois assemblent et consultent, commencent par des vœux et finissent par des volontés. Tel peuple qui se fût estimé heureux d’être écouté dans ses plaintes , finit par ne vouloir pas même entendre la voix de ses maîtres.
Au reste, la nation française a pris un moyen infaillible de se procurer de grands princes , en leur donnant des entraves et même des inquiétudes. Quand les rois étaient absolus , lorsqu’il était si nécessaire qu’ils eussent des talens, on les abandonnait à des gouverneurs et à des miniè r es imbéciles , et ils s’endormaient sur le tnjpe ; maintenant que, par la constitution , si elle dûre, ils seront restreints dans leurs pouvoirs , et qu’il serait presque indifférent qu’ils eussent le mérite personnel , ils seront toujours éveillés par le besoin et le malheur, ces grands précepteui's des rois ; ils seront toujours bien entourés ; ils seront guerriers , financiers , politiques ; ils seront eux-mêmes leurs propres ministres.
Voilà en peu de mots la grande faute du gouvernement. Voyons à présent les griefs de la nation.
Ils sont nombreux sans doute; et pourtant, qui le croirait ? Ce ne sont ni les impôts , ni les lettres de cachet, ni tous les autres abus de l’autorité ; ce ne sont point les vexations des in-
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tendans , et les longueurs ruineuses de la justice, qui ont le plus irrité la nation, c’est le préjugé de la noblesse , pour lequel elle a manifesté plus de haine : ce qui prouve évidemment que ce sont les bourgeois, les gens de lettres, les gens de finances , et enfin tous ceux qui jalousaient la noblesse, qui ont soulevé contre elle le petit peuple dans les villes, et les paysans dans les campagnes. Cest une terrible chose que la qualité, disait Pascal; elle donne à un enfant qui oient de naître une considération que n obtiendraient pas cinquante ans de travaux et de vertus. Il est singulier, en elFet, que la patrie s’accorde à dire à un enfant qui a des parchemins : « Tu seras un jour prélat, maré- » chai de France , ou ambassadeur à ton choix », et qu’elle n’ait rien à dire à ses autres enfans. Les gens d’esprit et les gens riches trouvaient donc la noblesse insupportable , et la plupart la trouvaient si insupportable , qu’ils finissaient par l’acheter : mais .alors commençait pour eux un nouveau genre de supplice; ils étaient des anoblis , des gens nobles , mais ils n’étaient pas gentilshommes; car les rois de France, en vendant la noblesse , n’ont pas songé à vendre aussi le temps qui manque toujours aux parvenus.
Quand l’empereur de la Chine fait un noble, il le fait aussi gentilhomme, parce qu’il anoblit le père , l’aïeul , le bisaïeul , le trisaïeul, au fond de leurs tombeaux , et qu’il ne s’arrête qu’au degré qu’il veut. Cet empereur vous donne ou vous vend
à la fois le passe , le présent et l’avenir; au lieu que les rois de notre Europe ne nous vendent que le présent et le futur ; en quoi ils se montrent moins conséquens et moins magnifiques que le monarque chinois. Les rois de France guérissent leurs sujets de la roture , à peu près comme des écrouelles , à condition qu'il en restera des traces.
Je le demande maintenant aux dilférens peuples de l’Europe , et aux Français particulièrement : à qui la faute, si la folie de la noblesse est devenue épidémique parmi nous ? Faut- il s’en prendre à un gentilhomme, de ce que tout le monde lui dit qu’il est gentilhomme; de ce que tout le monde lui sait gré de porter le nom de son père ; de ce que tout le monde lui crie de bien conserver ses vieux papiers et de vivre sans rien faire ; de ce qu’enfin tout le monde le tient pour dégradé, si la pauvreté le force à travailler et à se rendre utile à la société ? Il est bien clair que si les nobles avaient été seuls à croire ces sottises-là , ils auraient ^bientôt quitté la partie ; que si on avait ri pour la première fois au nez des gens qui se disaient nobles , ils ne l’auraient pas dit longtemps. Mais les roturiers étaient encore plus frappés qu’eux de cette maladie; la noblesse est, aux yeux du peuple , une espèce de religion dont les gentilshommes sont les prêtres; et parmi les bourgeois, il y a bien plus d’impies que d’incrédules. Nos académies , moins conséquentes que les chapitres nobles où l’esprit et le talent n’ont jamais fait
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entrer personne , ont voulu se décorer de gentilshommes , et ont ouvert leurs portes à la naissance. Nos philosophes même ont passé leur vie à classer dans leur tête les différentes généalogies de l'Europe , et à se dire entre eux : Un tel est bon, un tel ne Test pas ; ce sot et ce fripon sont des gens comme il faut ; un tel est du bois dont on fait les les évêques et les maréchaux de France ; et ils ont ainsi accrédité un tas de phrases proverbiales qui, passant de bouche en bouche , ont vicié les meilleurs jugemens , et formé ce qu’on appelle le préjugé de la noblesse (i).
Je vous le demande donc, nation française, à qui la faute si ce préjugé a renversé toutes les têtes ? N’est-ce pas à vous à vous en accuser vousmême ? Mais , si vous vous en accusez , si vous eu rougissez, pourquoi massacrez-vous un homme par la raison qu il est gentilhomme ? Pourquoi brulez-vous ses archives et ses châteaux? Peutêtre voulez-vous, après avoir expié votre sottise par la honte , laver votre honte dans le sang , et devenir atroce pour faire oublier que vous avez été ridicule. Mais je vous le prédis, vous n’aurez
(i) Madame du Deffant ayant lu l ’ Esprit des lois, dans le temps que ce livre parut , dit à ceux qui lui en demandaient son avis qu’// résultait , de la. lecture de cet ouvrage , que son auteur était gascon , homme de robe et gentilhomme ; et tout cela en effet se Tait très-bien sentir dans l’admirable ouvrage de l'Esprit des lois.
( Note de Riva ro!. J
fait que des crimes inutiles (i) ; vous n’éteindre» pas des souvenirs. César disait à l’assemblée lat plus de'mocratique qui ait existé sur la terre : « Je » descends d’Ancus Martius par les hommes , et » de Vénus par les femmes ; si bien qu’on trouve » dans ma maison la majesté des dieux et la sain- » teté des rois. » Il le disait, et on ne l’en aimait pas moins ; car les Romains étaient plus jaloux des emplois de la république que des généalogies des particuliers : et sans doute, bourgeois parisiens , que vous aurez un jour une jalousie aussi raisonnable , quand vous verrez vos enfans parvenir, comme les nobles, aux charges publiques. Mais, je vous le répète, les nobles partageront toujours avec vous les profits des places, sans que vous puissiez partager avec eux la vanité des titres ; sans qu’il vous soit jamais possible d’oubUer ni ce qu’ils furent, ni ce que vous êtes ; et même ,*
(i) En Franche-Comté, vers la fin du mois d’août 17^9, le jour anniversaire de la St.-Barthélemi , le penple avait résolu d’égorger tous les nobles. Quatre coups de fusil devaient être le signal du massacre; mais celui qui tirait les coups ayant été surpris avant de tirer le quatrième , avoua le complot , et on pendit trois bourgeois et trois soldats des plus coupables. Dans d’autres provinces, on a employé le fer et le feu pour forcer les gentilhommes à renoncer à leurs titres de marquis et de comtes; on leur demandait s’ils étaient plus grands seigneurs que le roi^, qui s’était déclaré du tiers-état. Ceux qui brûlaient les châteaux répandaient qu’il leur était enjoint de ne laisser debout que le château de Versailles , dont on ne répond pas môme aujourd'hui,
(.Note tle Rivarol.) t
dans votre constitution future , ceux de vous qui auront passe par les grandes charges deviendront aussi des nobles , et ceux qui n’y parviendront que les derniers seront toujours traités d' hommes' nouveaux. Ce mal est incurable dans notre Europe , et il serait encore plus aisé à vos philosophes de vous en consoler que de vous en guérir.
L’énorme fortune du .haut clergé était aussi depuis long-temps un objet insupportable aux yeux 4 du peuple , et augmentait encore la haine et l’envie contre les nobles qui avaient le privilège exclusif des granetes dignités et des gros bénéfices. Aussi , dans la cruelle position des finances , n’a- * t-on pas hésité un moment, et l’Église a été la première victime. •
C’est pour la dernière fois que nous aurons parlé des fautes du gouvernement et des sujets de plaintes de la nation ; nous n’y reviendrons plus. Les travaux de l’Assemblée nationale et les événemens qui en seront les suites vont occuper toute’ notre attention. f
Nous avons laissé le roi décoré d’une cocarde patriotique ; mais sans armée , sans conseil , sans ministre , sans argent ; livré à toutes les entreprises d’un corps législatif. Les esprits modérés pensaient que, de ce jour même, l’Assemblée autai^ dû tomber aux pieds d’un roi dont les mains çtaient désarmées , et quelle aurait dû lui rendre en hommâges apparens ce qu’il perdait en réalité , afin de lui concilier le respect j et surtout afin de
contenir le peuple qui pouvait se porter aüiextre'mités, s’il s’apercevait trop que le gouvernement était sans force. On espérait que cette foule de législateurs se hâteraient de resserrer les liens du corps politique , ébranlé par une si grande secousse ; que les pouvoirs allaient être balancés par une sage constitution, et la législation commencée ; on espérait surtout que l’Assemblée nationale allait s’occuper des finances. Mais on verra bientôt comment nos députés , enflés de leur victoire sur l’autorité royale, enivrés de l’encens qui fumait pour eux dans toute# las provinces , forts d’une milice innombrable et de l’aveugle adhésion de toutes les grandes villes, à ce qu'ils avaient fait , à (M qu'ils faisaient , et à ce qu'ils feraient; on verra, dis-je, comment nos députés se sont emportés au-delà de leurs mesures , et ce que la peur et la vanité ont fait faire à la plus sage et à la plus auguste assemblée de l univers.
« Cependant M. Necker fuyait à travers les Pays- Bas et l’Allemagna. emportant avec lui le salut de la, France. Une lettre du roi , une épître de l’Assemblée nationale et un commis du contrôle galopaîlnt après lui , et le joignirent au-delà du Rhin. Au récit de tout ce qui s’était passé le lendemain* de «on départ , ce ministre, se voyant le prétexte *de tant de maux, crut aussi en être le remède, et revint à Paris. Toutes les cabales s’étaient réunies pour le rappeler ; on voulait oppo^br sa présence aux fureurs du peuple, comme en certains
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pays on expose encore des reliques pour arrêter les incendies et les inondations.
Les esprits sages craignaient que ce ministre ne voulût revenir qu’après que l’Assemblée nationale aurait fait une bonne constitution, et rendu au roi assez d’autorité pour assurer la tranquillité publique, mais M. Necker ne voulut ni calculer ni balancer ; il se rejeta dans un royaume anarchique qui lui tendait ses bras ensanglantés, et il vint à Paris où son entrée fut une belle et heureuse parodie de celle que le roi y avait faite peu de jours auparavant. Le monarque n’avait entendu que des vive la nation ! et le ministre n’entendit que des vive M. Necker! Le monarque avait de-* mandé justice pour ses sujets > et le ministre demanda grâce : on n’avait offert qu’une cocarde au monarque, on décerna une statue au ministre.
Mais cette entrée , qui réjouit tout le monde, ne rassura personne. Les soixante petites républiques qui , sous le nom de districts , se partageaient la capitale, ne voulurent point confirmer les grâces accordées par l’ Hôtel-de-Ville aux prières de M. Necker , et se moquèrent de leur métropole; de sorte qu’il ne resta plus à ce ministre d'autre parti que de se retirer à Versailles au milieu des débris du trône, et d’observer de là*les convulsions de Paris et les manœuvres de l’Assemblée natipnaie.
On fait , disait le grand roi de Prusse , un métier de dupe, quand on gouverne les états dons les
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temps de trouble et de malheur. En effet, le crédit de l’homme le plus vénéré peut baisser dans les temps de crise , soit que la foi manque aux miracles , ou que les miracles manquent à la foi, et c’est ce que M. Necker éprouva , ainsi que nous l’allous-voir.
Ce ministre avait trouvé l’Assemblée nationale dans une situation brillante , mais délicate. Tous les pouvoirs étaient entre ses mains , toutes les cours souveraines à ses pieds; les félicitations , les encouragemens et les adhésions arrivaient de toutes parts ; mais elle avait à ses portes cette capitale dq,nt elle s’était servie pour renverser le trône; et la puissance ombrageuse et farouche d’un peuple qui use de sa force plutôt que de ses droits exigeait des mains habiles pour être dirigée. M. de la Fayette , commandant général des milices , écrivait aux bourgeois de Paris : Exécuter vos décrets , vivre et mourir, s’il le faut , pour vous obéir , voilà les seules fonctions , les seuls droits de celui que vous avez daigné nommer votre commandant. Tout fléchissait , avec plus ou moins de bassesse , devant ce peuple de rois ; et comme ils avaient manifesté des désirs très-démocratiques , il était bien à craindre qu’ils n’entraînassent vers un*état trop populaire une Assemblée nationale , députée pour reconnaître que la France est un état monarchique dont le chef a la plénitude du pouvoir exécutif , et une grande partie du législatif.
L'Assemblée ne put, en effet, résistera fini-
pulsion donnée par la capitale et augmentée dans son propre sein par une majorité turbulente.
Enivrée par le succès , traitant la prudence de faiblesse et la violence d’énergie , elle voulut encore ajouter au fol enthousiasme des peuples , en se plaçant au-delà des usages et des droits les plus antiques , et en prenant les choses de si haut, quelle eut l’air d’assister à la création du inonde. * Pour remplir sans obstacle une si glorieuse destinée , les états-généraux s’appelèrent tantôt les représentans de la France , et tantôt la France même ; tantôt l ’ Assemblée nationale , et tantôt la nation; comptant leurs mandats pour quelque chose ou pour rien, selon le besoin et l’occurrence (i). Et d’abord , au lieu d’une constitution et
(i) Mirabeau, avec une franchise un peu brusque, trace les devoirs de l’Assemblée de la manière suivante :
« Ce qui tient aux principes publics est si important que nous devons relever une formule qui ne nous parait pas faite pour le dictionnaire d’un peuple libre. «Nous attendons vos ordres, a dit le député de la cour des aides, lorsque , vous occupant du soulagement des peuples , vous daignerez descendre dans les détails des impositions , des perceptions , etc. » Voilà le langage des courtisans, le style bas et rampant avec lequel ils trompent les rois. On leur persuade qu’il est presque au-dessous d’eu< de remplir leur devoir. Lorsque l’Assemblée nationale daignera Pourquoi donc a-t-elle été convoquée ? Pourquoi ses
membres ont-ils été choisis ? Est-ce pour régler le cours du soleil ? A-t-elle des fonctions supérieures au devoir de soulager les peuples , de scruter les causes de leurs misères ? Lorsqu’elle s’en occupe , est-ce une faveur qu’elle daigne accorder , ou une
d’une législation dont la France avait un si urgent besoin , ils annoncèrent hautement qu’ils allaient faire une déclaration des droits de l'homme ; c’està-dire qu’avant de nous donner un livre nécessaire , ils voulurent faire une préface dangereuse. Ils se considérèrent dans leur majson de bois , comme dans une autre arche de Noé , d’où il leur sembla que la terre était au premier occupant , et qu’ils pouvaient la partager à un nouveau genre humain. Ils déclarèrent donc , à la face de l'univers , que tous les hommes naissaient et demeuraient libres ; qu'un homme ne saurait être plus qu'un autre homme , et cent autres découvertes de cette nature , qu’ils se félicitaient d’avoir révélées les premiers au monde ; se moquant bien*philoso~ phiquement de l’Angleterre qui n’avait pas su débuter comme eux lorsqu’elle se donna une constitution en 1688.
Mais la joie de nos députés fut courte. On se demanda bientôt en Europe quelle était donc cette nouvelle méthode de conduire les peuples avec des théories et des abstractions métaphysiques; de compter pour rien la pratique et l’expérience, de confondre l’homme absolument sauvage tivec l’homme social, et l’indépendance naturelle
mission sacrée qu’elle doit remplir ? La simplicité d’expression est un des caractères delà liberté ; cette observation ne paraîtra minutieuse qu’à ceux à qui elle est nécessaire. » ( Courrier de Provence. )
( Note des éditeurs. )
avec la liberté civile. Dire que tous les hommes naissent et demeurent libres , c’est dire en effet qu'ils finissent et demeurent nus. Mais les hommes naissent nus et vivent habillés, comme ils naissent indépendans et vivent sous des lois. Les habits gênent un peu les inouvemens du corps; mais ils le protègent contre les accidens du dehors ; les lois gênent les passions, mais elles défendent l’honneur, la vie et les fortunes. Ainsi , pour s’entendre, il fallait distinguer entre la liberté et l’indépendance : la liberté consiste à n’obéir qu’aux lois , mais dans cette définition le mot obéir s’y trouve; tandis que l’indépendance consiste à vivre dans les forêts, sans obéir aux lois , et sans reconnaître aucune sorte de frein.
On trouva donc étrange et dangereux que l'Assemblée nationale eut rédigé le code des sauvages et recueilli des maximes en faveur de lcgoïsme et de toutes les passions ennemies de la société. Les nègres, dans les colonies, et les domestiques dans nos maisons , peuvent , la déclaration des droits i la main , nous chasser de nos héritages. Comment une assemblée de législateurs a-t-elle feint d’ ignorer* que le droit de nature ne peut exister un instant à côté de la propriété? Du jou^r où un homme a pris possession d’un champ par le travail , il n’a plus été en état de pure nature ; son existence, comme celle de ses voisins, a été industrieuse et dépendante. Mais l’Assemblée n’a pas voulu se souvenir que le corps politique est
un être artificiel qui ne doit rien à la nature ; que les hommes naissent inégaux , et que la loi est l'art de niveler les inégalités naturelles.
En remontant à l’origine du monde pour fonder sur la terre un nouvel ordre de choses , l’Assemblée évita d’abord , avec affectation, de prononcer le nom de Dieu ; et cette affectation fut extrêmement remarquée. O apprentis en politique et même en philosophie ! est-ce que le juge de toutes les consciences n’est pas le garant de toutes les propriétés ? Et quand Dieu ne serait que la plus belle conception de l’esprit humain , est-ce en faisant votre métaphysique que vous deviez l’oublier? Peu de philosophie , dit le chancelier Bacon , écarte de la religion ; beaucoup y ramène (i). ,
M. Necker , de son côté , rabattit le vol de nos législateurs en les forçant de descendre du berceau du monde au comité des finances. Il fallut
(i) Cette logique d« tant d’administrateurs qui, ayant un déficit- immense à combler, laissent d'abord tomber les principales branches des revenus publics ; et cette politique de tant de législateurs qui, avant de lier un grand peuple .par les lois , négligent volontairement la religion , et se privent ainsi de la chaîne éternelle qui unit à jamais la terre et le ciel , méritaient en effet l’indignation des bons esprits. Il faut croire que l’Assemblée nationale a été bien avertie , puisqu’elle vient d’ajouter au préambule de sa déclaration , ei v présence et sous les auspices de i.’Ktre suprême.
( Note de Rica roi. )
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que les sublimes architectes d’un autre univers s’occupassent des grossiers besoins de ce petit coin de terre et d’eau qu’on nomme la France. M. Necker leur proposa donc , attendu le vide absolu? du trésor royal, de voter un emprunt de trente millions à cinq pour cent. Nos députes, après quelque résistance, y consentirent ; mais, pour être quelque chose dans cette opération , ils décrétèrent que l’emprunt ne serait qu’à quatre et demi pour cent ; et c’est ici que Paris se dévoila tout entier , que les représentans de la nation montrèrent leur insuffisance , et que M. Necker se moqua d’eux avec succès. L’emprunt ne réussit pas. L’incroyable patriotisme des Parisiens tint à une fraction , et M. Necker , qui sait aussi à quoi tiennent les miraqjes en finances, eut raison de faire entendre à nos députés qu’ils avaient eu trop bonne opinion des capitalistes ; qu’un mois passé dans des discussions métaphysiques avait refroidi les patriotes, éteint le crédit, et fait manquer le moment. Enfin , il ne leur dissimula point que l’Assemblée nationale risquait de s’égarer toutes les fois quelle s’écarterait de lui.
Là sét^re leçon qu’il leur donna fut suivie du projet d’un nouvel emprunt de 80 millions; et pour mieux allécher le public , non-seulement le nouvel emprunt était à cinq pour cent , mais il fut encore libre aux capitalistes d’y placer moitié eu papiers et moitié en espèces. Cette disposition , si avantageuse aux prêteurs , et si onéreuse
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au trésor royal , n'eut qu’un médiocre succès. M. Necker n étant pas en état de donner un gage à ses emprunts doit renoncer à cette ressource. 11 sera toujours abandonné des capitalistes de Paris , des capitalistes étrangers et de toute la France, qui craint de donner des armes à l’Assemblée nationale , en lui fournissant tout l’argent dont elle a besoin. Quand on n’hypothèque ses emprunts que sur la loyauté française , il ne faut compter que sur des patriotes qui ne calculent pas. C’est aussi le chemin qu’a pris M. Necker. Irrité des stériles discussions de nos députés, confus de la chute de ses emprunts , pressé d’ailleurs de tout le poids des circonstances, il vient d’apporter son ultimatum à l’Assemblée nationale. C’est un long discours dans lequel ce ministre déplore l’état affreux où les précipitations et les lenteurs de l’Assemblée nationale ont plongé la France : précipitations de l enthousiasme et de la peur , quand il s’est agi d’attaquer l’autorité royale , et d’exterminer partout le gouvernement ; lentes et longues délibérations , lorsqu’il fallait prompte*ment rétablir l’ordre et doüner partout des digues au torrent qu’on avait débordé. $
Pour remédier à des maux si grands et si urgens , M. Necker annonce i°. des réformes et des économies sévères dans la maison du roi , de la reine et des princes ; dans tous les départettiens, dans les traiteraens, dans les pensions, etc.; 2 °. il propose une nouvelle manière d’étendre l’impôt
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